IV. L’historien; le paléographe
C.-M. Briquet aurait peut-être continué longtemps à occuper ses loisirs uniquement d’alpinisme et de littérature alpine, s’il n’avait ressenti, à partir de 1880, les premières atteintes d’un asthme chronique. « À mesure que le souffle allait plus péniblement, dit-il dans ses Souvenirs, j’ai donné à mes études sur le papier une partie du temps que j’accordais aux montagnes ». C’est en effet en 1878, à Paris et à l’occasion de l'Exposition universelle, qu’il renoua, sous une forme sans doute nouvelle, avec les études faites dans sa jeunesse à la papeterie de la Bâtie et commença à s’occuper d’un sujet qui absorba bientôt tout son temps jusque dans les dernières années de sa vie. Après avoir dressé, pour son instruction personnelle, un tableau de l’état de l’industrie et du commerce du papier en Suisse, il fut attiré par le problème des origines, et chercha à comparer cet état à ce qu’il était au moyen-âge. A son grand étonnement, il dut constater que la littérature du sujet ne lui fournissait presque aucun renseignement relatif à la Suisse. En cherchant à combler cette lacune, C.-M. Briquet ne se doutait pas où le mèneraient ces recherches et il eût été fort étonné — lui-même nous l’a souvent répété — si on lui avait affirmé qu’il deviendrait, en produisant une œuvre gigantesque, un des premiers paléographes de son temps. M. le D: Ad. Fluri a dit avec raison: « Briquet ist zum Forscher geworden, ohne es zu wollen, zur Autorität, ohne es zu wissen ».
La vie et les travaux de C.-M. Briquet
Et comparant C.-M. Briquet à Ami-Louis Herminjard, le savant éditeur de la Correspondance des Réformateurs, il a ajouté: « So wurden Briquet und Herminjard nolens volens zuQuellenforschern. Threr stillen, gewissenhaften und'unverdrossenen Pionierarbeit verdanken wir Werke, die uns fortwährend mit Bewunderung erfüllen werden ».
Dans l’Avant-propos de son grand ouvrage Les Filigranes, Briquet a lumineusement exposé la marche suivie dans son travail. Mais il convient de faire remarquer que les trois problèmes qu’il s’était proposés (époque à laquelle remontait en Suisse l’usage du papier; en quels lieux et quand s’établirent les premiers battoirs à papier; quels sont les filigranes et d’où venaient les papiers employés avant l’existence de papeteries indigènes) furent attaqués de front simultanément. Et si les deux premières questions ont été d’abord résolues, c’est que la troisième l’entraîna beaucoup plus loïn qu’il ne pensait, et l’amena à faire une monographie générale des filigranes des anciens papiers.
La question de l’histoire des anciennes papeteries fut poursuivie pendant plusieurs années et aboutit à une publication fondamentale, les Notices historiques sur les plus anciennes papeteries suisses, parues de 1883-1885. Dès le début, C.-M. Briquet s’y révélait comme un maître par l’ingéniosité de l’esprit de recherche, la minutie et l’exactitude dans l’établissement des faits, l’habileté avec laquelle ils sont reliés les uns avec les autres, la clarté et la précision de l’exposition, enfin la prudence dans les conclusions. On croirait vraiment, en lisant ces Notices, avoir affaire non pas à un négociant ou un industriel occupant ses loisirs après une carrière bien remplie, mais à un ancien élève de l’Ecole des Chartes, rompu aux méthodes historiques! L’auteur fait successivement l'historique des papeteries de Fribourg (Belfaux, La Glâne, Marly), de Genève et environs (Faverges, Crans, Arenthon, Allemogne,Thoiry, Dardagny, Divonne, S' Loup, Versoix, La Bâtie, Genève), de Berne (Worblaufen, Thal, Worb, Bolligen, Bremgarten, Rheïnfelden, Suhr, Clarens, Bière, S' Sulpice, La Mothe), de Bâle, de Zürich, de la Suisse centrale (Baar, Cham, Herw, Kriens, Sursee, Perlen, Rotzloch), de Soleure et de Neuchâtel (Mümlyswyl, Goesgen, Zuchwyl, S'Sulpice, Serrières), de la Suisse orientale (Goldach, Kraetzeren, Kubel, Schaffouse)
et de la Suisse méridionale (Canobbio, Vouvry, Naters; S' Gingolph). Ainsi étaient posées les bases d’une histoire de la papeterie suisse, bases sur lesquelles ses successeurs, et lui-même, ont pu dans la suite solidement construire. Dès ce premier travail, C.-M. Briquet se rend compte de l’extrême importance des filigranes pour déterminer l’âge d’un papier: il s’efforce d’établir avec précision le lieu et la date de leur apparition et figure les plus caractéristiques. Une autre qualité de l’auteur, peut-être moins fréquente, qui éclate dans ce travail, c’est la modestie: « Parvenu, dit-il, au terme de ces notices historiques, nous ne nous dissimulons pas tout ce qu’elles ont d’imparfait et d’incomplet; si toutefois nous avons consenti à les publier dès à présent, c’est précisément avec l’espérance que d’autres, plus instruits et mieux placés que nous ne le sommes, voudraient bien s’intéresser à ce sujet et apporter leur contribution à l’histoire d’une industrie importante de notre pays et touchant de près à son mouvement intellectuel ».
