‹ Les filles de John BulChapitre 5 sur 19 · William Cowper · texte numérisé non relu

William Cowper

Et, en effet, il avait raison : au moment où il répondait à l'interpellation de l'employé, c'était sa pipe qui fumait, pas lui.

Dans un pays qui fait profession de ne jamais mentir, qui punit le parjure des travaux forcés, mais qui n'est pas plus vertueux que son voisin, il a bien fallu trouver avec le ciel des accommodements, et Ton a inventé les mensonges blancs (white lies), les mensonges plus ou moins innocents. Combien j'en connais de ces bons Anglais qui n'osent pas prononcer my God, mais qui se mettent à l'aise en disant mon Dieu ou mein Gott, comme si le bon Dieu ne parlait qu'anglais.

Mais c'est le monde puritain qu'il faut entendre pour se faire une idée du génie de la langue anglaise. Cette pbraséologiese colle au gosier et sort de la bouche comme de la mélasse. C'est une étude toute spéciale à faire.

Si vous voulez être édifié tout votre soûl sur ce sujet, promenez-vous dans le Strand pendant le

mois de mai, et arrêtez-vous près des groupes pour écouter.

Il existe, dans le Strand, une salle immense qui appartient à l'Association chrétienne des jeunes gens. Cette salle, qui devrait s'appeler Salvation Hall, se nomme tout simplement Exeter Hall. Ce lieu saint se loue successivement, du Ie' au 31 mai, aux différentes sociétés angéliques,évangéliques, archangéliques, qui y tiennent leurs réunions annuelles, appelées May meetings.

C'est la foire au salut, où se donne tour à tour rendez-vous lagent trotte-menu du Royaume-Uni pour y faire le spring cleaning1 de leurs âmes. Pendant un mois, l'air du Strand est imprégné d'une odeur de sainteté... dont il a, du reste, grand besoin : c'est un spectacle bien anglais que de voir, d'un côté d'une rue, — le côté nord du Strand — des groupes édifiants, onctueux, spé-

1. Nettoyage du printemps. C'est l'habitude en Angleterre de nettoyer les maisons de fond en comble au printemps. Je connais plusieurs Anglais qui, à cette époque, demandent à leur» femmes une semaine de vacances.

cimens de la plus austère vertu ; de l'autre, à quatre ou cinq mètres de distance, des groupes de malheureuses éhontées, sales, ivres, sans vergogne, spécimens de la plus grossière débauche : à droite, les cantiques; à gauche, les chansons obscènes : à droite, la Bible et l'Évangile; à gauche, la bière, le çin... et le reste.

Chez ce saint monde, le ramage se rapporte au plumage.

Voyez le puritain trottiner dans le Strand. lise rend pieusement au meeting de sa secte. Il marche à pas menus et saccadés, sautillant, le corps un tant soit peu incliné de côté. Il est vêtu d'un costume noir uni, tout brillant, et coiffé d'un feutre mou à larges bords : c'est l'uniforme de la piété en Angleterre. Tous les symboles imaginables delà vertu britannique, il les porte, y compris son morceau de ruban bleu à la boutonnière, et son indispensable parapluie à la main. Le parapluie est le ficlus Achates de tout Anglais bien né. Vous ne verrez jamais un puritain assez dévergondé pour se risquer avec une canne,

à ces meetings de séraphins mâles et femelle*. Se met-il à parler? i II ose espérer que vous vous portez assez bien (pretty well); » prononcez poutti ouel. Jamais il ne poussera la présomption jusqu'à croire que. sur cette terre de douleurs, vous puissiez vous porter tout à fait bien. Il ne faut pas être trop exigeant: on doit se contenter

petites laveurs (small me nue Ton rt

de la Providence. Vous donne-t-il rendez-vous

: le lendemain'? * Use hasarde à espérer qu'il aura, si le Seigneur le permet, le plaisir de vous voir demain, i Si Ton doit se réunir pour prier, pour dîner, ne fût-ce même que pour prendre le thé, l'invitation porte invariablement la formule d. v. (Deo volai' t attendrissant.

