‹ Les filles d'enferChapitre 24 sur 32 · LA POLITIQUE · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE

L’Aristocratie est le principe de toute société organisée.

La Monarchie est une tradition.

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La République est une expérience.

Les hommes sont égaux comme le charbon et le diamant, comme le silex dont on pave les routes et le marbre dont on fait les statues.

Les hommes sont-ils plus frères que les bêtes féroces ?

Voilà la question.

SU K l’amour

Demande. — Donnez une définition de l’Amour.

Réponse. — L’échange spontané de deux âmes, l’union de deux corps, l’alliance de deux volontés, l’accord parfait de deux instruments.

Demande. — Y a-t-il une stratégie, une tactique, une marche, une science de l’Amour ?

Réponse. — Non, il n’y en a pas. C’est une loi magnétique. L’Amour est la seule récompense qui ne puisse se mériter.

On a cherché des systèmes ; ils sont tous enfantins et inutiles pour obtenir cette victoire divine : l’Amour.

Ils peuvent être appliqués pour obtenir l’illusion de l’amour. Tout peut réussir. On s’impose quelquefois par une affection persévéran te, comme par l’indifférence. Dans le premier cas, on s’adresse à la pitié ; dans le second, à la vanité. C’est la possession, et rien de plus. L’amour n’est pas là.

Demande. — Y a-t-il des femmes imprenables?

Réponse. — Oui ; la femme qui aime réellement est une femme imprenable.

LES FILLES d’eNFER

Demande. — Que pensez-vous de l’Amour ?

Réponse. — En dehors de l’amour, rien ne vaut un effort humain, pas même le plaisir.

V ert-Vkrt.

Cette série de notes philosophiques intéressa les juges difficiles de Lovelace-Club.

L’admission de Vert-Vert fut prononcée à l’unanimité, avec la dispense du stage ; puis Amaury lui donna lecture des statuts, qu’il signa.

La séance levée, les membres de Lovelace-Club descendirent au jardin, où ils retrouvèrent la compagnie qui les attendait.

C’est à la suite de ces petits événements que miss Helen W. . . avait été déclarée lancée par Vert-Vert, et que son nom figurait au Grand-Livre de Lovelace-Club.

A sa sortie du Cirque, Robert l’avait signalée à Amaury ; mais Pungolo, factotum du vicomte Carlo Albano, était déjà en campagne.

Le soir môme, on savait son adresse et le nom du domestique, Job.

Comme on l’a vu par les bulletins échelonnés du grand-livre, qui enregistraient la marche rapide des opérations, miss Helen était repartie pour Londres le mardi 23 août, toujours suivie à vue par Pungolo, lequel parlait toutes les langues européennes et semblait avoir trouvé le secret de se rendre invisible.

A Londres, Pungolo dressa ses batteries, et n’eut pas de peine à entrer en communication directe avec miss Helen à Hyde-Park.

Il se fit reconnaître comme l’envoyé du vicomte Carlo Albano. Elle l’avait vu au Cirque, à Paris, et le lundi précédent, à la sortie de l’Opéra, il lui avait glissé un billet qui contenait ces mots :

« Miss Helen, si vous aimez les clowns, daignez me » mettre à l’épreuve. »

Milord Protecteur avait-il reçu quelque mystérieux avertissement du sinistre Job? Avait-il remarqué un changement dans la manière d’ètre de miss Helen ? Quoi qu’il en soit, le départ avait été brusquement arrêté, et la jeune fille, surprise par cette résolution subite et inattendue, n’avait pu ni répondre ni désobéir. Elle s’était donc embarquée pour Londres, fort intriguée et vivement désappointée, se promettant de revenir à Paris, si l’inconnu avait perdu sa trace ou renonçait à sa poursuite.

Pungolo s’était présenté devant elle à sa première sortie. Selon son habitude, elle se rendait à cheval à Hyde-Park.

Le lendemain, il fut introduit dans l’hôtel, à l’insu de Job, et il en explora l’intérieur et l’extérieur, comme un officier d’état-major qui vient reconnaître une place et fixer des positions.

Le samedi, 27, au matin, il expédiait ce télégramme :

M. Amaury — Paris — rue Notre-Dame-de-Lorette, 55.

J’attends — Punoolo.

Vert-Vert, averti, partit le jour môme par l’express du soir, et arriva à Londres le dimanche, 28.

A peine débarqué, Pungolo le rnit au courant de ses premières opérations, des confidences de miss Helen et des moyens d’arriver à elle.

