‹ Les figurines antiques de terre cuite du Musée du LouvreChapitre 1 sur 18 · M DCCC LXXXIII · texte numérisé non relu

M DCCC LXXXIII

PRÉFACE

Pour bien connaître un art populaire comme celui des figurines antiques, il ne suffit pas d’étudier un petit nombre de types choisis ou de séries particulièrement intéressantes. L’observation doit s’étendre sur un champ aussi vaste que possible, embrasser des suites nombreuses, qui représentent les principaux centres où s’est développée l’industrie des anciens modeleurs d’images ou coroplastes. Dans cette classe d’antiquités plus que dans toute autre, se confirme la vérité de l’axiome formulé par un illustre archéologue : «Qui n’a vu qu’un seul monument, n’en connaît pas; qui en a vu cent, en connaît un. »

C’est la raison qui m’a déterminé, lorsque j’ai commencé le catalogue des figurines du Louvre, à donner comme complément indispensable à mon travail un recueil de planches, où la plupart des types intéressants à quelque degré pour l’art et pour la science fussent reproduits aussi fidèlement que possible et dans un ordre méthodique. La quatrième et dernière livraison de cette publication est aujourd’hui terminée, après un temps plus long que je n’aurais voulu. Il ne s’agissait pas, en effet, d’une simple étude archéologique, mais d’un travail de muséographie, s’appuyant sur un inventaire sérieux et fait à fond. Les hommes du métier savent seuls de quelles opérations minutieuses et difficiles un pareil classement est nécessairement précédé; mais le public, qui n’assiste pas au débrouillement, n’en tient que peu de compte à l’auteur. A coup sûr, on a beaucoup plus vite fait de tourner lestement sur ces matières quelques articles de critique; il est commode de cueillir des bouquets dans les blés, et de trouver ensuite que les moissonneurs tardent à faire la récolte.

Le Louvre est certainement l’un des musées qui permettent d’entreprendre sur les terres cuites les études et les comparaisons les plus instructives, grâce à la provenance très diverse des suites qu’il possède. A côté des séries anciennement connues, il a réuni, depuis dix ans, une collection hors ligne des charmantes figurines de la Grèce propre et principalement de Tanagre, qui sont venues montrer avec quelle vivacité de sentiment et quelle liberté d’allure les Grecs eux-mêmes ont traité cette forme familière de la plastique. A l’époque de l’Exposition Universelle de 1878, lorsque le public parisien croyait découvrir au Palais du Trocadéro, dans les collections de quelques amateurs distingués, les premières tanagra, comme on les appelle, notre grand Musée fnational exposait déjà depuis deux ans plusieurs vitrines

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remplies de ces fragiles merveilles. Au milieu des heureux accroissements de nos séries helléniques, composant aujourd’hui toute une salle d’antiquités grecques trouvées en Grèce, elles forment un ensemble qui, de l’aveu de quelques bons juges, égale au moins ce que d’autres musées de l’Europe possèdent, dans le même genre, de plus remarquable. C’est là un succès dont la Conservation des Antiques a le droit de se faire honneur, car les négociations qu’elle a suivies à cet effet ont eu leurs jours de difficulté et d’inquiétude. Il a fallu montrer de la prudence et de la fermeté, pour qu’une notable partie de ces trésors n’aille pas rejoindre dans les musées étrangers ou dans quelques collections particulières, mieux pourvues d’argent que celles de l’État, les objets précieux que nous n’avons que trop souvent la douleur de voir arracher de nos mains, faute de ressources suffisantes pour les retenir et faute de trouver parfois chez tel possesseur un patriotisme assez accommodant.

Les figurines grecques de Tanagre occupent nécessairement ici la plus grande place et la place d’honneur; mais elles ne pouvaient nous faire négliger celles de la Cyrénaïque, plus anciennement connues, qui souvent ne le cèdent en rien à leurs sœurs tanagréennes et qui méritent, sous tous les rapports, d’être mises en pendant avec elles. Pour les terres cuites de Tarse, auxquelles j’ai consacré naguère une notice spéciale, et pour celles de l’Italie, qui s’éloignent déjà, pour la plupart, de la belle époque de l’art grec, le nombre de planches dont nous disposions ne nous a permis de les reproduire qu'en petit nombre et seulement à titre de comparaison. Nous ne renonçons pas cependant à les faire connaître plus complètement par la publication prochaine de suppléments que nous avons en préparation.

