SCÈNE XI
JEANNE, LE CONSEILLER, VERDIER, PICARD, Soldats.
On apporte an milieu de la scène une table devant laquelle s'assied le Conseiller ; Jeanne est debout b gauche, des Soldats sont derrière elle; Verdier vient ae placer debout aussi b droite dn Conseiller.
VERDIER, d part.
Par les premiers interrogatoires, je comprends tout. Ohl qu'il est heureux que je me sois trouvé là pour rct^voir la fcqime du braconnier! le conseiller, qui a pris place.
Avant de procéder è la confrontation des témoins, jeveux adresser encore quelques questions à la prévenue.
JEANNE
Je suis prête à répondre, monsieur le conseiller.
le conseiller, prauemenf. •
J’espère que la réflexion vous aura fait comprendre que votre intérêt est de répondre avec une entière franchise.
JEANNE
Je ne sais pas mentir, monsieur.
le conseiller, avec une sévérité un peu amère.
Cependant pour cacher à votre père un amour qu'il condamnait, il a fallu plus d'une fois déguiser la vérité. •
Jeanne, un moment interdite, dit avec résignation.
C'est juste, monsieur.
LX CONSEILLER
Répondez : avant l'arrivée de votre père, où aviez-vous mis voire enfant?
JEANNE
Dans ma chambre, monsieur le conseiller ; je l’avais jour et nuit auprès de moi.
LE CONSEILLER
Tout le monde ignorait votre maternité?
Oui, monsieur le conseiller, tout le monde»
excepté ma bonne Gertrude.
LE CONSEILLER
Eh bien, Gertrude «ait dû prévoir avec vous le cas où, votre père revenant, il faudrait éloigner l’enfant de la maison?
JEANNE
Ohl bien souvent; suais l'arrivée subite et près-
2i MAGASIN
que inattendue de mon père, vint rendre inutiles toutes nos précautions, et mon père était déjà presque en vue de la maison lorsque l'idée vint à Gertrude de cacher le petit jusqu’à la nuit sous ce hangar, d’où je rie sais quelle main cruelle l’a dérobé.
LE CONSEILLER
Vous prétendes toujours qu’on a enlevé votre enfant: ce système n’est pas soutenable: quel intérêt aurait-on eu à le faire?
JEANNE
Je me le demande à moi-même.
LE CONSEILLER
En admettant le rapt, pourquoi n’aurait-on pas enlevé le berceau?
Je l’ignore.
LE CONSEILLER
Je suppose encore qu’on l’eût laissé, on l’eût certainement laissé à la place où yous l’aviez mis?
JEANNE
C’est moi qui l’ai sorti du hangar, monsieur le conseiller.
LE CONSEILLER
Pourquoi?
* JEANNE
Le poids de la bareelonnette m’avait donné la certitude qu’elle était vide, mais mon cœur ne voulait pas le croire encore, et j’avais besoin du témoignage de mes yeux.
Verdier, pendant cette réponse, met un papier sous la main du Conseiller.
le conseiller, après avoir examiné le papier.
On me présente une lettre, celle que vous adressiez à votre père..< elle est claire et forme une preuve accablante. (Lisant.) « Oubliez une cou- » pable Allé; vous n’entendre/ plus parler ni d’elle » ni de son enfant. » Chacune de ces paroles annonce un projet sinistre.
JEANNE
J’ai écrit cette lettre, monsieur le conseiller, sans avoir aucune pensée coupable.
LE CONSEILLER
Qu’aviez-vous donc l’intention de faire?
JEANNE
D’aller loin, bien loin, demander de l’ouvrage, ou me mettre en service pour élever mon enfant. LE CONSEILLER.
Et vous partiez ainsi pour un long voyage, sans hardes, sans argent?... cela est-il probable?
JEANNE
J’avais la tête perdue, monsieur le conseiller, j’étais folle.
LR CONSEILLER.
N’est-il pas plus naturel de croire que, la tête perdue, comrnç, yous le dites vous-même, l’idée
THÊATRAL.
d’une mort commune vous est apparue comme la fin de tous vos maux pour vous et pour votre enfant?... Le premier crime, vous avez pu l’accomplir ; mais au moment d’exécuter le second, la force vous a manqué...
VERDIER
C’est évident... l’instinct si naturel de la conservation.
Jeanne, avec élan.
Ohl non, monsieur, non... une mère se tuerait peut-être, mais tuer son enfant, jamais!
yerdier, froidement.
Une femme, une mère, comme tous dites, à laquelle on mettrait un poignard à la main, reculerait d’horreur à l’idée d’égorger son enfant; mais dans la solitude, un crime inaperçu qui s’exécute sans bruit, qui ne laisse pas de traces, qu’on se croit sûre de couvrir du voile de l’impunité... Jeanne, emportée.
AhI monsieur, parler avec tant de sang-froid d’un crime aussi révoltant, c’est laisser croire qu’on pourrait le commettre.
• verdieh, at>ec colère.
Comment!
LE conseiller, sétêremenf.
Jeanne, yous oubliez...
JEANNE
Pardon, monsieur le conseiller, pardon... j’ai eu tort.
Elle tombe assise sur son tabouret et pleure.
LE conseiller, ù Picard.
Qu’on fasse entrer les témoins.
Picard entre à droite, et introduit Gertrude, Petit Jean et Manon, \erdier vient prendre place à une autre table placée à la gauche de Jeanne. André, à l'aulre extrémité à droite, est assis la tête cachée dans ses mains. “Petit Jean et Manon se placent au second plan, entre André et la table du conseil; Gertrude s'avance à gauche du Conseiller, jusqu’à Jeaoue, qui pleure.