Flirtation, » et non pas « flirtage
on est plus sérieux que cela en affaires d'amoui'.
Quelques étymologistes ont voulu voir dans le verbe to flirt, une corruption du mot français fleurette, dans l'expression Conter fleurette ; mais les philologues, qui font autorité en matière de dérivation, s'accordent à faire venir le mot de l'anglo-saxon fleardian, qui signifie badiner; et alors il semble possible de rattacher le v flirt au verbe fleureter qui, dans notre ancienne langue, signifiait dire des riens, de là plaisanter, badiner.
Quoi qu'il en soit, laissons aux savants le soin de décider la question, et occupons-nous de la chose. Qu'est-ce donc que la flirtation.
La flirtation est un petit passe-temps tiôs innocent. J'ai lu, dans des albums de confession^, appartenant à des jeunes filles fort bien élevées :
« — Quel est votre passe-temps de prédilection? — Flirt ing. » La réponse n'est pas d'un goût exquis, même au point de vue anglais, j'en conviens, mais enfin personne ne songerait à la prendre en mauvaise part... d'autant plus, je dois
ajouter, que ces confessions ne sauraient se prendre au sérieux.
Des jeunes filles qui, au bal, auraient su s'attirer quelques compliments de leurs danseurs, pourraient dire : — « Nous avons flirté. »
Flirter, c'est donc donner à entendre à un jeune homme « qu'on l'a remarqué, distingué », comme dit la grande duchesse de Gérolstein ; c'est l'engager par des sourires aimables, par de petites agaceries, à quitter sa réserve et à pousser la galanterie presque jusqu'à la déclaration d'amour. Ce petit jeu serait fort dangereux avec un jeune Français ;il ne tire point à conséquence avec un jeune Anglais, car, la fluctation, c'est avoir pour une femme des attentions sans intentions, et un jeune Anglais, je l'en félicite, peut faire attention à une femme sans nourrir d'intentions.
Une femme qui flirterait en France passerait pour inconséquente, voire même légère : elle connaît ses compatriotes, et, en faisant la coquette avec eux, elle sait à quoi elle s'expose. Une jeune
fille n'y songerait même pas. Mais, en Angleterre, les hommes ne s'enflamment pas vite et, en flirtant, une femme ne joue pas avec le feu. Témoin la petite scène suivante, dont je me suis régalé les yeux pendant un bon quart d'heure, à une conversazione, et à une conversazione donnée par une des grandes sociétés savantes de Londres.
Une jeune fille, belle comme une Anglaise sait être belle quand elle s'en donne la peine, conversait debout, dans le coin d'un des salons, avec un jeune blanc-bec de dix-huit à vingt-ans.
il fallait voir avec quel malin plaisir ce petit ange, ou plutôt ce petit démon torturait le jeune godichon, qui m'avait tout simplement l'air d'être au supplice et de ne savoir où se fourrer pour se dérober à la vue d'un corsage divin et fort décolleté, qui montait, qui descendait, à quelques millimètres du bout de son nez, révélant tour à tour de délicieux vallons, de merveilleuses collines. « Pauvre chère enfant, pensais-je ! Comme vous semblez oppressée! i Elle poussait des soupirs de soufflet de forge; et, ce qui m'amusait
beaucoup, c'est que, lorsque le jeune homme paraissait avoir bien pris la résolution de ne plus regarder, lajeune espiègle arrêtait son petit moulin, et se mettait à fixer, solidement et avec une attention des plus délicates, une rose qui menaçait tantôt de s'échapper, tantôt de s'engouffrer.
Ce petit manège dura bien un quart d'heure, et vraiment je plaignais du fond du cœur ce pauvre Tantale — si l'on peut appeler Tantale un jeune innocent qui ne cherchait à rien prendre — quand, à ma grande satisfaction, je le vis battre en retraite. Je me sentis soulagé. Le malheureux dut éprouver la même sensation.
Un jeune Français aurait bientôt mis fin à pareille comédie par quelque liberté que la jeune fille, après tout, n'avait que trop bien méritée.
Sweethearting est chose bien différente : nous arrivons à l'amour pris au sérieux.