tte prudente et sage personne entre et sort inaperçue, sans bruit, dans le saint tabernacle

Wesi V. I; elle marcherait sur des œufs sans en faire craquer la coquille. Elle jette à droite et à gauche de petites grimaces qui sont autant de sourires jaunes: puis elle s'assied, se recueille, sent l'intérieur de son chapeau, et fait sa prière,

soit dans ses mains, soit dans son chapeau. C'est généralement dans leurs chapeaux que les Anglais de la basse Église et des sectes dissidentes adressent leurs prières au Seigneur.

Ensuite on écoute le rapport du secrétaire, qui rend compte de l'état des finances de l'association; on chante des cantiques monotones à quatrevingt dix-neuf couplets, et l'on entend une conférence édifiante sur la situation florissante de la Société, et les bienfaits qu'elle confère au genre humain en général et à ses ministres en particulier.

Puis on sort, et, dans la rue, on forme de petits groupes, pour se serrer la main, et s'adresser les uns aux autres quelques paroles de félicitations au sujet de la bonne cause. Voici un échantillon de conversation que j'ai attrapé au vol; je le reproduis fidèlement, mot pour mot. Malheureusement, ici, la langue française me fait défaut; je m'avoue complètement incapable de traduire pareil langage.

Premier chérubin (mâle). — Hoiv do you do, mistress Jones? Are you pooly well?

deuxième chérubin (femelle). — Pooty ivell, thank y ou; are youpooty ivell?

premier chérubin (déjà nommé). — Pooty well. How is dear miss Evans? Is she pooty ivell?

troisième cnÉRUBiN (femelle). — Not very well, she lias sucli a bad cold !

4e chérubin (mâle). — Has she reallyf this is a dreary world, is it not? Bear soûl Hhope she ii'i II take care of lier self.

5e chérubin (femelle). — Glorious meeting, xv as it not?

chorus. — Glorious indeed!

Je continue mon chemin, et j'arrive à la porte de FExeter-Hall. L'entrée et les vestibules sont couverts d'affiches : les programmes des représentations. Dans ce steeple-chase de gens qui croient en Dieu sous bénéfice d'inventaire, c'est e général de l'Armée du Salut qui remporte le grand prix : il annonce un actif de plus de 350,000 livres sterling, soit près de neuf millions de francs, et un effectif de 500,000 soldats mâles

et femelles, aguerris et bien disciplinés. Enfoncés Moody et Sankey, les évangélistes américains, que j'ai vus, en 1875, prêcher tous les soirs devant des auditoires de trente et quarante mille personnes, et cela pendant des mois ! C'est fini : M. Sankey s'accompagne sur un harmonium; le général a des grosses caisses, des cymbales et des trombones; vive le général! Depuis l'emprisonnement de miss Booth en Suisse, les actions de l'Armée du Salut ont monté graduellement : il n'est pas au monde de métier plus lucratif que celui de martyr, quand on sait bien s'y prendre... et le général sait battre la caisse, et la remplir. Gomme, ici-bas, on ne se nourrit pas seulement de la parole de vie et de l'amour de son prochain, l'Exeter-Hall tient restaurant. Je vois la carte affichée à la porte d'entrée. Cette carte me remplit l'Ame de tristesse et de regrets. Mes illusions s'évanouissent; je ne suis plus en paradis. J'aurais voulu voir un menu dans le goût suivant :

Potage alléluia aux flageolets.

Petit agneau sauce pénitence.

Haricots bon jeune homme»

Lentilles sauce Ésaii.

Oc me à la vertu.

Soufflé aux petits anges.

Paradise pudding.

Cela se verra peut-être bientôt*

Les boas de l'aristocratie. — Les plus jolies femmes de Londres. — Les faclriccs. — Les demoiselles de restaurant;. — Les actrices et les figurantes. — Miss Mary Anderson.

