‹ Les filles de John BullChapitre 3 sur 12 · William Cowper · texte numérisé non relu

William Cowper

Et, en effet, il avait raison : au moment où il répondait à l'interpellation de remployé, c'était sa pipe qui fumait, pas lui .

Dans un pays qui fait profession de ne jamais mentir, qui punit le parjure des travaux forcés, mais qui n'est pas plus vertueux que son voisin, il a bien fallu trouver avec le ciel des accommodements, et Ton a inventé les mensonges blancs (tvhite lies)^\es mensonges plus ou moins innocents. Combien j'en connais de ces bons Anglais qui n'osent pas prononcer my God, mais qui se mettent à l'aise en disant mon Dieu ou mein Gotty comme si le bon Dieu ne parlait qu'anglais.

Mais c'est le monde puritain qu'il faut entendre pour se faire une idée du génie de la langue anglaise. Cette phraséologie se colle au gosier et sort de la bouche comme de la mélasse. C'est une étude toute spéciale à faire.

Si vous voulez être édifié tout votre soûl sur ce sujet, promenez-vous dans le Strand pendant le

mois de mai, et arrêtez- vous près des groupes pour écouter.

Il existe, dans le Strand, une salle immense qui appartient à TAssociation clirétienne des jeunes gens. Cette salle, qui devrait s'appeler Salvation Hall, se nomme tout simplement Ëxeier Hall, Ce lieu saint se loue successivement, du i*" au âl mai, aux différentes sociétés angéliques, évangéliques, archangéliques, qui y tiennent leurs réunions annuelles, appelées May meetings.

C'est la foire au salut, où se donne tour à tour rendez-vous lagent trotte-menu du Royaume-Uni pour y faire le spring cleaning * de leurs âmes. Pendant un mois, l'air du Strand est imprégné d'une odeur de sainteté... dont il a, du reste, grand besoin : c'est un spectacle bien anglais que de voir, d'un côté d'une rue, — le côté nord du Strand — des groupes édifiants, onctueux, spé-

1. Nettoyage du printemps. C'est Thabitude en Angleterre de nettoyer les maisons de fond en comble au printemps. Je connais plusieurs Anglais qui, à cette époque, demandent à leurs femmes une semaine de vacances.

cimens de la plus austère vertu ; de l'autre, à quatre ou cinq mètres de distance, des groupes de malheureuses éhontées, sales, ivres, sans vergogne, spécimens de la plus grossière débauche : à droite, les cantiques; à gauche, les chansons obscènes : à droite, la Bible et l'ÉvaDgile; à gauche, la bière, le gin... et le reste.

Chez ce saint monde, le ramage se rapporte au plumage.

Voyez le puritain trottiner dans le Strand. Use rend pieusement au meeting de sa secte. Il marche à pas menus et saccadés, sautillant, le corps un tant soit peu incliné de côté. Il est vêtu d'un costume noir uni, tout brillant, et coiffé d'un feutre mou à larges bords : c'est l'uniforme de la piété en Angleterre. Tous les symb oies imaginables delà vertu britannique, il les porte, y compris son morceau de ruban bleu à la boutonnière, et son indispensable parapluie à la main. Le parapluie est le fidusAchates de tout Anglais bien né. Vous ne verrez jamais, un puritain assez dévergondé pour se risquer avec une canne,

à ces meelings de séraphins mâles et femelles.

Se met-il à parler? « Il ose espérer que vous vous portez assez bien (pretty welt); » prononcez poiUli ouel. Jamais il ne poussera la présomption jusqu'à croire que, sur cette terre de douleurs, vous puissiez vous porter tout à lait bien. Il ne faut pas être trop exigeant; on doit se contenter des petites faveurs {small mercies) que l'on reçoit de la Providence. Vous donne-t-il rendez-vous pour le lendemain? « Il se hasarde à espérer qu'il aura, si le Seigneur le permet, le plaisir de vous voir demain. » Si Ton doit se réunir pour prier, pour dîner, ne fût-ce même que pour prendre le thé, l'invitation porte invariablement la formule D. V. (Deo volente). C'est attendrissant.

Cette prudente et sage personne entre et sort inaperçue, sans bruit, dans le saint tabernacle du West End; elle marcherait sur des œufs sans en faire craquer la coquille. Elle jette à droite et à gauche de petites grimaces qui sont autant de sourires jaunes; puis elle s'assied, se recueille, sent l'intérieur de son chapeau, et fait sa prière,

soit dans ses mains, soit dans son chapeau. C'est généralement dans leurs chapeaux que les Anglais de la basse Église et des sectes dissidentes adressent leurs prières au Seigneur.

Ensuite on écoute le rapport du secrétaire, qui rend compte de l'état des finances de l'association ; on chante des cantiques monotones à quatrevingt dix-neuf couplets, et l'on entend une conférence édifiante sur la situation florissante de la Société, et les bienfaits qu'elle confère au genre humain en général et à ses ministres en particulier.

Puis on sort, et, dans la rue, on forme de petits groupes, pour se serrer la main, et s'adresser les uns aux autres quelques paroles de félicitations au sujet de la bonne cause. Voici un échantillon de conversation que j'ai attrapé au vol; je le reproduis fidèlement, mot pour mot. Malheureusement, ici, la langue française me fait défaut; je m'avoue complètement incapable de traduire pareil langage.

Premier CHÉRUBIN (ma/ô). — How do you do y mistress Jones? Are you pooty well?

Si LES FILLES DE JOHN BULL

DEUXIÈME CHÉRUBIN (femelle), — Pooty ivelly thank y ou; are you pooty well?

PREMiEji CHÉRUBIN (déjànommé), — Pooty well. How is dear miss Evans? Is she pooty well?

TROISIÈME CHÉRUBIN (femelle). — Not very ivelly she has such a bad cold !

4® CHÉRUBIN (mâle). — Has she really? this is a dreary world, is it not ? Dear soûl ! I hape she will take care ofherself

5* CHÉRUBIN (femelle). — Glorious meeting, tvas it not?

CHORUS. — Glorious indeed!

Je continue mon chemin, et j'arrive à la porte de l'Exeter-Hall. L'entrée et les vestibules sont couverts d'affiches : les programmes des représentations. Dans ce steeple-chase de gens qui croient en Dieu sous bénéfice d'inventaire, c'est le général de l'Armée du Salut qui remporte le grand prix : il annonce .un actif de plus de 350,000 livres sterling, soit près de neuf millions de francs, et un effectif de 500,000 soldats mâles

el femelles, aguerris et bien disciplinés. Enfoncés Moody et Sankey, les évangélistes américains, que j'ai vus, en 1875, prêcher tous les soirs devant des auditoires de trente et quarante mille personnes, et cela pendant des mois ! C'est fini : M. Sankey s'accompagne sur un harmonium; le général a des grosses caisses, des cymbales et des trombones; vive le général! Depuis l'emprisonnement de miss Booth en Suisse, les actions de l'Armée du Salut ont monté graduellement : il n'est pas au monde de métier plus lucratif que celui de martyr, quand on sait bien s'y prendre... et le général sait battre la caisse, et la remplir. Comme, ici-bas, on ne se nourrit pas seulement de la parole de vie et de l'amour de son prochain, l'Exeter-Hall tient restaurant. Je vois la carte affichée à la. porte d'entrée. Cette carte me remplit l'Ame de tristesse et de regrets. Mes illusions s'évanouissent; je ne suis plus en paradis. J'aurais voulu voir un menu dans le goût suivant :

Potage alléluia aux flageolets.

