IIL. L’alpiniste
La passion de la montagne a animé toute la première partie de la vie de Moïse Briquet et lui a fait jouer un rôle si saillant dans l’histoire de l’alpinisme en Suisse, l’a mis si souvent en évidence à un point de vue international, que son biographe doit nécessairement s’arrêter avec quelque détail sur ce côté de son activité.
Habitué à la marche dès son enfance, entraîné par les courses scolaires qu’organisait son oncle Alphonse sur le modèle des voyages de R. Toepffer, C.-M. Briquet ne tarda pas à devenir un alpiniste intrépide et expérimenté. Au début, ce furent les cimes qui avoisinent immédiatement Genève qui furent le but de ses excursions: le Haut-Jura, les alpes du Faucigny, du Chablais, du canton de Vaud et du Valais inférieur, sans oublier le Mont-Salève, cette montagne de Savoie chère aux Genevois. Il a en effet exploré, en 1863, avec ses amis Maquelin et Meusel, la grotte des Trois Fées de cette montagne jusqu’à son extrémité et, en 1865, avec Maquelin, celle d’Aiguebelle. C’est encore avec Maquelin qu’il fit la première ascension de la Petite-Gorge!. Les connaissances topographiques étendues ainsi acquises lui permirent de publier, en collaboration avec Ch. Schaub, un ouvrage classique, le Guide pratique de l’ascensionniste sur les montagnes qui entourent le lac de Genève, livre qui a eu trois éditions
1 Le récit de cette « première » n’a pas été rublié, mais l’ascension à fait l’objet d’un entrefilet dans le Journal de Genève du 10 mai 1864.
L’alpiniste
(1870, 1879, et 1893, cette dernière revue et considérablement augmentée par J. Briquet).
Mais C.-M. Briquet ne tarda pas à être attiré par l’exploration des hautes régions des Alpes, fasciné qu’il était par le charme grandiose des glaciers et des aiguilles qui les dominent, vivement intéressé aussi par les problèmes de physique terrestre de ces régions. « Maniant le piolet aussi aisément que la plume — a dit M. Eug. Des Gouttes — grand amateur de ce qu’il appelle quelque part les exploits du jarret, ne redoutant ni la fatigue ni les difficultés, acceptant les contrariétés avec jovialité, Briquet a fait tant en Suisse que dans les Alpes Pennines, nombre des ces excursions et ascensions dont il a dit que « si l’on n’en rapporte pas toujours les fruits que l’on en espérait, on en rapporte, tout au moins, le souvenir d’un des plaisirs les plus vifs et les plus purs que l’on puisse goûter ici-bas, plaisir qui ne laisse après lui ni regrets ni amertume ». Ses grandes ascensions ont surtout été consacrées aux secteurs du Mont-Blanc, du Valais depuis la vallée de Bagnes jusqu’à la vallée de Saas, et des Alpes Grées (pays d’Aoste). Parmi celles-ci, il faut mentionner particulièrement le Mont-Blanc, l’Aiguille du Dru, le Grand-Paradis, le Mont-Rose, le Dom des Mischabels etc.
Au retour de l’ascension du Dom, M. Briquet apprit la catastrophe survenue au Cervin le 14 juillet 1865. « En arrivant à Randa — a raconté Jacques Long, beau-frère de Briquet — nous fûmes les objets d’une démonstration aussi ridicule qu’intempestive. Sans aucun égard pour l’affreux accident qui nous attristait tous, notre hôte, flanqué d’un gar-
çon d’écurie et d’un valet, tira en notre honneur les.
salves mercenaires d’usage. Ces réjouissances contrastaient d’une manière si choquante avec nos pensées, que même l'égalité d’humeur de Moïse y sombra; des épithètes énergiques se pressaient sur ses lèvres et il brandissait sa pique d’un air si menaçant que je dus m’interposer et l'empêcher d’apostropher trop vivement les auteurs malencontreux de cette sotte ovation ». Caroline Briquet fut si vivement impressionnée pas la coïncidence de l’ascension de son mari avec la catastrophe du Cervin, qu’elle fit promettre à son mari de ne jamais s’attaquer au colosse des . Alpes valaisannes.