— Procédons par ordre, dit Vert-Vert qui, en ce moment, déjeunait avec appétit. Miss Helen consent à me recevoir ?

— Oui, monsieur le vicomte. Je vous conduirai ce soir devant le mur du parc de l’hôtel. Miss Helen a demandé si vous pouviez l’escalader. J’ai répondu oui.

— Quelle hauteur, ce mur?

— Dix pieds. La fenêtre de sa chambre sera ouverte. En face, il y a un grand catalpa dont une branche va jusqu’au balcon. Miss Helen a encore demandé si vous pourriez entrer chez elle en grimpant sur l’arbre et suspendu à la branche. J’ai répondu oui.

— Bien, ensuite?

— Ensuite, miss Helen s’est mise à rire, et elle a désiré savoir si, avant de la quitter, vous seriez capable de forcer la sortie de l’hôtel, surveillée par un gardien de six pieds, taillé en hercule. J’ai répondu oui.

— Est-ce tout ?

— Oui, monsieur le vicomte.

— Quelle heure, ce soir ?

— Onze heures.

— Bien; je vais sortir; je te retrouverai ici à dix heures et demie. Retiens une voiture avec de bons chevaux, prends une corde et arme-toi. C’est compris ?

Pungolo salua gravement et s’éclipsa.

A l’heure dite, la voiture s’arrêtait devant le mur du parc de l’hôtel habité par miss Helen.

Le cocher reçut l’ordre de stationner dans les environs.

Pungolo fit la courte échelle à son maître.

Debout sur ses épaules, Vert-Vert, pour qui cet exercice était un jeu d’enfant, se hissa sur la crête du mur à la force du poignet.

Une fois à califourchon, il lança la corde à son domestique, descendit le long du câble de l’autre côté ■du mur, et, par une manoeuvre inverse, reçut sur ses épaules le fidèle auxiliaire de son expédition nocturne.

— Voici l’arbre, dit Pungolo.

— La nuit est belle, dit Vert-Vert, mais il est inutile ■que tu la passes à la belle étoile. Une fois là haut, je t’avertirai.

Sur cette assurance, Vert-Vert grimpa au catalpa, et atteignit la branche dont l’extrémité surplombait le balcon du premier étage.

A ce moment, il distingua une forme blanche qui apparut à la fenêtre ouverte.

‘S’étant assuré que la branche était assez forte pour

supporter le poids d’un homme, il se suspendit par les mains, exécuta une série de mouvements réguliers, et arriva ainsi jusqu’au balcon sculpté où ses pieds se posèrent avec précision.

Miss Helen le reçut dans ses bras, et le retint un in— stant embrassé sans parler.

— Mademoiselle, dit Vert-Vert avec sa voix la plus douce et la plus pénétrante, j’ai appris que vous aviez de la sympathie pour les clowns?

— Oui, en effet, je les aime beaucoup, mais sous leur costume et avec une perruque verte.

— Je vous ai écrit que vous pouviez me mettre à l’épreuve. S’il ne faut que cela pour vous plaire, je suis prêt à endosser ce costume, et même à faire quelques exercices.

— Non, non, c'est inutile. Je ne vous aimerais pas ainsi.

— Comme vous voudrez. Quelque chose s’opposet-il encore à l’expression de mes vœux ?

— Non, plus rien... Je suis, en vérité, désolée de mon caprice ridicule.

— Pourquoi, miss Helen? J’apprécie votre caractère, si plein de fantaisie et d’originalité.

— Entrez, my dear, et pardonnez-moi.

— Inutile, miss Helen, je suis absolument ravi.

— Oh!

— Ma parole, c’est charmant. J’adore la gymnasti-

que ; mais permettez-moi de vous adresser une simple prière avant d’aller plus loin: mon domestique est en bas.

— Dans le parc ?

— Précisément... Au pied de ce catalpa.

— En effet, dit-elle en se penchant.

Elle s’éloigna et revint au bout de quelques minutes.

— On s’occupe de lui, dit-elle en ouvrant la porte du salon, éclairé comme un soir de réception.

Vert-Vert lui offrit la main et entra avec elle.

— I)ites-moi, mon cher, reprit miss Helen en lui indiquant un siège, quelles sont les choses que vous aimez ?

— Les femmes, les fleurs, la musique, la poésie et les vins de France.

