CHAPITRE XIV
La foule restée en arrière commença k ae disperser et à s'écouler en tous sens, qui par une rue, qui oar une autre. Les uns s'en retournaient chez eux pour vaquer aussi ft leurs propres affaires ; d'autres s'éloignaient, éprouvant le besoin de se mouvoir plus à Taise et de prendre un peu le frais, après tant d'heures de presse ; d'autres, enfin s'en allaient en quête de quelque personne de connaissance pour causer un peu des grands événements de la journée. La cohue allait de même en s'éclaircissant à l'autre bout de la rue, où le monde devint assez clair-semé pour que ce détachement de soldats espagnols pût, sans coup férir, s'avancer et arriver près de la maison du vicaire. Devant celle maison était encore amassée la lie, pour ainsi dire, de l'émeute ; c'était une poignée de bandits qui, mécontents de voir un coup monté avec tant d'éclat aboutir à un dénouement si froid et si piteux, murmuraient, juraient, tenaient conseil pour s'encourager les uns les autres à chercher s'il ne serait pas possible de tenter quelque autre entreprise ; et, comme & titre d'essai, ils allaient poussant et harcelant cette pauvre porte qui avait été de nouveau barricadée et étayée à l'intérieur du mieux qu'on avait pu. A l'arrivée du détachement, tous ces vauriens, avec une résolution unanime et sans besoin de se consulter, s'ébranlèrent et se dirigèrent du côté opposé, laissant la place libre aux soldats
qui, s'en étant emparés, s'y installèrent pour garder la maison et la rue. Mais les rues et les carrefours avoisinants étaient parsemés de groupes : là où s'arrêtaient deux ou trois personnes, trois, quatre, vingt autres venaient s'arrêter ; si quelques-unes s'en détachaient, il y en avait d'autres qui survenaient : c'étaient, en quelque sorte, comme ces groupes isolés de nuages qui parfois restent épars et flottent dans l'azur du ciel après un orage, et font dire à qui regarde là-haut : le temps n'est pas encore bien remis. Il se tenait là les discours les plus confus, les plus décousus, les plus variés : l'un racontait avec emphase les événements particuliers dont il avait été témoin ; un autre faisait le récit de ses propres exploits; celui-ci se félicitait de la manière heureuse dont la chose s'était terminée, comblait Ferrer de louanges et prédisait les plus grands malheurs au vicaire ; celui-là, d'un air narquois, assurait qu'il ne lui serait fait aucun mal, attendu que les loups ne se mangent pas entre eux; un autre enfin, d'un air dépité, se plaignait de ce que les choses n'avaient pas été faites comme il aurait fallu, que c'était une tromperie et que c'avait été une niaiserie d'avoir fait tant de bruit pour se laisser ensuite mystifier de la sorte.
Sur ces entrefaites, le soleil s'était couché, les objets' peu à peu devenaient tous d'une môme teinte, et bon nombre de ces badauds, fatigués de la journée et ennuyés de jaser dans l'obscurité, reprenaient le chemin du logis. Notre jeune hommô, après avoir secondé la marche du carrosse aussi loin que son aide avait paru nécessaire et après avoir, à sa suite, passé, lui aussi, entre les deux files de soldats, comme en triomphe, se réjouit lorsqu'il le vit courir librement hors de tout danger; il fit encore un bout de chemin au milieu de la foule, et en sortit au premier débouché pour pouvoir, à son tour, respirer un peu plus à l'aise. A peine eut-il fait quelques pas à l'air libre, qu'au milieu de l'agitation que lui avaient laissée tant d'images, tant de passions, tant de souvenirs récents et confus, il ressentit un grand besoin de nourriture et de repos ; et il commença à regarder en haut, de côté et d'autre, s'il n'apercevrait pas quelque enseigne d'auberge ; car il était maintenant trop tard pour aller au couvent des capucins. Kn cheminant ainsi le nez en l'air, il
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alla donner dans un rassemblement ; et, s'étant arrêté, il entendit qu'on s'y entretenait de coiyectures, de desseins, de projets pour le lendemain. Après être resté quelques instants à écouter, il ne put s'empêcher de placer, lui aussi, son mot, lui semblant que quelqu'un qui avait autant travaillé que lui pouvait bien, sans trop de présomption, donner aussi quelque conseil. Persuadé d'ailleurs, par tout ce qu'il avait vu en ce jour, que, pour faire réussir une chose, il suffisait désormais de la faire goûter par ceux qui flânaient dans les rues : « Mes seigneurs ! s'écriart-il d'un ton d'exorde, puis-je donner, moi aussi, mon humble avi?? Mon humble avis le voici : c'est que ce n'est pas seulement dans l'affaire du pain que l'on commet des iniquités; et poisqu'aujourd'hui on a vu clairement qu'en se faisant entendre on obtient justice, il faut aller de l'avant de cette façon jusqu'à ce qu'on ait porté remède à toutes les autres coquineries, jusqu'à ce que le monde marche un peu plus chrétiennement. N'est-il pas vrai, mes seigneurs, qu'il y a une horde de tyrans qui font justement tout le contraire des dix commandements, et vont dénicher les gens paisibles, qui ne pensent pas à eux, pour leur< faire toutes sortes de misères, et en fin de compte ont toujours raison? Et môme, lorsqu'ils ont commis quelque scélératesse plus odieuse que de coutume, ils marchent la tête encore plus haute, à croire qu'on leur doit du retour? Bien sûr que, de oes gens-là, Milan aussi doit en avoir sa bonne part.
