CHAPITRE XVI
* Sauveï-vous, mon ami ; sauvez-vous : Toiei nn CouTent, voilà une église; par ici! paria!»erie-t-oii à Renzode toutes parts. Pour ce qui est de se sauver, pensez si le conseil lui était nécesssdre. Des le premier moment où, comme un éclair, avait brillé dans son esprit l'espérance de s'échapper des griffes qui l'être ign aient, il avait commencé ft faire ses calculs, et avait résolu, si le coup lui réussissait, de marclier sans s'arrêter jusqu'à ce qu'il fût hors, non-seulement de la ville, mais du duché. — Car, avait-il peàsô, de quelque manière qu'ils soient parvenus à le savoir, mon nom se trouve maintenant couché sur leurs affreux registres ; et, avec mon nom et mon prénom, ils peuvent venir me prendre quand bon leur semhte. — Et pour ce qui est d'un asile, il ne s'y serait arrétôqu'à la dernière extrémité. — Car, si je puis être oiseau des hois, avait-il aussi pensé, je ne veux pas me faire oiseau de cage. — Il s'était donc proposé, comme terme de sa course et comme refuge, ce pays, dans le territoire de Bergame, où était établi ce sien cousin Bortolo qui, s'ilvous en souvient, l'avait à plusieurs reprises engagé à aller, lui aussi, s'y fixer. Mais le point difficile, c'était de trouver la route. Laissé dans un quartier inconnu d'une ville, on peut le dire, inconnue pour lui, Renzo ne savait même pas par quelle porte il fallait sortir pour aller à Bergame ; et, quand bien même il l'aurait sa, il n'aurait pas
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8u ensuite se rendre & cette porte. Il eut on instant la pensôe de demander son chemin à ses libérateurs; mais comme, dans le court espace de temps qu'il avait eu pour méditer sur ses propres affaires, d'étranges pensées lui étaient venues k Tesprit sur le compte de ce certain fourbisseur si obligeant, père de quatre enfants, cela flt qu'il ne voulut pas, pour le coup, divulguer ses desseins devant une nombreuse réunion où il aurait pu se rencontrer un autre individu de la môme trempe; et il se décida aussitôt à s'éloigner en toute hâte de ce lieu, en se réservant de demander plus tard son chemin daiis on autre quartier où personne ne saurait qui il était, ni pourquoi il le demandait. Il dit à ses libérateurs : Merci, merci, mes amis : que Dieu vous bénisse! et, sortant de la foule qui s'ouvrit aussitôt pour le laisser passer, il prit ses jambes à son cou et.... courez après. Il enâla un petit passage, puis une ruelle, puis une autre, et il galopa assez longtemps sans savoir où il allait. Lorsqu'il lui sembla s'être suffisamment éloigné, il ralentît le pas« pour ne pas donner de soupçons, et commença à regarder autour de lui pour choisir l'homme & qui il ferait sa demande, une figure qui lui inspirât confiance. Mais, là aussi, la chose présentait ses difficultés. La demande, par ellemême, était suspecte ; d'autre part, le temps pressait : les sbires, à, peine dégagés de ce petit impédiment, devaient, sans aucun doute, s'être mis à la recherche de leur fugitif : le bruit de cette fuite pouvait être arrivé jusque là ; et, sous le coup de cette anxiété, Renzo dut peut-être faire dix jugements physiognomoniques avant de trouver la figure qui lui parût remplir les conditions nécessaires. Cet homme rondelet qui était là debout sur le seuil de sa boutique, les jambes écartées, les mains derrière le dos, la bedaine en avant, le nez en l'air, au triple menton, et qui, par délassement, allait alternativement soulevant sur la pointe des pieds et laissant retomber sur ses talons sa masse ondulante, avait tout l'air d'un bavard curieux qui, au lieu de réponses, l'aurait probablement accablé de questions. Cet autre qui s'en venait lentement, les yeux fixes et la bouche béante, loin de pouvoir vite et bien enseigner son chenain à quelqu'un, avait plutôt l'air de connaître à peine le sien. Ce jeune garçon qui, à vrai dire, paraissait assez éveillé;
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paraissait être aussi plus espiègle encore; et il y avait tout à croire qu'il se serait fait un malin plaisir de faire aller un pauvre villageois du côté opposé à celui qu'il demandait. Tant il est vrai que, lorsqu'un homme est dans rembarras, presque chaque chose devient pour lui un embarras nouveau l Ayant finalement aperçu un individu qui s'avançait en toute hâte, il pensa que celui-ci, ayant probablement quelque affaire pressante, lui répondrait promptement et en peu de mots pour se débarrasser de lui ; et, l'ayant entendu qui parlait tout seul, il jugea que ce' devait être un homme sincère. Il s'en approcha et lui dit : < S'il vous plaît, votre seigneurie, de quel côté sort-on pour aller à Bergame?
— Pour aller & Bergame? Par la porte Orientale.
— Merci bien, mon brave seigneur ; et pour aller à la porte Orientale?
— Prenez cette rue à main gauche ; vous déboucherez sur la place de la Cathédrale, puis....