Petit agneau sauce pénitence.

8i LES FILLES D£ JOHN BULL

Haricots bon jeune homme.

Lentilles sauce Ësaii.

Crème à la vertu.

Soufflé aux petits anges.

Paradise pudding.

Cela se verra peut-être bientôt.

Les boas de l'aristocratie. — Les plus jolies femmes de Londres. — Les factrices. — Les demoiselles de restaurants. — Les actrices et les figurantes. — Miss Mary Anderson.

Voici comment, au dire de lady John Manners, se nourrissent les dames de la société anglaise. Comme cette haulte dame s'y connaît mieux que nous, non-seulement nous nous garderons bien de lui donner un démenti, mais encore nous nous servirons de ses observations pour tirer plusieurs conclusions judicieuses.

<c Au château, dit lady John Manners*, les dames reçoivent au lit du thé accompagné de

. 1. National /{eWeu; (mars 1884).

m LES FILLES DE JOHN BULL

minces tartines de pain et de beurre. Les jeunes gens préfèrent généralement du cognac et de Teau de Seltz. Fortifiés par ces rafraîchissements, les invités qui ne chassent pas descendent déjeuner vers dix heures. La table est couverte de quatre services chauds, de viandes froides de toute espèce, de fruits et de gâteaux. Thé, café, chocolat, vins, rien ne manque à ce festin qui se prolonge pendant une heure et demie ou deux heures. Le luncheon, cet événement important du jour, ajoute milady, commence à deux heures : viandes et volailles, mets chauds et froids, puddings simples pour les dames qui ont Testomac délicat, gâteaux à la crème pour celles qui ne craignent point une légère indigestion, desserts, fromages, glaces. A trois heures, on sert le café. Si les chasseurs sont en campagne, on leur expédie force paniers de provisions. A cinq heures, les , d âmes se remettent à table pour prendre le thé et faire honneur aux muffins et autres gâteaux de circonstance. On fait alors un brin de causette, et il est temps de monter s'habiller pour le dîner.

c Le dîner est servi à huit heures ou à huil leares et demie, et dure jusqu'à dix heures ou dix heures et demie. Le dîner fini, les dames se retirent au salon pour y prendre le café, et y fumer, disons-le tout bas, une ou deux cigarettes. On joue aux cartes, quelques souverains changent de poche, et ces dames vont se coucher. Les messieurs se font alors apporter du whisky, du cognac, du bordeaux, des eaux minérales, des citrons, et des cigares, de manière à pouvoir supporter l'existence jusqu'à une heure ou deux heures du matin ».

Tel est l'ordinaire de l'aristocratie. Un coupegorge que cet ordinaire !

Eh bien, celte voracité prodigieuse doit nous expliquer bien des choses.

D'abord on ne saurait trop admirer la Providence qui, dans sa sagesse infinie, a muni ces carnassières, je ne dirai pas de défenses, mais bien de ces crocs d'attaque qui les font reconnaître aux quatre coins du globe.

Nous comprenons maintenant pourquoi les An-

glaises ont les dents déchaussées avant quarante ans; nous comprenons maintenant pourquoi ces dents, pas bêtes, protestent contre cet exercice surhumain, et s'échappent en dehors, de manière à se faire aider par les gencives dans ce travail gigantesque de mastication; nous comprenons enfin pourquoi, chez la plupart des habituées de Rotten-Row, les yeux semblent sortir de la tête, et vous n'avez pas besoin de sourire, car les yeux vous sortiraient aussi bientôt de la tête, si votre appareil digestif était mis en mouvement perpétuel de déglutition : c'est un sauve-qui-peut général.

Lefaitestqu'àlapromenadefashionabledeHyde Park, on voit peu de jolies femmes. A rexception d'enfants blonds et roses qui sont délicieux, vous ne voyez guère, dans les voitures, que des figures maussades et hébétées, des boules de loto qui vous jettent un regard indifférent presque éteint. Ce sont des figures de boas qui digèrent, des têtes qui ont l'air de s'ennuyer à dire d'experts. Pas de sourires, pas de petits gestes gracieux de recon-

naissance, de voilure à voiture : c'est le musée de madame Tussaud à la promenade. Procession solennelle et stupide.

Si vous voulez vous repaître les yeux de jolis minois roses, pimpants, frais comme des gardons, si vous voulez en voir défiler devant vous par cenlaines, allez flâner, entre neuf et dix heures du matin, dans Régent Street, Oxford Street, New Bond Sireet et Piccadilly. Là vous verrez tout ce que John Bull a de plus joli à vous off'rir, comme produit national. Les plus beaux spécimens d'Anglaises sont les factrices des grands magasins de nouveautés, de modes, et de confections. Les grands commerçants anglais, qui sont intelligents, n'emploient dans leurs magasins que des femmes jeunes, jolies, bien faites et comme il faut, et le spectacle de ces jeunes filles indépendantes, respectables, distinguées même, se rendant le matin par milliers à leurs magasins, est un des speclacles les plus agréables et les plus édifiants de la ville immense.

J'ai souvent accompagné des dames chez les

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modistes du West-End, et quelquefois j'ai été témoin de petites scènes fort amusantes. J'ai vu de j eunes miss de trente-neuf ans et quelques mois faire essayer à une jolie ûUe tous les chapeaux du magasin, et aller ensuite les essayer elles-mêmes devant la glace, les uns après les autres. La figure désappointée de ces laiderons était à croquer. C'est curieux, avaient-elles l'air de se dire en faisant la grimace, aucun de ces chapeaux ne me va aussi bien qu'à cette fille ! Et avec quel regard méchant, assassin, ces jolies modistes de vingt-cinq ans — cet âge est sans pitié — leur disaient : a Oh ! ce chapeau vous va à ravir ! > J'admirais la patience d'ange avec laquelle elles faisaient passer le fonds de magasin sur ces vilaines têtes. Ce travail ne doit pas laisser souvent que d'être fort amusant, et le soir, en retournant au logis, quelles bonnes histoires elles ont à se raconter!

C'était chez une grande modiste de New Bond Street. Un épouvantail à chènevière venait, après une heure d'hésitation, de choisir un délicieux petit chapeau blanc qu'une jeune fille de vingt

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ans aurait trouvé quelque peu trop innocent. Deux charmantes faclrices reconduisent la dame d'un air des plus sérieux, lui font une profonde révérence, et ferment la porte. — Dites donc, dit l'une d'elles à sa camarade, ne trouvez-vous pas que les femmes devraient rendre le dernier soupir à quarante ans? Ithink women ought to expire al forty^ dorCtyou? Et les deux mauvaises pièces de s'en donner à cœur joie.