— - Bien que trop, dit une voix
— Je le disais bien, moi, reprit Kenzo ; du reste, on en raconte les histoires môme chez nous. Et puis la' chose parle de soi. AdmettoBls, par hypothèse, qu'un quelconque de ceux que je veux dire séjourne un peu au dehors et un peu à Milan : si c'est un diable là-bas, il ne pourra pas être un ange ici, ce me semble. Or dites-moi un peu, mes seigneurs, si vous avez jamais vu aucun de ces museaux-là derrière les barreaux d'une prison. Et ce qu'il y a de pis (et ceci je puis le dire, moi, en toute connaissance de cause), c'est que les o^ donnances y sont; elles existent, bel et bien imprimées, pour les punir ; et non pas des ordonnances, comme qui dirait, pour la frime ; pas du tout, très-bien faites, que nous ne pourrions jamais rien trouver de mieux : les friponneries 7
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sontdéBÏgnéesen toutes lettres, point par point, telles qu'elles arrivent; et, pour chacune d'elles, il y a son bon châtiment. Et il y est dit : que ce soit qui que ce soit, vilains et plébéiens, et que ssis-je? Maintenajtt allez un peu dire aux doetenrs, scribes et pharisiens qu'ils vous fassent rendra la justice selon que chante l'ordonnance : ils vous écoutent comme le pape écoute les coquins : de quoi faire donner au diable un pauvre galant homme. On voit donc bien clairement que le roi et ceux qui commandent ne demanderaient pas mieux que les fripons fussent châtiés ; mais on n'en fait lien parce qu'il 7 a une ligne. Donc il faut la rompre, cette ligue; il faut aller demain matin chez Ferrer, car celui-là est un galant homme, nn seigneur bon et afTable ; et aujourd'hui même on a pu voir comme il était content de se trouver avec les pauvres gens, et comme il cherchait ft entendre les raisons qu'on lui disait, et comme il répondait, poliment et de bonne grâce. Il faut donc aller chez Ferrer et lui dire comment vont les choses ; et moi, pour ma part, je pourrai Ini en conter de belles; car j'ai vu de mes propres ;eux une ordonnance avec, en tâte, grand comme cela d'armoiries, et elle avait été faite par trois de ceux qui gouvernent ; et, au bas, ily avait leur nom, à chacun, imprimé en toutes lettres, et un de ces noms était Ferrer, tu par moi, de mes propres yeux. Or, cette ordonnance disait les choses tout è fait justes pour moi ; et un docteur à qui j'ai dit alors de me faire rendre justice conformément à la volonté de ces trois seigneurs, parmi lesquels il y avait aussi Ferrer ; ce seigneur docteur qui m'avait montré l'ordonnance lui-môme, ce qu'il y a de plus drOle, ha! ha! me regardait comme un événement : il avait l'air de me prendre pour un fou. Je suis sûr que, lorsque ce bon vieillard entendra tontes ces belles petites choses, car il ne peut pas les savoir toutes, surtout celles du dehors, il ne voudra plus que le monde aille ainsi, et il y trouvera un bon remède. Et puis eux aussi, s'ils font les ordonnances, ils doivent tenir à ce qn'ony obéisse: car c'est même un affront pour eux, qu'une pancwie signée de leur nom soit comptée pour rien. Et, si les coquins ne veulent pas baisser la crête etfont les récalcitrants, nous sommes là, nous, pour l'aider comme nous l'avons fait aujourd'hui. Je ne dis pas qu'il doive, lui-même,
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aller faire une tournée en carrosse pour ramasser tous les M pons, persécuteurs et tyrans : eh ! eh ! il y faudrait Tarche de Noé. Il faut .qu'il ordonne à ceux que cela regarde, et non pas seulement à Milan, mais partout, qu'ils aient à faire les choses conformément à ce que disent les ordonnances; et intenter un bon procès à tous ceux qui ont commis de ces iniquités; et là où elles disent prison, prison; où elles disent galères, galères; et dire aux podestats d'agii' tout de bon ; sinon, les envoyer promener et en mettre de meilleurs à leur place; et puis, comme je dis, nous sommes la, nous aussi, pour donner un coup de main. Et ordonner aux docteurs qu'ils aient à écouter les pauvres gens et à soutenir le bon droit. N'ai-je pas raison, mes seigneurs?» Renzo avait parlé avec tant d'âme que, dès son début, bon nombre de ceux qui l'entouraient, suspendant tout autre discours, s'étaient tournés vers lui pour l'écouter ; et, à un certain moment, tous étaient devenus ses auditeurs. Une clameur confuse d'applaudissements, de c Bravo ! — Cerlainement. — Il a raison 1 — Ce n'est que trop vrai 1 succéda à sa harangue. Les critiques ne manquèrent pourtant pas.
