‹ Les filles d'enferChapitre 15 sur 32 · UNE FEMME A LA MER · texte numérisé non relu

UNE FEMME A LA MER

Quelque temps avant la fondation de Lovclace-Club, au mois de février, un soir, en sortant du théâtre, Amaury alluma un cigare, glissa les mains dans ses poches, prit la rue Laffitte et gagna la rue Notre-Damede-Lorette.

Une heure du matin sonnait quand il arriva à la hauteur de cette jolie place Saint-Georges qui, en été, ressemble à une verdoyante oasis pleine d’ombre et de fraîcheur.

Tout était désert; aucun bruit ne troublait le silence de cette nuit d’hiver, favorisée par un clair de lune qui faisait scintiller les toits couverts de givre, et dont la lueur bleue rendait jaunâtre la flamme des becs de gaz. L’eau était gelée dans la vasque de pierre de la fontaine. On n’entendait ni le roulement d’une voiture, ni le pas d’un bourgeois attardé ; rien ne bougeait.

Comme il traversait la place, le regard distrait d’Amaury tomba sur une forme humaine immobile, dont la silhouette noire se profilait contre le mur circulaire surmonté de grilles à flèches dorées.

— Une femme, songea-t-il... Que fait-elle là?

Il s’arrêta un instant pour l'observer.

Au bruit des pas, elle avait relevé la tète.

C’était une jeune fdle, très-simplement vêtue.

Sous une mante noire à capuchon, son visage avait la blancheur du marbre.

Il s’approcha.

— Mademoiselle, dit-il, pardonnez-moi si je suis indiscret. Puis-je vous être utile en quelque chose?

— Oui, monsieur, dit-elle; j’ai froid, et je ne sais où aller.

Il lui offrit son bras sans ajouter une parole , et elle le suivit avec la docilité d’un enfant égaré qui trouve un guide compatissant.

Au bout de quelques minutes d’une marche rapide, Amaury s’arrêta devant le n° 55, où il demeurait, au troisième étage.

Il sonna ; la porte cochère s’ouvrit et se referma avec un bruit sourd.

Une fois dans son appartement, il alluma des bougies, et le feu, préparé d’avance, flamba bientôt joyeusement dans la cheminée.

Pendant ces préparatifs, Amaury fit une remarque

particulière. Son chien, Canard, après lui avoir donné la bienvenue, avait fait des avances significatives à l’étrangère.

Canard était un lévrier blanc, avec une large tache noire à l’œil droit et sur les reins. Intelligent, affectueux môme, malgré les instincts égoïstes de cette race élégante, Canard était mélancolique et d’une indifférence absolue quand son maître ne lui signalait pas les visiteurs. Or, Canard faisant le joli et l’aimable sans y être invité, c’était là un de ces phénomènes qui devait attirer l’attention d’Amaury, un favorable augure de sa rencontre nocturne.

— Avez-vous faim, mademoiselle? interrogea- t-il, pendant que l’inconnue se débarrassait de la mante qui encadrait sa tète blonde.

— Oui, monsieur, je mangerais volontiers.

Comme tous les hommes voués à une existence active et irrégulière, Amaury avait toujours une collation froide servie dans son cabinet.

Après avoir glissé une peau de panthère sous les pieds de la jeune fille qu’il venait de recueillir, il roula la table chargée devant elle, lui présenta une tasse de bouillon, accompagnée d’un verre de vin de Bordeaux, et se mit en devoir de remplir l’office de chevalier servant.

Assise au coin du feu, la pauvre abandonnée semblait sous l’influence d’un rêve. Elle mangea les deux

ailes du poulet qui constituait le plat de résistance du souper, une tranche de viande à la gelée, divers horsd’œuvre, des confitures, une poire et du raisin frais en caisse, le tout arrosé d’une bouteille de Saint-Émilion, et assaisonné par un appétit qui témoignait qu’elle n’avait pas dîné ce jour-là.

Elle renaissait à la vie. Peu à peu, son corps délicat se ranima à la chaleur du foyer qui brûlait comme une fournaise. Bientôt les mouvements de ses bras engourdis par le froid devinrent plus libres, ses lèvres bleuies reprirent leur éclat purpurin , une teinte rosée colora ses joues pâles, un joli sourire voltigea sur sa bouche, et elle fixa sur son hôte, assis en face d’elle, un regard si doux, si intelligent, qui disait si bien sa reconnaissance, que le sceptique Amaury sentit remuer une fibre nerveuse, comme une corde métallique mise en vibration par une invisible main.

Pendant l’intervalle consacré à ce souper improvisé, il avait suivi, avec une curiosité d’artiste, ses mouvements naturels et gracieux. Il analysait les observations que faisaient naître dans son esprit ces détails insignifiants pour le vulgaire, mais qui lui suffisaient pour déterminer la famille à laquelle appartenait cette fleur humaine, jetée à la borne par un caprice de la grande marâtre. Ce serait d’ailleurs un pléonasme d’insister sur cette affirmation, que le futur fondateur de Lovelace-Club était un connaisseur et un raffiné.

LES FILLES d’eNFER

— Voilà une petite fille, songea- t-il, que j’ai ramassée au milieu de la rue. Elle aura quelque jour un hôtel où plus d’un gentilhomme de la décadence fera antichambre, et un huit-ressorts qui me passera sur le ventre si je ne me range pas.

