‹ Les fiancés: roman historiqueChapitre 14 sur 19 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L'aubergiste, voyant que le jeu allait trop loin et durait trop longtemps, s'était approché de Renzo et, tout en priant Irès-poliment les autres compagnons de bien vouloir le laisser tranquille, il allait le secouant par un bras et cherchait à lui faire entendre et à lui persuader qu'il devrait bien aller se mettre au lit, qu'il avait besoin de dormir. Mais lui, revenait toujours sur le même chapitre du nom, du prénom, des ordonnances, et des bons enfants. Pourtant ces mots lit et dormir répétés à son oreille, firent un instant impression sur son esprit ; ils éveillèrent en lui d'une manière un peu plus distincte le sentiment du besoin qu'il éprouvait des deux choses que ces mots exprimaient, et produisirent un moment d'intervalle lucide. Cet éclair de raison qui lui revint le fit jusqu'à un certain point s'apercevoir que la majeure partie de son bon sens s'en était allée : à peu près comme le dernier lumignon d'un luminaire fait apercevoir les autres flambeaux déjà éteints. Il prit une résolution : il appuya ses mains ouvertes sur la table; il essaya une fois, deux fois de se retever ; il soupira, il chancela ; à la troisième fois, aidé par l'aubergiste, il se dressa sur ses pieds. Celui-ci, en le soutenant toujours, le fit sortir d'entre la table et le banc; et, ayant pris une lampe d'une main, de l'autre, cahin-caha, partie il le conduisit, partie il le traîna vers la porte qui menait à l'esca*

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lier. Là Renzo, au brnit des salutations qui lui étaient tumultueusement adressées par tous ces braillards, se retonnia vivement ; et, si son ange gardien n'avait pas été prompt & le retenir par le bras, au mouvement qu'il fit, il se serait bel et bien étalé par terre : il se retourna donc; et, dn bras qai lui restait libre, il allait traçant et décrivant dans l'air certains saints en forme de nœud de Salomon,

«Allons nous coucber, allons noua concber,» lui ditl'hAto en l'entraînant; il lui ât Tranctiir la porte; puis, bien plus péniblement encore, il Ini flt gravir L'étroit escalier de bois et l'amena floalement dans la chambre qu'il lui avait destinée, A la vue dn lit qui l'attendait, Renzo se réjouit; il fixa tendrement l'hôte avec deux petits yeux qui, tantôt brillaient plus que jamais, tantAt s'éclipsaient, comme deux lucioles ; il essaya de s'équilibrer sur ses jambes et étendit la main vers ta joue de l'hOte pour la prendre entre Tindex et le médina en signe d'amitié et de reconnaissance ; mais il n'y pat parvenir. <Mon brave hôte, parvint-il pourtant à dire : je vois maintenant que tu es un vrai galant homme; voilà ce qui s'appelle une bonne action: donner un lit à un pauvre garçon; mais cette finesse du nom et du prénom.... ahl ça, ce n'était pas d'un galant homme. Par bonheur qu'en fait de malicèj'en possède, moi aussi, ma bonne part *

L'hûte, qui n'aurait jamais pensé que notre jeune homme fût encore capable d'assembler autant d'idées ; l'hôte, qui, par une longueexpérience, savait combien les hommes sont, en cet état, plus sujets que de coutume k changer brusquement de sentiment, voulut profiter de cet intervalle lucide pour faire une nouvelle tentative. «Mon cher garçon, lui ditil d'une voix et avec une expression des plus caressantes, je ne l'ai point fait pour vous importuner, ni pour savoir vos affaires. Que voulez- vous? La loi est lu.; nous aussi, nous sommes obligés d'y obéir, sans quoi nous serions les premiers ft «n porter la peine. Mieux vaut les contenter; et... de quois'agit-il, après tout? La belle affaire! il ne s'agit que dédire deux mots. Etce n'est pas pourleurs beaux yeux, mais pour me faire plaisir, à moi. Voyons, ici, entre nous,' entrequatre yeux, faisons nos affaires ; dites-moi votre nom

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et.... et puis vous vous mettez au lit avec le cœur en paix.

— Ah ! fourbe ! ah ! fripon 1 s'écria Renzo, tu me reviens encore à la charge avec ces infamies de nom, de prénom, et d'affaires!

— Tais-toi donc, farceur, et va te coucher, disait Thôte. > Mais Tautre, criant plus fort, continuait : « Ah ! je comprends : tu es aussi de la ligue. Attends, attends, je vais t'arranger, moi. Et, dirigeant sa bouche vers la porte du petit escalier, il commençait à crier à tue-tôte : Ohé! les amis! L'hôte est de la li...

— J'ai dit cela pour rire, cria celui-ci sous le nez à Renzo en le contenant et en le repoussant vers le lit. Pour rire, je te dis; tu n'as donc pas compris que j'ai dit cela pour rire?

— Ah! pour rire? maintenant tu parles comme il faut.

Du moment que tu Tas dit pour rire Ce sont bien là., en

effet, de ces choses qui vous font rire. Et il tomba sur le lit.

— A nous deux; déshabillez-vous; vite, dit l'aubergiste; et, au conseil, il ajouta l'aide; car le pauvre diable en avait bon besoin. Quand Renzo fut venu à bout d'ôter son pourpoint, l'autre, s'en étant emparé, mit aussitôt les mains sur les poches pour s'assurer s'il y avait le magot. Il l'y trouva; et, pensant que, le lendemain, le jeune homme aurait bien autre affaire que de le payer, et que le magot tomberait probablement en des mains d'où mi aubergiste ne pourrait pas le faire sortir ; pensant à tout cela, il voulut risquer une autre tentative.

