V. Appendice B
de pincetle. Mes félicitations à une Société qui inspire pareille terreur aux magistrats de la grande ville. Après un exemple aussi sévère, peu de maris s'aviseront d'ouvrir le crâne de leurs femmes pour voir ce qu'il y a dedans. Je n'hésite donc point à faire à la Société protectrice des femmes mes plus humbles excuses.
Tous les livres sur l'Angleterre relèvent ce fait , que, dans les basses classes, un homme se débarrasse d'une épouse légitime pour la somme de quelques schellings, et les critiques anglais ne manquent jamais de profiter de l'occasion pour crier à l'exagération, au pamphlet, à la caricature. Je n'ai pas échappé moi-même aux diatribes habituelles en pareille circonstance. Je comprends que, dans mon cas, on ait un peu crié ta l'exagération, car j'ai dit que le prix de la transaction variait d'une demi-couronne à dix schellings. Or, j'ai constaté, dans deux journaux de celte année, qu'une épouse avait été adjugée, dans le premier cas, pour six pnnce, soit soixante centimes, et,
dans le second, pour une pinte de bière, soil une valeur de quinze centimes, avalée comptant.
L'article est à la baisse, c'est évident.
Ces cas doivent être beaucoup plus fréquents qu'on ne peut s'en faire un idée par les journaux. En effet, ces actes se font sous seing privé, et, comme les Anglais ont soin de se tenir à une distance respectueuse de cette bourgeoisie unique au monde, il n'est aucun moyen de se renseigner. Seulement quelques imbéciles croient qu'après s'être ainsi débarrassés de leur femme à l'amiable, ils peuvent aller à l'instant en épouser une autre. Accusés de bigamie, ils passent en cour d'assise?, les journaux publient un compte rendu de l'affaire, et la mèche s'évente.
« Milord, disait l'autre jour à son juge un accusé qui s'était remarié après avoir vendu sa femme, ma première femme est heureuse avec son nouvel acquéreur, mettez-moi en liberté, laissez- moi retourner auprès de ma nouvelle épouse, je vous promets que je lui donnerai à
manger. » (Textuel.) Cet appel était touchant. Le juge le condamna à six mois de prison. C'est un homme sans entrailles que ce juge.
Réflexions d'un innocent sur les femmes en générai et sur ies An^Juiscs en particulier. — Êpître à Joïin Iîull. — Les droits de la femme. — Un meeting orageux. — Viragos et autres laiderons britanniques de la confrérie de Sainte-Catherine.
La femme est un objet d'art un peu dangereux à manier, et quand on a quelques petites vérités à dire à ce joli che.-d'œuvre delà création, il faut prendre des mena; ements, je le reconnais
Cependant, puiscue la femme nous a été donnée pour compagne, pins ou moins avec notre consentement, pourquoi ne pourrions-nous pas lui dire poliment, gentiment, mais franchement, parlant collectivement en sa personne : « Voyons, madame, tachons d'arriver à nous comprendre.
