‹ Les fiancés; roman historique (volume 2)Chapitre 34 sur 39 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Une nuit, vers la fin d'août, tout à fait au plus fort de la peste, don Rodrigo retournait à sa demeure, à Milan, accompagné de son fidèle Griso, F un des trois ou quatre qui étaient encore survivants de tous les gens de sa maison. Il revenait d'une réunion d'amis accoutumés à se rassembler pour noyer dans le vin et dans la débauche la tristesse du temps qui courait : chaque fois, il y en avait do nouveaux et quelques-uns des anciens manquaient à Tappel. Ce jour-là don Rodrigo avait été l'un des plus gais; et, entre autres choses, il avait beaucoup fait rire la compagnie avec une espèce d'oraison funèbre du comte Attilio, emporté par la peste deux jours auparavant.

Cependant, tout en allant, il ressentait un malaise, un abattement, une lassitude dans les jambes, une difficulté de respiration, un feu intérieur qu'il aurait voulu pouvoir attribuer entièrement au vin, aux veilles, à la saison. Il ne souftîa pas mot durant toute la route. Arrivé chez lui, sa première parole fut d'ordonner à Griso de l'éclairer jusqu'à sa chambre. Une fois entrés, Griso remarqua le visage de son maître bouleversé, allumé, les yeux gonflés et brillants d'un éclat insolite ; et il se tint à distance. En de telles circonstances, en effet, le premier savetier venu avait dû se faire, comme on dit, le coup d'oeil médical.

« Je me sens bien, vois-tu, dit don Rodrigo, qui lut dans l'attitude de Griso la pensée qui lui traversait l'esprit. ~ Je me sens très-bien, mais j'ai bu, peut-être un peu trop bu.

Il y avait ane vernaccia! (l)Mais avec un bungros somme

tout se dissipera. Je me sens une envie do dormir! Ote-

aïoi de devant les yeux cette lumière qui m'éblouit qui

^e fatigue!

— Ce sont les tours de la vernaccia, dit Griso en se tenant toujours à Técart. Mais couchez-vous bien vite : un bon somme vous fera du bien.

— Tu as raison : si je puis dormir... Du reste je me sens bien. A tout hasard, mets ici, près de moi, cette sonnette, au cas où cette nuit j'aurais besoin de quelque chose; et fais bien attention, vois-tu, si jamais tu entendais sonnei*. Mais je n'aurai besoin de rîen... Emporte vite cette maudite lumière, ajouta-t-il ensuite pendant que Griso plaçait la sonnette en s' approchant le moins qu'il lui fut possible. Comment diable me fatigue-t-elle la vue à ce point ! »

Griso emporta le flambeau ; et, ayant souhaité la bonne nuit à son maître, il se retira en toute hâte pendant que celui-ci se fourrait sous la couverture.

Mais la couverture lui sembla une montagne. Il la rejeta au loin et se blottit pour dormir ; car effectivement il mourait de sommeil. Mais à peine avait-il clos les yeux qu'il se réveillait en sursaut, comme si quelque importun était venu lui donner une secousse ; et il se sentait de plus en plus en proie à ce feu intérieur, à cette anxiété qui le suffoquait. Il s'efforçait de s'en prendre à l'ardeur de l'été, au vin blanc, à la débauche ; il aurait voulu pouvoir mettre le , tout sur leur compte; mais, à ces idées, venait toujours, malgré lui, s'en substituer une autre, celle qui, en ce moment, s'associait à toutes les idées, qui s'introduisait, pour ainsi dire, par tous les sens, qui s'était mêlée à tous les discours de la joyeuse réunion, parce qu'il était encore plus facile de s'en moquer que d'en faire abstraction : la peste.

Après avoir longtemps bataillé, il finit pourtant par s'endormir; mais il commença à faire les rêves les plus sombres et les plus désordonnés du monde. De fil en aiguille et passant de l'un à l'autre, il lui sembla qu'il se trouvait dans une immense église, bien avant, bien avant, au milieu d'une presse considérable de peuple; qu'il s'y trouvait

(1) Sorte de vin blanc. N. du trad^

sans savoir comment il était venu se fourrer là, comment il avait pu en avoir même la pensée, surtout en de pareils moments ; et il s'en rongeait de dépit. Il promenait ses regards sur cette foule qui Tentourait ; c'étaient toutes des rtgures hâves, terreuses, aux yeux ternes, atones, aux lèvres pendantes : tous gens revêtus de certains habits qui tombaient en lambeaux et qui, à travers leurs déchirures, laissaient voir des tâches livides et des bubons. Place, canaille ! se figurait-il crier en portant ses regards vers la porte, qui était très-loin, très-loin, et en accompagnant ce cri de contorsions menaçantes du visage, mais sans faire aucun mouvement, en se rapetissant même autant qu'il pouvait pour ne pas toucher ces corps sordides qui ne le touchaient déjà que trop de toutes parts. Mais aucun de ces insensés ne semblait se mouvoir, ni même l'avoir entendu; tout au contraire, ils se serraient contre lui bien plus encore, et surtout il lui semblait que quelqu'un d'entre eux, avec le coude ou avec toute autre chose, lui pressait le côté gauche, entre le cœur et l'aisselle, où il ressentait un point douloureux et comme une sensation de pesanteur. S'il essayait de faire effort pour se soustraire à cette souffrance, aussitôt je ne sais quoi de nouveau venait l'aiguillonner au même endroit. Furieux, il voulut porter la main à son épée, et il lui sembla justement que la pression de la foule la lui avait fait remonter le long du corps, et que c'était le pommeau de la poignée qui le blessait en cet endroit ; mais, en y portant la main, il n'y trouva pas l'épée, et son toucher même lui fit éprouver une douleur plus aiguë. Pantelant, hors de lui, il poussait des cris, il voulait crier encore plus fort, lorsque toutes ces figures se tournèrent subitement vers un seul côté. Il se mit, lui aussi, à regarder dans la même direction, et il aperçut une chaire et, audessus de l'appui de cette chaire, s'élever peu à peu quelque chose de convexe, de lisse, de reluisant ; puis se dresser et apparaître distinctement une tête rase, puis deux yeux, un visage, une longue barbe blanche, un moine debout, hors de la chaire jusqu'à la ceinture, le père Cristoforo. Il sembla à don Rodrigo que le capucin, après avoir rapidement promené ses regards tout autour sur l'auditoire, les arrêtait sur lui en levant en même temps la main,