— Nous avons à peu près les mêmes goûts: j’aime, comme vous, l’amour et les fleurs, la poésie et la musique, mais je remplace le vin par le Gin, la Ruine bleue. J’adore le Gin, j’en suis folle. Ne boirez-vous pas avec moi ?

— Non, miss Helen.

— Avez-vous peur d’être empoisonné ? Craignezvous une surprise pendant le sommeil de l’ivresse? Vous n’avez rien à redouter de moi, my dear. Je vous aime.

Vert-Vert se leva et s'approcha de la cheminée.

— Cette cravache est à vous, -miss Helen ? dit-il en la faisant siffler.

— Oui.

— Prétez-la-moi?

— Vous avez ce caprice ? La voilà. Vous pourrez la garder en souvenir de cette rencontre.

— Je la conserverai, miss Helen ; mais laissez-tnoi vous parler avec franchise.

— Sans doute.

— Si un homme avait la curiosité de me faire la question que vous m’avez adressée tout à l’heure...

— Je ne doute pas de votre courage.

— Cela m’est indifférent. Je désire que nos relations soient paisibles comme la surface d’un lac, comme la limpidité de vos yeux. Pour cela il faut bien nous entendre. Je consens à subir les épreuves qu’il vous plait de m'imposer; mais, en retour, je veux du respect.

— Oui, j’ai eu tort. Pardonnez-moi encore cette fois.

— Soit, miss Helen, et ne buvez pas de gin.

— Oh! pourquoi?

— Pas ce soir... Quand je serai parti.

— Eh bien, j’obéis. Voulez-vous souper au champagne?

— Oui, volontiers.

— Voici des fleurs, nous lirons des vers de lord. Byron, et nous ferons de la musique... A propos, my dear, j’oubliais une chose.

— Quoi donc ?

— J’ai un maître.

— Un clown ?

— Non, pas un clown.

— Ah ! l’homme de six pieds, le rival terrible, le bull-dog ?

— Oui, my dear.

— Qu’est-ce que vous faites de cet animal-là?

— 11 me plaisait... maintenant je n’en veux plus.

— On m’a dit que vous alliez le lâcher dans la cour de votre hôtel quand je m’en irais.

— Oh! c’était une de mes idées folles; mais soyez tranquille, je le ferai museler.

— Voyons, miss Helen, tout cela me rend d’une gaieté charmante. Accordez-moi la grâce de me battre avec lui, en vous quittant demain matin.

— Il vous assommera d’un seul coup de poing sur la tète.

— Non; erreur.

— Oh ! si, si, my dear.

— Mon Dieu, miss Helen, vous êtes bien entêtée... je le corrigerai.

— Eh bien, si vous faites cela, je vous donne une discrétion.

— Nous nous entendons admirablement. Si je ne suis pas assommé demain matin, je reviendrai le soir.

— En voiture, cette fois.

— Êtes-vous libre de votre personne, miss Helen?

— Je puis l’être aujourd’hui même, si telle est ma volonté ou la vôtre.

— En ce cas, puisque j'aurai une discrétion, je vous

r.ES FILI.ES D EXFER

demanderai la faveur de venir passer quelques semaines à Paris avec moi.

— Pourquoi ?

— Je m'ennuie à Londres. A Paris, nous irons cacher notre amour à la Villa des Fleurs, où le ciel est bleu, le lleuve limpide, la forêt pleine d’ombre.

— Oui, j’irai... un mois?...

— Je ne m’impose pas, miss Helen. Si vous n’avez pas le courage de m’aimer un mois entier...

— Mais que dites-vous? Je veux vous suivre, je ne veux pas vous quitter; je vous aime !

— L’avenir n’est à personne. Venez d’abord, et gardons notre liberté.

— Non, je sens que je vous aime, et je ne m'apportions plus.

— Un mois, c’est bien long...

— Méchant, cruel !...

— Quand partirons- nous ?

— Demain soir. Vous m’attendrez à votre hôtel.

— AU right ! Soupons, miss Helen, et que le vin vous donne l’oubli du gin, des clowns et du bull-dog... A vos amours défunts, miss Helen, et à l’éternité du nôtre !

Vers quatre heures du matin, le vicomte Carlo Albano entendit sous la fenêtre le signal de la retraite, convenu avec le fidèle Pungolo.

Il emporta, comme trophée de sa conquête, la fine

cravache que miss Helen lui avait offerte en souvenir d’elle.

Arrivé dans la cour intérieure de l'hôtel, il aperçut Pungolo causant avec le colosse.