Jn appelle siveethearts deux jeunes gens qui se sont déclaré leur amour et se sont mutuellement acceptés comme fiancés, avec ou sans le consen-
tement de leurs parents. Ce mot anglais a en soi un certain parfum bourgeois, et correspond à nos expressions bon ami et bonne amie. En parlant du fiancé d'une femme du monde, on emploierait le mot lover*
Siveethearter, excusez ce mot, je vous prie, mais pour expliquer des choses que nous n'avons pas, il faut bien employer des mots que nous n'avons pas; sweethearter, dis-je, ne saurait exister en France où les amoureux les mieux fiancés ne peuvent guère se répéter leurs serments d'amour que devant une future belle-mère. En Angleterre, sweethearter signifie faire ouvertement sa cour, mener sa fiancée chez ses amis, au concert, au spectacle, au bal, faire avec elle des promenades sentimentales plus ou moins solitaires, prendre avec elle mille petites libertés bienséantes; c'est en un mot jouer toute la comédie de l'amour, moins le cinquième acte. Dame, il arrive bienquelqueiois des accidents, c'est inévitable : entraînés par le succès de la pièce, les meilleurs acteurs s'oublient,... et l'on joue le
cinquième acte. C'est loin d'êlre la règle; c'est même une exception fort rare, surtout dans les classes bien élevées, cela va sans dire.
C'est un spectacle fort étrange, dans un pays o^lajréserve^Ia^^dpriH la (janmce snnl poussées jusqu'à l'incommodité. q"^ H'^cp^ypr )^ couples d'amoureux se promener, à Ja tombée de la nuit, en se tenant par la main^pjiiiia--tâi+Ldy par le cou, et, dans certaines rues un peu désertes, former de véritables processions. Je ne parle plus des classes supérieures, c'est entendu; mais enfin je parle de la classe bourgeoise moyenne, de la classe marchande aisée, de commis, de jeunes filles de magasin très bien vêtues et, pour la plupart, très respectables. Ces couples marchent à pas lents en se regardant d'un air languissant et sans se dire un mot. Quand vous passez et que vous les regardez, ils semblent vous dire : Tu sais ce que nous sommes et ce que nous faisons; tu as passé par là, mon bon, n'est-ce pas? il est inutile que nous nous gênions.
Les bancs des parcs, des promenades publiques,
sont occupés toute la soirée par les sweethearts. Ces bancs sont faits pour trois personnes, mais en se serrant un peu on y tient six. Les couples sont là, des heures entières, entrelacé?, silencieux, la bouche sur la bouche, les uns à des autres. J'ai toujours admiré le stoïcisme de ces bons jeunes Anglais qui peuvent ainsi endurer, pendant des heures, ce voluptueux traitement, sans en éprouver de désagréments fâcheux. Cependant, si vous avez de la patience et que vous vous teniez ferme à votre poste d'observation, vous verrez de temps en temps un couple se lever et aller errer dans les parages du parc les plus déserts.
Au mois de mars dernier, je traversais un soir Hyde-Park pour me rendre de PiccadiDy au
Marble-Arch. En voyant ces couples s'aimer
sur l'herbe, et ne cherchant pas à se déranger pour aussi peu qu'un homme qui passe, je me prenais à songer : « 0 généreuse Angleterre, jusqu'où ton amour pour la liberté peut-il tout de même aller ! »
LES FILLES DE JOHN BULL t7
Arrivé à l'Arche, à la sortie du parc, j'attendis mon omnibus. Un gros policeman à l'air ouvert faisait les cent pas. Je l'abordai, et j'entamai la conversation en lui demandant si l'omnibus de Bayswaler devait bientôt passer. Voyant qu'il était disposé à jaser, je me hasardai :
— Dites donc! lui dis-je, eh bien, ils ne se gênent pas dans le parc, vos amoureux !
— Non, non, monsieur, fit-il d'un air de bonhomie sans pareil, il n'y a pas de danger : où il y de la gêne il n'y a pas de plaisir.
Le policeman était là, à l'entrée du parc, pour protéger les sweetkearts, et pour empêcher qu'on vînt les déranger, c'est évident. Je m'étais toujours demandé pourquoi les policemen stationnaient à l'entrée des parcs de Londres, et n'y pénétraient jamais après le crépuscule. Je me l'explique à présent. On ne devine pas tout du premier coup.