Voici comment, au dire, de lady John Manners;, se nourrissent les dames de la société anglaise. Comme celte haulte dame s'y connaît mieux que nous, non-seulement nous nous garderons bien de lui donner un démenti, mais encore nous nous servirons de ses observations pour tirer plusieurs conclusions judicieuses.

« Au château, dit lady John Manners1, les James reçoivent au lit du thé accompagné de

i. National Bevieiu (mars 1881).

minces tartines de pain et de beurre. Les jeunes gens préfèrent généralement du cognac et de l'eau de Seltz. Fortifiés par ces rafraîchissements, les invités qui ne chassent pas descendent déjeuner vers dix heures. La table est couverte de quatre services chauds, de viandes froides de toute espèce, de fruits et de gâteaux. Thé, café, chocolat, vins, rien ne manque à ce festin qui se prolonge pendant une heure et demie ou deux heures. Le luncheon, cet événement important du jour, ajoute Diilady, commence à deux heures : viandes et volailles, mets chauds et froids, puddings simples pour les dames qui ont l'estomac délicat, gâteaux à la crème pour celles qui ne craignent point une légère indigestion, desserts, fromages, glaces. A trois heures, on sert le café. Si les chasseurs sont en campagne, on leur expédie force paniers de provisions. A cinq heures, les dames se remettent à table pour prendre le thé et faire honneur aux mu [fins et autres gâteaux de circonstance. On fait alors un brin de causette, et il est temps de monter s'habiller pour le dîner

« Le dîner est servi à huit heures ou à huit heures et demie, et dure jusqu'à dix heures ou dix heures et demie. Le dîner fini, les dames se retirent au salon pour y prendre le café, et y fumer, disons-le tout bas, une ou deux cigarettes. On joue aux cartes, quelques souverains changent de poche, et ces dames vont se coucher. Les messieurs se font alors apporter du whisky, du cognac, du bordeaux, des eaux minérales, des citrons, et des cigares, de manière à pouvoir supporter l'existence jusqu'à une heure ou deux heures du matin ».

Tel est l'ordinaire de l'aristocratie. Un coupegorge que cet ordinaire !

Eh bien, celte voracité prodigieuse doit nous expliquer bien des choses.

D'abord on ne saurait trop admirer la Providence qui, dans sa sagesse infinie, a muni ces carnassières, je ne dirai pas de défenses, mais bien de ces crocs d'attaque qui les font reconnaître aux quatre coins du globe.

Nous comprenons maintenant pourquoi les An-

glaises ont les dents déchaussées avant quarante ans; nous comprenons maintenant pourquoi ces dents, pas bêtes, protestent contre cet exercice surhumain, et s'échappent en dehors, de manière à se faire aider par les gencives dans ce travail gigantesque de mastication ; nous comprenons enfin pourquoi, chez la plupart ôes habituées de Rotten-Row, les yeux semblent sortir de la t et vous n'avez pas besoin de sourire, car les yeux vous sortiraient aussi bientôt de la tête, si votre appareil digestif était mis en mouvement perpétuel de déglutition : c'est un sauve-qui-peut général.

Le fait est qu'à la promenade fashionable de II \ de Park, on voit peu de jolies femmes. A l'exception d'enfants blonds et roses qui sont délicieux, vous ne voyez guère, dans les voitures, que des figures maussades et hébétées, des boules de loto qui vous jettent un regard indifférent presque éteint. Ce sont des figures de boas qui digèrent, des tètes qui ont l'air de s'ennuyer à dire d'experts. Pas de sourires, pas de petits gestes gracieux de recon-

naissance, de voilure à voiture : c'est le musée de madame Tussaud à la promenade. Procession solennelle et stupide.

