LA RUINE BLEUE
Avant de reprendre la filière des événements, il est nécessaire de raconter ici un épisode qui jettera la lumière sur la personnalité mystérieuse de miss Helen W . . lancée par Vert-Vert.
C’est une aventure singulière, drame ou comédie. Pour décor, Londres; pour héros, Aristide Aubert, premier violon, prix du Conservatoire, artiste di primo cartello et bohémien dans lame.
Comme il n’avait jamais pu s’astreindre à une vie régulière, et manquait souvent les répétitions au pupitre, il avait fini par rouler de l’Opéra aux théâtres secondaires, et, de chute en chute, aux bals excentriques, où le violon est un instrument dédaigné et le trèshumble accompagnateur des solos à folles cascades du cornet à piston.
Son insouciance lui fit perdre les quelques leçons au cachet qu’il donnait en ville.
Un beau jour, il se trouva complètement échoué, jeté à la côte comme une épave de l’art, et dans une situation comparable à celle de ce lauréat des concours généraux, qui faisait le phoque dans une baraque à la foire de Saint-Cloud. Las de mener une existence inacceptable et désespérant de remonter les échelons qu’il avait descendus, il suivit un imprésario qui allait à Londres et qui, au bout de quinze jours, disparut sans autre formalité.
Ainsi planté au milieu de la rue, Aristide fit comme son vénéré maître Figaro, lequel taillait sa plume et demandait à chacun de quoi il était question. Il alla se camper à la porte d’une taverne, accorda son violon, et, malgré l’opinion généralement acceptée sur l’instinct musical du peuple anglais, il fit une récolte assez abondante.
Ce premier succès obtenu, il entra dans la taverne hospitalière, but une certaine quantité de gin, de whisky et de champagne glacé. Ce tribut payé à son dernier rêve d’art, il regagna le bouge, décoré du titre de Sheridan-Hôtel, où il était descendu avec quelquesuns de ses compagnons de misère. Sa détermination de jouer en plein air fut généralement blâmée; mais Aristide émit froidement cette proposition, que c’était une façon originale de jouer dans plusieurs cours de l’Europe.
LES FILLES d’eNFER
Un jour que le soleil avait été l’uniforme anglais et que son disque, habituellement rouge comme la gueule d’un fourneau, brillait de toute la splendeur du roi de l’éther vainqueur du brouillard britannique, Aristide avait pris la diligence et était descendu en rase campagne à deux lieues de la ville.
Là, il s’était couché à l’ombre des arbres qui couronnaient une petite colline et, bras renversés, mollement étendu sur la mousse comme un berger de Virgile, il respirait les flots d’air pur, et ses poumons brûlés jouaient comme des soufflets de f-irge.
A ses pieds, il contemplait d'un vague regard Londres, noyé sous l'horizon fumeux de ses usines, semblable à un écran de brume interposé entre la terre et le ciel. Dans cet état de somnolence où la volonté ne règle plus la pensée, il voyait défiler les tableaux mouvants qu’il avait entrevus depuis son séjour dans la grande ruche travailleuse, mirage bizarre aux échappées panoramiques : hommes se tordant en sueur à la gueule des fournaises, bruits sourds des machines, roulement des enclumes et des marteaux, forêt de mâts élégants comme des campaniles, effilés comme des aiguilles de paratonnerres, bateaux monstrueux sur le fleuve, navires déchargés à fleur de quai, rixes sur le port, docks immenses, locomotives roulant dans les tunnels souterrains; la silhouette de Westminster; ponts chargés de piétons et de voitures, rues encombrées roulant un torrent humain, épais et noir comme
la boue. Puis le spectacle nocturne du quartier de Sheridan-Hôtel, la misère atroce, des hommes, des femmes et des enfants sous la pluie, collés contre une muraille de brique noire, éclairés par la cruelle lumière du gaz. Puis encore Hyde-Park, les grands carrosses à cochers poudrés, les amazones élégantes, les bébés roses aux cheveux d’or sur les épaules. Et, dans ce rêve éveillé, il songeait à la Grèce lumineuse, à Rome pleine d’ombre, à Paris, la ville gaie, à Londres, la reine du spleen.
Il était là depuis assez longtemps, lorsqu’un bruit joyeux de grelots arriva à ses oreilles, signalant le plissage de la diligence. Il se leva, descendit rapidement la colline et grimpa sur l’impériale. Une heure après, il descendait aux abords d’Hyde-Park et dépensait son dernier penny pour boire un verre de gin.
