‹ Les fiancés; roman historique (volume 2)Chapitre 8 sur 39 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Lucîa entra dans la salle du rez-de-chaussée pendant que Renzo,en proie aune vive agitation, était en train démettre Agnese au courant des événements : celle-ci T écoutait avec une agitation non moins vive. Tous deux se tournèrent vers celle qui devait en savoir plus long qu'eux, et dont ils attendaient un éclaircissement qui ne pouvait être que douloureux : tous deux laissant percer à travers leur douleur, avec Tamour différent que chacun d'eux portait à Lucia,un courroux également différent de ce qu'elle eût pu leur cacher quelque chose, et surtout une chose de cette importance. Agnese, bien qu'impatiente d'entendre les révélations de sa fille, ne put s'empêcher de lui adresser un reproche : « Ne rien dire à ta mère d'une chose semblable!

— Oh ! je vais maintenant tout vous dire, répondit Lucia en s'essuyant les yeux avec son tablier.

— Parle , parle ! Parlez, parle/. ! s'écrièrent à la foiâ la mère et le fiancé.

— Bonne Sainte Vierge! s'exclama Lucia. Qui aurait jamais cru que les choses eu viendraient à ce point! » Et, d'une voix entrecoupée par les sanglots, elle raconta comme quoi, peu de jours auparavant, tandis qu'elle revenait de la filature, et qu'elle s'était trouvée un peu en arrière de ses compagnes, don Rodrigo, ayant passé devant elle accompagné d'un autre seigneur, avait essayé de l'entretenir par des propos, disait-elle, pas honnêtes; mais qu'elle, sans l'écou-

ter, avait hâté le pas et rejoint ses compagnes; et qu'à ce moment elle avait entendu Tautre seigneur partir d^'un éclat de rire, et don Rodrigo s'écrier : parions. Le jour suivant, ces deux personnages s'étaient de nouveau trouvés sur son chemin ; mais Lucia avait eu soin de se tenir au milieude ses compagnes et de passer sans lever les yeiix ; et, pendant que r autre seigneur ricanait, don Rodrigo avait dit : « Nous verrons, nous verrons. Par le plus grand des bonheurs, continua Lucia, ce jour-là était le dernier des travaux de la filature. J'ai aussitôt j?aconté...

— Raconté à qui? demanda Agnese, allant, non sans quelque dépit, au-devant du nom du confident préféré.

— Au père Cristoforo, en confession, ma bonne mère, répondit Lucia avec un affectueux accent d'excuse. Je lui ai tout raconté la dernière fois que nous sommes allées ensemble à l'église du couvent; et, si vous l'avez remarqué, ce matin-là je n'en finissais pas de mettre la main tantôt à une chose, tantôt à une autre, afin de gagner du temps et d'attendre que d'autres personnes du pays vinssent à passer allant du même côté que nous, pour faire route en leur compagnie ; car, depuis cette rencontre, les chemins me faisaient si peur!... »

Au nom révéré du père Cristoforo, le courroux d' Agnese s'apaisa. « Tu as bien lait, dit-elle; mais pourquoi ne pas tout raconter aussi à ta mère ? »

Lucia avait eu pour cela deux excellentes raisons : la première, c'est qu'elle avait craint d'affliger et de tourmenter la bonne femme par une chose à laquelle celle-ci n'aurait pu trouver aucun remède; la seconde, c'est qu'en faisant une telle confidence à sa mère , elle avait craint le risque de voir bientôt circuler de bouche en bouche une histoire que tout commandait de tenir soigneusement secrète ; d'autant plus que Lucia espérait que son mariage aurait coupé à sa source cette abominable persécution. De ces deux raisons, elle n'allégua que la première.

« Et à vous, dit-elle ensuite, en se tournant vers Renzo, de ce ton qui veut faire entendre à un ami que le tort a été de son côté: et à vous, devais-je aussi vous en par 1er? Hélas! vous ne le savez maintenant que trop.

— Et le père Cristoforo, que t'a-t-il dit? demanda Agnese.

LES FIANCÉS DE MA^ZONî. 3^

— îl m'a dit que je devais tâcher de hâter le plus possible mon mariage ; que, jusque-là, il était prudent de me tenir renfermée; de bien prier Dieu, et qu'il espérait que cet homme, ne me voyant plus, ne songerait plus à moi. Et ce fut à cause de cela que je me fis violence, poursuivit-elle, en se tournant de nouveau vers Renzo, sans toutefois lever les yeux sur lui, et en devenant toute rouge, ce lut à cause de côia, qu'au risque de passer pour une effrontée, je vous priai moi-même de faire en sorte de presser les choses et de conclure notre mariage avant Tépoque qui avait été fixée. Qui sait ce que vous avez dû penser de moi ! mais moi, je le faisais pour le bien, je suivais le conseil qui m'en avait été donné, et je tenais pour certain,... et, ce matin même, Tétais si loin de penser... Ici Lucia s'arrêta tout court et se mit à fondre en larmes.

— Ah damné ! ah brigand ! ah assassin ! s'écriait Renzo, parcourant la chambre de long en large, et empoignant à chaque instant le manclie de son couteau.

— Oh! Quelle affaire, pour l'amour de Dieu!» s'exclamait Agnese.