IT
Déclarations d'amour. — Baisers. — Insulaires peu obligeants.
Je n'ai jamais beaucoup admiré la façon dont nous faisons nos déclarations d'amour en France. Nous plaçons notre imbécile de bête à genoux aux pieds d'une femme, à laquelle nous permettons ainsi, du haut de sa grandeur, de nous contempler dans toute notre servilité. Les yeux chastement baissés sur nous, ce petit démon d'observationfait l'inventaire de nos moindresdéfauts :de nos cheveux qui s'éclaircissent; de nos yeux langoureux qui montrent le blanc et s'arrondissent; d'une petite verrue que nous croyions dissimulée ; d'un poil follet, détaché de la bande, que nous
n'avions jamais remarqué, mais qui n'échappera pas, soyez-en sûrs, a son regard scrutateur ; de notre dignité que nous avons abdiquée en nous agenouillant, pour implorer des faveurs que nous sommes destinés, Dieu le sah% à payer assez cher, et qui, après tout, font monter en grade celle qui les accorde, car je mets ceci en fait, c'est qu'une femme qui se marie obtient de l'avancement ici bas. Eh bien, je le dis carrément, cette petite scène me semble nous faire jouer un rôle souverainement ridicule. Si vous n'êtes pas de cet avislà, faites- vous la question suivante, messieurs : « Songerais-je jamais à me faire photographier dans la position décrite ci-dessus? » l'attends votre réponse.
Les choses se passent différemment en Angleterre. Le siège favori des jeunes filles, au cercle intime de la famille, est généralement un pouf, ou une chaise de fantaisie basse, très souvent un simple tabouret. J'en ai vu de ces jolies filles d'Albion, et cela dans la meilleure société, assises à la turque, sur le tapis, devant la che-
mince, se câlinant les unes les autres, ou écoutant, aux veillées d'hiver, la lecture de quelque intéressant roman. Ces petits tableaux pleins de charmes m'ont bien des fois suggéré des scènes délicieuses de bonheur intime, où chacun y joue le rôle qui, selon moi, lui convient.
Assis commodément, bien à votre aise, vou^ avez auprès de vous, au-dessous de vous, l'objet adoré de vos rêves, ou, ce qui est encore bien préférable, votre chère bien-aimée compagne, à qui, sans vous disloquer la colonne vertébrale, vous pouvez murmurer vos douces paroles d'amour à l'oreille. Tousvos défauts, si vous en avez, et vous en avez, croyez-le bien, sont à l'abri de ses regards. Sur votre cœur, sur vos genoux, se répandent en flots parfumés ses belles tresses que vous caressez, que vous dénouez, que vous renouez, avec lesquelles vous jouez sans cesse. De vos regards amoureux, mais un tantinet protecteurs, vous admirez ses contours gracieux, son corps frissonnant de bonheur au son Je votre voix, et ses yeux qui, levés vers vous, semblent
implorer votre protection et vous remercier de ce ciel sans nuages que vous lui faites entrevoir. Dans cotte position, vous pourrez même, sans craindre de la gêner, fumer votre cigare, tout en parlant d'amour, tout en faisant vos châteaux en Espagne. Je dis sans craindre de la gêner, car votre femme vous permettra bien vite de fumer, si ce n'est pas une sotte.
« Un peu pacha, mon cher monsieur, votre mari amoureux, » s'écriera peut-être quelque dame émancipée.
Pas le moins du monde. Il n'est point ici question de maître et d'esclave ; il s'agit simplement de mettre à la place qui leur convient et le possesseur et l'objet possédé : celui qui aura à livrer la bataille de la vie, el celle qui devra lui en donner les moyens; celle qui, par sa tendresse et son amour, encouragera, le félicitera dans le succès, et le soutiendra dans ses moments de défaillance ou dans l'adversité : a state not of slaveri/, but of exalted duty.
Ah 1 madame, que je vous' admire, quand ren-
contrant monsieur votre mari, je l'entends me dire : « Excusez-moi, mon ami, si je vous quitte si vite; mais je rentre à la maison, où ma femme m'attend : je suis pressé ! » J'en connais tant de maris qui ne sont jamais pressés de rentrer chez eux et pour cause.
On n'admet guère, en Angleterre, qu'une espèce de baiser, c'est le baiser sur la bouche.
