CHAPITRE PREMIER
Des deux bras du lac de Côme, celui qui s'étend au midi est enfermé entre deux chaînes non interrompues de montagnes qui, tantôt rentrant, tantôt faisant saillie, en découpent les bords en une foule de baies et de golfes.
A un certain moment, ce bras vient presque tout à coup à se resserrer et à prendre le cours et Tapparence d'un fleuve entre un promontoire à droite et un ample coteau à gauche; et le pont qui, en cet endroit, réunit les deux rives rend encore plus sensible à F œil cette brusque transformation : il semble marquer le point où le lac finit et où PAdda recommence pour reprendre ensuite le nom de lac là où les deux rives, en s'éloignant de nouveau, permettent aux eaux de s'étendre et de ralentir leur cours dans de nouveaux golfes et dans de nouvelles baies.
Le coteau, formé par les alluvions de trois gros torrents, descend vers le lac appuyé à deux monts contigus, appelés, Pun le San Mariino et l'autre, en dialecte lombard le Resegone, à cause de ses nombreuses dentelures si régulièrement alignées qu'elles le font vraiment ressembler à une scie; à tel point que, sur cette simple indication, il n'est personne qui, à première vue, étant placé de front, comme, par exemple, sur le côté nord des remparts de Milan, ne le distingue aussitôt, au milieu de ce long et vaste panorama de montagnes, des autres monts d'un nom plus obiScuret d'une forme plus commune^
Pendant un certain temps, le coteau s'élève avec une pente douce et uniforme; puis il devient escarpé et anfractueux, formant ici des monticules, làde petits vallons, ailleurs des crêtes, sur d'autres points des plateaux, suivant Tossature des deux montagnes et le ravage des eaux.
L'extrême bord de la rive, entrecoupé par les bouches des torrents, est presque entièrement formé de gravier et de gros cailloux ; tout le reste est couvert de champs et de vignobles parsemés de villages, de hameaux et de villas ; sur quelques points, se trouvent des bois qui s'élèvent et se prolongent jusque sur la montagne.
Lecco, le plus important de ces villages, et qui donne son nom au territoire, est situé à une petite distance du pont, sur le bord du lac ; et parfois il lui arrive de se trouver en partie dans le lac même lorsque celui-ci vient à grossir : c'est aujourd'hui un très-gros bourg qui s'achemine à devenir une ville.
Au temps où se passèrent les événements que nous entreprenons de raconter, ce bourg, déjà considérable, était aussi une place forte, et avait, en conséquence, Thonneur de loger un commandant, et l'avantage de posséder une garnison permanente de soldats espagnols qui enseignaient la modestie aux jeunes filles et aux femmes du pays, caressaient de temps en temps les épaules de quelque père ou de quelque mari et, vers la fin de l'été^ ne manquaient jamais de se répandre dans les vignobles pour y éclaircir les raisins et rendre plus légères aux paysans les fatigues de la vendange.
De l'un à l'autre de ces villages, des hauteurs au lac et d'une hauteur à l'autre, serpentant dans les petits vallons interposés, couraient et courent encore aujourd'hui beaucoup de petits sentiers tantôt escarpés, tantôt plans, tantôt doucement inclinés, enfermés le plus souvent entre deux murs construits avec de gros cailloux et tapissés çà et là de vieux lierres qui, se substituant au mortier dévoré par leurs barbes, cimentent la maçonnerie toute verdoyante de leur luisant feuillage. Dans quelques parties de leur parcours, ces sentiers sont encaissés et comme ensevelis entre les deux murs, de telle sorte que le voyageur, en levant les yeux, ne découvre autre chose que le ciel et quelque cime de mon-
tagne. Ailleurs, ce sont des terrasses, ici tournant sur le bord d'un plateau, là se détachant en saillie sur la pente, comme un long escalier, soutenues extérieurement par des murs qui descendent à pic, en guise de bastions, mais qui ne s'élèvent au-dessus du sentier qu'à la hauteur d'un parapet; et, en ces endroits, le regard du voyageur peut librement embrasser les plus variées et les plus riantes perspectives. D'un côté, s'étend la plaine azurée du lac, coupée par des isthmes et des promontoires et, sur ses rives, de gracieux paysages que l'onde réfléchit la tête en bas; de l'autre côté, l'Addaqui, à peine sortie des arches du pont, se répand de nouveau en un petit lac, puis se resserre et se prolonge jusqu'à l'horizon en brillants méandres; en liaut, les rocs superposés des montagnes, qui surplomblent au-dessus de la tête de l'observateur; au-dessous, les pentes cultivées, les villages, le pont; en face, la rive opposée du lac et, en la remontant du regard, le mont qui l'enferme.
Vers le déclin du jour, le 7 de novembre de Tannée 1628, après une paisible promenade, s'en retournait lentement chez lui, en suivant un de ces sentierb, don Abbondio ♦**, curé d'un des villages dont il vient d'être parlé. Notre auteur ne nous donne pas même le nom du village : voilà donc déjà deux réticences. Il disait tranquillement son office, et parfois, entre un psaume et l'autre, il refermait le bréviaire sur l'index de la main droite, qu'il y laissait en guise de signet; puis, mettant les deux mains derrière le dos, et la droite, avec le livre à demi fermé, dans la paume de Isi^main gauche, il poursuivait son chemin les yeux baissés, poussant de temps à autre du pied vers le mur les cailloux qui ©mbar rassaient le sentier, et donnait ainsi une plus facile audience aux pensées oisives qui étaient venues tenter son esprit, pendant que ses lèvres récitaient toutes seules leurs complies. Sortant ensuite de ces pensées, il levait les yeux vers la montagne qui se dressait devant lui et y contemplait machinalement les dernières clartés du soleil couchant dont les rayons, s' échappant à travers les crevasses de la montagne opposée, projetaient çà et là, sur les saillies des rochers, de larges et inégales bandes de pourpre. Puis, ayant ouvert de nouveau le bréviaire et récité quelques autres versets, il arriva à un détour du sentier, où il avait l'habitude de tou-
jours lever les yeux de dessus le livre et de regarder devant lui; et c'est ce qu'il fit aussi ce jour-là.
Après ce détour, le sentier courait en droite, ligne peutêtre une soixantaine de pas, puis il se bifurquait à la manière d'un Y ; la bifurcation de droite s'élevait vers la montagne, et était le chemin qui menait au presbytère; celle de gauche descendait dans la vallée jusqu'à un des torrents; et, de ce côté, le mur extérieur du sentier, en guise de parapet, n'arrivait qu'à la hanche du voyageur. Les murs intérieurs des deux sentiers, au lieu de se réunir à angle, aboutissaient à une petite chapelle formant pan coupé et sur laquelle étaient peintes certaines figures allongées, serpentantes, terminées en pointe, qui, dans la pensée de l'artiste et aux yeux des habitants du voisinage, avaient la prétention de figurer des flammes; et, alternant avec ces flammes, certaines autres figures impossibles à décrire et qui avaient la prétention encore plus grande de représenter les âmes du purgatoire ; âmes et flammes, le tout couleur de brique sur un fond grisâtre, avec quelques dégradations par ci, par là.
Une fois qu'il eut franchi le détour , le curé , dressant, selon sa coutume, les regards vers la chapelle, vit là une chose à laquelle il ne s'attendait guère, et qu'il aurait bien voulu ne pas voir. Deux hommes se tenaient, l'un vis-à-vis de l'autre, au confluent, pour ainsi dire, des deux sentiers : l'un d'eux, à califourchon sur le parapet, laissait pendre au dehors une des jambes et posait l'autre pied sur le sentier; son compagnon se tenait debout, adossé contre le mur intérieur, les bras croisés sur la poitrine. Le costume, la contenance et ce que, de l'endroit où était le curé, l'on pouvait saisir de leurs figures, ne permettaient de conserver aucun doute concenrant leur condition. Ils avaient, l'un et l'autre, la tête enveloppée d'un filet vert retombant sur l'épaule gauche, terminé par un gros gland, et d'où s'échappait sur le front un énorme toupet; deux épaisses et longues moustaches annelées à leur extrémité ; le pourpoint serré autour de la taille par un luisant ceinturon de cuir d'où pendaient, accrochés à des griffes, deux pistolets; une petite corne remplie de poudre retombait sur leur poitrine en guise de breloque; au côté droit de leurs braies larges et bouffantes, était une poche d'où sortait le manche d'un coutelas; à leur
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côté gauche, pendait une rapière à vaste poignée travaillée à jour, en lames de laiton disposées en chiffre, fourbies et étincelantes. Au premier coup d'œil, il était facile de les reconnaître pour des individus de F espèce des bravi.
Cette espèce, aujourd'hui entièrement perdue, était alors très-florissante en Lombardie, et déjà très-ancienne. Pour ceux qui n'en auraient aucune idée, voici quelques fragments de documents authentiques qui pourront leur donner une notion suffisante de ses principaux caractères, des efforts mis en œuvre pour Féteindre, et de sa tenace et vigoureuse vitalité.