Le jeune homme s'arrêta subitement devant Lucia qui sanglotait; il la fixa d'un regard où perçaient à la fois la tendresse, la douleur et la rage, et il s'écria : « Celui-ci est le dernier coup qu'apura fait cet infâme assassin !

-— Ah! non, Renzo, pour l'amour du ciel ! interrompit Lucia. Non, non, pour l'amour du ciel! Il y a un Dieu aussi pour les pauvres gens; et comment voudriez-vous qu'il vînt à notre aide si nous faisions du mal?

— -Non, non, pour l'amour du ciel! répétait Agnese.

— Renzo, dit tout à coup Lucia, d'un air d'espérance et de plus calme résolution : Vous avez un métier, et moi, je sais travailler : allons-nous-en si loin d'ici que cet homme n'entende jamais plus parler de nous.

— Ah! Lucia! et ensuite? Nous ne sommes pas encore mari et femme ! Le curé consentira-t-il à nous délivrer le certificat d'état libre? (1) Cet homme?... si nous étions mariés, oh alors!... »

(1) Il ciiratovorrà egli farci la fcde ai stato /«èero ? C'est-à-dire, attester comme quoi nous sommes libres Tun et l'autre^ et qu'aucun empGchcment dirimantne s'oppose à notre mariage.

Note du traducteur,

Manzoni. — Les Fiancés., I, i

Liicia se remit à pleur-er ; et tous trois demeurèrent un instant plongés dans un profond silence, et dans une attitude de consternation qui contrastait de la manière la plus pénible avec la pompe et F éclat de leurs vêtements.

« Écoutez , mes enfants ; écoutez mon avis, dit Agnese, après quelques moments de réflexion. Je suis venue au monde avant vous; et, le monde, je puis me vanter de le connaître un peu. Il ne faut pas trop s'effrayer, après tout : le diable n'est pas aussi noir qu'on veut bien nous le dépeindre. A nous autres, pauvres gens , les écheveaux nous paraissent plus emmêlés, parce que nous n'en savons pas trouver le bon bout; mais combien de fois un conseil, un simple petit mot d'un homme qui a étudié... je sais bien ce que je veux dire. Suivez donc mon avis, Renzo, allez à Lecco, informezvous-y du docteur Azzecca-Garbugli (1), racontez-lui... Mais ne l'appelez pas ainsi, pour l'amour de Dieu! c'est un sobriquet. Il faut dire le seigneur docteur... Comment s' appelle-1>-il donc déjà? Oh ! tiens, je ne le sais pas, son vrai nom : tout le monde l'appelle ainsi. N'importe : demandez ce docteur grand, sec, pelé, qui a le nez rouge et une envie de framboise sur la joue.

— Je le connais de vue, dit Renzo.

— Eh bien ! continua Agnese, voilà ce qui s'appelle un homme! Moi, qui vous parle, j'ai vu bien des gens empêtrés comme des poussins dans l'étoupe, et qui ne savaient où donner de la tête; et qui, après avoir passé une heure entre quatre yeux avec le docteur Azzecca-Garbugli (faites bien attention de ne pas l'appeler de ce nom), je les ai vus, dis-je, qui, après cela, s'en moquaient. Tenez : ces quatre chapons, pauvres bêtes ! à qui je devais moi-même tordre le cou pour le banquet de ce soir, eh bien! prenez-les et portez-les-lui; car, chez ces seigneurs, il ne faut jamais y aller les mains vides. Racontez-lui tout ce qui est arrivé, et puis vous verrez que, là, sur le bout des doigts, il vous dira de ces choses qui, à nous, ne nous viendraient jamais à l'esprit, quand bien même nous passerions une année entière à y réfléchir. »

Renzo adopta très-volontiers cet avis, Lucia l'approuva, et Agnese, toute flère de l'avoir donné, sortit, l'une après

(1) Cbc'rclie-chicanes. '

LES FIANCÉS DE MANZONI. il

l'autre, les pauvres bêtes de la mue où on les avait engraissées, rassembla les huit pattes , comme si elle eût fait un bouquet de fleurs, les noua avec une ficelle et les remit dans ia main de Renzo qui, après avoir donné et reçu quelques paroles d'encouragement et d'espérance, sortit par une petite porte du jardin, afin des, ne pas être remarqué par les enfants qui se seraient mis à courir après lui en criant : le marié! le marié! Traversant ainsi les champs ou, comme les gens du pays les appellent, les lieux, il s'en alla par de petits sentiers, frémissant de rage à la pensée de sa mésaventure, et ruminant le discours qu'il devait faire au docteur Azzecca-Garbugli. Maintenant je laisse à penser au lecteur ce qu'eurent à souffrir en route ces pauvres bêtes ainsi liées, et tenues par les pattes, la tête en bas, dans la main d'un homme qui, agité par tant de passions, accompagnait du geste les pensées qui se pressaient en désordre dans son esprit : dans de certains moments de colère, ou de résolution, ou de désespoir, étendant violemment le bras, il leur donnait de si terribles secousses, qu'il faisait bondir ces quatre malheureuses têtes pendantes, lesquelles, faute de mieux, s'escrimaient eii se becquetant Tune l'autre, ainsi que cela arrive trop souvent entre compagnons d'infortune.