N'allez pas croire, toutefois, qu'on puisse se livrer à ce gentil petit exercice aussi librement qu'on le désirerait. Non, ici comme ailleurs, c'est .a même difficulté qui se présente ; les minois qu'on vous permet d'embrasser sont ceux qui vous appartiennent, les lèvres qu'on vous défend de toucher sont celles qui appartiennent à ce cerbère impitoyable qui s'appelle Autrui.
Je voudrais bien, chère curieuse lectrice, vous initier davantage aux petits détails toujours si intéressants de ce qui se passe à deux, dans les brouillards de l'Angleterre comme sous le beau ciel pur de l'Italie ; mais voilà : dans toutes les
liaisons où l'on m'a fait l'honneur de m'inviter, j'ai eu beau observer, guetter, je n'ai rien vu de bien précis à l'égard du baiser en ménage. Ces diables d'insulaires ont toujours attendu que je fusse parti pour se mettre à jouer les petits rôles délicieux de l'intimité.
L'amour dans le ménage. — La chambre à coucher de mistresi John Bull. — Comme on fait son lit on se couche. — Jeunes gens anglais et français. — Comment il se fait qu'il est quelquefois économique de voyager avec sa femme.
John Bull doit ses succès en ce monde — et peut-être en l'autre aussi — à son indifférence pour la femme, indifférence qu'il a la chance de devoir à son organisation particulière et à la température uniforme de son sang-, et qui lui permet non seulement de ne point se laisser influencer par les charmes du beau sexe, mais encore de le maintenir dans un étal de soumission complète.
La soumission des femmes est la base de tout système social solide.
Pour John la femme est presque un mal nécessaire; l'épouse, une associée de sa raison sociale; l'amour, une petite corvée plus ou moins désagréable, et qui frise l'impolitesse.
L'Anglais est sans contredit taillé pour faire des colonies, mais certes il ne l'est pas pour faire l'amour, car il n'a pas d'abandon, ne sait pas s'oublier, et passe sa vie à monter la garde à la porte de sa dignité. Il faut plus d'esprit pour faire l'amour que pour conduire des armées, c'est Ninon de Lenclos, une autorité, qui l'a dit.
Allez au théâtre, vous y entendrez le jeune premier déclarer sa flamme à sa belle sur le même ton que nous, à table, nous dirions à notre voisin : « Passez-moi donc la moutarde, je vous prie. »
Ce 1 love you peut être sincère; il l'est, je n'en doute pas; mais bien certainement il ne saurait avoir la puissance de notre je t'aime. La langue anglaise, n'admettant pas la seconde personne du singulier, n'admet pas la familiarité. Ici, on dit vous à sa maîtresse tout comme à son bottier. Qui de nous ne tremble pas encore d'émotion et de
plaisir en songeant au moment où pour la première fois, nous nous sommes enhardis jusqu'à changer ce vous en toi ? Quelle est la femme qui, jeune fille, n'a pas frissonné d'amour en entendant son fiancé lui glisser à l'oreille la formule sacramentelle : « Si tu savais comme je t'aime ! » Que dans notre haute société un mari dise vous à sa femme, je le veux, puisque c'est bien porté ; mais s'il est amoureux, vous n'est que pour la galerie : il y a des moments outoi est de rigueur.
Après tout, vous sied peut-être mieux a l'Anglais qui a pour sa femme un respect dont celle-ci ne doit point laisser parfois de se plaindre.
Enfin, visitez la maison de John Bull, et encore une fois, je ne saurais trop le répéter, par John Bull j'entends toujours le bourgeois anglais dont le revenu varie de cinq à dix ou douze mille francs. Eh bien, tout chez lui est fort confortable : salon, parloir, bibliothèque, salle à manger. Mais la .chambre à coucher!
Ah! la chambre à coucher! Vous voyez du | mier coup d'œil que cet le pièce n'est
temple de l'amour, mais bien l'asile du sommeil et du repos.
