‹ Les filles d'enferChapitre 19 sur 32 · I.KS KILLKS I) KNI'KR · texte numérisé non relu

I.KS KILLKS I) KNI'KR

Aristide s’inclina.

11 y eut une pause dont il profita pour l’observer. Elle était vêtue. d’un peignoir flottant en cachemire rouge avec un grand pli à la taille. Des bas de soie à jour moulaient une jambe fine, terminée par un pied chaussé de mules de drap écarlate brodé d’or, un pied de créole qui confirmait, par exception, la règle anglaise. Les manches larges laissaient apercevoir les bras nus, ronds et blancs; le corsage ouvert, une gorge de statue. Dans sa pose abandonnée, dans ses mouvements, tout décelait la parfaite harmonie d’un corps aux courbes serpentines, beau à ravir les sculpteurs. Cet examen fut l’affaire d’un coup d’œil pour son observateur.

Aristide avait pu comparer les plus purs modèles de la race latine, à Paris et à Rome. En ce moment, il avait devant lui une femme éclatante du Nord, aux yeux bleus comme la mer, à la lèvre rouge et charnue, à la peau laiteuse et satinée ; sa longue chevelure ardente était épandue librement sur ses épaules.

— Eh bien, dit-elle, que pensez-vous?

— 11 me semble que je rêve.

— A quoi ?

— A Marguerite de Bourgogne et à la Tour de Nesle.

— Ah! oui, en vérité, vous songez à cela? Vous ne pensez pas, je suppose, à m’étrangler avec mes cheveux? Aimez-vous leur couleur ?

LES FILLES l’eNFER

— Oui, c'est celle des chevelures vénitiennes.

— Dites-moi. monsieur, qui êtes-vous?

— Je me nomme Aristide Aubert, ancien violon à l’Opéra.

— Mon nom, à moi, est Helen... Attendez, je veux vous donner mon portrait. Promettez-moi de le regarder quand vous serez hors de l’hôtel, et seul.

— Vous serez obéie.

Elle lui remit un portefeuille de velours à son chiffre, et reprit :

— Est-ce votre violon qui est sur ce fauteuil?

— Oui, miss Helen.

— On dirait un cercueil d’enfant. Pourquoi l’avezvous apporté?

— Je ne m’en sépare jamais.

— A quel théâtre êtes-vous à Londres?

— Dans aucun. Je joue du violon dans les rues ou les tavernes.

— Pourquoi?

»— Pour vivre.

— Jouez. Je vous accompagnerai au piano.

Aristide ouvrit la boite et accorda son instrument.

Elle s’assit et préluda d’une main nerveuse et exercée.

— Aimez-vous Schubert?

— Oui, beaucoup; c’est un maître favori.

— Schubert est passionné, n’est-ce pas?

— Oui.

Le violon chanta. La jeune fille semblait en extase.

Le morceau achevé, elle se leva avec lenteur et s’approcha de la table chargée.

— Puisque vous vous croyez à la Tour de Nesle, ditelle, vous allez porter un toast à Marguerite.

— Volontiers.

— Quel vin, quelle liqueur préférez- vous?

— Le Porto et l’eau-de-vie.

— Moi je préfère le Gin.

— Le Gin ?

— Cela vous étonne ?

— Je l’avoue.

— Eh bien, j’adore le Gin. Je bois à vous.

Elle vida plusieurs fois son verre rempli de la liqueur corrosive. Ses joues pâles prirent une chaude transparence, ses narines palpitaient comme les ailes d’un papillon, ses yeux jetaient un feu de saphir.

Elle secoua violemment la tète et rejeta ses cheveux en arrière.

— Encore, dit-elle d’une voix gutturale... Buvez avec moi un verre de Gin. Je veux que vous l’aimiez. A vous 1

— A vous, miss Helen.

— Je bois à la Ruine bleue.

La langue anglaise, comme la nôtre, a son Dictionnaire pittoresque. Dans cette langue énergique, pleine

de couleur et de poésie, un billet à ordre se traduit par « le Raide » ; un travail payé d’avance, « traîner le cheval mort » ; les comédiens non payés murmurent : « le fantôme ne marche pas. »

Le Gin s’appelle la Ruine bleue. Il a ses temples et ses adorateurs en Angleterre, comme le hatscliisck et l’opium chez les Orientaux .

Le Gin ! Ce mot est monosyllabique, sonore, musical, doux comme la vibration cuivrée d’une infernale harmonie. Fils du genièvre, dit le poète, c’est le soleil,

Le paradis emporté d’un seul coup !

C’est la Ruine bleue.

Au bout de quelques instants, miss Helen posa la main sur la table, chancelante.

— La Ruine bleue , dit-elle...

