LOVELACE-CLUB
Un samedi, vers le milieu du mois d’août 1869, quatre jeunes gens, qui s’étaient donné rendez-vous à la gare de Lyon, prenaient le train de trois heures et demie, et, à cinq heures, descendaient à la station de Bois-le-Roi.
Après avoir traversé le village, ils suivirent un chemin de halage, et s'arrêtèrent devant une habitation de plaisance située entre la rive de la Seine et la forêt de Fontainebleau. Au-dessus de la porte d’entrée, on lisait cette inscription : Villa des Fleurs.
Au coup de cloche, un domestique ouvrit la grille.
Ils pénétrèrent dans le jardin.
— Les voilà ! dit une voix de femme, dont la tète
apparut dans l’encadrement d’une croisée du premier étage.
— Salut à la châtelaine Gabrielle ! dit un des arrivants.
En même temps, s’arrêta net la valse de Faust, qu’une main légère exécutait au piano dans le salon d’été du rez-de-chaussée.
La porte était ouverte à deux battants.
Deux personnes en sortirent.
Un jeune homme, en costume de velours, Henri de Ravigny, seigneur-suzerain de la Villa des Fleurs, qui venait au-devant des visiteurs, accompagné d’une jeune personne aux allures cavalières.
— Messieurs, dit-il, après un échange de poignées de mains, je vous présente Mlle Sylvanie, une future étoile.
— Du septième ciel, et déjà visible à l’œil nu, dit une voix.
— Ma chère Sylvanie, reprit le maître de la maison, je te présente mes amis par ordre alphabétique :
M. Amaury, un de nos écrivains à la mode ;
M. Gontran, fleur en bouton de la corbeille des agents de change ;
M. Robert, un jeune voyageur qui a fait le tour du monde ;
Et M. Thibaut, gentilhomme de Vendée
Messieurs, la reine, la belle Gabrielle.
— Soyez les bienvenus, dit la châtelaine ainsi an-
noncée, en rejoignant le groupe qui setait formé sous l’ombrage d’un cabinet de verdure situé à l'extrémité du jardin. Si nous avions su l’heure exacte de votre arrivée, nous aurions été avec le break vous attendre à la gare.
Pendant ces préliminaires de présentation et de reconnaissance, un domestique avait apporté des rafraîchissements et une collation sur le large guéridon qui occupait le milieu du berceau de feuillage.
— Amaury, dit Gabrielle, je vous recommande Sylvanie ; c’est une amie à moi.
— Mademoiselle a-t-elle déjà joué ?
— En province, répondit Sylvanie.
— Où? #
— A Toulouse.
— Quel emploi ?
— Deuxième chanteuse d’opéra - comique ; mais, ajouta-t-elle, j’avais un engagement d 'utilité, de bonne à tout faire ; je jouais aussi dans l'opéra, le drame, la comédie et le vaudeville.
— Quels sont vos rôles préférés ?
— J’ai joué la Grande-Duchesse , la Belle-Hélène , Barbe~ Bleue, le répertoire bouffe.
— Vous êtes musicienne?
— Mon père était professeur au théâtre de Strasbourg.
— Notre arrivée a interrompu la valse de Faust... Voulez-vous la reprendre?
LES FILLES D’EXFER
— Volontiers, monsieur.
— Nous entendrons fort bien d’ici, dit Gabrielle.
Amaury conduisit Sylvanie au piano, sur lequel il
aperçut un volume de Balzac qu’il emporta au jardin.
La valse, exécutée d’une façon brillante, s’acheva au milieu des applaudissements, qui recommencèrent quand Sylvanie reprit sa place.
— Amaury, dit Gabrielle, un verre de vin du Rhin avec de l’eau de Seltz? Prenez un morceau de glace.
— Merci. . . Qui est-ce qui lit Balzac, ici ? J’ai trouvé l'Histoire des Treize sur le piano.
— C'est Gabrielle, répondit Henri, qui se livre avec Sylvanie à des études très-sérieuses.
— Ah ! ah !
— Oui, elles apprennent lÿ littérature, le dessin, l’italien, l’anglais, la cuisine, la politique et le piano, en vingt-cinq leçons par mois.
— Fermé les dimanches et fêtes, le piano?
— Outre ces arts de désagrément, elles montent à cheval, font des armes et nagent comme des sirènes, ce qui ne veut pas dire qu’elles finissent en queue de poisson.. .