Si vous voulez vous repaître les yeux de jolis minois roses, pimpants, frais comme des gardons, si vous voulez en voir défiler devant vous par centaines, allez flâner, entre neuf et dix heures du matin, dans Régent Street, Oxford Street, New Bond Street et Piccadilly. Là vous verrez tout ce que John Bull a de plus joli à vous offrir, comme produit national. Les plus beaux spécimens d'Anglaises sont les factrices des grands magasins de nouveautés, de modes, et de confections. Les grands commerçants anglais, qui sont intelligents, n'emploient dans leurs magasins que des femmes jeunes, jolies, bien faites et comme il faut, et le spectacle de ces jeunes filles indépendantes, respectables, distinguées même, se rendant le matin par milliers à leurs magasins, est un des spectacles les plus agréables et les plus édifiants de la vill immense.

J'ai souvent accompagné des dames chez les

modistes du West-End, et quelquefois j'ai été témoin de petites scènes fort amusantes. J'ai vu de jeunes miss de trente-neuf ans et quelques mois faire essayer à une jolie fille tous les chapeaux du magasin, et aller ensuite les essayer elles-mêmes devant la glace, les uns après les autres. La figure désappointée de ces laiderons était à croquer. C'est curieux, avaient-elles l'air de se dire en faisant la grimace, aucun de ces chapeaux ne me va aussi hien qu'à cette fille! Et avec quel regard méchant, assassin, ces jolies modistes de vingt-cinq ans — cet âge est sans pitié — leur disaient : « Oh ! ce chapeau vous va à ravir ! » J'admirais la patience d'ange avec laquelle elles faisaient passer le fonds de magasin sur ces vilaines têtes. Ce travail ne doit pas laisser souvent que d'être fort amusant, et le soir, en retournant au logis, quelles bonnes histoires elles ont à se raconter!

C'était chez une grande modiste de New Bond Street. Un épouvantait à chènevière venait, après une heure d'hésitation, de choisir un délicieux petit chapeau blanc qu'une jeune fille de vingt

ans aurait trouvé quelque peu trop innocent. Deux charmantes factrices reconduisent la dame d'un air des plus sérieux, lui font une profonde révérence, et ferment la porte. — Dites donc, dit Tune d'elles à sa camarade, ne trouvez-vous pas que les femmes devraient rendre le dernier soupir à quarante ans? I think women ought to expire at fort y, dorityou? Et les deux mauvaises pièces de s'en donner à cœurjoie.

Les magasins à la mode ne sont pas les seuls qui tiennent le bel article féminin anglais. Les restaurants et les buffets en sont pleins, et des plus beaux échantillons. MM. Spiers et Pond, les fameux limonadiers-restaurateurs, en ont des légions sous leurs ordres. Ces magnifiques filles d'Albion sont d'une couche sociale inférieure, mais elles ont de bonnes manières et sont, pour la plupart, suprêmement belles. Ce ne sont pas des vertus si sauvages qu'elles ne peuvent souffrir le regard des hommes, et permettre à quelques dandys un petit brin de flirtation en leur passant leur verre de grog ou de bière, mais des femmes

qui consentent à travailler debout, de dix heures du matin à minuit, pour un salaire d'une trentaine de schellings par semaine, sont évidemment j respectables. La modicité du revenu, chez une , femme jeune et belle, est un certificat de vertu. C'est enfin dans les théâtres qu'à défaut de talent chez les actrices vous pourrez du moins admirer la beauté chez les femmes. Il ne faut pas cependant hésiter de faire ici une exception on faveur de mistress Stirling, la première comédienne de l'Angleterre, qui, malgré son talent de professeur, ne laissera malheureusement après elle personne pour la remplacer; de mistress Bernard-Beere, si sympathique et si distinguée ; de mistress Bancroft, à la voix argentine, si vive, si gaie, si pétillante ; de miss Ellen Tcrry, si gracieuse dans l'enfantillage et la gaminerie câline; de mistress Kendal, la première dugazon de la scène anglaise, dont le jeu réunit à la fois grâce, finesse, pathos, et purelé de diction irréprochable.

