IL. L'homme d’affaires et le citoyen
La carrière de négociant de Moïse Briquet peut être rapidement résumée, car elle ne comporte aucun évènement saillant. Marc Briquet est resté l’associé de son fils ainé jusqu’en 1866, époque à laquelle
il céda la place à Edouard, frère cadet de Moïse. C’est aussi en 1866 (le 1° mai) que Moïse Briquet épousa Caroline-Marguerite Long (née à Genève le 7 octobre 1841 de Paul Long et Marie Bousquet), femme admirable à tous points de vue qui a été la fidèle collaboratrice de son mari. Une seule ombre est venue se projeter sur cette union constamment heureuse: l’absence d’enfants que tous deux auraient ardemment souhaités.
Pendant 20 ans, C.-M. Briquet consacra tout son temps aux affaires, abstraction faite des jours de vacances consacrés à l’alpinisme et sur lesquels nous reviendrons plus loin. Ce n’est qu’à partir de 1880 qu’il s’accorda un jour de liberté par semaine, puis deux jours dès 1885 jusqu’à sa retraite survenue le 1* janvier 1887.
Une des branches importantes de la maison Briquet et Dubois, savoir l’édition de vues de Suisse lithographiées, passa à la maison Briquet et fils après le décès de Jean Dubois. Elle lui donna une grande importance par l’adjonction aux pierres noires usitées jusque vers 1850, de pierres donnant des teintes bistre et bleue. Ces impressions en trois teintes eurent un grand succès, ainsi que les gouaches (peintures détrempées). À ces éditions, il convient de joindre celles des plans de la Ville de Genève et des cartes du canton de Genève. La maison Briquet et fils suivit attentivement, et dès le début, les progrès de la photographie, art qui fut utilisé de deux manières différentes: les photographies originales (dès 1859) et la reproduction par la photographie de vues lithographiées en format de carte de visite (1861). Ces dernières eurent une très grande vogue. Cette branche était une spécialité de C.-M. Briquet: luimême était un excellent dessinateur; il connaissait les Alpes comme peu d’ industriels ou de négociants ses contemporains, et était ainsi à même de diriger ses affaires avec maëstria. Il va sans dire que ces travaux, qui répondaient à l’intérêt toujours en éveil de C.-M. Briquet pour les nouveaux procédés, étaient menés de front avec les affaires ordinaires du ressort d’une papeterie. Au surplus, les deux frères Moïse et Edouard se complétaient mutuellement: Moïse, grâce à sa parfaite connaissance de l’allemand avait les regards tournés vers l’est, tandis qu'Edouard, qui connaissait à fond l’anglais, traitait surtout des affaires avec l’Angleterre, en passant par la France.
On ne saurait quitter le sujet des affaires proprement dites sans mentionner tout ce que l’organisation
L’homme d’affaires et le citoyen
de la papeterie Briquet avait de patriarcal. Les relations entre patrons et employés étaient telles que le personnel formait une sorte de famille. Chaque année, à Noël, les patrons réunissaient leurs collaborateurs à leur table et s’ingéniaient à leur procurer une soirée agréable, au cours de laquelle s’échangeaient des paroles d'affection et d’estime réciproques. Tous les employés étaient reçus isolément dans le courant de l’année; ils avaient ainsi l’occasion de s’épancher dans l'intimité et de recourir aux conseils toujours désintéressés de leurs chefs. Nombreux sont les anciens employés qui, établis plus tard à leur compte en Suisse, en France et en Allemagne, restèrent en relation de respectueuse amitié avec Moïse et Edouard Briquet, et leur envoyèrent des témoignages écrits de fidèle reconnaissance. Ce sont là des souvenirs d’un temps peut-être à jamais révolu et qui méritent d'autant plus d’être rappelés.
Les traditions de famille devaient amener Moïse Briquet à participer activement à la vie sociale de sa ville natale et aux œuvres que cette vie comporte. Il le fit avec la conscience qu’il mettait à toute chose et avec un entier dévouement. — La plus ancienne société philanthropique dont il ait fait partie fut la Société de prévoyance pour l’hiver, fondée à Genève en 1850 par W. Sillem. Collecteur dès 1856, il fut ensuite longtemps secrétaire du comité composé de Boutte de Fauveau, Filliol, Châtelain, Ladé etc. — En octobre 1884 se fonda la Ligue suisse contre l’Eau de Vie. Sollicité d’y entrer en souvenir des
efforts de son père, un des pionniers de la lutte anti-
alcoolique sur le continent, il fit dès le début partie du comité et remplit les fonctions de secrétaire jusqu’à la fin de 1888, époque où la ligue mourut pour renaître quelques années plus tard sous un nom nouveau. Dans le même ordre d’idées, C.-M. Briquet entra en 1894 dans le comité des Salles de rafratchissement destinées à fournir à bon marché des boissons hygiéniques. Ce comité était présidé par Gustave Moynier. Briquet y joua un rôle actif jusqu’à la liquidation de la société en 1902, époque à laquelle elle devint inutile par suite du développement desrestaurants populaires dits «de tempérance». — Une autre entreprise à laquelle C.-M. Briquet a été activement mêlé au début a été la Maison de travail, destinée à fournir de l’occupation à des ouvriers et ouvrières atteints par le chômage. Pré-
sident d’un comité composé de MM. Mittendorf, Roux, Guillaumet, Klein, V. Lamunière, Bornand, L. Rambal et d’autres, C.-M. Briquet ne tarda pas à reconnaître qu’une entreprise de ce genre, mal vue par les industriels auxquels elle faisait concurrence, n’était pas viable sans recourir aux subsides de l’Etat ou à la charité publique. Aussi, après un rapport infructueux adressé au .Conseil d’État de Genève, ne tarda-t-il pas à se retirer.
