V. Appendice A
Si j'en crois certains romans écossais, cette présentation ne serait même pas de rigueur. Il suffit que les jeunes gens se soient dit : « Je vous prends pour femme », « Je vous accepte pour époux s, pour qu'ils aient le droit de se considérer comme bel et bien mariés. C'est la cérémonie du mariage réduite à sa plus simple expression. « Un mariage, c'est très joli, vous dira l'honnête Highlander, mais, si vous voulez rire et vous amuser, parlez-moi d'un bon enterrement. » C'est qu'en effet, à l'enterrement, Von y chante et Von y boit.
Je ne raconte pas ces choses avec la moindre / intention d'en rire. Je trouve ces mœurs primitives tout simplement admirables. Les lois, les contrats et autres entraves de tous genres sont des institutions conçues pour les gredins. Quand on prend à témoin Dieu, sa famille et ses amis, ce n'est pas un employé de mairie qui ajoute beaucoup de solennité à l'action. /
Comparez cette manière charmante de se marier aux tracassements, aux langueurs, aux ennuis de tout genre causés par la production des pièces
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exigées par la bureaucratie française, civile et religieuse : actes de naissance, actes de baptême, actes de décès des parents que l'on a pu perdre, consentements, billets de confession, que sais-je encore? Ne faudra-t-il pas bientôt avoir à exhiber son propre certificat de vie? On dirait qu'on fait de son mieux, en France, pour dégoûter les jeunes gens du mariage.
Les hommes ne portent pas l'habit noir à la cérémonie du mariage religieux. L'habit noir ne se met en Angleterre que le soir, et s'appelle habit de soirée (evening coat). Le marié, son garçon d'honneur (h is best man), ainsi que tous les invités, sont en redingote. La toilette de la mariée et celle des demoiselles d'honneur (the bridesmaids) sont identiques à celles que l'on met en France en pareille circonstance.
La jeune mariée est amenée à l'église par son père. Quand le ministre dit aux assistants : i Qui donne cette femme à cet homme0 i le père' s'avance et répond : « C'est moi. » Ce papa m'a
toujours paru radieux à l'église ; c'est la joie au cœur, le bonheur peint sur son visage, qu'il s'écrie : « C'est moi. » En effet, il donne sa fille, et comme c'est généralement tout ce qu'il donne, c'est pour lui un bénéfice net : une bouche de moins à nourrir.
Un jeune homme ne se permet jamais de demander une dot à la famille de sa fiancée, je l'ai dit ailleurs. J'ai même ajouté : « Les filles de la classe bourgeoise n'ont point de dot; quand elles en ont une, c'est une exception, ce n'est pas la règle. » Cette assertion a fait tomber chez moi une pléthore de récriminations, « Comment, monsieur, m'écrit-on, nous ne donnons point de dots à nos filles ! Mais nous vous demandons bien pardon, nous en donnons, quand nous avons le moyen d'en donner. »
Eh bien donc, les exceptions à la règle sont, elles un peu plus fréquentes que je ne le croyais ? J'en doute, et, quoi qu'on en dise, j'affirme connaître grand nombre d'Anglais, fort à leur aise, riches même, qui ont conduit leurs filles à l'autel
en leur baillant six chemises, une douzaine de mouchoirs... et en leur souhaitant bonne chance.
Les jeunes gens se débrouillent comme ils peuvent; c'est leur affaire.
Après le bal. — Petites confidences de ma femme. — (Extrait du cahier bleu d'un Français marié à une Anglaise.)
Je ne suis pas jaloux, et cependant j'éprouve toujours, en rentrant du bal, un certain sentiment de satisfaction ; c'est plus fort que moi.