— Oui-dà! disait l'un; s'il fallait prêter l'oreille auxmontagnards l... Ils sont tous avocats ; » et il s'en allait, c Maintenant, murmurait un autre, le premier va-nu-pieds venu voudra dire la sienne; et, & force de vouloir demander trop de choses à la fois, on Unira par ne pas avoir le pain à bon marché, qui est la chose pour laquelle nous nous sommes levés.» Renzo, toutefois, n'entendit que les compliments : qui lui prenait une main, qui lui prenait l'autre. < Au revoir demain. — Où? ~ Sur la place de la cathédrale. — Oui bien.
— Oui bien. — Et l'on fera quelque chose. — Et Ton fera quelque chose.
— Quel est celui de ces braves seigneurs qui voudrait m'enseigner une auberge pour manger tout simplement un morceau et passer la nuit? dit Renzo.
— Me voici à votre service, mon brave jeune honame, dit un individu qui avait écouté attentivement son discours et n'avait pas encore prononcé un seul mot. Je connais justement une auberge qui fera bien votre affaire; et je vous recommanderai au maître qui est de mes amis et un parfait honnête homme.
LES Ifll^CÈB DS MANZOKIé 261
— Ici prôs? demanda Renzo.
— Pas bien loin. »
Le rassemblement se dispersa : et Renzo, après beaucoup de poignées de mains inconnues, s'achemina avec son guide non moins inconnu en le remerciant de sa courtoisie.
— Rien du tout, rien du tout, disait celui-ci : une main laTe l'autre, et les deux le visage. Ne doit-on pas rendre service à son prochain ? Et, chemin faisant, il adressait à Renzo, sous forme de conversation, tantôt une question, tantôt une autre. « Ce n'est pas, lui dit-il, que je sois curieux de savoir vos affaires, mais vous me paraissez très-fatigué ; de quel pays venez-vous?
— Je viens, répondit Renzo, ni plus ni moins que de Lecco.
— De Lecco? Vous êtes de Lecco?
— De Lecco... c'est-à-dire, du territoire.
— Pauvre jeune homme! a ce que j'ai pu comprendre de vos discours, il semble qu'on vous en a fait avaler de dures?
— Eh ! mon brave homme, j'ai dû parler avec un peu de politique pour ne pas dire mes affaires en public; mais... n'importe, quelque jour ça se saura, et alors... Mais j'aper^ cois là une enseigne d'auberge et, sur ma foi, je n'ai pas envie d'aller plus loin.
— Non, non ; venez où je vous ai dit ; il ne reste plus que peu de chemin, dit le guide : vous ne seriez pas bien ici.
— Oh ! que si ; répondit le jeune homme. Je ne suis pas un petit maître élevé dans du coton, moi ; un morceau de n'importe quoi à me mettre dans le coffre, et une paillasse, c'est tout ce qu'il me faut : ce qui me tient le plus au cœur, c'est de vitement trouver l'un et l'autre. A la garde de Dieu. Et il entra dans une grande vilaine porte au-dessus de laquelle pendait l'enseigne de la pleine lune,
— C'est bien; je vais vous mener là, puisque vous le voulez, dit l'inconnu ; et il le suivit.
— Oh ! ce n'est pas la peine que vous vous dérangiez davantage, répondit Renzo. Toutefois, ajouta-t-il, vous me ferez grand plaisir de venir boire un verre de vin avec moi.
— J'accepte votre offre obligeante, répondit celui-ci ; et, en homme qui connaissait bien les lieux, il précéda Renzo, traversa une petite cour, s'approcha d'une porte vitrée,
leva le loquet, ouvrit et entra avec son compagnon dans la cuisine.
Celle-ci était éclairée par deux lampes accrochées à deux tringles ûxées à la poutre du plafond. Beaucoup de gens, tous occupés, étaient assis sur les bancs placés à droite et & gauche d'une mauvaise table longue et étroite qui tenait presque tout un côté de la salle : on y voyait, par places, des serviettes étalées et des plats servis , dans les intervalles, des cartes à jouer tournées et retournées, des dés éparpillés et ramassés; partout, dès cruchons et des verres. Sur la table, mouillée en maint endroit, on voyait aussi courir des berlinghe, des reali et des parpagîiole qui, s'ils avaient pu parler, auraient dit probablement : nous étions ce matin dans la sébile d'un boulanger ou dans les poches de quelque spectateur du tumulte, qui, tout occupé de voir comment iraient les affaires publiques, oubliait de veiller à ses petites affaires particulières. Le tapage y était grand. Un garçon allait et venait, s'empressant, se démenant poor servir, tout à la fois, et les consommateurs et le? joueurs. L'aubergiàte était assis sur une banquette, sous le manteau de la cheminée, occupé, en apparence, de certaines figures que, tour à tour, il traçait et effaçait sur les cendres avec les pincettes; mais, en réalité, très-attentif à tout ce qui se passait autour de lui. Au bruit du loquet, il se leva et alla à la rencontre des deux survenants. Dès qu'il eut vu le guide : — Malédiction l dit-il à part soi : faut-il que tu viennes ainsi toigours te fourrer dans mes jambes, quand je voudrais si bien te voir à tous les diables! ~ Ayant ensuite jeté un rapide coup d'œil sur Renzo, il se dit encore : — Toi, je ne te connais pas: mais, venant en compagnie d'un tel chasseur, tu ne peux être que chien ou lièvre : quand tu auras dit deux mots, je saurai à quoi m'en tenir. — Rien, toutefois, de ce muet soliloque, ne transpira sur le visage de rhôtelier, qui restait imi^iobile coname un portrait : un visage rondelet et reluisant, avec une barbe courte, touffue, roussâtre, et deux petits yeux clairs et perçants.