Dès le 8 avril de F année 1583, F Illustrissime et Excellentissime Seigneur Don Carlos d'Aragon, Prince de Castelvetrano, Duc de Terranuova, Marquis d' A vola, Comte de Burgeto, grand Amiral et grand Connétable de Sicile, Gouverneur de Milan et Capitaine Général de Sa Majesté Catholique en Italie, 'pleinement informé de VintoUrahle misère dans laquelle a vécu et vit encore cette ville de Milan à cause des bravi et vagabonds, publie contre eux un arrêt de bannissement» Il déclare et spécifie devoir être compris dans cet arrêt, et devoir être retenus pour bravi et vagabonds... tous ceux qui, étant étrangers ou même appartenant au pays, n'ont aucune profession ou, V ayant, ne l'exercent pas,... mais, sans salaire ou quand bien même moyennant salaire, s' attachant à la personne de quelque chevalier ou gentilhomme, officier ou marchand... pour lui prêter aide ou mainforte, ou plutôt, ainsi qu'on est en droit de le présumer, pour tendre des embûches à autrui... Il ordonne à tous ces individus d'avoir à vider le pays dans F espace de six jours, décrète la peine des galères contre les récalcitrants, et donne à tous ïes officiers de justice les pouvoirs les plus amples et les plus étrangement illimités pour Fexécution de cet arrêt. Mais, Fannée suivante, au 12 avril, ledit Seigneur, s'apercevant que cette ville est, comme devant, pleine desdit^ bravi vivant derechef comme ils vivaient auparavant, sans aucun changement dans leurs habitudes, et sans diminution dans leur nombre, publie un nouveau décret encore plus violent et plus remarquable, dans lequel, entre autres prescriptions, il ordonne :
Que tout individu, quel qu'il soit, aussi bien de cette ville qu'é» tranger, que deux témoins déclareront être tenu et communément réputé pour bravo et en avoir le nom, encore bien qu'aucun délit
ne soit prouvé à sa charge,,,, par le seul fait de sa réputation df>. bravo, et sans autre indice, puisse, par lesdits juges et par chacun d'eux, éêre soumis à la corde et à la torture, par manière d'information,,., et, encore bien qu il ne s' avoue coupable d'aucun aime, qu'il soit néar,moins envoyé aux galères pendant les susdites trois aimées, à cause de sa smle réputation et de son titre de bravo, comme dessus. Tout cela, et le reste que nous passons sous silence, parce que Son Excellence est décidée à vouloi}' être obéie d'un chacun.
En entendant ces paroles si énergiques, si formelles et accompagnées de tels ordres, émanant d'un si haut Seigneur, il vous prend grande envie de croire qu'à leur seul retentissement tous les bravi ont dû disparaître pour toujours. Mais le témoignage d'un autre Seigneur non moins puissant ni moins fourni de titres nous oblige à croire tout le contraire. Et celui-ci, c'est l'Illustrissime et Excellentissime Seigneur Juan Fernandez de Velasco, Connétable de Castille, grand Camérier de Sa Majesté, Duc de la ville de Prias, Comte de Haro et de Castelnovo, Seigneur de la Maison de Velasco et de celle des sept Infants de Lara, Gouverneur de l'État de Milan, etc. Le 5 juin de l'année 1593 , pleinement informé, lui aussi, de combien de dommage et de quelle ruine sont,,, les bravi et vagabonds, et de rinfluence détestable que cette sorte ae gens exercé contre le bien public et au mépris de la justice,,,, leur enjoint de nouveau d'avoir à purger le pays de leur présence dans le délai dQ six jours, répétant, à peu de choses près, les mêmes menaces et les mêmes prescriptions que son prédécesseur. Plus tard, le 23 mai de l'année 1598, informé^ à son grand regret, que,., chaque jour davantage, en cette ville et en cet Etat, va croissant le nombre de ces individus (bravi et vagabonds), et que, de leur part, il n'est question que d embuscades suivies, aussi bien de jour que de nuit, de blessures, d'homicides, de vols et de toutes autres sortes de crimes auxquels ils se livrent avec d'autant plus d'audace que ces dits bravi se fient sur l'appui de leurs chefs et fauteurs; ... il prescrit de nouveau les mêmes remèdes, en forçant la dose, ainsi que cela se pratique contre les maladies rebelles. Que çh'içun, eoncl\ie-i-il, se garde donc sérieusement de contrevenir, en aucune de ses dispositions, à la présente ordonnance, car, au lieu d'éprouver la clémence de Son Excellence, il éprouvera sarigueur et sacolêre,,,.
Haut bien résolue et déterminée à ce que cet avertissement soit lêremptoire et le dernier.
Tel ne fut pas Tavis de rillustrissiiBe et Excellentissime Seigneur, le Seigneur Don Pedro Enriquezde Acevedo, Comte de Fuentes, Capitaine et Gouverneur de l'État de Milan; tel ne fut pas son avis et pour de bonnes raisons. Pleinement informé de toutes les misères que fout souffrir à cette ville et à cet Etat les bravi qui y abondent en si grand nombre,.,, et décidé à extirper radicalement cette semence si pernicieuse, le 16 décembre 1600, il publie un nouvel avertissement plein de mesures sévères, avec la ferme détermination qu'elles soient toutes et entièrement exécutées avec la dernière rigueur, et sans espoir de rémission.
Il faut croire toutefois qu'il ne s'y appliqua pas avec toute cette bonne volonté qu'il savait mettre en œuvre pour ourdir des intrigues et pour susciter des ennemis à son grand ennemi, Henri IV; car, sur ce point, l'histoire fait foi comment il parvint , en effet, à armer contre ce roi le duc de Savoie, à qui il fit perdre plus d'une ville; et comment il parvint à faire conspirer le duc de Biron à qui il fit perdre la tête. Mais, en ce qui regarde cette graine si pernicieuse des bravi, c'est chose certaine qu'elle pullulait encore le 22 septembre de l'année 1612, date à laquelle l'Illustrissime et Excellentissime Seigneur Don Juan de Mendoza, Marquis de la Hynojosa, Gentilhomme, etc., Gouverneur, etc., songea sérieusement à l'extirper. A cet effet, il envoya à Pandolfo et Marco TuUio Malatesti, typographes du roi, l'ordonnance habituelle, corrigée et augmentée, pour qu'ils eussent à l'imprimer, à la totale extermination des bravi. Mais ceux-ci vécurent encore pour essuyer, le 24 décembre de l'année 1618, les mêmes coups, voire même plus rudes, de la part de l'Illustrissime et Excellentissime Seigneur, le Seigneur DonGomez Suarez de Figueroa, Duc de Feria, etc.. Gouverneur, etc. Cela nonobstant, et les bravi ayant encore survécu à ces nouvelles blessures, riUustrissime et Excellentissime Seigneur, le Seigneur Gonzalo Fernandez de Cordova, sous le gouvernement duquel eut lieu la promenade de don Abbondio, s'était trouvé dans la nécessité de recorriger et de réimprimer l'éternelle ordonnance contre les bravi le 5 octobre 1627, c'est-à-dire, un an, un mois, et deux jours avant ce mémorable événement.
Manzoni. ~ Les Fiancés. I»— 2
* Et cette publication ne fut pas la dernière ; mais nous ne pensons pas devoir faire mention des subséquentes, étrangères à la période historique de notre récit. Nous n'en citerons qu' une
^eule du 13 février de Tannée 1632, dans laquelle Tlllustrissirae et Excellentissime Seigneur el Duque de Feria, pour la seconde fois gouverneur, nous apprend que les plus
irandes scélératesses proviennent de ceux que l'on appelle bravi, "ela suffit à nous donner la certitude qu'il y avait encore
•es bravi à T époque dont nous parlons.
Que les deux garnements que nous avons dépeints plus haut fussent là postés dans l'attente de quelqu'un, la chose était par trop évidente ; mais ce qui causa le plus de déplaisir à don Abbondio, ce fut d'acquérir, d'après certains indices, la certitude que la personne attendue, c'était luimême. En effet, à sa première apparition, ces deux personnages avaient échangé un regard d'intelligence, en levant la tête avec un mouvement d'après lequel on comprenait qu'ils avaient dit, tous deux en même temps : le voici. Celui qui se tenait à cheval sur le parapet s'était levé en ramenant sa jambe sur le chemin; l'autre s'était éloigné du mur, et tous deux s'avançaient à sa rencontre.
Don Abbondio, tenant toujours son bréviaire ouvert devant lui, comme s'il lisait, lançait là-haut ses regards pour épier leurs mouvements ; et, les voyant se diriger juste vers lui, mille pensées l'assaillirent au même instant. Aussitôt, à la hâte, il se demanda à lui-même si, entre les bravi et lui, il n'y aurait pas quelque issue de par le sentier, à droite ou à gauche; mais de suite il se rappela que non. Il fit alors un rapide examen de conscience pour rechercher s'il n'aurait pas péché contre quelque puissant, contre quelque vindicatif; mais, même au milieu de son trouble, le témoignage de sa conscience venait le consoler et le rassurer. Les bravi, toutefois, s'approchaient toujours en le regardant fixement. Il glissa l'index et le médius de la main gauche en dedans de son col de rabat, comme pour le rajuster, et, promenant les deux doigts autour de son cou, il tournait de cette façon la tête en arrière, en faisant en même temps des contorsionr de bouche, et regardait du coin de l'œil, aussi loin qu'il pou* vait, si quelqu'un n'arrivait pas; mais il ne vit personne. Il jeta, par-dessus le parapet, un rapide coup d'oeil dans les
champs : personne ; un autre plus timide sur le chemin qui montait devant lui : personne, hormis les bravi. Que faire? Rebrousser chemin, il n'en était plus temps : s'enfuir, équivalait à dire : poursuivez-moi ou pis encore. Ne pouvant éviter le danger, il se porta résolument à sa rencontre, car les moments de cette incertitude lui étaient alors devenus si pénibles qu'il n'avait plus d'autre désir que celui de les abréger. Il hâta le pas, récita un verset à voix plus haute, s'étudia à donner à sa physionomie la meilleure expression de calme et d'hilarité qu'il lui fut possible, il fît même tous ses efforts pour apprêter un sourire; et, lorsqu'il se trouva nez à nez avec les deux particuliers, il dit à part soi : « Nous y sommes; — et il s'arrêta tout court.
— Seigneur curé! dit l'un d'eux, en lui plantant les yeux dans les yeux.
— Qu'y a-t-il pour votre service? répondit aussitôt don Abbondio, en levant les yeux de dessus le livre et tenant celui-ci tout grand ouvert, suspendu entre ses deux mains.
— Vous avez l'intention,' poursuivit l'autre avec le ton menaçant et courroucé de quelqu'un qui surprendrait son inférieur sur le point de commettre une mauvaise action, vous avez l'intention de marier demain Renzo Tramaglino et Lucia Mondella!
— C'est-à-dire... répondit d'une voix tremblante don Abbondio : c'est-à-dire. Ces messieurs sont hommes du monde, et savent très-bien comment vont ces choses-là. Le pauvre curé n'y est pour rien : ils manigancent leur affaire entre eux, et puis... et puis ils viennent vers nous, comme on irait toucher un billet chez le banquier; et nous... nous sommes les humbles serviteurs de tout le monde.