Entre tant d’ascensions, il en est une qui mérite une citation spéciale : celle du Mont-Blanc du côté de Courmayeur. La première tentative avait été opérée les 30 et 31 juillet 1855 par James-Henry
Ramsay qui, par le col du Géant et le pied de l’Aiguille du Midi, avait atteint le Mont-Blanc du Tacul et le Mont-Maudit, mais avait dû redescendre ensuite sur Courmayeur. La même année (7 et 8 août 1855), une société d’alpinistes anglais — Ch. Hudson, E.-S. Kennedy, Gr. et Chr. Smyth, E.-J. Stevenson, Ch. Ainslie et G. Joad — répétait la tentative, mais ne réussit pas à dépasser le sommet du Tacul. « Huit années s’écoulèrent — a dit l’historiographe du Mont- Blanc, Ch. Durier' — sans que personne essayât de renouveler l’aventure: il fallut tout ce temps aux guides de Courmayeur pour comprendre qu’il ne suffisait pas de se montrer aussi exigeants que leurs rivaux de Chamonix pour leur disputer le monopole du Mont-Blanc; mais cette découverte faite, ils se mirent à la besogne avec une louable activité. En un seul jour, comme par enchantement, une cabane s’éleva entre l’Aiguille du Midi et le Mont- Blanc du Tacul. Aperçu de loin, contre ces cimes colossales, le petit édifice de planches, long et étroit, n’ayant pour toute ouverture qu’une porte, ressemblait parfaitement à une souricière. C'était bien aussi un piège à voyageurs. Les ouvriers étaient à peine redescendus que deux touristes déjà s’y faisaient prendre. Ces deux touristes étaient C.-M. Briquet et son amiMaquelin». Dix guides de Courmayeur avaient voulu participer à l’expédition. La caravane coucha le 16 juillet au soir au pavillon du Mont Fréty, et en partit le 17 de bonne heure pour gagner le Col du Géant et atteindre à 9! heures la cabane de l’Aiïguille du Midi, dont « chacun s’aide à boucher, avec du papier, les interstices des planches et à entourer la cabane d’un manteau de pierre, car nous appréhendons le froid de la nuit et la possibilité d’un ouragan ». Le lendemain ne devait que trop justifier ces craintes. Partis de la cabane à 5 h. 40, Briquet et ses compagnons atteignaient à 7 h. 40 le sommet du Tacul et s’attaquaient au Mont-Maudit au milieu d’un violent ouragan. « Non! — racontent les auteurs — jamais nous ne vîimes de pareilles pentes; leur inclinaison n’est certes pas inférieure à 60 ou 65 degrés. A cette difficulté vient encore s’ajouter celle des neiges mouvantes. Le volume de la neige déplacée par le vent est énorme; or, comme celui-ci souffle directement contre la montagne, il soulève constamment et chasse en haut de nouvelles particules neigeuses et jusqu’à de minces
1 Charles Durier. Le Mont-Blanc, p. 365—368. (Paris 1877, Sandoz et Fischbacher éd.)
La vie et les travaux de C.-M. Briquet
croûtes de glace de plus d’un pied de surface. Parfois la rafale diminue; la neige, alors, n’étant plus soutenue, descend des parois glacées du Maudit, jusqu’à ce que, reprise par l’ouragan, elle recommence sans trêve son infernale ronde. Obligés de lutter contre la fureur du vent, nous nous cramponnons en quelque sorte au sol . . .; malgré cela, la bise nous couche souvent contre la paroi où, sans lâcher pied, nous restons immobiles jusqu’à ce que la rafale ait passé.» À 9 h. 40, les voyageurs arrivaient sous la cime du Mont-Maudit. Un peu plus tard, cinq hommes refusent d’aller plus loin; les sept autres continuent, s’élevant laborieusement vers la cime du Mont-Blanc. Les grimpeurs ne sont plus qu'a cinquante pas du sommet quand les guides s’arrêtent et déclarent qu’il y aurait folie à s’exposer plus longtemps sur l’arête. « Au même instant, et comme pour nous avertir du sort qu’il nous réserve, le vent emporte le chapeau d’un de nos hommes, le voile et le mouchoir d’un autre; puis s’acharnant après Briquet, le renverse et l’oblige à lâcher sa pique. Bientôt pique, mouchoir, voile et chapeau descendent sur le glacier de la Brenva. Plusieurs de nous sont alternativement culbutés, et nous ne résistons que par l’ensemble de la chaîne. Trouvant qu’il ne faut pas risquer la vie de qui que ce soit pour la sotte gloriole de poser le pied sur la cime, nous y jetons un dernier regard, et tournant le dos, nous battons en retraite ».