Que voulez-vous ? Je vous entends constamment réclamera hauts crisTémancipation de la femme. Vous ne voulez plus de notre protection, vous pouvez vous passer de nous. Pendant des siècles, vous nous avez fait tirer l'épée; aujourd'hui à peine nous considérez-vous assez bons pour tirer des lettres de change. Vous voulez être l'égale de l'homme, comme si vous nejiejiaz-jpas^ymis trouver amplement satisfaite de lui être incontestablement supérieure. Vous êtes belles, vous êtes spirituelles, en un mot, vous êtes des anges, les hommes vous rendent un culte qui frise de près l'adoration. Voulez-vous de nouveaux devoirs pour imposer à l'homme de nouvelles obligations? Il fera banqueroute, je vous le garantis. Vos premiers devoirs, mesdames, sont d'être jolies, tendres et aimables. Vous voulez bien continuer d'être joîîes, nous n'en doutons pas, mais vous voulez cesser d'être tendres et aimables. Vous allez vous mettre en grève, tout comme au temp~ d'Àrislophane. A quelles conditions nous rendrezvous vos bonnes grâces? Voulez-vous changer de
rôles avec nous? Nous ne nous y opposerons probablement pas, car si, nous autres Français, nous avons la bosse de l'amour et quarante-deux centimètres de circonférence de cou, tout cela nous coûte assez cher pour que nous ayons le droit de n'en pas être très fiers. J'admets que, dans la reproduction du genre humain, le rôle qui v revient est plus douloureux que celui qui nous incombe; autrement, mesdames, ne vous semblet-il pas que vous avez la belle part? Dispensatrices du bonheur, n'avez-vous pas le monde à vos pieds? » Vous voulez être savantes? mais vous l'êtes parle cœur de naissance. Vous voulez être libres? mais nous sommes vos esclaves. Vous voulez faire la loi? mais vous nous la faites à tous. Et même, disons-le entre nous, mesdames, est-ce que vous ne faites pas voter vos maris comme vous l'entendez, à la Chambre des Députés? Vous voulez avoir plus d'influence dans les conseils supérieurs? Mais n'ètes-vous pas heureuses et satisfaites de savoir que c'est une femme qui a fait le malheur du genre humain; que c'est une femme
qui a été la cause de toutes les grandes catastrophes, depuis la guerre de Troie jusqu'à la guerre, franco-prussienne; que ce sont, en un mot, les femmes qui nous font commettre toutes nos grandes actions et tous nos crimes?
» Vous êtes fières de dire que c'est à votre sexe qu'ont appartenu Jeanne d'Arc, Jeanne Hachette, Charlotte Gorday, madame de Staël et George Sand. Parfait; mais, comme j'ai l'honneur de vous le répéter, la femme est destinée à être la compagne de l'homme. Or, pourriez-vous me nommer beaucoup de messieurs qui eussent été heureux d'être le mari d'aucune des dames que je viens de vous nommer?
» L'émancipation de la femme, quelle belle phrase ! quelle jolie plaisanterie ! quelle platitude sonore!
» Non, mesdames, ne suivez pas les conseils de ces bas bleus à lunettes qui cherchent à vous éloigner de nous, et nous de vous. £lus vous voudrez nous ressembler, plus vous perdrez vos charmes: les électricités de nom contraire s'atti-
lUS LES FILLES DE JOHN BULL
rent, les électricités de même nom se repoussent.
» Le nom de femme sera à jamais glorieux parce qu'il sera le synonyme de beauté, de ten dresse, de douceur, de dévouement, de toute la troupe sacrée des vertus; il le sera, grâce aux Lucrèces, auxPénélopes, aux Cornélies, anciennes et modernes, à ces fdles dévouées, à ces tendres épouses, à ces adorables mères, à ces milliers d'héroïnes obscures, qui nous rappellent, selon l'expression du poète de l'antiquité, que les femmes les plus vertueuses ont été celles dont on a le moins parlé. »
Une Française spirituelle, qui a aussi le bon esprit d'être jolie et fort aimable, me rappelait l'autre jour que madame de Girardin avait dit que, sur cent femmes, il n'y en avait que deux de bêtes. Si l'Angleterre avait, ou avait eu une madame de Girardin, nous pourrions lire dans quelque ouvrage que sur cent Anglaises, il y en a deux de spirituelles. Mais cela n'empêche pas
John Bull de réussir dans ses petites affaires. Bien au contraire : l'Angleterre a fait toutes ses grandes conquêtes dans des temps où les femmes étaient à peu près traitées avec les égards qu'on a pour elles dans les harems de l'Orient, et c'est à cette indifférence pour la femme, à cette indépendance de l'homme, qu'on peut en partie, croyons-nous, attribuer le succès des Anglais. Nos mères, en France, sont adorables; mais elles nous accaparent trop : elles nous rendent plus souples et plus aimables; mais elles nous énervent. Du joug de la mère nous passons, après quelques moments de liberté plus ou moins capables de nous améliorer, sous le joug de l'épouse. Je le répéterai, je le crierai sur les toits : Du berceau à la tombe, les femmes, en France, nous mènent par le bout du nez. Liens charmants, servitude adorable ! tout cela est très joli, mais c'est la servitude; et, si nous devons aller fonder des colonies, voire même des empires, en Afrique, en Chine, je ne sais où, il nous faudra des pionniers, et ce ne sont pas nos jolis jeunes gens, dont les mères
d'aujourd'hui sont si Hères et si jalouses, qui iront implanter notre civilisation au delà du territoire de notre chère et belle patrie.