précisément dans la môme attitude qu'il avait prise un jour dans une des salles de son château. Précipitamment alors il leva, lui aussi, la sienne, il fit un effort comme pour s'élancer et pour saisir ce bras tendu en Pair; un bruit rauque, étranglé, qui depuis quelques instants grondait au fond de son gosier, éclata tout à coup en un formidable hurlement; et il s'éveilla. Il laissa retomber son bras qu'il avait levé en effet ; il eut assez de peine à revenir entièrement à la réalité, à bien ouvrir les yeux, car la lumière du jour, déjà grand, ne l'importunait pas moins que ne Pavait fait, la veille, la clarté du flambeau. Il reconnut son lit, sa chambre ; il comprit que toutes ces frayeurs n'avaient été que le résultat d'un songe : Péglise, le peuple, le moine, tout s'était évanoui ; tout, hormis une chose, cette douleur au côté gauche. 11 ressentait en même temps au cœur un battement précipité, anxieux ; un bourdonnement et un tintement dans les oreilles; à l'intérieur, une ardeur qui le dévorait; dans tous ses membres, un accablement, une lourdeur bien pires encore que lorsqu'il s'était mis au lit. Il hésita assez longtemps avant de se décider à porter ses regards sur la partie douloureuse; il la découvrit finalement, il y jeta un coup d'œil en frissonnant, et il y aperçut un hideux bubon d'une teinte livide, violacée.

L'homme se vit perdu. La terreur de la mort l'assaillit et, avec un sentiment peut-être encore plus fort, la terreur de devenir la proie des monàtti, d'être porté, jeté au lazaret. En délibérant sur les moyens de se soustraire à cet horrible sort, il sentait ses idées se troubler, s'obscurcir ; il sentait s'approcher le moment où il ne lui resterait plus de sentiment que juste assez pour désespérer. Il saisit la sonnette et l'agita violemment. Griso, qui était aux aguets, parut aussitôt. Il s'arrêta à une certaine distance du lit, regarda attentivement son maître, et acquit la certitude de ce qu'il n'avait fait que conjecturer la veille.

« Griso 1 dit don Rodrigo en se dressant péniblemen ^ur son séant : Tu as toujours été mon afïîdé.

— Oui, seigneur.

— Je t'ai toujours fait du bien.

— Par un effet de votre bonté.

«— Je/ puis me fier à toi?...

— Diable l

— Je me sens mal, Griso,

— Je m'en étais aperçu.

— Si je guéris, je te ferai plus de bien encore que je ne t'en ai jamais fait.

Griso ne répondit rien et attendit de voir où aboutirait ce préambule.

— Je ne veux me fier à nul autre qu'à toi, reprit don Rodrigo : Fais-moi un plaisir, Griso.

— Ordonnez, dit celui-ci, en répondant par la formule accoutumée à celle si inaccoutumée de son maître.

— Sais-tu où demeure le chirurgien Cliiodo?

— Je le sais parfaitement.

— C'est un honnête homme qui, lorsqu'on le paye bien, garde le secret aux malades. Va le chercher : dis-lui que je lui donnerai quatre, six écus par visite, davantage s'il en veut davantage; mais qu'il vienne ici de suite : et fais la chose adroitement, que personne ne s'en aperçoive.

-— Excellente idée, dit Griso : Je vais et je reviens.

— Ecoute, Griso : donne-moi d'abord un peu d'eau. Je me sens une ardeur, une soif irrésistible.

— Dieu m'en garde! répondit Griso : Rien sans l'avis du docteur; ce sont là des maladies trop bizarres. Il n'y a pas de temps à perdreT; soyez tranquille ; en un clin d'oeil je serai de retour avec le seigneur Chiodo, »

Cela dit, il sortit en refermant la porte.

Don Rodrigo, recouché sur son lit, le suivait en imagination à la maison de Chiodo, comptait les pas, calculait le temps. Par intervalles, il se retournait pour regarder son côté gauche, mais il en détournait aussitôt la vue avec horreur. Après quelque temps, il commença à ouvrir Toreille pour écouter si le chirurgien arrivait ; et cet effort d'attention suspendait le sentiment de la souffrance et conservait à ses pensées toute leur lucidité. Tout à conp il entend résonner un tintement lointain, mais qui lui semble venir du fond de ses appartements, et non de la rue. Il prête davantage l'oreille, et il l'entend plus rapproché, plus répété et accompagné d'un froissement de pieds. Un horrible soupçon s'empare de son esprit. Il se dresse sur 60n séant et il écoute plus attentivement : il entend une

^Ianzoni. — Les Fiancés. II, — 16

rumeur sourde dans la chambre voisine, comme de quelque chose de lourd qu'on y dépose avec précaution. Il jette ses jambes hors du lit, comme pour se lever, en tenant les yeux fixés sur la porte, et il voit celle-ci s'ouvrir, il voit paraître et s'avancer vers lui deux élimés et sordides habits rouges, deux faces patibulaires, deux monatti, en un mot; il entrevoit la face de Griso qui, caché derrière la porte-entrebâillée, reste à épier.

«Ahl traître infâme!... Hors d'ici, canaille! Biondino ! Carlotto! au secours! on m'assassine! x^ s'écrie don Rodrigo. Il porte vivement une main sous l'oreiller pour chercher un pistolet ; il le saisit, il le sort ; mais, à son premier cri les monatti avaient pris la course vers le lit ; le plus agile est déjà sur lui avant qu'il ait pu faire aucun autre mouvement ; il lui arrache le pistolet des mains et le jette au loin; le force ensuite à se recoucher, le tient vigoureusement sous son étreinte et, avec un grincement de dents de colère et de mépris, il s'écrie: t< Ah ! brigand ! contre les monatti ! contre les ministres du tribunal l contre ceux qui font les œuvres de la miséricorde !

— Tiens-le ferme jusqu'à ce que nous l'ayons emporté hors d'ici, dit l'autre compagnon en se dirigeant vers un coffre-fort. Là-dessus, Griso entra et se mit avec lui à forcer la serrure.

— Scélérat ! hurla don Rodrigo en le regardant pardessous celui qui le tenait, et en se tordant, en s'efforçant de se dégager de l'étreinte de ces bras musculeux. Laissezmoi tuer cet infâme, disait-il ensuite aux monatti, et puis faites de moi ce que vous voudrez. Il se remettait ensuite à appeler de toutes ses forces ses autres serviteurs; mais c'était peine perdue, car l'abominable Griso les avait envoyés au loin, avec des ordres simulés du maître lui-même, avant d'aller faire aux monatti la proposition de venir à cette expédition et de partager les dépouilles.

— Tiens-toi tranquille, tiens-toi tranquille, disait à Finfortuné Rodrigo l'argousin qui le tenait .cloué sur le lit. Puis, se tournant vers les deux pillards, il leur criait : Faites les choses honnêtement !

— Toi ! toi ! mugissait don Rodrigo contre Griso qu'il voyait tout occupé à briser, à sortir de l'argent, des effets.