C’était un des héros de miss Helen.

A la vue du nouveau favori, que sa destinée le condamnait à subir, il se mit en garde dans la position d’un boxeur.

Vert-Vert le regarda avec un sourire, releva tranquillement les manches de son veston, et lui fit signe d’approcher.

Sans qu’une parole eût été prononcée entre eux, ils s’attaquèrent avec une sourde fureur.

Au premier engagement, Vert- Vert lui envoya un -coup de pied en pleine poitrine.

L’Hercule chancela; puis il se remit d’aplomb sur ses jambes comme un pont sur ses piles, et se rua sur son adversaire.

S’il avait pu le saisir, il l’aurait écrasé ; mais un deuxième coup l’abattit, et il roula comme une masse sur le sable.

S’étant relevé, il montra la porte cochère entr’ouverte à son vainqueur, lui faisant ainsi comprendre qu’iJ voulait s’en tenir là, au moins jusqu’à nouvel ordre.

Quant à Pungolo, il ne manifesta aucune surprise du résultat de cette première entrevue.

Il précéda son maitre jusqu’à la voiture, dont il •ouvrit la portière, ainsi qu’il avait coutume de le

faire quand il l'accompagnait dans ses expéditions-»

Dans cette matinée du lundi, miss Helcn apprit, par sa femme de chambre, que le vicomte Carlo Albano avait tenu sa promesse et avait forcé la sortie de l’hôtel, en assommant le jaloux et terrible gardien qui en barrait la porte. La nouvelle de cette aventure lui causa un inexprimable ravissement, et elle en conçut une admiration extraordinaire pour son nouvel ami.

Vers deux heures de l’après-midi, en descendant pour monter à cheval, elle aperçut le vaincu, assis au pied des marches du vestibule, qui cuvait sa défaite et rêvait la vengeance, humilié comme Samson sur les degrés du Temple, sombre et taciturne comme Marius sur les ruines de Carthage.

— Eh bien ! Dick, lui dit-elle avec un sourire ironique, le gentleman a passé?

— les, murmura Dick sans lever les yeux.

— En ce cas, Dick, mon garçon, une autre fois tu le laisseras passer librement.

— l es, ronfla la voix du colosse, puissante comme le soupir d’un orgue.

Miss Helen s’éloigna, suivie de Job, qui échangea un sourire d’intelligence avec le farouche Othello.

Au lieu de suivre le chemin d’Hyde-Park, elle prit la direction de l’Hutel-Royal, où elle mit pied à terre.

Elle trouva Vert-Vert dans sa chambre, un livre à la main.

— Bonjour, Carlo, dit-elle en entrant.

— Bonjour, Helen, dit Vert-Vert en l’embrassant ; tu es belle comme une déesse, fraîche comme une fleur et joyeuse comme un enfant.

— Oui, je suis heureuse, et je t’aime... Nous partons aujourd’hui?

— Je ne puis quitter Londres avant mercredi.

— Pourquoi?

— Une visite à la légation d’Italie.

— Ce retard est-il nécessaire ?

— Forcé, par ordre.

— J’attendrai, cher. Tu viendras ce soir... de bonne heure?

— Oui.

— Le chemin sera libre.

A huit heures, Vert-Vert se rendit seul au rendezvous.

Le lendemain mardi, à deux heures, ne voyant pas rentrer son maître, Pungolo prépara un nécessaire de voyage, dans lequel il mit du linge et des objets de toilette.

Ce soin pris, il se présenta l'hôtel de miss Helen, où il trouva Dick en faction devant la porte.

— Que voulez-vous?

— Remettre ce sac au vicomte Carlo Albano.

— Laissez-le, je remplirai cet office.

— Je désire voir mon maître et lui parler.

— C’est inutile.

— Non, j’ai également à lui remettre sa correspondance.

— Donnez.

— Monsieur, dit Pungolo, si vous me mettez dans la, nécessité d’appeler, vous en aurez la responsabilité.

— Elle est acceptée. Votre maitre seul peut entrer dans cette maison, et nul n’y pénétrera sans l’ordre direct de miss Helen.

Pungolo donna un coup de sifflet qui déchira les airs.

Au bout de quelques minutes, Vert-Vert apparut sur le perron.

— Laissez passer, dit-il.

Pungolo s'approcha, lui remit le nécessaire, ainsi que des lettres et des télégrammes arrivés en son absence.

— Pungolo, ici, demain, à midi.