Arrivé au bourg, il s'informa de l'habitation du docteur; elle lui fut indiquée et il y alla. En entrant, il fut saisi de cette timidité que les pauvres gens dépourvus d'instruction éprouvent à l'approche d'un seigneur et d'un savant : tous les discours qu'il avait préparés s'évanouirent de sa mémoire ; mais il jeta un coup d'œil aux chapons, et il reprit courage. Étant entré dans la cuisine, il demanda à la servante si le seigneur docteur était visible. La servante aperçut les volailles et, habituée qu'elle était à de pareils présents, elle leur mit la main dessus; mais Renzo fit mine de vouloir les retenir, parce qu'il désirait que le docteur vît et sût qu'il apportait quelque chose. Le docteur survint justement au moment même où la servante disait .* donnez-moi ça, et passez à l'étude. Renzo fit une grande révérence au docteur qui l'accueillit avec bonté et lui dit d'un ton bienveillant : « Venez mon garçon » ; et il le fit entrer avec lui dans l'étude.

Cette étude était une vaste chambre, dont trois des côtés

étaient tapissés de tableaux représentant les portraits des douze Césars; le quatrième était occupé par une grande étagère remplie de vieux bouquins tout poudreux; au milieu, était placée une table surchargée d'assignations, de suppliques, de brochures et d'ordonnances; autour de la table, trois ou quatre sièges, et, à Tun des côtés, un énorme fauteuil à bras, muni d'un dossier Jiaut et carré dont les coins étaient surmontés de deux ornements en bois sculpté qui se dressaient en forme de cornes, et recouvert en cuir de vache fixé par de grosses broquettes, dont quelques-unes, tombées depuis longtemps, laissaient au cuir la liberté de se recoquiller çà et là. Le docteur était en robe de chambre, c'est-à-dire, affublé d'une vieille robe devenue toute crasseuse et qui, bien des années auparavant, lui avait servi dans les jours de grand apparat, lorsqu'il allait à Milan plaider quelque grande cause. Il ferma la porte, et encouragea le jeune homme par ces mots : « Mon enfant, exposezmoi votre cas.

— Je voudrais vous dire deux mots en confidence.

— Je vous écoute, répondit le docteur : parlez. Et il s'assit sur son fauteuil. Renzo, debout devant la table, faisant, de la main droite, tourner son chapeau dans la main gauche, reprit : Je voudrais que vous me disiez, vous qui avez étudié...

— Racontez-moi la chose telle qu'elle est, interrompit le docteur.

— Je vous prie de m' excuser, seigneur docteur : nous autres, pauvres gens, nous ne savons pas bien parler. Je voudrais donc savoir...

— Que.Dieu vous bénisse! vous êtes tous pareils : au lieu de raconter la chose, vous commencez toujours par faire des questions, parce que vous avez déjà votre plan en tête.

— Pardonnez-moi, seigneur docteur. Je voudrais savoir si, en faisant des menaces à un curé pour l'empêcher de célébrer un mariage, on est passible d'une peine.

— Je comprends (dit à part soi le docteur qui, en réalité, n'avait rien compris); je comprends. Et aussitôt il prit un air sérieux, mais d'un sérieux mêlé de compassion et de sollicitude ; il serra fortement les lèvres, et en fit sortir un certain son inarticulé qui impliquait un sentiment que ses pre-

mières paroles exprimèrent ensuite d'une manière plus explicite. C'est un cas grave, mon garçon, un cas prévu. Vous avez bien fait de vous adresser à moi. C'est un cas aussi clair que le jour, prévu dans cent ordonnances, et... tenez, dans une ordonnance de Tannée dernière, du seigneur Gouverneur actueL Attendez un instant ; je vais de suite vous la faire voir et toucher du doigt. »

Et , cela disant , il se leva de son fauteuil et fourra les mains dans ce chaos de paperasses, les mettant sens dessus dessous, comme s'il eût jeté du blé dans un boisseau.

«Où diable est-elle? arrive, arrive donc! Il faut avoir tant de choses sous la main! mais elle ne doit pas être loin, assurément; car c'est une ordonnance très-importante. Ah! la voici, la voici. Il la prit, la déploya, regarda la date et, ayant pris un air encore plus sérieux, il s'écria : Du 15 octobre 1627 ! Effectivement, elle est de l'année dernière; ordonnance toute fraîche; ce sont celles qui font le plus peur. Savez-vous lire, mon enfant?

— Quelque peu, seigneur docteur.

— Eh bien! suivez-moi de l'œil, et vous verrez. »

Et, tenant en l'air l'ordonnance toute grande déployée, il commença à lire, glissant rapidement et presque sans articuler, sur certains passages, et appuyant distinctement et avec beaucoup d'expression sur certains autres, suivant le besoin.

«Bien que par Vordonnance publiée par l'ordre du seigneur Duc de Feria, en date du 14 décembre 1620, et confirmée par V Illustrissime et Excellentissime Seigneur, le Seigneur Gonzalo Fernandez de Cordova, et cœtera, il ait été pourvu par des moyens extraordinaires et rigoureux à la répression des actes de violence, de concussion et autres actes vexatoires que d'aucuns osent commettre contre ces Vassaux si dévoués de Sa Majesté ; ce nO" nobstanty la fréquence de ces excès et la malignité, et cœtera, se sont accrues à un tel point, que Son Excellence s'est vue dans la nécessité y et cœtera. C'est pourquoi, ayant pris Vavis du Sénat et d'une Junte, et cœtera, Elle a résolu de publier la présente.

