XXIV : AVANT-PROPOS
le papier fabriqué dans telle ou telle localité, on arrive peu à peu à grouper les marques qui ont une origine commune, et à connaître les régions où elles s'écoulaient. Les résultats de ces recherches sont souvent incertains ; c'est pourquoi nos lecteurs excuseront les expressions dubitatives et la forme fréquemment conditionnelle de nos indications. Ce qui empèche d'arriver à des conelusions plus affirmatives, c'est l'emploi simultané des mèmes filigranes par plusieurs fabricants et dans diverses régions ; c'est aussi la concurrence qui poussait une localité dépourvue de papier à se servir ailleurs qu'à sa source habituelle. C’est enfin parce que certaines usines, par suite de circonstances diverses : guerres, troubles, maladies contagieuses, sécheresses prolongées, ete., n’ont pu à certains moments fournir le papier nécessaire et qu'il a fallu en amener d’autres fabriques.
On reconnait très vite que les papiers italiens se sont répandus au XIV° siècle, sur l'Europe entière, mais que, peu à peu, ils ont perdu du terrain, d'abord en France, puis en Allemagne, et qu'au XVI° siècle l'exportation de la péninsule se bornait à l'Espagne et à l'Angleterre (servies surtout par Gênes), puis aux régions du sud de l'Autriche, de l'Europe orientale et du Levant, que desservait Venise. L'Italie à toujours pourvu à sa propre consommation et les papiers étrangers ne s'y rencontrent que d’une manière tout à fait exceptionnelle.
La France, d'abord tributaire de l'Italie, s'en affranchit graduellement, et dès le milieu du XV°s. se suflit à elle-même. Elle commença à exporter vers la fin du même siècle; au siècle suivant on trouve ses produits en Espagne, en Angleterre, dans les Pays-Bas et dans tout le bassin du Rhin.
En Allemagne enfin, l'industrie papetière ne se développa d'une manière sérieuse qu’à la fin du XV° siècle, et ce n'est que dans le courant du XVI° que ce pays put, à peu près, fournir à sa consommation. Nous nous en tiendrons à ces quelques indications générales sur la géographie commerciale du papier; le sujet pour être traité à fond, exigerait beaucoup de temps, et ne rentre pas dans le cadre de cette étude.
Ajoutons que s'il est malaisé de déterminer le lieu où un papier a été fabriqué, il est encore plus difficile de se prononcer sur l'endroit où il a été employé lorsqu'un livre manuscrit ou imprimé ne l'indique pas. Les centres papetiers qui, selon l'expression de Bartole, travaillaient « pour la qualité, » c'est-à-dire cherchaient avant tout à faire du beau papier, l'expédiaient souvent fort loin.
Nous laisserons également de côté les nombreux problèmes que soulèvent la signification et l'emploi des filigranes. À la vue de certaines marques, les hypothèses naissent spontanément, mais les suppositions sont sans utilité et il faut s'abstenir de les énoncer lorsqu'on ne peut pas les appuyer sur de fortes présomptions historiques. Ce que nous avons cherché à obtenir pour l'offrir aujourd'hui au publie, c'est un recueil de filigranes assis sur une base assez étendue pour constituer un instrument de travail qui faisait défaut jusqu'à ce jour. Malgré des imperfections que nous sommes le premier à reconnaître et que l'indulgence du lecteur voudra bien pardonner, nous espérons avoir atteint le but et présentons notre ouvrage avec confiance à tous ceux qui étudient et
scrutent les anciens documents sur papier.
Genève, 1°" mai 1907.
Notice sur la vie et les travaux de