Les magasins à la mode ne sont pas les seuls qui tiennent le bel article féminin anglais. Les restaurants et lés buffets en sont pleins, et des plus beaux échantillons. MM. Spiers et Pond, les fameux limonadiers-restaurateurs, en ont des légions sous leurs ordres. Ces magnifiques filles d'Albion sont d'une couche sociale inférieure, mais elles ont de bonnes manières et sont, pour la plupart, suprêmement belles. Ce ne sont pas des vertus si sauvages qu'elles ne peuvent souffrir le regard des hommes, et permettre à quelques dandys un petit brin de flirtation en leur passant leur verre de grog ou de bière, mais des femmes

qui consenlenl à travailler debout, de dix heures du matin à minuit, pour un salaire d'une trentaine de schellings par semaine, sont évidemment respectables. La modicité du revenu, chez une femme jeune et belle, est un certificat de vertu.

C'est enfin dans les théâtres qu'à défaut de talent chez les actrices vous pourrez du moins admirer la beauté chez les femmes. Il ne faut pas cependant hésiter de faire ici une exception en faveur de mistress Slirling, la première comédienne de r Angleterre, qui, malgré son talent de professeur, ne laissera malheureusement après elle personne pour la remplacer; de mistress Bernard-Beere, si sympathique et si distinguée ; de mistress Bancroft, à la voix argentine, si vive, si gaie, si pétillante; de miss EUen Terry, si gracieuse dans l'enfantillage et la gaminerie câline ; de mistress Kendal, la première dugazon de la scène anglaise, dont le jeu réunit à la fois grâce, finesse, pathos, et pureté de diction irréprochable.

A l'exception des artistes que je viens de nommer, vous n'aurez guère à admirer sur la scène

des théâtres de Londres que de jolies actrices et de jolies figurantes, et quand il y en aurait des centaines dans la pièce, elle sont toutes jolies. Eh bien, ce n'est pas à dédaigner; et l'on peut encore passer une soirée fort agréable à regarder de jolis visages et à contempler de belles épaules, surtout quand on a dîné à l'anglaise, qu'on a fait le cinquième repas dont parle lady John Manners, et que l'esprit n'est point exigeant. Aussi vous conseillerai-je bel et bien, si vous venez à Londres, d'aller voiries pièces àgrand spectacle, voire même les féeries de Drury-Lane, le grand imprésario (il faut lui rendre justice, personne ne saitmonter une pièce comme lui) dût-il faire insérer dans ses prochaines annonces que je vous donne ce conseil-là.

Il est impossible de parler des actrices anglaises sans faire mention de la jolie Américaine qui est venue faire salle comble àLondres, cette année, au théâtre du Lyceum, pendant que M. Henri Irving et miss EUen Terry étaient en Amérique à faire les délices des Yankees.

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Miss Mary Anderson peut sans crainte être proclamée la Champ ion-beauly ofthe world.

L'actrice est bonne, mais chez elle la beauté l'emporte encore tellement sur le talent qu'on n'a d'yeux que pour la femme. La figure est divinement suave et jolie; le regard candide; la grâce indescriptible; les lignes sculpturales d'une pureté classique; les proportions parfaites : c'est une fête pour les yeux. Gérard n'aurait pas demandé de modèle plus pur et plus chaste pour peindre sa Psyché recevant le premier baiser de l'Amour.

Le demi-monde. — Jolis sournois. — Le monde immonde. — La Société protectrice des femmes. — Amendes honorables; amendes bon marché.

Dans un pays où, comme le dit si bien M. Taine dans son Histoire de la Littérature anglaise^la religion et la morale sont une monnaie que, bonne ou mauvaise, il faut avoir dans sa poche, le monde où Ton s'amuse est le monde où Ton se cache.

La femme du demi-monde n'a point ici droit de cité, et l'Anglais qui, à la tombée de la nuit, s'enfile dans son corridor, le collet de son paletot relevé jusqu'aux oreilles et le chapeau enfoncé sur les yeux, ne songerait point à la mener au

théâtre ou à la mettre dans sa voiture à Hyde Park. Et pour cela je lui donne un bon point. Appelez cela de l'hypocrisie, si vous voulez, c'est du respect humain, et je préfère le vice qui se cache au vice qui s'affiche.

J'affirme avoir entendu, il y a quelques années, dans un salon parisien des plus orthodoxes, de mes oreilles entendu, une dame fort comme il faut faire des compliments à un jeune homme sur la jolie pécheresse qu'elle avait aperçue avec lui dans une avant-scène. Et le jeune homme se rengorgeait , d'un air qui signifiait : « Oui , c'est une telle qui a quelques bontés pour moi. »

La cocotte anglaise n'ouvre point sa table et ne tient point salon. On ne va point chez elle faire la causette, encore moins faire sa cour : ses séances se tiennent à huis clos. Ce n'est pas Aspasie ou Laïs, c'est une grosse belle fille plantureuse que l'ami John va trouver quand la bête déborde et qu'il n'a pas le temps d'aller à Boulogne. De

retour chez lui ni vu ni connu :pour ses amis

les plus intimes, ses petites expéditions nocturnes

demeurent lettre close. Le lendemain, les joues roses et les yeux baissés, avec force bibles et livres

deprières,ilconduitsamèreelsessœursau temple. Hypocrisie ! allez-vous crier. — Mais non. Ou bien alors acceptez de Tliypocrisie la définition qu'en donne La Rochefoucauld : « Un hommage que le vice rend à la vertu; > car, grâce à cette hypocrisie, la femme vertueuse n'a pas à céder sa place en public... à l'autre qui a conscience de sa dégradation et se cache. La femme vertueuse peut régner seule, bien seule, et, au cercle intime de la famille, la conduite du fils est rarement un sujet de scandale pour les femmes de foyer qui en sont l'honneur, et qui ont bien le droit d'exiger que leurs susceptibilités soient ménagées.

Je connais un bon Anglais dont l'habitation se trouve à trois lieues de Brighton. Tous les samedis il va faire à cette ville une petite visite anonyme, et, religieusement, il en profite chaque fois pour se faire couper les cheveux.

« Ah ça ! lui dit un jour en riant une de ses

jeunes sœurs, qu'esl-ce que lu vas donc faire tous les samedis à Brighlon ?

— Ma chère enfant, je vais me faire couper les cheveux, > lui répondit mon sournois sans broncher.

C'était fort bien, ma foi, la vérité.