« Hep! » dit-il à haute voix en allumant une cigarette, comme si cette formule brève résumait sa pensée.

La jeune fille releva la tête; mais Amaury, sans répondre à son interrogation muette, poursuivit le cours de sa méditation philosophique.

« Et il est évident que les hommes sont d’une révoltante stupidité. Voilà une adorable fleur d’amour, et personne n’a encore pensé à la transplanter dans une serre. Quand elle sera fanée, on se la disputera aux enchères, et elle ruinera des imbéciles, qui , ce soir, auraient cru faire une bonne action en lui donnant cent sous pour aller dîner... Il en faut

» Oui, elle est ravissante , presque irréprochable : tête fine, cheveux cendrés, yeux bleus comme des saphirs pèles, dents rondes comme des perles, taille souple, attaches délicates, pied d’enfant, une belle paire de mains. Le reste va de soi ; il y a de la race. Un an à Y École de dressage, et je la mets dans la circulation. »

Une seule remarque éveillait des doutes chez son observateur : elle manquait de candeur. Mais une fille peut être sage sans être ignorante, le cœur peut rester pur et le corps vierge malgré la corruption de la tête.

A Paris, une enfant a parfois certains regards de femme avant d’être une jeune tille.

Comme la bouilloire chantait sur le feu, Amaury versa l’eau dans la théière fumante et rompit le silence.

— Vous n'avez plus faim, mademoiselle ? interrogeat-il, en la voyant reculer* sa chaise et reprendre sa place au coin de la cheminée.

— Non, monsieur, merci.

— Êtes-vous réchauffée ?

— Oh! oui, je suis tout à fait bien; mais, ajouta-t-elle avec une certaine hésitation dans la voix, je suis fâchée de toute la peine que vous vous donnez pour moi.

— Mais non, ne vous occupez pas de cela... Y avaitil longtemps que vous étiez abandonnée, quand je vous ai rencontrée sur la place Saint-Georges?

— Je me promenais au hasard depuis deux heures de l’après-midi. J’étais fatiguée et je me suis arrêtée là.

— Personne ne vous a suivie?... On ne vous a pas parlé?

— Si...

Il y eut un silence.

Amaury se leva et ouvrit le battant d’une grande alcôve fermée.

— Mademoiselle, dit-il froidement, il est tard ; vous devez avoir besoin de repos.

Elle ne fit aucune observation.

— Bonsoir, monsieur, dit-elle.

Elle disparut dans l’ombre de l’alcôve, se déshabilla en un tour de main, et se glissa sous les couvertures comme une couleuvre.

Une fois sur l’oreiller, sa petite tète commença à travailler.

Les femmes ont une faculté merveilleuse pour dégager les termes inconnus d’une situation donnée.

L’instinct a une lucidité supérieure, une puissance -de pénétration qui fait pâlir les petits flambeaux scientifiques, et se fait un jeu enfantin de ce que les penseurs considèrent comme des raisonnements solides et des combinaisons savantes.

On peut en juger par la série des idées très-simples qui défilaient dans la tète mobile de l’héroïne de la place Saint-Georges.

Elle regarda Amaury, qui fumait avec la gravité d’un sauvage au conseil, et se dit :

« Il me plaît.

» Il m’a fait trois questions: pour savoir si je n’avais plus faim, si j’étais réchauffée, et combien de temps j’étais restée au froid dans la rue... Et puis, rien.

» Il ne m’a pas demandé mon nom, ni ce que je faisais, ni pourquoi j’étais toute seule comme un pauvre chien perdu.

» Il doit être riche.

» Comment se fait- il qu'il n’ait pas de maîtresse?

» Il doit en avoir une... Elle nliabite pas avec lui...

» Si elle venait demain, et qu’elle me trouve ici?... Elle ferait une jolie scène, mon Dieu... Oh ! non, il a pensé à cela... il m'aurait donné un peu d’argent et m’aurait conduite dans un hôtel meublé.

» Il n’a pas l’air tendre... il a une manière de regarder qui m'intimide.

» Je voudrais bien savoir ce qu'il pense de moi.

» Est-ce que je lui plais?... Alors?... Au fait, moi, je suis donc béte? Je ne lui déplais peut-être pas, mais s’il me le disait, il aurait l’air de me demander une récompense honnête... Qu’est-ce qu’il fait ? »

Elle glissa sa tête sous l’oreiller et regarda dans la chambre.

« 11 écrit... il fume... son cigare sent bon... Qu’est-ce qu'il peut bien écrire ? Des lettres? A qui ? Pas à sa maman, ni à son papa. . . Comme il écrit vite . .. Je voudrais bien avoir une bougie, un roman et une cigarette. »

Ses idées et ses réflexions se succédaient ainsi dans sa tète, tournant dans le même cercle et se représentant sous des formes diverses.

La plume d’Amaury courait toujours sur le papier;, il griffonnait des feuilles blanches et n’écrivait que sur un seul côté, ce qui l’intrigua beaucoup.