— Or bien, dit le bravo d'une voix contenue, mais avec le ton solennel du commandement, ce mariage ne doit s'effectuer ni demain , ni jamais.
— Mais que ces messieurs, répliqua don Abbondio avec la voix humble et douce d'un homme qui essaie de persuader un impatient, mais que ces "^lessieurs daignent se mettre à ma place. Si la chose dépendait de moi... ils doivent pourtant bien comprendre que moi, je n'y ai aucun intérêt.
— C'est bien , interrompit le bravo : si la chose devait se décider par des discours, vous nous mettriez dans le sac.
Nous n'en savons ni n'en voulons savoir davantage. Homme averti... vous m'entendez.
— Mais ces messieurs sont trop justes, trop raisonnables...
— Mais , interrompit cette fois F autre compagnon qui n'avait encore rien dit, « mais le mariage ne se fera pas,
ou et ici un gros juron, ou celui qui le fera ne s'en
repentira pas, car il n'en aura pas le temps, et un autre
juron.
— Silence, silence, reprit l'autre interlocuteur; le seigneur curé a trop l'expérience du monde; et nous sommes de braves gens qui ne voulons lui faire aucun mal, pourvu qu'il soit prudent. Seigneur curé, l'illustrissime seigneur don Rodrigo, notre maître, vous présente ses respectueuses amitiés. »
Ce nom fit sur F esprit de don Abbondio l'effet que, dans le plus fort d'une nuit d'orage, produit un éclair qui illumine les objets d'une lueur vague et fugitive, et accroît la terreur. Le pauvre homme fit, comme par instinct, une profonde révérence et dit : « Si ces messieurs pouvaient me conseiller...
— Oh! vous conseiller, vous qui savez le latin! interrompit encore le bravo avec un rire moitié gouailleur, moitié féroce. C'est votre affaire. Et surtout gardez-vous bien d'ouvrir la bouche sur cet avertissement que nous vous donnons pour votre bien; autrement... hem!... ce serait ni plus ni moins que si vous faisiez ce certain mariage. En somme, que faudra-t-il dire en votre nom à F illustrissime seigneur don Rodrigo?
— Mes respects.
— Expliquez-vous, seigneur curé.
— ... Prêt,... toujours prêt à F obéissance. Et, en proférant ces paroles, il ne se rendait pas bien compte à luimême s'il s'engageait par une promesse, ou s'il n'envoyait qu'un compliment banal. Les bravi prirent ou affectèrent de prendre la chose dans sa signification la plus sérieuse.
— Parfaitemeht, seigneur curé; et bonne nuit, » dit Fun d'eux en prenant congé avec son compagnon.
Don Abbondio qui, quelques instants auparavant, aurait donné un œil de la tête pour les éviter, aurait maintenant
bien voulu prolonger la conversation et les pourparlers. Messieurs,... commença-t-il, en fermant le livre des deux mains; mais eux, sans plus F écouter, prirent le chemin par lequel lui-même était venu, et s'éloignèrent en chantant une ignoble chanson que je ne me permettrai pas de transcrire.
Le pauvre don Abbondio resta un moment la bouche béante et comme abasourdi ; puis il prit, à son tour, celle des deux voies qui conduisait au presbytère, mettant à grand' peine les jambes Tune devant Tautre, comme s'il avait été saisi de crampes, et dans un état d'esprit dont le lecteur pourra plus facilement se faire l'idée lorsque nous l'aurons mis un peu mieux au courant du caractère de ce personnage et des tristes conditions de l'époque où sa mauvaise étoile l'avait fait naître.
Don Abbondio (le lecteur a déjà pu s'en apercevoir) n'avait pas été doué par la nature d'un cœur de lion. Mais, dès ses premières années, il avait dû se convaincre que la pire situation, dans ce temps-là, était celle d'un animal sans serres et sans griffes, et qui néanmoins n'éprouvait pas d'inclination à se laisser dévorer. La force légale ne couvrait d'aucune protection l'homme paisible et inoffensif, et qui n'aurait pu compter sur aucun autre moyen pour se faire respecter d' autrui. Ce n'est pas que les lois et les peines fissent défaut contre les violences privées, au contraire; les lois pleuvaient à verse ; les crimes étaient énumérés et particularisés avec la plus minutieuse prolixité; les peines follement exorbitantes; et non-seulement, mais, presque pour chaque cas particulier, susceptibles d'aggravation selon le bon plaisir du législateur lui-même et selon le caprice de cent exécuteurs ; et les procédures ne s'appliquaient qu'à enlever à l'accusé toute garantie capable d'empêcher le juge de prononcer une condamnation : les fragments que nous avons cités des ordonnances contre les bravi en sont un faible, mais fidèle échantillon.
Malgré tout cela, et même en grande partie à cause de cela, ces ordonnances, réimprimées et renforcées de gouvernement en gouvernement, ne servaient qu'à attester d'une manière pompeuse l'impuissance de leurs auteurs; ou bien, si elles produisaient quelque effet immédiat, c'était celui surtout d'ajouter encore de nouvelles 7exations à toutes celles que
li LES FlAI^CES DE MANZONI.
les gens faibles et paisibles enduraient déjà de la part des perturbateurs, et d'aiguiser Tastuce et d'accroître la violence de ces derniers. L'impunité était organisée et avait des racines si profondes, que les ordonnances ne pouvaient les atteindre, encore moins les ébranler. Tels étaient les asiles, tels les privilèges de certaines classes, les uns reconnus par la force légale, les autres tolérés avec dépit, mais en silence, ou contestés par de vaines protestations; mais, dans le fait, soutenus et défendus par ces classes elles-mêmes, et presque par chaque individu, avec la fiévreuse activité de l'intérêt particulier et avec la jalouse susceptibilité du point d'honneur.
Or cette impunité menacée et attaquée, mais jamais détruite par les ordonnances, devait naturellement, à chaque menace et à chaque agression, redoubler d'efforts et employer de nouvelles ruses pour se maintenir. Il en était effectivement ainsi; et, à l'apparition d'une ordonnance ayant pour objet de réprimer les malfaiteurs, ceux-ci cherchaient et puisaient dans leur force réelle de nouveaux moyens et de plus efficaces pour continuer leurs exploits que la loi avait précisément en vue d'empêcher. Toutes ces ordonnances pouvaient bien entraver à chaque pas et molester Thomme débonnaire, dépourvu de force propre et de protection; car, dans l'intention d'avoir tout le monde sous la main afin de prévenir ou de punir chaque délit, elles assujettissaient, à tout propos, le pauvre particulier aux volontés arbitraires de mille magistrats et de tous leurs agents. Mais celui qui, avant de commettre un crime, avait pris ses mesures pour se réfugier à temps dans un couvent, dans un château, où les sbires n'auraient jamais osé mettre le pied ; celui qui, sans autres précautions, endossait une livrée par laquelle venaient à se trouver engagés à sa défense l'orgueil et l'intérêt d'une famille puissante, de toute une caste, celui-là avait ses coudées franches dans toutes ses opérations, et pouvait impunément se moquer du vain fracas des ordonnances.
Parmi ceux-là mêmes à qui était confié le soin de les faire exécuter, d'aucuns appartenaient, par leur naissance, à la classe privilégiée, d'autres s'y rattachaient comme clients ; les uns et les autres, soit par éducation, par intérêt, par habi-
tude OU par imitation, en avaient embrassé les maximes, et se seraient bien donné de garde de les violer pour F amour d'un chiffon de papier affiché aux coins des rues.
Quant aux agents subalternes immédiatement chargés de Texécution, lors même qu'ils eussent été entreprenants comme des héros, obéissants comme des moines et dévoués comme des martyrs, ils n'auraient pas encore jamais pu en venir à bout, inférieurs qu'ils étaient en nombre à ceux avec lesquels ils se seraient ainsi mis en guerre, et avec la probabilité d'être le plus souvent abandonnés, voire mêïîie sacrifiés par ceux-là mêmes qui, en abstraction et, pour ainsi dire, en théorie, leur donnaient l'ordre d'agir. Mais, en outre de cela, ces agents étaient généralement les plus abjects et les plus tristes sujets de leur temps : leur emploi était tenu en profond mépris même par ceux auxquels il aurait dû inspirer une salutaire terreur, et leur titre était considéré comme une injure.
Il était donc bien naturel que ces misérables, au lieu de risquer, et même de sacrifier leur vie dans des entreprises impossibles, vendissent aux gens puissants non-seulement leur inaction, mais souvent aussi leur connivence, se réservant d'exercer leur autorité exécrée et la force dont ils étaient réellement investis dans les occasions où ils pouvaient opprimer sans danger, c'est-à-dire, en vexant les gens paisibles et sans défense.
- L'homme qui veut faire la guerre aux autres ou qui craint à chaque instant qu'on ne la lui fasse, cherche naturellement des amis et des alliés. Aussi, dans ce temps-là, se trouvait portée à son plus haut point la tendance des individus à se liguer en classes, à en former de nouvelles et à s'efforcer chacun d'augmenter le plus possible la puissance de celle à laquelle il appa-rtenait. Le clergé veillait à la défense et à l'extension de ses immunités, la noblesse défendait ses privilèges, le militaire ses exemptions. Les marchands, les artisans étaient enrôlés en maîtrises et en confréries, les jurisconsultes formaient une ligue, les médecins mêmes une corporation. Chacune de ces petites oligarchies avait sa force spéciale et propre; dans chacune d'eues l'individu trouvait l'avantage d'employer à son profit personnel, à proportion de son autorité et de son habileté, les forces réunies
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d'une nombreuse collectivité. Les plus honnêtes ne se prévalaient de cet avantage que pour leur propre défense, les rusés et les malfaiteurs en usaient pour accomplir des scélératesses auxquelles leurs moyens personnels n'auraient pu suffire, et pour s'en assurer T impunité.