Cet ordre donné, après avoir parcouru sa correspondance, le vicomte Albano rejoignit miss Helen.

En l’absence de Mylord Protecteur, retenu dans uu comté voisin, Vert- Vert, pour obéir à son idole, s’était constitué prisonnier à l’hôtel, du lundi soir au mercredi, quarante heures.

Avant de se séparer, les conventions suivantes étaient arrêtées pour le mercredi

A trois heures, visite du vicomte Albano à la légation d'Italie.

A huit heures, rendez-vous au théâtre de Covent- ■Garden.

Départ à dix heures.

Dans la matinée, mis Helen envoya Dick retenir une loge pour le soir.

A midi, fidèle à sa consigne , Pungolo sonnait à la porte de l’hôtel.

Comme Vert-Vert allait s’éloigner, Dick s’approcha, la tète couverte et le cigare à la bouche.

— Monsieur, dit-il, un bon conseil?

— Comment donc, volontiers, dit Vert-Vert en faisant siffler sa cravache.

— Par les ordres de lord S..., miss Helen ne peut sortir le soir.

— Eh bien, par sa volonté, elle sortira.

— No.

— Par mes ordres.

— No.

Vert- Vert leva le nez en l’air et parut réfléchir.

— Vous avez peut-être raison, dit il après un silence, il vaut mieux qu’elle m’accompagne immédiatement,

— No.

— Mon cher monsieur Dick, je crois que nous ne nous entendons pas.

— No.

— Faites votre service et taisez-vous.

— Je fais mon service, monsieur.

Miss Helen, accoudée à la fenêtre du premier étage, avait suivi ce dialogue.

Elle appela Dick d’un geste impératif.

Il se présenta devant elle avec*la docilité d’un esclave.

— Dick, lui dit-elle, d’une voix métallique et avec un clair regard, vous m’avez désobéi.

— Pour la première fois, miss Helen.

— Ce sera la dernière, Dick. Je vous chasse. Sortez.

— Je sors.

Dick, toujours calme, rejoignit le vicomte Albano, qui attendait le dénouement de cette scène intime, et lui dit avec tranquillité :

— Monsieur, je suis chassé de cette maison, par votre faute.

— Enchanté.

— Je vous tuerai, monsieur.

— No, dit Vert- Vert en lui jetant un sourire diabolique.

— Et vous aussi, camarade, ajouta Dick.

— No, répéta Pungolo comme un écho fidèle, en soulignant ce mot d’un coup d’œil oblique à l’adresse de son maître.

— Miss Helen, dit alors Vert-Vert, désirez-vous m’accompagner à l’instant, ou me rejoindre ce soir à Covenfr- Garden ?

— Ce soir.

— Je vous attendrai. Adieu, miss Helen.

— Adieu, my dear.

Vert-Vert entra dans un office du télégraphe, et expédia la dépêche suivante à Amaury :

« Ami, venez à moi. — Caklo. »

A huit heures, Vert-Vert se promenait comme un factionnaire sous le péristyle du théâtre, lorsqu’il fut abordé par la camériste de miss Helen.

Elle lui remit un billet qui contenait ces lignes :

« Si je sors, si je te revois, Dick te tuera. Pour cela, il nous suivrait tous les deux au bout du monde. Il est capable de te poignarder en plein midi et de rire à la potence. Que dois-je faire ?

« I love y ou. — For ever.

« Helen. »

Vert- Vert mit le billet dans son portefeuille, et dit à la femme de chambre qui attendait sa réponse :

— Mary, tu es dévouée à ta maîtresse?

— Yes, sir.

— Connais-tu ses projets?

— Je pars avec vous.

— Bien. Dis-lui de rappeler Dick jusqu'à nouvel avis, de chercher un étranger pour correspondre avec moi, et d’attendre avec patience. Au besoin, tu peux m’é-

crire de sa part ; mais il est préférable d'avoir un messager qui nous servira d’intermédiaire. Tu m’as bien entendu : trois choses.

— Yes, sir. Dick — Messager — Attendre.

— Compris. Va, chère enfant.

Amaury avait reçu le télégramme de Vert-Vert à cinq heures. Bien que la dépêche fût pour lui seul, elle impliquait clairement un danger. En conséquence, son factotum, M. Jasmin, prit une voiture, se mit en campagne et fit une battue générale. Grâce à l’admirable système organisé pour la correspondance et les relations de Lovelace-Club, tous les amis étaient réunis à la gare à neuf heures du soir. Un télégramme fut envoyé à Henri de Ravigny, que l’heure ne permettait pas d’avertir pour arriver à temps de Fontainebleau.