à faire les parts. Toi! Après!... Ah! démon de l'enfer! Jo puis encore guérir! je puis guérir!

Griso ne soufflait pas mot et, autant que possible, ne se tournait même pas vers Tendroit d'où partaient ces paroles,

— Tiens-le ferme, disait l'autre monatto : il est frénétique.»

Le malheureux le devint tout à fait. Après un suprême et plus violent effort de cris et de contorsions, il tomba tout h coup épuisé et dans une sorte de stupeur : il regardait cependant eijcore, mais d'un regard hébété ; et, de temps en temps, il éprouvait quelques soubresauts, il poussait quelques gémissements.

Les monatti le prirent, Tun par les pieds, l'autre par les épaules, et allèrent le déposer sur une civière qu'ils avaient laissée dans la chambre voisine; l'un d'eux revint ensuite pour prendre le butin ; après quoi, ayant soulevé le misérable fardeau, ils l'emportèrent.

Griso resta pour choisir en toute hâte le surplus qu'il put trouver à sa convenance ; il fit, de tout, un paquet et déguerpit. Il s'était, il est vrai, bien gardé de jamais toucher les monatti, de se laisser toucher par eux ; mais ensuite, dans cette dernière précipitation de fureter, il avait pris, près du lit, les vêtements de son maître et les avait secoués, sans penser plus loin, pour voir s'il n'y trouverait pas quelque argent. 11 lui arriva toutefois d'avoir à y penser le jour suivant ; car, tandis qu'il était à faire ripaille dans une taverne, il fut subitement saisi d'un frisson, ses yeux s'obscurcirent, les forces, lui m-anquèrent et il s'affaissa. Abandonné par ses compagnons de débauche, il tomba entre les mains des monatti qui, après l'avoir dépouille de tout ce qu'il avait de bon sur lui, le jetèrent sur un char où il expira avant d'arriver au lazaret, où son maître avait été porté.

11 nous faut maintenant laisser don Rodrigo dans ce sé« jour de douleurs, et aller en quête d'un autre personnage dont l'histoire n'aurait jamais été mêlée à la sienne s'il ne l'avait pas, lui-même, voulu à toute force : on peut même dire avec certitude qu'ils n'auraient jamais eu d'histoire ni l'un, ni l'autre. C'est de Renzo que je veux parler, Renzo que nous avons laissé à la nouvelle filature, sous le nom d'Antonio Rivolta.

Il y était resté, sauf erreur, environ cinq ou six mois ; après quoi, la rupture survenue entre la République de Venise et le roi d'Espagne ayant dissipé toute crainte que, par déférence pour celui-ci, les autorités de celle-là n'inquiétassent Renzo par de nouvelles tracasseries, Bortolo s'était empressé de l'aller chercher et de le reprendre avec lui, d'abord parce qu'il l'affectionnait beaucoup et ensuite parce que Renzo, très-intelligent de sa nature et fort habile dans son métier, était, dans une fabrique, d'un grand secours au factotum^ sans pouvoir jamais aspirer à le devenir lui-même, à cause de son ignorance dans le maniement de la plume. Comme ce motif était entré pour quelque chose dans la démarche de Bortolo, nous n'avons pas cru devoir le passer sous silence. Peut-être aimeriez-vous mieux un Bortolo plus idéal? je ne puis que vous dire : Bâtissez- vousle vous-mêmes. Celui-là était ainsi.

Renzo était ensuite toujours resté à travailler auprès de lui. Plus d'une fois et plus de deux, et surtout après avoir reçu quelques-unes de ces bienheureuses lettres d'Agnese, il lui avait pris la fantaisie de se faire soldat et d'en finir. Ce n'étaient pas les occasions qui manquaient ; car, précisément dans cet intervalle de temps, la république avait souvent eu besoin d'augmenter l'effectif de son armée. La tentation avait été, dans de certains moments, d'autant plus forte chez Renzo qu'il avait même été question d'envahir le Milanais; et, naturellement, il lui semblait que c'eût été une magnifique chose que de pouvoir retourner chez lui dans l'attitude d'un vainqueur, de revoir Lucia et de s'expliquer une bonne fois avec elle. Mais, par la persuasion et par la douceur, Bortolo avait toujours su le détourner de cette résolution.

« S'ils ont à y aller, lui disait-il, ils y iront tout aussi bien sans toi, et tu pourras ensuite y aller à ton aise ; et s'ils reviennent la tête cassée, ne vaudra-t-il pas mieux t'en être tenu à l'écart? Des casse-cou pour aller en avant frayer la route, sois tranquille, il n'en manquera pas. Et avant qu'ilsy mettent les pieds! Pour moi, je suis incrédule : ces gens-ci aboient; mais bah! l'Etat de Milan n'est pas un morceau si facile à avaler. Il s'agit de l'Espagne, mon cher garçon; or sais-tu bien ce que c'est que

TEspagne? Saint-Marc est fort chez lui; mais il faut autre chose que cela. Aie patience : ne te trouves-tu pas bien

ici? Je comprends ce que tu veux me dire ; mais, s'il est

décrété là-haut que la chose doive réussir, sois certain qu'en ne faisant pas de folies elle réussira encore mieux. Quelque saint viendra à ton secours. Crois-moi : le métier des armes n'est pas un métier pour toi. Te semble-t-il, en effet, qu'il soit convenable de quitter la filature pour aller tuer son prochain? Que veux-tu faire au milieu de gens de cette espèce? Il faut deshonâmes taillés exprès pour cela. »

D'autres fois Renzo formait le projet d'aller faire une course au pays clandestinement, déguisé et sous un faux nom; mais Bortolo sut aussi le détourner de cette idée au moyen de raisons trop faciles à deviner.

La peste ayant ensuite éclaté sur le territoire Milanais et précisément, ainsi que nous l'avons dit, près des confins duBergamasque,ilnesepassa pas beaucoup de temps avant

qu'elle n'envahît aussi ce pays, et Rassurez-voiis : mon

intention n'est pas de vous l'aire encore l'histoire de celle-ci; pour ceux» qui voudraient la lire, cette histoire existe, écrite, par ordre du gouvernement, par un certain Lorenzo Ghirardelli : c'est un livre rare, toutefois, et très-peu connu, bien qu'il contienne peut-être plus de matières que toutes les descriptions de peste les plus célèbres ; mais la célébrité des livres dépend de tant de choses ! Ce que je voulais vous dire, c'est que Renzo contracta, lui aussi, la peste; qu'il se traita lui-même, c'est-à-dire, qu'il ne fit rien; qu'il en fut à la dernière extrémité, mais que sa vigoureuse constitution triompha de la force du mal, et qu'en peu de jours il se trouva hors de danger. Avec la vie, se réveillèrent en son âme, plus intenses et plus cuisants que jamais, les soucis de sa vie même, les désirs, les espérances, les souvenirs, les projets ; c'est-à-dire qu'il songea plus que jamais à Lucia. Qu'était-elle devenue en ce temps où le seul fait de vivre pouvait être considéré comme une exception. Et, à si peu de distance, n'en pouvoir rien savoir ! Et rester, Dieu sait combien, dans une si cruelle incertitude ! Et, lors même que cette incertitude serait venue à se dissiper, lors même que, tout danger ayant disparu, il aurait