Toutefois les forces de ces différentes ligues étaient trèsinégales; et, dans les campagnes principalement, le noble riche et violent, avec une bande de bravi , et entouré de paysans habitués par tradition de famille et intéressés ou contraints à se regarder presque comme les sujets et les soldats de leur maître, exerçait là un pouvoir auquel aucune autre fraction de ligue n'aurait pu que très-difficilement tenir tête.
Notre Abbondio, qui n'était ni noble, ni riche, ni vaillant, s'était donc, presque au sortir de l'enfance, aperçu qu'il était, au milieu de cette société, comme un pot de terre contraint de faire route en compagnie de beaucoup de pots de fer. Il avait, en conséquence, obéi d'assez bon gré au vœu de ses parents qui voulurent le faire prêtre. A dire vrai, il n'avait guère réfléchi ni aux obligations ni au but élevé du ministère auquel il se vouait. S'assurer les moyens de vivre avec quelque aisance, et entrer dans une classe puissante et respectée, lui avaient semblé deux raisons plus que suffisantes pour un tel choix. Mais une classe quelconque ne pourvoit à l'individu et ne l'assure que jusqu'à un centain point ; aucune ne le dispense de se faire à lui-même un système particulier de conduite.
Don Abbondio, continuellement absorbé dans les préoccupations de sa propre sûreté, faisait peu de cas de ces avantages qu'il n'aurait pu se procurer qu'en s'employant beaucoup ou en se risquant un peu. Son système consistait essentiellement à éviter toutes les contestations, et à céder dans celles qu'il ne pouvait éviter. Neutralité désarmée dans toutes les guerres qui éclataient autour de lui, tantôt à pro* pos des querelles, alors très-fréquentes, entre officiers et nobles, entre nobles et magistrats, entre bravi et soldats, et jusque dans les rixes entre deux paysans, qu'un mot faisait naître et qui se décidaient à coups de poing et à coups de couteau. Lorsqu'il se trouvait absolument forcé de prendre parti pour l'un des combattants, il se rangeait du côté di(
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plus fort, toujours toutefois à F arrière-garde, et en tâchant de faire voir à Tautre qu'il ne lui était pas volontairement ennemi. Il semblait lui dire : Mais pourquoi n'avez-vous pas su être vous-même le plus fort? je me serais mis de votre côté. Se tenant à Técart des puissants, fermant les yeux sur leurs injustices capricieuses et passagères, sUnclinant humblement devant celles qui partaient d'une intention plus sérieuse et plus réfléchie; contraignant, à force de courbettes et de grimaces respectueuses, même les plus farouches et les plus hautains à lui adresser un sourire lorsqu'il les rencontrait sur son chemin, le pauvre homme avait réussi à passer la soixantaine sans de fortes bourrasques.
Ce n'est pas à dire toutefois qu'il n'eût, lui aussi, sa petite dose de venin ; et cet exercice irritant de toujours endurer, cette nécessité de donner si souvent raison aux autres, tant de pilules amères avalées en silence, lui avaient échauffé la bile à tel point que, s'il n'avait pas pu de temps à autre l'exhaler quelque peu, sa santé aurait eu certainement à en souffrir. Mais comme, après tout, il y avait au monde et sous sa main des personnes qu'il connaissait très-bien comme incapables d'aucune méchanceté, aussi pouvait-il quelquefois se décharger sur elles d'une mauvaise humeur longuement contenue, et se passer la fantaisie de quelque boutade et de quelque emportement à tort et à travers.
C'était aussi un rigide censeur de tous ceux qui ne réglaient pas leur conduite sur la sienne, à condition toutefois qu'il pût exercer sa censure sans aucun danger, même éloigné. Pour lui, l'homme battu était tout au moins un imprudent; l'homme tué avait toujours été un brouillon. Celui qui, pour avoir entrepris de soutenir ses droits contre un puissant, s'en revenait la tête fracassée, don Abbondio savait toujours lui trouver quelques torts; et la chose n'était pas difficile, car le tort et la raison ne se peuvent jamais sépa- ."er par une coupe tellement nette que chacune des deux parties ne retienne exclusivement que tout l'un ou tout l'autre. Mais il déclamait surtout contre ceux de ses confrères qui, à leurs risques et périls, prenaient la défense d'un faible opprimé contre un puissant oppresseur.
Il appelait cela s'acheter des soucis à beaux deniers comptants et vouloir entreprendre de redresser les pattes aux
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chiens (1); il disait aussi, et très-sérieusement, que c'était là se mêler de choses profanes au détriment de la dignité du .ministère sacerdotal. Toutefois, ces sortes de sermons, il avait toujours soin de ne les faire qu'entre quatre yeux ou en trèspetit comité; et il s'emportait avec d'autant plus d'animation contre ses confrères qu'il les savait d'autant moins susceptibles de s'offenser d'une chose qui les touchât personnellement. Il avait ensuite une sentence favorite qui était toujours la conclusion de ses discours sur ces matières; à savoir, qu'à un galant homme qui fait attention à lui et sait se tenir à sa place, il ne lui arrive jamais de mauvaises rencontres.
Je laisse maintenant à mes vingt-cinq lecteurs à s'imaginer l'impression que dut faire sur l'esprit du pauvret la rencontre dont il vient d'être parlé. L'effroi que venaient de lui causer ces deux horribles visages et ces paroles terrifiantes; les menaces d'un seigneur bien connu pour ne jamais menacer en vain; un système de vie douce et paisible, qui lui avait coûté tant d'années d'efforts et de patience, bouleversé tout d'un coup, et un pas à franchir étroit et scabreux, un pas dont nul ne pouvait entrevoir Fissue; toutes ces pensées bourdonnaient tumultueusement dans la tête baissée du pauvre don Abbondio. — Si encore avec un non clair et net on pouvait envoyer Renzo se promener, passe; mais il voudra des raisons, et moi, pour l'amour du ciel! que voulez-vous que je lui réponde? Et... et... et puis c'est que, lui aussi, il a une tête!... un agneau si rien ne le pique, mais si on veut le contredire... eeeh! Etpuis,éperdument épris comme il est de cette Lucia, amoureux comme... Diables de jeunes gens qui, pour ne savoir que faire,s'amow T'achent, veulent se marier, ne pensent plus qu'à cela, et n^ se donnent, aucun souci des tribulations ni des embarras où ils mettent un galant homme. Oh ! pauvre moi ! Voyez si ce n'est pas jouer de malheur que ces deux affreux brigands soient venus se planter là, juste sur mon chemin, et s'en prendre à moi! Est-ce que j'y suis pour quelque chose, moi? Est-ce
(1) Gli è un voler drizzar legambe ai cani (c'est vouloir redresser les pattes aux chiens) : locution proverbiale très-usitée en Italie pour exprimer une entreprise impossible où Ton perd son temps et sa peine; elle correspond à la locution française : C'est vouloir laver la tête d'un more. Note du traducteur.
que par liasard c'est moi qui veux me marier? que ne se ont-ils pas plutôt adressés... Oh ! voyez quelle fatalité, que les à-propos ne me viennent jamais à Tesprit qu'après coup! Si j'avais donc eu tout à riieureTidée de les engager à aller porter leur message... Mais, à ce moment, il sentit que se repentir de n'avoir pas été le conseiller et le complice d'une iniquité était chose non moins inique, et il tourna toute la colère de son âme contre cet autre qui venait ainsi lui ravir son repos.
Il ne connaissait don Rodrigo que de vue et de réputation, et n'avait jamais eu avec lui d'autres rapports que d'incliner le menton sur sa poitrine et d'abaisser son chapeau jusqu'à terre les quelques rares fois qu'il l'avait rencontré sur son chemin. Dans plus d'une occasion il lui était arrivé de défendre la réputation de ce seigneur contre ceux qui, en soupirant et en levant les yeux au ciel, maudissaient à voix basse quelqu'un de ses exploits; et cent fois il avait dit que c'était un respectable gentilhomme. Mais, en ce moment, il lui envoyait du fond du cœur toutes ces épithètes qu'il n'avait jamais entendu lui appliquer par d'autres sans bien vite les interrompre et s'en montrer scandalisé.
Dans ce désordre d'idées, parvenu à la porte de sa maison qui était située à l'entrée du village, il mit vivement dans la serrure la clef qu'il tenait déjà toute prête dans sa main, il ouvrit, il entra, il referma soigneusement la porte et, impatient de se trouver en sûre compagnie, il appela aussitôt : « Perpétua ! Perpétua ! » tout en se dirigeant vers la salle où celle-ci devait être, sans aucun doute, en train d'apprêter la table pour le souper.
Ainsi que chacun peut facilement le comprendre, Perpétua était la gouvernante de don Abbondio, servante fidèle et dévouée, qui savait obéir et commander selon l'occasion, endurer, quand il le fallait, la mauvaise humeur et les fantaisies de son maître pour, au besoin, lui faire à son tour endurer les siennes qui devenaient de jour en jour plus fréquentes depuis qu'elle avait passé l'âge canonique de quarante ans, étant restée fille parce qu'elle avait, disait-elle, refusé tous les partis qu'on lui avait présentés, ou parce que, disaient ses amies elle n'avait jamais trouvé un chien qui voulût d'elle.
« J'y vais, » répondit Perpétua en posant sur la table, à la place accoutumée, le cruchon du vin favori de don Abbondio; et elle se dirigea tranquillement vers lui; mais elle n'était pas encore arrivée à la porte de la salle, qu'il y entra lui-môme d'un pas si embarrassé , avec 'un regard si sombre et les traits si bouleversés qu'il n'aurait même pas fallu des yeux aussi exercés que ceux de Perpétua pour s'apercevoir de suite qu'il lui était arrivé quelque chose d'extraordinaire.
« Miséricorde ! qu'avez-vous donc, mon bon maître?
— Rien, rien, répondit don Abbondio en se laissant tomber tout haletant sur son grand fauteuil.
— Comment, rien? C'est à moi, que vous voudriez faire croire cela? bouleversé comme vous l'êtes? Pour sûr, il doit vous être arrivé quelque grave accident.
— Oh! pour l'amour du ciel! quand je dis rien, ce n'est rien ou c'est quelque chose que je ne puis dire.