L’appartement révélait des goûts d’artiste. Le papier

mat, sans dessin, était couleur ardoise. Aux murs, des cadres inclinés suspendus à leurs cordons de soie, pastels, dessins, photographies et. aquarelles; dans un angle, deux épées noires en croix.

Les meubles appartenaient à tous les styles. Le divan plat était en reps bleu de Chine et gris perle, comme les tentures. La dormeuse ôtait en velours gros bleu; les sièges variés : chaises Louis XV à pieds dorés recouvertes en satin broché, chauffeuse, crapauds, fauteuils de velours capitonné, à bandes de tapisserie.

Le piano, chargé de cahiers de musique et d’albums, était en palissandre; la bibliothèque en vernis noir à baguettes d’or, pleine de livres bien rangés ; le lit, à courtine de satin, large et bas, en vieux chêne.

La pendule représentait une tête de jeune fille en marbre blanc, posée sur le socle noir, flanquée de statuettes en bronze et de flambeaux dans le style étrusque. Une belle plante du Japon étalait ses larges feuilles vernies dans une jardinière à panneaux de porcelaine. Tous ces meubles et ces objets avaient l’harmonie qui préside à l'arrangement d’un musée.

A la longue, les observations générales de l’inconnue s’enrichirent de découvertes particulières. Elle remarqua d’abord tous les objets qui encombraient la table de travail d’Amaury, vers laquelle son regard revenait comme l’aiguille aimantée qui vire à son pôle : la lampe de cuivre tout unie, l’encrier de porceleine blanche, une papeterie, des journaux, des lettres, des cigares,

un trousseau de clefs, une poignée d’or et d’argent, des boutons de manchettes, une adorable main en marbre rose dépoli servant de presse-papier, un scarabée en pierres de couleur posé sur un album à photographies, un portefeuille de maroquin rouge, un carnet, un coupepapier en ivoire, un porte-allumettes figurant un chiffonnier, et un revolver microscopique, à crosse d’ébène, brillant comme un joujou neuf.

Sur la cheminée, un poignard à manche d’argent ciselé dans sa gaine de velours, des paquets de cigarettes, et une assiette de laque pleine de cartes de visite.

Si elle l’avait osé, elle se serait levée pour aller voir de près les tableaux et les dessins. Elle aurait bien voulu fourrager dans cette chambre, regarder les photographies, ouvrir les albums, toucher à toutes ces jolies choses; mais il aurait fallu demander la permission à leur propriétaire, et elle en revint à son idée première : une bougie, un roman et une cigarette.

Une demi-heure s’écoula ainsi, pendant laquelle Amaury dévora des feuilles blanches avec une persévérance remarquable.

Plus d’une fois, dans les temps d’arrêt où il déposait son cigare, elle fut sur le point de lui adresser la parole; mais il paraissait si absorbé par ce travail rapide, qu’elle hésita à formuler son désir.

Enfin, la dernière page achevée, Amaury jeta sa

plume, reprit son cigare, se leva, et donna un grand coup de pied dans le feu.

Ensuite, il remonta la lampe, empila les oreillers à la tête du divan plat, ramassa une peau de panthère bordée de drap rouge, s’enveloppa dans sa robe de chambre et parut disposé à goûter le sommeil de l'innocence.

— Et moi qui ne sais pas même son nom, songeaitelle, pelotonnée dans son lit voluptueux qui dansait au plus léger mouvement, suivant ces préparatifs avec une curiosité bien légitime, et l’esprit sollicité par une série de réflexions nouvelles.

« Comment faire? Il va dormir là, se dit-elle... Il fume toujours... Pourquoi n’éteint-il pas la lampe? J’aimerais bien voirie feu éclairer lacliambre...

Comme si un génie familier avait transmis sa pensée, Amaury allongea le bras pour exécuter ce mystérieux désir.

Elle fit un violent soubresaut, comme si elle sortait d’un rêve .

— Ah! très-bien, dit Amaury en étendant les jambes et en croisant les mains derrière sa tête, vous ne dormez donc pas, ‘mademoiselle ?

— Je n’ai pas sommeil du tout.

— C’est différent... Qu’est-ce que vous faites?

— Je m’habille.

— Voilà une idée.

— Je m’ennuyais. Si j’avais eu une bougie...

— Il fallait m'en demander une.

— J’avais peur de vous déranger.

— C’est touchant. Et avec la bougie ?

— Une cigarette.

— Vous fumez?

— Oui, j’habitais avec une amie qui fumait, et qui m'a donné cette mauvaise habitude.

— H y a là des cigarettes russes. Est-ce tout ?

— J’aurais aussi voulu un roman.

— C’est plein de romans ici ; mais il n’y en a qu’un d’amusant.

— Lequel?

— Vous.

Elle éclata de rire de si bon cœur qu’Amaury l’imita avec bonne humeur.

— Quels romans lisez-vous ?

— Des romans d’amour, où on s'adore.

— Drôle, tout ça, amusant.

Elle sortit de l’alcôve, s’approcha de la cheminée, prit une Cigarette, l’alluma, et s’assit à l’orientale sur la peau de panthère, devant le feu.

— Mademoiselle, comment vous appelez-vous?

— Lucie... Et vous ?

— Amaury.

— Vous n’avez pas mangé beaucoup.

— J’ai un estomac qui ne croit plus à rien; c’est trèspoétique...