eu le bonheur d'apprendre que Lucia était encore en vie, il serait toujours resté cette autre difficulté à résoudre, cette mystérieuse affaire du vœu. — J'irai moi-même, j'irai m'éclaircir de tout du même coup, se dit-il; et il se le dit avant d'être encore en état de se tenir sur ses jambes. Pourvu qu'elle vive ! Ah î oui, pourvu qu'elle vive ! Pour la trouver, je la trouverai, coûte que coûte ; et je saurai une bonne fois, et positivement d'elle-même, ce que c'est que cette promesse ; je lui ferai voir que cela n'a pas le sens commun, et puis je l'emmène avec moi, elle et cette pauvre Agnese (si elle vit !) qui m'a toujours voulu du bien et qui^ j'en suis sûr, m'en veut encore. Et la prise de corps... Bah! ceux qui sont encore vivants ont maintenant bien autre chose à penser. On en voit, même ici, aller et venir impunément, de ceux qui en ont sur leur compte!... N'y aurait-il donc de sauf-conduit que pour les fripons. Et puis, à Milan, tout le monde dit que c'est une bien autre confusion. Si je laisse échapper une aussi belle occasion, (la peste 1 Voyez un peu à quels abus de langage peut parfois nous conduire ce bienheureux instinct de tout rapporter, de tout subordonner à notre intérêt personnel !) j'attendrai longtemps avant qu'il s'en présente une semblable l

11 faut bien l'espérer, mon cher Renzo.

A peine put-il se tramer, qu'il alla en quête de Bortolo; celui-cijusqu'alors était parvenu à éviter la peste et se tenait sur la plus grande réserve. Renzo n'entra pas chez lui, mais, l'ayant appelé de la rue, il le lit venir à la fenêtre.

c( Ah ! ah ! dit Bortolo : Tu t'en es tiré, toi. Tant mieux pour toi !

— Je suis encore un peu chancelant sur mes jambes, comme tu vois; mais, quant au danger, j'en suis hors.

— Eh ! que je voudrais bien, moi, être sur tes jambes î Autrefois, quand on disait : Je me porte bien, il semblait qu'on avait tout dit; mais, aujourd'hui, cela ne prouve pas grand' chose. Celui qui peut arriver à dire : Je me porte mieux, ah! à la bonne heure! celui-là peut se vanter de dire une belle parole !

Renzo, après avoir adressé à son cousin quelques bons souhaits, lui fit part de sa résolution.

— Va, cette fois; et que le ciel t'accompagne! répondit

celui-ci. Fais en sorte d'esquiver la justice, comme moi, je ferai en sorte d'esquiver la contagion; et si Dieu veut bien nous accorder à tous deux cette chance, nous nous reverrons.

— Oh ! je reviens ici pour sûr : et si je pouvais ne pas revenir seul ! A la grâce de Dieu ! Mais j'ai bon espoir.

— Oui : tâche de revenir en compagnie. : et, si Dieu le permet, nous travaillerons tous ensemble et nous nous rendrons heureux mutuellement. Pourvu que tu me retrouves, et que cette diable d'influence ait cessé?

— Nous nous reverrons, nous nous reverrons; le cœur me dit que nous devons nous revoir !

— Je te répète : Que Dieu le veuille ! »

Durant quelques jours, Renzo s'appliqua à faire de l'exercice afin d'essayer ses forces et d'en hâter le retour ; et, à peine se sentit-il en état de pouvoir faire la route, qu'il se disposa à partir. Il ceignit en dessous de ses vêtements une ceinture contenant ces cinquante écus, auxquels il n'avait jamais touché et dont il n'avait fait confidence à personne, pas même à Bortolo; il prit aussi une autre toute petite somme d'argent qu'il avait épargnée sou par sou, jour par jour, en vivant avec la plus stricte économie ; il fourra sous son bras un petit paquet de hardes ; il mit dans sa poche un certificat de bons services, sous le nom d'Antonio Rivolta, qu'il s'était fait délivrer, à tout événement, par son second patron ; dans une petite poche de ses braies, il mit un coutelas, qui était bien la moindre arme qu'un galant homme pût porter en ce temps-là; et il se mit en route vers la fin du mois d'août, trois jours après que don Rodrigo avait été porté au lazaret.

Il se dirigea vers Lecco, voulant, avant de s'aventurer à Milan, passer par son village où il espérait trouver Agnese vivante, et pouvoir commencer à apprendre d'elle quelques-unes des mille et une choses qu'il était si impatiemment désireux de savoir.

Les quelques personnes réchappées de la peste semblaient vraiment être comme une classe privilégiée au milieu du reste de la population. La majeure partie de celle-ci était malade ou mourait; et ceux qui étaient restés jusqu'alors indemnes de la maladie, vivaient dans une continuelle anxiété ; ils marchaient pleins de retenue et de circons-

pcction, à pas mesurés, Tair sombre, avec hâte et hésitation tout à la fois ; car tout pouvait être contre eux une arme dont la blessure serait mortelle. Ceux-là, au contraire, sûrs ou a peu près sûrs de leur fait (attendu que c'était un cas plutôt prodigieux que rare d'avoir deux foislapestej, se promenaient au milieu^ des pestiférés avec assurance et résolution, comme autrefois les chevaliers d'une certaine époque du moyen âge, bardés de fer jusqu'où le fer pouvait trouver place, et montés sur des palefrois affublés, eux aussi, autant que possible, de la même manière, allaient par le monde (d'où leur est venue la glorieuse dénomination de chevaliers errants), par le monde et à l'aventure, au milieu d'une pauvre tourbe pédestre de bourgeois et de vilains qui, pour émousser et amortir les coups, n'avaient sur eux d'autre armure que leurs haillons. Beau, spirituel et utile métier l Métier vraiment digne de figurer au premier rang dans un traité d'économie politique.