Par suite d’un accident arrivé à son violon, Aristide l’avait porté chez un luthier. Depuis la veille il cherchait dans sa tète un expédient, à cette fin de trouver la modique somme nécessaire pour rentrer en possession de son gagne-pain journalier. Malgré la fertilité de son imagination, toujours tendue vers quelque problème de cette nature, Aristide dut s’avouer ce jour-là qu’à moins d’être écrasé sous la roue de la Fortune, il ne résoudrait pas cette équation algébrique dont tous les termes étaient également inconnus. Du même coup, il constata avec regret qu’il roulait sa dernière cigarette.
LES FILLES d’eNFKK
Absorbé par ces réflexions moroses, et comme il arrivait à la grille d’entrée de l’Allée des cavaliers, il vit déboucher une amazone à la taille ronde, étroitement sanglée, au corsage moulé, collée à son cheval. La main, correctement gantée, tenait une cravache tressée. Sous le chapeau de soie masculin, des rouleaux de cheveux ardents se tordaient comme un paquet de serpents entrelacés. Le cheval était noir comme l’ébène, l’amazone pâle comme une tète de marbre.
Aristide dévora d’un coup d’œil cette apparition magique; sans doute sa physionomie exprima clairement son admiration d’artiste, car la main qui tenait la bride fit un mouvement et le cheval s’arrêta net.
— Français ? dit l'amazone d’un ton sec sans tourner la tête.
— Oui, madame, répondit Aristide.
— Parlez-vous anglais?
— Non, madame.
— Attendez ici.
Comme Aristide la suivait des yeux, il vit apparaître à sa suite un groom, type assurément extraordinaire, même dans un pays où les caricatures sérieuses semblent avoir été semées avec profusion par quelque polichinelle en délire.
Ce domestique était tout de noir vêtu, comme le page de M. Marlborough. A trente pas on l’aurait pris pour un enfant ; à trois pas il avait l’air plus vieux que le siècle. On aurait parié qu’il était en bois. Son cha-
peau à cocarde était aussi haut que son buste. Sa tête, au masque immobile, posée sur une cravate blanche, ressemblait à ces faces de gnômes qu’on imite le poing fermé entouré d’un mouchoir. La main qui tenait les rênes paraissait soudée à l’extrémité d’un bras rigide articulé. Ses petites jambes sèches s’appliquaient comme deux cerceaux aux flancs rebondis de son cheval, sur lequel il était littéralement vissé. Cet être étrange faisait songer à ces espèces de pétrifications humaines, telles qu’on en trouve endormies dans les sarcophages de l’Égypte ou étouffées sous les cendres de Pompéi.
Aristide se frotta machinalement les yeux, comme s'il était en proie à une hallucination de son cerveau fatigué. La jeune femme lui était apparue sous l’aspect d’une beauté surhumaine ; le vieux groom évoquait le souvenir d’un personnage fantastique d'Hoffmann, et leur accouplement bizarre était sans explication acceptable.
« Attendez ici, se disait-il. Moi? »
Aristide attendit. Une demi-heure, une heure s’écoula. La foule s’éclaircissait peu à peu. L’Allée des cavaliers était presque déserte, lorsqu’il distingua de loin la silhouette de l’amazone, suivie par le grooitt fantastique à la figure parcheminée.
Sans arrêter son cheval, sans tourner la tète, elle dit en passant :
— Ici, ce soir, à neuf heures.
IÆS FILLES D’ENFER
Sur ces mots, elle disparut bientôt, toujours suivie, du domestique en bois.
— Très- joli, neuf heures; rendez-vous charmant, femme divine, adorable, idéale, fleur d’amour, musique, poésie, flûte !
Ainsi monologua Aristide, le visage entre deux barreaux de la grille.
11 s’éloigna, les mains dans ses poches.
— Certes, je reviendrai à neuf heures; mais où trouver un shilling ou deux s’il faut une voiture? Cette jeune personne n’a pas dû me prendre pour un attaché d’ambassade... Où dîner?... Et mon violon? Allons chez le luthier. Cet homme vibre peut-être à la voix d’un artiste.
Le luthier demanda une demi-couronne. Au premier mot, au premier regard, Aristide comprit que le luth d’Orphée serait impuissant à émouvoir cette âme saturée de musique.