— Vous êtes un bon enfant, un galant homme, n'est-il pas vrai? lui dit-il.

— Bon enfant, galant homme, répondit Renzo toujours occupé avec ses doigts après les boutons des autres vêtements dont il n'avait pas encore pu parvenir à se déba^ rasser.

— Eh! bien, répliqua l'aubergiste : soldez-moi donc maintenant ce petit bout de compte, car demain matin je dois sortir pour certaines affaires...

— C'est trop juste, dit Renzo. Je suis malin, mais galant homme... Mais mon argent? où donc vais-je maintenant trouver mon argent?

— Le voici, dit l'aubergiste : et, mettant en œuvre toute

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i'oa expérience, toute sa patience, tonte son adresse, il vînt a bout de régler le compte. et d'empocher l'écot.

— Donne-moi un coup de main, mon brave, pour achever de me déshabiller, dit Renzo. Je comprends, moi aussi, voistu, que je tombe de sommeil. »

L'aubergiste lui. rendit le service qu'il lui demandait; i) lit mieux encore; il étendit sur lui la couverture; puis, non sans un peu d'humeur, i! lui dit i Bonne nuit ; mais Kenzo ronflait d^à.

Par cett« espèce d'attrait qui nous porte souvent à considérer 11Q objet de dédain ft l'égal d'un objet' d'amour,et qui n'est peut-être autre chose que le désir que nous éprouvons de connaître ce qui exerce une puissante action sur notre esprit, l'aubergiste s'arrêta ensuite un moment & contempler cet hûte si ennuyeux pour lui, en levant la lampe et en faisant, avec sa main, refléter la lumière sur son visage, à peu près dans la même attitude où l'on nous peint Psyché en train d'épier furtivement les formes de son époux inconnu,

< Grand toqué! grand niais! dit-il en son esprit au pauvre endormi : tu peux bien dire que tu es allé chercher ton malheur toi-mâme. Tu sauras me dire demain le bel agrément que tu y trouveras. Imbéciles, qni voulez courir le monde sans savoir seulement de quel cAté se lève le soleil, pour ensuite vous mettre dans l'embarras, vous et votre prochain. •

Cela dit ou pensé, il retira la lampe, se retourna, sortit de la chambre et en ferma la porte ft double tour. Étant sur le palier, il appela l'hêtesse et lui ordonna de laisser les enfants à la garde d'une petite servante et de descendre à la cuisine pour y présider et veiller à, sa place. Il faut que je ^rie à cause d'un étranger qui est tombé ici pour mon nialheur, lui diMl ; et il lui raeonta en deux mots ce fâ- «'lenx contre-temps. Puis il njoutarïAiel'œilàtout; et surtout de la prudence dans cette maudite journée. Nous avons là-bas une bande de mauvais sujets qui, un peu par la boisson, un peu parce que de leur nature ils sont mal embouchés, en disent de toutes sortes. C'est égal, si jamais quelque téméraire....

— Ohl je ne suis pas une enfant, et je sais bien aussi ce

qu'il faut faire. Il me semble que jusqu'à présent Ton ne peut pas dire....

— Bien, bien ; et fais attention qu'ils ne s'en aillent pas sans payer ; et tous ces discours qu'ils tiennent sur le vicaire de la Provision, et sur le gouverneur, et sur Ferrer, et sur les décurions, et les chevaliers, et l'Espagne, et la France, et autres balivernes de cette espèce, il faut faire semblant de ne pas les entendre ; car, à vouloir les contre dire, cela peut mal aller sur-le-champ ; et, à vouloir les approuver, cela peut mal aller par la suite; et, du reste, tu sais bien aussi, toi-même, que ce sont souvent ceux qui en disent de plus grosses.... Enân, tu me comprends; aussi quand on entend certains propos,', il n'y a qu'à détourner la tête et à dire : j'y vais ; comme si quelqu'un vous appelait d'un autre côté. Je ferai en sorte de revenir le plus tôt possible.» Cela dit, il descendit avec elle à la cuisine, jeta un coup d'œil d'un bout à l'autre de la salle pour voir s'il n'y avait rien de nouveau ou de quelque importance; dépendit d*aprè§ une cheville son chapeau et sa cape, prit un bâton dans mi coin, résuma d'un autre coup d'œil à sa femme les instructions qu'il venait de lui donner, et sortit. Mais déjà, tout en faisant ces différentes opérations, il avait repris mentalement le fil de l'apostrophe commencée au lit du pauvre Renzo, et il la poursuivait en cheminant dans la rue.

— Têtu de montagnard! — Car, quand bien môme Renzo aurait voulu dissimuler ce qu'il était, cette qualité se manifestait d'elle-même dans ses discours, dans son accent, dans sa mise et dans ses manières. — Une journée comme celle-ci! à force d'adresse, à force de prudence, j'allais en sortir sans accident; et il a fallu justement que tu viennes sur la fin me déranger les œufs dans le panier. N'y art-il pas assez d'autres auberges dans Milan, pour que tu doives précisément tomber dans la mienne? Encore si tu étais venu seul; j'aurais pu fermer les yeux pour ce soir, et demain matin je t'aurais fait comprendre la chose. Mais pas du tout : il a fallu que tu viennes en compagnie; et en compagnie d'un mouchard, pour mieux faire!