Quand on a vu sa femme dans les bras d'une vingtaine de danseurs, qui l'ont fait tourbillonner, qui ont plongé les yeux dans son corsage, qui ont humé le parfum de ses cheveux, pressé sa taille et sa main, qui l'ont sentie près d'eux à une épaisseur d'un millimètre, on est heureux de se retrouver seul avec elle et de pouvoir se dire qu'elle est bien à soi après tout. Et puis, c'est
encore un autre sentiment qui vous anime. Le bal a rendu votre petite femme radieuse ; il lui a donné plus de couleurs; ses yeux sont plus vifs; il s'exhale de son être un je ne sais quoi qui enivre ; elle est encore plus belle que d'habitude ; et ces mille petites idées de jalousie qui vous ont traversé la tète ont aiguillonné votre amour.... Bref, je ne connais rien de plus souverainement agréable, de plus délicieux, que de rentrer du bal avec sa femme, chez sa femme, près d'un bon feu, de lui fourrer ses petits pieds dans des mules de satin, de lui enlever ses gants. . . et de lui demander une tasse de thé en tête-à-tête.
Nous nous étions installé, chez nous, une petite pièce tout exprès pour ces tcte-à-tète. Nous l'appelions le reposoir. Nous n'y entrions qu'en rentrant du spectacle ou du bal. Avons-nous bavardé dans cette diable de petite pièce ! Quelles délicieuses bavettes nous y avons taillées! Et Dieu merci, nous en taillons encore, et je ne vois pas pourquoi je ne mettrais pas tous mes verbes au présent.
Ce sanction était grand comme une coquille de noix : on n'y tenait que deux. L'ameublement consistait en une table, une causeuse et deux poufs bleu ciel bien capitonnés, et un excellent piano Pleyel au son des plus doux. Un tapis de Turquie couvrait la pièce, et deux lampes à globes bleus en tulipe y projetaient une faible lumière des plus exquises. Quand la portière était tirée, on pouvait facilement s'imaginer être seuls au monde.
Ma femme m'a plus d'une fois avoué que le plus grand charme d'une partie de spectacle ou de bal était, pour elle, de savoir que le petit reposoir était prêt à nous recevoir à notre retour, et elle ne manquait jamais, en partant, de donner des ordres précis à cet égard. Plus d'une fois, au bal, je l'ai surprise me lançant de petites œillades qui signifiaient : « Encore un peu de patience, mon chéri, Parker est en train de nous allumer un délicieux petit feu; dans quelques instants, nous serons tout seuls, et je saurai bien te dédommager de tous tes ennuis. »
Un soir nous rentrâmes au reposoir, ma femme radieuse et belle à faire damner un saint, et moi un peu maussade. J'enlevai sa pelisse, et je la posai soigneusement sur la causeuse, et je m'assis rêveur sur un des poufs. Ma femme prit possession de l'autre, me regarda de côté méchamment, et partit d'un franc éclat de rire.
« Je parie que tu es jaloux. Ne va pas dire que non, ajouta-t-elle en m'appliquant sur la bouche cinq jolis doigts parfumés et brûlants.
— Eh bien ! oui, je le suis. Ce n'est pas gentil à toi d'avoir valsé avec ce grand imbécile de...
— Tais-toi, je l'ai payé assez cher : je n'ai jamais vu de pareille mazette.
— C'est bien fait.
— Voyons, ne me gronde pas: je m'étais mis dans la tète que ce devait être une polka. Tu sais bien que je n'aime valser qu'avec toi. D'abord parce que tu valses admirablement, et puis, parce que, avec toi il n'y a pas de danger.
— Il n'y a pas de danger, que veux-tu dire?
— Est-ce que j'ai dit cela?
— Mais oui.
— 01 1 ! je ne sais ce que je dis. Oui, je te le répète, tu valses admirablement... seulement...
— Seulement...
— Seulement tu vas trop vite.
— Comment, trop vite! mais la valse doit être folle, échevclce.
— Oh ! que tu es bête ! hum ! je veux d-ire : tu as tort.
— Explique-toi, mignonne.
— Eh bien! voilà : moi, j'aime la valse lente, languissante, triste, presque mourante. Je voudrais que toutes les valses fussent composées tout au long des mesures graves et solennelles qui les commencent généralement.