Après avoir établi que l’usage du papier en Suisse ne remontait pas avec certitude au delà de l’année 1275, C.-M. Briquet s’attaqua à un problème de plus vif intérêt, celui du papier de coton. Les paléographes admettaient, sans preuves, que simultanément avec le parchemin, dont l’usage allait en décroissant, on avait employé du XI” jusqu’à la fin du XIII” siècle du papier de coton (charta bombycina). La nature du papier servait ainsi à déterminer d’une façon approximative l’âge des manuscrits. Mais étonné que l’on se contentât des caractères purement extérieurs, pouvant tenir à des procédés de fabrication et de collage, pour affirmer que certains papiers étaient faits avec du coton, C.-M. Briquet recourut au microscope pour faire la critique des affirmations de ses prédécesseurs, aidé de son ami le professeur Jacques Brun, le diatomiste bien connu. Les résultats de ces recherches furent publiés d’abord dans une plaquette tirée à part du Journal de Genève, La légende paléographique du papier de coton, et dans un mémoire plus étendu envoyé à la Société nationale des Antiquaires de France, les Recherches sur les premiers papiers employés en Occident et en Orient du X”° au XIV”: siècle, qui eurent un grand retentissement. Les conclusions auxquelles l’auteur aboutissait étaient les suivantes:
L’historien,; le paléographe
«1. Il n’y a jamais eu de papier de coton et ce terme doit être abandonné comme ne correspondant à aucun produit spécial: c’est un titulus sine re. — 2. L’on devra se borner, à l’avenir, dans la classification des documents, aux trois seules dénominations de papyrus, de parchemin, et de papier, qui désignent trois substances bien caractérisées et faciles à distinguer les unes des autres. — 3. Le papier de chiffe est beaucoup plus ancien qu’on ne l’a admis jusqu’à ce jour; son emploi constaté remonte au X”° siècle. — 4. Le papier de chiffe a été usité d’abord en Orient et le secret de sa fabrication n’a pénétré en Occident qu’après une longue période de deux ou trois siècles. — 5. L’usage de filigraner le papier a pris naissance en Occident, vers la fin du XIII“ siècle et (à notre connaissance) cette habitude n’a pas été transportée en Orient, Les papiers filigranés seraient donc tous de provenance européenne ».