J'en connais un autre qui, tout Anglais qu'il est, commence à ressentir les effets du mal de mer en allongeant le prix de sonbilletau guichet de la station de Charing Cross. Cela ne l'empêche pas d'aller tous les quinze jours passer deux jours à Boulogne. Il ne m'a jamais expliqué ces petits voyages d'une manière satisfaisante. Tout ce que je sais, c'est que si vous voulez le taquiner, vous n'avez qu'à lui dire : « — Vous avez été à Boulogne, je crois ? — ou bien : Est-ce que vous connaissez Boulogne ? »

L'Angleterre n'a pas de maisons de tolérance, et le vertueux John en est très fier. Il n'y a pas de quoi. Si la loi anglaise se refuse à reconnaître officiellement le vice et à le réglementer entre

quatre murs, elle le tolère en plein vent, dans les rues, dans les parcs surtout; et je ne vois pas très bien ce que la morale y gagne, si ce n'est qu'on peut toujours chercher à nier, même en présence de faits évidents, ce qui n'est pas décrété légal. Quant au bas peuple, il ne peut qu'y gagner... des rhumes de cerveau, et le reste. J'ai parlé ailleurs des processions de Régent Street, duStrand, de cette foire, de cette foule éhontée qui grouille dans le Haymarket, dans les parcs, depuis le coucher du soleil jusqu'à deux heures du matin, je n'y reviendrai pas, il serait malséant de s'arrêter longtemps sur un sujet pareil et d'entrer dans des détails écœurants. Grâce aux efforts de Lord Dalhousie, l'un des membres les plus sympathiques et les plus intelligents de la Chambre des Lords, il est cependant probable que d'ici à peu de temps un des spectacles les plus hideux de Londres, spectacle unique en Europe, on peut l'affirmer, cessera de s'offrir aux regards des gens qui sont assez malheureux pour n'être point rentrés chez eux à la tombée de la nuit : Lord Dalbousie réus-

sira, je crois, à faire passer un Acte de parlement qui interdira la prostitution aux filles âgées de moins de seize ans. Ce sera un grand progrès.

A propos, il est temps, pendant que j'y pense, que je réparc une grande erreur que j'ai commise. Erreur épouvantable! J'ai dit, hélas ! j'ai fort bien écrit même, qu'il y avait en Angleterre une Société royale pour proléger les animaux, mais j'ai eu le malheur d'ajouter: « La Société protectrice des femmes n'a pas encore été formée. > Eh bien, il paraît que si. Vous ne vous en seriez pas doutés, n'est-ce pas? Ni moi non plus. Rien n'est plus vrai, cependant : celte société existe depuis des années. Aussi n'ai-je point été surpris, l'autre jour,enouvrantmonjournal,devoirqu'un magistrat de Londres^ n'avait pas craint de condamner à une amende de dix schellings une brute de nian qui avait fracassé le crâne de sa femme à coups

LES FILLES DE JOHN feULL lui

de pincette. Mes félicitations à une Société qui inspire pareille terreur aux magistrats de la grande ville. Après un exemple aussi sévère, peu de maris s'aviseront d'ouvrir le crâne de leurs femmes pour voir ce qu'il y a dedans. Je n'hésite donc point à faire à la Société prolectrice des femmes mes plus humbles excuses.

Tous les livres sur l'Angleterre relèvent ce fait que, dans les basses classes, un homme se débarrasse d'une épouse légitime pour la somme de quelques scliellings, et les critiques anglais ne manquent jamais de profiter de l'occasion pour crier à l'exagération, au pamphlet, à la caricature. Je n'ai pas échappé moi-même aux diatribes habituelles en pareille circonstance. Je comprends que, dans mon cas, on ait un peu crié à l'exagération, car j'ai dit que le prix de la transaction variait d'une demi-couronne à dix schellings. Or, j'ai constaté, dans deux journaux de cette année, - qu'une épouse avait été adjugée, dans le premier cas, pour six pence, soit soixante centimes, et,

dans le second, pour une pinte de bière, soit une valeur de quinze centimes, avalée comptant.

L'article est à la baisse, c'est évident.

Ces cas doivent être beaucoup plus fréquents qu'on ne peut s'en faire un idée par les journaux. En effet, ces actes se font sous seing privé, et, comme les Anglais ont soin de se tenir à une distjance respectueuse de cette bourgeoisie unique au monde, il n'est aucun moyen de se renseigner. Seulement quelques imbéciles croient qu'après s'être ainsi débarrassés de leur femme à l'amiable, ils peuvent aller à l'instant en épouser une autre. Accusés de bigamie, ils passent en cour d'assises, les journaux publient un compte rendu de l'affaire, et la mèche s'évente.

« Milord, disait l'autre jour à son juge un accusé qui s'était remarié après avoir ven^u sa femme, ma première femme est heureuse avec son nouvel acquéreur, metlez-moi en liberté, laissez- moi retourner auprès de ma nouvelle épouse, je vous promets que je lui donnerai à

manger. > (Textuel.) Cet appel était touchant. Le juge le condamna à six mois de prison.

C'est un homme sans entrailles que ce juge.

Réflexions d'ua innocent sur les femmes en général et sur les Anglaises en particulier. — £pitre à John Bail. — Les droits de la femme. — Un meeting orageux. — Viragos et autres laiderons britanniques de la confrérie de Sainte-Catherine.

La femme est un objet d'art un peu dangereux à manier, et quand on a quelques petites vérités à dire à ce joli chef-d'œuvre de la création, il faut prendre des ménagements, je le reconnais.

Cependant, puisque la femme nous a été donnée pour compagne, plus ou moins avec notre consentement, pourquoi ne pourrions-nous pas lui dire poliment, gentiment, mais franchement, parlant collectivement en sa personne : t Voyons, madame, tâchons d'arriver à nous comprendre.

Que voulez-vous? Je vous entends constamment réclamera hauCscrisTémancipation de la femme. Vous ne voulez plus de notre protection, vous pouvez vous passer de nous. Pendant des siècles, vous nous avez fait tirer Tépée; aujourd'hui à peine nous considérez-vous assez bons pour tirer des lettres de change. Vous voulez être l'égale ^ de l'homme, comme si vous ne deviez pas vous trouver amplement satisfaite de lui être incontestablement supérieure. Vous êtes belles, vous êtes spirituelles, en un mot, vous êtes des anges, les hommes^ vous rendent un culte qui frise de près l'adoration. Voulez-vous de nouveaux devoirs pour imposer à l'homme de nouvelles obligations ? Il fera banqueroute, je vous le garantis. Vos premiers devoirs, mesdames, sont d'être jolies, tendres et aimables. Vous voulez bien continuer d'être jolies, nous n'en doutons pas, mais vous voulez cesser d'être tendres et aimables. Vous allez vous mettre en grève, tout comme au temps d'Aristophane. A quelles conditions nous rendrezvous vos bonnes grâces? Voulez-vous changer de

rôles aver nous? Nous ne nous y opposerons probablement pas, car si, nous autres Français, nous avons la bosse de l'amour et quarante-deux centimètres de circonférence de cou, tout cela nous coûte assez cher pour que nous ayons le droit de n'en pas être très fiers. J'admets que, dans la reproduction du genre humain, le rôle qui vous revient est plus douloureux que celui qui nous incombe; autrement, mesdames, ne vous semblet-il pas que vous avez la belle part ? Dispensatrices du bonheur, n'avez- vous pas le monde à vos pieds? » Vous voulez être savantes ? mais vous l'êtes parle cœur de naissance. Vous voulez être libres? mais nous sommes vos esclaves. Vous voulez faire la loi? mais vous nous la faites à tous. Et même, disons-le entre nous, mesdames, est-ce que vous ne faites pas voter vjos maris comme vous l'entendez, à la Chambre des Députés? Vous voulez avoir plus d'influence dans les conseils supérieurs? Mais n'êles-vous pas heureuses et satisfaites de savoir que c'est une femme qui a fait le malheur du genre humain; que c'est une femme

jui a été la cause de toutes les grandes catastro- 3hes, depuis la guerre de Troie jusqu'à la guerre ■ranco-prussienne; que ce sont, eu un mol, les femmes qui nous font commettre toutes nos grandes actions et tous nos crimes ?