De toutes les pièces d'une maison anglaise, la chambre à coucher est la plus négligée, la plus froide : elle m'a toujours fait ici l'effet d'une chambre de bonne française. Point de petite causeuse bien capitonnée; point de meubles coquets; point d'ornements; peu ou point de rideaux1. A côté, point de boudoir ni de cabinet de toilette, ces coulisses du théâtre de Gupidon. Non : six chaises de paille, étroites et fragiles; un lit de fer ou de cuivre; une table de toilette devant la fenêtre; une armoire, la plupart du temps sans glace; une toilette, et un bain de siège.
Voilà tout. Quoi! ma chère mistress John Bull, pas même un paravent ! John n'est donc plus un homme pour vous!
Mieux que cela. Croiriez-vous que, dans de très bonnes maisons, j'ai vu, et fort bien vu même... eh bien, oui, je J'ai vu sur le plancher, sous la
1. Bien des Anglais soutiennent que les rideaux rendent un® chambre malsaine. La santé ayant tout.
toilette : on ne fait même pas à la vaisselle l'honneur de la renfermer dans une table de nuit. J'ai souvent aussi remarqué, à côté du lit nuptial, un petit meuble, ressemblant par la forme à une boîte à musique qui, certes, est d'une utilité incontestable, mais enfin qui n'ajoute pas beaucoup de poésie au chevet de la couche de monsieur et madame John Bull.
Tel est le sanctuaire dans lequel l'Anglais lait ses offrandes à Vénus.
Vous avez probablement entendu dire, cher lecteur, que l'étranger ne pénètre jamais clans la chambre à coucher anglaise. Gela est vrai et se comprend facilement. Cependant si vous faites à un Anglais une visite qui se prolonge, au bout de quelque temps, il vous demandera invariable ment si vous ne désirez pas aller en haut vous laver les mains. C'est la formule.
Quand j'ai dit que la chambre à coucher es! complètement dépourvue d'ornements, j'ai un peu exagéré : les murs sont couverts de textes de Bible, enluminés et attachés au moyen de fa-
veurs. Ces textes sont faits pour la circonstance : « Dieu, tu me vois, » etc. Le plus joli est celui que j'ai vu, ainsi affiché, à latête d'un lit anglais. « Veillez et priez, de peur que vous ne tombiez dans la tentation ; car l'esprit est prompt, mais ïa chair est faible. »
Si vous ajoutez à tout cela le souci des affaires, une nourriture lourde, un breuvage assoupissant, vous comprendrez aisément que l'ami John ne prenne son petit billet pour Cythère que dans les occasions solennelles de sa vie : quand il a diné chez le lord-maire.
Autre remarque sur la chambre à coucheranglaise.
Pour faire un lit en Angleterre, on ne retire pas, comme on le fait en France, chaque article de literie, pour les replacer ensuite avec soin, un à un, en évitant le plus petit pli. Ici, on retire, ou plutôt on retourne le tout au pied, on secoue le lit de plumes, et puis on reflanque le tout à sa place du pied à la tête du lit.
Froide comme une Anglaise, a dit Alfred de Musset. Et comme l'illustre poète s'y connaissait, on dit encore en France : froide comme une Anglaise. Mais rayez donc cela de vos papiers, mes amis. Vous jugez d'après des collerettes montantes qui ont l'air de n'avoir jamais été chiffonnées. A mes yeux, un des plus grands torts des Anglais, c'est de ne point apprécier à leur juste valeur des femmes charmantes, délicieuses, et qui, pour être un tantinet prudes, n'en sont que beaucoup plus attrayantes.
Le plus beau stradivarius ne rendrait que des sons horribles entre les mains d'une mazette. Gomment voulez-vous que des femmes aient l'air piquant quand elles ont à passeras quinze premières années de leur mariage, enceintes ou en couches, à allaiter tous les petits John Bull destinés à introduire le bœuf froid aux pickles et à la moutarde aux quatre points cardinaux ?
Quand une Française se marie, son bon temps commence; quand une Anglaise se marie, son bon temps est fini. Au bout de neuf mois, jour pour
jour, elle a son affaire : c'est réglé, comme mars en carême.
Grâce à la liberté complète accordée aux fiancés, il arrive bien quelquefois qu'il se commette une petite faute d'arithmétique : alors ce n'est plus le temps exigé par les convenances, mais ce n'est pas davantage non plus, au contraire. Et comme je ne voudrais pas avoir l'air de faire des calomnies pour le plaisir d'en faire, je dois ajouter au plus vile qu'il est fort rare qu'un Anglais abandonne une jeune fille après l'avoir séduite.