Ces travaux, capitaux pour la paléographie, ont paru en 1884 et en 1886. Pendant ce temps, deux savants autrichiens, Jos. Karabacek et J. Wiesner!, dépouillaient l’admirable collection de manuscrits arabes d’El-Faijûm acquis par l’archiduc Régnier et publiaient, le premier deux belles contributions paléographiques et historiques à la science des plus anciens papiers, le second les résultats d’une savante étude microscopique sur les papiers arabes. Dans leurs traits essentiels, les publications des auteurs autrichiens aboutissaient à une confirmation éclatante de l’affirmation de C.-M. Briquet, à savoir qu’il n’a jamais existé de papier de coton. Des divergences
se sont produites sur des points secondaires. Les
critiques adressées par Wiesner à C.-M. Briquet, passaient en réalité par-dessus la tête de ce dernier, pour s’adresser à J. Brun, son mentor et son guide dans le domaine de l’analyse microscopique qui lui était étranger. Et dans ce domaine même, la supériorité de l’illustre auteur des Rohstoffe des Pflanzenreichs sur le savant diatomiste de Genève étaitincontestable. Wiesner a eu sans doute raison lorsqu'il a contesté la détermination de beaucoup de fibres attribuées au chanvre, alors qu’il s’agissait de lin (souvent indistinguables sans l’intervention d’une technique compliquée); sans doute encore:le collage à l’amidon de froment ou de blé sarrasin constituait-il le pro-
1 Jos. Karabacek. Das arabische Papier ; Jul. Wiesner. Die mikroskopische Untersuchung des Papiers; Jos. Karabacek. Neue Quellen zur Papiergeschichte. — Ces trois mémoires ont paru dans les Mitteilungen aus der Sammlung der Papyrus Erzherzog Rainer, tomes III et IV. Vienne 1887 et 1888.
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cédé usuel, à l'exclusion possible de la gomme adragante, de la résine ou de la colle animale (employée plus tard en Occident) que Brun et Briquet avaient cru pouvoir signaler. Mais d’autre part, le savant viennois a été beaucoup trop loin lorsque, dans son ardeur à mettre en valeur le précieux réactif qu’est l’acide chromique pour la différenciation des fibres textiles, il a déclaré que l'emploi de la lumière polarisée ne permettait même pas une distinction sûre entre le coton et les textiles fibreux. En réalité la méthode optique préconisée par J. Brun et C.-M. Briquet donne le plus souvent d’excellents résultats. Aussi est-ce avec raison que O. Drude! a conclu comme suit son analyse des travaux de C.-M. Briquet et de Wiesner: « Man muf daher wohl beide Methoden gleichschätzen, doch am liebsten in schwierigen Fällen sich beider bedienen, und das von Briquet erzielte richtige Resultat war, wenn auch nicht mit gleicher Ausführlichkeit erzielt und mit anderen Fehlern behaftet, doch immer ein Fortschritt ».
Après cette incursion dans un domaine qui lui était peu familier et qui relève des botanistes spécialisés dans l’étude des matières végétales ouvrées, C.-M. Briquet se remit avec une persévérance inlassable à l’étude des filigranes. En 1888, l’auteur publia une belle monographie (Papiers et filigranes des archives de Gênes) qui peut être envisagée comme un prodrome de son chef d’œuvre ultérieur. Après une introduction historique et technique, l’auteur passe en revue les papiers et les papeteries de Gênes en se fondant sur les archives liguriennes si riches à partir du milieu du XIT"* siècle, en suivant l’ordre chronologique jusqu’en 1762. Il étudie ensuite soigneusement les filigranes des papiers de Gênes, datés de 1301 à 1706 et en figure 593. Le fil conducteur qui dirige constamment le paléographe dans sa tâche laborieuse, c’est le principe, dont il était convaincu, que les filigranes datés et situés constituent un instrument de critique précieux. Cette collection « montre, dit C.-M. Briquet en parlant des papiers de Gênes, reproduits d’une manière naïve, mais fidèle, des objets usuels du moyen-âge et doit à ce point de vue, rendre quelques services à l’antiquaire. Mais surtout elle peut aider à déterminer la date et la provenance d’ouvrages manuscrits ou