— Cela me suffit ; je vous remercie beaucoup : je sais le peste. Que Dieu vous le rende ! > Et il courut tout droit du côté qui lui était indiqué. L'individu le suivit un instant des yeux ; et, rapprochant dans sa tête ce qu'avait d'insolite sa démarche de la demande du jeune homme, il dit à, part soi : Ou il a fait quelque mauvais coup, ou c'est k lui qu'oi ▼eut le faire.
Renzo arrive à la place de la Cathédrale ; il la traverse, passe à côté d'un monceau de cendres et de charbons éteints, et reconnaît les restes de ce feu de joie auquel il avait assisté le jour précédent ; il longe les marches de l'église, revoit la boulangerie délie grucce k moitié démolie, gardée par des soldats, et psisse outre : allant toujours et en suivant le chemin par lequel il était venu déjà avec la foule, il arrive devant le couvent des capucins, jette tin coup d'œil k cette petite place et k la porte de l'église, et se dit à lui-môme en soupirant : Il m'avait pourtant donné un bon conseil ce moine d'hier, en me disant de rester dans l'église à attendre et à faire un peu de bien.
S'étant arrêté là un instant à regarder fixement vers la porte Orientale par où il devait sortir et ayant, ainsi de loûiy aperçu beaucoup de monde qui en gardait les abords ;
ayant, d'autre part, rimagination passablement surexcitée (il faut Texcuser ; il y avait bien de quoi), il éprouva une certaine répugnance à en tenter le passage. Il se trouvait avoir là, pour ainsi dire, sous la main un lieu d'asile et où, avec cette lettre, il serait bien recommandé : il eut une forte tent9*tion d'y entrer. Mais aussitôt, ayant repris courage, il se dit : — Oiseau des bois tant que je pourrai. Qui me connaît ici? Quand le diable y serait, les sbires ne se seront pas mis en quatre pour aller m'attendre à toutes les portes. — Il regarda derrière lui pour voir si, par hasard, ils ne venaient pas de ce côté : il ne vit ni les sbires ni personne qui parût prendre garde à lui. Il se remit en marche, ralentit ces bienheureuses jambes qui voulaient pourtant toujours courir tandis qu'il convenait seulement de marcher; et doucement, doucement, en sifflotant, il arriva à la porte. Il y avait précisément sur le seuil une bande de gabelous et, pour renfort, une compagnie de miquelets espagnols ; mais toute leur attention était tournée vers le dehors, pour ne pas laisser entrer de ces vagabonds qui, à la première nouvelle d'une émeute, s'empressent d'accourir comme les corbeaux sur le champ où a été livrée une bataille; si bien que Renzo, d'un air ingénu, les yeux baissés, et avec une allure tenant un peu du voyageur et un peu du promeneur, franchit le seuil sans que personne lui dît mot; mais^ aa dedans de lui, son cœur battait à tout rompre. Voyant à sa droite un petit sentier, il s'y engagea afin d'éviter la grande route; et il marcha un bon bout de temps avant de seulement songer à regarder derrière lui.
Il marche, il marche toujours ; il rencontre des hameaux, et il passe son chemin sans en demander le nom. Il est sûr de s'éloigner de Milan ; il espère aller vers Bergame : cela lui suffit pour le moment. De temps en temps il se retournait, et parfois il allait aussi regardant et frottant tantôt l'un, tantôt l'autre de ses poignets encore un peu endoloris et marqués tout autour d'une raie rouge : l'empreinte de la corde. Ses pensées étaient, comme chacun peut se le figurer, un tohu-bohu de repentirs, de regrets, d'inquiétudes, de chagrins, de tendresses ; c'était un travail, une recherche pénible pour se rappeler les choses qu'il avait dites et faites le soir précédent pour pénétrer la partie seciète de son his-
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toire, et surtout la manière dont on avait pu découvrir son nom. Ses soupçons se portaient natnreilement sur le foui'blsseur, àijuî il se souvenait bien de l'avoir débité tout au long; et, ea repassant dans son esprit le moyen à l'aide duquel cet homme le lui avait si subtilement soutiré do la bouche, et -puis l'ensemble do ses manières, et puis touto.s ses offres de service qui aboutissaient toujours à Touloir savoir quelque chose anr son compte, le soupçon devenait presque une certitude; si ce n'est qu'il lui revenait aussi, comme une lueur, comme une vague réminiscence, d'avoir, aprâs le départ du fourbisseur, continué assez longtemps de babiller; mais avec qui? le devine qni peut; et sur qnoiî il avait beau interroger sa mémoire, elle ne savait pas le lai dire ; elle ne savait lui dire qu'une seule chose, c'est que dans ce moment-là elle s'était trouvée absente du logis. L© pauvre diable se perdait dans toutes ces recherches ; il était comme un homoie qui a souscrit beaucoup de blancseings et les a confiés k quelqu'un qu'il tenait pour sûr et pour honnête; et qui, venant ensuite & découvrir que ce quelqu'un est un fripon, voudrait connaître l'état de ses a.flaire8; mais quoi connaître? c'est un chaos. Une autre étude également pénible était celle de fonder sur l'avenir quelque projet qui nefûtpas en l'air ou fort triste.