— Moi j’ai encore faim.

— Je crois que j’ai un peu faim aussi.

Ils reprirent leurs places.

— Tiens, oui, c’est vrai, dit Amaury, je mange... et j’ai même soif... A vos amours, chère enfant.

— Je n’en ai pas.

— Très-bien. Quel âge avez-vous ?

— Dix-sept ans.

k — Pas un petit amour dans le cœur?

— Non.

— Jamais?

— Jamais.

— Personne?

— Personne.

— Je veux bien.

— Monsieur, qu’est-ce que vous écriviez donc là, tout i\ l’heure ?

— De la politique.

Elle parut réfléchir.

— Pour les journaux?

— Oui... ne vous cassez pas la tête, ma chère enfant; vous trouverez cela un autre jour.

— Alors, vous avez des billets de théâtre?

— A propos de théâtre, je crois que vous feriez une soubrette appétissante. Vous avez un joli minois chiffonné, des petites pattes blanches comme des souris, et une paire de jambes tournées comme des fuseaux... C’est à voir.

— Mais je ne saurais pas.

— Vous apprendrez.

— Je veux bien. . . Quand ?

— Ce soir.

— Grand fou !

— Merci bien.

— Cela vous fâche?

— Moi? par exemple ! D’abord, je ne me fâche jamais... Pourquoi boudez-vous?

— Je ne boude pas ; je pense que demain...

— Il fera jour.

— Et je m’en irai.

— Pourquoi, s’il vous plait de rester ici ?

— Vous me garderez?

— Certainement.

— Vous êtes libre? Vous n’avez pas... comment dire?... une maîtresse?

— Je n’ai ni maître ni maîtresse, c’est-à-dire que j’en ai un peu de tous les côtés. D’après ce que je vois, nous avons l’air d’ètre passablement vertueux. Qu’en pensez-vous ?

— Il n’est pas difficile d’être sage quand on n'aime personne.

— Ce n’est pas une raison. Et quand on aime?

— On est fidèle.

— Fichtre ! voilà une théorie originale, et je respecte toutes les opinions, même quand elles sont sincères... Venez ici.

LES FILLES d’eNI'ÇR

Elle s’approcha à pas de biche, souriante.

Amaury lui baisa la main et lui dit avec douceur :

— Allez dormir sous la garde des séraphins jaloux, et faites de beaux rêves. Bonsoir, mademoiselle.

— Bonsoir, monsieur.

Il y. avait dans ce dernier mot comme un accent de résignation.

Une minute après, Amaury aperçut sa jolie tête penchée de son côté au bord de l’oreiller.

— Vous n’avez donc guère envie de dormir ? dit-il.

— Non... Et vous ?

— Moi non plus, pas trop. Nous pouvons reprendre le cours de notre conversation académique. Raeontezmoi votre histoire.

— Je veux bien.

— Vous direz la vérité ?

— Oui.

— Allez.

L’histoire n’était ni longue ni accidentée. Lucie la raconta simplement.

Elle était fille d’un voyageur de commerce pour l’exportation des soieries. Sa mère était demoiselle de magasin à Londres, et ils s’étaient mariés en Angleterre. Elle avait huit ans quand elle perdit sa mère . La petite Lucie fut placée dans une pension de Paris, et son père ne s’occupa pas autrement d’elle. Trois années plus tard, il voulut tenter la fortune et s’embarqua pour les

Indes anglaises, où il mourut presque en arrivant. Il avait payé d'avance deux années de la pension de sa fille et ne lui laissait aucune ressource.

A treize ans, elle fut recueillie dans un couvent d’orplielines. L’ne grande dame s’intéressa à elle et se serait volontiers chargée de son avenir; mais l’enfant ne montrait aucune disposition pour la vie religieuse. Sans avoir de mauvais instincts, la petite Lucie était vive, volontaire, d’un caractère indiscipliné . Par les soins de sa protectrice, qui ne trouvait pas en elle ces qualités dociles qui sont la vertu des esclaves, elle entra dans un atelier, où elle montra une habileté rare dans l’art délicat de confectionner les fleurs artificielles.

Sa beauté merveilleuse l’exposait à toutes les séductions, mais elle échappa à ce danger. Elle avait gagné l’amitié d’une ouvrière plus âgée qu’elle, assez jeune pour être sa sœur, assez honnête pour remplacer sa mère.

Il arriva que Louise — c’était son nom — eut une discussion avec sa patronne, à la suite de laquelle elle dut quitter l’atelier. Lucie, qui partageait sa destinée, la suivit.

Pendant le temps qu’elles cherchaient une nouvelle place, Louise tomba malade et entra à l’hôpital, où elle mourut. Comme le loyer de la petite chambre garnie qu’elles occupaient en commun n’était pas payé, le propriétaire en retira la clef, et retint en gage les habits, les hardes et les objets sans valeur appartenant aux deux amies.

Pendant quelques jours, une ancienne camarade de Lucie lui donna l’hospitalité ; mais elle ne put obtenir de reprendre sa place à l’atelier, et elle comprit qu’elle ne pouvait être plus longtemps à la charge d’une ouvrière qui gagnait à peine sa propre vie.