A chaque pas, l'hôte rencontrait dans son chemin, ou des passants isolés, ou des couples, ou des petits groupes de personnes qui rôdaient en causant à voix basse. Il en était

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la Jo sa muette allocution, lorsqu'il vit v&nir une patrouille de Eoliiats ; et, se tirant de côté, il les regarda passer do coin de l'œil, et continua à part soi : Les voilà, les rabatr joie. Et toi. gros hâta, pour avoir vu un peu de peuple s'agitfir et faire du tapage, tu t'es fourré dans la tôte que le monde allait changer ! Et sur ce beau fondement, tu t'es mis dans le pétrin, et tu voulais m'y mettre aussi ; ce qui n'est pas juste. Moi, je faisais tout mon possible pour te riauver; et toi, imbécile, pour reconnaissance, peu s'en est fallu que tu ne me fasses une esclandre dans mon auberge. A toi maintenant de te tirei' d'embarras ; quant k moi, je euis en train d'y pourvoir. Comme si je voulais savoir ton nom pour ma propre curiosité ! Que m'importe, à moi, que ta sois Taddée ou Barthélémy^ Avec cela que j'ai bien du plaisir, moi aussi, à mettre la main à la plume! Eh! vous n'êtes pas les seuls A vouloir que les choses aillent à votre guise. Je le sais, parbieu! moi aussi, qu'il y a des ordonnances dont on ne tient aucun compte. La belle nouvelle. ma foi, pour qu'oa ait besoin qu'un montagnard vienne TOUS l'apprendre. Mais tu ne sais pas, toi, que les ordonnances contre les hôteliers sont de celles qui comptent. Et 'tu prétends courir le monde et garder ton fhine parler; et tu es encore & apprendre que, lorsqu'on veut faire à sa guise et se moquer des ordonnances, la première chose, c'est de n'en pas dire de mal en public. Et a un malheureux hôtelier qui serait de ton avis et qui ne s'informerait pas du nom de celui qui lui fait l'honneur de descendre â son auberge, sais-tu bien, grand serin, ce qui lui pendrait de hoa k Voveillet Sous peine, contre qui que ce soit desdits aubergiites, cabaretiers et autres, comme dessus, de ti'ois cents éais. Ils sont là tout frais pondus, les trois cents écus; et pour'les ûien dépenser ! pour être appliqués, les deux tiers à la Chambre royale, et l'autre tiers à l'accusateur ou dinondateuT : ce joli coco ! E, au cas d'insolvabilité, cinq ans de galères; et une jteirie jilus forte, pécuniaire ou corporelle, à la diseri' tion de Son Excellence. Orand merci pourtant de bontés!

Comme il achevait ces mots, l'hôtelier mettait le pied sur le seuil du palais du capitaine de justice.

L&, comme dans toutes les autres sécrétai reries, on était fort affairéide toutes parts, ons'oceupaitàdoi'.r.er les ordres I.— 19

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qui semblaient les plus propres à prévenir les événements du lendemain, à ôter tout prétexte de désordre, à refréner Taudace des esprits désireux de nouveaux troubles, à. assurer la force aux mains accoutumées ft remployer. On doubla les postes & la maison du vicaire; tous les débouchés de la rue furent barricadés avec des poutres, retranchés avec des chariots. On ei^oignitft tous les boulangers d'avoir a travailler sans relâche à fabriquer du pain; et Ton expédia des estafettes aux villages circonvoisins pour donner Tordre d'envoyer du blé à la ville ; à chaque boulangerie, furent préposés des nobles qui devaient s'y rendre de grand matin pour surveiller la distribution du pain et pour contenir les impatients par l'autorité de leur présence et par de bonnes paroles. Mais, pour donner, comme on dit, un coup au cercle et un coup au tonneau, et, par un peu de terreur, rendre la douceur plus efficace, on songea aussi à trouver moyen de mettre la main sur quelques séditieux : et ce soin regardait principalement le capitaine de justice. Or, chacun peut aisément se figurer dans quelles dispositions d'esprit se trouvait celui-ci à l'égard des insurrections et des insurgés, avec une compresse d'eau vulnéraire sur l'un des organes de la profondeur métaphysiqfue.

Ses limiers étaient en campagne déjà depuis le commencement du tumulte ; et ce soi-disant Ambrogio Fusella était, ainsi que Ta dit l'aubergiste, un mouchard déguisé, envoyé en exploration précisément pour prendre sur le fait quelqu'un que l'on pourrait plus tard reconnaître, et avoir l'œil sur lui, et le tenir, pour ainsi dire, sous la main, afin de Tempeigner ensuite à la nuit, une fois tout rentré dans le calme, ou le lendemain matin. Après avoir entendu quelques mots de ce sermon de Renzo, il avait aussitôt jeté son dévolu sur lui, Renzo lui paraissant un coupable débonnaire, précisément ce qu'il lui fallait. S'étant ensuite aperçu qu'il était tout à fait novice dans l'endroit, il avait tenté le coup de maître de le conduire tout chaud, tout bouillant à la prison, comme à Tauberge la plus sûre de la ville; mais ce coup avait manqué, ainsi que nous Tavons déjà dit. Il fut toutefois en mesure de porter à la police des renseignements positifs sur le nom, le prénom, et le pays de notre jeune homme, outre cent autres informations purement cor^ecturales ; si bien que,

lorsque 1 hôtelier arriva pour dire ce qu'il savait sur le compte de Renzo, on en savait déjà beaucoup plus long que lui. Il entra dans la salle habituelle et fit sa déposition, comme quoi un étranger était venu loger chez lui, qui n'avait jamais voulu décliner son nom.