— Que faut-il servir à vos seigneuries, dit-il.
— Tout d'abord un bon cruchon de vin naturel, dit Renzo : et ensuite quelque petite chose à manger. En disant cela, il s'assit sur un banc vers Tun des bouts de liBb table, et poussa
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un Ah ! sonore, comme s'il avait voulu dire : qu'un brin de siège toit du bien après être resté si longtemps debout et avoir tant fatigué! Mais aussitôt se présentèrent à goû souvenir et ce banc et cette table où il s'était assis la dernière fois avec Lucia et avec Agnese; et il poussa un soupir, 11 secoua ensuite un peu la tête pour chasser cette pensée; et il vit venir l'hôte avec le vin. Le compagnon s'était assis en îa,ce de Renzo. Celui-ci lui versa aussitôt & boire en disant : Pour mouiller les lèvres. Et, ayant rempli l'autre verre, il l'avala tout d'un trait.
« Que me donuerez-vous h manger? dit-il ensuite ft l'bôtelier.
— Un bon morceau de bœuf&restouffade? proposa celui-ci.
— Ehl bien, oui ; va pour un bon morceau de bœuf & l'estouffade.
— Servi & la minute, dit l'hôte à Renzo; et au garçon : Servez cet étranger.
Et il se dirigea vers la cheminée. Mais reprit-il ensuite en retournant vers Renzo : Du pain, en ce jour, je n'en ai pas 6 pouvoir vons offi^r.
— Quant au pain, dit Renzo à haute voix et en riant, la Providence y a pourvu. Et, ayant sorti le troisième et dernier des pains qu'il avait ramassés sous la croix de San Dionigi, il le leva en l'air en s'écriant ; Voici le pain de la Providence 1
A cette exclamation, plusieurs se retournèrent; et, voyant ce trophée on l'air, l'un d'eux s" écria ; Vive le pain h bon marché!
— A bon marché? dit Renzo : Gratis et amorB !
— Encore mieux, encore mieux !
— Mais, lyoutartril aussitôt, je ne voudrais pas que ces seigneurs eussent à mal penser de moi. Ce n'est pas que je l'aie, comme on dit vulgairement, chipé : je l'ai trouvé par terre; et, si je pouvais trouver aussi son propriétaire, je suis tout prêt & le lui payer.
— Bravo! bravo! s'écrièrent les compagnons en riant plus fort ; car il ne vint à l'esprit d'aucun d'eux que ces paroles exprimassent sérieusement un fait vrai et une intentioD réelle.
— IlB croient que je plaisante ; mais c'est bien comme je
26 i LES FIANCÉS DE MANZiVm.
\e dis, dit Renzo à son guide ; et, tournant et retournant ensuite ce pain dans ses mains, il ajouta : Voyez comme ils me Tout arrangé: on dirait d'une galette. Mais y en avait-il, du monde l S'il s'y en est trouvé de ceux qui ont les os un peu tendres, ils ont dû être frais. Et aussitôt, ayant mordu et dévoré, Tune après Tautre, trois ou quatre bouchées de ce pain, il les fit suivre d'un second verre de vin, et il jgouta : Décidément il ne veut pas descendre seul, ce diable de pain. Jamais je n'ai eu le gosier aussi sec. Mais il est vrai qu'on a tant criél
— Préparez un bon lit pour ce brave jeune homme, dit le guide, car il entend coucher ici.
— Vous voulez coucher ici? demanda l'hôte à Renzo en s'approchant de la table.
— Sûrement, répondit celui-ci ; mais un lit des plus simples ; pourvu que les draps soient blancs de lessive, car, quoique pauvre garçon, je suis habitué à la propreté.
— Oh ! quant à cela! dit l'hôtelier. Il alla à son comptoir, qui était dans un coin de la cuisine, et il revint portant, d'une main, un encrier et une petite feuille de papier blanc et, de l'autre, une plume.
— Que veut dire cela? s'exclama Renzo en avalant un morceau du bœuf à l'estouffade que le garçon lui avait servi ; puis, souriant d'un air étonné : Est-ce que c'est le drap blanc de lessive, cela?
L'aubergiste, sans répondre, posa le papier sur la table, l'écritoîre à côté du papier; puis se pancha, appuya sur la table le bras gauche et la pointe du coude droit ; et, tenant en l'air la plume fixée entre ses doigts et le visage levé vers Renzo, il lui dit : Ayez la complaisance de me dire votre nom, votre prénom et votre pays.
— Quoi? dit Renzo : Qu'ont à foire toutes ces histoires avec le lit?
— Je fais mon devoir, dit l'hôtelier en regardant en face le guide. Nous sommes tenus de donner un compte, un rapport exact de toutes les personnes qui viennent loger chez nous : Nom et prénom et de quelle nation il sera : pour quelU affaire il vient, s'il a des armes avec lui,.,, combien de tempHl doit s'airêter dans cette ville.,. Ce sont les propres termes de l'ordonnance.