A l'exception des artistes que je viens de nomme)*, vous n'ourez guère à admirer sur la scène

des théâtres de Londres que de jolies actrices et de jolies figurantes, et quand il y en aurait des centaines dans la pièce, elle sont toutesjolies.Eh bien, ce n'est pas à dédaigner, et l'on peut encore passer une soirée fort agréable à regarder de jolis visages et à contempler de belles épaules, surtout quand on a dîné à l'anglaise, qu'on a fait le cinquième repas dont parle lady John Manners, et que l'esprit n'est point exigeant. Aussi vous conseillerai-je bel et bien, si vous venez à Londres, d'aller voirlespiècesàgrand spectacle, voire même les féeries de Drury-Lane, le grand imprésario (il faut lui rendre justice, personne ne saitmonter une pièce comme lui) dût-il faire insérer dans ses prochaines annonces que je vous donne ce conseil-là.

Il est impossible de parler des actrices anglaises sans faire mention de la jolie Américaine qui eslvenue faire salle comble àLondres, cette année, au théâtre du Lyceum, pendant que M. Henri Irving et miss Ellen Terry étaient en Amérique à faire les délices des Yankees.

Miss Mary Anderson peut sans crainte être proclamée la Champion-beauty of the world.

L'actrice est bonne, mais chez elle la beauté l'emporte encore tellement sur le talent qu'on n'a d'yeux que pour la femme. La figure est divinement suave et jolie; le regard candide; la grâce indescriptible; les lignes sculpturales d'une pureté classique; les proportions parfaites : c'est une fête pour les yeux. Gérard n'aurait pas demandé de modèle plus pur et plus chaste pour peindre sa Psyché recevant le premier baiser de l'Amour.

Le demi-monde. — Jolis sournois. — Le monde immonde. — La Société protectrice des femmes. — Amendes honorables; amendes bon marché.

Dans un pays où, comme le dit si bien M. Taine dans son Histoire de la Littérature anglaise, la religion et la morale sont une monnaie que, bonne ou mauvaise, il faut avoir dans sa poche, le monde où Ton s'amuse est le monde où l'on se cache.

La femme du demi-monde n'a point ici droit de cité, et l'Anglais qui, à la tombée de la nuit, s'enfile dans son corridor, le collet de son paletot relevé jusqu'aux oreilles et le chapeau enfoncé sur les yeux, ne songerait point à la mener au

théâtre ou à la mettre dans sa voiture à Ilyde Park. Et pour cela je lui donne un bon point. Appelez cela de l'hypocrisie, si vous voulez, c'est du respect humain, et je préfère le vice qui se cache au vice qui s'affiche.

J'affirme avoir entendu, ily a quelques années, dans un salon parisien des plus orthodoxes, de mes oreilles entendu, une dame fort comme il faut faire des compliments à un jeune homme sur la jolie pécheresse qu'elle avait aperçue avec lui dans une avant-scène. Et le jeune homme se rengorgeait, d'un air qui signifiait : « Oui, c'est une telle qui a quelques bontés pour moi. »

La cocotte anglaise n'ouvre point sa table et ne tient point salon. On ne va point chez elle faire la causette, encore moins faire sa cour : ses séances se tiennent à* huis clos. Ce n'est pas Aspasie ou Lais, c'est une grosse belle fille plantureuse que l'ami John va trouver quand la bête déborde et qu'il n'a pas le temps d'aller à Boulogne. De

retour chez lui ni vu ni connu : pour ses amis

les plus intimes, ses petites expéditions nocturnes

demeurent lettre close. Le lendemain, les joues roses et les yeux baissés, avec force bibles et livres

deprières,ilconduitsa mère et ses sœursau temple. Hypocrisie ! allez-vous crier. — Mais non. Ou bien alors acceptez de l'hypocrisie la définition qu'en donne La Rochefoucauld : « Un hommage que le vice rend à la vertu; » car, grâce à cette hypocrisie, la femme vertueuse n'a pas à céder sa place en public... à l'autre qui a conscience de sa dégradation et se cache. La femme vertueuse peut régner seule, bien seule, et, au cercle intime de la famille, la conduite du fils est rarement un sujet de scandale pour les femmes de foyer qui en sont l'honneur, et qui ont bien le droit d'exiger que leurs susceptibilités soient ménagées.