— Henri, dit Gabrielle, tu sais que nous soupons à sept heures. Nous allons nous habiller et chercher Nelly.
— Oui, amène Castagnette, elle est amusante.
Gabrielle et Sylvanie s’éloignèrent.
— Voyons, mon cher Amaury, dit Henri, tu trouveras bien un autre moment pour lire. D’ailleurs, Ferragus, la Duchesse de Langeais et la Fille aux yeux d'or sont de vieilles connaissances.
— La préface des Treize est réellement merveilleuse. Est-ce qu’elle ne vous semble pas aussi intéressante qu’une séance de la Chambre?
— Eh bien, lis à haute voix.
— Écoutons.
Amaury lut le fragment suivant :
« Il s’est rencontré, sous l’Empire et dans Paris, treize hommes également frappés du même sentiment, tous doués d’une assez grande énergie pour être fidèles à la même pensée, assez probes entre eux pour ne point se trahir, alors même que leurs intérêts se trouvaient opposés, assez profondément politiques pour dissimuler les liens sacrés qui les unissaient, assez forts pour se mettre au-dessus de toutes les lois, assez hardis pour tout entreprendre, et assez heureux pour avoir presque toujours réussi dans leurs desseins; ayant couru les plus grands dangers, mais taisant leurs défaites ; inaccessibles à la peur, et n’ayant tremblé ni devant le prince, ni devant le bourreau, ni devant l’innocence ; s’étant acceptés tous, tels qu’ils étaient, sans tenir compte des préjugés sociaux; criminels, sans doute, mais certainement remarquables par quelquesunes des qualités qui font les grands hommes, et ne se recrutant que parmi les hommes d’élite. Enfin, pour que rien ne manquât à la sombre et mystérieuse poésie de cette histoire, ces treize hommes sont restés incon-
nus, quoique tous aient réalisé les plus bizarres idées que suggère à l’imagination la fantastique puissance faussement attribuée aux Manfred, aux Faust et aux Melmoth...
«... Les Treize étaient des hommes trempés comme le fut Trelawnez, l’ami de lord Byron, et qui fut, diton, l’original du Corsaire ; tous fatalistes, gens de cœur et de poésie, mais ennuyés de la vie plate qu’ils menaient, entraînés vers des jouissances asiatiques par des forces d’autant plus excessives que, longtemps endormies, elles se réveillaient plus furieuses. Un jour, l’un d’eux, après avoir relu Venise sauvée, après avoir admiré l’union sublime de Pierre et de Jaffier, vint à songer aux vertus particulières des gens jetés en dehors de l’ordre social, à la probité des bagnes, à la fidélité des voleurs entre eux, aux privilèges de puissance exorbitante que ces hommes savent conquérir en confondant toutes les idées dans une seule volonté. Il trouva l’homme plus grand que les hommes. Il présuma que la société devait appartenir tout entière à des gens distingués qui, à leur esprit naturel, à leurs lumières acquises, à leur fortune, joindraient un fanatisme assez chaud pour fondre en un seul jet ces différentes foi’ces. Dès lors, immense d’action et d’intensité, leur puissance occulte contre laquelle l’ordre social serait sans défense, y renverserait les obstacles, foudroierait les volontés et donnerait à chacun d’eux le pouvoir diabolique de tous. Ce monde à part dans le monde, hostile au monde, n’admettant aucune des idées du monde, n’en reconnaissant aucune loi, ne se soumettant qu’à la conscience de sa nécessité, n’obéissant qu’à un dévouement, agissant tout entier pour un seul des associés, quand l’un d’eux réclamerait la puissance de tous ;
cette vie de flibustiers en gants jaunes et en carrosse ; cette union intime de gens supérieurs, froids et railleurs, souriant et maudissant au milieu d’une société fausse et mesquine ; la certitude de tout faire plier sous un caprice, d'ourdir une vengeance avec habileté, de vivre dans treize cœurs ; puis le bonheur continu d’avoir un secret de haine en face des hommes, d’être toujours armé contre eux, et de pouvoir se retirer en soi avec une idée de plus que n’en avaient les gens les plus remarquables ; cette religion de plaisir et d’égoïsme fanatisa treize hommes qui recommencèrent la société de Jésus au profit du diable. Ce fut horrible et sublime. Puis le pacte eut lieu ; puis il dura, précisément parce qu’il paraissait impossible. Il y eut donc dans Paris treize frères qui s’appartenaient et se méconnaissaient tous dans le monde, mais qui se retrouvaient réunis, le soir, comme des conspirateurs, ne se cachant aucune pensée, usant tour à tour d’une fortune semblable à celle du Vieux de la Montagne ; ayant les pieds dans tous les salons, les mains dans tous les coffres-forts, les coudes dans la rue, leurs tètes sur tous les oreillers, et, sans scrupules, faisant tout servir à leur fantaisie. Aucun chef ne les commanda, personne ne put s’arroger le pouvoir ; seulement la passion la plus vive, la circonstance la plus exigeante passait la première. Ce furent treize rois inconnus, mais réellement rois, et plus que rois, des juges et des bourreaux qui, s’étant fait des ailes pour parcourir la société du haut en bas, dédaignèrent d’y être quelque chose, parce qu'ils y pouvaient tout. »
— C’est le rêve d’un homme de génie, dit Gontran, mais il est irréalisable dans la vie.