€ C'était votre devoir de nous en donner avis, dit un notaire criminel en déposant la plume; mais nous le savions déjà.

•— Le beau mystère, pensa l'hôtelier : il y faut, en effet, une grande dose d'habileté !

— Et nous savons aussi, continua le notaire, ce respectable nom.

— Diable! le nom, par exemple, comment ont-ils fait?... se demanda l'hôte cette fois.

— Mais vous, reprit le notaire d*un air sérieux, vous ne dites pas sincèrement tout ce qu'il en est.

— Que dois-je dire de plus?

— Ah ! ah ! nous savons très-bien que cet homme a porté dans votre auberge une grande quantité de pain dérobé, pillé, acquis par le vol et par la sédition.

— Un homme vient chez moi avec un pain dans sa poche; comment saurais-je, moi, où il est allé le prendre ! Car, à parler aussi vrai que si j'étais à l'article de la mort, je puis dire que je ne lui ai vu qu'un seul pain.

— Ah I vous voilà bien : toujours prêt à excuser et à prendre la défense de ces gens-là ! A vous entendre, ils sont tout ce qu'il y a de plus honnête. Comment pouvez-vous prouver que ce pain fut légitimement acquis?

— Qu'ai-je à prouver, moi? Cela ne me regarde pas; je suis aubergiste et je fais mon métier.

— Vous ne pourrez pas nier, au moins, que votre client a eu la témérité de tenir des propos injurieux contre les ordonnances et de plaisanter d'une manière blessante et indécente sur les armes de Son Excellence.

— Que votre seigneurie veuille bien me permettre : comment peut-il être mon client, puisque je le vois pour la première fois? C'est le diable, sauf votre respect, qui l'a envoyé chez moi; et, si je le connaissais, votre seigneurie comprend très-bien que je n'aurais pas eu besoin de lui demander son nom*

-— Cependant, dans votre hôtellerie, il s'est tenu des discours incendiaires, des propos insolents ôt séditieux : il y a eu des murmures, des clameurs, du boucan.

— Comment votre seigneurie veut-elle que je fasse attention à toutes les balourdises que peuvent débiter tant de braillards qui parlent tous à la fois. Il me faut, avant tout, faire attention à mes intérêts; car je suis un pauvre homme, moi. Et puis votre seigneurie sait bien que celui qui est prompt en paroles, a aussi, le plus souvent, la main prompte, surtout quand ils sont plusieurs ensemble, et...

— Oui, oui ; laissez-les, laissez-les faire et dire à leur guise : demain, demain vous verrez si les lubies ne leur seront pas sorties de la tête. Que croyez-vous?

— Je ne crois rien.

— Que la canaille soit devenue maîtresse de Milan Y

— Ah ! bien, oui ! ,

— Vous verrez, vous verrez.

— Je comprends très-bien. Le roi sera toujours le roi; mais, en attendant, celui qui aurait reçu des coups ne les aurait pas moins reçus ; et naturellement un pauvre père de famille n'a pas envie d'en recevoir. Vos seigneuries ont la force en main, et c'est elles que cela regarde.

— Vous avez encore beaucoup de monde chez vous?

— Une foule.

— Et ce certain client que fait-il? continue-t-il à faire de l'esclandre, à monter les têtes, à exciter à la révolte?

— C'est de cet étranger que veut parler votre seigneurie! Il est allé se coucher.

— Ainsi vous avez encore beaucoup de monde?... N'importe : prenez toujours bien garde à ne pas le laisser partir.

—• Est-ce que je dois faire le sbire, moi, maintenant? pensa l'hôte; mais il ne dit ni oui ni non.

— Retournez-vous-en chez vous, et soyez prudent, reprit le notaire.

— Je l'ai toujours été, prudent. Votre seigneurie peut dire si j'ai jamais eu maille à partir avec la justice.

— C'est bien, c'est bien; et ne croyez pas que la justice ait perdu sa force.

— Moi? pour l'amour du ciel! je ne crois rien : je ne m'occupe que de mon métier d'aubergiste, moi.

LES Ft&Hcâs DE uiszom. 283

— Toujours le mflme refraÎD : vous n'ayez jamais autre chose à dire.

— Dame! quelle autre chose Totre seigneurie veulrella qne je diseî La vérité est une.

— Cela suffit : pour le moment nous prenons nota de ce . que vous avez déposé ; le cas échéant, vous aurez ensuite & Efooroir k la justice des informations plus circonstanciées ^eur ce qui pourra vous être demandé.

— Quelles autres informations puis-je donner, moiî Moi, je ne sais rien ; c'est & peine si j'ai assez de tête pour veiller a mes propres affaires.

— Veillez, en attendant, â ne pas le laisser partir.

— J'espôre que l'illustrissime seigneur capitaine saura que je me suis empressé de venir faire mon devoir. Je baise les mains a votre seigneurie. >

A la petite pointe du jour, Renzo ronflait depuis environ sept heures, et le pauvre diable était encore plongé dans le plus doux sommeil, quand deux fortes secousses aux bras et une voix qui, du pied du lit, criait : Loreozo Tramaglino! le réveillërent en sursaut. Il se remua, agita les bras, ouvrit les yeux à grand'peine et vit debout devant lui, au pied du lit, un homme vêtu de noir, et deux autres armés, l'un à droite, l'autre & gauche du chevet. Renzo, un peu par le saisissement, un peu parce qu'il n'était pas complètement réveillé, et un peu aussi parce qu'il était encore H moitié coiffé de ce vin que vous savez, demeura un moment comme ébahi ; puis, croyant rdver et ne trouvant pas le l'ave à son goAt, il se démenait comme pour se réveiller tout

atïiit.