« C'était la première fois qu’on passait d'Italie en Savoie par dessus le sommet (ou peu s’en faut) du Mont-Blanc — a écrit Ch. Durier. Désormais il était prouvé qu’on pouvait à la rigueur l’atteindre par le côté de Courmayeur, mais il ne l’était pas moins que la nouvelle route ne disputerait jamais la vogue à celle de Chamonix ». Depuis cette époque, qui nous paraît déjà lointaine, le nombre des «routes » pour atteindre le sommet du Mont-Blanc a sensiblement augmenté et nos connaissances sur le géant des Alpes sont devenues singulièrement détaillées: raison de plus pour ne pas oublier le rôle utile des pionniers parmi lesquels Moïse Briquet figure en place honorable. .
Quittons les exploits d’alpiniste de C.-M. Briquet pour retracer le rôle utile qu’il a joué au sein du Club Alpin Suisse. « J’ai pris l'initiative — dit C.-M. Briquet dans ses Souvenirs — de convoquer chez mes parents en décembre 1864 un certain nombre d’amis
de la montagne pour constituer à Genève une section du Club Alpin Suisse». La séance eut lieu le 21 février 1865 dans le salon de Marc Briquet', au n° 32 de la rue de la Cité, sous la présidence du géologue Alphonse Favre. Des quatorze participants à cette réunion — au nombre desquels figuraient le général Henri Dufour, le zoologiste Victor Fatio, le pasteur (et futur président central du C. A.S.) Albert Freundler, le préhistorien F. Thioly, et d’autres notabilités, c’est C.-M. Briquet que la mort a repris le dernier. Le général Dufour fut élu président d’honneur, F.Thioly président et C.-M. Briquet secrétaire.
Confirmé dans ses fonctions de secrétaire le 19 janvier 1866, Briquet fut élu vice-président en 1867 et président de la section en 1868. C’est lui qui institua les courses de printemps des sections romandes (la première eut lieu en mai 1868 au lac de Tannay), lesquelles ont énormément contribué à rapprocher les alpinistes suisses de langue française. C.-M. Briquet avait été, d’autre part un des principaux instigateurs de l’Echo des Alpes, devenu une revue alpine classique: ce fut encore lui qui fit agréer cette publication comme organe du C. A.S. Enfin, il organisa des conférences, qui se firent à l’Athénée, et qui avaient pour but d’initier le public aux Alpes, à leurs beautés et à leur histoire naturelle. De 1886 à 1887, Briquet présida une seconde fois la section. Le 19 novembre 1875, il fut élu secrétaire du Comité central qui, sous la présidence d’Albert Freundler, siégea à Genève de 1876 à 1878, et en fut une des chevilles ouvrières’. Il assista en qualité de délégué de la section genevoise à beaucoup d’assemblées de délégués du C. A.S., en particulier à toutes celles où l’on eut à traiter la question de la mensuration du glacier du Rhône. C.-M. Briquet estimait qu’il n’était pas dans le rôle du Club Alpin Suisse de patronner des entreprises scientifiques, rôle qui revient à la Société helvétique des sciences naturelles. En revanche, il pensait que le Club s’honoraitettravaillait dans son cadre en votant des subventions proportionnées à l’intérêt du sujet et à ses ressources financières.