» Vous êtes fières de dire que c'est à votre sexe qu'ont appartenu Jeanne d'Arc, Jeanne Hachette, Charlotte Gorday, madame de Staël et George Sand. Parfait; mais, comme j'ai l'honneur de vous le répéter, la femme est destinée à être la compagne de l'homme. Or, pourriez-vous me nommer beaucoup de messieurs qui eussent été heureux d'êtj*e le mari d'aucune des dames que je viens de vous nommer?

» L'émancipation de la femme, quelle belle phrase ! quelle jolie plaisanterie ! quelle platitude

sonore!

» Non, mesdames, ne suivez pas les conseils

de ces bas bleus à lunettes qui cherchent à vous

éloigner de nous, et nous de vous. Plus vous

voudrez nous ressembler, plus vous perdrez vos

charmes : les électricités de nom contraire s'atti-

rent, les électricités de même nom se repoussent.

> Le nom de femme sera à jamais glorieux, parce qu'il sera le synonyme de beauté, de tendresse, de douceur, de dévouement, de toute la troupe sacrée des vertus; il le sera, grâce aux Lucrèces, auxPénélopes, auxCornélies, anciennes et modernes, à ces lilles dévouées, à ces tendres épouses, à ces adorables mères, à ces milliers d'héroïnes obscures, qui nous rappellent, selon rexprcssion du poète de l'antiquité, que les femmes les plus vertueuses ont élé celles dont on a le moins parlé. »

« Une Française spirituelle, qui a aussi le bo^^

esprit d'être jolie et fort aimable, me rappcla^*^

l'aulre jour que madame de Girardin avait di^

que, sur cent femmes, il n'y en avait que deux de

bêtes. Si l'Anglelerre avait, ou avait eu une.rfl^'

dame.de GirariJin, nous pourrions lire dans qu^^'

que ouvrage que sur cent Anglaises, il y en ^

deux de spirituelles. Mais cela n'empêche p^"

John Bull de réussir dans ses petites affaires. Bien au contraire : l'Angleterre a fait toutes ses grandes conquêtes dans des temps où les femmes étaient à peu près traitées avec les égards qu'on a pour elles dans les harems de l'Orient, et c'est à cette indifférence pour la femme, à cette indépendance de l'homme, qu'on peut en partie, croyons-nous, attribuer le succès des Anglais. Nos mères, en France, sont adorables ; mais elles nous accaparent trop : elles nous rendent plus souples et plus aimables ; mais elles nous énervent. Du joug de la mère nous passons, après quelques moments de liberté plus ou moins capables de nous améliorer, sous le joug de l'épouse. Je le répéterai, je le crierai sur les toits : Du berceau à la tombe, les femmes, en France, nous mènent par le bout du nez. Liens charmants, servitude adorable ! tout cela est très joli, mais c'est la servitude; et, si nous devons aller fonder des colonies, voire même des empires, en Afrique, en Chine, je ne sais où, il nous faudra des pionniers, et ce ne sont pas nos jolis jeunes gens, dont les mères

d'aujourd'hui sont si fières et si jalouses, qui iront implanter notre civilisation au delà du territoire de notre chère et belle patrie.

L'Anglais quitte sa mère sans plus d'émotion et de cérémonie que nous, nous quittons notre propriétaire. S'il est marié, il annonce à sa femme qu'il a décidé de partir le lendemain en Australie. Elle fait ses malles, ce qui ne prend jamais autaul

de temps qu'en France, et l'on part.

Chez nous, la femme suit son mari de par la loi; ici, elle le suit par instinct. En France, la femme est un rêve ; en Angleterre, une nécessité ou une habitude.

Condé et Turenne obéissaient à la voix des femmes; Wellington et Nelson maltraitaient les leurs.

Les héroïnes de Corneille sont des Romaines, au cœur solide, à la volonté de fer, aux dévouements sublimes. Les héroïnes de Shakespeare sont, pour la plupart, des esclaves ou des bêtasses : Juliette est une enfant gâtée, Desdémona

LES FILLES DE JOHN BULL tll

une sorte d'odalisque soumise, Béatrice une babillarde, et Ophélie une oie.

« Madame, disait un jour un prince peu galant de la maison de Wasa à sa femme, nous vous avons prise pour nous donner des enfants, et non point pour nous donner des conseils. » Mot digne de Napoléon 1". C'est encore ce que l'Anglais dit à sa femme. Aussi mislress John Bull donnel-elle à son mari beaucoup d'enfants et fort peu de conseils.

Cependant, grâce à l'enseignement supérieur administré aux jeunes filles anglaises, grâce à Girton Collège, à Newnham Collège, grâce aux High Schools, et à d'autres établissements qui se fondent tous les jours dans le but d'enlever à la femme le caractère qui la rend si attrayante à nos yeux, tout ce qui a été dit et redit sur la réserve, la modestie, l'innocence des Anglaises, vertus qui en faisaient la femme de foyer par excellence, tout cela, dis-je, il faudra le rayer de nos papiers : ce sera bientôt un vieux cliché à détruire.

Autrefois oa les envoyait s'instruire chez de bonnes dames qui ne leur apprenaient rien, je le veux bien, mais qui ne laissaient pas pourtant d'en faire de bonnes maîtresses de maison, de bonnes épouses et de bonnes mères. Âujourd*hui on leur apprend le latin, le grec, les mathématiques, les sciences naturelles, l'économie politique, la médecine, oui, la médecine, et que saisje encore? On les voit maintenant porter des chapeaux d'homme, appelés wide awake (beaucoup trop éveillés, en effet), des pardessus à longs pans, et vous regarder effrontément dans le blanc des yeux. A quand les pantalons?