< Ah ! vous avez enteiilu finalement, Lorenzo TramaglinoT dit l'homme à la cape noire, ce même notaire du soir précédent. Debout, allons; levez-vona et venez avec nous.

— Lorenzo Tramaglino ! dit Renzo : Tramaglino ! Qu'estce que cela veut direî Que voulez-vous de tuoit Qui donc vous a dit mon nom?

— Pas tant de questions, et dépéchoas-nous, dit l'un des sbires qui étaient à ses cétés,en le prenant de nouveau par le bras.

— Holà! quelle est cette violence ï cria Renzo en retirant le bras. Hé! l'hâte! Ohé! l'hétel

281 LES FIANÇAS DE HANZONI.

— L'emmenons-nousen cliemiseî dit eticorece mSme ebirf en se tournant vers le notaire.

— Vous avez entendu? dit celui-ci & Reiizo :c'rat 1& ce que l'on va foire, ei tous ne vous levez pus de suit^, & l'instaLi même, pour venir avec nous.

— Et pourquoi donc^ demanda Renzo.

— Le pourquoi, c'est le seigueut* capitaine de justice qui TOUS l'apprendra.

— Moi t Moi, je suis un galant homme : je n'ai rien fait mui ; et je m'étonne

— Tant mieux pour tous, tant mieux pour vous ; cela fait que vous en serez quitte en 'deux mots, et que vous pourrez toub en aller à vos affaires.

— Laissez-moi y aller de suite alors, dit Renzo : moi, je n'ai rien à démâler avec la justice.

— Une bonne fois. tJnissons-en l dit un sbire.

— Faut-il l'emmener tout de bon comme il estî dit l'autre.

— Lorenzo Tramaglino ! dit le notaire.

— Comment votre seigneurie sait-elle mon nom^

— Faites votre devoir, dit le notaire aux sbires qui mirect aussitôt les mains sur Reoïo pour le tirer hors du lit.

— Hoift I ne touchez pas à la peau d'un galant homme, sans quoil... Je suis bien capable de m'habiUer tout seul.

— Alors dépfichez-vous de vous lever et de vous habiller, dit le notaire.

— Je me lève, répondit Renzo ; et il allait, en effet, rar rnassant çà et 14 ses vêtements épars sur le lit, comme des épaves sur (e rivage. Puis, tout en commençant à se les mettre, il poursuivait encore en disant : Mais je ne veux pas aller chez le capitaine de justice, mot: je n'ai que faire avec lui. Puisqu'on me fait injustement cet affront, je veux être conduit chez Ferrer. Celui-là, je le connais, je sais que c'est un galant homme, et il m'a des obligations.

— Oui, oui, mon garçon ; vous serez conduit chez Ferrer, répondit le notaire. En d'autres circonstances, il aurait ri de bon cœur d'une semblable proposition; mais ce n'était pas le moment de rire. Déjfi, en venant, il avait vu dans les rues nn certain mouvement qu'il était difflcile de définir si c'étaient les restes d'une émeute non encore comprimée, ou le prélude d'une nouvelle. Des citoyens arrivaient, dé-

IE9 ïlâNCÉB DE

lotichaientdetousles cOt^s; on s'abordait, on marchait par Ijaniles, on stationnait par groupes. Et maintenant, sans en avoir l'air ou, tout au moins, en s'efforeant de ne pas le taisser paraître, il prêtait l'oreille, et il lui semblait que le bourdonnement allaiten augmentant. Il avait donc un grand désir de se hâter ; mais il aurait auBSi désiré pouvoir emmener Renzo à l'amiable et avec son consentement; car, si Ton s'était mis en lutte avec lui, il ne pouvait pas être sûr, nne fois arrivés dans la rue, de se trouver encore trois contre un. C'est pourquoi il faisait signe de l'œil aux sbires d'avoir patieaœ et de ne pas exaspérer le jeune homme^ et, de son cAté, il tâchait de le calmer par de bonnes paroles. Ea attendant, le jeune homme, tandis qu'il s'habillait à la hâte, allait recueillant du mieui qu'il pouvait les souvenirs âmbrouillés de la veille, et se rendait bien&peu prés compte que les ordonnances et le nom et le prénom devaient être la cause de tout ce désagrément; mais comment diable cet homme pouvaît-ll connaître son nom? Et que diantre était^il donc arrivé cette nuit, pour que la justice eût repris tant d'assurance et osât venir tout droit mettre les mains sur un de ces bons enfants qui, le jour précédent, avaient tant de voix au chapitre et qui ne devaient pourtant pas être tous endormis, puisque Renzo s'apercevait, lui aussi, d'une rumeur qui allait toujours croissant dans la i'ue! En Usant ensuito le notaire au visage, il y découvrait, pour ainsi dire, entre cuir et chair, l'irrésolution que celui-ci s'efforçait en vain de dissimuler. Là-dessus, comme pour a'éclaircip sur ses conjectures et sonder le terrain, pour gagner du temps et même pour tenter un coup, il dit : Je comprends bien ce qui est cause de tout ceci : c'est l'afiaire du nom et du prénom. Hier soir j'étais vraiment un peu en goguetie : ces aubergistes ont parfois de certains vins qui sont bien traîtres; et parfois, comme je dis, on le sait du reste, lorsque le vin a passé par le canal des paroles, il veut dire, ^«i aussi, la sienne. Mais, s'il ne s'agit que de cela, maintenan ■ ie suis prêt a vous donner toute satisfaction. Et puis, au fait, vous le savez déjà, mon nom. Et qui diable a pu vous le lire?