— Que vous ne pouvez dire ? pas même à moi ? Qui donc alorsprendra soin de vous, de votre santé? qui donc vous donnera un bon conseil?
— Par pitié, taisez-vous!... et surtout n'apprêtez pas autre chose : donnez-moi seulement un verre de mon vin.
— Et vous voudriez me soutenir que vous n'avez rien? dit Perpétua en remplissant le verre et en le tenant ensuite à la main, comme si elle n'eût voulu le lui donner qu'au prix de la confidence qui se faisait si longuement attendre.
— Donnez , donnez, fit don Abbondio, lui prenant le verre d'une main mal assurée et l'avalant aussitôt d'un seul trait, comme s'il se fût agi d'un breuvage médicinal.
— Voulez-vous donc que je sois forcée d'aller demander h l'un et à l'autre ce qui est arrivé à mon maître? dit Perpétua, debout devant lui, les mains renversées sur les hanches et les coudes tournés en avant, le regardant fixement, comme si elle eût voulu lui soutirer des yeux son secret.
— Pour l'amour de Dieu! point de bavardages, point de criailleries : il y va... il y va de la vie !
— De la vie?
— De la vie.
— Vous savez pourtant bien que chaque fois que vous m'avez dit quelque chose, là, en confidence, je n'ai jaiïiais...
— Ail! mon Dieu oui, comme cette fois que... » Perpétua s'aperçut qu'elle avait touché une fausse note;
aussi, changeant subitement de ton : « Mon cher maître, dit-elle d'une voix émue et bien faite pour émouvoir, vous savez quel a toujours été mon attachement pour vous ; et si maintenant j'insiste pour savoir ce que vous avez, c'est par pure sollicitude, parce que je voudrais pouvoir vous être de quelque secours, vous donner un bon conseil, vous soulager l'esprit... »
Le fait est que don Abbondio éprouvait peut-être autant le besoin de se décharger de son pénible secret que Perpétua avait envie de le connaître; c'est pourquoi, après avoir de plus en plus faiblement repoussé ses nouveaux et toujours plus pressants assauts, après lui avoir fait plus d'une fois jurer qu'elle n'en soufflerait pas mot, avec beaucoup de pauses et beaucoup d^hélas, il lui raconta finalement son misérable cas. Lorsqu'on en vint à la révélation du terrible nom de celui de qui partait le message, il fallut que Perpétua prêtât un nouveau et plus solennel serment ; et don Abbondio, à peine ce nom fatal prononcé, se renversât sur le dossier du fauteuil en poussant un bruyant soupir; puis, levant les deux mains dans une attitude qui tenait à la fois du commandement et de la prière, il s'écria : « Pour l'amour de Dieu!
— Miséricorde! s'écria, à son tour, Perpétua. Oh! le brigand ! oh ! le despote ! oh ! quel homme sans crainte de Dieu !
— Voulez- vous vous taire? ou voulez-vous me perdre tout à fait?
— Oh! nous sommes ici tout seuls, et personne ne nous écoute. Mais comment allez-vous faire, mon pauvre maître?
— Voyez-vous, dit don Abbondio avec un accent de dépit, voyez-vous les bons conseils qu'elle sait me donner! Elle me demande comment je ferai ! comme si c'était elle qui se trouvât dans l'embarras et que ce fût à moi de l'en tirer.
— Mais je l'aurais bien, moi, mon faible avis à vous donner; mais ensuite...
— Mais ensuite, voyons.
— Mon avis serait que, puisque tout le monde s'accorde à dire que notre archevêque est un saint, un homme d'énergie et qui n'a pas peur de ces vilains museaux-là, et qi:c, chaque fois qu'il peut faire échec à quelqu'un de cef^ in-
solents despotes pour défendre un curé, il est dans la jubilation; moi, je dirais et je dis que vous devriez lui écrire une belle lettre pour Tinformcr comme quoi... .
— Voulez-vous vous taire'' voulez-vous vous taire.? Sont-ce là des conseils à donner à un pauvre homme? Et quand j'aurais reçu une bonne balle dans le dos... que Dieu m'en préserve! r archevêque me Tôterait-il?
— Allons donc! les balles ne se distribuent pas comme des dragées : et où en serions-nous, grand Dieu ! si ces chiçns devaient mordre chaque fois qu'ils aboient? Et d'ailleurs,, j'ai toujours vu que ceux qui savent montrer les dents et en imposer, on leur porte respect ; et c'est justement parce que vous n'avez jamais voulu vous montrer, qu'aujourd'hui nous en sommes réduits à ce point que tout le monde vient , sauf votre respect, nous...
— Voulez-vous vous taire?
— Oh ! je me tais tout de suite; mais il n'en est pas moins vrai que, lorsque Ton aperçoit quelqu'un qui est toujours et en toute circonstance disposé à se laisser manger la laine...
— Encore une fois, voulez-vous vous taire? Le moment est vraiment bien choisi pour de pareilles niaiseries !
— Enfin, soit : vous y penserez cette nuit; mais, en attendant, ne commencez pas par vous faire du mal vous-même et par vous détruire la santé ; mangez un morceau.
— Oui, j'y penserai , répondit, en grommelant, don Abbondio,bien sûrement j'y penserai ; et qui estrce qui devra y penser, si ce n'est moi? Puis il se leva et, je ne veux rien prendre, continua-t-il, rien, rien : j'ai bien tout autre envie que de prendre. Je le sais, moi aussi, que ce sera à moi d'y . penser. Hélas! il a fallu que ce soit justement sur ma tête que cette tuile vienne à tomber !
— Avalez au moins cette autre petite goutte, dit Perpétua en lui versant à boire. Vous savez bien que c'est la meilleure panacée pour votre pauvre estomac.
— Eh! il s'agit bien de panacée, il s'agit bien de panacée, ii s'agit bien de panacée! »
Et, cela disant, il prit un flambeau et, continuant à grommeler : « Petite bagatelle! à un bravo homme comme moi,
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et comment cela se passera-t-il demain?» et autres semblables lamentations, il se dirigea vers sa chambre pour s'aller coucher. Parvenu sur le seuil de la porte, il s'arrêta un instant, se retourna vers Perpétua, se posa F index sur les lèvres et dit d'un ton lent et solennel ; « Pour l'amour de Dieu! » et il disparut.
CIIAPITRii il
Ok raconte que le prince de Condé dormit d*un profond sommeil la nuit, qui précéda la journée de Rocroy; mais, d'abord, il était ti'ès-fatigué et, en second lieu, il avait déjà pris toutes les dispositions nécessaires et arrêté le plan de ce qu'il devait faire le lendemain matin.
DonAbbondio,au contraire, ne savait encore qu'une chose, c'est que le lendemain serait un jour de bataille; en conséquence il dépensa la plus grande partie de la nuit en pénibles délibérations. Ne tenir compte ni delà sommation inique ni des menaces, et passer outre à la célébration du mariage, c'était un parti qu'il ne voulut même pas s'arrêter à discuter. Faire à Renzo la confidence de ce qui était intervenu, et chercher avec lui quelque moyen... Dieu Ten préserve! « Gardez-vous bien d'ouvrir la bouche sur tout cela... autrement... hem » ! lui avait dit l'un de ces bravi; et, le souvenir de ce hem lui retentissant dans la mémoire, don Abbondio non-seulement repoussa bien vite loin de lui l'idée d'enfreindre un tel ordre, mais il se repentait même d'en avoir jasé avec Perpétua. Fuir! mais où? et puis après? Que d'embarras et que de comptes à rendre! A chaque parti qu'il rejetait, le pauvre diable se retournait sur l'autre côté. L'expédient qui lui sembla le meilleur, ce fut de tâcher de gagner du temps en amusant Renzo avec de bonnes paroles. Il se souvint fort à propos qu'il ne manquait plus que peu de
jours pour arriver au temps prohibé pour les mariages ; et si pendant ces quelques jours ie puis arriver à endormir ce garçon, j'aurai ensuite deux mois devant moi; et, en deux mois, il peut arriver tant de choses ! Il rumina ensuite dans sa tête les prétextes à pouvoir mettre en avant ; et, bien qu'ils lui semblassent un peu légers, il allait toutefois se rassurant avec la pensée que son autorité aurait pu les faire passer comme étant de juste poids, et que sa vieille expérience lui donnerait de grands avantages sur un jeune homme inexpérimenté.
«Nous verrons, se disait-il à lui-même: lui, ne pense qu'à sa belle; mais moi, je pense à ma peau : le plus intéressé dans cetteaffaire, c'est moi; sans compter que je suis le plus avisé. Mon cher garçon, si ta démangeaison est grande, je ne sais qu'y faire; mais, quant à moi, je ne veux pas être le dindon de la farce. »
Son esprit s' étant ainsi à peu près arrêté à un parti, il put finalement prendre un peu de sommeil ; mais quel sommeil! quels rêves! Bravi, don Rodrigo, Renzo, sentiers, rochers, fuites, poursuites, cris, mousquetades. Le premier moment du réveil à la suite d'un grand malheur ou lorsqu'on se trouve dans un grave embarras, est toujours un moment très-amer. L'esprit, à peine réveillé, s'en va vers les pensées habituelles de la vie tranquille précédente ; mais le souvenir du nouvel état de choses se dresse aussitôt brutalement devant lui, et, de cette subite comparaison, il en ressort une douleur, plus vive et plus poignante. Après avoir péniblement savouré ce moment, don Abbondio récapitula à la hâte ses projets de la nuit, s'y arrêta d'une manière dIus décidée, les coordonna du mieux qu'il put, se leva, s'habilla et se mit à attendre Renzo tout à la fois avec crainte et avec impatience.