Fais-y attention, mon ami John, tu t'engages sur une pente rapide et dangereuse. Je te vois présider des meetings de bas bleus et faire chorus avec elles en réclamant les droits de la femme. Tu joues gros jeu. Il y va de ton avenir. Tu épou- . seras une femme qui saura le calcul différentiel et intégral, mais qui ne saura plus te faire les bons puddings dont tu es si friand. Plus de pantoufles sur le garde-feu ; au lieu du chant mélo-

dieux de la bouilloire, ce doux chant du foyer, la litanie des Droits de la femme; plus de baisers 5ur les paupières demi-closes de ton épouse, elle portera des luneltes. Tu auras la consolation de pouvoir te retirer dans ton club et d'y grogner tout ton soûl, ou d'aller au restaurant, et, pour quelques pence de pourboire, y acheter le droit de laver la tête au garçon. Mais souviens-toi bien d'une chose, c'est que, pour grogner, il n'est tel qu'un chez soi, et que si ton dîner n'est pas à ton goût, parbleu! tu peux laver la tête à ta femme sans qu'il t'en coûte un sou.

Les dames anglaises remuent ciel et terre pour obtenir du parlement un acte qui leur permette de voter. Un jour peut-être iront-elles jusqu'à demander à siéger à la Chambre des Communes.

Que faire des femmes? Grâce à l'émigration des hommes, c'est là, en effet, un problème que l'Angleterre aura sous peu à résoudre d'une manière quelconque.

< L'émigration de deux ou trois cent mille de

lli LES FILLES DE JOHN BULL

nos feiniiics, disait l'autre jour Lord Shaflesbury, serait pour nous un grand bonheur; ce serait môme le plus grand bonheur qui pût arriver à TAnglelerre. Le souhait n'est pas galant, mais il est sensé et d'un homme pratique.

On calcule même que, si ce souhait se réalisait, il resterait encore un nombre de femmes qui surpasserait de cinq cent mille le nombre des sujets milles de Sa Majesté britannique.

En supposant qu'un jour ou l'autre tous les hommes se marient, on arrive donc à montrer, par les chiffres mentionnés ci-dessus, qu'il y a, en Angleterre, environ huit ce-nt mille demoiselles pour lesquelles il n'est plus d'espoir. Or, miss Miller, miss Cobbe, et autres /^«d^rs de la confrérie de Sainte-Catherine, remédieraient bien vite à ce déplorable état de choses si on leur donnait les droits civiques, et qu'on leur permît de changer le Parlement en Bavardement.

Miss Cobbe, l'ange exterminateur des droits de l'homme, s'écriait, dans un meeting tenu à Londres le 13 juin 4884, que, pour arriver à ses

lins, « elle n'hésiterait pas à se battre, et qu'elle regrettait vivement de ne pouvoir briser les grilles des parcs de la métropole ».

Cela promet.

Dans le même meeting, miss Miller annonçait son intention de ne plus payer d'impôts. « Je forcerai ainsi, disait-elle, le percepteur à briser ma porte pour venir saisir mon mobilier. Je résisterai à l'autorité, et tous les ans je me rendrai plus désagréable et plus ennuyeuse. » (/ will make my résistance more forcible and myself more disagreeable and troiiblesome to the authorities every year\)

Voilà de l'énergie digne d'une meilleure cause.

Inutile d'ajouter que ces dames ne sont pas en puissance de mari, et que je ne les recommande pas comme professional beauties. Quand la femme est belle, elle se contente d'être femme;

1. Au grand amusement des paisibles habitants de Londres, cette demoiselle vient de mettre ses menaces à exécution. Vous serez heureux, toutefois, d'apprendre que ses amis lui ont racheté les meubles saisis. Parbleu, c'était prévu.

lie LES FILLES DE JOHN BULL

quand elle a des enfanls, elle est satisfaite de son rôle sublime de mère.

Ces ennuyeuses personnes embrassent la carrière ingrale de bas-bleu, parce qu'elles n'ont jamais trouvé rien de mieux à embrasser. Et il ne faut pas non plus que ces bonnes demoiselles croient avoir inventé leur rôle. Il existait du temps d'Aristophane ce rôle-là, et Prasagora n'était ni plus ni moins souverainement ridicule que les vaillantes championnes du siècle présent.

11 serait peu généreux à un homme de reprocher à une femme d'être vieille fille. Quand un homme ne se marie pas, c'est qu'il ne le veut pas : c'est l'inclination qui lui manque; quand une femme ne se marie pas, c'est qu'elle ne le peut pas : c'est l'invitation .qui lui manque.

Quoi qu'il en soit, la vieille fille est un fiasco social et, en Angleterre, presque une plaie sociale. Elle embarrasse la voie publique, quand elle vient se poser en institution, en système, et réclamer le droit de mettre la main au gouvernail.

Qu'on respecte la vieille fille, quand elle con-

sent à rester héroïne obscure, et à consacrer au bien l'énergie qu'il lui est refusé de consacrer aux devoirs sacrés d'épouse et de mère ; qu'on la tolère, quand elle s'abat sur ses semblables, pour les convertir à domicile, en omnibus, ou en chemin de fer; qu'on la plaigne, quand elle est réduite à verser ses trésors d'amour sur son chat ou son perroquet : tout cela, je le veux bien. Mais quand elle parle d'employer ce qu'elle a d'énergie à briser les grilles des parcs, et à tracasser les paisibles percepteurs, je crois qu'il est grand temps qu'on trouve le moyen au Parlement — avant qu'elle n'y siège — de la supprimer, tout comme on supprime les veuves au Malabar.

Les femmes do foyer : filles, épouses, veuves et mères. —Comparaisons. — L'hospitalité de mistress John Bull. — La vie de province.

La jeune fille est l'héroïne de la société »inglaise. Libre et accessible, elle est plus attrayante comme femme, mais peut-être moins tentante comme future épouse, que la timide et douce jeune fille française.

Elle sort seule, voyap^e seule, et vous secoue la main à vous démettre l'omoplate ^ Ses occupations favorites sont la promenade, l'équitation, et le jeu

1. « Serrer la main » est en anglais « secouer la maia(lo shakc th(; hand) ».

de lawn-tennis qui développe chez elle les formes du corps et son goût pour la flirlation..Elle porte la tête haute, les épaules effacées ; en marchant, ses bras font presque le moulinet, et vous jugez qu'au besoin elle saurait se défendre, et allonger un soufflet à l'homme qui lui manquerait de respect. Son allure franche et hardie est sa protection la plus sûre : c'est l'allure de la confiance et de la sécurité.

La jeune femme mariée est beaucoup plus séduisante en France qu'en Angleterre.

En se mariant, la Française gagne sa liberté, l'Anglaise la perd. Celle-ci, en prononçant le otn fatal, devient mineure pour le reste de ses jours ; l'autre, au contraire, est émancipée par ce mot sacramentel : elle n'est plus mineure qu'en tant qu'elle minera l'existence de son mari.

Si la Française a son franc parler en ménage, bien souvent elle ne Ta pas volé. Il n'est malheureusement pas rare que ses parents huaient offert, pour embellir et poétiser son existence, un mon-

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sieur d'une quaranlaine d'années, chauve, avec un gros ventre, qui, après avoir mangé santé, fortune, illusions, a bien voulu lui offrir le reste en échange de sa dot, de sa jeunesse, de sa beauté et de ses vertus. C'est triste à dire, mais il est de fait qu'une mère française rêve pour sa fille ce qu'elle appelle un homme posé, un homme d'expérience, un homme sérieux, quoi ! un notaire. Le notaire est coté très haut au marché matrimonial français.

