GRAND-LIVRE DE LOVELACE-CLUB
Miss Helen W... (Suite).
Jeudi 1 er septembre. — Tous les membres de Lovelace-Club sont arrivés à Londres, Hôtel-Royal.
Délibération sur un bull-dog de forte race, qui présente des symptômes de rage.
Vendredi, 2 septembre. — Amaury ordonne que le bull-dog soit abattu. L’ordre est immédiatement exécuté par M. Job.
Départ du club.
Samedi, 3 septembre. -- Arrivée à Paris.
Télégramme :
— J’arriverai jeudi. Puis-je amener Job ? Helen.
Télégramme. — Oui. Vert-Vert.
Dimanche, 4 septembre. — Amaury présente mademoiselle Lucie à la Villa des Fleurs.
Assemblée générale. Déjeuner en forêt. Dîner. Comédie de salon : Un bienfait n’est jamais perdu.
Ce proverbe consolateur, en un acte et en prose, est joué par :
Amaury, Vert-Vert, Gontran, Robert, Thibaut, Henri, àe marquis de Valmer et le docteur Champagne;
Mesdames Gabrielle, Sylvanie, Nelly et Lucie.
Les honneurs de la soirée ont été pour la débutante, •qui a montré l'émotion charmante d’une colombe dans les serres d’un aigle. Le semainier (Compte-rendu in extenso de la soirée) signale cette nouvelle étoile aux télescopes des observatoires spéciaux.
Après la comédie, bal travesti, feu d’artifice, cotillon •et souper.
Lovelace-Club regarde lever l’Aurore, qui rougit en •ouvrant les portes de l’Orient vermeil.
Lundi, 5 septembre. — Robert a lancé mademoiselle Vif- Argent, marcheuse à l’Opéra. Notre ami triomphe ;
mais il est désenchanté. Il donne lecture d'un travail académique qui appartient à nos archives et que nous consignons au Grand-Livre.
Eloge.
Ne vous est-il jamais arrivé d’avoir la fantaisie de concourir pour un prix de l’Académie? Il est des heures où l’homme le plus indifférent éprouve le besoin d'écrire,en phrases longues d’une aune, l’éloge de quelqu’un ou de quelque chose.
Comme l’Académie ne me parait pas décidée émettre au concours un Eloge selon mes idées particulières, je m’en vais prononcer Y Eloge des danseuses.
J'ai eu la bonne fortune d’approcher — à distance très-respectueuse, je m’empresse de le déclarer — d’une étoile chorégraphique. Après examen, j’ai acquis la certitude que les danseuses sont les femmes les pluschastes de la terre.
Celle qu’il me fut permis d'étudier avait une existence réglée comme un chronomètre de marine.
A peine levée, elle se livrait à une gymnastique extravagante, et se reposait en restant plusieurs minutes debout sur un orteil.
A midi, après un déjeuner frugal, elle se rendait à la salle de danse où, sous les yeux d’un professeur trèsgrave et très-sévère, elle recommençait de plus belle eu souriant avec grâce.
Le soir, elle se livrait à quelques nouveaux essais au
LES FILLES d’eNFER
foyer, à la suite desquels elle entrait en scène, émerveillant les spectateurs par les mêmes pirouettes et le même sourire.
Enfin, la toile baissée, elle prenait encore une courte leçon de gambades, après quoi on la roulait dans des couvertures chauffées.
Elle rentrait chez elle, mangeait une quantité prodigieuse de viande saignante, arrosait cette nourri lure de plusieurs verres d’un vin pur, généreux et fortifiant ; puis, se déshabillant en cadence à la mesure d’un orchestre imaginaire, elle se couchait, brisée de fatigue, et dormait sans rêves jusqu’au lendemain.
Au bout de dix années d’études, elle sut conquérir ainsi la faveur d’un public difficile, et garder, vive et pure, cette flamme qui double les attraits des vierges.
Par exemple, elle avait des pieds énormes et les mollets trop développés; mais quel plus bel hommage pouvait-elle rendre à la vertu, que ce sacrifice d’attraits périssables qui, aux yeux d’un philosophe, ne sont que le piédestal de la beauté ?
C’est pourquoi les danseuses m’ont toujours apparu comme des êtres vertueux et calomniés.
Robert.
Mardi , G septembre. — Vert-Vert ne pouvant se consoler de l’absence de mademoiselle Helen W... lance
1 La Petite Duchesse.
Chasse particulière et réservée.
2 La vicomtesse Léona ne peut être déclarée lancée, étant venue se jeter à travers ses jambes.
Chasse abandonnée.
3 Madame *’*, bourgeoise cocodette, a figuré dans
les tableaux vivants chez madame de
Chasse réservée.
Question proposée :
Contran a des doutes sur les sentiments d’une jeune personne, qui lui semble pencher du côté de notre ami Robert. Quel moyen à employer pour la décider à faire un choix décisif?
Réponse. — Ceci : Gontran et Robert lui donneront rendez-vous au Jardin des plantes et au Jardin d’acclimatation, le même jour, à la même heure. De cette façon, elle optera.
Conseil. — Très-ingénieux. Une fois sa présence constatée dans l’un ou l’autre jardin, l’informer qu’on n’a pu être au rendez-vous, et dire à cette jeune personne. :
— Vous y êtes allée?
Et ajouter :
— On vous a laissé sortir?
Bonne nouvelle :
Vert- Vert a décidé Nellÿ à rédiger des notes pour écrire ses Mémoires.
On rira dans Landerneau.
Titre : Le Parc aux Biches.
Avis. — Il y a beaucoup d’étrangères lancées.