Mais bientôt, de toutes ces études, la plus scabreuse fut celle de tronvep son chemin. Après avoir assez longtemps marché, pour ainsi dire, & l'aventure, il sentit la nécessité de prendre langue. Il éprouvait bien une certaine répugnance a mettre en avant ce mot: Bergame; comme si ce mot avait eu en lui-même je ne sais quoi de suspect, de choquant; il n'était pourtant pas possible de s'en dispensée. Il résolut, ainsi qu'il l'avait fait à Milan, de demander sa route au premier passant dont la figure lui serait sympathique ; et c'est ce qu'il fit.
« Vous n'êtes pas sur la voie, lui répondit celui-ci; et, après y avoir un moment réfléchi, partie en paroles, partie par gestes, il lui indiqua le chemin qu'il devait tenir pour se remettre sur la grande route. Renzo le remercia du renseignement, fit semblant de s'y conformer en tout, alla effectivement du côté qui lui avait été indiqué, avec l'iatention, cela est vrai, de s'approi-ber de cette bien-
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heureuse grande route, de ne la point perdre de vue, de cheminer, autant que possible, parallèlement à elle, mais sans y mettre le pied. Le plan était plus facile à conceToir qu'à exécuter. La conclusion est qu'en allant ainsi de droite à gauche, en zigzag, un peu en suivant les indications qu'il obtenait en route, un peu en les corrigeant selon ses lumières et en les adaptant à ses vues, un peu en se laissant guider par les chemins où il se trouvait engagé, notre fugitif avait déjà fait peut-être douze milles qu'il ne s'était pas éloigné de Milan de plus de six : qua,nt à Bergame, c'était une grande chance s'il ne s'en était pas éloigné. Il commença à comprendre que, de cette manière, iln'en viendrait jamais à bout; et il songea à trouver quelque autre expédient. Celui qui se présenta à son esprit, ce fut d'avoir le nom de quelque pays voisin de la frontière et où Ton pourrait se rendre par des chemins vicinaux; et, en s'informant de. ce pays, pouvoir obtenir une indication sûre, sans semer sur son passage cette demande de Bergame qui lui semblait si fortement sentir la fuite, l'évasion, le criminel.
Tandis qu'il médite le moyen de recueillir tous ces renseignements sans inspirer de soupçons, il voit un rameau vert suspendu au-dessus de la porte d'une chaumière isolée en dehors d'un village. Depuis déjà quelque temps il sentait croître en lui le besoin de réparer ses forces ; il pensa que là serait le lieu où il pourrait se renseigner et se restaurer tout à la fois; et il entra. Il n'y avait qu'une vieille femme, la quenpuille au côté et le fuseau à la main. Il demanda à manger un morceau; elle lui offrit un peu de stracchino (1) et du bon vin : il accepta le fromage, mais il refusp. le vin (il l'avait pris en aversion à cause du vilain tour qu'il lui avait joué le jour précédent), et il s'assit en priant la bonne femme de se hâter. Celle-ci en un clin d'œil eut apprêté la table ; et elle commença aussitôt à assaillir son voyageur de questions et sur sa condition, et sur les grands événements de Milan, dont le bruit était arrivé jusque-là. Renzo non-seulement sut louvoyer et éluder les questions avec beaucoup d'adresse ; mais, tirant profit de la difficulté elle-
(1) Espèce particulière de £i:oiuage, généralement trèB-estimée dans le Milanais»
môme, il Ût aarvh- à ses tins la curiosité de la Tieille qnl lui demandait où il allait.
< Jo dois :iller dans plusieurs endroit8,<répondit-il; et, s'il me teste unpeu de temps, jQ voudrais aussi faire une pointa jasqu'à ce viLlage, plutôt ce bourg, sur laroute de Bergame, près de la frontière, pourtant sur le territoire de Milan... Comment donc se nomme-t-il?.,.. — Il y en aura bien quelqu'un, — se disait-il, en attendant, à lui-môme.
— C'est Gorgonzola que vous voulez dire, dit la vieille.
— Précisément, Gorgonzola 1 répéta Renzo, comme pour mieux en graver le nom dans sa mémoire. Est-<» bien loin d'ici? reprit-il ensuite.
— Je ne sais pas bien ; il y a peut-être dix, peutrôtre douze milles. Si quelqu'un de mes enfants était là, il saurait vous le dire.
— Et pensez-vous que l'on puisse y aller par ces beaux sentiers, sans prendre la grande route où il y a une poussière, une poussière ! 11 y a tant de jours qu'il n'a plu !
— Je me figure que oui ■ en tout cas, vous pourrez le demander au premier village que vous rencontrerez en suivant à main droite. Et elle le lui nomma.