1 O. Drude in Botanische Zeitung XLVI, col. 478—481 (27 juillet 1888).
La vie et les travaux de C.-M. Briquet
imprimés, d’autographes, de planches gravées et de reliures, non datés ou de date douteuse. En effet, les filigranes, même ceux qui ont duré le plus longtemps, ont sans cesse varié dans leurs contours et dans leurs dimensions. Ces marques, rappelons-le, étaient façonnées à la main et fixées sur la forme, à une place qui n’était jamais absolument la même. Or une forme ne durait pas longtemps; tous les ans, tous les deux ans au plus, il fallait la renouveler, et en la renouvelant, il se produisait quelques modifications dans le dessin du filigrane, dans sa position sur la forme et même dans la vergeure et les pontuseaux de celle-ci. Ce sont ces variations successives qui, étudiées avec soin, permettent d'arriver à fixer, d’une manière très approximative, l’âge d’un papier». Il ne perd aucune occasion d’insister sur ce principe et profite de toutes les circonstances pour en démontrer la vérité. L’année même dans laquelle parut sa monographie des papiers de Gênes, il publie un article (De l’utilité des filigranes du papier et de leur signification à propos d’un récent procès) dans lequel il rappelle que, lors de l'affaire dite des décorations (novembre 1887) un incident, insignifiant en apparence, est venu changer la face des procès Caffarel-Limousin: un filigrane dont la date a pu être établie par M. A. Blanchet, papetier à Rives, a permis d'établir que deux lettres signées Wilson étaient antidatées. Le témoignage de cet industriel a eu comme conséquence la chute du ministère Rouvier et la retraite de Jules Grévy, président de la République française. Ces faits récents, dit C.-M. Briquet, « prouvent une fois de plus qu’en histoire, comme ailleurs, les petites causes produisent souvent de grands effets », et il ajoute: « IL était impossible, du reste, de laisser passer sans la signaler une occasion aussi probante de constater l’importance des filigranes pour contrôler la date d’un document contesté ». Le filigrane fournissant en fait de renseignements: le nom du fabricant, le siège de la papeterie, le format du papier, sa qualité et l’année de la fabrication, on doit, en utilisant convenablement ces renseignements, pouvoir s’en servir: pour rectifier les dates erronées de manuscrits et d’imprimés; pour fixer l’époque à laquelle ont été écrits des manuscrits non datés; pour déterminer la date et la provenance d’impressions sans lieu ni date; pour constater des faux ou des supercheries en matière d’autographes ou de manuscrits; pour distinguer les tirages successifs de planches gravées; enfin pour fixer
la date des reliures. L'auteur est revenu à la charge en 1892 (De la valeur des filigranes du papier comme moyen de déterminer l’âge et la provenance de documents non datés).
Il va sans dire que C.-M. Briquet a rencontré de nombreux contradicteurs. «Tant que le répertoire géographique des moulins à papier n’aura pas été dressé région par région, tant que les dates extrêmes du fonctionnement de chacun d’eux et l’identification chronologique de leurs filigranes ne seront pas établies, il est imprudent de généraliser en pareille matière!». Ou encore: «... les filigranes ne fourniront jamais un moyen facile de déterminer l’âge d’une pièce dépourvue de date ... Avant tout, il faudra fournir aux historiens des recueils considérables de fac-similés? ». On pourrait multiplier ces citations. Elles n’ont jamais découragé le chercheur qu'était Briquet. Sans s’arrêter à discuter ce qu’il y a d’enfantin à éliminer une méthode parcequ’elle ne constitue pas une panacée universelle, pouvant être appliquée d’une façon infaillible, dans tous les cas et dans tous les temps (ce que Briquet n’a jamaisavancé), sans perdre son temps à des discussions oiseuses ou à des polémiques stériles, il continuait son travail de bénédictin, rivant de temps à autre un clou à ses contradicteurs (La date de trois impressions précisée par leurs filigranes, 1900), ou coupant l’aridité de sa tâche par des mises au point (Le papier et ses filigranes, compte rendu des plus récents travaux publiés à ce sujet, 1894; Notions pratiques sur le papier, 1905), ou par des glânures dans le champ de l’histoire (Associations et grèves des ouvriers papetiers en France aux XVII" et XVIII": siècle, 1897; Les anciennes papeteries du duché de Bar, 1898; La papeterie sur le Rhône à Genève, 1905). Accompagné partout de sa femme, qui le secondait avec un dévouement absolu, il parcourut au cours de longs voyages l'Italie, la France, l'Allemagne, l’Autriche. Hongrie, la Belgique et les Pays-Bas. Il y a eu telle année, où il était en voyage six mois sur douze, employant avec ardeur les mois qui suivaient le retour à étudier et à classer les documents rapportés, à rédiger sous une forme facilement utilisable les innombrables notes qu’il avait prises.