— Gomment, m'écriai-je, tu n'aimes pas la valse enivrante?
. — Tu ne t'y connais pas, me dit-elle finement.
— Je te dis que je suis valseur enragé.
— Cela ne prouve rien.
— Je te dis qu'une valse doit être étourdissaut".
— Pour iinir... peut-être, et encore. Tien-. écoute, je vais te montrer le mouvement que j'aime. »
Et, s'asseyant au piano, ma femme se mit à jouer les premières mesures de la Valse du Colonel.
« Yoilà la vraie valse, me dit-elle, en venant s'assooir sur mes genoux, et en plaçant sa tète toute pari umée sur mon épaule.
— Vraiment ! répondis-je un pou rêveur... Dis donc, bichon, si cela ne te lait rien, je ne sais pai pourquoi je te le demande encore, mais plus que jamais... j'aime autant à l'avenir que tu ne valses qu'avec moi.
— Oh! tu n'as pas besoin ûe me le recommander; et si ce bon monsieur ne s'y était pas pris si gauchement, je l'aurais remercié au bout de quelques instants... Le temps de m'aperce voii que c'était une valse, et c'était ^it, tu m'entends bien.
— Je n'y suis pas du tout.
— C'est si bon de valser avec Loi ! tu n'as pas peur de me porter, et puis... quand la tête me tourne, je la pose sur tes épaules, je ferme les yeux... alors je me sens en sûreté...
— C'est curieux. La valse m'étourdit bien un peu, cependant je...
— Eh bien, tu n'es pas comme moi.
— Cela te donne des étourdissements?
— Mais que tu es donc bebête !
— Pas tant que j'en ai l'air... Encore une fois, quel diable d'effet la valse peut-elle bien te produire?
— Je... ne sais pas.
— Essaye de savoir.
Et comme je compris que ma femme allait me faire une petite confidence, et que les confidences de ma femme m'ont toujours vivement intéressé, je baissai les lampes, je lui fis tourner le dos à la lumière, et j'appliquai une oreille attentive contre sa jolie bouche.
« Voyons, lui dis-je, raconte-moi maintenant ce que tu éprouves.
— Je ne sais pas, je te dis.
— Oh ! que si, dis-moi.
— Des bêtises...
— Raison de plus. Dis-les, ma belle chérie, il n'y a rien de mauvais comme les bêtises rentrées.
— De petits frissons... Oh! tu sais... tout petits... Oh! ne m'embrasse pas dans l'oreille, tu vas me faire crier...
— Bah! de petits frissons !... Où ça?
— Tout le long... partout.
— Dis donc, je commence à entrevoir le dan. dont tu parlais tout à l'heure. Allons donc, chérie, explique-toi plus clairement, tu sais, je n'y suis pas encore.
— Tiens, je t'adore ! » fit -elle en se levant; et, prenant ma tête à deux mains, elle m'embrassa tendrement. Nous prîmes ensuite une délicieuse tasse de thé, et il fut convenu que ma femme ne valserait plus désormais qu'avec moi.
Il paraît que, lorsque je valse, je ne m'y prends pas trop gauchement. C'est, du moins, la conclusion que je tirai de notre résolution.
La beauté de l'Anglaise. — La toilette. — La coiffure. — Conseils aux dames françaises. — Hyde-Park. — La salle de spectacle. — Routine, voilà bien de tes coups !
La Française est plus gracieuse et plus piquante que l'Anglaise; mais elle est moins saine et moins fraîche. Elle a les yeux plus vifs, la bouche beaucoup plus jolie, la taille beaucoup plus élégante ; mais elle a la peau moins blanche et beaucoup moins fine.