LGR FUNCés DE HAHZONI. 265
Avant de répondre, Renzo vida nn antre verre: c'était le troisième; et, dorénavant, je crains bien que nous ne puissiotts plus les compter. Puis il dit : Ah ! ah ! vous avez l'orâcinnance ! Et moi, je me figure que Je suis docteur en droit ; et, dès lors, je sais tout de suite le cas que l'on fait des ordonnances.
— Je parle sérieusement, dit l'hdte en regardant toujours le muet compagnon de Renzo ; et, Étant allé de nouveau au comptoir, il en tira une grande pancarte, un exemplaire authentique de l'ordonnance, et vint la déployer sous les yeux de Reozo.
— Ab! voilà! s'écria celui-«i en levant, d'une main, le verre de nouveau rempli et le vidant aussitôt, et en allongeant ensuite l'autre main avec l'index tendu vers l'ordon- □ance déployée. Le voilà ce joli feuillet de grimoire'. Je m'en réjouis beaucoup. Je les connais ces armoiries ; je sais ce que veut dire cette figure d'arien avec le lacet au cou. (En tête des ordonnances, on mettait alors les armes du gODverneur ; et, dans celles de don Gonzalo Fernandez de Cordova, on voyait un roi maure enchaîné par le cou.) Cette figure veut dire r commande qui peut, et obéit qui veut. Quand cette Hgure aura envoyé aux gaiâres le seigneur don... entln, n'importe ; je sais qui je veux dire; quand elle l'aura envoyé aux galères, ainsi qu'elle le dit dans un antre feuillet de grimoire semblable à celui-ci; quand elle aura pourvu à ce qu'un jeune homme honnête puisse épouser une jeune personne honnête qui ne demande pas mieux que de l'épouser, alors je lui dirai mon nom. à cette figure ; je lui donnerai même un baiser par-dessus le marché. Je puis avoir de bonnes raisons pour ne pas le dire, mon nom, tiens 1 Et si un gi'and brigand qui aurait à ses ordres une bande d'autres brigands : car, s'il était seul.... et ici il acheva laphraseparun geste : Si un grand brigand voulait savoir oft je suis pour me faire quelque mauvais parti, je vous demande, moi, si cette figure se remuerait pour rae secourir. Il faudrait que je vienne vous dire mes affaires! En voici bien d'une autre! Je suis venu à Milan, une supposition, pour me confesser; mais c'est à un frère capucin, par manière de parler, que je veux me confesser, et non pas & un hôtelier.
L'hôte 86 taisait et regardait toiyours le gaide : celui-ci demeurait immobile et ne disait mot. Renzo, il nous en coûte de devoir le dire, s'ingurgita un autre verre de vin, et poursuivit : Je vais t'exposer une raison, mon cher hôte, qui te persuadera. Si les ordonnances qui parlent bien en faveur des bons chrétiens ne valent rien, À plus forte raison celles qui parlent mal ne doivent rien valoir. Enlôve-moi par conséquent tous ces attirails et apporte- moi, à la place, un autre cruchon, car celui-ci est cassé. Et, en disant cela, il le toqua légèrement du revers de la main et ajouta : Entends-tu conune il sonne le fôlé?
Le discours de Renzo avait encore cette fois attiré Tatr tention de la compagnie ; et, lorsqu'il eut uni, il s'éleva an murmure général d'approbation.
— Que dois-je faire? demanda l'hôte, en s'adressant à cet inconnu qui n'en était pas un pour lui.
— Allons, allons ! s'écrièrent plusieurs de ces compagnons : ce jeune villageois a raison : ce sont des vexations, des traquenards, des gabelles que tout cela : loi nouvelle aujourd'hui, loi nouvelle! >
Au milieu de ces cris, l'inconnu, lançant à l'hôte on regard de reproche pour cette interpellation trop ostensible qu'il venait de lui adresser, dit : < Laissez-le un peu faire à sa guise : ne faites pas de scandale.
— J'ai fait mon devoir, dit l'hôtelier à haute voix; et à part soi : — Maintenant j'ai le dos à couvert. > Il prit le papier, la plume, l'encrier et l'ordonnance, ainsi que le cruchon vide pour le remettre au garçon.
€ Apportes-en du môme, dit Renzo, car je le trouve loyal; et nous l'enverrons coucher avec l'autre, sans lui demander ni son nom, ui son prénom, ni ce qu'il vient faire, ni s'il doit rester longtemps dans cette ville.
— Du môme, dit l'hôte au garçon en lui remettant le cruchon ; et il retourna s'asseoir sous le manteau de la cheminée. — Bien autre chose que lièvre ! pensait-il tout en recommençant à tracer des figures dans les cendres : et en quelles mains tu es tombé l Ane bâté I si tu veux te noyer, noie-toi ; mais l'hôte de la pleine lune ne doit pas être victime de tes folies. >
Renzo remercia son guide et tous ceux qui avaient pris
parti pour lui. « Braves amis ! dit-il, maintenant je vois vraiment que les galants hommes se donnent la main et se soutiennent. Ensuite, étendant la main en Tair, au-dessus de la table, et prenant de nouveau Tattitude d'orateur : N'est-ce pas une bizarre chose, s'écria-t-il, que tous ceux qui gouvernent veuillent toujours et partout faire intervenir le papier, la plume et Tencrier? Toujours la plume en Tair! Quelle manie de toujours se servir de la plume!