C'est un homme mûr, madame, qu'il vous faut pour votre fille. Mûr! c'est blet que vous voulez dire, sans doute. Et votre charmante demoiselle, qui a peut-être brodé son roman, bâti ses petits châteaux en Espagne, après avoir dansé avec un beau jeune homme de vingt-cinq ans, accepte sans murmurer ce M. Dupont de vos rêves. Il est encore vert, il est bien conservé, vous écriez-vous; c'est un homme tranquille qui ne songera qu'au bonheur de ma fille.

Mais, madame, ne vous vient-il pas à l'esprit que le spectacle de cette belle tête de vierge de

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dix-huit ans, touchant sur Toreiller celte tête chauve ou grisonnante e§t tout simplement révoltant? Quand cesserez- vous de prêcher à vos filles qu'un mari est un sot animal, créé et mis au monde pour acheter des robes et des diamants, et qu'il est rare qu'à vingt-cinq ans il soit en mesure de s'exécuter? Un mari de quarante ans qui met des diamants aux oreilles de sa femme, c'est peut-être agréable; miis un mari de vingt-cinq ans qui loge de bons baisers dans le cou de sa feume, c'est bien autrement délicieux. Donnez à vos filles, madame, comme on le fait aux jeunes filles anglaises, la liberté de faire elles-mêmes leur choix, et vous verrez quel est l'article qu'elles préfèrent. Donnez à vos belles jeunes filles de beaux jeunes hommes qui les aiment, et, la main dans la main, ils livreront heureux les batailles de la vie, élèveront de nombreuses familles d'enfants robustes qui vous feront revivre, et arriveront au terme de la vie se voyant toujours jeunes, toujours beaux, comme au jour de leurs fiançailles.

En Angleterre, la femme se marie à son goût.

Cela ne laisse pas quelquefois d'avoir ses inconvénients. C'est ainsi que la sœur d'une lady fort connue est devenue, par mésalliance, boulangère sans écus, et que, l'autre jour, je voyais dans les journaux que la fille d'un baronnet, qui s'était mariée avec l'un des grooms de son père, plaidait en séparation contre son mari, parce que celui-ci ne la traitait pas précisément avec autant de bonté qu'il traitait les chevaux de son ancien maître.

Toutes les règles ont leurs exceptions, toutes les médailles leurs revers, sans que cela prouve que les règles soient mauvaises et les médailles de bas aloi. La liberté et la confiance, accordées, en Angleterre, à la jeunesse, à l'enfance même, sont bien mieux faites pour inculquer les sentiments de respect, d'amour-propre et de responsabili té , que le système de surveillance et de méfiance avec lequel on élève les enrants français, dans la famille comme au collège. Je viens de dire que la plus grande liberté est accordée à la jeunesse, à l'enfance même; j'aurais pu ajouter qu'il n'est

pas jusqu'aux bébés qui ne soient libres ; car, en Angleterre, on ne les emmaillote pas, on ne les coiffe pas de petits bonnets, on ne les emboîte pas des pieds à la tête, comme on le fait chez nous ; on n'enchaîne pas leurs membres, on leur donne libre essor : on les laisse s'allonger et gigoter fout leur soûl. Jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, les enfants sont en chaussettes, leurs mollets brunis par le soleil exposés au grand air, et cela, été comme hiver ; et je ne sache pas que les Anglais aient les jambes plus tordues ou la tête plus chauve que les Français, à qui je voudrais bien rappeler la phrase suivante de Jean-Jacques Rousseau : « Les pays où Ton emmaillote les enfants sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués, de rachitiques, de gens contrefaits de toute espèce. » De l'air, de l'air, encore de l'air! voilà ce que nos enfants demandent à cor et à cri.

Les jeunes filles an glaises se marient rarement avant l'âge de vingt-deux ou vingt-trois ans; il y

lii LES FILLES DE JOHN BULL

en a qui font de fort jolis partis alors qu'elles frisent la trentaine.

Un mariage n'est point ici bâclé en quelques jours, ni même en quelques mois. Un jeune homme d'une vingtaine d'années s'engage à une jeune fille de dix-huit ans, et les deux amoureux restent ainsi fiancés deux, trois et quatre *ans.

Pour la femme, c'est le bon temps. Elle jouit, pendant l'engagement, de presque toutes les douceurs du mariage; elle n'en a point les ennuis, et elle est libre. Aussi fait-elle souvent son possible pour faire durer le plaisir longtemps. Elle aime mieux murmurer des paroles d'amour avec son amant que d'aller s'enfermer avec lui, dans une semi'detached, pour y murmurer sur le prix du beurre et du charbon de terre.

Le jour où elle est mariée, elle est ce qu'on appelle en anglais sellled, c'est-à-dire établie. Moi je traduirais ce mot settled plus exactement, je crois, en disant qu'elle a son affaire.

Je ne veux point donner ici à entendre que, dans le ménage anglais, la femme ne trouve pas le bon-

lieur ; rien n'est plus loin de ma pensée. Je crois, an contraire, qu'elle peut y enlrer avec plus de confiance que sa voisine d'Oulre-Manche, parce qu'elle y assume une responsabilité moins grande, et que, invariablement, sa mère lui a appris à tenir une maison.

En France, l'épouse est la confidente et souvent, je le dis à sa louange, la maîtresse de son mari ; en Angleterre, elle n'est que la maîtresse de la maison, j'entends l'intendante du ménage. En France, dans le commerce, c'est elle qui, la plupart du temps, tient les livres et la caisse de la maison, et jamais caisse ne fut plus en sûreté qu'entre les mains de cette déesse de Tordre et de l'économie qui s'appelle la Française. Si son mari vient à mourir, elle est capable de faire marcher la maison toute seule, et je pourrais nommer bon nombre d'importantes maisons de commerce, entre autres le fameux Bon Marché^ qui sont.dirigécs par des veuves. L'émancipation de la femme, en France, est proclamée ^îiv\Q^ Mademoiselle une telle et les Madame Vve une telle, qu'on peut lire

sur les portes de nos magasins. C*est Tindépendance.

En Angleterre, la femme ne connaît rien des affaires de son mari — pas plus qu'un employé ne connaît les affaires de son patron — et il lui serait souvent difficile de dire s'il est en train de faire fortune ou banqueroute. A la mort de son mari, une Anglaise sans fortune devient institutrice, dame de compagnie, femme de charge, ou garde-malade. C'est la servitude.

Un Anglais donne à sa femme tant par mois pour faire marcher sa maison, et tant pour sa toilette : ses gages. C'est sans étonnement qu'elle apprend un beau jour que son mari l'emmène dans une habitation somptueuse, ou qu'il faut déménager un soir à la corde, sans tambour ni trompette : elle suit le mobilier.

Le caractère bohémien de l'Anglais contraste d'une façon bien étrange avec ses habitudes de travail et de réserve : c'est un mélange curieux de cigale et de fourmi.