Lorenzo, ou plutôt, ainsi qu'on l'appelait communément, Renzo ne se fit p'as longtemps attendre. Apeinejugea-t-ilque l'heure était venue où il pouvait sans indiscrétion se présenter chez le curé, il s'y rendit avec cette joyeuse hâte qui sied à un jeune homme de vingt ans qui doit en ce jour épouser celle qu'il aime. Resté orphelin dès son adolescence, il exerçait le métier de fileur de soie, héréditaire, pour ainsi dire, dans ga famille; métier assez lucratif autrelois, mais, à cette
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époque, déjà tombé en décadence : non pas, toutefois, au point qu'un habile ouvrier n'en pût tirer de quoi vivre honnêtement. Le travail allait diminuant de jour en jour, mais rémigration continuelle des ouvriers, attirés dans les États voisins par des promesses, des privilèges et de gros salaires, faisait qu'il n'en manquait pas encore à ceux qui restaient dans le pays. En outre de cela, Renzo possédait un petit coin déterre qu'il faisait cultiver, et qu'il cultivait luimême dans la saison où il n'avait pas d'ouvrage à la filature ; de sorte que, à tout prendre, pour un homme de sa condition, on pouvait le dire aisé. Et bien que cette année fût encore moins abondante que les précédentes, et que l'on commençât déjà à éprouver une véritable disette, néanmoins lui qui, depuis qu'il avait jeté ses vues sur Lucia, était devenu très-économe, se trouvait suffisamment pourvu de ressources et n'avait pas à courir après son pain.
Il se présenta devant don Abbondio en grande tenue, avec des plumes de diverses couleurs au chapeau, son poignard au beau manche dans la petite poche de ses braies, et avec un air de fête rehaussé d'une certaine crânerie très-commune en ce temps-là, même chez les hommes les plus paisibles. L'accueil réservé et mystérieux que lui fit don Abbondio contrasta singulièrement avec les manières joviales et décidées du jeune homme.
« Aurait-il quelque chose parla tête? » se demanda Renzo à lui-môme ; puis il dit : « Je viens, seigneur curé, pour savoir quelle est l'heure qui vous conviendra pour que nous nous trouvions à l'église.
— De quel jour voulez-vous parler?
— Comment, de quel jour? Vous ne vous souvenez donc pas que c'est aujourd'hui le jour fixé?
— Aujourd'hui? répliqua don Abbondio, comv\es'il en entendait parler pour la première fois. Aujourd'hvi... aujourd'hui... ayez patience, mais aujourd'hui je ne puis pas.
— Aujourd'hui vous ne pouvez pas! qu'est-il donc arrivé?
— D'abord, voyez-vous, je ne me sens pas du tout bien.
— J'en suis très-fâché ; mais ce que vous aurez à faire demande si peu de temps et si peu de peine...
— Et puis, et puis, et puis...
-— Et puis quoi, seigneur curé?
— Et puis il y a des difficultés.
— Des difficultés ! quelles difficultés peut-il donc y avoir ?
— Il faudrait être à notre place pour connaître tous les ennuis qu'il y a dans ces sortes de matières, tous les comptes qu'il nous faut en rendre. J'ai décidément trop bon cœur : moi, je ne pense jamais qu'à lever les obstacles, à tout aplanir, à faire les choses selon le bon plaisir des autres ; et, pendant ce temps-là, je négligé mes devoirs; ce qui m'attire des reproches et pis encore.
— Mais, au nom du ciel, ne me tenez pas ainsi sur la corde', et dites-moi une bonne fois ce qu'il y a.
— Vous ne savez donc pas combien et combien de formalités sont nécessaires pour faire un mariage en règle.
— Il faut bien que j'en sache quelque chose, répondit Renzo qui commençait à se fâcher, car vous m'en avez déjà assez rompu la tête tous ces jours passés. Mais maintenant, est-ce que chaque chose n'est pas en ordre? est-ce qu'on n'a pas fait tout ce qui était à faire?
— Tout, tout... vous le croyez, vous; parce que, ayez patience, l'imbécile c'est moi qui néglige mon devoir pour ne pas faire languir les gens. Mais maintenant... enfin, je sais ce que je dis. Nous autres, pauvres curés, nous sommes placés entre l'enclume et le marteau : vous, vous êtes impatients: et, pauvre jeune homme, je le conçois, c'est bien naturel; d'un autre côté, les supérieurs... enfin, on ne peut pas tout dire : et , en fin de compte , c'est nous qui sommes les victimes.
— Mais, encore une fois, expliquez- vous : quelle est cette autre formalité qu'il faut remplir, comme vous dites? nous la remplirons séance tenante.
— Savez-vous combien il y a d'empêchements dirimants?
— Eh ! que voulez-vous que je sache, moi, de vos empêchements?
— Error, conditio^ votum, cognatio,crimen,cultus dispantaSf vis y or do.,. Si sis a f finis..,
— Est-ce que vous vous moquez de moi, par hasard? Que liable voulez-vous que je fasse, moi, de votre latinorum?
— Eh bien! si vous ne savez pas les choses, ayezpatience ït remettez-vous-en à qui les sait*
— Arrivons au fait!...
— Allons, mon cher Renzo, ne vous emportez pas. Je suis tout prêt à faire... tout ce qui dépend de moi. Moi, voyezvous, je voudrais vous voir heureux ; car je ne vous veux' que du bien, moi. Eh!... quand je pense que vous aviez une existence si tranquille! Qu'est-ce qui vous manquait? Faut-il qu'il vous soit venu le caprice de vous marier!...
— Que signifient de pareils discours, cher seigneur curé? interrompit brusquement Renzo, sur le visage duquel se peignaient à la fois la surprise et la colère.
— Oh ! je dis cela, c'est pour dire; ayez patience, c'est pour dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que je voudrais vous voir heureux.
— Mais enfin, enfin...
— Enfin, mon cher enfant, dans tout ceci il n'y a rien de ma faute; la loi, ce n'est pas moi qui l'ai faite; et, avant de conclure un mariage, nous sommes positivement obligés de faire beaucoup, beaucoup de recherches pour bien nous assurer qu'il n'y a pas d'empêchements.
— Arriverez- vous au fait, et me direz-vous une lois quel est cet empêchement qui est survenu?
— Ayez patience, mon ami; ce ne sont pas là de ces choses à pouvoir ainsi expliquer sur le bout du doigt. 11 n'en sera rien, je l'espère; mais il n'en est pas moins vrai que ces recherches , nous sommes obligés de les faire. Le texte est clair et formel : AntequammaMmoniumdenunciet...
— Je vous ai déjà dit que je ne veux pas de latin.
— Mais il faut pourtant bien que je vous explique...
— Mais ne les avez-vous pas déjà faites, ces recherches?
— Je ne les ai pas toutes faites comme je l'aurais dû, vous dis-je.
— Pourquoi ne les avez-vous pas faites en leur temps? Pourquoi me dire que tout était fini? Pourquoi attendre?
— Ah! voilà que vous me reprochez ma trop grande bonté. J'ai voulu abréger les choses pour vous obliger plus promptement; mais... mais maintenant il m'est survenu... enfin, je le sais, moi.
— Et que voudriez-vous que je risse?
— Que vous prissiez patience pour quelques jours. Après tout, mon cher enfant, quelques jours ne sont pas l'éternité! Ayez donc patience.
— Combien de temps?
— Nous sommes à bon port, se dit à lui-même don Abbondio; et, d'un air plus affectueux que jamais : Allons, dit-il ; dans quinze jours je tâcherai de faire...
— Quinze jours! en voilà bien une autre histoire ! On a fait tout ce que vous avez voulu, on a fixé le jour, voici le jour arrivé; et maintenant vous venez me dire d'attendre quinze jours! Quinze!... reprit-il ensuite d'une voix plus élevée et plus colère, allongeant* le bras et frappant Tair du poing; et qui sait quelle diablerie il aurait accolée avec ce quinze^ si don Abbondio ne F avait interrompu à temps en lui prenant l'autre main avec une douceur timide et empressée : Allons, allons! ne vous emportez pas, pour l'amour du ciel.
Je verrai, j'essaierai si en une semaine...
— Et que vais-je dire à Lucia?
— Qu'il y a eu une bévue de ma part.
— Et les commérages du monde?
— Oh! rien ne vous empêchera de dire que c*est bion moi qui ai fait une sottise par mon trop d'empressement, par ma trop grande complaisance : vous pouvez jeter toute la faute sur moi. Puis-je parler mieux? Va pour une semaine.
— Et puis il n'y aura plus d'autre empêchement?
— Quand je vous dis...
— Eh bien! je vais me tenir tranquille pour une semaine; mais retenez bien ceci que, passé ce temps, je ne me paierai plus de belles paroles. En attendant, je vous présente mes respects. » Et, cela dit, il s'en alla en faisant à don Abbondio un salut moins profond que de coutume et en lui lançant un coup d'œil plus expressif que respectueux.
Arrivé ensuite dans la rue et s'acheminant à regret vers la maison de sa fiancée, au milieu de son dépit il repassait dans sa mémoire l'entretien qu'il venait d'avoir avec le curé, et il le trouvait toujours plus étrange. L'accueil froid et embarrassé de don Abbondio, sa conversation inquiète et entortillée, ses deuxyeux gris qui, tandis qu'il parlait, s'échappaient toujours de côté et d'autre, comme s'ils avaient craint de se rencontrer avec les paroles qui lui sortaient de la bouche; cette affectation de faire comme s'il entendait parler pour la première fois de ce mariage déjà si expressément réglé d'un commun accord, et surtout cette insistance
à faire sans cesse allusion à quelque grande difficulté, sans jamais rien dire de clair ni d'explicite ; toutes ces circonstances réunies donnaient à penser à Renzo qu'il pouvait bien y avoir là-dessous un tout autre mystère que celui que don Abbondio avait voulu lui laisser entrevoir. Le jeune homme s'arrêta un instant, incertain s'il n'allait pas revenir sur ses pas pour aller mettre le curé au pied du mur et le forcer à s'expliquer plus catégoriquement; mais, sur ces entrefaites, il leva les yeux et aperçut Perpétua qui marchait devant lui et entrait dans un petit potager peu distant du presbytère. Il l'appela au moment où elle ouvrait la porte, pressa le pas, la rejoignit, la retint sur le seuil et, dans le dessein de découvrir quelque chose de plus positif, il se mit h lier conversation avec elle.
