‹ Les filles d'enferChapitre 17 sur 32 · RAPPORT A MM. LES MEMBRES · texte numérisé non relu

RAPPORT A MM. LES MEMBRES

de Lovelace-Club.

•20 août ism».

J'étais allé faire un tour au Bois, et, en revenant, dîner aux Champs-Elysées.

J’entrai au Cirque. C’était un samedi, le jour élégant. Il y avait là l’état-major féminin sous les armes au grand complet. Belle salle et beau coup d’œil, que ce grand amphithéâtre plein jusqu’aux combles.

Pour l’affiche, un échantillon de tous les exercices : clowns, écuyères, amazones, cheval dressé en liberté, danseur de corde, pantomime, et une gymnaste qu’on appelle Notre-Dame de Saint-Trapèze .

J’aime le Cirque. Il me rappelle Rome et les gladiateurs, la Grèce et les Jeux Olympiques. J’adore voir un cheval tourner en rond avec une belle dame dessus, qui franchit les bannières et crève les cerceaux de papier.

Le spectacle est aussi dans la salle. Il y a des familles entières avec des régiments de bébés. J’y ai vu une pension de demoiselles.

LES FILLES d’eNFER

L’orchestre était en train de jouer une marche funèbre, pendant que le cheval se mettait à genoux, lorsqu’un certain mouvement se produisit dans la salle.

L’attention se portait sur une jeune fille qui venait d’entrer, accompagnée d’un vieillard à cheveux blancs.

Elle avait une de ces tètes fines de vignette anglaise, un teint blanc et rosé, de grands yeux bleus, et une chevelure pâle, d’un blond doré, librement épandue sur les épaules. Elle était coiffée d’un chapeau en paille blanche, de forme japonaise, avec une guirlande de myosotis. Son corsage noir, sanglé comme celui d’une amazone, était brodé de fleurs de soie aux vives couleurs.

Elle s’assit.

En ce moment j’étais « à la face », c’est-à-dire dans le cairé opposé ù, celui des écuries.

Je demandai à une ouvreuse si elle connaissait cette jeune fille, dont l’entrée faisait sensation.

— Elle vient tous les soirs, me répondit l’ouvreuse ; c’est une Anglaise, mais je ne sais pas son nom.

Au premier abord, cette réponse vague pouvait sembler insignifiante. Elle me parut plus profonde qu’une pensée de Biaise Pascal, lequel, comme vous le savez, mourut vierge et mathématicien.

Elle vient tous les soirs ?

— Vous êtes sûre ? dis-je à l’ouvreuse.

— Oh ! parfaitement, monsieur, et elle occupe toujours la môme stalle, au troisième rang, sous l’orchestre.

Il fallait convenir que c’était une idée excentrique et bizarre, pour une jeune fille, de venir tous les soirs au Cirque.

O femme, femme, femme ! petit animal folâtre, chimérique et décevant, tu es mystérieuse comme l’Apocalvpse et impénétrable comme un décret.

Faisant cette réflexion et décidé à chercher l’explication de ce phénomène, j’interrogeai l’amphithéâtre, dans l’espoir de découvrir quelque figure de connaissance.

La trouvaille ne fut pas longue. .Je reconnus un ami. C’était le docteur Champagne, médecin ordinaire des Ophélies des deux lacs, docteur éminemment spirituel, qui a eu l’ingénieuse idée d’écrire sur la porte de son cabinet :

Les malades n’entrent pas ici.

Outre cette fantaisie scientifique, le Docteur Champagne — on lui donne ce nom dans l’intimité — avait composé, pour son usage personnel, un agenda plus curieux que le dictionnaire de M. Vapereau, plus utile que le Bottin, et bien plus intéressant que Y Almanach de Gotha. C’était un carnet alphabétique sur

lequel il enregistrait le nom de toutes ses clientes et de leurs amies. On comprend que la compagnie des jolies contemporaines était un peu mêlée. Tous les mondes s’y coudoyaient : la cour, le théâtre, le monde et les annexes. Chaque nom était accompagné de notes recueillies aux bonnes sources.

Ce Calendrier de Vénus est un vrai travail de bénédictin.

Je rejoignis le docteur.

— Eh bien ! dit-il en m'apercevant, qu’est-ce que vous venez faire ici ?

— Je ne sais pas... Et vous, cher docteur ? Je vous trouve un petit air mélancolique.

— Non. Je viens le samedi au Cirque. C’est mon jour d’inspection générale.

— L’armée va bien ?

— Oui. Les cadres sont à peu près reformés, et les troupes légères de cés régiments changent d’uniformes comme de chapeaux.

— Un demi-deuil pas trop noir. Dites-moi, docteur, le hasard me favorise deux fois ce soir : la première en vous rencontrant, et la seconde en me trouvant admirablement placé pour observer une personne qui n’est pas loin de nous.

— Laquelle ?

— Cette jeune fille blonde.... là...., à droite.

— Parfaitement.

— Avez-vous jamais vu....

LES FILLES i> ENFER

— Dans Barcelone, fredonna le docteur.

— Non, au Cirque, une tète plus idéale.... Elle est blonde comme une fée des poèmes Scandinaves.

— Nous allons chanter à la ronde, si vous voulez.

— Elle est blanche comme un lys. Et ce front bombé, — un front d’enfant, — et ces yeux couleur de pervenche, des yeux violets, docteur, deux saphirs pâles.

— Tout ceci ressemble à de la poésie, si je ne me trompe.

— Mais c’est qu’elle est belle à faire rêver.

— Et ces accès-là vous prennent souvent ?