— Eh ! mon brave villageois ! voulez-vous en savoir la raison? dit en riant un de ces joueurs qui gagnait.
— Voyons un peu, répondit Renzo.
— La raison, dit Tautre, c'est que, comme ces seigneurs mangent les oies, ils se trouvent ensuite avoir tant et tant de plumes qu'il faut bien qu'ils les emploient à quelque chose.
Tous se mirent à rire, hormis le compagnon qui perdait.
— Tiens I dit Renzo : c'est un poète celui-là. Vous en avez donc ici aussi, des poètes? Du reste, il en naît partout. J'en ai une veine aussi, moi ; et quelquefois j'en dis de belles... mais quand les choses vont bien. >
Pour comprendre cette sortie du pauvre Renzo, il faut savoir que, chez le bas peuple de Milan et surtout des villages voisins, le mot poète ne signifie pas, comme pour tous les gens sensés, un esprit supérieur, un habitant du Pinde, un nourrisson des Muses ; il signifie un cerveau timbré et tant soit peu excentrique, dont les discours, ainsi que les actions, ont quelque chose de piquant et de drôle plutôt que de raisonnable. Tant grande est l'audace avec laquelle ce gâte-métier de peuple^ torture les mots et leur fait dire les choses les plus éloignées et les plus différentes de leur signification légitime. Car, je vous le demande, que peut avoir de commun le mot poète avec cerveau timbré?
« Mais la vraie raison, je vais vous la dire, moi, ajouta Renzo : c'est parce que la plume, ce sont eux qui la tiennent; et, de cette façon, leurs paroles, à eux, s'envolent et disparaissent; tandis que les paroles qui sortent de la bouche d'un pauvre diable, ils sont là attentifs à les épier, et vite, vite ils les enfilent au vol avec cette plume et ils les clouent sur le papier pour s'en servir en temps et lieu. Et T)uis il ont aussi une autre malice : c'est que, quand il!?
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veulent embrouiller un pauvre diable qui n'est pas lettré. mais qui a un peu de.... je sais bien, moi.... (et, pour se faire comprendre, il frappait, il martelait, en quelque sorte, son front avec le bout de l'index), et s'aperçoivent qu'il commence à flairer l'imbroglio, vlan, ils fourrent dans le discours quelques mots en latin pour lui faire perdre le fil, pour lui faire perdre l'escrime et lui embrouiller la tôte. C'est égal ; il y en a diablenaent, des abus à supprimer ! Aiijoard'hui. en attendant, tout s'est fait & la bonne franqaette, sans papier ni plume ni écritoire ; et demain, si le monde sait se gouverner, on fera mieux encore : sans toucher un cheveu à personne, toutefois : tout par les voies de la justice. >
Cependant quelques-uns des compagnons s'étaient remis à jouer, d'autres à manger, beaucoup d'autres à crier: d'aucuns s'en allaient, d'autres personnes arrivaient; Tbôte faisait attention aux uns et aux autres : toutes choses qui n'ont rien à faire avec notre histoire. Le guide inconnu ne voyait pas le moment de pouvoir, lui aussi, s'en aller; il n'avait, à ce qu'il semblait, aucune afiaire en ce lieu; et pourtant il ne voulait pas partir avant d'avoir causéencoreun peu avec Renzo en particulier. Il se tourna donc vers lui, renoua la conversation sur le chapitre du pain ; et, après quelques-unes de ces phrases qui, depuis quelque temps, couraient dans toutes les bouches, il vint à formuler un avis.
« C'est égal, dit-il, si c'était moi qui commande, je saurais bien, pour le coup, trouver le moyen de faire aller les choses oonmie il faut.
— Comment voudrlez-vous faire? demanda Renzo en le fixant avec deux petits yeux plus brillants que de raison, et en tordant un peu la bouche, comme pour se rendre plus attentif.
— Comment je voudrais faire? dit l'autre. Je voudrais qu'il y eût du pain pour tout le monde, aussi bien pour les pauvres que pour les riches.
— A la bonne heure ! de cette manière-là c'est bien, dit Renzo.
—Et voici comment je ferais. D'abord, je voudrais fixer une taxe raisonnable, à la portée de tout le monde; ensuite, distribuer le pain en raison du nombre des bouches, attendu qu'il y a de ces goulus indiscrets qui voudraient tout pour
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eux-, et font rafle, et prennent sans se préoccuper des autres ; et puis le pain manque pour le pauvre monde. Il tendrait donc rationner le pain. Et de quelle manière, le voici : on délivrerait une bonne carte ft chaque famille en proportion des bouches, pour aller prendre le pain chez le boulanger, A moi, par exemple, on devrait me délivrer une carte ainsi ;^nçue : Ambrogio Fusella, fourbisseur de profession, avec femme et quatre enfants, tous en âge de manger du pain (notez iHen cela) i qu'il lui soit donné tant de pain, et qu'il paje tant. Mais faire les choses justes, toujours en raison des bouches. A vous, par supposition, on devrait vous délivrer une carte pour.... votre nomt . — Lorenzo Tramaglino, dit le jeûna homme qui, émerveillé du projet, ne piît pas garde qu'il reposait tout entier eur le papier, la plume et l'encrier, et que, pour le mettre à exécution, la première condition devait être celle de recneillir le nom des personnes,
— TréB-bien, dit l'inconnu : mais avez-vons lemme et enfante?