— Tr£s-bien,>ditReiizo;etilEeteva, prit dans sa main un morceau de pain qui lui était resté de ce maigre banquet, an pain bien diffârent de celui qu'il avait trouvé la veille au pied de lacroix do San JHonigi, paya l'écot, sortit et prit le chemin à droite. Et, pour no pas allonger le récit plus que de raison, avec le nom de Gorgonzola & la bouche, de village on village, il chemina tant qu'il y arriva une heure environ avant le coucher du soleil.
Déj&. tout en allant, il avait projeté de faire là une autre pause, et d'y prendre un repas un peu plus substantiel. Le corps aurait bien aussi agréé un petit brin de lit ; mais Renzo l'aurait plutôt laissé tomber d'épuisement sur la route, qne de lui accorder cette satisfaction. Son dessein était da s'informer dans quelque hôtellerie de la distance de l'Adda, de se procurer adroitement l'indication de quelque chemin de traverse qui pourrait y conduire et de se remettre en route dans cette direction aussitôt après le repas. Né et élevé k la seconde source, pour ainsi dire, de l'Adda, il avait plus d'une fois entendu dire qu'à un certain point
et dorant on certain trajet, ce fleuve marquait la limite entre Tétat Milanais et l'état Vénitien. Quel était ce point, quel était ce trajet, il n'en avait pas une idée bien précise ; mais, pour le moment, la principale affaire, c'était de pouvoir gagner la rive opposée. S'il n'y parvenait pas ce joarlà, il était décidé à cheminer aussi longtemps que la nuit et ses forces le lui permettraient, et d'attendre ensuite l'aube du lendemain dans un champ, dans uneiande, où il plairait à Dieu, pourvu que ce ne fût pas dans une hôtellerie.
Après avoir fait quelques pas dans Gorgonzola, il avisa une enseigne. 11 entra et demanda h l'hôte, qui vint à sa rencontre, de lui servir de quoi manger un morceau et un demi-setier de vin : quelques milles de plus et le temps avaient fait passer cette horreur si profonde, si exagérée que le vin lui avait un moment inspirée. Je vous prie de faire vite, ajoutart-il, parce que j'ai besoin de me remettre aussitôt en route. Et il ajouta cela, non-seulement parce que c'était la vérité, mais aussi de crainte que l'hôtelier, s' imaginant qu'il voulût coucher là, ne lui tombât sur le dos avec la demande de son nom, de son prénom, du lieu de sa provenance, de l'affaire qui l'amenait.... Au diable!
L'hôte répondit à Renzo qu'il allait être servi à la minute; et celui-ci s'assit au bout de la table, tout près de la porte, la place des timides. 11 se trouvait dans la salle quelques oisifs de l'endroit, qui, après avqir disputé, discuté, glosé sur les grandes nouvelles de Milao du jour précédent, mouraient d'envie de savoir comment les choses s'étaient passées en ce jour ; d'autant plus que ces premières nouvelles étaient plutôt de nature k exciter la curiosité qu'à la satisfaire : une insurrection ni réprimée, ni victorieuse, suspendue par la nuit plutôt que terminée; une chose tronquée, la fin d'un acte, plutôt que la fin d'un drame. L'un d'eux se détacha ^du groupe, s'approcha du nouveau venu et lui demanda s'il arrivait de Milan.
« Moi! dit Renzo, pris au dépourvu, pour prendre le temps de répondre.
— Vous, si la demande n'est pas trop indiscrète. >
Renzo, secouant la tête, serrant les lèvres et en faisant
bortir un son inarticulé, dit : « Milan, d'après le peu que
j'en entends dire de tous côtés ne doit guère être un
pays où il fasse bon aller pour le moment, hormis le cas d'une grande nécessité.
— Le tapage continue donc encore aujourd'lmi? demanda le curieux avec plus d'instance.
— Il faudrait y être pour le savoir, dit Renzo. i
— Mais TOUS ne venez donc pas de Milan?
— Je viens de Liscate, répondit carrément notre jeune homme qui, pendant ce temps, avait médité sa réponse. Il en venait, en effet, rigonreusement parlant, car il y avait passé ; et il en avait appris le nom, ft un certain point de sa route, par un voyageur qui lui avait indiqué ce pays comme étant le premier qu'il devait trav*ser pour arriver ft Gorgonzola.
— Ah ! dit l'individu ; comme s'il avait voulu dire ; vous auriez mieux fait de venir de Milan ; mais patience. Et à Liscate, {youtart-il, ne savait-on rien de Milan?
— Il se pourrait très-bien que quelqu'un en sût quelque chose, répondit notre montagnard ; mais moi je n'y ai rien entâDdu dire. Et il prononça ces derniers mots sur ce ton particulier qui semble vouloirdire ; j'ai fini. Le curieux retourna vers ses amis; et un Instant après l'hûte vint servir.
— Combien y Srt-jl d'ici à l'Adda? lui demanda Renzo à demi-voix, en faisant l'indifférent et en affectant un air distrait que nous lui avons d^j^ vu prendre en d'autres circonstances.
— A TAdda? poQT passer? dit l'héte.
— C'estrft-dire oui & l'Adda.
— Voulez-vous passer par le pont de Cassano ou par le bac de Canonica?
— N'importe où.... Je demande cela par pure curiosité.