Elle se trouva donc un beau matin, seule, abandonnée, perdue au milieu de ce désert peuplé de bêtes féroces qui s’appelle Paris. Elle avait erré toute une journée d’hiver à travers les rues de la grande ville, sans savoir où ses pas la conduisaient et où s’arrêterait sa marche. Le soir venu, lasse, découragée, vaincue par le froid et la faim, ne sachant où trouver un gîte pour la nuit, elle s’était arrêtée sur la place Saint- Georges, comme une perle humaine rejetée au rivage, après avoir roulé dans les vagues troublées de la grande mer parisienne.

Elle espérait encore que le hasard ou la Providence mettrait sur son chemin un génie tutélaire. Elle eût trouvé plus tôt une hospitalité facile. C’est l’heure favorable, la minute choisie où Méphistophélès apparaît à ses victimes et leur propose un marché. La Providence l’avait oubliée, sans doule, et le diable n’avait pas besoin d’intervenir. Le génie qu’elle appelait et qui s’arrêta devant elle était simplement Amaury, président du club Lovelace and C°, fondé pour le découragement de la vertu.

Amaury n'était pas un Adonis, mais il avait une tôte d’un caractère original, une physionomie ouverte et expressive. Il portait sur son visage cette lettre de recommandation que la Mère Nature écrit au front de ses enfants privilégiés, de cette écriture mystérieuse comprise de tous les hommes.

Ceux qui ont éprouvé la peine ont un .signe auquel ils se reconnaissent. Lucie le reconnut-elle chez le singulier envoyé du Destin? Répondait-il à l’idée de quelque idéal confus et lointain? Sa voix avait trouvé le chemin du cœur de la pauvre enfant, et elle l’avait suivi avec docilité, sans savoir ce que lui réservait la fortune de cette rencontre.

Lucie avait une certaine dose d’instruction élémentaire ; mais ses premières années de jeunesse s’étaient écoulées dans un milieu singulier, dont la philosophie particulière consistait dans ce principe capital, qu’une femme doit chercher à tirer le meilleur parti d’ellemème. Pourtant, son amie Louise, à défaut de leçons et d’exemples de morale, lui avait inspiré une répulsion salutaire pour les liaisons passagères, et elle professait cette doctrine qu’il faut au moins choisir son premier amant.

Lucie n’avait aucune notion exacte du monde extérieur et de la société. Elle était allée quelquefois, le dimanche, aux théâtres du boulevard ; elle avait lu des romans loués au cabinet de lecture, et ses voyages

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n’avaient pas dépassé la zône des environs de Paris. Tel était le cercle qui avait borné l'horizon de sa vie.

Elle ne savait presque rien des hommes et des choses, et pourtant, elle n'était pas naïve. Sans se rendre un compte bien exact de certaines épreuves, ce quelle avait entendu ou deviné suffisait pour lui en révéler la signification et la mettre en garde. Si son petit cœur n'avait pas encore battu, il n’était pas exempt pour cela de tendresse et d’amour.

Elle comprit qu’Amaury avait du tact, et que sa réserve venait d’un sentiment délicat. Elle n'éprouva pas cette blessure de vanité d’une femme qui veut être désirée. Elle sentit qu’il ne la dédaignait pas, mais qu’il voulait mériter autre chose que le prix de sa reconnaissance. Elle lui en sut gré.

11 lui parlait comme à une enfant qui a souffert. Les corrompus ont de ces raffinements exquis. La vue d’une créature chaste et belle produit sur leur imagination la fraîche sensation que cause la vue des arbres, l’air matinal et l’odeur de l’eau après une nuit de bal.

Amaury ne l’avait pas brutalisée, par le même sentiment qui l’eût empêché de cueillir une fleur, pour l’admirer sur sa tige et lui laisser encore un instant sa beauté, sa couleur et son parfum.

Peut-être le contraste de cette jeune fille avec les femmes qu’il fréquentait habituellement lui donnait-il

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une émotion charmante, qu’il se plaisait voluptueusement à prolonger.

Si elle le quittait, il l’oublierait facilement; mais n etait-ce pas une adorable chose d’éveiller dans une Ame des pensées endormies, d’attirer à lui un sentiment qui ne s’achète pas ?

Dans un caprice, il n’y a de charmant que la préface. C’est l'aurore boréale de l’amour, une fleur qui s’épanouit. Puis l’aurore évanouie, la fleur respirée, que reste-t-il?

Quand, au déclin de l’existence, l'œil déjà voilé par les premières ombres de la mort, l’homme retourne une dernière fois la tète en arrière pour évoquer les souvenirs les plus lointains de sa jeunesse, quand tous les événements de sa vie repassent dans sa mémoire, comme un tableau panoramique qui se déroule avec lenteur, quelles sont les images qui apparaissent vivantes et colorées, comme l’expression d’un absolu bonheur ?

Est-ce la possession d’une femme longtemps désirée, un coup de fortune, une ambition réalisée, une bouffée de gloire, un triomphe de vanité?

Ce qui surnage, c’est quelque souvenir intime, une promenade nocturne au bras d’une jeune fille, un rendez-vous près de l’église, le parfum d’une chevelure aimée, un ruban fané, une lettre jaunie, un lambeau de musique, une main serrée, un regard alangui, une larme, un baiser furtif, et puis, plus rien.