— Très-bien, mon garçon ; c'est très-bien [ répondit le notaire d'un ton tout afbble. Je vois que vous êtes sage ; et,

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croyez-m'en, moi qui suis du métier, vous êtes plus judicieux que beaucoup d'autres. C'est là Ip meilleur moyea de s'en tirer vite et bien : avec d'aussi bonnes dispositions, en deux mots vous allez être expédié et mis en liberté. Mais moi, voyez-vous, mon garçon, j'ai les mains liées, je n'ai pas le droit de vous relâcher ici, comme je le voudrais. Allons, dépôchez-vous et venez avec nous en toute conûance; car, lorsqu'on verra qui vous êtes.... Et puis je dirai un mot.... laissez-moi faire.... Mais enân, dépôchez-vous, mon garçon.

— Ah ! vous ne pouvez pas : je comprends, dit Renzo ; et il continuait de s'habiller, repoussant du geste les gestes que faisaient les sbires chaque fois qu'ils se disposaient & lui mettre les mains dessus pour le faire se dépêcher.

— Passerons-nous par la place de la Cathédrale? demanda-t-il ensuite au notaire.

— Par où vous voudrez ; par le chemin le plus court, afin de vous laisser plus promptement en liberté, dit celui-ci, maugréant en son cœur de devoir laisser tomber cette question mystérieuse de Renzo, laquelle pouvait devenir le thème de cent interrogations. — Faut-il n'avoir pas de chance ! pensait-il. Voilà : il me tombe entre les mains un merle qui, cela est facile à voir, ne demanderait pas mieux que de chanter ; et, pour peu que l'on eût quelques instants de répit, là, extra formam, académiquement, par manière d'entretien amical, on lui ferait avouer sans corde tout ce qu'on voudrait : un homme à pouvoir conduire en prison déjà bien et dûment examiné, sans qu'il s'en fût seulement aperçu ; et un homme de cette espèce doit justement me tomber sous la main dans un moment aussi fâcheux. Eh ! il n'y a pas moyen, continuailril à penser en dressant l'oreille et en inclinant la tête en arrière : il n'y a pas moyen; la journée risque fort d'être encore plus chaude que celle d'hier. — Ce qui lui donna lieu de penser ainsi, ce ftit une rumeur extraordinaire qui se fit entendre dans la rue; et il ne put s'empêcher d'ouvrir la croisée pour jeter un coup d'œil à ce qui se passait. Il vit que c'était un rassemblement de citoyens qui, à la sommation de se débander que venait de leur faire une patrouille, avaient d'abord répondu par de gros mots et finalement se séparaient tout en murmurant. Mais ce qui sembla au notaire un indice du plus maa<-

vais angure.c'estque les soldats procédaient avec beaucoup de politesse et de douceur. 11 referma le châssis et demeura un instant perplexe s'il devait mener & Un l'entreprise, ou bien laisser Reozo sous la garde des deux sbires, et courir lui-même chez le capitaine dejustice pour lui rendre compte de son embarras. Mais, pensa-t-il aussitôt, on me dira que je sois ui poltron, wi Iflche, et que jâ devais exécuter les ordres. Noos sommes en danse, il faut danser. Maudite soit la foule ! Que le diable emporte le métier I >

Renzo était debout^ les deux sbires se tenaient, l'un & sa droite, l'autre & sa gancbe : le notaire fit signe à ces derniers de ne pas loi faire trop de violence ; puis, s'adressant & Renzo, il lui dit : Allons, mon brave garçon ; a nous, dépéchons-nouB.

Mais Renzo, lui aussi, entendait, voyait, et réfléchissait. n ét&it désormais tout habillé, à l'exception du pom'point qu'il tenait d'une main, pendant que de l'autre il fouillait dans les poches. «Eh! eh! dit-il en regardant le notaired'un air trés-signiflcatif : il y avait là de l'argent et une lettre, mon cher seigneur !

— Tout vous sera restitué ponctuellement, dit le notaire, one fois qa'anront été remplies les quelques formalités nécessaires. Allons, marchons.

— Non, non, non, dit Renzo en secouant la tête : cela ne me va pasdutont : je veux mes affaires. Je rendrai compte de mes actions, mais je veux ce qui m 'appartient.

— Je veux vous prouver que je me fle & vcua : tenez ; et faisons vite, dit le notaire en tirant de son sein et en remettant, avec nn soupir, àRenzo les objets confisqués. Celuici, en les réintégrant à leur place, murmurait entre ses dents : Dieu m'en garde! Vous hantez tellement les voleurs que vous en avez un peu appris le métier.

Les sbires ne pouvaient plus se contenir; mais le notaire les calmait du regard et. en attendant, il disait à part soi : Si tu parviens àfranchir le seuil du palais, tu me la payeras avec usure, tu me la payeras.