Et, pour commencer par les actes vexatoires, V expérience ayant démontré qu'un grand nombre d'individus, aussi bien dans les villes que dans les campagnes , entendez-vous? de cet État, se

livrent tyranniqnement à des concussions, et oppriment les faibles de mille manières, comme, par exemple, en les contraignant par la violence à faire des contrats d'achats, des fermages, et cœtera : où est-ce donc? ah ! voici ; écoutez : à faire ou à ne pas faire tels mariages,,.. Hein?

— C'est mon cas, dit Renzo.

— Écoutez, écoutez ; il y a bien autre chose encore ; nous verrons ensuite la peine : à porter ou à ne pas porter témoignage; à ce que celui-ci ait à quitter le lieu qu'il habite, et cœtera; à ce que celui-là acquitte une dette; à ce que cet autre ne le puisse molester ; à ce que tel autre soit forcé d'aller moudre à leur moulin: tout cela n'a rien à faire avec nous. Ah! nous y voilà : à ce que ce prêtre ne puisse faire ce à quoi l'obligé son ministère y ou soit forcé de faire des choses qui ne sont pas de son ressort,.,. Hein?

— On dirait qu'ils ont fait l'ordonnance exprès pour moi.

— Hein? n'es1>-il pas vrai? Écoutez, écoutez : et autres semblables violences provenant, soit de feudataires, de gentils hommes, de gens du peuple ou de la plèbe. Personne n'y échappe, ils y sont tous : c'est comme la vallée de Josaphat. Maintenant écoutez la peine. Bien que tous ces méfaits tt autres semblables, soient prohibèspar les lois déjà existantes; néanmoins, étant dans la nécessité de recourir à de plus grandes rigueurs. Son Excellence, sans déroger par la présente, et cœtera, ordonne et exige que, envers les contrevenants en quelque point que ce soit aux chefs ci-dessus ou autres semblables y il soit procédé par tous les juges ordinaires de cet Etat à des peines pécunières et corporelles^ depuis la déportation et les galères jusqu'à lapeine de mort... Petite bagatelle! à la discrétion de Son Excellence ou du Sénat, selon la nature des cas, des personnes et des circonstances. Et ce ir-ré-mis-si-Ue-ment et avec la dernière rigueur, et cœtera. Y en a-t-il, hein, des affaires? Et voyez ici les signatures : Gonzalo Feimandez de Cordova; et plus bas : Platonus ; et puis ici : Vidit Ferrer : il n'y manque rien. »

Tandis que le docteur lisait, Renzo le suivait lentement de l'œil, cherchant à pénétrer le sens clair des phrases et à saisir tout particulièrement au passage ces paroles magiques qui lui semblaient devoir être sa planche de salut. Le docteur, voyant son nouveau client plus attentif qu'effrayé, ne revenait pas de sa surprise. Ce doit être quelque madré

coquin, quelque bravo de profession, se disait-il à lui-même. « Ah ! ah! lui dit-il ensuite, vous vous êtes donc fait raser le toupet? Vous avez agi de prudence; toutefois, puisque vous vouliez vous mettre entre mes mains, la chose n'était vraiment pas nécessaire. Assurément votre cas est grave; mais vous ne savez pas les tours de force que je suis capable de faire, au besoin, pour sauver un client. »

Pour bien comprendre cette sortie du docteur, il faut savoir ou plutôt se rappeler qu'à cette époque les bravi de profession et les malfaiteurs de toute espèce avaient coutume de porter un long toupet qu'ils abaissaient ensuite sur le visage, comme une visière, lorsqu'ils étaient sur le point d'attaquer quelqu'un, au cas où ils jugeaient nécessaire de se déguiser, et si l'entreprise était de celles qui exigeaient tout à la fois force et prudence. Les ordonnances n'étaient pas restées muettes à l'égard de cette coutume. Son Excellence (le marquis de la Hynojosa) ordonne que quiconque portera les cheveux assez longs pour lui couvrir le front jusqu'aux sourcils inclusivement, ou bien portera des tresses soit devant, soit derrière les oreilles, encourra une amende de trois cents écus; et, s'il est insolvable, la peine de trois ans de galères, pour la première fois, et, en cas de récidive, outre la peine ci-dessus, une plus grande encore pécuniaire et^ corporelle, à la discrétion de Son Excellence,

Au cas, toutefois, où Von serait affecté de calvitie, ou pour tout autre motif légitime, soit de difformité, soit de cicatrice, il sera permis aux personnes qui en seront atteintes, eu égard à la décence et par considération pour leur santé, de porter les cheveux juste aussi long qu'il sera nécessaire pour cacher ces défauts, et rien de plus; et il demeure expressément entendu que celui qui, abusant de cette permission , viendrait à dépasser les limites tracées par la bienséance ou par la stricte nécessité, se rendrait passible de la peine édictée contre les autres contrevenants.

Il est aussi, par ordre de Son Excellence, enjoint aux barbiers, sous peine d'une amende de cent écus et de trois traits de corde à leur donner en place publique, et de peine encore plus grande, même corporelle, à la discrétion, comme dessus, de ne laisser à ceux qu'ils tondront aucune espèce des susdites tresses, toupets, boucles, ni de cheveux plus longs que d'ordinaire, pas plus sur le front que sur les tempes, ni derrière les oreilles ;

mais qu'ils aient à les couper tous d'égale longueur, comme dessus; le cas des chauves ou autres infirmes excepté, ainsi qu'il vient d'être dit.