Le lendemain jeudi , Vert-Vert , qui n’attendait qu’Amaury, vit stationner à la porte de l’Hôtel-Royal un omnibus du chemin de fer, duquel descendirent tour à tour Amaury, le marquis de Valmer, Robert, Contran, Thibaut, et le modeste, l’incomparable Monsieur Jasmin, qui, en réalité, était la cheville ouvrière du club.

— Ah! mes chers amis, dit Vert-Vert en serrant toutes les mains qui cherchaient la sienne, je suis touché, vraiment...

— Henri est informé, dit Thibaut, il sera ici demain.

Le docteur Champagne voulait venir, mais je l’en ai détourné.

— Déjeunons d’abord, dit Vert-Vert en les précédant dans un salon particulier, où ils prirent place à table.

Après avoir donné ses ordres au maître d’hôtel, M. Jasmin et Pungolo se mirent en devoir de servir les six convives.

Amaury prit la parole :

— Avant tout, Vert- Vert, un mot : danger de mort?

— Oui, en partie double : tuer un homme ou être tué.

— Je ne mets pas la question aux voix. Le vote est ncquis.

— Merci, mes amis. Entre nous, c’est un échange que j’accepte; mais, Amaury, à nous deux, avec Jasmin et Pungolo...

— Mon cher, vous criez au feu et vous demandez un seau d’eau; j’amène la pompe.

Les premières ardeurs de la faim étant une fois largement calmées, Vert-Vert entra dans le détail des faits qui viennent d’ètre exposés.

— Je fais cette proposition, dit Amaury : Il faut simplement supprimer M. Dick.

— C’est qu’il occupe une place énorme, répondit Vert-Vert; cela va faire un vide.

— Ce bull-dog étant enragé, dit Robert, je ne vois pas le moindre inconvénient à ce qu’il soit abattu dans un coin.

— On peut lui donner une boulette du docteur, ajouta le marquis de Valmer.

— Mes amis, dit Thibaut, voulez-vous me permettre une hypothèse?

— La parole est à Thibaut, dit Amaury.

— Si mademoiselle Helen daignait administrer la houlette de sa blanche main ?

— Voilà une idée, dit Vert-Vert. Je sais que Dick aime le gin, et quand il a bu du gin, il avalerait l’enfer.

— Un peu enfantin, dit Amaury, vieux jeu... Jasmin, n’auriez-vous îpas quelque sentiment particulier sur cette question délicate.

— Monsieur, puisqu’il m’est permis d’exprimer mon humble opinion, je dirai qu'à mon point de vue, il serait imprudent de supprimer M. Dick sans supprimer aussi M. Job, attendu que M. Job n’est pas sourd et muet, et il a peut-être une belle écriture.

— Une belle écriture est toujours l'indice d'une belle àme, répondit Amaury. Jasmin, concluez.

— J’aurais le plus vif désir de faire connaissance avec monsieur Job. Peut-être le rencontrerai-je à Hyde- Park.

— Je vous accompagne, Jasmin.

— Et vous, Pungolo, ajouta Vert-Vert, soyez honoré de seconder les efforts de M. Jasmin.

M. Jasmin se rendit directement à Hyde-Park, où il

ne tarda pas à reconnaître Job dans l’allée des Cavaliers.

Sur un signe, le fantastique personnage arrêta son cheval et attendit l’abordage.

— Monsieur Job, dit Jasmin, si vous êtes sourd et muet, il faut entrer ensemble dans une taverne. Nous demanderons une ardoise et nous causerons télégraphiquement.

Job inclina la tête, tourna bride et s’arrêta à l’extrémité de l’allée des Cavaliers.

Amaury s’approcha.

— Monsieur Job, dit-il, vous connaissez mon ami, le vicomte Carlo Albano?... Un certain bull-dog à face humaine lui déplaît. L’un des deux est de trop au soleil, et celui-là est précisément M. Dick. Comme vous êtes mêlé à cette affaire, monsieur Job, j’ai pensé qu’il vous conviendrait peut-être de m’aider.

Job ne sourcilla pas.