L'Anglais quitte sa mère sans plus d'émotion et de cérémonie que nous, nous quittons notre propriétaire. S'il est marié, il annonce à sa femme
qu'il a décidé de partir le lendemain en Australie. Elle fait ses malles, ce qui ne prend jamais autant de temps qu'en France, et l'on part.
Chez nous, la femme suit son mari de par la loi; ici, elle le suit par instinct. En France, la femme est un rêve; en Angleterre, une nécessité ou une habitude.
Condé et Turenne obéissaient à la voix des femmes; Wellington et Nelson maltraitaient les leurs.
Les héroïnes de Corneille sont des Romaines, au cœur solide, à la volonté de fer, aux dévouements sublimes. Les héroïnes de Shakespeare sont, pour la plupart, des esclaves ou des bêtasses : Juliette est une enfant gâtée, Desdémona
une sorte d'odalisque soumise, Béatrice une babillarde, et Ophélie une oie.
« Madame, disait un jour un prince peu galant de la maison de Wasa à sa femme, nous vous avons prise pour nous donner des enfants, et non point pour nous donner des conseils. ) Mot digne de Napoléon Ier. C'est encore ce que l'Anglais dit à sa femme. Aussi mislress John Bull donnet-elle à son mari beaucoup d'enfants et fort peu de conseils.
Cependant, grâce à l'enseignement supérieur administré aux jeunes filles anglaises, grâce à Girton Collège, à Newnham Collège, grâce aux High Schools, et à d'autres établissements qui se fondent tous les jours dans le but d'enlever à la femme le caractère qui la rend si attrayante à nos yeux, tout ce qui a été dit et redit sur la réserve, la modestie, l'innocence des Anglaises, vertus qui en faisaient la femme de foyer par excellence, tout cela, dis-je, il faudra le rayer de nos papiers : ce sera bientôt un vieux cliché à détruire.
Autrefois on les envoyait s'instruire chez de bonnes dames qui ne leur apprenaient rien, je le veux bien, mais qui ne laissaient pas pourtant d'en faire de bonnes maîtresses de maison, de bonnes épouses et de bonnes mères. Aujourd'hui on leur apprend le latin, le grec, les mathématiques, les sciences naturelles, l'économie politique, la médecine, oui, la médecine, et que saisje encore? On les voit maintenant porter des chapeaux d'homme, appelés ivicle awake (beaucoup trop éveillés, en effet), des pardessus à longs pans, et vous regarder effrontément dans le blanc des yeux. A quand les pantalons?
Fais-y attention, mon ami John, lu t'engages sur une pente rapide et dangereuse. Je te vois présider des meetings de bas bleus et faire chorus avec elles en réclamant les droits de la femme. Tu joues gros jeu. Il y va de tan avenir. Tu épouseras une femme qui saura le calcul différentiel et intégral, mais qui ne saura plus te faire les bons puddings dont tues si friand. Plus de pantoufles sur le iïarde-feu ; au lieu du chant mélo-
dieux de la bouilloire, ce doux chant du foyer, la litanie des Droits de la femme; plus de baisers sur les paupières demi-closes de ton épouse, elle portera des lunettes. Tu auras la consolation de pouvoir te retirer clans ton club et d'y grogner tout ton soûl, ou d'aller au restaurant, et, pour quelques pence de pourboire, y acheter le droit de laver la tête au garçon. Mais souviens-toi bien d'une chose, c'est que, pour grogner, il n'est tel qu'un chez soi, et que si ton dîner n'est pas à ton goût, parbleu ! tu peux laver la tête à ta femme sans qu'il t'en coûte un sou.
Les dames anglaises remuent ciel et terre pour obtenir du parlement un acte qui leur permette de voter. Un jour peut-être iront-elles jusqu'à demander à siéger à la Chambre des Communes.