La marche et les ablutions, tel est le secret de la beauté et de la santé des Anglaises. Elles ne craignent ni les douches ni les courants d'air. Elles dorment la fenêtre ouverte et, le matin, elles s'inondent d'eau froide. Dans l'hiver, les
plus peureuses trempent une servietle-éponge dans l'eau, la tordent, et, des pieds à la tête, se frottent, pour activer la circulation du sang, jusqu'à ce que la peau crie miséricorde. L'appétit ainsi aiguisé, elles descendent fraîches et vigoureuses dans la salle à manger, y font un solide déjeuner d'œufs et de viande froide, et vont dans la campagne se promener ou jouer au lawntennis.
C'est dans les champs ou sur les pelouses de leurs jardins, toujours au grand air, que les Anglaises passent six mois de l'année.
On se décolleté encore beaucoup en Angleterre; moins qu'autrefois cependant, me dit-on. 11 semble qu'en partant d'en haut, une Anglaise ne craigne point de se découvrir à outrance : pourvu qu'elle ne montre pas ses pieds, elle est sauvée. Quand il fait de la boue, et Dieu sait quelle boue sale et noire il fait à Londres, vous ne verrez jamais les Anglaises se retrousser dans les rues : c'est un instinct naturel qui les induit
à préférer se crotler jusqu'à la taille. Aussi, quand il pleut ici, ne voyez-vous pas, comme à Paris, le monsieur qui suit une jolie paire de bas bien tirés. Il en serait pour ses frais.
La peau d'une Anglaise est généralement fine, délicieusement blanche et veloutée : c'est de l'albâtre et du satin : des cous de cygne. Les épaules et les hanches sont souvent trop étroites, et, malheureusement, la gorge est trop fréquemment une quantité négligeable dans rénumération des beautés d'une Anglaise. Mais quand on en a, bon Dieu, qu'on en est fière ! on les porte comme deux saints ciboires.
Ce qui frappe tout d'abord a Paris, quand on y arrive d'Angleterre, c'est l'embonpoint des femmes. Saperlotte! On fait bonne chère en République ! Quel développement ! Quelle largeur! Quelle épaisseur! Quelles protubérances ! Mesdames, c'est effrayant : de la modération, de la modération, ou vous aurez bientôt à jeter vos corsets par-dessus les moulins.
L'Anglaise marche les bras pendants, en appuyant sur les talons; la Française marche les bras plies, en appuyant, sur la pointe des pieds : c'est plus gracieux, mais moins commode. A mon dernier voyage à Paris, j'ai vu avec plaisir que le talon élevé et pointu, flanqué au centre du pied, commençait à disparaître pour faire place au talon anglais : c'est un grand progrès.
Et puisque , mesdames, vous commencez à imiter ce qu'il y a de sensé dans la toilette anglaise, permettez-moi de vous donner un conseil que messieurs vos maris vous verront suivre avec plaisir.
C'est vous qui avez la gloire d'imposer les modes au monde civilisé. Vous portez la toilette à ravir, et vous êtes si jolies que même une casserole sur la tête vous irait encore à merveille. Eh bien, je trouve à redire à vos chapeaux. Oui, ces tyroliens à plumes, surchargés d'oiseaux, de fruits, d'aigrettes et de pompons, sont très chera et sont fort laids. Vous cherchez trop à attirer les regards sur des chapeaux, alors que les plus beaux
attraits seront toujours chez vous, croyez-le bien, une paire d'yeux sans pareils.
On entend dire à Paris, à des femmes d'employés à deux et trois mille francs, qu'il est impossible de se procurer un chapeau pour moins de quarante et cinquante francs. Mais c'est de la folie! Je connais des Anglaises du meilleur monde qui, pour la somme de cinq à dix schellings, se font elles-mêmes des chapeaux charmants, d'une simplicité et d'une distinction exquises. Les revendeuses à la toilette seules, en Analeterre, consentiraient à s'affubler de ces bâtiments gigantesques à groseilles, à cerises — à quand les potirons? que j'ai remarqués aux vitrines des grandes modistes de Paris.