Oui, la vie est là. Toutes les vastes aspirations humaines s’effacent devant le souvenir d : un enfantillage. Et souvent cette émotion si banale, si insignifiante, qui a creusé dans l’àme un sillon si profond, nous l’avons à peine sentie à l’heure môme où elle s'emparait de nous.

Ce n’est que plus tard, après avoir vécu et pesé la vie à sa valeur, que nous pouvons juger de l’intensité de nos sensations. Comme ce ciment auquel le temps donne la dureté du marbre et qui soutient les édifices romains, nous voyons que ces choses indifférentes sont le lien de nos plus grandes pensées, et nous disons : « Cela, pourtant, était le vrai, le meilleur de la vie. C’était l’Amour. »

Et dans le grand naufrage, il ne reste que cette épave, dans le creuset, que cette parcelle d’or; de tout, il ne reste que cela, et rien autre chose.

Voilà pourquoi Amaury, comme Rolla, considérait d’un œil mélancolique Lucie couchée dans son grand lit, découvrant une épaule d’ivoire, ses cheveux blonds épandus sur l’oreiller, et sa jolie tète reposant sur un bras à ravir un sculpteur.

Et certes, c’était un spectacle qui eût profondément étonné les membres du club de Lovelace and C°, spécialement fondé pour le découragement de la vertu, s’ils avaient pu voir son créateur, son président, assis sur le pied du lit où reposait cette belle jeune fille.

Faust, tenant Marguerite, et retardant l’heure d'effeuiller sa collerette : c’était, en vérité, prodigieux.

Lucie interrogeait l’œil de son observateur comme si elle voulait pénétrer dans sa pensée. Elle y trouvait cette profondeur, ce calme de regard des hommes qui ont épuisé le clavier des passions humaines. Elle sentait qu’il aimait les femmes et qu’il en était aimé; maiselle ne pouvait savoir que les savants ont des superstitions, et que les grands-pré très du plaisir sont des chercheurs d’idéal. Elle était loin de se douter qu’elle lui donnait une émotion nouvelle, qu’elle touchait une corde depuis si longtemps muette, qu’Amaury croyait de bonne foi quelle ne parlerait plus.

En matière d’amour, les phénomènes ne se développent pas en vertu d’une loi progressive; la passion éclate d’un seul coup, comme la foudre à la rencontre de deux nuages chargés d’électricité contraire. Lucie eut comme une révélation :

— Eh bien?... Qu’cst-ce que vous voulez?

Elle fit cette question sans savoir, naïvement, au hasard, d’instinct, parce quelle répondait à une pensée qui lui était venue.

— Ce que je veux? répondit Amaury avec un sourire. Pourquoi me faites-vous cette demande?...

— Je ne sais pas... Il me semblait que vous me regardiez comme si vous alliez me parler.

— En effet, dit Amaury d’un air sérieux.

Elle avait deviné le désir d’Amaury, qui pouvait se formuler ainsi :

« Toutes les femmes peuvent donner du plaisir, et il » y a longtemps qu’aucune ne m’a donné d’amour.»

Elle reprit :

— Dites-moi ce que vous voulez... Vous avez l’air sévère.... Est-ce que cela vous fâcherait de me demander quelque chose ?

Amaury éprouva une sorte d’hésitation. Cette faiblesse intime lui causa une réelle humiliation, qui se traduisit par un mouvement de mauvaise humeur.

— Non, c’est inutile.

Il articula ces mots d’un ton sec et voulut s’éloigner; mais il rencontra un regard si chargé de tendresse caressante et de suppliante douceur, qu’il reprit sa place auprès d’elle.

— Pourquoi êtes-vous en colère?... Qu’est-ce que j’ai dit ?... Vous avez été si bon pour moi. Je voudrais savoir pourquoi je vous ai fâché?

— Pardonnez-moi. J’ai l’humeur bizarre, capricieuse... Je pensais à autre chose.

La voix d’Amaury s’assouplissait en intonations affectueuses en lui parlant ainsi. Il poussa un léger soupir, et ce fut pour lui l’occasion d’une surprise extraordinaire.

— Tenez, petite folle, dit-il en lui présentant une cigarette.

Comme elle l’approchait de la flamme de la bougie, il remarqua qu’elle avait des larmes dans les yeux.

Il se sentit gagné par la sincérité de cette enfant, qui 11 e savait pas, ou qui ne voulait pas jouer la comédie.

— Je vais être ridicule, songea-t-il, mais cela ne m’est pas arrivé depuis longtemps. C’est nouveau...

— Eh bien, mademoiselle Lucie, dit-il, la reconnaissance part d’une belie àme ; mais il ne faut pas en abuser. Pour mon compte, quand je me donne la fantaisie de rendre un service à quelqu’un, je le fais pour mon plaisir particulier. Ceux qui exigent de la reconnaissance sont des usuriers, et comme le bienfait ne rapporte généralement que de l’ingratitude, je ne fais jamais de mauvaises spéculations.

Elle le regarda d'un air étonné. Évidemment elle ne comprenait pas le sens de cette langue subtile, qui semble donner une traduction ironique de toutes choses, môme des émotions sincères et des sentiments les plus vrais.