Que faire des femmes? Grâce à l'émigration des hommes, c'est là, en effet, un problème que l'Angleterre aura sous peu à résoudre d'une manière quelconque.
« L'émigration de deux ou trois cent mille de
nos femmes, disait l'autre jour Lord Shaflesbury, serait pour nous un grand bonheur; ce serait môme le plus grand bonheur qui pût arriver à l'Angleterre. Le souhait n'est pas galant, mais il est sensé et d'un homme pratique.
On calcule même que, si ce souhait se réalisait, il resterait encore un nombre de femmes qui surpasserait de cinq cent mille le nombre des sujets mâles de Sa Majesté britannique.
En supposant qu'un jour ou l'autre tous les hommes se marient, on arrive donc à montrer, par les chiffres mentionnés ci-dessus, qu'il y a, en Angleterre, environ huit cent mille demoiselles pour lesquelles il n'est plus d'espoir. Or, miss Miller, missGobbe, etautres leaders de la confrérie de Sainte-Catherine, remédieraient bien vite à ce déplorable état de choses si on leur donnait les droits civiques, et qu'on leur permît de changer le Parlement en Bavar dément.
Miss Cobbe, l'ange exterminateur des droits de l'homme, s'écriait, dans un meeting tenu à Londres le 13 juin 1884-, que, pour arriver à ses
fins, (i elle n'hésiterait pas à se battre, et qu'elle regrettait vivement de ne pouvoir briser les grilles des parcs de la métropole ».
Cela promet.
Dans le même meeting, miss Miller annonçait son intention de ne plus payer d'impôts. « Je forcerai ainsi, disait-elle, le percepteur à briser ma porte pour venir saisir mon mobilier. Je résisterai à l'autorité, et tous les ans je me rendrai plus désagréable et plus ennuyeuse. » (/ will make my résistance more forcible and myself more disagreeable and troublesome to the authorities every year1.)
Voilà de l'énergie digne d'une meilleure cause.
Inutile d'ajouter que ces dames ne sont pas en puissance de mari, et que je ne les recommande pas comme professional beauties. Quand la femme est belle, elle se contente d'être femme;
1. Au grand amusement des paisibles habitants de Londres, cette demoiselle vient de mettre ses menaces à exécution. Vous serez heureux, toutefois, d"apprendre que ses amis lui ont racheté les meubles saisis. Parbleu, c'était prévu.
quand elle a des enfants, elle est satisfaite de son rôle sublime de mère.
Ces ennuyeuses personnes embrassent la carrière ingrate de bas-bleu, parce qu'elles n'ont jamais trouvé rien de mieux à embrasser. Et il ne faut pas non plus que ces bonnes demoiselles croient avoir inventé leur rôle. Il existait du temps d'Aristophane ce rôle-là, et Praxagora n'était ni plus ni moins souverainement ridicule que les vaillantes cbampionnes du siècle présent.
Il serait peu généreux à un homme de reprocher à une femme d'être vieille fille. Quand un homme ne se marie pas, c'est qu'il ne le veut pas : c'est l'inclination qui lui manque ; quand une femme ne se marie pas, c'est qu'elle ne le peut pas : c'est l'invitation qui lui manque.
Quoi qu'il en soit, la vieille fille est un fiasco 'social et, en Angleterre, presque une plaie sociale. Eîle embarrasse la voie publique, quand elle vient se poser en institution, en système, et réclamer le droit de mettre la main au gouvernail.
Qu'on respecte la vieille fille, quand elle con-
senl à rester héroïne obscure, et à consacrer au bien l'énergie qu'il lui est refusé de consacrer aux devoirs sacrés d'épouse et de mère ; qu'on la tolère, quand elle s'abat sur ses semblables, pour les convertir à domicile, en omnibus, ou en chemin de fer; qu'on la plaigne, quand elle est réduite à verser ses trésors d'amour sur son chat ou son perroquet : tout cela, je le veux bien. Mais quand elle parle d'employer ce qu'elle a d'énergie à briser les grilles* des parcs, et à tracasser les paisibles percepteurs, je crois qu'il est grand temps qu'on trouve le moyen au Parlement — avant qu'elle n'y siège — de la supprimer, tout comme on supprime les veuves au Malabar.