En 1900, Augustin Blanchet, l’éminent fabricant de papier de Rives (Isère), fut chargé d’organiser une
1 Jules Gauthier in Bibliothèque de l’Ecole des Chartes, ann. 1893, p. 371.
? M. Prou in Revue critique d'Histoire et de Littérature, n° du 2 janvier 1893.
exposition rétrospective de la papeterie, comprenant tout ce qui pouvait intéresser l’art de faire le papier. 11 demanda à C.-M. Briquet de lui prêter son concours, ce que ce dernier fit avec plaisir, en lui signalant quelques portes auxquelles il pourrait frapper pour obtenir des documents intéressants. En outre, Briquet lui envoya sa collection manuscrite de reproductions de filigranes avec une notice imprimée (Notice sur le recueil de filigranes ou marques de papiers présenté à l'Exposition rétrospective etc., 1900) destinée à mettre au courant ceux que le sujet pouvait intéresser.! Cette exposition attira l’attention générale des spécialistes et contribua dans une large mesure à préparer l’avènement de l’œuvre de C.-M. Briquet.
Entre temps, C.-M. Briquet était devenu membre (1880) de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, aux séances de laquelle il était assidu et à laquelle il fit souvent des communications et présenta des comptes rendus d’ouvrages se rapportant à sa spécialité. Puis, en 1885, sur l’invitation de H. Bordier, il sollicita son admission à la Société nationale des Antiquaires de France, dont il fut élu correspondant étranger. Enfin, sous la pression de son ami J. Travali, il était entré en 1889 dans la Società italiana di Storia patria.
Cependant, le travail avançait et au cours de l’année 1905, le manuscrit se trouva être prêt pour l’impression. Une circonstance de toute gravité obligeait l’auteur à se hâter: un affaiblissement graduel de la vue menaçait de compromettre l’achèvement d’une oeuvre qui avait été celle des vingt dernières années de sa vie. Il y avait quelque chose de tragique à voir
ce laborieux artisan de la pensée menacé de ne pou- .
voir entrer au port, au moment même où son esquif était en vue du rivage promis! Heureusement, ce malheur a été épargné à C.-M. Briquet. Le secours de deux artistes de sa famille (M. Edouard Mercier et M”*° Adeline Long) a permis d’autographier les dessins calqués de filigranes; un autre (M. Charles Long) a fonctionné comme secrétaire. Enfin, M. le notaire Emile Rivoire s’est chargé de la revision des épreuves. Il était temps : atteint d’une paralysie progressive du nerf optique — due à des causes étrangères au travail paléographique, mais dont le développement fut favorisé par un exercice intensif des yeux dans des locaux souvent mal éclairés —" Moïse Briquet dut
1 Voy. Aug. Blanchet. Musée rétrospectif de la Classe 88 [de l’Exposition universelle de 1900]. Fabrication du papier p.48—50. Paris 1900. — Friedrich von Hôssle. Papiergeschichtsforschung [Der Papier- Fabrikant, Heft 25, VI. Jahrg., p. 1388 (Berlin, 19 juin 1908)].
L’historien; le paléographe
s’en remettre complètement à son ami Rivoire pour le correction des épreuves du dernier tome. Les divers traitements qui avaient été essayés pour enrayer sa cécité croissante avaient complètement échoué. Ilne put, hélas, que palper les quatre beaux volumes qui renfermaient l’œuvre de sa vie, sans avoir la joie derevivre ses années de travail en les parcourant lui-même.
