PRIX LOVELACE
Un prix annuel sera décerné, en assemblée générale, à celui des membres qui aura le plus contribué à favoriser le développement du club Lovelacc and C°.
Fait à Paris et adopté par les membres fondateurs, en assemblée générale, le 1869.
( Signatures .)
Le lendemain, à neuf heures, Henri et ses amis se réunissaient en comité secret dans la chambre d’Amaury.
Ils écoutèrent la lecture du projet des statuts de Lovelace-Club, avec une grande attention et sans l’interrompre.
Quand elle fut terminée, Henri prit la parole :
— Le programme d’Amaury me semble parfait, ditil. Pensez-vous qu’il soit utile d’ouvrir une discussion sur les articles ?
— Elle me semble inutile, dit Thibaut. D’ailleurs, si des modifications sont nécessaires, elles se feront d’ elles-mêmes.
— Je mets le projet des statuts aux voix, reprit Henri. Les mains levées.... Les statuts sont adoptés en principe à l’unanimité. Nous signerons à Paris. En at-
tendant, je propose de choisir Amaury pour notre président.
— Cela va de soi.
— Pour ce qui concerne le fonds social, nous pouvons verser chacun cinq cents francs comme première mise de roulement. Si cela ne suflit pas, nous aviserons. Je me charge des fonctions de trésorier. Qui veut être secrétaire ?
— Moi, dit Gontran.
— Bien. Pour les semainiers, on suivra l’ordre alphabétique des prénoms. C’est donc notre cher ami et président Amaury qui sera chargé du rapport de la semaine. Il nous servira de modèle pour l’avenir.
— Entendu.
— Provisoirement, nous nous réunirons où vous voudrez, selon les circonstances, et de façon à être tous présents, au moins dans les premières séances. Maintenant, quelqu’un a-t-il des observations ou des propositions à faire ?
— Une seule, pour ma part, dit Thibaut. Henri, n’attends -tu pas aujourd’hui deux de nos amis communs ?
— Oui, le marquis de Yalmer et le Docteur Champagne . J’espère qu'ils arriveront pour déjeuner.
— Nous connaissons tous Valmer comme un parfait gentilhomme. Bien qu’il ait l’âge de nos pères, c’est le plus jeune d’entre nous.
— Mais quel âge a donc Valmer ?
— Cinquante... et quelque.
— Quel éternel jeune homme !
— Une tête de glace et un poignet d’acier.
— C’est notre maître et notre compagnon. Il faut l’enrégimenter.
— 11 ne demandera pas mieux.
— S’il accepte, dit Amaurv,je lui céderai la présidence.
— D’accord ; mais il est bon que vous restiez à ce poste jusqu’à l’organisation définitive du club.
— Soit.
— 11 est également d’une politique bien entendue •de nous attacher le Docteur Champagne, médecin ordinaire des jolies femmes de Paris et de l’étranger.
— Il est des nôtres de fait. S’il n’accepte pas le titre, nous l’aurons toujours comme conseil et comme auxiliaire. Nous pouvons nous en ouvrir à lui en toute sécurité.
— Tout est bien convenu ? dit Amaury.
— Oui, parfaitement.
— Donc, ordre du jour :
Présentation du marquis de Valmer.
Ouvertures au Docteur Champagne.
La séance est levée.
A onze heures, un domestique vint annoncer l’arrivée des hôtes attendus à la villa.
Tout le monde se porta à leur rencontre, et on déjeuna sur la terrasse.
Pendant que ces demoiselles changeaient de costume pour aller à la promenade, Amaury donna communication des statuts de Lovelace-Club.
Le marquis de Valmcr accepta et fut admis sans autre cérémonie.
— Mes chers amis, dit le docteur Champagne, les statuts d’Esculapc ne me permettent pas d’adhérer aux vôtres, par vertu professionnelle ; mais l’association que vous avez fondée ne peut nuire ù personne, et vous pouvez compter sur tous mes vœux et tous mes elforts pour le succès de l'œuvre.
— Nous avions prévu cette réserve, cher docteur; aussi nous n’insistons pas, et nous prenons acte de vos sympathies.
— Elles vous sont toujours acquises; mais, puisqu’on me fait l’honneur de regretter mon abstention, je puis vous dédommager en comblant ce vide dans vos rangs par un iilleul digne de ses parrains.
— Qui ?
— Un jeune homme, le vicomte Carlo Albano, en famille Vert-Vert. Aux termes de vos statuts, les épreuves d’admission vous donnent le moyen d’avoir sur lui les renseignements les plus étendus. Je ne vous dirai que peu de chose de son histoire pour vous en laisser la surprise.