— Eh! moi, je dis cela parce que ce sont Ik les endroits par où passent les honnêtes gens, ceux qui peuvent rendre bon compte de leurs actions.
— C'est bien : et combien y art-il?
— 11 faut compter qu'aussi bien 'à l'un qu'a l'autre enr droit, un peu plus, un peu moins, il peut y avoir, d'ici, environ six milles.
— Six milles! Je ne savais pas, dit Renzo, Cependant, roprit-il ensuite d'un air encore plus affecté d'inditféi'euce, liouEsé jusqu'à l'exagération : Cependant, si l'on avait ba-
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soin de prendre un chemin plus court, il y aura bien d'autres points pour passer?
— Oh 1 certainement, il y en a, répondit Fhôte en lui plantant dans le visage deux yeux, pleins d'une curiosité maligne. Cela suffit pour faire mourir sur les lèvres de notre jeune homme les autres questions qu'il se disposait à fa.ire. Il attira le plat devant lui; et, regardant le demi-setier que rhôte avait aussi posé sur la table, il dit : Le vin est naturel?
— Comme Tor, répondit Thôtelier. Demandez plutôt à tous les gens du pays et des environs, qui s'y connaissent d'ailleurs vous en jugerez. Et, ce disant, il retourna vers ses habitués.
— Que le diable emporte tous les hôteliers l s'exclama Renzo en son cœur; plus j'en vois, et pires je les trouve! Malgré tout, il se mit à manger d'un bon appétit, prêtant en môme temps, sans en faire semblant, Toreille, dans le but de découvrir du terrain, de connaître l'opinion des gens de ce pays sur le grand événement auquel il avait pris une part si importante, et d'observer surtout si, parmi ces discoureurs, il ne se trouverait pas quelque galant homme ft qui un pauvre garçon pût se hasarder à demander sa route, sans crainte d'être mis au pied du mur et forcé de raconter ses affaires.
€ C'est égal, disait l'un : il semble vraiment que cette fois-ci les Milanais n'ont pas badiné. Enfin! demain, au plus tard, on en saura quelque chose.
— Je regrette de n'être pas allé à Milan ce matin, disait un autre.
— Si tu y vas demain, j'y vais aussi, dit un troisième puis un autre, puis un autre encore.
— Ce que je voudrais bien, par exemple, reprit le premier, ce serait de savoir si ces beaux seigneurs de Milan songeront un peu aux pauvres diables du dehors ; ou bien s'ils ne feront faire de bonnes lois que pour eux seuls. Car vous savez, n'est-ce pas, comment ils sont? Citadins orgueilleux et égoïstes : tout pour eux ; quant aux villageois, bah ! oa dirait que ce ne sont pas des chrétiens.
— Nous avons une bouche aussi, nous ; et pas seulement pour manger, mais pour dire notre raison, dit un autre sur
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un ton d'autant plus modeat«, que la proposition était plus
audacieuse .- et une fois que l'affaire sera bien ea train
Mais il ne jugea pas à propos d'achsTer la phrase.
— Ce D'est pas seulement à Milan qu'il 7 a du grain de y caché, > commençait à dire un autre d'un air malin et mystérieux, quand on entend tont à coup le trot d'un cheval qui s'approche. Ils se précipitent tous vers ta porte; et, ayant aussitôt reconnu l'homme qui arrive, ils se portent tous ks& rencontre. C'était un marchand de Milan, qui, allant plusieurs fois par an fk Bergamepour affaires de son commerce, avait coutume de passer la nuit dans 'cette auberge ; et, comme il y trouvait presque toujours la même compagnie,
il avait lié connaissance avec chacun d'eux. Ou se presse aatour de lui; qui prend la bride, qui l'étrier. «Soyeis le bienvenu.
— Soyez les bien trouvés.
— Avez-vous fait bon voyage?
— Excellent : et vous autres, comment allez-vouB t
— Bien, trés-blen. Quelles nouvelles de. Milan?
— Ah ! voil& les quêteurs de nouvelles ! dit le marchand en descendant à terre et laissant le cheval aux mains d'un garçon. Et puis, an surplus, oontinua-t-il en entrant par la petite porte suivi de tous les autres, à cette heure, vous savez les nouvelles probablement mieux que moi.
— Envérité, nousne savons rien, dirent plusieurs d'entre eax en se mettant la main sur le cœur.
— Pas possible? dit le marchand. Alors vous allez en entendre de belles... ou, pour mieux dire, de laides! Héll'hAte! mon lit habituel n'est pas occupé? C'est bien. Un verre de Tin et mon morceau d'habitude; laites vite, parce que je veux me coucher de bonne heure et partir demain de trèsgrand matin pour arriver & Bergame à l'heure du dîner. Et vous autres, poursuivit-il en s'asseyant & la table, à l'extrémité opposée à celle où Renzo se tenait silencieux et attentif, vous autres, vous ne savez donc rien de toutes ces diableries d'hier?
— Oh 1 d'bier, nous en avons entendu parler.