Il lui restait une ressource unique. C’était un revolver microscopique dont il n’avait jamais pensé à se séparer. Il aimait son violon comme une maîtresse; après lui, il aimait son revolver comme un ami, comme l’inséparable compagnon des bons et des mauvais jours.
Il disait quelquefois à l’instrument docile :
« Chante, mon âme. »
LES FILLES D ENFEU
Et au revolver :
« Ami, tu peux me délivrer d’un assassin, si je veux » vivre, et de la vie, si je veux mourir. »
A Londres, il n’y a pas de mont-de-piété géré par l’État comme en France, mais il y a des préteurs sur gages assermentés qui prêtent sur tout indistinctement, le gage ne valût-il qu’un demi-penny.
— Tu vas me rendre un service, ami, dit Aristide à son revolver. Je vais te mettre au conservatoire, pour Tamour de mon violon qui t’en fera sortir.
Cette résolution prise, il entra dans l’office le plus voisin et présenta son revolver.
— Oh ! il est chargé, dit le prêteur.
— En effet.
— Je ne prête pas sur une arme chargée, mais je prête sur l’arme et les munitions séparées. Voulezvous?
— Sans doute.
— Je prête une livre.
— Oui.
— Voilà.
Le prêteur griffonna un papier, qu’il remit accompagné d’une pièce d’or.
A la tête de cette fortune, Aristide retira son violon, dîna solidement, et, à neuf heures, il se promenait devant la grille où l’amazone pâle lui avait donné rendezvous, portant à la main sa boite de bois noir.
Neuf heures sonnaient aux clochers des églises voisines, lorsque Aristide se sentit toucher à la jambe, et il aperçut le gnôme fantastique dont la tête atteignait la hauteur de sa ceinture.
Sur un signe, il le suivit.
Une voiture vide stationnait à quelques pas.
Aristide y entra sans avoir échangé une parole avec son guide, qui monta sur le siège après avoir fermé la portière. Les chevaux filèrent avec rapidité.
Il remarqua que les vitres étaient baissées et remplacées par les panneaux en bois. En route, par un sentiment instinctif de défiance, il voulut s’assurer qu'il pourrait, au besoin, sortir de cette prison roulante, où il venait d’entrer comme dans une souricière.
Les poignées et boutons intérieurs avaient été retirés, panneaux et portières ne s’ouvraient qu’à l’extérieur, et il réfléchit que cette précaution lui avait évité la formalité d’avoir les yeux bandés.
Dans cette situation, Aristide songea à son revolver, dont il s’était trop facilement séparé, pouvant attendre au lendemain, quitte à dormir en guise de souper. Mais, par caractère et par habitude, il acceptait la loi du fait accompli, et il ne regrettait jamais rien.
D’après ses calculs, un quart-d’heure s’était écoulé depuis le moment du départ, lorsque la voiture, quittant le pavé, glissa en tournant sur une couche de sable qui cria sous les roues.
La portière s’ouvrit.
LES FILLES D ENFEU
Ayant mis pied à terre, il se trouva dans la cour intérieure d’un hôtel, au pied d'un perron à double escalier, qui donnait accès sous un grand vestibule vitré où brillait la faible lueur d’une lampe d’albàtre.
Le gnôme se mit en devoir de dételer les chevaux et, sans interrompre son travail, ce personnage bizarre fit comprendre, par un signe expressif, qu’il fallait monter au premier étage.
Aristide suivit cette indication, pénétra sous le vestibule, et monta un large escalier dont les marches étaient couvertes d’un tapis épais maintenu par des baguettes de cuivre.
Une porte s’ouvrit, et il se trouva en face de son amazone de Hyde-Park .
La pièce dans laquelle elle le reçut était un salon éclairé par un lustre et des torchères chargés de bougies. La cheminée de marbre blanc était pleine de fleurs. Le meuble moderne, sans style déterminé, était en satin violet broché de soie aux vives couleurs. Un large divan turc, bas et plat, garni de coussins, occupait toute la largeur de la salle. Dans un angle, un piano carré. Le tapis épais représentait une grande rosace flamboyante sur fond blanc. Au milieu, sur une table ovale, un cabaret ouvert et des flacons de formes diverses. Une odeur capiteuse parfumait l’atmosphère tiède.
— Vous êtes patient et exact, dit l’inconnue en lui indiquant un siège.