« Bonjour, Perpétua : j'espérais qu'aujourd'hui nous nous gérions réjouis tous ensemble.
— Eh! à la volonté de Dieu, mon pauvre Renzo...
— Obligez-moi donc d'un petit service : le seigneur curé m'a débité un tas de raisons auxquelles je n'ai rien pu comprendre : est-ce que vous ne pourriez pas mieux m' expliquer le motif pour lequel il ne peut ou ne veut p^s nous marier aujourd'hui?
— Oh! pouvez-vous penser que je connaisse les secrets de mon maître?
— Je le disais bien, moi, qu'il devait y avoir un mystère làdessous, pensa Renzo; et, pour le tirer au clair,il continua : Allons, ma bonne Perpétua, nous sommes des amis ; ditesmoi ce que vous savez, et tirez d'embarras un pauvre garçon.
— Triste chose que de naître pauvre, mon cher Renzo !
— C'est bien vrai, répondit celui-ci , se confirmant toujours davantage dans ses soupçons; et, tâchant de serrer la question de plus près : c'est bien vrai; mais sied-il bien aux prêtres de faire de la peine au pauvre monde?
— Écoutez, Renzo; je ne puis rien dire, parce que... je ne sais rien; mais ce que je puis vous certifier, c'est que mon maître ne veut faire tort ni à vous ni à personne, et que, dans tout cela, il n'y a rien de sa faute.
— A qui donc est la faute? demanda Renzo, en afi'ectant un certain air distrait, mais le cœur en suspens et l'oreille attentive.
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— Quand je vous dis que je ne sais rien... Oh! pour la défense de mon maître, je puis parler ; car cela me fait mal, d'entendre qu'on T accuse de vouloir faire de la peine à quelqu'un. Pauvre saint homme! s'il pèche, celui-là, c'est bien par trop de bonté. Ah! par exemple, je ne dis pas qu'il n'y ait pas dans ce monde des brigands, des despotes, des hommes sans crainte de Dieu...
— Des despotes ! des brigands ! pensa Renzo ; il ne peut pas être là question des supérieurs. Allons, dit-il ensuite en dissimulant à grand 'peine l'agitation qui le gagnait de plus en plus, allons, dites-moi qui c'est.
— Ah! vous voudriez me faire parler; et moi, je ne puis pas parler, parce que... je ne sais rien; et, quand je ne sais rien, c'est comme si j'avais juré de me taire. Vous pourriez bien me mettre à la torture, que vous ne me tireriez pas une parole de la bouche. Adieu ; c'est du temps de perdu pour l'un comme pour l'autre. » Cela disant, elle entra à la hâte dans le potager et en referma la porte. ,
Renzo, lui ayant rendu son salut, rebroussa chemin en allant tout doucement, tout doucement pour que le bruit de ses pas ne donnât pas l'éveil à Perpétua de la direction qu'il prenait; mais, lorsqu'il fut hors de portée des oreilles de la bonne femme, il pressa le pas et, en un clin d'œil, il fut à la porte de don Abbondio. Il entra, courut droit à la petite salle où il l'avait laissé, l'y trouva et marcha sur lui d'un air décidé et les yeux rouges de colère.
« Eh! eh! qu'est-ce que cela signifie? dit don Abbondio.
— Quel est cet infâme despote, dit Renzo avec l'accent d'un homme qui est déterminé à vouloir obtenir une réponse catégorique, quel est cet infâme despote qui veut m' empêcher d'épouser Lucia?
— Qui? quoi? qu'est-ce? balbutia le pauvre homme pris au dépourvu, avec un visage devenu tout à coup blême et flasque comme un chiffon que l'on vient de sortir de la lessive. Puis, tout en balbutiant, il bondit de son fauteuil pour s'élancer vers la porte. Mais Renzo qui, sans doute, avait prévu le mouvement et se tenait sur ses gardes, s'y précipita avant lui, la ferma et en mit la clef dans sa poche.
— Ah! ah! parlerez-vous maintenant, seigneur curé? Tout le monde connaît mes affaires , excepté moi. Je veux les
connaître, moi aussi, jour de Dieu! Comment se nomme-t-il, ce brigand?
— Renzo ! Renzo ! par pitié, prenez garde à ce que vous faites; songez au salut de votre âme.
— Je songe que je veux le savoir de suite, sur Theure. Et, ainsi disant, il porta, peut-être sans en avoir conscience, la main au manche du poignard qui sortait de sa poche.
— Miséricorde! s'écria don Abbondio d'une voix étranglée.
— Je veux le savoir.
— Qui donc vous a dit?...
—Assez, assez; plus de détours. Parlez clair et parlez vite.
— Vous voulez donc ma mort?
— Je veux savoir ce que î'ai le droit de savoir.
— Mais, si je parle, ie suis un homme mort. Ma vie ne doil-elle pas m'être chère ?
— Eh bien ! alors, parlez.
Cet eh bienl alors fut prononcé avec une telle énergie, le vidage de Renzo devint si menaçant que don Abbondio ne put même plus songer à la possibilité de lui désobéir.
— Me promettez-vous, me iurez-vous, dit-il, de n'en parler à personne, de ne jamais dire?...
— Je vous promets que je commets un excès, si vous ne me dites pas de suite, à F instant le nom de ce misérable.
A cette nouvelle adjuration, don Abbondio, avec le visage et le regard de quelqu'un à qui Farracheur de dents a déjà mis la tenaille dans la bouche, articula : » Don...
— Don? répéta Renzo, comme pour aider le patient à prononcer le reste; et il se tenait courbé, F oreille penchée sur sa bouche, les bras tendus en arrière et les poings serrés.
— Don Rodrigo ! proféra précipitamment le pauvre torturé, en ne faisant presque qu'une seule de ces quelques syllabes et en glissant sur les consonnes, partie à cause de son grand trouble, et partie parce que, en appliquant le peu de liberté d'esprit qui lui restait à chercher, si elle était possible, une transaction entre ses deux frayeurs, il semblait vouloir escamoter et faire disparaître le mot fatal à l'instant môme où il était contraint de le laisser sortir de sa bouche.
— Ah chien! hurla Renzo. Et comment a-t-il iait? Que vous a-t-il dit pour?...
— Comment, n'est-ce pas? Comment? répondit d'une voix presque indignée don Abbondio qui, après le grand sacrifice qu^il venait de consommer, se sentait, en quelque sorte, devenu le créancier de Renzo : Comment, n'est-ce pas? J'aurais bien voulu vous y voir, comme je m'y suis vu moi-même, moi qui n'y entre pour rien; et bien certainement il ne vous serait pas resté tant de lubies par la tête. Et ici, il se mit à dépeindre avec des couleurs terribles l'affreuse rencontre; et, à mesure qu'il parlait, s' apercevant de plus en plus qu'une grande colère lui montait qui jusqu'alors était demeurée latente et enveloppée dans la peur; et voyant, d'autre part, que Renzo- demi-furieux, demi-confus restait immobile, la tête baissée, il continua plus bravement : Vous avez fait là une belle action ! Vous m'avez rendu un beau service! Jouer un pareil tour à un galant homme, à votre curé, dans sa propre maison! dans un lieu consacré! Vous avez fait là une belle affaire! Et cela, pour m' arracher de la bouche mon malheur et le vôtre ! ce que je voulais vous cacher par prudence et pour votre bien ! Et, maintenant que vous le savez.... je voudrais bien voir que vous me fissiez! .. . Pour l'amour de Dieu! il n'y a pas à badiner : il ne s'agit pas ici de tort ou de raison; il s'agit de force. Et lorsque ce matin je vous donnais un bon conseil... eh ! eh ! tout de suite en fureur! J'avais de la prudence, moi, pour moi et pour vous; mais comment faire avec des têtes exaltées comme la vôtre? Ouvrez au moins; donnez-moi la clef.
— Je puis avoir eu tort, répondit Renzo d'une voix plus humble envers don Abbondio, mais dans laquelle perçait sa rage contre l'ennemi qu'il venait de découvrir; je puis avoir eu tort ; mais mettez-vous la main sur la conscience et demandez-vous si, à ma place... »
Tout en parlant ainsi, il avait sorti la clefde sa poche et il allait ouvrir. Don Abbondio le suivit et, pendant que Renzo tournait la clef dans la serrure, il se mit tout près de lui et, avec un regard sérieux et plein d'anxiété, lui levant devant les yeux les trois premiers doigts de la main droite, comme s'il avait voulu , à son tour, l'aider à répondre à ce
qu'il allait lui demander : « Jurez au moins... lui dit-il. — Je puis avoir eu tort; excusez-moi, répondit Renzo en
ouvrant la porte et en se disposant à sortir.
— Jurez... répliqua don Abbondio en lui saisissant le bras d'une main tremblante.
— Je puis avoir eu tort, » répéta Renzoen se dégageant de cette étreinte; et il partit comme une flèche, coupant ainsi court à la discussion qui, à Tégal d'une dispute de littérature, de philosophie ou autre, aurait pu durer six siècles, attendu que chacune des deux parties ne faisait que répéter • son propre argument.
« Perpétua, Perpétua,» s'écria don Abbondio, après avoir vainement rappelé le fugitif. Perpétua ne répondit pas, et don Abbondio ne savait plus où il en était.
Il est arrivé plus d'une fois à des personnages d'une bien autre importance que don Abbondio de se trouver dans des situations si difficiles, dans une si grande perplexité qu^ils n'avaient pas cru pouvoir recourir à un meilleur expédient, que de se mettre au lit avec la fièvre. Cet expédient, don Abbondio n'eut pas la peine de l'aller chercher : il vint s'offrir à lui tout naturellement. La frayeur du jour précédent, la nuit qu'il venait de passer dans une veille si pleine d'angoisses, la peur qu'il sortait à l'instant même d'éprouver, l'anxiété de ce que lui réservait l'avenir produisirent leur effet. Consterné, abasourdi, il se jeta sur son fauteuil, commença à ressentir quelques frissons, se regardait les ongles en soupirant et appelait de temps à autre d'une voix tremblante et irritée : Perpétua! Celleci arriva finalement portant un énorme chou sous le bras et avec un air tout tranquille, comme si de rien n'avait été. Je fais grâce au lecteur des lamentations, des condoléances, des accusations, des justifications, des : vous seule avez pu parler, et des : non, je n'ai rien dit; et de toutes les querelles, en un mot, de cette tumultueuse conversation. Nous dirons seulement que don Abbondio donna ordre à Perpétua de bien barricader la porte, de ne plus remettre les pieds dehors et, si quelqu'un venait à frapper, d'avoir à répondre de la fenêtre que le seigneur curé s'était mis au lit avec la fièvre. 11 gravit ensuite lentement, péniblement l'escalier en répétant de trois marches en trois marches: me voilà dans de beaux draps! et il se mit tout de bon au lit où nous allons le laisser.