Le toupet était donc presque une partie de Tarmure et un signe distinctif des bravaches et des malfaiteurs; d'où leur est venu ensuite le nom de toupets (ciuffi) par lequel on les désignait Communément. Cette appellation est restée et subsiste encore dans le dialecte lombard, quoique avec une signiiication beaucoup plus adoucie; et il n'y a peut-être pas un seul de nos lecteurs milanais qui ne se souvienne d'avoir, dans son enfance, entendu, soit ses propres parents, soit son maître d'école, soit quelque ami de la maison ou quelque vieux serviteur dire de lui : c'est un toupet {un ciuffo), c'est un petit toupet (unciuffetto),

« En vérité, et foi de pauvre garçon, répondit Renzo, je n'ai jamais de ma vie porté de toupet.

— Nous n'en ferons rien, reprit le docteur en hochant la tête et en souriant d'un air tout à la fois malicieux et impatient. Si vous n'avez pas confiance enmoi, nous n'en ferons rien. Celui qui ment au docteur, voyez-vous, mon enfant, est un imbécile qui sera forcé de dire la vérité au juge. A un avocat, il faut lui raconter les choses claires et nettes : c'est notre affaire ensuite de les embrouiller. Si vous voulez que je vous vienne en aide il faut tout me dire depuis A jusqu'à Z, le cœur sur la main, comme à votre confesseur. 11 faut d'abord me nommer la personne qui vous adonné la mission : ce ne peut être naturellement qu'un personnage important; et, dans ce cas, j'irai moi-même lui faire une visite, un actede convenance. Je n'irai pas lui dire, bien entendu, que vous m'avez raconté que c'est de lui que vous avez reçu cette mission : fiez-vous à moi. Je lui dirai que je viens implorer sa protection pour un pauvre jeune homme calomnié. Et, de concert avec lui, je prendrai toutes les mesures nécessaires pour conduire l'affaire à bonne fin. Vous comprenez bien que^ en se sauvant lui-même, il vous sauvera aussi. Que si maintenant cette équipée est une affaire qui vous soit toute personnelle, eh bien ! je ne me dédis pas pour cela : j'en ai tiré d'autres de bien plus mauvais pas... Pourvu que vous ne soyez pas allé vous heurter à quelque personnage considérable, entendons-nous bien, je m'engage à vous tirer

d'embarras : avec un peu de frais, entendons-nous bien. Il faut aussi que vous me disiez quelle est, comme on dit, la personne offensée ; et, suivant la condition , la qualité et r humeur du particulier, on verra s'il n'y aurait pas plus d'avantage à le tenir en échec par nos protections, ou à lui imputer quelque affaire criminelle, et lui mettre, comme on dit, une puce à Toreille ; car, voyez-vous, pour qui sait bien manier les lois, personne n'est coupable et personne n'est innocent. Quant au curé, si c'est un homme judicieux, il se tiendra à l'écart; si c'est un de ceux qui ont la tête trop près du bonnet, il y a remède aussi pour ceux-là. De tout mauvais pas on peut se tirer; mais il y faut un homme capable : et votre cas est sérieux, sérieux, vous dis-je, trèssérieux. L'ordonnance parle clair ; et si l'affaire devait se décider entre la justice et vous, pour ainsi dire , entre quatre yeux, vous ne seriez pas blanc. Je vous parle en ami : les sottises, il faut les payer ; et si vous voulez vous en tirer poliment, la chose sera facile avec de l'argent, de la sincérité, de la confiance en qui vous veut du bien, et de l'obéissance pour faire tout ce qui vous sera suggéré. »

Pendant que le docteur débitait cette longue tirade, Renzo était là, debout, immobile, le regardant avec une attention qui tenait presque de l'extase, comme ferait un badaud s' arrêtant tout ébahi sur la place publique à contempler un bateleur qui, après s'être fourré dans la bouche de l'ôtoupe, encore de l'étoupe, et toujours de l'étoupe, en tire ensuite du ruban, encore du ruban et toujours du ruban, à n'en pas voir la lin. Toutefois, lorsqu'il eut bien compris ce que le docteur voulait dire, et l'équivoque qu'il avait faite, il lui coupa le ruban dans la bouche par ces mots : « Oh! seigneur docteur, mais comment avez-vous donc compris la chose? elle est justement tout au rebours. Moi, je n'ai menacé personne; je ne fais pas de ces choses-là, moi. Vous pouvez bien demander à tout mon village, et tout le monde vous dira que je n'ai jamais eu rien à démêler avec la justice. La coquinerie, c'est à moi qu'on l'a faite; et c'est pour cela que je viens auprès de vous pour savoir comment il faut que je m'y prenne pour que justice me soit rendue; et je suis, ma foi, bien content d'avoir vu cette ordonnance.

— Diable! s'exclama le docteur en écarquillant les yeux.

Quel galimatias me faites-vous donc? C'est pourtant vrai! Vous êtes tous pareils! Est-il possible que vous 'ne sachiez jamais dire clairement les choses comme elles sont?