Avec une telle assurance, tempérée toutefois par ses nombreuses inquiétudes, que nous connaissons, et par le fréquent spectacle, par la pensée incessante de la calamité publique, Rcnzo s'en allait vers son village, sous un beau ciel et par un beau pays, mais ne rencontrant, après de longs trajets parcourus dans la plus triste solitude, que quelques ombres errantes, plutôt que des êtres vivants, ou des cadavres portés en terre sans pompe de funérailles, sans accompagnement de chants funèbres. Vers le milieu environ de la journée, il s'arrêta dans un petit bois pour manger un peu de pain et de fricot qu'il avait apportés avec lui. Pour des fruits, il en avait à sa disposition, tout le long de la route, plus, beaucoup plus que de besoin : des figues, des pêches, des prunes et des pommes à foison, pourpeu qu'il entrât dans une vigne et qu'il étendit la main s pour en cueillir sur les branches ou pour ramasser les plus . mûres sur la terre, qui en était jonchée au pied de chaque arbre ; car l'année était extraordinairement abondante en pommes de toute espèce, et il n'y avait presque personne i qui en fît le moindre cas. Les raisins aussi cachaient, pour-| ainsi dire, les pampres, et étaient laissés h l'abandon, à' la discrétion du premier occupant.

Sur le soir, il découvrit son village. A cette vue, bien

Les fiancés de manzoNî. ^4Ô

qu'il dût y être préparé, il ressentit au cœur comme une sorte de saisissement. Il fut assailli au même instant par une foule de souvenirs pénibles et de douloureux pressentiments : il lui semblait encore entendre retentir à ses oreilles ces sinistres coups du tocsin qui Tavaient, en quelque sorte, accompagné, poursuivi dans sa fuite hors du pays ; et il entendait, pour ainsi dire, en même temps le silence de mort qui y régnait actuellement. Son trouble fut bien plus grand lorsqu'il arriva sur le parvis; et il s'attendait à pis encore au terme de sa route^; car l'endroit où il avait projeté d'aller s'arrêter, c'était à cette maison qu'il avait eu autrefois coutume d'appeler la maison de Lucia. Maintenant ce ne pouvait être tout au plus que la maison d'Agnese ; et la seule grâce qu'il demandait au ciel, c'était de l'y trouver en vie et en bonne santé. C'est là qu'il se proposait de demander l'hospitalité ; car il se figurait bien que sa propre maison ne devait plus pouvoir servir de gîte qu'aux rats et aux fouines.

Pour parvenir donc jusque-là sans traverser le village, il prit un petit sentier par derrière, celui-là même par où il était venu en bonne compagnie, cette fameuse nuit que vous savez, pour surprendre don Abbondio. A peu près à michemin, se trouvaient sur ce sentier, d'un côté, la vigne et, de l'autre, la maisonnette de Renzo ; si bien que, en passant, il pourrait entrer un moment dans l'une et dans l'autre, et voir un peu où en étaient ses affaires.

Tout en allant, il regardait devant lui, désireux et tremblant tout à la fois de rencontrer quelqu'un. Après avoir fait quelques pas, il vit effectivement un homme en chemise, assis par terre, le dos appuyé contre une haie de jasmins, dans l'attitude d'un insensé. A cet indice, et ensuite aussi à la physionomie, il crut reconnaître ce pauvre idiot de Gervaso qui était venu comme second témoin à sa malencontreuse expédition. Mais, étant arrivé plus près, force lui fut de se convaincre que ce n'était point du tout Gervaso, mais bien ce Tonio si fin, si éveillé qui l'y avait amené. La maladie, en lui étant du même coup la vigueur du corps et celle de l'esprit, avait développé sur ses traits et dans toute sa personne une ressemblance qui s'y trouvait faiblement ébauchée, et comme en germe, avec son imbécile de frère.

«Oh! Tonio! lui dit Renzo en s'arrêtant devant lui : c'est toi?

Tonio leva les yeux sur lui sans remuer la tête.

— Tonio l est-ce que tu ne me reconnais pas?

— Quand c'est votre tour, c'est votre tour, répondit Tonio en restant ensuite avec la bouche béante.

— T'en voilà pris aussi, toi, pauvre Tonio? Mais tune me reconnais donc plus ?

— Quand c'est votre tour, c'est votre tour,» répéta celuici avec une sorte de sourire stupide. Renzo, voyant qu'il n'en pourrait pas tirer autre chose, continua sa route le cœur de plus en plus serré. Quand voici, de l'angle d'une maison, déboucher sur le sentier et venir vers lui quelque chose de noir qu'il reconnut aussitôt pour don Abbondio. Le pauvre homme marchait lentement et portait son bâton comme quelqu'un qui en est porté à son tour; et, à mesure qu'il s'approchait davantage, il devenait de plus en plus facile de reconnaître sur son visage pâle et amaigri et dans tout son aspect que lui aussi devait avoir subi sa bourrasque. Don Abbondio, de son côté, regardait fixement : V lui semblait reconnaître, et il n'en était pas bien sûr : il apercevait bien quelque chose d'étranger dans la mise, mais c'était justement la manière étrangère des habitants du Bergamasque.

« C'est lui sans doute ! dit-il à part soi ; et il leva les mains au ciel avec un mouvement de siirprise et de mécontentement. Dans cette attitude, son bâton restait suspendu en l'air, tenu dans sa main droite, et l'on voyait ses pauvres bras danser dans les manches où c'était juste à peine s'ils pouvaient tenir autrefois. Renzo hâta le pas à sa rencontre et lui fit une révérence; car, bien qu'ils se fussent quittés comme vous savez, c'était pourtant toujours son curé.

— Vous voilà ici, vous! s'exclama don Abbondio.

— Me voilà ici, comme vous voyez. Ne sait-on rien de Lucia?

— Que voulez-vous qu'on en sache? On n'en sait rien du tout. Elle est à Milan, si toutefois elle est encore de ce monde. Mais vous

— Et Agnese, est-elle vivante?

— Cela n'est pas impossible; mais qui viulez-vous qui le sache? Elle n'est pas ici. Mais....

— Où est-elle?

— Elle est allée demeurer en Valsassine, auprès de ces parents qu'elle a là-bas, à Pasturo, vous savez bien; car on dit que, dans ce pays-là, la peste ne fait pas autant de ravage qu'ici. Mais vous, dis-je...

— Voilà une chose qui me contrarie beaucoup. Et le père Cristoforo?..

— Il est parti, il y a déjà bien longtemps. Mais

— Je le savais ; on me Ta fait écrire. Je vous demandais seulement s'il n'était pas revenu de ces côtés.

-— Pas du tout : on n'en a jamais plus entendu parler. Mais vous

— Voilà encore une chose qui me fait bien de la peine.

— Mais vous, dis-je, que venez-vous faire ici, pour Tamour du ciel? Ne savez-vous donc pas quelle petite bagatelle de prise de corps ?..

— Qu'importe? Ils ont bien autre chose à penser. J'ai voulu venir, moi aussi, une bonne fois, pour voir un peu où en sont mes affaires. Et l'on ne sait vraiment pas?..