Les femmes de foyer : filles, épouses, veuves et mères. — paraisons. — L'hospitalité de mistress John Bull. — La vie de province.
La jeune fille est l'héroïne de la société anglaise. Libre et accessible, elle est plus attrayante comme femme, mais peut-être moins tentante comme future épouse, que la timide et douce jeune fille française.
Elle sort seule, voyage seule, et vous secoue la main à vous démettre l'omoplate i. Ses occupations favorites sont la promenade, l'équitation, et le jeu
1. « Serrer la main » est en anglais « secouer la mainilo shakc the hand) ».
de lawn-tennis qui développe chez elle les formes du corps et son goût pour la flirlation. Elle porte la tète haute, les épaules effacées; en marchant, ses bras font presque le moulinet, et vous jugez qu'au besoin elle saurait se défendre, et allonger un soufflet à l'homme qui lui manquerait de respect. Son allure franche et hardie est sa protection la plus sûre : c'est l'allure de la confiance et de la sécurité.
La jeune femme mariée est beaucoup plus séduisante en France qu'en Angleterre,
En se mariant, la Française gagne sa liberté, t'Anglaise la perd. Celle-ci, en prononçant le oui fatal, devient mineure pour le reste de ses jours ; l'autre, au contraire, est émancipée par ce mot sacramentel : elle n'est plus mineure qu'en tant qu'elle minera l'existence de son mari.
Si la Française a son franc parler en ménage, bien souvent elle ne l'a pas volé. Il n'est malheureusement pas rare que ses parents lui aient offert, pour embellir et poétiser son existence, un mon-
sieur d'une quarantaine d'années, chauve, avec un gros ventre, qui, après avoir mangé santé, fortune, illusions, a bien voulu lui offrir le reste en échange de sa dot, de sa jeunesse, de sa beauté et de ses vertus. C'est triste à dire, mais il est de l'ait qu'une mère française rêve pour sa fille ce qu'elle appelle un homme posé, un homme d'expérience, un homme sérieux, quoi ! un notaire. Le notaire est coté très haut au marché matrimonial français.
C'est un homme mûr, madame, qu'il vous faut pour votre fille. Mûr! c'est blet que vous voulez dire, sans doute. Et votre charmante demoiselle, qui a peut-être brodé son roman, bâti ses petits châteaux en Espagne, après avoir dansé avec un beau jeune homme de vingt-cinq ans, accepte sans murmurer ce M. Dupont de vos rêves. Il est encore vert, il est bien conservé, vous écriez-vous; c'est un homme tranquille qui ne songera qu'au bonheur de ma fille.
Mais, madame, ne vous vient-il pas à L'esprit que le spectacle de celte belle tète de vierge de
dix-huit ans, touchant sur l'oreiller cette tête chauve ou grisonnante est tout simplement révoltant ? Quand cesserez- vous de prêcher à vos filles qu'un mari est un sot animal, créé et mis au monde pour acheter des robes et des diamants, et qu'il est rare qu'à vingt- cinq ans il soit en mesure de s'exécuter? Un mari de quarante ans qui met des diamants aux oreilles à& sa femme, c'est peut-être agréable; mais un mari de vingt-cinq ans qui loge de bons baisers dans le cou de sa femme, c'est bien autrement délicieux. Donnez à vos filles, madame, comme on le fait aux jeunes filles anglaises, la liberté de faire elles-mêmes leur choix, et vous verrez quel est l'article qu'elles préfèrent. Donnez à vos belles jeunes filles de beaux jeunes hommes qui les aiment, et, la main dans la main, ils livreront heureux les batailles de la vie, élèveront de nombreuses familles d'enfants robustes qui vous feront re\ivre, et arriveront au terme de la vie se voyant toujours jeunes, toujours beaux, comme au jour de leurs fiançailles.