Allons, mesdames, un bon mouvement ! Permettez-moi, par exemple, de vous recommander le petit chapeau princesse, ainsi appelé parce qu'il est la coiffure favorite de la princesse de Galles. C'est une simple petite forme en paille, encadrée de velours, qui ne se perche pas sur le sommet delà tête, mais qui l'emboite en laissant voir par
derrière un petit chignon. Que les femmes sont donc jolies là-dessous ! Je recommanderais aussi le chapeau Peg Woflington qui encadre complètement le visage. Tout tableau a besoin d'un cadre pour ressortir, c'est élémentaire. Expliquez-vous donc autrement pourquoi la coiffure de nonne, les capuchons, les turbans, les mantilles siéent si bien à toutes les jeunes femmes.
Essayez donc ces coiffures, mesdames, et je vous assure que vous les trouverez charmantes. La vraie distinction consiste dans la simplicité, vous le savez fort bien, et vous êtes assez jolies pour pouvoir vous passer de ces casques de. marchandes de vulnéraire qui vous vont très mal et qui coûtent les yeux de la tète à vos maris. Ne vous attendez pas à ce que la réforme vienne de vos modistes, qui continueront à vous persuadi r que plus vous portez de falbalas, plus vous êtes belles, mais il ne tient qu'à vous qu'elle se fasse, cette réforme : mettez-moi un petit chapeau princesse, à Pâques prochain, et toute la troupe des
amours de l'allée des Acacias ira s'en commander de pareils en rentrant du Bois.
Les Anglaises se coiiïent avec beaucoup de simplicité, même au bal; j'admire cela. Ces cheveux, u n peu ébouriffés sur le sommet de latête, et noués engrosses torsades derrière le cou, me plaisent bien autrement que ces monuments compliqués et fixés à force d'épingles, produits de l'imagination de mons Isidore ou de quelque artiste capillaire à la mode. Ces édifices, qui ont pris des heures à bâtir, ne disent rien, sinon qu'il faudrait des heures pour les défaire, et qu'il est défendu d'en approcher sous peine d'en mettre la symétrie en danger. Selon moi, ce sont des repoussoirs, des porcs-épics. Au contraire, ces châteaux branlants suggèrent à l'esprit mille idées charmantes. Tout, chez la femme, doit être suggestif — voilà un mot .que je voudrais voir au dictionnaire de la langue française. Il semble, en effet, que vous allez voir deux jolis bras s'arrondir, un buste se relever, pour renouer ce chignon qui menace ruine. Or,
c'est là le plus gracieux mouvement de la femme, de beaucoup le plus gracieux, vous en conviendrez. De plus, ce chignon s'est enroulé en une minute; en moins de temps encore, vous pourriez le dérouler en flots ondulants, et couvrir d'un manteau d'or ou d'ébène le marbre frissonnant de deux belles épaules, et cela, je le répète, fait nnître à l'esprit de délicieuses pensées.
Oui, tout le charme de la femme est dans la suggestion, j'allais presque dire dans L'illusion; l'amour ne s'alimente pas d'autre chose... et le plus grand attrait de ce qu'on voit, c'est ce qu'on ne voit pas : témoin le succès du corsage décolleté en losange qui était à la mode en Angleterre il y a deux ans. La robe était agrafée au cou, et il semblait que la gorge, dans son expansion, avait Irisé ses entraves et fait craquer le corsage qui bâillait en losange, montrant peu, laissant deviner beaucoup. C'était agaçant, piquant en diable. Et puis — il faut bien dire aussi tout ce qu'on pense — et puis, ce corsage permettait un peu de tricher et de dissimuler rà et là une petite salière,
ce qui devait nécessairement le rendre fort populaire en Angleterre.
Les femmes ont beau nous dire que c'est par pure vanité qu'elles sont coquettes, je n'en crois pas un mot. Je n'oserais affirmer qu'elles ne soni pas secrètement heureuses d'éclipser, d'écraser une rivale, mais je suis assez fat pour m'imaginer que c'est principalement pour nous plaire qu'elles s'ingénient à paraître belles. Il me semble donc que nous devrions avoir voix au chapitre, voix consultative sinon délibérative, et pouvoir leur dire ce que nous aimons en fait d'atours.