Un Anglais me faisait comprendre un jour qu'il avait poussé les choses très loin, pendant son engagement, parce que les parents de sa fiancée hésitaient à la lui accorder. Aux grands maux les grands remèdes.
Les Français mariés à des Anglaises font en général des ménages charmants, des ménages d'amoureux.
Au contraire, les Anglais mariés à des Françaises font des ménages fort tristes. Je parle de
ceux que je connais, bien entendu; je ne veux point généraliser, ce serait absurde; et cependant il me semble qu'on pourrait dire que jamais deux êtres n'ont paru moins faits l'un pour l'autre ; autant vaudrait chercher à marier le jour et la nuit.
Loin de moi la pensée de contester la vertu aux Anglaises. Les femmes naissent partout vertueuses, c'est encore une ferme conviction que je me plais à entretenir. Est-ce de la simplicité, de l'innocence, de ma part? Je ne le crois pas.
Je tiens seulement à remarquer que la vertu de l'Anglaise court moins de dangers dans un pays où les jeunes gens sont par tempérament moins entreprenants, par éducation plus réservés, par gaucherie naturelle plus timides auprès des femmes, que dans les pays continentaux.
Je ne dis pas ces choses pour faire de la critique, bien au contraire; et comme, en faisant ces observations je n'ai l'intention ni de faire plaisir aux Français, ni de faire la cour aux Anglais,
mais bien d'écrire consciencieusement ce que je pense et ce que je vois, je me hâterai d'ajouter que je préfère de beaucoup le jeune Anglais de vingt ans, tout timide, tout gauche et empesé qu'il est, si enfant qu'il puisse paraître à nos héros de collège avec ses jeux de ballon et de cricket, au jeune Français du même âge qui médit des femmes, et les regarde impudemment, d'un air protecteur, en se frisant la moustache.
La jeune fille anglaise est plus au courant de la vie que la jeune fille française; elle peut être aussi pure, mais elle est moins innocente, moins intacte, et par conséquent mieux en état de se défendre. Une jeune femme près d'accoucher fera venir une jeune sœur de dix-huit à vingt ans pour rester près d'elle et la soigner pendant ses couches. Jamais pareille chose ne se ferait en France. Je ne discute pas si c'est à tort ou à raison : je constate.
La jeune femme mariée, toujours entourée d'enfants, est à l'abri des dangers, si elle ne les recherche pas. Toutes ces causes concourent à
protéger la femme anglaise dans les classes bourgeoises. Je dis bourgeoises, car si j'en crois les comptes-rendus de la Divorce-Court, publiés dans les journaux, je demeure bien convaincu que les classes supérieures anglaises n'ont rien à re} cher à leurs semblables sur le continent, au contraire.
Quant aux basses classes, j'ai résolu de n'en presque point parler dans ce volume : c'est un sujet aussi repoussant que rebattu.
L'excellent ami John Bull voudrait bien aussi qu'on s'étendit longuement sur sa vertu à lui. Jl en est bien fier, il en fait toujours grand étalage.
Je suis pourtant bien tenté de croire qu'il en laisse une grande partie aux cloak-rooms de Douvres et de Folkestone, avant de s'embarquer sur les paquebots de la compagnie du South Eastern Railway. Mon Dieu, qu'il a donc L'air émancipé à Paris! Quelle désinvolture! quels sourires aimables ! Comme il se risque ! Comme il se Jance! Vous n'avez jamais vu pareille meta-
morphose ! Ce n'est plus John ! bien sûr on me i'a changé. El comme, en rentrant dans son île, il en a à raconter sur l'immoralité de Paris et de Bruxelles ! Drôle de constitution ! Quand il a fait son petit voyage de quinze jours sur le continent, il m'a l'air de se tenir tranquille en Angleterre jusqu'à l'année suivante. Faut-il qu'il s'en soit donné tout de même ! Quelle bordée î
La vertu d'un Anglais est bornée au midi par la Manche; à l'ouest, par l'océan Atlantique; à l'est par la mer du Nord.
« Pourquoi employez-vous tant d'Allemands dans vos bureaux? disais-je un jour à l'un des princes de la finance à la Cité,
— Parce qu'ils parlent plusieurs langues, me répondit-il.