— Pourquoi ? répondit Amaury.
— Cela n’existe pas.
— Je vous demande pardon, cela peut exister.
— Ainsi, vous croyez qu’on peut enlever une femme au milieu de Paris, à la sortie d’un bal? Empoisonner un homme en lui frottant le crâne ? Emporter le cadavre d’une nonne en escaladant Gibraltar ? Convenez que c’est enfantin et démodé comme le Comte Ory.
— D’abord, ce qui est humain ne se démode pas. Tant qu’il y aura des Juliette et des balcons, il y aura des Roméo et des échelles, et tant qu’il y aura des Rosine et des romances, il y aura des Lindor et des guitares. Les romans ne sont pas dans les livres, ils sont dans la vie. Le jeu des événements réels est autrement machiné que les combinaisons les plus compliquées, et bien plus extraordinaire que ce que peut inventer l’imagination. Les aventures des Treize ne sont pas si étranges, je dirai même qu’elles ont un certain caractère de naïveté.
— Développe ton paradoxe, il est curieux.
— Ce n’est pas un paradoxe, c’est une opinion réfléchie qui peut être soutenue.
— Soit.
— Je prendrai pour thèse, si vous voulez, les trois exemples que Gontran citait tout à l’heure comme des impossibilités :
Est-il inadmissible qu’on grise un cocher et deux va-
LES FILLES d’eNFER
lets de pied, et qu’on enlève une femme à. la sortie d’un bal dans sa propre voiture?
Au temps des Borgia, on empoisonnait avec une paire de gants. Renversez la question, et dites-moi si une main gantée ne peut pas poudrer les cheveux d’un homme avec une substance empoisonnée ?
Quant à l’escalade, il ne s’agit pas de Gibraltar, mais d’un couvent dans une île d’Espagne, bâti au sommet d’un rocher à-pic sur la mer. Ce coup de main s’explique plus facilement que la prise de la Bastille, abattue comme un éléphant terrassé par une meute de bouledogues.
— En effet.
— Pour moi, sans pousser mon affirmation à l’absolu, je crois que treize hommes, disposant de moyens d’action tels que le romancier leur en prête, pourraient encore aujourd’hui accomplir des prodiges plus difficiles et plus merveilleux. Ce qui m’étonne dans l’histoire des Treize , ce n’est pas l’invraisemblance des épisodes, c’est qu’il se soit rencontré treize hommes capables de se servir sans arrière-pensée, sans jalousie et sans trahison.
— Très-juste, Amaury.
— Supposons qu’il nous prenne fantaisie de fonder une association sur ce modèle. Nous sommes ici cinq jeunes hommes déterminés, nous estimant assez pour compter sur notre parole, assez liés pour nous rendre un service, disposant tous d’une certaine somme d’in-
fluence dans la sphère spéciale où nous vivons. Si mademoiselle Gabrielle, par exemple, voulait entrer au théâtre, caprice ou vocation, par mes relations et les journaux, j’obtiendrais facilement pour elle un engagement, un rôle et des articles flatteurs. Thibaut, qui a un manoir en Vendée, m’y donnerait volontiers une hospitalité écossaise, sans que je sois traqué par la police d’un gouvernement débonnaire : Henri me servirait de témoin dans un duel ; Gontran, qui est moitié banquier et moitié agent de change, négocierait ma signature ; Robert, qui a fait le tour du monde, peut nous apprendre que, sans exiger de reconnaissance, on rend de plus grands services au désert ou chez les sauvages. Mais admettons qu’un lien assez solide nous unisse en un seul faisceau à la vie et à la mort. Sans chercher l’étrange, qui nous empêcherait, ce soir, d’empoigner un homme isolé sur ce chemin de halage, de le poignarder et de le jeter à la Seine? On arrêterait tout le pays avant de nous soupçonner.