— Mais, seigneur docteur, faites excuse : vous ne m'en avez pas donné le temps. Je vais maintenant vous conter la chose telle qu'elle est. Vous saurez donc que je devais épouser aujourd'hui, et ici la voix de Renzo devint tout émue, que je devais épouser aujourd'hui une jeune personne que je courtise depuis cet été; et aujourd'hui, comme j'ai l'honneur de vous le dire, était le jour arrêté avec 1^ seigneur curé, et tout était arrangé pour cela. Puis voilà qu'au beau moment, le seigneur curé commence à mettre en avant des si, des mais et de si drôles de raisons... enfin, bref, pour ne pas vous ennuyer, je vous dirai que je l'ai fait chanter, moi, comme de juste, et qu'il a fini par m'avouer qu'il lui avait été défendu, sous peine de la vie, 4e faire ce mariage. Ce despote de don Rodrigo...

— Oh! assez, interrompit aussitôt le docteur en fronçant le sourcil, en ridant son nez rouge et en tordant la bouche , oh! assez. Que me venez-vous rompre la tête avec vos balivernes? Faites de ces ragots-là entre vous autres, qui ne savez pas peser vos paroles ; et ne venez pas en étourdir les oreilles d'un galant homme qui sait ce qu'elles valent. Allez, allez : vous ne savez ce que vous dites ; je ne me commets pas avec des enfants; je ne veux pas entendre de ces commérages, de ces propos en l'air.

— Je vous jure...

— Allez-vous-en, vous dis-je : que voulez-vous que je fasse de vos serments ! Cela ne me regarde pas : je m'en lave les mains. Et il se les frottait et les tournait l'une sur l'autre, comme s'il se les lavait réellement. Apprenez à parler : on ne vient pas surprendre ainsi un galant homme. »

Renzo avait beau répéter : mais écoutez, mais écoutez; le docteur, criant toujours comme un roquet qui aboie, le poussait des deux mains vers la porte ; et, lorsqu'il l'y eut acculé, il l'ouvrit toute grande, appela la servante et lui dit : « Rendez de suite à cet homme ce qu'il a apporté : je ne veux rien de lui, je ne veux rien. »

Cette femme n'avait jamais, depuis le temps qu'elle était dans' cette maison, exécuté un ordre semblable; mais il lui

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tait donné d'un ton si formel, qu'elle n'hésita pas à obéir. 111e prit les quatre malheureuses bêtes et les remit à Renzo 'un certain air de pitié et de mépris qui semblait vouloir ire : il faut que ton cas soit bien pendable , mon pauvi*e arçon! Renzo voulait faire des cérémonies, mais le docteur it inébranlable; alors, tout interdit, tout abasourdi et plus ndêvé que jamais, le pauvre garçon dut se remettre en lain les victimes refusées, s'en aller et reprendre le chelin du village pour aller raconter aux deux femmes le eau résultat de son expédition.

Celles-ci, pendant son absence, après avoir tristement quitté ïurs habits de noce pour l'humble vêtement de tous les jour s, 3 mirent à délibérer de nouveau, Lucia en sanglotant et .gnese en soupirant. Après que cette dernière eut longuelent parlé des grands effets que l'on devait espérer des onseils du docteur, Lucia ajouta qu'il fallait tâcher de s'aider e toutes les manières ; que le père Cristoforo était non-seuïment un homme de bon conseil, mais aussi capable d'interenir de sa personne lorsqu'il s'agissait de venir au secours es pauvres gens, et que ce serait une excellente choso que e pouvoir l'instruire de ce qui était arrivé. En effet, dit gnese; et toutes deux se mirent à chercher par quel moyen n pourrait le lui faire savoir ; car, d'aller elles-mêmes au DU vent, éloigné d'environ deux milles, ce n'était pas une ntreprise à laquelle elles eussent voulu se risquer ce jour-là; t, certes, aucun homme sensé ne se fût avisé de leur en donner 5 conseil. Mais, tandis qu'elles pesaient le pour et le contre es partis à prendre, on entendit frapper à la porte et, au lême instant, une voix prononcer tout doucement, mais disinctement : Deo grattas, Ifucia, se figurant bien qui ce pouait être, s'empressa d'aller ouvrir; et aussitôt entra, en iclinant la tête, un frère lai quêteur capucin, portant sur épaule gauche sa longue besace dont il tenait l'ouverture Drtillée et serrée avec les deux mains sur sa poitrine.

« Oh! frère Galdino ! dirent les deux femmes.

— Le Seigneur soit avec vous, dit le frère. Je viens pour X quête des noix.

— Va chercher les noix pour les bons pères, dit Agnese. lUcia se leva et se dirigea vers l'autre chambre; mais, avant .'y entrer, elle s'arrêta un instant derrière frère Galdino,

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qui était resté debout, dans la même attitude; et, se mettant r index sur la bouche, elle lança à sa mère un coup d'œil significatif qui non-seulement demandait le silence avec une expression de tendresse et de prière, mais qui semblait aussi Timposer avec un certain air d'autorité. Le quêteur, en reluquant Agnése du point éloigné où il se tenait, lui dit : « Et ce mariage? C'est pourtant bien aujourd hui qu'il devait avoir lieu: j'ai remarqué dans le pays comme un remue-ménage, comme quelque chose qui indique un événement. Qu' est-il arrivé ?