\ii LES FILLES DE Joll.N LULL
En Angleterre, la femme se marie à son goût. Cela ne laisse pas quelquefois d'avoir ses inconvénients. C'est ainsi que la sœur d'une lady fort connue est devenue, par mésalliance, boulangère sans écus, et que, l'autre jour, je voyais dans les journaux que la fille d'un baronnet, qui s'était mariée avec l'un des grooms de son père, plaidait en séparation centre son mari, parce que celui-ci ne la traitait pas précisément avec autant de bonté qu'il traitait les chevaux de son ancien maître.
Toutes les règles ont leurs exceptions, toutes les médailles leurs revers, sans que cela prouve que les règles soient mauvaises et les médailles de bas aloi. La liberté et la confiance, accordées, en Angleterre, à la jeunesse, à l'enfance même, sont bien mieux faites pour inculquer les sentiments de respect, d'amour-propre et de responsabilité, que le système de surveillance et de méfiance avec lequel on élève les enfants français, dans la famille comme au collège. Je viens de dire que la plus grande liberté est accordée à la jeaness l'enfance même; j'aurais pu ajouter qu'il n'es»
pas jusqu'aux bébés qui ne soient libres ; car, en Angleterre, on ne les emmaillote pas, on ne les coiffe pas de petits bonnets, on ne les emboîte pas des pieds à la tête, comme on le fait chez nous ; on n'enchaîne pas leurs membres, on leur donne libre essor : on les laisse s'allonger et gigoter tout leur soûl. Jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, les enfants sont en chaussettes, leurs mollets brunis par le soleil exposés au grand air, et cela, été comme hiver; et je ne sache pas que les Anglais aient les jambes plus tordues ou la tête plus chauve que les Français, à qui je voudrais bien rappeler la phrase suivante de Jean-Jacques Rousseau : « Lej^pa^s^ùjjonemmaillote les en-A fants sont ceux qui fourmillent de bossus-, de\\
boiteux7~oe cagne^uj^dejiojîês^de rachi tiques, de \\ gens contrefaits de toute espèce. » De l'air, de \ l'air, encore de l'air! voilà ce que nos enfants \
demandent à cor et à cri.
Les jeunes filles anglaises se marient rarement avant l'Age de vingt-deux ou vingt-trois ans; il y
124 LES FILLES DE JOHN IiU LL
en a qui font de fort jolis partis alors qu'elles frisent la trentaine.
Un mariage n'est point ici bâclé en quelques jours, ni même en quelques mois. Un jeune homme d'une vingtaine d'années s'engage à une jeune fille de dix-huit ans, et les deux amoureux restent ainsi fiancés deux, trois et quatre ans.
Pour la femme, c'est le bon temps. Elle jouit, pendant l'engagement, de presque toutes les douceurs du mariage; elle n'en a point les ennuis, et elle est libre. Aussi fait-elle souvent son possible pour faire durer le plaisir longtemps. Elle aime mieux murmurer des paroles d'amour avec son amant que d'aller s'enfermer avec lui, dans une semi-delached. pour y murmurer sur le prix du beurre et du charbon de terre.
Le jour où elle est mariée, elle est ce qu'on appelle en anglais seltled, c'est-à-dire établie. Moi je traduirais ce mot settled plus exactement, je crois, en disant qu'elle a son affaire.
Je ne veux point donner ici à entendre que, dans ie ménage anglais, la femme ne trouve pas le bon-
heur; rien n'est plus loin de ma pensée. Je crois, aii contraire, qu'elle peut y entrer avec plus de confiance que sa voisine d'Outre-Manche, parce qu'elle y assume une responsabilité moins grande, et que, invariablement, sa mère lui a appris à tenir une maison.
En France, l'épouse est la confidente et souvent, je le dis à sa louange, la maîtresse de son mari; en Angleterre, elle n'est que la maîtresse de la maison, j'entends l'intendante du ménage. En France, dans le commerce, c'est elle qui, la plupart du temps, tient les livres et la caisse de la maison, et jamais caisse ne fut plus en sûreté qu'entre les mains de cette déesse de l'ordre et de l'économie qui s'appelle la Française. Si son mari vient à mourir, elle est capable de faire marcher la maison toute seule, et je pourrais nommer bon nombre d'importantes maisons de commerce, entre autres le fameux Bon Marché, qui sontdi-^ rigées par des veuves. L'émancipation de la femme, > en France, est proclamée parles Mademoiselle une telle et les Madame Vve une telle, qu'on peut lire
sur les portes de nos magasins. C'est l'indépendance.