Sa respiration était oppressée, les mots sortaient lentement, un à un, avec un léger sifflement, un pûJe sourire voltigeait sur ses lèvres comme un feu follet.

Elle reprit :

— Encore un verre... La Ruine bleue frappe un homme comme on abat un taureau ; mais, moi, elle me donne de la force. Voyez!

Elle saisit son verre et le lança contre la muraille.

La porte s’ouvrit et le gnôme apparut.

La jeune amazone saisit sa cravache, lui cingla la figure, et rejeta la porte sur lui avec violence.

— Il s’appelle Job; il est sourd comme une cloche et muet comme un poisson, dit-elle en éclatant de rire et en se tordant dans une convulsion nerveuse.

Les bougies consumées faisaient éclater leurs bobèches, quand les premières lueurs de l’aube pénétrèrent à travers les rideaux en éclairant la salle d'un reflet blafard.

Aristide, vaincu par l’ivresse, s’était endormi sur le tapis, devant la cheminée.

Une main qui l’étreignait comme un étau le tira de sa torpeur.

En ouvrant les yeux, il rencontra le regard atone de Job. Ce nain frêle avait une poigne d’acier.

Aristide aperçut Helen endormie.

Elle reposait sur le divan, calme et paisible comme un enfant dans son berceau. La lumière matinale glissait sur son front nacré, ses mains pâles étaient croisées sur sa poitrine de neige comme celles d’une chaste madone.

Job la prit dans ses bras et l’emporta dans la pièce voisine.

Il reparut au bout de quelques minutes, et conduisit Aristide dans une chambre de l’étage supérieur, où il l’enferma.

Les fenêtres donnaient sur un parc planté de grands

arbres. Le prisonnier sourit en songeant qu'il n’avait pas été poignardé et jeté dans la Tamise.

Il se coucha tout habillé et se rendormit bientôt d’un sommeil de plomb.

En s’éveillant, il tira un cordon de sonnette qui pendait à la tète de son lit.

Job ne tarda pas à se montrer.

Aristide fit le geste d’un homme qui interroge sa montre.

Job leva deux doigts en l’air, lui indiqua une collation froide servie sur un guéridon, et disparut.

Après avoir fait solitairement honneur à ce repas, Aristide prit un livre sur la cheminée. C’était une Bible.

Ne se sentant pas en humeur de lire, il s'accouda à la fenêtre, réfléchissant à cette singulière situation.

Qonune l’ennui le gagnait, il prit son violon, qu’il n’avait pas oublié, et se mit à exécuter une série de variations brillantes.

Une nouvelle surprise l’attendait au milieu de cet exercice inoffensif.

La porte s’ouvrit et livra passage à un gaillard de six pieds, taillé en hercule, à la tète ronde comme un soldat de Cromwell.

— Voulez-vous gagner cent livres? dit-il sans préambule.

— De quelle façon ?

— Il faut m’accompagner pour tuer un homme.

— Non, dit Aristide.

— Alors, vous n'avez plus rien à faire ici.

— Soit. Je suis prêt à partir.

Il remit son violon dans la boite.

— La voiture fermée qui vous a amené hier soir va nous conduire à la tête du Pont de Londres, reprit son interlocuteur. Vous êtes un gentleman, et miss Helen compte sur votre discrétion absolue.

— Je lui donne ma parole.

— Si elle n’est pas tenue, je me charge de vous retrouver.

— Je ne tiens pas à faire plus ample connaissance , répliqua Aristide d’un ton sec.

La voiture était attelée.

Une fois qu’il fut enfermé avec l’ambassadeur de •miss Helen, Job toucha ses chevaux qui filèrent avec rapidité .

— Vous avez tort, reprit le singulier compagnon d’Aristide, de refuser cette prière.

— C’est possible, cher monsieur; mais, pour tuer un homme, il faut une raison quelconque.

— Je vous ai offert cent livres.

— Joli denier... Et quel est le mortel favorisé de cette vengeance?

— Un jeune homme italien, le vicomte Carlo Albano.

— Quel crime a-t-il commis?

— Il est venu de France à Londres, et il a été honoré des faveurs de miss Helen. Le deuxième jour, il lui a donné des coups de cravache.

— Et c’est pour cela que vous voulez le supprimer?

— Pas pour cela. Il veut enlever miss Helen; elle est d’accord avec lui, et j’ai résolu de tuer l’Italien.

— C’est votre aflaire... Est-il indiscret de vous demander qui vous ôtes?

— Je suis l’amant de miss Helen.

— Ah! très-bien...

— Vous ne voulez pas?

— Non.

— Voici le Pont de Londres. Descendez.

Aristide mit pied à terre.

La voiture disparut.

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