— Le seigneur curé est malade, et il a fallu différer ; se nâta de répondre la bonne femme. Si Lucia ne lui avait pas fait ce signe, la réponse aurait probablement été tout autre. Et comment va la quête? dit-elle ensuite pour détourner la conversation.

— Pas trop bien, ma bonne dame, pas trop bien. Voici tout ce que j'ai récolté. Et, cela disant, il ôta la besace de dessus son épaule et la fit danser entre ses deux mains. Voici tout ce que j'ai récolté; et, pour ramasser cette belle abondance, j'ai dû frapper à dix portes.

— Eh! c'est que Tannée est mauvaise, frère Galdino ; et lorsqu'il faut se mesurer le pain, tout se mesure avec beaucoup plus de parcimonie.

— Et pour faire revenir le bon temps, quel remède y at-il, ma bonne dame? L'aumône. Avez-vous entendu parler de ce miracle des noix qui eut lieu, il y a déjà bien des années, dans notre couvent de la Romagne?

— Non vraiment : contez-le-moi.

— Oh ! vous devez donc savoir que, dans ce couvent, il y avait un de nos bons pères qui était un saint, et qui s' appelait le père Macario. Un jour d'hiver, passant par un sentier à travers un champ d'un de nos bienfaiteurs, homme de bien, lui aussi, le père Macario vit ce bienfaiteur près d'un grand noyer, avec quatre paysans qui, la hache levée, étaient en train de déchausser l'arbre pour en mettre les racines au soleil. Que faites-vous donc à ce pauvre arbre? demanda le père Macario. Eh ! mon père , voilà déjà bien des années qu'il ne veut plus me donner de noix, et moi, j'en fais du bois. Ne faites pas cela, ne faites pas cela, dit le bon père : sachez que cette année il rapportera plus de noix que de

LES FlANCés DE MANZONÎ. Si

feuilles Le bienfaiteur, qui savait bien quel était celui qui faisait cette prédiction, ordonna de suite aux travailleurs de ieter de nouveau la terre sur les racines ; et, ayant appelé le bon père qui poursuivait son chemin : Père Macario, lui dit-il la moitié de la récolte sera pour le couvent. La nouvelle de cette prédiction fut bientôt dans toutes les bouches- et les bonnes gens de se porter en foule pour admirer le noyer Effectivement, au printemps, il se couvrit de fleurs, et puis arrivèrent des noix, des noix à foison. Le cher bienfaiteur n'eut pas la joie de les gauler; car, avant la récolte il alla recevoir dans le ciel la récompense de sa charité. Mais le miracle n'en fut que plus grand, comme vous allez le voir. Ce digne homme avait laissé après lui un fils d'une nature bien différente de la sienne. Or donc, au moment de la récolte, le frère quêteur alla pour en recevoir la moitié qui devait revenir au couvent; mais le jeune homme fit rétonné, comme s'il ignorait la promesse de son père; et il eut la témérité de répondre qu'il n'avait jamais entendu dire que les capucins eussent le secret de faire pousser des noix. Savez-vous maintenant ce qui advint? Un jour (écoutez celle-ci) un jour, ce mauvais sujet avait invité plusieurs de ses amis de Ic^même trempe, et, tout en faisant gogaille, il leur racontait l'histoire du noyer et raillait les moines. Ces garnements eurent la curiosité d'aller voir ce tas démesure de noix, et il les conduisit au grenier. Mais (écoutez à présent) il ouvre la porte, il se dirige vers l'endroit où avaient été entassées les noix; et, pendant qu'il dit : regardez, il regarde lui-môme et il voit... quoi? Un beau tas de feuilles sèches de noyer. Ce fut-il un bel exemple, celui-là? Et le couvent, au lieu d'y perdre par cette aumône dont il venait d'être frustré, y gagna, au contraire; car, après un si remarquable événement, la quête des noix rendait tant et tant, qu'un bienfaiteur, touché de compassion pour le pauvre frère quêteur, fit don au couvent d'un âne pour aider le frère à porter les noix à la maison. Et l'on faisait tant d'huile, que cîiaque pauvre venait en prendre selon son besoin; car nous autres, nous sommes comme la mer qui reçoit l'eau de tous les côtés et la distribue de nouveau à tous les fleuves. »

A ce moment, reparut Lucia avec le tablier tellement plein iQ noix, qu'elle ne le soutenait qu'avec peine en le tenant

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par les deux coins à bras tendus. Tandis que frère Galdino, ayant derechef ôté la besace de dessus son épaule, la posait à terre et en déployait F ouverture pour y introduire Tabondante aumône, la mère jeta à Lucia, d' abord un regard étonné, puis un regard de reproche pour sa trop grande prodigalité; mais Lucia lui répondit par un autre coup d'œil qui voulait dire : Je vous expliquerai le pourquoi. Frère Galdino ne tarissait pas en éloges, en souhaits, en promesses, en remercîments; et, ayant rechargé sa besace, il se disposait à par-> tir, quand Lucia, le retenant : « Je voudrais vous prier d'un service, lui dit-elle; je voudrais que vous disiez au bon père Cristoforo que j'aurais grand besoin de lui parler, et qu'il me fasse la charité de venir de suite chez nous, dans notre pauvre maisonnette, parce qu'il m'est impossible d'aller moimême à l'église.