Moïse Briquet représenta le C. A. S. au Congrès des Alpinistes italiens tenu à Florence et Pistoie les 10 et 11 juin 1876, ainsi qu’en août 1887, à l’inauguration du monument élevé à Chamonix à la
1 Une photographie de cette chambre a été reproduite dans : D. Delétra op. cit., juxta p. 8.
? On trouvera un résumé du travail du Comité central dont C.-M. Briquet était secrétaire dans : H. Düby. Les cinquante premières années du Club Alpin Suisse, 1863—1913, p. 85—88 (Berne 1913).
L’historien; le paléographe
mémoire de H.-B. de Saussure et de J. Balmat. D’une façon générale, il entretenait de nombreux rapports épistolaires avec les alpinistes suisses, italiens et français, qu’il ne manquait pas de recevoir à sa table lorsqu’ils étaient de passage à Genève.
Il nous est impossible d’énumérer ici toutes les commissions dont M. Briquet a fait successivement partie; toutes les propositions, invariablement inspirées par un parfait bon sens, dont il a été l’auteur. Parmi les travaux les plus importants, et dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui, il convient cependant de rappeler sa participation aux débats sur les tarifs des guides de Chamonix, à la récolte des fonds pour l'érection du monument de Saussure, sa présence au sein de la commission des courses de la section genevoise dès le début (1874) et au sein de la rédaction, puis de la Commission de rédaction de l’Echo des Alpes dès le début (1865—1875), l’introduction des courses d’hiver (la première eut lieu les 16,17et 18 janvier 1876 au GrandS' Bernard: c'était alors une nouveauté considérée comme hardie), enfin, le rapport qui a abouti à la construction de la cabane alpine de Chanrion (vallée de Bagnes, Valais, 1889). Longtemps assidu aux séances où il fit de nombreuses communications, C.-M. Briquet a beaucoup écrit. « Récits de courses agréablement narrés, comptesrendus de réunions clubistiques, nécrologies qui sont des modèles du genre, notices bibliographiques, articles scientifiques, tels ont été — dit M. Eug. Des Gouttes — l’objet de ses toujours intéressantes et instructives communications.» Son caractère aimable, son dévouement constant et son extraordinaire capacité de travail avaient fait de lui pendant de longues années l’homme indispensable dans le monde de l’alpinisme à Genève. Aussi ne comptait-il dans ce milieu, comme dans tous les autres, que des amis et ceux-ci en très grand nombre. « J’ai possédé, dit-il dans ses Souvenirs aux environs de 1890, dans le Club Alpin d’excellents et d’illustres amis; parmi les premiers je mentionnerai À. Freundler, J. Jullien, Beraneck, Alizier, Jacques Long, le Dr. Piachaud, Ch. Meusel, G. Lasserre, Hofmann-Burkhardt pour ne parler que des morts; parmi les seconds Frédéric et Iwan Tschudi, Eugène Rambert, Emile Javelle, Alphonse Favre, Gottlieb Studer; et j’ai été et suis
1) On pourra s’en faire une idée en parcourant le livre du cinquantenaire de la section genevoise du C. A.S, (D. Delétra. Notice historique sur les cinquante premières années de la Section genevoise du Club Alpin Suisse, jam cit.) dans lequel le nom de C.-M. Briquet revient constamment.
encore en excellentes relations avec un grandnombre d’alpinistes genevois, suisses et étrangers. »
La reconnaissance des alpinistes envers M. Briquet s’est manifestée plusieurs fois d’une façon touchante. Le 11 mai 1890, à l’occasion de la célébration par la Section genevoise du C. A.S. de son premier jubilé, il en fut nommé membre d’honneur. Lorsque la Section reçut son millième membre, une réunion fut organisée chez le Dr. H. Goudet (9 septembre 1910), au cours de laquelle une plaquette-médaille en argent, ornée des insignes du Club et portant leurs noms, fut offerte aux cinq survivants de la première liste de membres fondateurs: C.-M. Briquet, Ch. Bader, Empeyta, E. Mazel et Sordet. Et lors du cinquantième anniversaire de la Section genevoise duS. À. C., le 20 février 1915, C.-M.Briquet fut, comme de juste, un des héros de la séance solennelle tenue à cette occasion.