— Que voulez-vous voir? Tout à l'heure il n'y a plus personne, il n'y a plus rien. Et, disais-je, avec cette petite bagatelle de prise de corps, venir ici, précisément dans le pays, dans la gueule du loup l Y a-t-il du bon sens? Suivez le conseil d'un vieillard qui est obligé d'en avoir plus que vous, et qui vous parle pour l'amour qu'il vous porte. Nouez bien vos souliers et, avant que personne vous voie, retournez là d'où vous êtes venu; et si quelqu'un vous a vu, retournez-vous-en plus vite encore. Vous semble-t-il que cet air soit bon pour vous ? Ne savez-vous donc pas qu'ils sont venus vous chercher, qu'ils ont fouillé, remué, jeté sens dessus dessous?...

— Je ne le sais que trop, les brigands ! -— Mais alors?

— Mais puisque je vous dis que je ne m*en soucie pointl Et ce scélérat, vit-il encore? est-il ici?

— Je vous dis qu'il n'y a personne, je vous dis qu'il ne faut plus que vous songiez aux choses d'ici, je vous dis que

— Je vous demande si cet homme est ici.

— Oh ! bonté divine ! Parlez autrement. Est-il Dieu possible que vous ayez encore tout ce feu dans les veines après tant d'événements !

— Y est-il ou n'y est-il pas?

—- Il n'y est pas, là. Mais la peste, mon garçon, la peste! Qui est-ce qui oserait jamais se promener ainsi en des temps pareils ?

— Oh ! s'il n'y avait pas d'autres fléaux que la peste, en

ce monde je dis pour ce qui me concerne : je l'aie eue,

et je m'en moque.

— Mais alors ! mais alors ! Ne sont-ce pas là des avertissements? Quand on a eu le bonheur d'échapper à un danger de cette sorte, il me semble que Ton devrait remercier le ciel, et

— Je le remercie bien, en effet.

— Et n'en pas aller courir d'autres, dis-je. Suivez mon conseil

— Vous l'avez eue aussi, vous, seigneur curé, si je ne me trompe.

-■ Si je l'ai eue! des plus terribles, des plus affreuses! C'est par miracle que je suis ici : il suffit de dire qu'elle m'a arrangé de la belle façon que vous voyez. Maintenant, j'avais justement besoin d'un peu de tranquillité pour me remettre, je commençais même, vraiment, là, à me sentir un peu mieux... Au nom du ciel, que .venez- vous faire ici? Retour nez-vous-en

— Vous n'avez que cela à me répéter, vous : retournezvous-en! Si ce n'eût été que pour m'en retourner, autant aurait valu que je ne fusse pas venu. Vous me dites : Que venez-vous faire? que venez-vous faire? Eh! parbleu! je viens, moi aussi, chez moi,

— Chez vous !...

— Dites-moi; est-ce qu'il en est mort beaucoup ici?

— Eh, eh! s'exclama don Abbondio-, et, commençant par Perpétua, il fit une longue énumération de personnes et de familles entières. Renzo s'attendait bien à quelque chose de semblable ; mais, en entendant tant de noms de personnes de connaissance, d'amis, de parents (il était orphelin de père et de mèi'e depuis déjà plusieurs années), il était doué

loureuscmcnt impressionné, il baissait la tête et s'exclamait de temps en temps : Pauvre homme! Pauvre femme! Pauvres gens !

— Vous voyez! poursuivit don Abbondio ; et ce n'est pas fini. Si ceux qui restent ne se corrigent pas, cette fois, et ne chassent pas toutes les lubies do leur tête, il n'y a plus à g'attindre qu'à la fin du monde.

— Oh! soyez sans inquiétude ; je n'ai nullement l'intention de m 'arrêter ici.

— Ah! que le ciel soit loué! vous vous rendez enfin à la raison. Et vous comptez bien, cela va sans dire, vous en retourner...

— Quant à cela, ne vous en inquiétez pas.

— Eh quoi! j'espère bien que vous n'avez pas l'intention de commettre quelque plus grosse folie que celle que vous venez de faire !

— Ne vous en inquiétez pas, vous dis-je; cela me regarde : j'ai passé l'âge de sept ans. Dans tous les cas, j'espère bien que vous ne direz à personne que vous m'avez vu. Vous êtes prêtre; je suis une de vos brebis : vous ne voudrez pas me trahir.

— Je comprends, dit don Abbondio en soupirant de colère : je comprends. Vous voulez vous perdre et me perdre aussi. Vous n'avez pas assez de tout ce que vous avez souffert vous-même; vous n'avez pas assez de tout ce que, moimême, j'ai souffert. Je comprends, je comprends. »Et, continuant à grommeler ces dernières paroles entre ses dents, il quitta Renzo et poursuivit son chemin.

Renzo resta là, triste et mécontent, à chercher dans sa tête un autre asile. Dans la liste mortuaire que don Abbondio lui avait récitée, se trouvait une famille de paysans tout entière emportée par la peste, à l'exception d'un jeune homme de l'âge de Renzo, à peu près, et son camarade depuis l'enfance. La maison était située hors. du village, à très-peu de distance. C'est là qu'il prit le parti de diriger ses pa3 pour aller demander l'hospitalité.

Cependant il était arrivé près de sa vigne; et déjà, du dehors, il put juger de l'état dans lequelelle était. Au-dessus du mur de clôture, n'apparaissait ni une cime ni une (euille des arbres qu'il y avait laissés ; si quelque chose ap-

paraissait, c'étaient entièrement des choses poussées en son absence. Il se présenta à l'entrée (de porte, il n'en existait plus trace), il promena ses regards tout autour : pauvre vigne ! Pendant deux hivers consécutifs, les gens du pays étaient allés faire du bois << dans le lieu de ce pauvret, » comme ils disaient. Les vignes, les mûriers, les arbres à fruits de toute sorte, tout avait été écuissé ou coupé au pied. On voyait pourtant encore quelques vestiges de l'ancienne culture : c'étaient des jeunes branches de vigne en rangées interrompues, mais qui marquaient néanmoins le tracé des files ravagées; çàet là, des gourmands et des rejetons de mûriers, de figuiers, de pêchers, de cerisiers, de pruniers ; mais même tout cela n'apparaissait que disséminé et comme étouffé au milieu d'une génération nouvelle, multiforme et touffue, née et grandie sans secours de main d'homme. C'était une cohue d'orties, de fougères, d'ivraie, de chiendent, de farinelles, de folle avoine, d'amarantes blettes, de pissenlit, d'oseille sauvage, de millet et d'autres plantes semblables : de celles, veux-je dire, dont le cultivateur de chaque pays a formé une grande classe à son idée, en les désignant sous le nom de mauvaises herbes. C'était, dans cette confusion de tiges, à qui surpasserait l'autre, en se dressant en l'air, ou à qui dépasserait l'autre, en rampant sur le sol ; en somme, elles se disputaient la place l'une à l'autre dans tous les sens et de toutes les manières. C'était un pêle-mêle de feuilles, de fleurs, de fruits de toutes les couleurs, de toutes les formes, de toutes les dimensions : des petits épis,'des petits panicules, des trochets, des bouquets, des petites têtes blanches, rouges, jaunes, azurées. Sur toute cette menue marmaille, se détachaient quelques plantes plus élevées, plus voyantes, mais ne valant guère mieux, du moins la plupart. Parmi celles-ci et audessus de toutes les autres, tranchait le raisin d'Amérique (1) avec ses rameaux étalés tirant sur le rouge, avec ses magnifiques larges feuilles d'un vert foncé, quelques-unes déjà bordées de pourpre à leur extrémité, avec ses grappes re-^