Comme l’industrie des terres cuites est une de celles où les relations entre les différentes civilisations de l’antiquité se marquent avec le plus d’évidence, une part importante a été faite, au contraire, aux figurines assyriennes, babyloniennes, phéniciennes, cypriotes et grecques archaïques : c’est en effet le point de départ indispensable de toute étude sérieuse de l’art des coroplastes. Le recueil des figurines antiques du Louvre est classé par sections géographiques-, mais nous avons disposé ces divisions de manière à suivre en même temps, autant qu’il était possible, la marche historique de l’art. D’autre part, l’ordre méthodique n’a pas été observé avec une rigueur exagérée, et nous avons cherché aussi à tenir compte des comparaisons qui peuvent s’établir entre des types analogues de provenances différentes : tel est particulièrement le but des planches mixtes, qui portent le titre d 'origines comparées.

Dans l’étude, encore peu avancée, des statuettes d’argile, la question des provenances est, on peut le dire, le premier fondement de toute discussion scientifique. Seulement de pareils faits ne sont pas toujours faciles à constater : les indications des marchands ne doivent pas être acceptées sans une grande réserve; celles même des voyageurs et des collectionneurs les mieux intentionnés ne sont, bien souvent, que des opinions qu’ils se sont formées sur des renseignements de seconde main. Un grand soin a été apporté à ne jamais mentionner les affirmations de ce genre, sans tenir compte du degré de certitude qu’elles paraissaient offrir. Pour les figurines de la Grèce en particulier, qui ne nous sont presque jamais venues directement des fouilles, nous n’avons pas cru pouvoir encore établir des sections à part avec les différentes fabriques locales, autres que celle de Tanagre. Une semblable enquête ne peut guère être menée à bien que dans le pays même, par l’étude des collections formées sur place : c’est le

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travail qu’ont entrepris avec succès, depuis plusieurs années, les jeunes générations de notre École d’Athènes.

Je ne puis me dispenser de dire ici quelques mots du débat assez vif auquel donne lieu, de nos jours, l’interprétation des figurines de terre cuite. Il convient de rappeler tout d’abord que la discussion est circonscrite à une seule classe, il est vrai très nombreuse, de ces petites images, à celles qui étaient déposées dans les tombeaux, d’après un vieil usage, commun à presque tous les peuples de l’antiquité. Pour ma part, je me suis surtout élevé contre l’opinion extrême, exclusive, qui ne veut reconnaître dans les statuettes funéraires que des objets de décoration, des sujets de genre, créés indifféremment, en dehors de toute idée religieuse, par le caprice et la fantaisie des modeleurs, et que l’on aurait employés après coup pour meubler et orner la sépulture. Les partisans de cette solution ont cherché naturellement à me pousser vers l’extrémité contraire et à me faire prendre pour un adepte de l’ancienne école symbolique, qui ne voyait partout, dans les mêmes images, que des divinités, portant les emblèmes d’un dogme profond et mystérieux. C’est là un procédé de controverse par trop facile, contre lequel j’ai depuis longtemps protesté.

L’opinion que je soutiens est bien plutôt une opinion moyenne, qui offre entre les deux idées opposées un terrain de conciliation. Je me suis toujours efforcé d’ailleurs de l’élargir et delà corriger dans le détail, de manière à tenir compte des notions complexes qui de différents côtés sont venues se confondre dans cet usage traditionnel. Si je voulais m’arrêter à de petites questions, je pourrais montrer que plus d’une fois on n’a fait que m’opposer les explications que j’avais développées en seconde ligne, en m’empruntant mes textes, mes expressions et jusqu'auxfigures dessinées pour mes articles.