— Vous voyez donc bien, reprit le marchand, que vous les savez, les nouvelles. Je me disais bien aussi qu'étant là, toujours de faction, pour interroger les passants...
— Mais aujourd'hui? Comment cela s'est-il passé, aujourd'hui?
— Ah! aigourd'hui? Vous ne savez rien d'aujourd'hui?
— Rien du tout : il n'est passé personne.
— Alors laissez-moi me mouiller les lèvres, et puis je vous dirai les affaires d'aigourd'hui. Vous allez en entendre. »
Il remplit le verre jusqu'au bord, le prit de la main droite, puis des deux premiers doigts de l'autre main il releva ses moustaches, de la paume il aplatit sa barbiche, il but et il reprit : c Aujourdliui, mes chers amis, peu s'enest fallu que la journée ne fût aussi rude que celle d'hier, et pire encore. Et c'est à peine si je puis croire que je suis ici à vous en entretenir; car j'avais déjà mis de côté toute idée de voyage pour rester à garder ma pauvre boutique.
— Qu'y avait-il donc? dit l'un des auditeurs.
— Ce qu'il y avait? Vous allez le voir. Et, découpant le mets qu'on venait de lui servir et se mettant ensuite à manger, il continua son récita Les assistants, debout k droite et à gauche de la table, se tenaient bouche béante à l'écouter. Renzo,de sa place, sans faire semblant d'y prêter attention, écoutait peut-être mieux qu'aucun autre en mâchant tont doucement, tout doucement ses dernières bouchées.
— Ce matin donc, ces bandits qui avaient fait hier cet horrible tapage, se sont trouvés aux postes convenus (il y avait, bien entendu, des intelligences entre eux ; toutes choses préparées d'avance) ; ils se sont tous mis ensemble et ont recommencé cette belle histoire de se promener de rue en rue en criant pour amasser du peuple. Vous savez qu'il en est de /cela comme quand on balaye la maison, avec votre respect : plus on avance, plus le tas d'ordures grossit. Quand il leur a semblé être en nombre suffisant, ils se sont acheminés vers la maison du seigneur vicaire de la Provision ; comme si ce n'était pas assez des infamies qu'on lui a faites hier, à un si brave seigneur ! Oh ! les scélérats ! Et les horreurs qu'ils disaient contre lui! Tous mensonges; car le seigneur vicaire est un homme de bien, un homme ponctuel; et je puis en parler savamment, moi qui l'approche de très-près et qui le fournis de draps pour les livrées de ses domestiques. Ils se sont donc acheminés vers cette maison. Il fallait voir cette canaille, ces visages ! Figurez-vous qu^ils
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8ont passés devant ma boutique! Des visagea!... Les Juifs de la Fia Crucis ne sont rien auprès. Et les abominations qui sortaient de ces bouches ! De quoi se boucher les oreilles ; si ce n'est qu'il y avait h se- bien donner de garde de de pas se foire remarquer. Ils y allaient donc avec la ferme intentiondela mettre & sac; mais.... Et, à ce moment, ayant levé et étendu la main gauche, il appliqua l'estrémité du pouce sur te bout de son nez.
— Mais? dirent presque tons les assistants.
— Mais, continua le marchand, ils ont trouva la rue barricadée avec des poutres et avec des chariots ; et, derrière la barricade, une belle rangée de mi quelets avec leurs arquebuses ajustées, leurs moustaches sur les crosses. Lorsqu'ils ont vu cette cérémonie Qu'auriea-vous feit, voua autres î
— Rebrousser chemin.
— Assurément; et c'est ce qu'ils ont foit. Mais voyez un peu si ce n'était pas vraiment le démon qui les poussait 1 Les voil& sur le Cordusio; ils voient cette boulangerie qu'ils avaient d^ft voulu saccager hier : et que faisait-on, dans cette boutique? on distribuait le pain à ceux qui venaient en acheter. Il y avait des chevaliers, et la fleur des chevaliers, pour veiller à ce que teut se passât en bon ordre; et ces brigands (ils avaient te diable au corps, vous dis-je ; et puis il yen avait aussi qui leur soniBaient ans oreilles), ces brigands se précipitent là-dedans comme des forcenés. Qui pille à droite, qui pille à gauche; en un clin d'œil, chevaliers, boulangers, acheteurs, pains, comptoir, bancs, huches, caisses, sacs, blutoirs, son, fcirine, pâte, tout est sens dessus
— Et les miqnelets?
— Les miqnelets avaient la maison du vicaire  garder : OB ne peut pas chanter et porter la croix. Et puis tout cela s'est fait en un clin d'œil, vous dis-je. Prend qui veut, prond qui peut; tout ce qu'il y avait de bona été emporté. Ensuite. voilà que derechef on met sur te tapis ce bel amusement d'hier, de traîner le reste sur la place et d'en faire un feu de joie i Et déjà tes misérables commençaient à traîner dehors, qui une chose, qui une autre; quand l'un d'entre
eux, encore plus coquin que tous ces coquins ensemble
Devinez on peu la belle proposition qu'il met en avant?
— Quoi donc?