(1) Le Phytolaque (Phytolacca decandra), appelé aussi Kaisin duJ Canada et Epinard de Virginie parce que ses jeunes pousses et ses i feuilles se mangent en guise d'épi nards. Noie du traducteur. \

courbées, garnies à la base de baies d'un rouge brun, plus haut de purpurines, puis de vertes et, au sommet, de petites fleurs blanches. Ailleurs se distinguait le bouillon blanc, avec ses grandes feuilles cotonneuses étalées à terre, sa tige droite et élancée, et ses longs épis de fleurs d'un beau jaune vit, épars le long de la tige et comme rayonnants auteur de son axe. Plus nombreux s'y montraient les chardons avec leurs branches, leurs feuilles, leurs calices hérissés d'épines ; et, sortant de ces calices, leurs petites touffes de fleurs blanches ou purpurines; ou, s'en détachant, ravis par l'air, leurs petits plumets argentés et légers. Ici, c'était toute une famille de liserons qui, grimpés et enroulés autour des nouveaux rejetons d'un mûrier, les avaient entièrement recouverts de leurs feuilles pendantes, aux pointes dirigées vers le sol, et balançaient, suspendues à leurs cimes, leurs molles et blanches campanules. Là, une bryone aux baies vermeilles s'était enlacée aux jeunes sarments d'une vigne, qui, après avoir vainement cherché un plus solide appui, avaient, à leur tour, enroulé leurs vrilles autour d'elle ; et, confondant leurs faibles tiges et leurs feuilles si peu dissemblables, se tiraient mutuellement en bas, ainsi que cela arrive souvent aux faibles qui se prennent l'un l'autre pour soutien. La ronce était partout: elle allait d'une plante à Tautre, grimpait, redescendait, repliait ses branches ou les déployait, suivant ce qu'elle rencontrait sur sa route ; et, placée en travers du seuil même de la porte, elle semblait être venue là pour en disputer l'entrée au maître lui-même.

Mais celui-ci ne se souciait guère d'entrer dans une telle vigne, et peut-être même ne ,resta4-il pas aussi longtemps à la contempler que nous à en faire cette petite esquisse. 11 se détourna avec tristesse de ce navrant spectacle. Peu distante de là était sa maison ; il traversa le potager, foulant aux pieds par centaines les rejetons et les mauvaises herbes dont il était peuplé, envahi comme la vigne. 11 mit le pied sur le seuil de l'une des deux chambrettes qui composaient le rez-de-chaussée : au bruit de ses pas, à sa vue, ce fut un sauve qui peut, une fuite en tous sens d'une troupe ^.e gros rats qui disparurent au sein d'une couche épaisse de tumier qui couvrait tout le plancher : c'était encore le lit des

lansquenets. Il leva les yeux sur les murailles : elles étaient dégradées, sales, enfumées. 11 les leva au plafond : ce n'était qu'une vaste tenture do toiles d'araignées. C'était tout ce qu'il y avait. 11 s'enfuit aussi de là rempli d'amertume et en se mettant les mains dans les cheveux; il repassa par le potager en foulant de nouveau le sentier qu'il avait fait lui-même un moment auparavant; après quelques pas, il prit un autre petit chemin à gauche qui conduisait aux champs ; et, sans voir ni entendre âme qui vive, il arriva près de la maisonnette où il avait projeté de demander l'hospitalité. Le soir approchait. Son ami était assis dehors, près de la porte, sur un banc de bois, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés au ciel, comme un homme abasourdi par les malheurs et abruti par la solitude. En entendant marcher, il se retourna, regarda qui venait et, selon qu'il crut voir dans la demi-obscurité, à travers les branches et le feuillage, il s'écria à haute-voix en se dressant sur ses pieds et en levant les deux mains : •— N'y a-t-il donc que moi? N'en ai-je pas assez fait hier? Laissez-moi un peu tranquille : ce sera là aussi une œuvre de miséricorde.

Renzo, ne sachant pas ce que cela voulait dire, lui répondit en l'appelant par son nom.

«Renzo dit l'autre d'un ton tout à la fois d'exclamation et d'interrogation.

— Précisément, dit Renzo ; et ils coururent l'un vers l'autre.

— C'est vraiment toi ! dit l'ami quand ils furent tout près. Oh! que je suis heureux de te voir! Qui l'aurait pensé? Je t'avais pris pour Paolin des morts, qui vient toujours me tourmenter pour que j'aille enterrer. Sais-tu bien que je suis resté seul? Seul ! seul comme un ermite !

— Je le sais, malheureusement, » dit Renzo. Et, en échangeant et en entremêlant de la manière la plus décousue les amitiés, les demandes et les réponses, ils entrèrent ensemble dans la maisonnette. Là, sans discontinuer l'entretien, l'ami s'empressa de son mieux pour faire un peu d'honneur à son hôte, comme pouvaient le comporter les circonstances et pris au dépourvu, comme il Tétait, il plaça de Tcau sur le feu et se mit en train do f^\ire de la polenta; ii céda ensuite le rouleau à Renzo pour au' il continuât à la

remuer, et sortit en disant: --Je suis seul pour tout faire! hélas ! je suis tout seul !