— C’est assez vrai.
— J’ai souvent pensé à la force collective d’une association; mais j’ai toujours été arrêté au premier pas en face de cette réflexion simple : « Quel est le lien, commun ? Sur quoi repose la garantie du secret ? »
— Oui, il faudrait connaitre le Cadavre.
— Ce système serait nécessaire, dans l’hypothèse où on voudrait travailler à la manière noire et pouvoir dire comme de Marsay : « Je ne me bats plus, j’exécute. »
LES FILLES d’eNFER
Mais, pour appliquer des efforts vers un but permis, il suffît d’un plaisir commun et partagé.
— Est-ce que, par hasard, cette discussion aboutirait à une société secrète ?
— Il y a toujours un peu de hasard et de fatalité dans les choses humaines, et notre conversation me ramène à une idée longtemps caressée, mais toujours stérile et presque oubliée.
— Parle, Amaury.
— Elle peut être expérimentée sans danger. Il s'agit simplement de fonder un club... Vous ne connaissez peut-être pas un opuscule de Thomas de Quincey , que je sais par cœur, et que je n’hésite pas à classer au rang des chefs-d’œuvre de l’humour.
— Cela s’appelle ?
— Du meurtre considéré comme l’un des beaux-arts.
— L’idée est originale.
— Dans une lettre adressée à l’éditeur du Black Woods Magazine , l’auteur expose qu’il s’est fondé à Londres une Société de connaisseurs en meurtre. Ses membres font profession d’être curieux en homicide, amateurs et dilettanti dams les divers modes de tuer. Ils sont fantaisistes en meurtre. A chaque nouvelle atrocité que révèlent les annales de la police de l’Europe, ils se réunissent, examinent et critiquent le fait comme ils critiqueraient un livre, une pièce de théâtre, un opéra, un tableau ou une statue.
— Très-joli et très-anglais.
IG
— Eli bien, qui nous empêche, nous, Parisiens de la décadence, comme on nous appelle, au lieu d'étre des amateurs excentriques du meurtre considéré comme l’un des béaux-arts, de remplacer le meurtre par une passion plus noble, l’Amour considéré comme tun des beaux-arts , sous toutes les formes : romanesques, platoniques, brutales ou plastiques ? Nous voyons, chaque année, l’Académie distribuer des prix de vertu, et Nanterre couronner des rosières. Eh bien, élevons église contre église. En voulez- vous la raison sociale ?
— Certainement.
— Lovelace and C°, club fondé pour le découragement de la vertu.
— L’idée est séduisante.
— Il y a des gens qui ont toujours un plan de constitution, de gouvernement-modèle ou de république idéale dans leur poche. Moi, j’ai le plan de mon club avec ses statuts, ses règlements, ses conditions d’admission, ses épreuves, son livre d'or, son grand livre, son arsenal, sa bibliothèque , son organisation, ses principes, son but, son mot d’ordre et son prix.
— Amaury , parles-tu sérieusement ? interrogea Henri.
— Je parle toujours sérieusement quand je plaisante, de même que je plaisante toujours quand je suis sérieux. Je regarde la société à l’envers, et je la mets en coupe réglée pour mon plaisir particulier.
— Il faut examiner ce plan, dit Robert. Rédige un
projet. Tu nous le communiqueras ; nous le discuterons, et nous verrons à en tirer parti.
— La première chose à faire est de nous engager sur l’honneur à garder le secret, lors môme que le projet serait abandonné et que le club ne se fonderait pas.
— Je donne ma parole, dit tour û. tour chacun des auditeurs.