Pendant qae Renzo endossait son pourpoint et prenait son chapeau, le notaire Ht signe à l'un des sbires de passer devant dans l'escalier; il fit ensuite marcher derrière lui le prisonnier, puis, derrière celui-ci, l'autre compère : après

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quoi il se mit en marche à son tour. Dès qu'ils furent arrivés dans la cuisine, tandis que Renzo disait : Et ce diable d'hôte où s'est-il fourré? le notaire fait un autre signe aux deux sbires qui, s'emparant, l'un de la main droite, i^autre de la main gauche du jeune homme, lui attachent en toute hâte les poignets avec de certains engins que, par un ironique euphémisme, on nommait des manchettes (1). Celles-ci consistaient (il nous en coûte de devoir descendre à des particularités si peu dignes de la gravité historique, mais la clarté du récit l'exige), consistaient en une grosse ficelle, longue un peu plus que le tour d'un poignet ordinaire, munie, à ses extrémités, de deux morceaux de bois en forme de garrots, de chevilles droites. La petite corde entourait le poignet du patient, et les chevilles, passées entre le médius et l'annulaire de l'agent, restaient enfermées dans sa main, de telle sorte qu'en faisant exécutera celle-ci un demi-tour, il resserrait le lien à volonté ; ce qui lui donnait le moyen, non-seulement d'assurer sa capture, mais encore de torturer les récalcitrants ; et, pour rendre ce dernier moyen plus efficace, la ficelle était parsemée de nœuds.

Renzo se débat et s'écrie : Quelle est cette trahison? A un galant homme.... ! Mais le notaire, qui avait toiyours de bonnes paroles pour dorer les mauvaises pilules : Ayez patience, disait^il : ils font leur devoir. Que voulez-vous? ce sont autant dé formalités ; et nous-mêmes, nous ne pouvons pas traiter le monde selon notre cœur. Si nous devions ne pas faire ce qui nous est ordonné^ nous serions frais, nous aussi, et bien pis que vous encore. Prenez patience.

Pendant qu'il parlait, les deux agents donnèrent un tour aux manchettes. Renzo s'apaisa comme un cheval fringant qui se sent la bouche serrée par le mors ; et il s'exclama : € Patience !

— A la bonne heure, mon garçon, dit le notaire : voilà la vraie manière d'en sortir pour le mieux. Qu'est-ce que vous voulez? c'est très-désagréable, j'en conviens; mais, en vous comportant bien, en un clind'œil vous en serez quitte. Et, puisque je vois que vous êtes bien disposé, je me sens porté à vous venir en aide et je veux vous donner aussi oo

(1) Manichim,

LES FiAKCÉa DE MANZONI. 289

autre conseil dans votre intérflt. Croyez-moi, qui suis expert en ces sortes de choses : passez tout droit votre chemin, sans regarder autoui' do vous, sans vous faire remarquer ; de cette manière, personne ne fait attention & vous, personne ne s'aperçoitde rien.ot vous, voua sauvegardez votre honneur. D'ici a une heure voue et«8 en liberté : il y a tant à faire qu'ils auront hâte, eux aussi, de vous expédier : et puis je parlerai, moi Vous voils en allez alors à vos affaires, et personne ne saura que vous avez été entre les mains de la justice. Et vous, continua-i>-il ensuite, en s'adressant avec un visage sôvÈre aux deux gbires, vous prendrez garde & ne lui point faire de mal, car je le prends sous ma protection : faites votre devoir, mais rappelez-vous que c'est un honnête garçon, un jeune homme comme il faut, qni eons pea seramis en lihertéet qui doit âtre jaloux de son honneur. Que rien ne paraisse : absolument comme si vous étiez trois camarades qui vous promeniez tranquillement ensemble. Puis, d'un ton impératif et eu fronçant le sourcil, il ajouta : Vous m'avez compris? S'étant ensuite tourné vers Renzo avec un visage tout épanoui et devenu tout & coup souriant, et qui semblait vouloir dire : Oh! nous autres, nous sommes deux amis! il lui murmura de nouveau à l'oreille : Soyez raisonnable! faites comme je vous dis; ne regardez pas autour de vous ; flez-vous en qui vous porte intérêt. En routai » Et te convoi s'achemina.

Cependant, de tons ces beaux discours, Renzo n'en cmt pas un traître mot : ni que le notaire lui voulût plus de bien, à lui, qu'aux sbires ; ni qu'il prît tant à cœur sa réputation ; ni qu'il eût l'intention de lui venir en aide ; pas un mot de tout cela. Il comprit très-bien que le brave homme, craignant qu'il ne lui vînt & se présenter le long du chemin quelque occasion propice de s'échapper de leurs mains, metr iait tout«s ces belles paroles en avant pour le détourner de toute idée de guetter cette occasion et de la saisir, le cas échéant. Si bien que toutescesexhortationsn'eurent d'autre effet que de confirmer Renzo d'une manière plus nette et plus précise dans le projet qu'il avait déjà vaguement ébauché dans son esprit, k savoir, de faire justement tout le contraire.