En Angleterre, la femme ne connaît rien affaires de son mari — pas plus qu'un employa ne connaît les affaires de son patron — et il lui rait souvent difficile de dire s'il est en train de faire fortune ou banqueroute. A la mort de son mari, une Anglaise sans fortune devient institutrice, dame de compagnie, femme de charge, ou garde-malade. C'est la servitude.
Un Anglais donne à sa femme tant par mois pour faire marcher sa maison, et tant pour sa toilette : ses gages. C'est sans étonnement qu'elle apprend un beau jour que son mari l'emmène dans une habitation somptueuse, ou qu'il faut déménager un soir à la corde, sans tambour ni trompette : elle suit le mobilier.
Le caractère bohémien de l'Anglais contraste d'une façon bien étrange avec ses habitudes de travail et de réserve : c'est un mélange, curieux de cigale et de fourmi.
Le Français, lui, n'a qu'une idée en tête : mettre
décote, amasser de petites rentes, et aller planter ses choux.
L'Anglais vit au jour le jour. L'ouvrier et le paysan, alors qu'ils gagneraient cinquante francs par jour, n'ont qu'une consolation en rêve : mourir tranquilles à l'hospice. La maison anglaise montre qu'on n'y songe point à la provision, à l'avenir : peu d'armoires, point décavés. Je parle des maisons de Londres dont le loyer s'élève jusqu'à cent livres sterling (2,500 francs). L'Anglais fait venir une douzaine de bouteilles de vin qu'il met dans son buffet. En France, la petite maison de province est un véritable magasin de fourmis. Il n'est pas jusqu'au modeste savetier qui ne puisse, le jour où il a un malade à soigner ou un vieil ami à régaler, descendre dans sa cave et, dans un coin bien sombre, bien sec, trouver une bouteille poudreuse de vieux bordeaux. La cave est au Français ce que l'armoire au linge est à la Française, un sanctuaire.
J'entends constamment parler autour de moi 'de la stagnation des affaires. Les agriculteurs
poussent les hauts cris; ils affirment que la terre est rebelle à leurs fatigues et qu'ils ne peuvent plus vivre sur le sol britannique.
Voilà un grand problème social que je ne me proposerai pas de résoudre. Cependant, j'ai fait quelques petites observations, d'après lesquelles il me semble que les fermiers anglais, les gentlemen farmers, n'ont pas à aller chercher bien loin la cause de leur peu de succès.
La fermière d'autrefois était une brave femme sans prétentions, qui faisait elle-même marcher sa ferme, se levait à cinq heures du matin, surveillait les laboureurs, faisait son beurre et sa crème, et allait elle-même donner à manger à ses pourceaux. Souvent aujourd'hui, la fermière est une lady qui, sous prétexte quelle ne peut aller souvent voir ses amis, a sa maison toujours pleine de convives, auxquels elle fait les honneurs de la ferme avec une grâce et une libéralité dignes de l'hospitalité princièred'un château anglais. Elle descend à nesf heures, ou se fait apporter son déjeuner au lit. Elle a chevaux et voilures, poneys pour les
enfants, wagonneltes pour les parties de plaisir, tout l'appareil de la maison du grand seigneur. Sa vie se passe en pique-nique, en promenades, en visites et en réceptions. Elle fait concurrence à la femme du Squire du voisinage, avec cette difficulté à surmonter toutefois, que \e Squire loue la ferme et ses dépendances au gentleman {armer qui doit lui payer les fermages, qu'il ait l'ait une bonne année ou non.