Il est d’origine italienne, son nom l’indique; mais su mère était française. Il a servi comme officier dans les volontaires de l’armée papale. 11 a été élevé par les
Révérends Pères, auxquels nous devons des élèves qui s’appellent Voltaire et Diderot. Il faut reconnaître que les Pères savent pétrir l’argile humaine, et ils ont de par le monde une légion d’élite qui donne du fil à retordre à ceux qui n’en sont pas. Bref, Vert-Vert a été élevé dans une cour où il faut avoir les qualités d’un maître pour devenir simple apprenti, et son éducation, commencée à Rome, se continue à Paris. Il est aux mains des hommes politiques et aux pieds des duchesses. La douairière de Valbrun a choisi ses professeurs et, cette fois, elle a juré de ne pas le marier.
— Le club lui vote des félicitations, dit Amaury.
— Je ne les lui transmettrai pas, attendu que la douairière favorise le mariage avec la même ardeur que vous mettez à décourager la vertu. C’est elle qui a baptisé son Benjamin favori : Vert-Vert. Il est froid et réservé, au point d’en paraître timide à ceux qui le jugeraient sur ces apparences superficielles. A le voir, on le prendrait pour une jeune fille, n’était une ombre légère qui commence à dorer sa lèvre supérieure et son menton duveté commme une pèche.
— Quel âge a-t-il ?
— Vingt-quatre ans. Pour résumer d’un mot son portrait physique, moral et intellectuel, je vous dirai qu’il est beau et élégant comme un gentillhomme de Lancret, et hardi comme Chérubin. Si j'en crois la chronique, il ne rencontre guère plus de cruelles qu'un surintendant ou le marquis de Lauzun. Avec cela, Vert-
Vert est savant comme un bénédictin. Sous une apparence frêle et délicate, il corrigerait un hercule, et, comme Don Juan, je le crois capable d’inviter à souper toutes les statues du Commandeur possibles.
— Si j’en juge d’après vous, docteur, voilà un garçon qui promet.
— Et qui tient, je m’en porte garant.
— A ce compte-là, nous sommes des écoliers. Comment lui imposer des épreuves illusoires ?
— Les épreuves sont statutaires ; elles n’ont rien de blessant ni d’indiscret pour personne. Libre à vous, expérience faite, de le dispenser du stage et de retourner le mot de Pépin le Bref : « Il nous semble que vous êtes digne de nous commander. » Qui est de semaine ?
— Notre président, Amaury.
— Eh bien, Amaury, voulez-vous venir samedi, à neuf heures, au Cirque. C’est le jour à la mode. Je vous présenterai Vert-Vert.
— Très-volontiers, samedi, au Cirque.
— Dimanche prochain, je l’amènerai. Vous l’enfermerez dans sa chambre avec un formulaire de questions à résoudre, du champagne et des cigares; je vous réponds qu’il passera sa thèse comme feu Pic de la Mirandole : De omni re scibili et quibusdam aliis.
— Nous sommes édifiés, et votre parole nous suffit, dit Amaury. Vous lui direz que les épreuves seront une simple formalité, et quelles témoignent surtout de notre vif désir d’apprécier un nouvel ami.
— Quant à moi, dit le marquis de Valmer, n’eût-il que ses vingt ans, je l'admettrais à bras ouverts.
— Savez-vous ce que Thibaut disait tout à l’heure ? Valmer est le plus jeune de nous tous.
— C'est vrai; je proteste contre les lois ordinaires de la nature. J’escamote les hivers, et je porte les printemps sans courber les épaules et sans plier les jarrets.
— A la bonne heure ! dit le docteur Champagne.
— Mais la médaille a son revers, docteur. Si on peut être un vieillard à trente ans, on ne peut pas toujours être un jeune homme à soixante.
— C’est de la modestie.
Les deux journées du dimanche et du lundi s’écoulèrent rapides dans une intimité familière et charmante. La Villa des Fleurs était un arsenal muni de toutes les armes inventées pour combattre l’ennui.
Pour décor, un ciel bleu, une échappée de fleuve et un coin de forêt; pour compagnons, des hommes d’esprit et des jolies femmes; puis, bonne chère et vins exquis, le droit de tout penser et de tout dire ; les ileurs, la poésie, la musique, la jeunesse et deux jours de liberté.
N etait-ce pas, en vérité, le Paradis terrestre ?
Le lendemain, mardi, à huit heures du matin, une collation réunit tous les convives, qui reprirent ensemble le train de retour à Paris.
Avant de se séparer, ils se donnèrent rendez-vous pour le dimanche suivant à la Villa des Fleurs, et la troupe amie se dispersa pour courir à ces deux choses sérieuses de la vie parisienne 1 : le Travail et le Plaisir.