AVANT-PROPOS XIX
M. A. Zonghi! en a fait connaître, donne le désir d’en savoir davantage. Faute de données historiques, il fallait chercher à tirer des filigranes eux-mêmes ce qu'ils pouvaient enseigner sur ce sujet. Nous avons utilisé à cet effet les ligranes à millésime et l'on trouvera, p. 587, au mot Héllésime, le détail des calculs desquels il résulte que, pour la période de 1546 à 1600, le 50 °/, du papier fabriqué à un millésime donné était utilisé en 4 ans et 4 mois; que le 92°/, l'était en 12 ans, et que la dernière feuille l'était au bout de vingt-six ans. Si l’on exclut du calcul une marque d'une signification douteuse, ces chiffres tombent respectivement à 3 ans et 2 mois, à 9 ans, et à 23 ans. Il ne faut pas exagérer l'importance de ces calculs, car ils ne s'appliquent qu'à un nombre très restreint de cas, mais ils tendent néanmoins à confirmer l'évaluation de M. Likhatscheff.
Nous nous sommes demandé s’il n'y aurait pas un autre moyen d'évaluer le temps écoulé entre la fabrication d'un papier et son emploi, en se servant dans ce but des filigranes identiques. Entrons ici dans quelques détails nécessaires : chacun sait que dans l’ancienne manière de faire le papier on se servait de deux moules ou formes que l’ouvrier plongeait alternativement dans la pâte. Le papier produit, portait donc par parts égales l'empreinte de chacune des formes employées et ce mélange se voit dans chaque rame et dans chaque main de ce papier. Ces deux variétés du filigrane sont parfois identiques au point qu'on ne les distingue que par la place un peu différente que chacune d'elles occupe sur la feuille de papier. Parfois les deux variétés sont divergentes, vOy. coupe (n°° 4542 et 4543), couronne (n* 4791 et 4792), croix grecque (n* 5525 et 5526); le plus souvent elles sont similaires n'offrant entre elles que des différences légères de forme ou de dimension, voy. pot (n® 12.893 et 12.894), serpent (n° 13.801 et 13.802), réte de bœuf (n°”* 14.388 et 14.389). La durée des formes à papier était courte ; l’on comprend qu'un engin aussi fragile et délicat dût être promptement hors d'usage. Nous tenons d'un ancien fabricant qu'une paire de formes, maniée avec précaution par de bons ouvriers, pouvait durer environ deux ans. En outre, il fallait renouveler le filigrane ; ce petit signe cousu sur la forme se détériorait facilement et un technicien distingué, M. Clayton Beadle?, pense que le fait n'était pas rare. Il résulte de ce qui précède que les variétés d'un même filigrane sont fort nombreuses. On peut, dans certains cas, en apprécier le nombre ; ainsi pour la papeterie de Ratisbonne nous avons trouvé 26 variétés des armoiries de la ville (n° 1138 à 1146) pour un espace de 59 ans, ce qui donnerait 4 ans et demi pour la durée d'une paire de formes. Mais ce chiffre de 26 variétés recueillies est évidemment bien au-dessous de la réalité, si l’on réfléchit que nous avons examiné tout au plus quelques rames d'une fabrication, qui, à raison de 1500 rames en moyenne par année, en comporterait environ 80 mille. Le fait essentiel à noter, c’est la diversité constante du filigrane cousu sur la forme. C'est pourquoi lorsque nous rencontrons deux papiers portant un filigrane identique on peut tenir pour certain qu'ils ont été produits par la même forme ou par des formes contemporaines *. Pour pouvoir tirer parti des marques identiques et mesurer le temps que le papier mettait à entrer dans la consommation, nous en avons fait le dépouillement et voici les résultats auxquels nous sommes parvenu.
Sur les 16.112 figures reproduites dans ce recueil, il en est 2558 dont nous possédons des variétés identiques ; elles sont classées ci-dessous par siècles, puis chaque siècle est formé de 2 groupes, l'un comprenant les papiers de formats ordinaires allant jusqu'aux dimensions de 0",35 sur 0",50, l’autre comprenant les papiers de grands formats dépassant ces dimensions. On peut ainsi se rendre
compte des différences qui existent d'un siècle à l’autre.
! Le antiche carte fabrianesi alla Esposizione generale italiana di Torino. Fano, 1884.
? Journal of the Society of Arts. Londres, 1906, uo 2791.
# Rappelons que si les petites papeteries, travaillant à une seule cuve, n'avaient besoin simultanément que de deux formes, les grands établissements à deux ou trois cuves en employaient respectivement quatre ou six.