En 1890, C.-M. Briquet fut appelé par le Conseil d’État à faire partie d’une commission chargée d’étudier la quéstion de l'Enfance abandonnée. Le travail de cette commission aboutit à un projet de loi qui instituait un organisme permanent disposant de certaines ressources. La loi une fois adoptée par le Grand Conseil du Canton de Genève, C.-M. Briquet refusa de faire partie de la commission centrale. En revanche, il accepta les fonctions plus modestes, mais certainement plus difficiles, de commissaire de quartier (quartier de la Fusterie), qu’il remplit jusqu’en 1902. — Simultanément (1892-93), C.-M. Briquet fit partie de la Société de secours pour apprentissages et y exerça pendant de longues années une activité féconde et dévouée.
Dans un domaine différent, M. Briquet a figuré parmi les membres fondateurs de l’ Association commerciale et industrielle genevoise, aux travaux de laquelle il participa jusqu’en 1892. — Il se rattacha aussi dès sa fondation à l’ Association des intérêts du Commerce et de l’Industrie de Genève et avait rédigé à sa demande une petite brochure intitulée « Huit jours à Genève ». — Dès 1867, ils s’était affilié à l’ancienne et célèbre Société des Arts, fondée par H.-B. de Saussure, en acceptant la même année d’être trésorier de la Classe d’industrie et d’agriculture de cette société, dont il‘devint membre ordinaire en 1880, succédant à S. Viande-Patry. En 1896, à l’assemblée générale annuelle de la Société des Arts, une médaille d’argent lui fut décernée pour reconnaître ses longs services comme trésorier de la Classe. Lorsque la cécité l’empêcha de prendre une part active aux travaux de la Société, il fut élu membre émérite. — Enfin, en 1892, C.-M. Briquet fut appelé par le Conseil administratif de la Ville de Genève à faire partie de la Commission de surveillance de l’Ecole supérieure de commerce. Il s’est toujours très vivement intéressé au développement de cette école et resta membre de la commission
jusqu’en 1907.
La vie et les travaux de C.-M. Briquet
La politique avait, un temps, fortement attiré C.-M. Briquet. Elevé au sein d’une famille libérale, mais attachée aux traditions et imbue d’un ardent patriotisme, éloignée des extrêmes de gauche comme de ceux de droite, où les habitudes d’ordre, de travail assidu et d'économie étaient considérées comme la condition de tout progrès sérieux, il entra dès l’âge de sa majorité dans les rangs du parti appelé alors «indépendant ». C'était à Genève (1860—1870) une époque de luttes politiques ardentes. Il travailla au sein de la «Jeune Genève » avec le D' H. Gosse, Albert Dunant, Pallard, Decrue, Weiss, et bien d’autres qui (sauf A. Dunant) n’ont pas joué dans la suite de rôle politique actif, mais ont toujours été des citoyens dévoués. «J'ai même été candidat — et heureusement candidat malheureux — au Grand Conseil du Canton Genève », dit-il dans ses Souvenirs.
M. Briquet fut élu conseiller municipal de la Ville de Genève le 28 mai 1890 par 2823 suffrages sur 4626 votants. « J’étais le premier nommé par mon seul parti: venaient ensuite Frédéric Pricam avec 2815 et Théodore Turrettini avec 2806 voix». Les principales œuvres du Conseil municipal dont C.-M. Briquet fit partie de 1890 à 1893 furent la construction de l’usine de Chèvres pour l’utilisation des forces motrices du Rhône, le rachat de la Compagnie du gaz, l’achat du Palais Eynard etc. Il n’a pas accepté une seconde candidature.
Enfin, pour terminer ce court tableau du rôle que joua M. Briquet comme citoyen de Genève, il convient de mentionner brièvement son activité religieuse. Animé d’une foi personnelle simple et éclairée, C.-M. Briquet se rattachait à la tendance dite «évangélique». C’est à ce titre qu’il fit partie de l’Union nationale évangélique et devint membre du comité de cette société de 1901 à 1910. Cependant, il n’a jamais donné d’importance aux subtilités théologiques: il cherchait à réaliser dans la vie journalière l’attitude de confiance et d’obéissance qui faisait le fond de sa religion. Protestant convaincu, tout en se montrant largement tolérant pour ceux qui ne partageaient pas son sentiment, il était fermement attaché à l'Eglise protestante nationale de Genève. Dès 1875, il s’enrôla avec sa femme parmi les moniteurs du catéchisme de la paroisse de S'Gervais, à la demande du pasteur H. Gambini. Il devint
plus tard moniteur général et le resta jusqu’en 1897 où des absences prolongées l’empêchèrent de conserver utilement ce poste. Briquet a exercé ainsi pendant plus de 20 ans sur la jeunesse d’un des plus populeux quartiers de Genève une influence profonde et bienfaisante dont le souvenir est loin d’être effacé. — Parallèlement avec ces fonctions, C.-M. Briquet a été diacre — à la demande du pasteur Jaquet et dès 1887 — dans la paroisse de la Fusterie, etle resta jusqu’en 1911. Que de misères physiques et morales, C.-M. Briquet n’a-t-il pas contribué à soulager pendant ses vingt-quatre années de diaconat! Seules pourraient le dire les nombreuses familles qui eurent si souvent recours à ses conseils, à son expérience, à son autorité morale, à son cœur, sans parler des secours matériels qu’il était chargé de distribuer.