— A partir de ce moment, nous pouvons donc nous considérer provisoirement comme membres fondateurs du Club Lovelace and C°, pour le découragement de la vertu. Je rédigerai le projet ce soir. Demain matin, avant déjeuner, je vous le soumettrai en conseil. Vu la fête du 15 août, qui tombe un lundi, nous avons deux jours francs devant nous, ce qui nous permettra de réfléchir. Nous sommes d’accord? Personne ne s’oppose? En conséquence, ordre du jour de demain, dimanche:
A neuf heures, réunion dans ma chambre.
Lecture et discussion des statuts de Lovelace-Club.
A dix heures, déjeuner.
Et à mardi les affaires sérieuses.
Voici la signora Gabriella qui revient avec son amie Nelly. La séance est levée, et nous pouvons commencer l’œuvre du découragement de la vertu.
— Je crois pouvoir affirmer que mademoiselle Nelly n’a pas besoin d’être découragée, dit Gonlran. Elle déraille si facilement qu’on peut l’aiguiller sur tous les embranchements possibles, sans crainte d’accidents.
— Elle a eu un mot bien drôle, l’autre jour, rue Laffitte.
Elle s’arrête avec Coralie devant un magasin de bricà-brac. Il y avait une gravure du Chemin de la Croix .
Coralie regarde :
— Qu’est-ce que cela signifie, Première station ?
— Es-tu bête, dit Nelly, c’est Asnières.
— Nous poumons utiliser cette jeune personne, qui tond les imbéciles, coupe leurs blés en herbe et va-t-en ville. Elle connaît le personnel des cocottes comme César connaissait ses soldats; et, si l’indiscrétion était une vertu, Nelly rendrait des points à sa mère, qui est concierge.
— Où donc çà?
— A Chaillot.
Les deux amies approchaient.
— Bonjour, Nelly, cria Gontran; tu fais bien d’arriver, nous disons du bien de toi.
— Tenez, voilà ce que vous me faites.
Mademoiselle Nelly haussa légèrement les épaules
avec une série de petits mouvements saccadés, frappa sa joue d’un coup léger de sa main fermée, décrivit avec sa jambe un angle de quarante-cinq degrés, et accompagna ces manifestations expressives d’un claquement de la langue, pantomime qui lui avait valu des applaudissements frénétiques aux Délassements- Comiques et le surnom de Castagnette.
— Et alors, qu’est-ce qu’on disait de joli?
— Que tu étais un ange pourri de charmes.
— Tu me flattes, je le sais, mais cela me fait plaisir... Et vous vous êtes mis à quatre pour trouver ce mot-là? Continue, beau blond, tu m’instruis.
— Et toi, tu me fais rêver... Un verre de vin du Rhin?
— Pourquoi donc pas?
— A tes amours, Nelly, dit Thibaut.
— De la neige !
— Hein?
— Des belles petites nèfles! Tu ne sais donc pas que je pleure un fol amant.
— Lequel?
— Je ne sais pas.
— Nelly, tu devrais écrire tes Mémoires.
— Eh bien, ce serait du propre. •
— Qui sait?
— Oh! pas pour moi, j’en ai fait mon deuil; c’est pour vous que je dis ça.
— Nelly, vous avez des appréciations qui m’inspirent un légitime sentiment de mélancolie.
— Va ton train, mon bonhomme; ne te gêne pas dans le parc. Tu sais que je t’adore.
— Nelly, vous êtes charmante, dit Thibaut.
— On le dit, mon cher, et on ne le dirait pas, ce serait la même chose.
— J’ai une proposition sérieuse à vous faire.
— Est-ce pour un mariage?
— Précisément... Je cherche une âme sœur de la
mienne, car il n’est pas bon que l’homme soit seul.
— Moi, c’est tout le contraire, je m’ennuie à deux ; mais cela n'empôchc pas les sentiments, mon bon.
— Ni les illusions.
— Oh ! il y a beau temps qu’elles courent les champs, mes illusions.
— Je le regrette, tout en maintenant ma proposition.
— Et tu demandes ma main?
— Oui, la main gauche.
— Alors je serai comtesse, puisque tu es un comte — à dormir debout.
— Naturellement.
— Je t’accorde ma main; mais je ne suis pas sentimentale, et j’aime les affaires sérieuses. Je veux un contrat de mariage.
— Ah! très-bien, dit Amaury. Nous avons encore une heure avant le dîner, et nous allons rédiger l’acte.
Il prit une plume et écrivit :