D'autantplus, mesdames, que cesbelles toilettes, c'est nous qui avons le privilège de les payer. Voilà.
Autant les femmes des basses classes arborent es couleurs les plus éclatantes, vert pomme, bleu ciel, rouge écarlate, autant les femmes de la bonne société sont simples dans la rue.
A Hyde-Park, vous ne voyez dans les voitures une des toilettes sombres et d'une simplicité recherchée, presque puritaine.
Ce qu'il convient d'ajouter ici, à la louange des Anglais, c'est qu'à l'exception de vieillards, fort peu d'hommes accompagnent les dames dans les voilures. Les gentlemen sont à cheval. Vous ne voyez pas, à Hyde-Park, de jeunes désœuvré autres chevaliers de la nomme et de l'inutilité se faire traîner seuls en voiture, pendant des heures, autour du parc. Ce serait aller un peu trop loin que de dire qu'en Angleterre tous les hommes travaillent, ce serait pourtant presque la vérité : ce qui est exact, c'est que tous s'occupent.
Tout le luxe de la toilette est réservé pour le soir : au bal, au théâtre ou au dîner.
Une salle de spectacle, a Londres, offre un aspect bien autrement brillant qu'une salle de spectacle à Paris. C'est un fort joli coup d'œil que de voir toutes les loges, tous les fauteuils d'orchestre et de galerie, remplis de toilettes élégantes; même, à mes yeux, si j'excepte l'Opéra et deux ou trois autres théâtres, le Lyceum, le Haymarket, le St. James's, ce qu'il y a de plus intéressant à voir pour un Français, même comprenant bien
l'anglais, qui va au théâtre à Londres. La toilette de soirée n'est pas facultative, elle est de rigueur, obligatoire : à moins que vous n'occupiez des places au troisième ou au quatrième étage, les ouvreuses de loges, avant de laisser entrer dans la' -salle les dames que vous accompagnez, les font passer au vestiaire pour qu'elles s'y débarrassent de leurs chapeaux. Au reste, la plupart des femmes sortent de chez elles en toilette de soirée, revêtues d'une sortie de bal, pour aller au théâtre où elles se rendent en voiture.
Inutile d'ajouter qu'en Angleterre où la routine n'a pas droit de cité comme chez nous, les dames sont admises aux fauteuils d'orchestre. Et pourquoi ne le seraient-elles pas? Ce sont les meilleures places d'une salle de spectacle, et si nous savions réclamer, comme nos amis les Anglais, nous aurions bien vite forcé tous les théâtres d'admettre les dames à l'orchestre.
Autrefois, il y a quelque deux cents ans, on se tenait debout au parterre, et naturellement les femmes n'y allaientpas. Voilà pourquoi, bien que
le rez-de- chaussée soit maintenant pourvu d'excellents sièges, les fauteuils d'orchestre sont à ce jour interdits aux dames. Cela paraît incompréhensible, archi-idiot, il ne faut pourtant pas chercher la raison ailleurs.
Routine, voilà bien de tes coups!
Depuis près de trois cents ans les hommes ne portent plus de ceinture. Eh bien, malgré cela, vous voyez encore, derrière nos paletots, les deux boutons qui servaient à la soutenir... et vous les verrez encore longtemps.
Et Ton dit qu'aujourd'hui on ne sait rien conserver.
Oh ! que si : tout ce qui est absurde.
Le mot et la chose. — Petite étude de langue anglaise. — Il n'est tel qu'un télescope pour bien voir. — Maître Dubius. — La langue du monde puritain. — La foire au salut. — Les réunions du mois de Marie. — Are you pooty well ! — Un menu de circonstance.
Les Anglaises sont beaucoup plus facilement choquées par le mot que par la chose.