L'ouvrage général Les Filigranes, annoncé par prospectus dès 1902 — dédié à sa femme et fidèle collaboratrice, à la mémoire de son père Marc Briquet, et à l’honneur des industries du livre exercées dans sa famille dès 1687 à Châlons-sur-Marne et à Genève par sept générations successives — parut dans le courant de juin 1907 et souleva d’emblée l’admiration générale. Parmi les nombreuses analyses qui en furent publiées et les justes tributs d’éloges qui furent payés à son vénérable auteur si durement frappé, nous en choisissons un qui nous parait résumer très justement l’impression générale!: Lorsque C.-M. Briquet annonça par prospectus en 1902 son projet de publier un grand ouvrage sur les filigranes, c’est avec impatience que l’on attendit l’apparition de cet ouvrage; mais lorsque l’œuvre de tant d’années de travail parut, toutes les espérances que l’on avait pu former à son sujet furent de beaucoup dépassées . . Les quatre volumes de ce superbe ouvrage pourraient servir, grâce à leur parfaite exécution, ... à l’ornement même d’un salon. Le savant éclairé et profond qu’est C.-M. Briquet s’est acquis pour tous les temps grâce à son travail gigantesque des titres à la reconnaissance de l’industrie du papier. Les hommes qui s’adonnent à de semblables études sont uniquement poussés par un amour désintéressé de la science... L’œuvre de C.-M. Briquet a une double valeur : idéale et pratique. Elle est suggestive et instructive pour l’archéologue et l’héraldiste; elle offre à l’archiviste et au bibliothécaire sous forme de filigranes une source de renseignements qui deviendra de plus en plus précieuse pour l’étude des vieux manuscrits, imprimés et gravures, puisqu’aussi bien l’étude des filigranes a déjà permis de déceler des faux; le fabricant de papiers de luxe y trouvera des modèles d’après lesquels il pourra styliser des figures intéressantes sur des papiers modernes . .. Quelles expériences Briquet va-t-il faire avec la vente de son
1 Friedrich von Hoefle, op. cit. p. 1388—1390 (1908). — Nous traduisons librement le texte allemand.
La vie et les travaux de C.-M. Briquet
ouvrage qui coûte quelques eentaines de francs? Il a fallu un courage digne d’admiration pour oser entreprendre cette œuvre gigantesque, car les frais d’impression de l’ouvrage et les nombreux et lointains voyages qui l’ont précédé représentent à eux seuls une fortune. C’est avec un intérêt particulier que j’ai appris, et Briquet lui-même me l’a confirmé, que son admirable épouse a été non seulement son compagnon de voyage, maïs sa zélée collaboratrice. Elle est digne de tous les respects! En revanche, c’est avec douleur que j’ai appris de Briquet — qui depuis des années entretient avec moi de précieux rapports épistolaires — qu’il est devenu complètement aveugle depuis une année et demie. Aucun de nos collègues ne refusera sa sympathie à cet homme de mérite, et peut-être l’un ou l’autre se sentira-t-il poussé, précisément pour cette raison, à faire l’acquisition du magnifique ouvrage de Briquet. Les fabricants fortunés, les sociétés par action sont en situation de se créer une bibliothèque spéciale : celui qui en a commencé une y trouve son bonheur, en est fier et ne demande qu’à l’augmenter! Et si l’auteur si durement éprouvé n’a pas eu le privilége de contempler de ses yeux les deux derniers volumes de son oeuvre, on a du moins appris avec satisfaction et avec joie dans les cercles les plus étendus la nouvelle de sa promotion au grade de docteur ès lettres honoris causa de l’Université de Genève ».
D’autre part, le D' Ad. Fluri a dit avec humour de l’œuvre de C.-M. Briquet. « Mit diesem Werke hat Briquet die Geschichtsforschung um eine neue Hilfswissenschaft bereichert: die : Wasserzeichenkunde. Sie harrt nur noch auf einen fremden, wissenschaftlich klingenden Namen, dann werden wir sie auf dem Verzeichnis der Hochschulvorlesungen finden. Der Ausdruck Wasserzeichen ist allerdings irreführend; die Franzosen gebrauchen das dem Italienischen entlehnte, die Sache genauer bezeichnende Wort filigrane ».
Il vient d’être fait allusion à la distinction dent C.-M. Briquet a été l’objet de la part de l’Université de Genève. C’est le 26 mars 1908, quelques mois après la publication des Filigranes, que le diplôme lui fut remis dans une séance publique de la Faculté des Lettres, séance à laquelle assistaient toute sa faiille et de nombreux amis. Des discours furent prononcés par MM. les professeurs Bernard Bouvier et
F. De Crue, qui mirent éloquemment en évidence les mérites du récipiendaire, tandisque ce dernier répondit avec le tour plein d’esprit et de bonhomie qui lui était propre. Une superbe gerbe de fleurs fut offerte à M"*° Briquet.