— Mais ne pourri ez-vous pas trouver déjeunes Anglais ayant séjourné en France et en Allemagne?
— J'en trouverais sans doute, mais je ne ma
fierais pas à eux. Il ne faut jamais perdre un Anglais de vue.
— Allons donc ! m'écriai-je. Est-ce Là la confiance que vous avez dans vos compatriotes !
— Je ne crois pas à la vertu d'un Anglais sur le continent, me dit-il fort sérieusement.
— Comment ! vous ne vous fieriez pas à.,.
— Je ne me fierais à aucun.
— Quoi ! pas même à un évêque? hasardai-je.
— Pas même à un évêque. *
« Tout est hors de prix en France , on dépe un argent fou à Paris, me disait un jour un autre insulaire.
— Mais non, repris-je. Quand je vais à Paris et que je descends à l'hôtel, je dépense vingt-cinq irancs par jour, et je vis comme un prin
— Hors de prix, vous dis-je.
•— Et vous parlez d'y retourner le mois prochain.
— C'est vrai, répondit-il, mais j'emmènerai ma femme.
— Comment, vous emmènerez votre femme 1 vous dépenserez deux fois plus alors.
— Mais non, je...
Mon insulaire s'arrêta; il comprit qu'il avait éventé la mèche, et il se prit à rougir jusqu'aux oreilles.
— Ah! pardon, lui dis-je, en effet, vous avez raison... je n'y étais pas. »
Étais-je assez... nigaudl
La cérémonie du mariage en Angleterre. — Le mariage civil. — Enlèvements. — Le mariage en Ecosse. — Pièces à produire. — Encore la dot.
Ce n'est pas tout rose que d'épouser une iille de John Bull.
On se demande comment il se fait que les Anglais qui, depuis des siècles, réforment leur religion dans tous les sens imaginables, n'aient point encore songé à faire adopter à l'Église un langage aussi choisi, aussi euphémique, que celui dont on se sert dans la bonne société. L'Église protestante semble avoir gardé le monopole d'appeler un chat un chat, et pis encore.
Et cependant, à l'office, cela n'est rien. Le mi-
nistre est à une certaine distance des fidèles, et quand il vous lit des histoires de la Bible à vous faire dresser les cheveux sur la tête, vous pouvez vous imaginer que votre charmante voisine n'a rien entendu. Et puis, ce qui est dit à tout le monde n'est dit à personne : témoin l'effet que produisent les sermons sur. les chrétiens, depuis tantôt deux mille ans qu'on leur en fait.
Telle n'est pas la manière dont les choses se passent dans la cérémonie du mariage religieux en Angleterre.
Vous êtes debout, à côté de votre fiancée, en face du ministre qui vous touche. Six ou huit demoiselles d'honneur, quelquefois des fillettes de douze à quinze ans, sont en rang derrière la mariée. Au milieu d'un silence solennel, le ministre s'adresse à vous dans les termes suivants, non pas en latin, mais en anglais : «r Mes chers frères, nous sommes assemblés aujourd'hui en présence de Dieu et des hommes, pour unir cet homme et cette femme par les saints nœuds du mariage. Le mariage est une condition honorable
qui ne se doit pas contracter à la légère, et qu n'est pas instituée dans le but de satisfaire les désirs sensuels et les appétits immodérés de la chair, comme le feraient des bêtes brutes qui n'ont point de jugement (like brute beasts tJtat Juive no understanding); c'est un engagement qui se doit contracter avec respect, discrétion, réflexion et sagesse. Le mariage, en effet, a été institué pour la procréation des enfants, comme remède contre le péché, et pour éviter la fornication, afin que ceux qui n'ont pas reçu de la nature le don de la continence puissent, sans se souiller, rester membres de la sainte Eglise du Christ, > Voilà comment la fête commence. Cela promet, qu'en pensez-vous? Vous voudriez cent fois disparaître sous terre, ou vous jeter sur votre chère petite femme pour lui fourrer une livre de ouate dans les oreilles. Vous rougissez de honte en songeant à ces jeunes colombes en blanc, en bleu, en rose, qui sont là derrière vous à se mordre les lèvres jusqu'au sang, à ces belles peiites fillettes qui se demandent ce que viennent faire là ces
bêtes brutes qui n'ont point de jugement, el vous vous sentez prêt à tomber sur vos genoux et à implorer le pardon de l'innocente jeune fille que vous avez amenée en ce lieu pour y entendre de pareilles choses. Et ce qui vous frappe d'étonnenement, ce qui vous étourdit, c'est que, immédiatement après, lorsque le ministre dit à la jeune fille : « Consens-tu à épouser cet homme, à vivre avec lui, à l'honorer, à le servir, à l'aimer, et à lui obéir? » elle ne s'écrie pas, indignée :
« Moi ? jamais de la vie ! »
Yoilà comment les Anglais, dans leur puritanisme sauvage, ont trouvé le moyen de gâter une cérémonie qui pourrait, qui devrait, rester gravée dans la mémoire, associée aux plus délicieux souvenirs.