— Je devrais bien,., des enfants, non.... c'e^t trop i6t.... mais une femme..., si le monde allait comme il devrait aller,...
— Aht voua ates seul! Alors, ayez patience, on vous donnerait une ration plus petite.
— C'est Juste. Mais si bientôt, comme je l'espère... et avec l'aide de Dieu... Enfin, quand j'aurai, moi aussi, une femme!
— Alors on change la carte et on augmente la ration. C'esteommo je viens de vous le dire : toujours en raison des bouches, dit l'inconnu en se levant de dessus le banc.
— De cette manière-là ce serait très-bien, s'écria Renzo; puis il continua en criant et en H'appant du poing sur la table : Et pourquoi ne la font-ils pas, une loi de cette manière!
— Que vonlez<vous que je vous dite, moi? En attendant. Je vous souhaite une btonne nuit et je m'en vais, car je pense que ma femme et mes enfants sont depuis longtemps à m'attendre.
— Une autre petite goutte, une autre petite goutte, criait Renzo en remplissant en toute hâte le verre dé son interlo-
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cuteur; et, s'étant précipitamment levé et l'ayant saisi par Tune des basques du pourpoint, il le tii^ait de toutes ses forœs pour le faire se rasseoir. Une autre petite goutte; ne me faites pas cet affront. >
Mais Tami, par une brusque secousse, lui fit lâcber prise et se dégagea ; et, laissant Renzo se perdre en une foule d'instances et de reproches, il lui dit de nouveau : c Bonne nuit » et s'en alla. Il était déjà dans la rue, que Renzo s'évertuait encore à le persuader ; puis il retomba lourdement sur le banc. Il regarda fixement ce verre qu'il avait rempli jusqu'au bord ; et, ayant vu passer le garçon près de la table, il lui ût signe de la maia pour le retenir, comme s'il avait quelque chose à lui communiquer ; puis il lui montra le verre du doigt ; et, avec une prononciation lente et solennelle, détachant les mots d'une certaine façon toute particulière : «Voilà, dit-il ; je l'avais préparé pour ce galant homme : vous le voyez, plein jusqu'au bord, tout à fait en ami; mais il ne l'a point voulu; le monde a parfois de drôles d'idées. Moi, je ne puis faire davantage; j'ai montré mon bon cœur. Et maintenant, puisque ce qui est fait est fait, il ne faut pas le laisser perdre. Cela dit, il prit le verre et le vida tout d'un trait.
— J'ai compris, dit le garçon en s'en allant.
— Ah! vous avez compris aussi, reprit Renzo : donc c'est que c'est vrai. Quand les raisons sont justes!...»
Il ne nous faut pas ici moins que tout le respect que nous portons à la vérité pour nous faire continuer fidèlement un récit qui fait si peu d'honneur à un personnage si important, nous pourrions presque dire au personnage principal de notre histoire. Par co même motif d'impartialité, nous devons toutefois aussi faire observer que c'était la première fois que Renzo se mettait dans un cas semblable ; et ce fut justement son manque d'habitude de faire des débauches qui fut, en grande partie, cause que la première eut pour lui des conséquences si fatales. Ces quelques verres de vin qu'il avait tout d'abord avalés, coup sur coup, contre son habitude; partie pour éteindre l'ardeur de son gosier, partie entraîné par une certaine surexcitation d'esprit qui ne lui perjnettait de rien faire avec mesure, lui montèrent aussitôt à la tôte : un buveur tant soit peu exercé ne s'en serait pas
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même aperçu. A ce propos, notre anonyme fait une remarque que nous répéterons, vaille que vaille. Les habitudes tempérantes et lionaétes ont aussi, dit-il, ce grand avantage que, plus elles sont invétérées et enracinées chez un homme, plus facilement aussi, lorsqu'il vient à s'en écarter d'une feçon quelconque, il en éprouve sur l'heure même un préjudice, ou un trouble, ou tout au moins un malaise; de telle sorte qu'il aura ensuite à s'en souvenir pendant longtemps. C'est ainsi que même une escapade deviendra pour lui ane leçoB.
Qnoi qu'il en soit, une fois que ces premières fumées eurent envabi le cerveau de Kenzo, .vin et paroles continuèrent, l'un à descendre et les autres k monter, sans règle ni mesure ; et, au point où nous l'avons laissé, il se tenait comme il pouvait. Il était possédé d'une très-grande envie déparier : cen'étaient pas les auditeurs qui lui manquaient ou, du moins, les hommes présents qu'il pouvait prendre pour des auditenrs ; et, pendant quelque temps, les paroles avaient môme coulé sans trop de peine et s'étaient laissé coordonner tant bien que mai. Mais peu k peu cette grande affaire d'achever les phrases commença k lui devenir terriblement difficile. La pensée, qui de prime abord se présentait à son esprit assez nette et lucide, s'enveloppait bientôt d'un brouillard, puis s'évanouissait tout &coup; et la parole, après s'être longtemps fait attendre, portait k faux et était hors de propos. Dans cette détresse, par on de ces -faux instincts qui dans tant de circonstances conduisent les hommes k leur perte, il avait recours k ce bienheureux cruchon; mais de quel secours pouvait lui être le cruchon eu une telle conjoncture, un peu de bon sens suffit pour le dire.