Cependant Renzo cheminait d'un pas rapide vers sa mai-
son, sans parti pris sur ce qu^il allait faire, mais possédé d'une vague frénésie de commettre quelque étrange et terrible excès. Ceux qui se donnent Fodieux plaisir de provoquer, d'opprimer et de se rendre, d'une manière quelconque, nuisibles à leur prochain, sont coupables non-seulement du mal qu'ils font par eux-mêmes , mais aussi du désordre moral auquel ils entraînent les pauvres persécutés. Renzo était un jeune homme doux et paisible et ennemi du sang, un garçon franc, loyal et abhorrant toute trahison ; mais, en ce, moment, son cœur ne battait plus que pour le meurtre, son esprit n'était plus occupé qu'à méditer un guet-apens. Il aurait voulu courir chez don Rodrigo, le saisir à la gorge et,... mais il se souvenait que sa demeure était une sorte de forteresse , garnie de bravi au dedans , bien gardée au dehors ; que les amis et les serviteurs bien connus étaient seuls admis à y entrer librement, sans être toisés de la tête aux pieds, qu'un pauvre petit artisan inconnu n'y pourrait mettre le pied sans être soumis à un minutieux examen, et que lui... lui surtout n'y serait peut-être que trop connu. Il songeait alors à aller prendre son mousquet, à se tapir derrière une haie et y attendre si jamais le hasard avait conduit cet homme à diriger ses pas tout seul de ce côté; et, s' abîmant avec une joie féroce dans cette malsaine contemplation, il se figurait entendre un bruit de pas, à ce bruit, lever doucement la tête, reconnaître le scélérat, épauler le mousquet, mettre l'homme en joue, lâcher la détente, le voir tomber, le voir agoniser, lui lancer une terrible malédiction et s'enfuir ensuite à toutes jambes pour s'aller mettre en sûreté de l'autre côté de la frontière. Et Lucia? A peine ce nom fut-il venu se mettre en travers de ces sombres hallucinations, que les meilleures et les plus douces pensées auxquelles l'esprit de Renzo était accoutumé y rentrèrent et s'y précipitèrent en foule. Use souvint des dernières recommandations de ses parents, il se souvint de Dieu, de la Vierge et des Saints; il songea au bonheur qu'il avait tant de fois éprouvé de se sentir pur de tout crime, à l'horreur qu'il avait tant de fois ressentie à la nouvelle d'un assassinat; et il se dégagea de ce rêve, de ce cauchemar de^sangavec épouvante, avec remords et, en même temps, avec une sorte de joie de n'avoir rien fait
autre chose que de rêver. Mais la pensée de Lucia, com bien d'autres pensées n'entraînait-elle pas à sa suite! Tant d^espérances, tant de promesses, un avenir si longtemps caressé et si fermement tenu 'pour certain, et ce jour si 'ardemment soupiré ' Et comment, avec quelles paroles apprendre à Lucia une semblable nouvelle? Et ensuite quel parti prendre? Comment parvenir à taire d'elle son épouse en dépit des persécutions de ce puissant débauché? Et, au milieu de tout cela, s'élevait à chaque instant dans son esprit, non pas précisément un soupçon formulé, mais quelque chose de vague, comme une ombre jalouse, qui le tourmentait. Cette persécution de don Rodrigo ne pouvait évidemment avoir d'autre mobile qu'une brutale passion qu'il ressentait pour Lucia. Et Lucia? qu'elle lui en eût jamais fourni le moindre prétexte, qu'elle lui eût jamais donné la moindre lueur d'espérance? C'était là une idée qui ne pouvait séjourner un seul instant dans l'esprit de Renzo. Mais en était-elle informée? Cet homme pouvait-il avoir conçu cette infâme passion >ans qu'elle s'en fût aperçue? Aurait-il poussé les choses à un tel point avant de l'avoir. tentée de quelque manière? Et Lucia ne lui en avait jamais dit un mot, à lui, son fiancé! En proie à ces méditations douloureuses, il passa devant sa propre maison, qui était située au milieu du village qu'il traversa, et se dirigea vers celle de Lucia, qui était à l'extrémité opposée. Cette maisonnette était séparée de la rue par une petite cour close de murs. Renzo, en entrant dans ^ la cour, entendit un caquetage confus et persistant qui partait d'une chambre de l'étage supérieur. 11 comprit que ce ne pouvaient être que des amies et des commères du voisinage venues pour faire cortège à Lucia; et il ne voulut pas se montrer au milieu de cette joyeuse réunion, bouleversé comme il était et porteur d'une semblable nouvelle. Une petite fille qui se trouvait dans la cour accourut au-devant de lui en criant : « Le marié ! le marié !
— Chut ! Bettina, tais-toi! lui dit Renzo. Viens ici et écoute-moi : monte chez Lucia, tire-la à part et dis lui tout bas à l'oreille... mais que personne ne l'entende ni ne s'en doute, vois-tu, dis-lui -que j'ai à lui parler, que je l'attends dans la salle du rez-de-chaussée, et qu'elle vienne sur le champ. »
La petite fille monta, en courant, Tescalier, bien joyeuse et toute lîôre d'avoir une mission secrète à remplir.
Lucia sortait, en ce moment même, toute parée des mains de sa mère. Les amies se disputaient la mariée et lui faisaient presque violence pour qu'elle se laissât admirer: et elle allait s'escrimant avec cette modestie un peu rustique des paysannes, se faisait de son coude bouclier au visage qu'elle penchait sur sa poitrine, et fronçait ses longs et noirs sourcils, tandis que sa bouche s'ouvrait à un sourire. Ses noirs et abondants cheveux, que partageait au-dessus du front une raie blanche et déliée, s'enroulaient derrière la tête en plusieurs tours de tresses, fixés par de longues épingles d'argent régulièrement disposées en éventail, presque comme les rayons d'une brillante auréole. Cette manière de coiffure est encore en usage aujourd'hui chez les paysannes du Milanais. Elle avait autour du cou un collier de perles de grenat alternées avec des boutons d'or à filigrane : elle portait un magnifique corset de brocart à ramages, avec les manches séparées et nouées autour de l'épaule par de beaux rubans; une jupe courte en bourre de soie, montée à petits plis très-serrés; des bas de soie rouge, et deux petites pantoufles également de soie, enrichies de broderies. Indépendamment de tous ces atours qui constituaient la toilette exceptionnelle du jour des noces, Lucia avait sa parure ordinaire, celle d'une modeste beauté rehaussée, en ce jour, et rendue encore plus attrayante par les doux sentiments qui se peignaient sur ses traits : une joie tempérée par un léger trouble, et cette suave tristesse qui apparaît à tout instant sur le visage des mariées et qui, loin d'en gâter la beauté, lui imprime un cacliet tout particulier.
La petite Bettina se faufila parmi les femmes qui entouraient Lucia, s'approcha de celle-ci, lui fit adroitement comprendre qu'elle avait quelque chose à lui dire et lui glissa son petit mot à l'oreille. « Je vais un instant et je reviens, » dit Lucia à ses amies, et elle descenditen toute hâte. En voyant le visage bouleversé de Renzo, sa contenance agitée : « Qu'y a-t-il? lui dit-elle, saisie d'un vague pressentiment de terreur.
— - Lucia '.répondit Renzo : pour aujourd'hui tout est à vaur eau, et Dieu sait quand nous pourrons être mari et femme,
— Quoi? >dit Lucia toute troublée. Rcnzo lui raconta succinctement r histoire de cette matinée ; elle écoutait avec une mortelle anxiété, et lorsqu'elle entendit prononcer le nom de don Rodrigo. « Ah! s'écria-t-elle en devenant toute rouge et tremblante, jusqu'à ce point!
— Vous saviez donc?... dit Renzo.
— Hélas! répondit Lucia, mais à ce point!
— Que saviez-vous?
— Oh ! ne me faites pas parler, ne me faites pas pleurer^ Je cours chercher ma mère et congédier les femmes : il nous faut être seuls. »
Tandis qu'elle s'en allait, Renzo murmura : « Et vous ne m'en avez jamais rien dit!
— Ah ! Renzo ! » répondit Lucia en se retournant un instant sans s'arrêter. Renzo comprit très-bien que son nom prononcé en ce moment par Lucia, et avec un tel accent, voulait dire : Si je me suis tue, pouvez-vous douter que ce ne soit pour des motifs légitimes et purs?
En attendant, la bonne Agnese (ainsi s'appelait la mère de Lucia) dont les soupçons et la curiosité avaient été mis en éveil par le petit mot à l'oreille et par la subite disparition de sa fille, était descendue pour voir ce qui se passait de nouveau. Lucia la laissa avec Renzo, retourna auprès des femmes réunies là-haut et , s'efforçant de donner à son visage et à sa voix la meilleure expression possible, elle leur dit : « Le seigneur curé est malade et, pour aujourd'hui, on ne pourra rien faire. » Cela dit, elle les salua sans beaucoup de cérémonies, et redescendit.
Les femmes défilèrent l'une après l'autre et se répandirent deçà et delà, racontant l'événement et allant vérifier si don Abbondio était réellement malade. La vérité du fait coupa court à toutes les conjectures qui déjà commençaient à poindre dans leurs cervelles, et à se faire jour dans leurs entretiens par des propos tronqués et mystérieux.