C.-M. Briquet a été extrèmement touché du geste de l’Université de Genève et lui en a toujours gardé une profonde reconnaissance, reconnaissance dont il s’est efforcé, en mainte circonstance, de donner des marques tangibles. Mais, ce n’est pas la seule récompense qui lui ait été décernée. En 1902, après l'Exposition rétrospective du papier en 1900 à lLaquelle il avait pris une si grande part, il reçut du gouvernement français la rosette d’officier d’instruction publique. En 1909, il participa au concours Brunet que l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres à Paris décerne tous les trois ans; il obtint un prix qui aurait sans doute été le premier si la Commission n’avait été liée par les désirs exprimés par le fondateur, et par les traditions des Commissions précédentes qui en étaient la conséquence. Dans ses Souvenirs, C.-M. Briquetmentionne expressément comme une récompense, et une de celles auxquelles il a été le plus sensible, «la petite plaquette que m’a dédiée M. le D’ Ad. Fluri de Berne — C. M. Briquet und seine Forschungen über das Papier (1915)— et où il s’est plu à faire connaître en détail mes travaux et mes publications ». Sorti de la plume d’un savant compétent, cet hommage rendu à l’oeuvre de sa vie constituait une sorte de satisfecit venant réjouir l’automne de son existence, en apparence et au jugement des autres, singulièrement dépouillée.
La cécité de C.-M. Briquet ne tarda pas en effet à devenir complète; c’est dans une nuit profonde qu’il passa les dix dernières années de sa vie. A cette infirmité vinrent s’ajouter de dures épreuves. Le 24 avril 1912, il eut la grande douleur d’assister, impuissant et aveugle, à l’agonie de sa femme bienaimée, de celle qui, après avoir été la joie et lorgueil de sa jeunesse, était devenue sa collaboratrice de tous les instants dans l’âge mûr et qui, depuis que la terrible infirmité s’était abattue sur lui, était devenue son soutien indispensable. Peu après, la mort Le priva d’une vieille domestique qui, entrée au service du couple Briquet-Long en 1865, était restée sans interruption jusqu’à la fin au même foyer. Dès lors, C.-M. Briquet resta seul dans son tranquille
appartement de la rue du Vieux-Collège. Mais il ne s’ennuyait pas: il vivait sans doute beaucoup dans les souvenirs, maïsiltravaillait beaucoup plus qu’on ne l’eût cru possible. Ses derniers mémoires (n° 65 à 68 de l’index bibliographique) ont été dictés par lui alors qu’il était complètement aveugle! La publication concernant les Moulins à papier des environs de Tulle, par exemple, constitue un véritable tour de force; elle ne s’explique que par la prodigieuse mémoire de l’auteur unie à l’ordre parfait qui régnait dans ses archives, et qui lui permettait d’indiquer exactement la place où se trouvait chaque document, de se le faire lire, et de dicter le texte de son article avec la clarté qui lui était habituelle. Son beau-frère, M. Jean Long, venait le matin l’aider dans sa correspondance, lui faire la lecture et l’accompagner dans ses promenades. Son frère et ses belles-sœurs, ses nombreux neveux et nièces, petit-neveux et petites-nièces s’offorçaient de l’entourer de leur affection et de leur sympathie. Il allait quelquefois au Club alpin en notre compagnie et se rendait aux séances de la Société d’histoire et d’archéologie appuyé au bras de l’un ou l’autre de ses petits-neveux. Comme dans sa jeunesse, participant aux réunions de famille, il continuait à faire la joie et l’étonnement de tous en tirant de sa mémoire inépuisable les pièces de vers les plus diverses qu’il débitait d’une façon impeccable et avec l’entrain d’un jeune homme! Il passait les mois d’été dans une tranquille retraite à Bôle, dans le canton de Neuchâtel, en compagnie de son frère et de sa bellesœur Edouard et Lucie Briquet. Quand nous lui rendions visite il se plaçait en face du merveilleux panorama des Alpes, qui bornent l’horizon pardelà la nappe limpide du lac de Neuchâtel et les vertes ondulations du plateau suisse; il se faisait décrire ce spectacle sublime et terminait lui-même les descriptions, car la mémoire animant les yeux de l'esprit, il revivait ainsi les excursions de montagne qui avaient embelli sa jeunesse et voyait les cimes neigeuses comme si sa cécité n’avait pas existé! C’est ainsi qu’il atteignit le mois de décembre 1917, au cours duquel se manifestèrent les premiers symptômes de la maladie qui devait l’emporter. Il ne put participer aux fêtes traditionelles du jour de l’an, maïs réunit encore à sa table et successivement les membres de sa famille, dans les premiers jours de janvier. Il s’alita peu après. Ses derniers jours ont été exempts de souffrances et le 24 janvier 1918 il
L’historien; le paléographe
s’endormit paisiblement. Il repose maintenant dans le cimetière du Petit-Saconnex (Genève) à côté de sa femme bien-aimée.