Que l'on ne s'avise toutefois pas de conclure de là que le

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notaire fût un novice inexpert en fait de fourberie, car on se tromperait fort. C'était, au contraire, un fourbe fieffé, dit notre historien qui semble avoir été un de ses amis ; mais, en ce moLient, il se trouvait sous le coup d'une grande agitation. A tête reposée, je puis vous assurer qu'il se serait joliment moqué de celui qui, pour induire quelqu'un à faire une chose par elle-même suspecte, se serait ainsi évertué à la lui suggérer et à la lui inculquer avec tant d'insistance et avec cette pitoyable apparence de lui donner, un conseil désintéressé, un conseil d'ami. Mais c'est là une tendance générale des hommes, lorsqu'ils sont en proie à Tagitation et à l'inquiétude et qu'ils s'avisent du moyen qu'un autre pourrait employer pour les sortir d'embarras, de le lui demander avec instance et itérativementet avec toutes sortes de prétextes ; et les fourbes, lorsqu'ils sont troublés et en détresse, tombent, aussi bien que les autres, sous cette loi commune. De là vient qu'en de semblables occurrences ils font le plus souvent une si piètre figure. Ces surprenantes inventions, ces fines malices à l'aide desquelles ils ont coutume de triompher, qui sont devenues pour eux presque une seconde nature et qui, employées à propos et conduites avec le sang-froid et la présence d'esprit nécessaires, atteignent le but si adroitement et sans que personne s'en doute; et qui, même lorsque, après la réussite, elles viennent à être connues, n'en recueillent pas ipoins d'unanimes applaudissements, les pauvres hères, quand ils sont dans l'embarras, les emploient à la diable, sans ordre, sans finesse et sans grâce, tellement qu'ils deviennent un objet de risée et de pitié pour ceux qui les observent s'escrimer de la sorte et se donner tant de peine. Quant à celui qu'ils ont alors la prétention d'entortiller, bien qu'il soit moins rusé qu'eux, il parvient très-facilement à éventer tous leurs manèges, il s'éclaire à leurs artifices et les tourne contre eux-mêmes. C'est pourquoi on ne saurait jamais assez recommander aux fourbes de profession de toujours conserver leur sang-froid ou, ce qui est encore mieux, de ne jamais se trouver dans de& circonstances difficiles.

Ainsi Renzo, dès qu'ils furent dans la rue, commença à jeter les yeux de côté et d'autre, à mettre sa personne en évidence, à avancer la tète, à dresser l'oreille. Il n'y avait

toutefois pas un concours extraordinaire de inonde; et, quoique sur le visage de plus d'un passant on eût pu lire facilement un certain je ne sais quoi de séditieux, néanmoins chacun passait droit son chemin ; et, de sédition proprement dite, il n'y en avait point.

€ Soyez prudent ! soyez prudent ! lui murmurait derrière les épaules le notaire. Votre honneur, l'honneur, mon enfant ! Mais lorsque Renzo, en tendant l'oreille vers trois individus qui arrivaient avec la figure enflammée, entendit parler d'une boulangerie, de farine cachée, de justice, il conamença aussi à faire des signes des yeux et des contorsions de bouche à leur adresse, et & tousser de cette manière qui exprime tout autre chose qu'un rhume. Ceux-ci regardèrent plus attentivement le convoi et s'arrêtèrent ; d'autres, qui arrivaient, s'arrêtèrent aussi avec eux; d'autres, qui l'avaient déjà dépassé, se retournant au bruit qui oonamençait déjà à se faire, revenaient sur leurs pas et se mettaient à la queue.

— Prenez garde à vous; soyez prudent, mon enfant; ce sera tant pis pour vous, voyez-vous ; ne gâtez pas vos affaires ; l'honneur, la réputation, murmurait le notaire. Renzo faisait encore pis. Les sbires, après s'être consultés du regard et croyant bien faire (chacun est siget à se tromper), donnèrent un tour aux manchettes.

— Aïe ! aïe ! aïe ! crie le patient. A ce cri, le monde se presse alentour ; il en arrive de tous les côtés de la rue : le convoi se trouve enrayé. C'est un mauvais sujet, disait le notaire à ceux qui étaient tout près ; c'est un voleur pris sur le fait. Retirez-vous; laissez passer la justice. Mais Renzo, voyant le moment propice, voyant les sbires devenir blêmes ou tout au moins pâles : — Si je ne m'aide pas maintenant, pensart-il, tant pis pour moi. — Et, élevant aussitôt la voix : Mes amis! s'écrie-t-il, on m'emmène parce que hier j'ai crié : pain et justice. Je n'ai rien fait; je suis un honnête homme : secourez-moi; ne m'abandonnez pas, mes amis !

En réponse à ces paroles, il s'éleva dans la foule un murmure sympathique auquel succédèrent aussitôt des cris d'une sympathie plus décidée. Les sbires ordonnent d'abord, puis ils demandent, pww ils conjurent les plus rapprochés

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de se retirer et de leur laisser le passage libre ; la foule m presse, au contraire, et les serre toujours de plus pr^s. Eux, voyant que la partie n'était plus tenable, lâchent les manchettes et ne s'occupent plus d'autre chci^e que de se perdre dans la foule, pour en sortir inaperçus. Le notaire souhaitait ardemment depouvoir en faire autant; mais cela ne lui était pas facile, ft cause de sa caige noire. Le pauvre homme, la p41eur but le visage, troublé, éperdu, cherchait & se faire petit, faisait mille contorsions pour se glisser hors de ce rassemblement; mais ilne pouvait lever les yeni qu'il n'en vît plus de vingt flsês sur lui. Il étudiait tons les moyens pour paraître un étranger qui, en passant, fortuitement par là, s'était trouvé pris dans la foule, comme un fétu dans la glace ; et, se rencontrant nez h nez avec un homme qui le regardait fixement et avec une mine plus rébarbative que les autres, composant sa bouche à un sourire et affectant un air candide et niais, il lui demanda: «Qu'estce donc que ce grabuge t

— Hu ! vilaii corbeau ! répondit l'individu. Vilain coi'beau! grand corbeau !» répéta-lH)n de toutes parts. Aux cris, s'ajoutèrent les poussées et les bousculades, si bien qu'en peu de temps, partie avec ses propres jambes, partie avec les coudes d'aatrui, il réussit à obtenir ce qui lui tenait le pins au cœur en ce monient, de se tirer de cette cohue,

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