On demande des interprètes.
Note confidentielle. — Amaury est fidèle à Lucie, et, réciproquement.
Ces brebis vertueuses vont régénérer le troupeau de Love! ace-Club.
Il faut les décourager.
Amaury trompe Lucie. Gontran.
Mal informé. Pas vrai. Amaury.
CORRESPONDANCE Mercredi, 7 septembre. Londres.
Miss Helen à Vert-Vert.
« Mon cher cœur,
» J’ai écrit à lord S... pour lui demander un congé d’un mois. Ilvient d’arriver et m’offre de m’accompagner à Paris.
» J’ai accepté, et il a été pris à son piège.
» Il me confie à Job.
» Je pars pour Fontainebleau ce-soir. J’y serai demain.
» Mes compliments à tes amis et à tes amies. A demain, Carlo. 1
» For ecer, » la ruine bleue. »
Jeudi 8 septembre. — Arrivée à la Villa des Fleure de miss Helen W., accompagnée de Lucie.
Vendredi, 9 septembre. — Vert-Vert est arrivé ce matin.
Samedi, 10 septembre. — Expiration du contrat passé entre Thibaut et Nelly.
Dimanche, 11 septembre. — Réception officielle de miss Helen. Invitation de M. Aristide Aubert, premier violon à l’Opéra.
Les six mois d’hiver s’écoulèrent sans incidents extraordinaires.
Le mois de mai 1870 retrouva fidèles les hôtes de la Villa des Fleurs, quartier général de Lovelace-Club.
Sur la prière de Gabrielle, miss Helen vint s’y établir avec Lucie, son amie inséparable.
Sylvanie était engagée dans un theàtre de genre, où elle débuta sans éclat.
Quant à inademoisellle Nelly, elle battit en retraite, devant l'incomparable triomphe de Lucie et* de miss Helen sur le champ de manœuvre où se livrent les tournois féminins.
Un épisode, qui ne peut être passé sous silence, signala le retour de Lovelace-Club, et nous le reproduisons d’après les archives.
Mai 1870. — Assemblée générale. Amaury donne lecture d’un rapport sur le couronnement de la Rosière de Nanterre.
Extrait du rapport :
« Mai, moi des Rosières, mois des peintres, mois des hannetons et des fleurs de Clémence Isaure.
LES FILLES d’eNFER
« Il nous serait facile de donner une définition scientifique du mot Rosière, mais il y en a une toute faite, je ne sais où, par je ne sais qui, et c’est grand dommage, car elle est un modèle de genre :
La Rosière tire ce nom gracieux delà charmante fleur dont on pare son front pudique, en récompense de ses modestes vertus.
« On calomniait Nanterre. On avait insinué dans les journaux qu’il n’y aurait pas de rosière cette année. Grave erreur. C’est le 20 mai prochain que la Vertu fera traite sur Nanterre, grand crû de sagesse, récolte de 1870. Au moment où la statistique impitoyable témoigne des vices de ce siècle, Nanterre apparait comme le boulevard de l'innocence, le rempart de la pudeur. Elle semble, au milieu de la corruption générale, une de ces terres bénies et favorisées par les dieux, où la vertu est appelée à se développer et, comme les sables de la mer, elle est mélée de coquillages.
« O fêtes de l’innocence, vous réjouissez les cœurs purs. Oui, il nous sera dôux de prendre le train de midi trente-cinq — départ à la gare Saint- Lazare — pour assister à ce spectacle consolant. Ce n’est certainement pas aux membres de Lovelace-Club qu’on fait ce service des premières. La petite fleur bleue ne pousse pas dans les jardins de la Villa des fleurs. J’aime à croire -aux gâteaux, aux rosières de Nanterre. (Exiger la
marque de fabrique et se méfier des contrefaçons s. g.d. g. — Se garer des gendarmes.
« En ce qui concerne l’Exposition des beaux-arts, les Vénus du Salon de peinture n’ont rien de commun avec les rosières de Nimterre. Elles témoignent généralement du mépris le plus absolu pour les chemises, et de l’inutilité de cet ornement dans les arts décoratifs.
« Singulier rapprochement : Mabille et Nanterre. La réouverture de Mabille a été favorisée par une température agréable aux hannetons, et les vestales n’ont pas eu à craindre de voir la pluie éteindre leurs réchauds. Une étoile nouvelle est signalée par les observatoires spéciaux sous un angle de quarante-cinq degrés, et quelques satellites politiques gravitent autour de l’astre des sauteries. On y a remarqué plusieurs cocodettes de province, grandes dames départementales, qui vont partout les pieds blancs, — comme les biches. »
Quand le temps était défavorable aux promenades en forêt, aux parties sur l’eau, aux déjeuners et aux diuers sur la terrasse, il restait la musique, les bonnes causeries, les Jeux innocents, les Petits papiers, en un mot toutes les distractions que peuvent inventer des Robinsons exilée à la campagne.
Vert-Vert, pour combattre l’ennui, apportait chaque dimanche une charade. On faisait la distribution des rôles pour la semaine suivante, de façon que chacun composait son personnage et préparait son costume.
On répétait dans l’après-midi, et on jouait le soir. - Lucie adorait cet amusement. C’était pour elle une étude préparatoire au théâtre, pour lequel elle se sentait une vocation déclarée qu’ Amaury encourageait volontiers. Il composa môme à son intention des comédies de paravent et des proverbes, qu’elle sut jouer avec des promesses de talent.
Nous passerons rapidement sur ces réunions qu tournaient dans le cercle des amusements mondains, animées par l’esprit et la bonne humeur des hôtes de la Villa des Fleurs.