Tout en donnant la première place à la représentation des dieux souterrains, chargés de veiller sur les morts et aussi de protéger contre eux les vivants, je n’ai jamais cru qu’un système unique suffît à expliquer la multiplicité et la diversité des faits observés. Il est d’abord difficile de séparer de cette conception celle des morts héroïsés, mis au rang des divinités funèbres. J’ai admis aussi certains motifs qui perpétuent dans le tombeau comme une ombre de la vie terrestre et surtout de ses amusements, dans l’intention de représenter le monde souterrain comme un lieu de loisir. Si l’on doute encore de cette interprétation, c’est faute d’avoir reconnu sur les vases grecs, dans les scènes mêmes des Enfers, quelques-uns des sujets chers aux modeleurs de figurines : ici de j eunes héros tenant les instruments du gymnase, là un enfant qui traîne son jouet, ailleurs des femmes assises, représentées avec le miroir ou avec le coffret de toilette, parfois avec la balle, que leur apporte un génie ailé. Du même ensemble de superstitions et d’instincts dérive une autre idée, que j’ai développée tout au long, comme ayant pu provoquer, à l’origine, l’emploi des figurines funéraires : je veux parler des « figurines expiatoires » , remplaçant les anciennes victimes humaines immolées pour le service du mort, ce que le premier j’ai appelé « l’escorte et la compagnie dans le tombeau ». Les rites de l’offrande et du culte funéraire, tels qu’ils sont figurés sur les lécythes blancs et sur les stèles, ont fourni aussi une série de représentations. Puis viennent les sujets amusants, grotesques ou même obscènes, placés là dans un but de protection et de conjuration, pour occuper et, si je puis parler ainsi, pour faire rire les morts, de manière à désarmer leur

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colère et à rompre les influences néfastes du tombeau. Enfin il faut tenir compte, dans une mesure assez large, de la négligence, de la distraction, du hasard, du caprice des artistes, de la dégénérescence des traditions. Il y a sans doute beaucoup de figurines où Ton n’arrive pas facilement à déterminer la proportion de ces divers éléments; mais l’usage de les déposer dans les sépultures n’en constituait pas moins un rite étroitement lié aux croyances funéraires des anciens. C’est dans cet esprit que j’ai cherché à rédiger les brèves notices qui servent de commentaire aux planches du présent recueil, non pour imposer au lecteur une théorie préconçue, mais pour l’aider à se former librement une opinion personnelle.

Enfin on m’a presque reproché d’employer la gravure pour la reproduction des figurines du Louvre : voici mes raisons. Personne plus que moi n’estime les belles publications qui se servent de la photographie pour les reproductions archéologiques; elle donne une impression de la réalité que l’on ne peut atteindre par aucun autre moyen. Cependant cette exactitude n’est parfois qu’apparente. L’appareil photographique, disposant d’un seul foyer, n’enveloppe pas les objets de petite dimension autant que l’appareil humain, qui en a deux : de là certaines différences dans la silhouette et dans la relation des plans. La photographie élargit aussi quelque peu les parties éclairées ou luisantes aux dépens des parties sombres; elle donne trop d’importance aux taches, aux cassures, aux petits accidents que l’œil oublie ou qu’il ne veut pas voir. Pour les terres cuites en particulier, elle exagère les imperfections et la vulgarité de la matière, aux dépens de la légèreté et de l’unité du travail. Je sais bien que l’impression photographique a des moyens d’atténuer ces défauts; mais le découpage des contours et le changement des fonds produisent d’autres chances d’erreur; ces remaniements sont d’ailleurs des procédés aussi artificiels, pour le moins, que ceux de la gravure.

C’est pourquoi, tout en appréciant les merveilleux résultats que nous devons à la collaboration du soleil, je ne crois pas qu’il faille renoncer pour toujours aux ressources que l’eau-forte et le burin peuvent nous offrir, quand ils sont maniés par un artiste de valeur. Connaissant la manière souple et délicate de mon ami Achille Jacquet, j’ai pensé que personne mieux que lui ne saurait donner à son travail toute la légèreté nécessaire pour traduire, sans le préciser plus qu’il ne faut, le libre modelé de nos terres cuites antiques. J’espère que ceux qui les ont admirées au Louvre, les retrouveront dans ses gravures et les y salueront avec plaisir comme des visages de connaissance. Nous avions à publier les créations d’un art souvent exquis; on nous pardonnera peut-être l’ambition de faire un ouvrage où.l’art tienne quelque place.

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