Une paire d'indispensables s'appelle ici une paire à'unmentionables. Dites devant des dames anglaises que M. un tel a toujours des pantalons irréprochables, et vous verrez tous les visages se voiler; si vous insistez, vous ne tarderez pas à créer dans la salle une véritable panique. Mais allez aux réunions athlétiques, à LorcVs Cricket Groand ou à Lilly Bridge ; vous y verrez des gent-
lemen n'ayant absolument sur la peau qu'un gilet de flanelle légère et un caleçon de la même étoile, à peu près de la grandeur d'une feuille de vigne. Mouillés de sueur, ces objets élémentaires de toilette se collent sur la peau comme en sortant du bain. Eli bien, tout autour de l'hippodrome, le Shocking élégant est là qui regarde, admire et applaudit.
Pour satisfaire les convenances, il n'est pas jusqu'aux parties du corps qui n'aient été ohli dechanger déplace. L'estomac est devenu poitrine et le ventre estomac. Quant au mot qui signifie réellement ventre, c'est, en anglais, un mot qui ferait dresser les cheveux sur la tête.
Dans la salle des marbres d'Elgin, au Musée britannique, j'ai vu des jeunes filles ombrer des Àpollons dans leur intégrité la plus désolante. Le public regardait sans les déconcerter : d'une main assurée elles continuaient sans broncher. En passant derrière ces reproductions fidèles, je me suis plus d'une fois sauvé honteux.
De jeunes Anglaises vont, dans les ateliers des
peintres, faire l'académie d'après nature, au crayon ouà l'estompe. Je dois ajouter cependant, pour être juste, que le professeur ne fait pas ses observations en s'adressant directement à ses élèves : la jeune étudiante se retire dans une pièce voisine, pendant que le professeur fait les corrections et écrit en marge les remarques que lui suggère le travail de son élève. On me dit que sir Frédéric Leighton, le célèbre peintre anglais, ne permet que le drapé aux étudiants de l'Académie royale de Peinture, dont il est le président.
On se rappelle encore, en Angleterre, l'indignation que soulevèrent, dans la haute société bien pensante, les terribles révélations du Daily News, quand ce journal eut la hardiesse de faire connaître les atrocités qui se commettaient en Bulgarie. Les vieilles miss de la philanthropique Angleterre n'ont jamais pardonné au grand organe du parti libéral d'avoir osé entrer dans ces détails qui glacèrent le monde civilisé d'horreur et d'effroi. « Faut-il que j'aie vécujusqu'à ce jour, écrivait l'une d'elles à un journal conservateur, pour
n LES FILLES DE JOHN DLL L
lire de pareilles choses dans un journal! A-t-on perdu tout sentiment de pudeur? Devons-nous être exposées, nous autres femmes, à voir imprimés de ces récits révoltants, hideux? que ces atrocités existent, soit; mais qu'on en parle en précisant, voilà ce qui ne saurait s'admettre. » Grâce au courage du regretté Mac Gahan, le valeureux correspondant du Daily News, ces atrocités ont été connues, trop tard peut-être pour empêcher que le mal déjà commis ne fût irréparable, assez tôt cependant pour empêcher qu'il ne continuât jusqu'à l'annihilation d'un pauvre peuple qui allait secouer un joug honteux te quatre cents années. C'est là une compensai i de la pudeur effarouchée de notre vieille maiden-lady qui se contentera à l'avenir, espérons-le, de la lecture de son journal des modes et de V Animal World.