• Il revint quelques instants après avec un petit seau de lait, un peu de viande salée, deux petits fromages de lait de chèvre, quelques figues et quelques pêches. Ayant ensuite tout apprêté et renversé la polenta sur le tailloir, ils se mirent tous deux à table en se remerciant mutuellement, Tun de la bonne visite, l'autre de la bonne réception; et il arriva que, après une absence de presque deux ans, ils se trouvèrent tout à coup bien plus intimement amis qu'ils, ne s' étaient jamais doutés de Têtre au temps où ils se voyaient presquetouslesjours; et cela, parce que, observe ici notre manuscrit, ils avaient, Tun et r autre, passé par de ces épreuves qui font sentir combien doux est le baume que répand dans notre âme la bienveillance, aussi bien celle que nous ressentons pour les autres, que celle que les autres nous témoignent. Personne, à coup sûr, ne pouvait tenir, auprès de Renzo, la place d'Agnese, ni le consoler de son absence ; non-seulement à cause de cette ancienne et particulière affection qu'elle lui portait, mais aussi parce que, parmi les choses qu'il lui tenait tant au cœur d'éclaircir, il en était une dont elle seule avait la clef. 11 resta un moitient à se demander s'il ne devrait pas aller d'abord à sa recherche puisqu'il en était si peu loin; mais, en considérant qu'elle ne saurait rien de la santé de Lucia, il s'en tint à sa première résolution d'aller en droiture s'en assurer par lui-même, d'affronter cette grande épreuve, et d'en porter ensuite les nouvelles à la mère. Pourtant, même de son ami, il apprit bien des choses qu'il ignorait complètement : il eut des éclaircissements sur beaucoup d'autres qu'il ne connaissait qu'imparfaitement et sur les aventures de Lucia, et sur les persécutions dont lui-même avait été l'objet, et comme quoi don Rodrigo s'en était allé de là honteusement, la queue entre les jambes, et ne s'était plus laissé voir de ces côtés; une foule de renseignements, en un mot, sur toute cette complication d'événements. Il apprit aussi de son ami (et ce n'était pas pour lui une donnée de mince importance) à prononcer correctement le nom patronymique de don Ferrante : Agnese, il est vrai, le lui avait fait écrire par son secré-

Manzoni. — Les Fiancés. il' 1'

taire; mais Dieu sait de quelle. manière il avait été écrit; et son interprète bergamasque le lui avait lu de telle façon, lui en avait fait un tel mot que, s'il avait dû avec cela» aller à la recherche de cette maison à Milan, il est plus que probable qu'il n'aurait trouvé personne qui eût deviné de qui il voulait parler. Et pourtant c'était Tunique fil qui pût le guider pour parvenir à avoir des nouvelles de Lucia. Quant à la justice, il put déplus en plus se convaincre qu'il ne courait, de ce côté, qu'un danger assez lointain pour n'en pas prendre grand souci : le seigneur podestat était mort de la peste : qui sait quand on lui nommerait un successeur , les sbires avaient aussi, la plupart, passé de vie à trépas ; ceux qui restaient avaient tout autre chose à faire que de s'occuper d'histoires anciennes.

Renzo; lui aussi, raconta à son ami ses propres aventures et en reçut en échange une foule d'histoires sur le passage de l'armée, sur la peste, sur les untori et sur les prodiges dont les récits défrayaient alors toutes les conversations. Ce sont d'affreuses choses, dit l'ami à Renzo en l'accompagnant dans une chambrette que l'épidémie avait dépeuplée de ses habitants : des choses qu'on n'aurait jamais cru être appelé à voir; des choses à ne plus s'en consoler de toute la vie ! Malgré cela, c'est encore un certain soulagement que d'en parler entre amis.

Au point du jour, ils étaient tous deux en bas, Renzo en attirail de voyage, sa ceinture cachée sous son pourpoint, | son coutelas dans sa poche ; pour tout le reste parfaitement libre et léger, ayant laissé son paquet en dépôt auprès de son hôte. — Si je réussis, lui dit-il, si je la trouve en vie, si...

enfin je repasse par ici, je cours à Pasturo annoncer la

bonne nouvelle à cette pauvreAgnese, et puis, et puis... Mais, si par malheur... si par malheur... que Dieu m'en préserve 1... alors jene sais pas ce que jeferai, je ne sais pas où j'irai ; mais, pour sûr, on ne me reverrajamaisplusdeces côtés. Et en disant cela, debout sur le pas de la porte qui donnait sur les champs, il levait la tête et contemplait avec un mélange d'attendrissement et de serrement de cœur l'aurore de son pays, qu'il n'avait pas vue depuis si longtemps. Son ami rencou ragea par de bonnes espérances, exigea qu'il prît avec lui quelques provisions de bouche pour la journée'

raccompagna pendant un petit bout de chemin, puis le laissa aller en lui souhaitant de nouveau bonne chance.

Renzo continua sa route sans se presser, n'ayant en vue, pour ce jour-là, que d'arriver le plus près possible de Milan, afin de pouvoir y entrer le lendemain matin de bonne heure, et commencer aussitôt ses investigations. Son voyage se fit sans accidents, et il n'y eut rien qui attirât particulièrement son attention, sauf les misères et les tristesses accoutumées. Ainsi qu'il l'avait fait le jour précédent, il s'arrêta, quand il fut temps, dans un petit bois pour se réconforter l'estomac et reprendre haleine. En traversant Monza, il passa devant une boutique ouverte où il y avait des pains en étalage : il en demanda deux pour n'en pas rester dépourvu, à tout événement. Le boutiquier, en lui intimant de ne pas entrer, lui tendit sur une petite pelle une écuelle contenant de l'eau et du vinaigre, en lui disant d'y laisser tomber l'argent : ce qui fut fait ; ensuite, avec des espèces de pincettes, il lui fit passer, l'un après l'autre, les deux pains que Renzo plaça, l'un dans une de ses poches et l'autre dans l'autre.

Sur le soir, il arriva à Greco, sans toutefois en savoir le nom ; mais, partie en se guidant sur le faible souvenir des lieux qui lui était resté de son autre voyage, et partie en calculant le chemin qu'il avait fait depuis Monza, jugeant qu'il devait être assez près de la ville, il quitta la grande route pour se mettre à travers champs, en quête de quelque cascinotto où passer la nuit ; car il se serait bien donné de garde d'aller s'empêtrer dans des auberges. Il trou^^a mieux qu'il ne cherchait : il vit, toute grande ouverte, la trouée d'une haie qui entourait la cour d'une laiterie; il entra à tout hasard. Il n'y avait personne. Il aperçut d'un côté un vaste hangar sous lequel était amoncelée une grande quantité de foin et, appuyée contre le hangar, une échelle. Il regarda de nouveau tout autour de lui, puis il monta à l'aventure, s'arrangea là-dessus pour passer la nuit et s'endormit aussitôt pour ne s'éveiller qu'à la pointe du jour. Une fois éveillé, il se traîna à plat ventre sur le bord de ce grand lit, mit la tête dehors ; et, ne voyant toujours personne, il descendit par où il était monté, sortit par où il citait entré, et s'engagea dans une suite de sentiers incon-

260 LES FIANCÉS DE MANZOXl.

nus, en prenant la cathédrale pour son étoile polaire. Après un très-court chemin, il vint aboutir sous les murs de Milan, entre la porte Orientale et la porte Nuoim, et assez près de celle-ci.

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