CHA%LES JOUET
PRÉFACE
Quand on parcourt, à trente années d'intervalle, la Comédie humaine de Balzac, on est tout d’abord frappé de la masse de cette œuvre monumentale qui atteste un des plus grands efforts du génie humain.
A l’origine, Balzac n’avait pas de plan préconçu et arrêté. 11 a expliqué lui-même les tâtonnements, les essais à la suite desquels il trouva sa voie. Il faisait un livre comme on bâtit une maison. Ce n’est que plus tard, en voyant ces constructions isolées, éparses, qu’il songea à les relier entre elles. De ce jour, il dessina un plan et posa ses jalons. Ce n’était plus un architecte, c’était le fondateur d’une ville. Il la bâtit selon le caprice de sa fantaisie, avec ses rues, ses boulevards et ses faubourgs, ses maisons et ses monuments, pierre par pierre, les unes sculptées et fouillées avec un art merveilleux, les autres simplement taillées, d’autres enfin, à peine dégrossies, comme les colossales ébauches des âges primitifs. Cette capitale construite, il veut un royaume, et il englobe hardiment de nombreuses provinces, petites villes et villages, châteaux, villas et fermes ; puis, élargissant le cercle, il rayonne hors de ses vastes domaines, marche à de nouvelles
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conquêtes et franchit les plaines, les montagnes, les déserts, les océans; enfin, se trouvant à l’étroit dans son empire terrestre, il donne de grands coups d’ailes à travers les routes aériennes de l’Inconnu, du Rêve et de l’Idéal. Philosophie, religion, histoire, politique, lois, mœurs, passions, sentiments, idées, dieux, hommes et choses, événements du passé et du présent, prophéties de l’avenir, analyse au microscope et synthèse panoramique, il veut, sinon tout embrasser, du moins tout marquer de sa griffe. C’est ainsi qu’un monde est sorti du puissant cerveau de son créateur.
La Comédie humaine peut être comparée à une immense serre-chaude où poussent des plantes et des fleurs qui meurent à l’air libre. Entre le monde de Balzac et le monde réel, il y a la différence du décor à la nature et du théâtre à la vie. C’est une question d’optique. De même que ses théories et ses systèmes ne résistent pas toujours au contrôle de l’observation personnelle, de l’expérience des faits et de la critique scientifique, ses types sont parfois hors nature. Certains d’entre eux sont taillés sur le patron de Michel- Ange. Ses courtisanes, ses forçats, ses pauvres, ses hommes de police, sont des géants à proportions colossales, et leur exagération ne permet pas de les regarder de sang-froid.
Les personnages du monde de Balzac appartiennent à deux ordres distincts :
Les uns sont des portraits ressemblants dans leur cadre particulier.
Les autres sont imaginaires, bien que leur créateur ait pu s’inspirer de modèles vivants.
Ainsi, dans une partie de son œuvre magistrale,
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l’observateur décrit le monde réel et ses habitants dans une peinture fidèle, harmonieuse et d’une rigoureuse exactitude.
Dans l’autre, il crée un monde artificiel qu’il peuple de types d’une sublime et royale fantaisie. Souvent on les trouve dans le même tableau, mêlés et confondus par un surprenant amalgame de couleurs, et les êtres imaginaires s’agitent au milieu d’hommes d’une vivante réalité, comme Homère montrait les dieux de l’Olympe descendant sur la terre pour combattre avec les héros mortels.
Telles sont les grandes lignes que nous apercevons dans le dessin général de la Comédie humaine. Cette vue d’ensemble nous a conduit à une observation particulière, qui a dù vivement frapper les hommes de ce temps. Balzac, par le double caractère de son génie, a exercé une influence énorme sur la génération qui le suivait, et cette influence s’est traduite par un phénomène inattendu et peut-être unique dans le mouvement social d’une époque. Les personnages imaginaires, c’est-à-dire transformés, agrandis, démesurés, surhumains, ont eu des imitateurs. Certaines individualités se sont façonnées d’après ses types, de telle sorte que ces créatures rêvées, ces images virtuelles, ces figures légendaires ont, par une singulière métempsycose, transfusé leur vie artificielle dans le corps de jeunes ambitieux, fanatisés par leurs passions, leurs vices, leur esprit et leurs idées.
Il a été donné d’assister à ce bizarre spectacle de voir, au milieu de la société moderne, des Rastignac, des de Marsay, des Lucien, des Z. M areas, des Michel Chrétien, des Daniel d'Arthez, en chair et en os, cber-
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chant h ressembler à ces types dominateurs, comme un élève de Saint-Cyr qui rêverait de jouer le rèle de Napoléon, ou un séminariste celui de Sixte-Quint, les yeux toujours fixés sur ces modèles et s'appliquant à les ressusciter dans leur personne. On peut donc considérer la Comédie humaine sous ce double caractère : elle servira plus tard à reconstituer un monde qui disparait et dont elle est le reflet, comme elle expliquera le microcosme dont elle a été le modèle et l’original.
A quelque titre qu’on envisage l’influence de Balzac, nous ne pensons pas qu’elle ait été corruptrice et pernicieuse. En voulant donner l’expression forte et complète de son époque, en animant des êtres symboliques plus grands que nature, peut-être n’a-t-il pas eu conscience de ce divin privilège, et ne songeait-il guère à être le berger d’un troupeau d’imitateurs. Quoi qu’il en soit, on ne peut lui reprocher une manie d’imitation, qui est l’attribut des organisations faibles et des caractères sans personnalité. Il était nécessaire de la constater, pour expliquer un cas non moins curieux dans les manifestations d’un phénomène similaire.
C’est encore dans la Comédie humaine qu’il faut en chercher la cause. Cette fois, ce n’est plus un individu qui copie un type dont il a fait son idéal, c’est une association de jeunes hommes qui se groupent d’après le système exposé dans la trilogie des Treize :
Ferragus. — La Dvchesse de Langeais. — La Fille aux yeux d'or.
On verra, par un fragment de la préface des Treize, le grand rêve du maître dont ils s’inspiraient, combien aussi son idée grandiose était diminuée et réduite à son expression la plus simple.