Je lis la petite anecdote suivante dans la Pall Mail Gazette qui en garantit la véridicité :
Un étranger, bien connu du public anglais, avait l'habitude, pendant son séjour au bord de
la mer, de se faire mener au large et, arrivé à quelques centaines de mètres du rivage, de se déshabiller et de se jeter à l'eau. Le clergyman de l'endroit le rencontre un jour et lui dit :
a Monsieur, juste en face du lieu que vous avez choisi pour vous baigner, sur le versant de la colline, se trouve l'habitation de deux vieilles demoiselles que vous scandalisez beaucoup; il n'est plus de repos pour elles : mes pauvres paroissiennes sont dans tous les états. »
L'étranger promet à l'avenir de se faire mener plus loin, se confond en excuses, et quitte le clergyman qui le remercie de sa promesse. L'affaire semblait donc arrangée à la satisfaction de tous les partis, iïélas, le noble étranger avait compté sans les dieux qui en avaient décidé autrement. En effet, quelques jours après, il rencontre de nouveau le bon ministre :
« Eh bien, monsieur, lui dit-il, j'aime à croire que vos vénérables dames n'ont plus à se plaindre de moi.
— Hélas, si fait, mon pauvre monsieur; il pa-
7i LES FILLES DE JOHN BULL
rail qu'elles peuvent encore vous voir tirés distinctement à l'aide d'une excellente paire de
jumelles. » Nous renonçons à décrire le désespoir du pauvre baigneur.
Il n'est tel qu'un bon télescope pour bien voir.
C'est évident.
Le génie de la langue anglaise consiste avant tout dans l'euphémisme. Ainsi « être pris en flagrant délit d'adultère » est, en Angleterre, être surprisen conversation criminelle . Conversation! joli, n'est-ce pas? Une petite bavette, un brin de causette, quoi!
Si, en France, il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, il faut, en Angleterre, la tourner huit fois pour le moins. On s'y fait, c'est une habitude à prendre.
Quand, en France, on nous offre d'un plat, nous disons : c Volontiers », ou bien : « Non, merci, pas davantage. » Merci seul suffit pour refuser. En Angleterre, merci seul signifie que vous êtes prêt à vous laisser servir de tel ou tel plat, j'en ai au-
trefois fait l'expérience à la désolation de mon pauvre estomac.
Cependant ce n'est pas là la manière habituelle d'accepter ou de refuser. Lorsque, dans l'intimité, c'est le maître de la maison qui vous demande si vous désirez qu'il vous envoie encore un peu de rôti, vous répondez, si vous êtes affamé : « Je crois que oui » (/ think I will). Si vous êtes rassasié, vous répondez : « Je ne crois pas que j'en prendrai davantage » (/ don't think I will hâve anymore), ou bien « j'aimerais autant n'en pas prendre davantage » (/ would rather not hâve anymoré).
Un Français, qui prend congé de ses amis, leur
dit : « Eh bien, il faut que je vous quitte au
plaisir de vous revoir! » Il leur serre la main et s'en va. L'Anglais, lui, vous dira : « Je crains qu'il ne faille que je vous quitte » (I am afraid I must \go). Il craint! remarquez cette' crainte suivie de deux subjonctifs! Il croit qu'il est tard; il pense A qu'il faut qu'il vous quitte; il le craint; en tout .&cas, il n'en est pas bien sûr; et si vous deman-
diez à un Anglais s'il est vrai qu'il a le nez au milieu du visage, il vous répondrait qu'il espère, qu'il présume, qu'il l'a bien à l'endroit que vous indiquez.
Dubius is such a scrupulous good m an —
Yes — you may catch him trippiog, if you can.
Ile would not, witb a peremptory tonc,
Assert the nose upon Iris face li is own;
With hésitation admirably slow,
He hunibly hopes — présumes — it may be so •.
Je me trouvais dernièrement dans un wagon de première classe avec une demi-douzaine de jeunes gens et de jeunes filles qui allaient a Ilaïrimersmith faire une partie de bateau sur la Tamise. L'un des canotiers fumait une pipe. Arrive un employé à la portière. « Monsieur, dit-il au jeune homme, vous n'êtes point dans le compartiment des fumeurs, et vous fumez.
— Vous vous trompez, je ne fume pas, » répondit sans broncher mon fumeur qui avait mis sa pipe de côté en voyant le garde du train s'approcher du compartiment.