— Vous savez, poursuivit Amaury en jouant négligemment avec la bride du poney, que vous êtes le serviteur d’une jeune reine dont les gardes-du-eorps menacent les favoris trop aimés. Or, si je ne reçois pas de vous une réponse encourageante, je vous garde ici, vous et votre cheval, pendant que le consul frauçais fera une perquisition à la Tour de Nesles, et ouvrira une enquête sur ses gardiens excentriques. Si l’enquête n’amène aucun résultat, je crains que Pungolo ne vous cherche une mauvaise querelle.

— Oh! dit Job.

— Vous parlez, monsieur Job?

— Quelquefois.

— La parole a été donnée à l’homme pour traduire sa pensée, et la pensée pour affirmer la vérité et la vertu. Croyez-vous, par exemple, que l’honorable M. Dick tuera mon ami s’il enlève miss Helen ?

— Perfecty wcll.

— N'y aurait-il pas un moyen pratique et discret de retourner la question au bénéfice de M. Dick?

— les, sir. Moi, je tuerai Dick.

— Eh bien, j’en recevrai la nouvelle avec plaisir. Je suis fâché d’avoir interrompu votre promenade, monsieur Job.

Le récit de cette conversation dérida les physionomies des compagnons du Lovelace-Club.

— Ce pauvre Dick, dit Vert-Vert, c’est dommage... Que faisons-nous ce soir?

— Allons à l’Opéra.

Henri de Ravigny rejoignit ses amis à Londres, le lendemain matin.

Dans l’après-midi, pendant qu’ils devisaient en fumant des cigares, après le déjeuner qui s’était prolongé, Pungolo informa son maître qu’un jeune homme étranger, portant à la main une boile à violon, désirait lui parler.

— Qu’il entre, dit Vert-Vert.

C’était Aristide Aubert.

— Le vicomte Carlo Albano ? dit-il en entrant dans le salon particulier.

— Moi, monsieur.

— Voici une lettre que je suis chargé de vous remettre.

Vert-Vert ouvrit le billet parfumé.

A l'angle, la lettre H, enguirlandée d’un feuillage de genièvre, indiquait les armes parlantes de miss Helen.

Le billet contenait ces mots :

« J’ai rappelé Dick. J’aurai autant de patience que « d’amour. Demande au porteur s'il veut être notre « messager.

« I love yon. For ever.

« Helen. »

Vert-Vert présenta le billet ouvert à Aristide.

— Monsieur, dit-il après en avoir pris connaissance, je ne puis répondre qu’à vous seul.

— Veuillez vous asseoir, et parler librement : nous sommes en famille. Un verre de porter et un cigare?...

— Volontiers... En ce qui me concerne, messieurs, je n’ai aucune réserve à garder, et voici par quelle singulière circonstance le hasard me met en relations avec vous.

Aristide raconta son aventure, arrivée la veille, depuis le moment de la rencontre de miss Helen à Hyde-

LES FILLES I) ENFEU

Park jusqu’à, l’heure actuelle, où Dick venait de le déposer à la tète du Pont de Londres, après lui avoir offert cent livres pour assassiner le vicomte Albano.

— Ceci lève tous les scrupules, dit Amaury. La mort.

Aristide continua :

— Une fois à la tête du Pont de Londres, et commeje fouillais dans mon portefeuille pour regarder le portrait-carte de miss Helen, qu’elle y avait placé ellemême, je trouvai deux lettres, l’une à l’adresse du vicomte Carlo Albano, Hôtel-Royal, que je viens de lui remettre, l’autre que voici :

monsieur Aristide Aubert.

Londres.

« Monsieur,

« Dans mon enfance, je chantais devant les tavernes, lorsque je fus recueillie par lord S... mon protecteur.

« Vous êtes un grand artiste, et ce lien, si faible qu’il soit entre nous, m’encourage à vous adresser une prière : Remettez la lettre ci-jointe en mains propres, et apportez-moi la réponse.

« Je ne puis vous offrir d’autre récompense que celle d’une loyale amitié, que vous pouvez éprouver ern toute occasion. Merci.

« Helen. »

— Monsieur, dit Vert-Vert en lui tendant la main, permettez-moi de vous traiter comme un ami.

— Oui, dit Amaury; entre artistes, on accepte l’hospitalité. Nous organiserons un concert à notre retour à Paris, et j’espère que vous retrouverez un pupitre à. i’Opéra. Je m’en charge.

— Votre nom, monsieur, je vous prie?

— Amaury.

— Permettez-moi de vous remercier à l’avance.

— C’est nous qui sommes vos obligés,

— Je suis avec vous, messieurs... Quelle est l’adresse de l’hôtel de miss Helen?