— Quoi? de faire un tas de tout cela dans la boutique et de mettre, du môme coup, le feu au tas et & La maison. Aussitôt dit, aussitôt fait
— Ils y ont mis le feu?
— Attendez. Un brave homme du voisinage a eu une ins piration du ciel. Il monte en courant dans les appartements, il cherche un crucifix, il le trouve, il le suspend au cintre d'une fenêtre, il prend au chevet d'un lit deux cierges bénits, il les allume et les place sur le rebord de la croisée, à droite et ft gauche du crucifix. Le monde regarde en haut. Dans un Milan, il faut le dire, il y a encore un peu de crainte de Dieu. Tous sont rentrés en eux-mômes : le plus grand nombre, veux-je dire. Il y avait bien des enragés qui, pour voler, auraient mis le feu môme au paradis ; mais, voyant que la foule «n'était pas de leur avis, ils ont dû rengainer leurs desseins et se tenir cois. Devinez maintenant qui est survenu ! Tous les Monsignori de la cathédrale, en procession, la croix levée, en habits pontificaux ; et monseigneur Tarchiprôtre a commencé à prêcher d'un côté et monseigneur le pénitencier de l'autre, et puis d'autres par-ci par-là. € Mais, braves gens; mais que voulez-vous faire? mais est-ce là l'exemple que vous donnez à vos enfants^ mais retournezvous-en chez vous; mais vous l'aurez, le pain à bon marché; mais allez voir, la taxe est affichée à tous les coins de rue.»
— Est-ce que c'était vrai?
— Comment! si c'était vrai? Voulez-vous que les Monsignori de la cathédrale viennent en grande cape pour conter des fariboles?
— Et qu'a fait le peuple?
— • Peu à peu la foule s'est dispersée; on a couru à tous les coins ; et, pour qui savait lire, la taxe s'y trouvait bel et bien. Dites un peu? Pour un sou, un pain de huit onces 1
— Quelle cocagne !
— Cocagne, en effet, pourvu qi^'elle dure. Savez-vous combien il y a eu de farine gaspillée entre hier et ce matin ? De quoi nourrir tout le duché pendant deux mois.
— Et n'a-t-on fait aucune bonne loi pour nous autres du dehors?
— Ce qu'on a fait pour Milan est entièrement aux frais
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âe la Ville. Je ne sais que vous dire : pour vous antres, lien sera ce que Dieu voudra. En attendant, le tumulte est fini; tar je ne vous ai pas tout dit ; luaintenant vient le bouquet.
— Qu'y a-tril encore 1
— Il y a que (je ne pourraispas vous dire si c'est hier oa ce matin) la police amis la main sur plusieurs des chefs; et l'on a su aussitôt que qnatre seront pendus. Apeinecebruit a-tril commencé & se répandre, que chacun a regagné son logis par te chemin le plus court pour ne pas s'exposer ft devenir le cinquième. Aussi Milan, lorsque j'en suis sorti, ressemblait à un couvent de moines.
— Et croyez- vous vraiment qu'on les pendrai
— Sans aucun doute ; et ce ne sera pas long, répondit le marchand.
— Et que pensez-vous que fera le pfflipleT demanda celui qui avait fïût l'autre question.
— Le peuple? Le peuple ira voir, dit le marchand. Ils avaient tant envie devoir moniir un chrétien en plein vent, qu'ils voulaient, les brigands, assassiner le seigneur vicaire de la Provision. Ils aui'ont en échange quatre coquins, servis avec toutes les formalité, accompagnés par des capucins et par les A^res de la Bonne-Mort (1) : et des gens, ma foi, qui Tout bien mérité. C'est une providence, voyez-vous ; c'était chose nécessaire. Ils commençaient d^à & prendre l'habitude d'entrer dans les boutiques, et de se servir sans mettre la main à la bourse : si on les avait laissés &ire, après le pain, serait venu le tour du vin; et ainsi de suite. Figurea- Tous si ces gens-l& auraient jamais voulu, de leur propre mouvement, laisser tomber une habitude si commode ! Et je puis vous assurer que, pour un honnête homme qu= tient boutique, c'était une pensée fort peu réjouissante.
— Je le crois bien, dit un des assistants. Je lu crois bien, répétèrent les autres en chœur.
(1) La coDfférie de la Borme-Mort existe dans la plupart dca grandes villea d'Italie, Elle eat, en gÉnéral, composée deB personnel les plus notables de la ville et a pour misalon d'assister et d'ensevelir les suppliciés, de porter secours ar.i blessés, etc. Cette conbëiie existe, BOQS le mSme nom et avec !38iiiS[neE.ittiibutiona,aa(i( io midi de la France. Note du tradudear.
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— Et, continua le marchand en s' essuyant la hsxbe avec la nappe, c'était une trame ourdie de longue main; car il y avait un complot, savez- vous?
— Il y avait un complot?