Je connais un bon Anglais dont l'habitation se trouve à trois lieues de Brighton. Tous les samedis il va faire à cette ville une petite visite anonyme, et, religieusement, il en profite chaque fois pour se faire couper les cheveux.

« Ah ça ! lui dit un jour en riant une de ses

jeunes sœurs, qu'est-ce que tu vas donc l'aire tous les samedis à Brighton?

— Ma chère enfant, je vais me faire couper les cheveux, » lui répondit mon sournois sans broncher.

C'était fort bien, ma foi, la vérité.

J'en connais un autre qui, tout Anglais qu'il est, commence à ressentir les effets du mal de mer en allongeant le prix de son billet au guichet de la station de Charing Cross. Cela ne L'empêche pas d'aller tous les quinze jours passer deux jours à Boulogne. Il ne m'a jamais expliqué ces petits voyages d'une manière satisfaisante. Tout ce que je sais, c'est que si vous voulez le taquiner, vous n'avez qu'à lui dire : « — Vous avez été à Boulogne, je crois ? — ou bien : Est-ce que vous connaissez Boulogne ? »

L'Angleterre n'a pas de maisons de tolérance, et le vertueux John en est très fier. Il n'y a pas de quoi. Si la loi anglaise se r^fuse-àrTSconnaïtri officiellement le vice et à le réglementer entre

quatre murs, elle le tolère en plein vent, dans les rues, dans les parcs surtout; et je ne vois pas très bien ce que la morale y gagne, si ce n'est qu'on peut toujours chercher à nier, même en présence de faits évidents, ce qui n'est pas décrété légal. Quant au bas peuple, il ne peut qu'y gagner... des rhumes de cerveau, et le reste. J'ai parlé ail- ; leurs des processions de Régent Street, duStrand, de cette foire, de cette foule éhontée qui grouille dans le Haymarket, dans les parcs, depuis le coucher du soleil jusqu'à deux heures du matin, je n'y reviendrai pas, il serait malséant de s'arrêter longtemps sur un sujet pareil et d'entrer dans des détails écœurants. Grâce aux efforts de LordDalhousie, l'un des membres les plus sympathiques et les plus intelligents de la Chambre des Lords, il est cependant probable que d'ici à peu de temps un des spectacles les plus hideux de Londres, spectacle unique en Europe, on peut l'affirmer, cessera de s'offrir aux regards des gens qui sont assez malheureux pour n'être point rentrés chez eux à ia tombée de la nuit : Lord Dalhousie réus-

sira, je crois, à faire passer un Acte de parlement qui interdira la prostitution aux filles âgées de moins de seize ans. Ce sera un grand progrès.

A propos, il est temps, pendant que j'y peu- . que je répare une grande erreur que j'ai commise. Erreur épouvantable! J'ai dit, hélas! j'ai fort bien écrit même, qu'il y avait en Angleterre une Société royale pour protéger les animaux, mais j'ai eu le malheur d'ajouter: « La Société protectrice dos femmes n'a pas encore été formée. » Eh bien, il paraît que si. Vous ne vous en seriez pas dont \s, n'est-ce pas? Ni moi non plus. Rien n'est plus vrai, cependant : cette société existe depuis il--années. Aussi n'ai-je point été surpris, l'autre jour, en ouvrantmon journal, de voir qu'un magistrat de Londres1 n'avait pas craint de condamner à une amende de dix schcllings une brute de mari qui avait fracassé le crâne de sa femme à coups

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