— Par conséquent, mademoiselle, vous ne me devez rien, absolument rien. C’est moi qui suis votre obligé, attendu que vous m’avez fait un réel plaisir en me tenant compagnie... Il n’est pas bon que l’homme soit seul. 11 est donc parfaitement inutile de me remercier. Mais, ma chère enfant, pourquoi pleurez-vous?

— Je ne sais pas.

— Voyons, contez-moi vos grands chagrins?

— Je n’ai pas de chagrins.

— Quoi donc, alors?

— Rien. J’avais envie de pleurer... C’est fini, ajouta-

t elle avec un adorable sourire.

— Au moins cela ne dure pas longtemps.

— Je ne pleurerai plus.

— A la bonne heure.

Elle parut réfléchir et dit :

— Vous jouez du piano?

— Rarement... Vous voulez de la musique?

— Ah oui!... Mais au milieu de la nuit... les voisins...

— Les voisins? répondit Amaury stupéfait. Qu’est-ce que cela peut nous faire?... Que faut-il vous jouer?

— Ce que vous voudrez... Une valse.

Amaury se mit au piano et attaqua l’instrument avec énergie.

Il joua sans désemparer la Valse de Faust, le Beau Danube bleu, et termina par une valse de Chopin.

Lucie était dans le ravissement.

Quand il revint auprès d’elle, elle lui prit la main et la porta à ses lèvres.

Il la retira vivement.

Elle baissa la tète; puis, d’un geste brusque, elle lui jeta les bras autour du cou.

— Elle est folle! dit Amaur}’- en riant.

Le lendemain matin, en ouvrant les yeux, Lucie passa la main sur son front comme pour chasser l’illusion d’un rêve inachevé.

Tous les souvenirs de la veille se présentèrent à la fois : la place Saint-Georges, le souper au coin du feu, et sa longue conversation avec Amaury.

— Il est parti sans me dire adieu, songea-t-elle en se retrouvant seule.

Comme elle faisait celte réflexion, elle aperçut, à la tète du lit, une tasse de bouillon froid, une bouteille de vin de Bordeaux, un paquet de cigarettes et plusieurs romans.

Amaury avait donc pensé à elle avant de sortir?

Il avait emmené Canard.

Elle s’habilla, un peu triste, et, pour se distraire, elle parcourut l’appartement.

Outre la chambre à coucher d’ Amaury, il y avait une antichambre, un petit salon vert, une salle à manger meublée de chêne blanc, et une cuisine propre et rangée comme un arsenal. Ce voyage d’exploration terminé, elle s’occupa à remettre tout en ordre dans la chambre, ce qui lui permit de satisfaire à loisir sa curiosité.

Une femme d’un âge mûr entra, et la surprit au milieu de ces occupations. C’était la concierge de la maison.

Madame Romphleur était avertie de sa présence; mais ne l’eût elle pas été, il est certain qu’elle n’aurait manifesté aucune surprise, et elle réservait son étonnement pour un spectacle plus extraordinaire que celui

•d’une jeune personne dans l’appartement d’ Amaury.

Contrairement à la règle générale, madame Romphleur ne semblait pas une concierge d’humeur communicative, du moins en ce qui concernait Monsieur Amaury, lequel avait trouvé, sans doute, le secret de faire ouvrir sa porte et de lui fermer la bouche.

— Madame, dit Lucie après une seconde d’observation silencieuse, savez-vous à quelle heure rentrera M. Amaury ?

— M. Amaury n’a pas d’habitudes, répondit madame Romphleur. Souvent il déjeune chez lui et ne sort que dans l’après-midi. D’autres fois, il est absent des semaines, et des mois entiers en voyage.

Lucie comprit quelle n’en apprendrait pas davantage.

— D’ailleurs, reprit madame Romphleur avec dignité, M. Amaury ne me parle que pour me donner ses ordres. Je lui monte ses lettres et je fais son appartement, quand M. Jasmin, son domestique, est occupé au dehors. Ce matin, en sor tant, il m’a dit de m’informer si mademoiselle avait besoin de quelque chose.

— Non merci, je vais l’attendre.

— - Si M. Amaury n’est pas rentré à onze heures, c’est qu’il déjeunera en ville ou à son cercle. Puisque mademoiselle veut attendre, je peux lui faire une tasse de chocolat.

— Oui, je veux bien une tasse de chocolat.

Madame Romphleur entra gravement dans la cuisine,

-alluma le feu, et prépara le chocolat avec le soin mé-

thodique et silencieux d’un soldat discipliné qui exécute une consigne.

Ce soin pris, elle servit la tasse sur un plateau et s’éloigna en disant :

— Mademoiselle n’aura qu’à sonner si elle a besoin de mes services.

Vers dix heures et demie, un pas se fit entendre dans l’escalier, et une clef joua dans la serrure.

Elle courut à la porte, mais ce n’était pas Amaury.

C’était M. Jasmin.

M. Jasmin était un homme d’une quarantaine d’années, long et fluet, qui semblait vouloir perpétuer la tradition classique des valets de comédie. Il avait une admirable tête de singe, comme Grandville en a dessiné dans la ménagerie de ses types animalisés.

— Vous êtes M. Jasmin? dit Lucie.