La mort de C.-M. Briquet, patriarche respecté et aimé de la famille, fut pour celle-ci un deuil immense qui eut sa répercussion dans les cercles les plus étendus, bien que l’époque troublée à laquelle elle s’est produite en ait atténué les manifestations. On se fera quelque idée de la haute valeur morale de l’homme que nous avons perdu en relisant les lignes suivantes. « Mais où et quand donc cessa-t-il de travailler? — dit le professeur L. Wuarin. Malgré sa pénible infirmité et grâce au concours d’amis dévoués, parmis lesquels sa vaillante compagne ...., il mena de front ses travaux de savant, de philanthrope, de bon Genevois et de chrétien. Il restera pour plusieurs, comme pour celui qui trace ces lignes, l’image vivante, et comme le symbole de la force agissant dans la douceur». « Ceux qui ont quelque peu vécu dans son intimité — a écrit M. Eugène Des Gouttes — auront pu constater la vérité de ce proverbe arabe: « Trouve un bon ami dans le cours de ta vie et tu auras rencontré le premier des biens ». La cruelle épreuve qu’il eut à subir pendant les dix dernières années de sa vie n’avait, grâce sans doute à la fermeté de ses principes religieux, nullement altéré sa bonne humeur habituelle; tel on l’avait vu jadis, toujours affectueux et cordial, tel on le retrouvait encore alors qu’il faisait, au- bras de son beau-frère, sa promenade journalière. Ajoutons, pour compléter ce portrait, qu'il était la modestie même et qu’il ne tirait aucune vanité des honneurs et des récompenses qui lui avaient été décernées ». « C’était aussi — a dit Auguste Blondel — une bien attrayante physionomie que celle de Moïse Briquet. Quand on rencontrait ce grand vieillard aveugle au bras de sa femme ou d’un fidèle ami, on ne pouvait s’empêcher de se retourner. La douceur, la sérénité de cette figure vous frappait. Elle est pour moi liée à un souvenir bien caractéristique. Fort assidu au service religieux, Briquet venait régulièrement à la cathédrale et occupait toujours la même place au pied de la chaire. Ses grands yeux bleus sans regard semblaient reprendre vie lorsqu'il se mettait à chanter. Tournés vers le ciel, dans une fervente extase, ils exprimaient une telle adoration, que c’était pour moi, je l’avoue, une plus éloquente prédication que celle du pasteur officiant. Mais cette âme si profondément religieuse ne s’enfermait point dans un
La vie et les travaux de C.-M. Briquet
mysticisme égoïste; elle avait besoin au contraire, de se manifester au dehors et de se dépenser sans relâche pour le bien de ses semblables et de son pays ... Briquet nous laisse l’exemple d’un grand savant, d’un bon citoyen et d’un chrétien dans la plus haute acception du terme. Son souvenir subsistera longtemps parmi nous, comme un sillon de bienfaisante lumière ».
Tous les amis et les admirateurs de C.-M. Briquet ne peuvent que s’associer à ces sincères hommages.
Quant au souvenir du regretté savant dans le domaine de l’histoire et de la paléographie, il s’est chargé lui-même, d’élever à sa mémoire, par ses œuvres, un monument « aere perennius ).
NB. — La collection complète des documents réunis par C.-M. Briquet sur les filigranes et l’histoire du papier a été donnée par la famille d’Edouard Briquet et par M°"°* Koeune-Briquet à la Bibliothèque publique
et universitaire de Genève, où elle est à la disposition des chercheurs.