Le Français, lui, n'a qu'une idée eu tête : mettre

décote, amasser de petites rentes, et aller planter ses choux.

L'Anglais vit au jour le jour. L'ouvrier et le paysan, alors qu'ils gagneraient cinquante francs par jour, n'ont qu'une consolation en rêve : mourir tranquilles à l'hospice. La maison anglaise montre qu'on n'y songe point à la provision, à l'avenir : peu d'armoires, point décavés. Je parle des maisons de Londres dont le loyer s'élève jusqu'à cent livres sterling (2,500 francs). L'Anglais fait venir une douzaine de bouteilles de vin qu'il met dans son buffet. En France, la petite maison de province est un véritable magasin de fourmis. Ihi'est pas jusqu'au modeste savetier qui ne puisse, le jour où il a un malade à soigner ou un vieil ami à régaler, descendre dans sa cave et, dans un coin bien sombre, bien sec, trouver une bouteille poudreuse de vieux bordeaux. La cave estfetu Français ce que l'armoire au linge est à la Française, un sanctuaire.

J'entends constamment parler autour de moi de la stagnation des affaires. Les agriculteurs

poussent les hauts cris ; ils affirment que la terre est rebelle à leurs fatijjues et qu'ils ne peuvent plus vivre sur le sol britannique.

Voilà un grand problème social que je ne ipe proposerai pas de résoudre. Cependant, j'ai fait quelques petites observations, d'après lesquelles il me semble que les fermiers anglais, les genlUmen farmers, n'ont pas à aller chercher bien loin la cause de leur peu de succès.

La fermière d'autrefois était une brave femm^ sans prétenlions, qui faisait elle-même marcher s^ ferme, se levaitàcinq heures du matin, surveillai^ les laboureurs, faisait son beurre et sa crème, e' allait elle -même donner à manger à ses pourceaux. Souvent aujourd'hui, la fermière est une lady qui, sous prétexte qu elle ne peut aller souvent voir ses amis, a sa maison toujours pleine de convives, auxquels elle fait les honneurs de la ferme avec une grâce et une libéralité dignes de l'hospitalité princière d'un château anglais. Elle descend à neuf heures, ou se fait apporter son déjeuner au lit. Elle a chevaux et voilure«i, poneys pour les

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enfants, wagonnettes pour les parties de plaisir, tout Tappareil de la maison du grand seigneur. Sa vie se passe en pique-nique, en promenades, en visites et en réceptions. Elle fait concurrence à la femme du Squire du voisinage, avec cette difficulté à surmonter toutefois, que \e Squire loue la ferme et ses dépendances au gentleman farmer qui doit lui payer les fermages, qu'il ait tait une bonne année ou non.

Les femmes de commerçants éclipsent en luxe

de toilette lesfemmes desclasses supérieures. C'est

aujourd'hui par la profusion des fourrures et des

tijoux qu'on reconnaît les boutiquières. Ce sont

des caricatures chamarrées de chaînes, de colliers,

de médaillons, de longues boucles d'oreille, de

plumes, pliant sous le faix des falbalas. Ces ladies

doivent attendre avec impatience le moment où la

liberté et la mode perm.ettront de porter deux

chapeaux à la fois et des anneaux dans les narines.

Ces plumeaux ambulants forment un curieux et

désagréable contraste avec les jolis petits cha-

peaux princesse et les toilettes simples des Anglaises distinguées.

J'ai presque un remords de conscience d'avoir reproché aux lady-farmers l'existence à grandes guides qu'elles mènent, car je crois pouvoir affirmer que les plus délicieuses heures dejucunda oblivia vitœ que j'aie jamais passées de- ma vie, je les dois à l'hospitalilé de la ferme anglaise. conscience!

Autant les possessions de maître John Bull sont étendues et variées, autant le domaine de niis. tress John Bull est restreint.

Quand elle a donné à son mari son cœur et les quelques petites propriétés qui en dépendent, son actif est réduit aux qualités incontestables dont l'a douée la nature en maman gâteau. Il est vrai que, de par le Married Women's property Ad, la loi lui permet aujourd'hui de posséder; mais si elle lait le moindre cas de sa tranquillité et delà paix du ménage, elle cède bien vite à son mari des droits qu'il considère comme bien acquis à lui par

le mariage. En effet, il prend une femme for heiter^ for worse, et si ce n'est pas un sot, il s'arrange de manière à ce que ce soit for bélier. C'est clair.

L'Anglais est très fort : il sait enlever à l'ennemi le nerf de la guerre et, partant, sa liberté d'action. Il sait aussi insinuer à sa femme, pour qu'elle ait grand soin de lui, qu'il ne fera son testament en sa faveur qu'autant qu'elle l'aura bien servi.

Une Américaine bien connue disait l'autre jour que, de tous les métiers, le plus dur, le plus ingrat, et le moins lucratif pour une femme, c'était le mariage. Pour être juste, il faut ajouter que, pour une raison ou une autre, cette dame n'y a pas encore goûté.

Je connais un Anglais qui, il y a quelque cinc[uante ans, réussit à épouser une jeune fille riche <|ui était alors fiancée à un jeune homme qu'elle aimait. Après avoir passé sa vie à reprocher à sa

femme son infidélité envers le jeune homme

qu'elle avait délaissé pour lui, ce tyran domestique a bien voulu, l'année dernière, partir en

paradis et laisser à sa femme quelques années de veuvage et de tranquillité. De veuvage, oui; mais de tranquillité, hélas ! non.

Par son testament, le joli petit mari en question laisse toute sa fortune à son fils, c'est-à-dire sa fortune à lui, et celle de sa femme qu'il avait accaparée et qu'il ne lui fait même pas la politesse de lui rendre. Cepen.dant il charge son fils de servir à sa mère une rente de 100 livres sterling, tant qu'elle restera veuve. Voilà qui est gentil, certainement. Qu'en pensez-vous? On ne pouvait * faire mieux pour une vieille servante. Quant à supposer qu'il pourrait entrer dans l'esprit de cette bonne dame de se remarier, c'est, de la part du digne époux, une plaisanterie d'un goût douteux. Elle a aujourd'hui soixante-douze ans. Son lils est en train de se ruiner au Stock-Exchangeei au Champ de course, et la rente de 100 livres sterling court des dangers inouïs. Ne crrignez pas, toutefois, que, poussée par le désespoir, la pauvre dame se jette à l'eau : elle a trop peur de retrouver son mari.

Si VOUS voulez être édifiés, ouvrez VUlustrated London News qui, tous les vendredis, donne des nouvelles testamentaires. La bien-aimée épouse, ihe dearly beloved wife — c'est la formule — sera souvent l'objet de votre compassion la plus

me.

Si j'en crois les épitaphes, il est des veuves qui ai'ont l'air d'être loin d'avoir eu à se plaindre de .eurs pauvres défunts.

Je lis au cimetière de Kensal-Green, sur un moaument magnifique :

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