— Oui, mademoiselle.

— Savez- vous si M. Amaury rentrera pour déjeuner ?

— Je n’en sais rien, mademoiselle.

Sur ces deux réponses laconiques, M. Jasmin jeta un regard magistral autour de lui. S’étant assuré que la chambre était en ordre, il jeta une bûche à la cheminée et se retira discrètement dans l’antichambre, où il se mit à brosser et à cirer avec énergie.

Lucie s’assit auprès de la fenêtre et regarda dans la rue.

Il faisait un pâle soleil d’hiver. Le ciel était clair, le pavé sec et blanc. L’omnibus de 1 ’Odêon à la Barrière- Blanche gravissait pacifiquement la rue Notre-Damede-Lorette avec son troisième cheval attelé en flèche.

Elle repassait encore les événements de la veille et de la matinée, tout en suivant d’un oeil atone les passants affairés qui se croisaient sur les trottoirs.

Elle était là depuis quelques instants, le coude sur son genou, la tète dans sa main, quand elle se sentit toucher à l’épaule.

Elle poussa un petit cri étouffé, se leva vivement, et embrassa Amaury, comme si elle le retrouvait après une séparation.

— Ah ça, petite folle, dit-il en lui tapant sur la joue, tu me croyais donc perdu ?

— Non; mais ici, personne ne sait rien, ou ne veut rien me dire.

— J’en suis enchanté. Tu n’as pas déjeuné ?

— J’ai pris une tasse de chocolat. Je t’attendais.

— A l’avenir, il ne faudra pas m'attendre après onze heures.

— Oui, Amaury. Je vais donc rester ici avec toi ?

— Sans doute.

— Longtemps ?

— Si tu veux.

— Est-ce que tu m’aimeras un peu ?

— Je te donnerai toute la somme de sensibilité dont la bonne Mère Nature m’a doué. Il est vrai que c’est

une qualité précieuse ; mais je dois convenir que j'ai été traité avec une parcimonie exceptionnelle. Enfin, la plus belle fille du monde ne peut donner que ce quelle a, et quelquefois même ce qu’elle n'a plus.

— Méchant taquin.

— Tu ne te sauveras pas ?

— Non.

— Es-tu obéissante ?

— Pas trop, mais à toi, j’obéirai.

— Pendant que Jasmin met le couvert, viens voir la cage où l’on enferme les oiseaux bleus.

11 la fit entrer dans le salon, et ouvrit une porte praiquée dans le mur.

— Est-ce que je vais demeurer dans ce placard ? ditelle en riant.

— Petite bécasse.

Il fit jouer un ressort à simple détente. Une deuxième porte s’ouvrit, et ils se trouvèrent dans une chambre, meublée avec plus de luxe que l’appartement d’Amaury.

Lucie ne put retenir une exclamation de surprise à la vue de ce nid bleu et rose, tendu de mousseline, mystérieux comme une chapelle, coquet et parfumé comme un boudoir. Les fenêtres avaient des stores de soie bleue et rose, qui jetaient des teintes de nacre sur les meubles en vernis blanc.

— Cher Amaury, dit-elle, tu as donc une baguette magique ?

— Mais oui, allons déjeuner.

Ils prirent place à table, au coin du feu.

— Eh bien, Jasmin, dit Amaury, où en sommesnous?

— La couturière, la modiste, la lingère et le cordonnier passeront dans l'après-midi.

— Bien.

M. Jasmin lit une glissade et s’éclipsa.

— Pour moi ? interrogea Lucie.

— Sans doute.

— Comment te remercier ?

— Sois fidèle.

— Amaury ?...

— Quoi donc ?

— - Je t’adore !

— Tu n’as que cela à faire.

— Bien vrai, Amaury, tu veux bien me garder ?

— Oui, ma belle chérie.

— Et quand tu iras en voyage?

— Je t’emmènerai.

— Tu m’aimes ?

— Oui. Et vous, mademoiselle ?

— Moi?... cher Amaury, tu verras, je serai docile et obéissante.

— Comme je ne suis pas toujours libre de mon temps, et que tu t’ennuierais seule à la maison avec Canard, je te choisirai des amies. Il faut que tu fasses ton éducation. Pour ta toilette, je n’ai pas de conseils à te

donner; tu suivras tes inspirations et tes goûts; je te donne carte blanche. Tu monteras à cheval avec moi le matin, de neuf à dix heures et demie. En rentrant, tu prendras une leçon de piano. Après déjeuner, dans l’après-midi, un professeur complétera tes études. Trois fois par semaine, tu suivras un cours de déclamation et de chant. Le reste ira de soi. Maintenant, et que cette question soit réglée une fois pour toutes, ne te creuse pas la tète pour savoir où je vais, d’où je viens et ce que je fais; d’abord tu ne le saurais pas; ensuite, je tiens à garder ma liberté absolue. Je réglerai l’emploi de ton temps pour t’initier aux habitudes de la vie parisienne. Tu as l'intelligence vive, un petit cœur plein de tendresse, et tu es belle comme un chérubin. En sortant de l’j École de dressage, si la fantaisie te prend de me quitter...

— Amaury, ne dis pas cela, je t’en prie.

— Soit. Je ne le désire pas.

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