— La voici, dit Vert-Vert en déchirant une feuille de son carnet.

— M. Dick me demandera sans doute comment j’ai pu retrouver mon chemin, ayant été amené et reconduit dans une voiture hermétiquement fermée.

— Répondez que vous avez vu Job à Hyde-Park, à trois heures, près de la grille de l’Alice des Cavaliers, dit Amaury, et que vous désirez lui parler.

— Et que dirai-je à Job?

— Vous lui demanderez des nouvelles de Dick. Le cab qui stationne dans la cour de l’hôtel est à votre disposition.

Aristide pria M. Jasmin de porter son violon dans la chambre qui lui était destinée.

Quelques moments après, vers cinq heures, il soulevait le marteau de la porte cochère de l’hôtel de miss Helen.

La première personne qu’il aperçut fut Job, assis sur une borne, à l’entrée de l’écurie.

— Que désirez-vous? interrogea le gnome.

La voix de Job, qu’il croyait sourd et muet, produisit sur Aristide l'effet prodigieux de la phrase légendaire : « Archers du palais, veillez ! »

— Ne m’avez-vous pas dit aujourd’hui, à trois heures, près de la grille de l’allée des Cavaliers, à Hyde-Park > que miss Helen désirait me revoir?

— Milady vous attend sans doute.

— Fidèle ami ! s’écria la blonde enfant en courant it lui... vous l’avez vu?

— Oui, miss Helen.

— Sa lettre? Vite, vite... donnez...

— Je n’ai pas de lettre .

— Qu'a-t-il dit?

— De demander des nouvelles de Dick.

Elle sonna. Job parut.

— Où est Dick?

— A l'Hôpital des Apôtres, milady.

— Que lui est-il donc arrivé?

— Un simple accident. Dans la joie d’être rentré dans les bonnes grâces de milady, Dick a bu une quantité considérable de gin. A quatre heures, il était ivre-mort, couché au fond de l’écurie, près du box de Rédempteur.

bête a rué et lui a ouvert la tête.

— En vérité?

— Comme milady aurait pu être désagréablement affectée par ce spectacle, j’ai fait appeler le constable et le médecin de mylord. Par leur ordre, on a transporté le pauvre Dick à l’hôpital des Apôtres, où il a rendu son âme à Dieu.

— Je désire qu’il soit enterré convenablement. Vous veillerez à cela, Job, car vous étiez son ami.

— Ce sera une grande consolation pour moi, milady, de donner ce dernier témoignage â Dick.

— Job, vous êtes un bon serviteur. Je le dirai à mylord. Voici cent livres pour vous.

— Je suis habitué à bénir la mainbienfaisante de milady et de mylord.

Job s’inclina profondément et sortit de la chambre.

— Mon ami, dit miss Helen, allez porter cette nouvelle, et revenez.

Aristide fit une entrée solennelle.

— Messieurs, dit-il, j’ai dû quitter l’hôtel de miss Helen sous une triste impression. Le ciel n’a pas donné â Dick le temps de réaliser un beau rêve. Il est mort.

— Pauvre Dick, dit Vert- Vert.,. Avez-vous quelques détails?

Aristide raconta la scène touchante dont il venait d’être témoin, et termina par cette réflexion :

— Dick m’avait offert cent livres, et c’est Job qui les a gagnées.

— Qu’elles lui soient légères!

I,ES FILLES i/eNKER

— Job est un homme de génie, dit Amaury.

— Le monde en est pavé, ajouta Vert-Vert. Qu’est-ce que le génie? Un peu de phosphore dans une boite qui n'est pas même en ivoire. Il y a des paysans capables de la profondeur de Machiavel et de la patience de Sixte- Quint, pour arrondir le coin de terre sur lequel ils poussent une charrue... Mais oceupoDS-nous de ce qui nous regarde: Pungolo, va trouver miss Helen. Informe-la que je pars ce soir même; qu’elle écrive à. lord S... pour obtenir un congé d’un mois, et qu’elle le prenne s’il refuse. Je lui donne rendez-vous à Fontainebleau, où le comte Henri de Ravigny lui offre l’hospitalité... Messieurs, je porte un toast à la mémoire de l’infortuné Dick, victime du gin et du sabot de Rédempteur.

Le lendemain, les membres deLovelace-Club, de retour à Paris, avaient repris le cours paisible de leurs habitudes journalières, et le dimanche qui suivit les retrouva fidèles au rendez-vous habituel de la Villa des Fleurs.

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