Et pourtant que de jolies choses on pourrait dire à de jeunes fiancés, et cela sans sortir de la Bible, ce plus beau monument de la prose anglaise, parfois si poétique, toujours si mélodieux, si grandiose ! Jamais la femme n'a été parée de couleurs poétiques, jamais ses devoirs n'ont été
i-2 LES FILLES DE JOHN BULL
tracés de mains de maître, comme par le fameux roi des Hébreux, et Ton pourrait tirer des proverbes et du cantique de Salomon une délicieuse conférence sur le mariage à l'adresse des jeunes couples qui se présentent à l'autel.
Ce que j'ai dit plus haut de la Bible fera plaisir aux Anglais, sans doute; mais je ne l'ai pas dit pour cela : c'est l'exacte vérité. La Cible anglaise ne se peut comparer, au point de vue du langage, ta la Bible dans aucun autre idiome. C'est de la musique, desfanfares. A l'exception des plus beaux passages de Bossuet, je ne vois rien, même dans notre belle prose, que Ton puisse placer, avec avantage, auprès de cette grande épopée nationale.
Bien des gens en Angleterre se passent de la cérémonie religieuse. Ce ne sont pas des librespenseurs pour cela, ce sont d'excellentes gens, fort orthodoxes, qui préfèrent le mariage civil comme plus simple.
On se présente chez le registrar. Inutile d'exhiber ses papiers à cet officier de l'état civil : on lui décline ses nom et prénoms, ainsi que ceux delà jeune fille qu'on veut épouser; on lui déclare, devant deux témoins, quel âge on a, si l'on est ,*euf ou célibataire, et l'on signe. C'est fait. Au moyen d'une dispense que l'on obtient aux Doctors1 Commons, l'Officialité, pour la somme de cinquante francs, on peut s'épargner le soin de faire publier ses bans.
11 va sans dire que toutes les fois que les parents donnent leur consentement au mariage de leurs enfants, la cérémonie a généralement lieu à l'église; mais le registrar est d'un secours prodigieux, quand les parents sont assez cruels pour s'opposer au bonheur de leur progéniture.
L'enlèvement est chose fort commune en Angleterre. N'allez pas croire cependant que l'enlèvement suppose ici rien de bien romanesque. Point de signal convenu ou d'échelles de cordes à minuit ; point de voiture attelée de deux rapides/
coursiers attendant au coin delà rue voisine; point de postillons masqués comme à l'Ambigu. Non, rien de tout cela. Comme je l'ai dit dans John Bull et son Ile : a Une jeune fille dit à ses parents qu'elle va mettre une lettre à la poste ; en rentrant, elle annonce que, chemin faisant, elle s'est mariée. > Seulement il lui arrive quelquefois, bien entendu, de ne pas rentrer; c'est clair.
Pour donner une idée de la facilité avec laquelle on peut se marier dans les Iles Britanniques, je reproduis à l'Appendice le compte-rendu d'une affaire qui vient de se juger à Dublin. L'accusé, âgé de quarante-deux ans, est en possession de cinq épouses1.
Mais c'est en Ecosse qu'il fait bon être amoureux. Là, mariage religieux, mariage civil, tout est inutile. On réunit ses parents et amis, on leur présente la jeune fille à laquelle on s'est engagé, et on leur dit : « Voici la femme que j'ai choisie. » Et tout est dit : on est marié.