— Vous ne désirez que cela? Il ne se passera pas une heure, que le père Cristoforo sera informé de votre désir.

— Je me fie à vous.

— N'en doutez pas. » Et, cela dit, il s'en alla un peu plus courbé, mais plus content qu'il n'était venu.

En voyant une pauvre fillette envoyer quérir avec tant de familiarité le père Cristoforo, et le frère quêteur se charger du message sans plus de surprise ni de façons, que personne ne s'avise de penser que ce Cristoforo fût un moine à la douzaine, quelque personnage vulgaire à pouvoir traiter sans égards. C'était, au contraire, un homme jouissant d'une grande autorité auprès des siens et dans tout le canton; mais telle était,^à cette époque, la condition des capucins, que rien n'était, pour eux , ni trop infime ni trop élevé. Protéger les faibles et être protégé par les puissants ; entrer dans les palais et dans les chaumières avec la même contenance d'humilité et d'assurance; être parfois, dans la même maison, un objet de passe-temps et un personnage sans l'avis duquel rien ne se décidait; demander partout l'aumône, et la faire ensuite à tous ceux qui venaient la demander au couvent; un capucin était accoutumé à tout cela. Dans ses pérégrinations, il pouvait aussi bien lui arriver de se rencontrer avec un prince qui lui venait respectueusement baiser le bout du cordon , qu'avec une bande de petits polissons qui, faisant mine de se quereller entre eux,s*amu-

gaient à Péclabousser jusqu'à la barbe. A cette époque, le mot moine n'était prononcé qu'avec le plus profond mépris ou avec ia plus profonde vénération; et les capucins, peutêtre plus encore que les religieux de tout autre ordre, étaient l'objet des deux sentiments opposés, et éprouvaient la bonne et la mauvaise fortune; car, ne possédant rien, portant un habit différant d'une façon plus étrange que les autres de celui de tout le monde, faisant plus ouvertement profession de se soumettre à toutes les humiliations, ils s'exposaient de plus près à la vénération et au mépris que ces choses peuvent inspirer, suivant la nature diverse et les diverses opinions des hommes.

Frère Galdino une fois parti, « Quoi '.tant de noix! s'écria Agnese : en iitie année comme celle-ci !

— Pardonnez-moi, maman, répondit Lucia; mais si nous avions fait une aumône pareille à celle des autres, frère Galdino aurait été obligé de courir encore. Dieu sait combien de temps, avant d'avoir rempli sa besace; Dieu sait quand il aurait pu rentrer au couvent ; et, avec tous les bavardages qu'il aurait faits et entendus en route. Dieu sait s'il se serait souvenu...

— C'est juste : tu as raison, et puis... et puis tout cela, c'est autant de charité qui ne saurait jamais porter que de bons fruits, » répondit Agnese qui, malgré ses petits défauts, était, en fin de compte, une très-brave femme, et qui se serait, comme on dit, arraché les entrailles pour cette fille unique, en laquelle elle avait placé toute son affection.

Sur ces entrefaites, arriva Renzo et, en entrant avec une mine tout à la fois piteuse et courroucée, il jeta les chapons sur une table; et ce fut, pour ce jour-là, la dernière mésaventure réservée à ces malheureuses bêtes.

« Beau conseil que vous m'avez donné, ma foi ! dit-il à Agnese. Vous m'avez adressé là à un drôle de personnage, à «;,uelqu'un qui se soucie vraiment de venir en aide aux pauvres gens ! Et aussitôt il se mit à raconter son entretien avec le docteur. Agnese, stupéfaite d'un si triste résultat, voulait entreprendre de prouver que, malgré tout, son conseil était bon, et que Renzo, pour sûr, avait dû ne pas savoir faire les choses coznme il faut ; mais Lucia interrompit cette discussion inutile, en annonçant qu'elle e'-pérait avoir

trouvé un meilleur appui. Renzo accueillit encore cette espérance, comme cela arrive à tous ceux qui sont dans Tinfortune et dans rembarras. Mais, si le père Cristoforo, ditil, n'y trouve pas remède, j'y en trouverai un, moi, d'une manière ou d'une autre. Les femmes conseillèrent à Renzo le calme, la patience et la prudence. « Demain, dit Lucia, le père Cristoforo viendra pour sûr, et vous verrez qu'il trou^ vera quelque moyen, de ceux que nous autres, pauvres gens, ne «aurions pas même imaginer.

— Je l'espère bien, dit Renzo; mais, en tous cas, je saurai me faire raison ou me la faire faire. Il y a une justice, dans ce monde, finalement!

Pendant ces douloureux entretiens et toutes les allées et venues que nous avons racontées, cette journ^ s'était écoulée, et il commençait à faire nuit.

— Bonsoir, dit tristement Lucia à Renzo qui ne pouvait se résoudre à s'en aller.

— Bonsoir , répondit-il encore plus tristement.

— Quelque saint viendra à notre secours, répliqua la jeune fille. Usez de prudence, je vous en supplie, et armez-vous de résignation. »

La mère y ajouta quelques autres conseils de la même nature; et le pauvre fiancé s'en alla le cœur agité par une effroyable tempête, et répétant toujours ces étranges paroles : Il y a une justice, dans ce monde, finalement! Tant il est vrai qu'un homme accablé par de grandes douleurs en arrive souvent à ne plus savoir ce qu'il dit.

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