— Quelquefois.

— C’est très-grave, maisjça se traite.

— Je voudrais d’abord savoir si l’ange est sur votre carnet.

— Oui.

— Ah î Eh bien ?

— Cette jeune fille est une étrangère.... Anglaise.... son nom est Helen W...

— Et le voisin ?

— C’est son cornac, Milord Protecteur, lord S...

— Merci. Confidence pour confidence. Je viens d’apprendre par hasard qu’elle vient au Cirque tous les soirs.

— Je sais.

— Et vous savez aussi le motif de cette assiduité ?

— Oui.

— Qu’est- ce que c’est?

LES FILLES d’kNFER

— Une maladie, mais pas dans le genre de la vôtre.

— Voyons.

— Vous êtes dans le bleu; elle est dans le vrai.

— Comprends pas.

— Je vous ai mis sur la piste. Allez tout seul. Observez-la. Si vous devinez ce qui l’amène ici, je vous expliquerai le cas.

— J'aimerais mieux savoir tout de suite.

— Non, ça vaut la peine d’être étudié. Cherchez, vous trouverez .

— Alors, aidez-moi un peu.

Au bout d’une demi-heure d’affût, j’étais à peu près convaincu que le sujet de mon observation s’intéressait médiocrement à ce qui se passait dans le Cirque. Sans doute, elle avait dû voir souvent déûler sous ses yeux toutes les étoiles de la troupe, et crever d’innombrables cerceaux de papier. Son œil séraphique errait vaguement dans la salle avec une indifférence marquée.

A un moment, son regard devint plus fixe, et je crus remarquer que sa physionomie s’animait.

C’était pendant un intermède. Sept à huit clowns faisaient leurs exercices : crabe humain, grenouille, pierrot, cheval à trois, pyramide vivante, etc. Comme je la regardais toujours, je constatai un léger gonflement du corsage. Ce n’était pas un bâillement; c’était bel et bien un soupir .

Je regardai le docteur Champagne, impassible comme le buste d’Esculape.

— Docteur?...

— Cher ami ?

— Je vais vous dire une énormité.

— J’ai l’habitude.

— Entre nous, je crois que l’ange a une passion pour les exercices des clowns.

— Cela n’est pas impossible.

— Si je n’ai pas deviné, je renonce.

— Vous êtes sur la piste.

— Bah !... Est-ce que?... Ah! non, par exemple!

— Quoi donc?

— Je ne suppose pas que le caprice aille plus loin.

— Pourquoi pas ?

— Je sais bien qu’à Rome, des matrones très-respectables ne dédaignaient pas les athlètes et les gladiateurs; mais, au Cirque des Champs-Elysées, cette blonde enfant...

— Quelle différence voyez-vous entre Rome et Paris, entre un athlète et un clown, entre une patricienne et cette étrangère?

— J’ai peut-être des préjugés.

— Et en quoi la couleur des cheveux s'oppose-t-elle à la manifestation d’un penchant dont l’antiquité nous offre de si admirables exemples? D’abord, je vous dirai que les cheveux pâles caractérisent la race des dominateurs. Eue avait les cheveux blonds, comme Lucrèct

LES FILLES D’ENFEU

Borgia, Ophf.lie et Madeleine. C'est tout ce qu’il y a de plus scientifique au monde.

— Alors, elle aime un clown ?

— Aimer n’est pas précisément le mot.

— Elle adore un clown ?

— Elle en est folle.

— Lequel?

— Ses yeux ne vous l’ont pas dit ?

— Si je ne me trompe, ce doit être celui qui vient de tomber à plat.

— Juste.

— C’est effrayant. Mes idées sont bouleversées.

— Je trouve cela tout simple.

— Au fait, avec cette perruque verdâtre et ces plaques de rouge sur un masque de craie, on ne peut guère imaginer quelle figure un clown a dans la vie privée. Peut-être celui-là n’est-il pas défavorisé . Il a le droit d’être joli garçon, distingué, spirituel et amoureux.

— Rien de tout cela.

— Alors, il a sans doute une belle âme, comme les héros de M. Victor Hugo ?

— Je vous certifie que c’est un animal si bien disloqué, qu’il ne sait pas où loge son âme, attendu qu’il lui est absolument indifférent de marcher sur les pieds ou sur les mains.

— C’est un hercule ?

— Farnèse. Il est de force à chavirer un omnibus .

— Alors, voilà ?

— Voilà. Maintenant, l’histoire n’est pas longue : elle est venue au Cirque, elle a vu le clown, et elle l’a distingué...

— iEt lui ?

— Lui ? Il la mènerait au doigt et à l’œil, comme le cheval de tout à l’heure ; mais je crois qu’il ne se doute pas de la passion qu’il inspire... La voilà qui se lève.

— Elle s’en va.

— Les exercices sont terminés.

Elle disparut.

— Eh bien, qu’est-ce que vous en pensez, cher docteur?

— Je considère cela comme une curieuse variété de l’espèce. Avez-vous lu les travaux de Darwin, chef de l’école moderne, grand-pontife de la matière organisée?

— Sans doute... Alors, c’est bien convenu, nous sommes des singes épilés.

— Oui, nous descendons en droite ligne du polype marin, tube digestif percé aux deux bouts.

Sur ces mots, le docteur Champagne fut rejoint par notre futur compagnon Vert-Vert, qu’il présenta au président de Lovelace-Club.

L’étrangère, folle du clown, miss Helen W..., est lancée par Vert-Vert.

On peut ouvrir son compte-courant au Grand-livre de Lovelace-Club.

Robert, semainiei'.

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