— Il y avait un complot. Toutes cabales montées par les Navarrois, par ce cardinal là-bas, de France, vous savez, qui a un si drôle de nom, on dirait d'un nom à, moitié turc, et qui chaque jour en imagine une nouvelle pour tâcher de faire échec à la couronne d'Espagne. Mais c'est surtout à Milan qu'il vise à lui jouer quelque mauvais tour, parce qu'il sait bien, le fourbe, que c'est dans Milan que gît la force du roi.
— Parbleu !
— Voulez-vous en avoir la preuve? Ceux qui ont fait le plus de tapage, c'étaient des étrangers : il rôdait par les rues de Milan des figures qu'on n'y avait jamais vues. J'oublais môme de vous raconter un fait qui m'a été donné pour certain. La police en avait attrapé un dans une auberge....»
Renzo, qui ne perdait pas un mot de ce discours, en entendant toucher cette corde, fut saisi d'un frisson et tressaillit avant d'avoir eu le temps de songer à se contenir. Personne, toutefois, ne s'en aperçut; et l'orateur, sans interrompre un seul instant le fil de son récit, avait poursuivi :
« On ne sait pas bien encore de quel côté cet individu était venu, ni par qui il avait été envoyé, ni quelle espèce d'homme ce pouvait ôtre ; mais, pour sûr» c'était un des chefs. Déjà hier, au fort du bacchanal, il avait fait le diable; puis, non content de cela, il s'était mis à' pérorer et à proposer un rien, une petite bagatelle : de tuer tous les riches. Misérable I qui donc ferait vivre le pauvre monde une fois que tous les riches seraient tués? La police, qui le surveillait de près, lui a mis la main dessus ; on l'a trouvé nanti d'un gros paquets de lettres ; et on le menait en prison ; mais quoi? Ses acolytes, qui faisaient le guet autour de l'hôtellerie, sont arrivés en force et l'ont délivré, le coquin !
— Et qu'est-il devenu?
— On l'ignore. Il se sera sauvé, ou il se sera caché dans Milan. Ce sont des gens qui n'ont ni feu ni lieu, et qui trouvent à se loger et à se cacher partout : du moins, taat
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que le diable peutetveut les aider : ila donnent ensoite dans le panneau quaod ils 7 pensent le moins; car, une fois que la poire est mûre, il fiiut bien qu'elle tombe. Pour le moment, on sait de source certaine que les lettres sont restées aux mains de la justice, et que la cabale j est décrite tout au long ; et l'on dit même qu'il 7 aura beaucoup de monde de compromis. Tant pis pour ehx. N'ont-ils pas jeté la moitié de Milan sens dessus dessous? et n'anraientr-ils pas voulu faire pis encore? On dit que les boulangers sontdes coquins: je le sais, parbleu bien, moi aussi ; mais il &ut les pendre judiciairement. Ilyadu grain de caché : qui nelesaitîMaie c'est à ceux qui commandent d'avoir de bons limiers qui en sachent flairer le gîte, et d'aller le déterrer, et de faire danser un braule en l'air aux accapareurs en compagnie des boulangers. Et, si ceux qui commandent ne font rien, c'est à la Ville de réclamer ; et, s'ils n'écoutent pas la première réclamation, réclamer encore; car, & fbrce de réclamer, on finit par obtenir ; et ne pas prétendre d'introduire une coutume aussi abominable, d'entrer de force dans les boutiques et dans les magasins pour piller & beUes mains. >
Ces quelques bouchées de nourriture que Renzo avait prises s'étaient pour lui converties en poison. Il lui tardait d'être dehors et bien loin de cette auberge, de ce village ; et plus de dix fois il s'était dit & lui-même : — Allons, partons. — Mais cette crainte d'inspirer des soupçons, accrue alors outre mesure et devenue son cauchemar, le tyran de toutes ses pensées, l'avait chaque fois retenu cloué sur son banc. Dans cette perplexité, il pensa que le bavard finirait bien, une fois ou l'autre, par cesser de parler de lui ; et il résolut en lui-même de se lever aussitôt qu'il entendrait entamer un autre discours.
< Et c'est pour cela, dit l'un de ces oisifs, que moi, qui sais comment vont ces choses-là et que, dans les tumultes, les honnêtes gens 7 sont mal è, l'aise, je ne me suis pas laissé vaincre par la curiosité et suis resté tranquille t^es
— Et moi, ai-je bougé? dit un autre.
— Moi, ajouta un troisième, si je m'étais trouvé par hasard à Milan, j'aurais bien vite planté là n'importe quelle aHiûre et je me serais dépêché de revenir chez moi. J'ai
tïS FIANCÉS DS itAI^ZOirt.
femme et enfants ; et puis, je le dis comme je le pense, les tapages, je ne les aime pas. »
A ce moment, Thôtelier, qui était, lai aussi, resté à écouter, alla vers l'autre exti'émitédela table pour voir ce que faisait notre voyageur. Renzo saisit la balle au bond, fit signe àThôte d'approcher, lui demanda son compte, le solda sans marchander, bien que ses eaux fussent très-basses; et, sans plus rien dire, il alla en droite ligne vers la porte de la rue, en franchit le seuil, observa bien de ne pas retourner du côté par où il était venu, et se mit en route du côté opposé, & la garde de la Providence.