Nous rapporterons seulement quelques-uns des mille propos qu'il débita dans cette malheureuse soirée ; les autres, beaucoup plus nombreux, que nous omettons, choqueraient par trop ; attendu que non-seulement ils n'ont pas de sens, mais ils n'ont môme pas l'apparence d'en avoir; condition nécessaire pour Qgurer dans un livre imprimé.
*Ah! l'hOte.rhôte! recommeaça~t^il a dire en le suivant de l'œil, soit autour de la table, soit sous le manteau de la cheminée, parfois même le axant \k où il n'était pas, et parlant toi]ionrs au milieu du tapage de ta joyeuse brigade. Ah! hôte
272 LES FIAKCâS DE MANZONI.
que tu es! je ne peux pas le digérer.... ce vilain tour du nom, du prénom et des affaires. A un bon enfant comme moi!... Tu n'as pas été gentil. Quelle satisfaction, je vous demande un peu, quel profit, quel plaisir.... de coucher sur le papier un pauvre garçon ? îfai-je pas raison, dites, vous autres? Les hôtes devraient tenir pour les bons enfants.... Écoute, écoute donc, F hôte : je veux te faire une comparaison... pour la raison.... Ah! vous riez, n'est-ce pas? Je
suis un peu lesté cela est vrai; mais les raisons qne je
dis sont justes. Dis-moi un peu ; qui est-ce qui fait aller ta boutique? Les bons enfants : n'ai-je pas raison? Vois un peu si ces seigneurs des ordonnances viennent jamais chez toi se mouiller la bouche.
— Ce sont tous gens qui ne boivent que de Teau, dit un voisin de Renzo.
— Ils veulent garder leur sang-froid, ajouta un autre, pour pouvoir mentir plus accortement.
— Ah! s'écria Renzo: Voilà que maintenant c'est le poète qui a parlé. Donc, vous aussi, vous comprenez bien ma raison. Eh! bien, moucher hôte, réponds-moi donc, à ton tour: et Ferrer, qui est le meilleur de tous, est-il jamais venu ici boire à la santé de quelqu'un et dépenser quatre deniers? Et ce chien d'assassin de don...^..? Je me tais parce que j^ ai encore trop mon bon sens. Ferrer et le père Crrrrr je sais
qui je veux dire.... ce sont deux galants hommes; mais il y en a peu de ceux-là. Les vieux sont pires que les jeunes ; et les jeunes.... encore pires que les vieux. Cependant je suis content qu'il ny ait pas eu de tuerie : horreui! oe sont des atrocités à laisser faire au bourreau. Du pain, oh! pour ceia, oui. En ai-je tout de même reçu, des poussées! mais... j'en ai donné aussi ma bonne part. Place ! abondance ! vive ! .... Et pourtant Ferrer, lui aussi... quelques petites paroles en latin.... siés baraos trapolorum.,,. Maudite habitude! Vive! justice! pain! ah! voilà des paroles qui sont justes!... C'est là
qu'il les aurait fallu ces camarades quand retentit tout
à coup ce maudit don, don, don, et puis encore don, don, don. On n'aurait pas eu, pour sûr, à prendre la fuite alors ; on
l'aurait tenu là, ce seigneur curé Je sais bien, moi, à
qui je pense ! »
A ces mots, il baissa la tête et demeura quelque temps
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comme absorbé par une idée; puis il poussa un grand soupir et se releva en montrant un visage avec deux yeux larmoyants et sur lequel se peignait une certaine expression de chagrin si piteuse, si cocasse, qu'il n'eût vraiment pas été à souhaiter que celle qui en était l'objet eût pu en être un seul instant témoin. Mais ces hommes grossiers, qui déjà avaient conunencé à s'amuser de l'éloquence passionnée et désordonnée de Renzo, s'amusèrent encore bien davantage de sa mine désolée; les plus rapprochés disaient aux autres : Regardez donc ! et tous se retournaient vers lui, si bien quMl devint le jouet de toute cette bande de vauriens. Non pas qu'ils fussent tous dans leur bon sens, c'est-à-dire dans (quel qu'il lût) leur sens ordinaire; mais, à vrai dire, aucun n'en était autant sorti que le pauvre Renzo : et, par surcroît, c'était un villageois. Ils se mirent, tantôt l'un, tantôt r autre, à l'agacer avec des questions sottes'et incongrues, et des flatteries railleuses. Lui, tantôt faisait mine de s'en fâcher, tantôt prenait Ja chose en riant; tantôt, sans prendre garde à toutes ces interpellations, il parlait de tout autre chose ; tantôt il répondait, tantôt il questionnait, toiyours par boutades et à tort et à travers. Par bonheur, toutefois, au milieu de ces divagations, il lui était resté une sorte d'attention instinctive à éviter de prononcer le nom des personnes, si bien que môme celui qui devait être le plus profondément gravé dans sa mémoire ne fut pas proféré en ce lieu; il nous eût été, en effet, trop pénible de voir ce nom, pour lequel nous éprouvons nous-môme un peu d'amour et de respect, profané par ces ignobles bouches et devenir l'amusement de ces lan^çues sacrilèges.