Les femmes de commerçants éclipsent en luxe de^toilette les femmes des classes supérieures. C'est aujourd'hui par la profusion des fourrures et des bijoux qu'on reconnaît les boutiquières. Ce sont des caricatures chamarrées de chaînes, de colliers, de médaillons, de longues boucles d'oreille, de plumes, pliant sous le faix des falbalas. Ces ladies doivent attendre avec impatience le moment où la liberté et la mode permettront de porter deux chapeaux à la fois et des anneaux dans les narines. Ces plumeaux ambulants forment un curieux et désagréable contraste avec les jolis petits cha-
peaux princesse et les toilettes simples .des Anglaises distinguées.
J'ai presque un remords de conscience d'avoir reproché aux lady-farmers l'existence à grandes guides qu'elles mènent, car je crois pouvoir affirmer que les plus délicieuses heures àejueunda oblivia vitœ que j'aie jamais passées de ma vie, je les dois à l'hospitalité de la ferme anglaise. 0 conscience!
Autant les possessions de maître John Bull sont étendues et variées, autant le domaine de mis tress John Bull est restreint.
Quand elle a donné à son mari son cœur et les quelques petites propriétés qui en dépendent, son actif est réduit aux qualités incontestables dont l'a douée la nature en maman gâteau. Il est vrai que, de par le Married ]Yomen''s property Ad, la loi lui permet aujourd'hui de posséder; mais si elle fait le moindre cas de sa tranquillité et delà paix du ménage, elle cède bien vite à son mari des droits qu'il considère comme bien acquis à lui par
le mariage. En effet, il prend une femme for better, for worse, et si ce n'est pas un sot, il s'arrange de manière à ce que ce soit for better. C'est clair.
L'Anglais est très fort : il sait enlever à l'ennemi le nerf de la guerre et, partant, sa liberté d'action. Il sait aussi insinuer à sa femme, pour qu'elle ait grand soin de lui, qu'il ne fera son testament en sa faveur qu'autant qu'elle l'aura bien servi.
Une Américaine bien connue disait l'autre jour que, de tous les métiers, le plus dur, le plus ingrat, et le moins lucratif pour une femme, c'était le mariage. Pour être juste, il faut ajouter que, pour une raison ou une autre, cette dame n'y a pas encore goûté.
Je connais un Anglais qui, il y a quelque cinquante ans, réussit à épouser une jeune fille riche qui était alors fiancée à un jeune homme qu'elle aimait. Après avoir passé sa vie à reprocher à sa
femme son infidélité envers le jeune homme
qu'elle avait délaissé pour lui, ce tyran domestique a bien voulu, l'année dernière, partir en
paradis et laisser à sa femme quelques années de veuvage et de tranquillité. De veuvage, oui ; mais de tranquillité, hélas ! non.
Par son testament, le joli petit mari en question laisse toute sa fortune à son fils, c'est-à-dire sa fortune à lui, et celle de sa femme qu'il avait accaparée et qu'il ne lui fait même pas la politesse de lui rendre. Cependant il charge son fils de servir à sa mère une rente de 100 livres sterling, tant qu'elle reslera veuve. Voilà qui est gentil, certainement. Qu'en pensez-vous? On ne pouvait faire mieux pour une vieille servante. Quant à supposer qu'il pourrait entrer dans l'esprit de cette bonne dame de se remarier, c'est, de la part du digne époux, une plaisanterie d'un goût douteux. Elle a aujourd'hui soixante-douze ans. Son fils est en train de se ruiner au Stock-Ejrchange et au Champ de course, et la rente de 100 livres sterling court des dangers inouïs. Ne crrignez pas, toutefois, que, poussée par le désespoir, la pauvre dame se jette à l'eau : elle a trop peur de retrouver son mari.
LES FILLES DE JOHiN BULL 133
Si vous voulez être édifiés, ouvrez V Illustrated London News qui, tous les vendredis, donne des nouvelles testamentaires. La bien-aimée épouse, the dearly beloved ivife — c'est la formule — sera souvent l'objet de votre compassion la plus vive.
Si j'en crois les épitaphes, il est des veuves qui m'ont l'air d'être loin d'avoir eu à se plaindre de leurs pauvres défunts.
Je lis au cimetière de Kensal-Green, sur un monument magnifique :