LE PLUS TENDRE DES ÉPOUX
Je vais religieusement tous les ans faire une visite au Kensal-Green Cemetery. Je suis encore
jeune, et j'espère voir un jour la fin de la liste des tendres époux de cette veuve exemplaire, si consolable et si consolée.
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La veuve, en France, reste chef de la famille : elle y fait autorité.
A la mort de son mari, la veuve anglaise devient douairière : elle abdique le peu d'influence 1 qu'elle a jamais eue dans la famille en faveur de 1. son fils aîné. Elle a rarement été initiée aux af- 1^ faires de son mari, et elle trouve tout naturel que |^son fils, un homme, prenne en main les rênes d^ gouvernement.
Un proviseur de lycée français vous dira qi^^ les fils de veuves sont généralement les plus dC^ ciles et les plus laborieux; un Head Master d' cole publique anglaise vous dira que les fils dveuves sont généralement les plus volontaires e^^ les plus paresseux. Un banquier anglais vous dir— ---^ aussi qu'il y a deux classes de clients auxquels "^^ n'aime point avoir affaire : les veuves et les cle gymen. « Us n'entendent rien aux affaires, m
disait un jour le directeur d'une des grandes banques de Londres.
' — Je crois, lui répondis-je, que vous calomniez lesclergymen. »
Je connais une veuve française qui, un an avant d'envoyer son fils au collège, s'est mise à apprendre le latin et le grec afin de pouvoir lui servir de répétiteur. Ayant ainsi sur son fils l'avance d'une année d'étude, elle l'a suivi jusqu'en rhétorique. Tout le monde aura reconnu cette Cornélie française, quand j'aurai dit que, le jour où son fils remporta le premier prix au grand concours de la Sorbonne, elle l'empêcha d'aller recevoir une couronne, qui allait lui être remise par lePrince Impérial qui présidait ce jour-là à la distribution des prix.
Je connais une veuve anglaise à qui je faisais remarquer un jour que les mères n'avaient, en Angleterre, presque aucun empire sur leurs fils. « C'est tout naturel, me répondit-elle, chacun a son rôle en ce monde : les hommes sont faits pour commander, et les femmes pour obéir. »
Inutile d'ajouter que, lorsque nous caressons tendrement nos mères, nous nous rendons souverainement ridicules aux yeux des Anglais. Maistant que nous aurons pour nos mères cet amour si vif et si tendre, tant que nous les conserverons comme guides, comme confidentes, comme consolatrices, nous n'aurons pas lieu d'être jaloux des Anglais.
Cependant cette influence de la mère, si grande en France, si insignifiante en Angleterre, explique rhomme des deux pays : chez le Français, vous voyez se mêler aux qualilés de l'homme, des qualités et des défauts qui appartiennent à la nature de la femme, la finesse, l'amabilité, l'amour du joli plutôt que du beau, le goût de la causerie, voire même des petits potins; chez l'Anglais, les qualités et les défauts n'y sont point tempérés par l'art ou le désir de plaire, ils ont libre carrière. De là des inondations, des avalanches de vertu ou de vice.
L'Anglais n'est adorateur que du bon sens pratique et, si j'avais un titre à lui donner,
je rappellerais Sa Solidité maître John Bull. L*ÀDglais ne tire son origine que du père ; le Français tire la sienne du père et de la mère.
Si j'avais à nommer la qualité la plus éminemment anglaise, sans hésiter je nommerais : l'hospitalité.
Et comme il est difficile, quand on fait des observations sur un pays étranger, de ne point se lancer dans les comparaisons, j'ajouterais, au risque d'être taxé de manque de patriotisme par ces bons chauvins qui se plaisent à croire que les Anglais sont des semi-barbares qui vivent dans une sorte de nuit éternelle, j'ajouterais, dis-je, que l'hospitalité anglaise est beaucoup plus prévenante et plus généreuse que l'hospitalité française. La Française est fourmi et n'est point prêteuse : elle ne fait qu'entr'ouvrir la porte de sa maison, L'Anglaise est cigale : elle ouvre à deux battants les portes de son hospitalité.
Allez en province faire visite à une Française... si vous vous trouvez mal, elle vous offrira un
verre d'eau sucrée; si vous allez danser chez elle, elle vous offrira une brioche et une tasse de chocolat. Pour prendre place à sa table, il faut êlre des siens : son hospitalité ne s'étend point au* delà du cercle de la famille. Elle fait régulièrement ses visites ; on les lui rend religieusement, en les comptant; mais ce sont des visites de convenance, des visites sèches. Rentrée au foyer domestique, elle s'y enferme, s'y calfeutre à double tour.
Eh ! parbleu, voilà bien pourquoi la vie intime en France est pour l'étranger lettre close. Les absurdités qu'on débite sur nous, dans des livres qui ont la prétention de décrire nos mœurs, sont bien là pour en faire foi.
La vie de province, en Angleterre, est beaucoup plus intelligente et plus gaie : on y est plus sociable et d'un commerce plus libre. La jeunesse comme il faut fait partie du club de lawn-tennis et autres clubs athlétiques de la ville, et tous les jours se réunit en plus ou moins grand nombre dans les champs des environs. Ces réunions jou^'
nalières sont à chaque instant l'occasion de parties de plaisir et de pique-nique. On va dîner, prendre le thé, souper les uns chez les autres. Les habitants d'une petite ville anglaise m'ont toujours fait l'effet de ne former qu'une seule famille. Et les sauteries improvisées, les soirées musicales, les conférences, pour ne rien dire des réunions religieuses et philanthropiques ! 11 ne se passe pas de semaine qu'on ne se réunisse pour se divertir ensemble. Je connais une petiteville où, pendant l'hiver, les habitants se rendent tous les samedis soir dans la grande salle d'école de l'église. On y chante, on y fait de la musique, on y fait la lecture de quelques morceaux humoristiques. Chacun paye sa place dix centimes. La somme ainsi recueillie sert à payer l'éclairage et le chauffage de la salle; s'il y a du bénéfice, on le donne aux pauvres. J'ai toujours vu salle comble à ces pennyreadings.
Voilà une étude critique qui prend singulièrement la tournure d'un panégyrique, vont peutêtre s'écrier quelques-uns de mes compatriotes,
en lisant ces lignes qui n*ont d'autre ambition que d'être fidèles.
Mais,dirai-jeàces compatriotes, fort peu nombreux du reste, il y a deux sortes de patriotisme, le patriotismeaveugleetle patriotisme intelligent: celui qui ne veut rien apprendre et rien louer chez les autres, et celui qui cherche à s'éclairer, à s'instruire, et qui sait reconnaître les qualités dont aucune nation n'est dépourvue, l'Angleterre surtout, bien certainement.
C'est à ce dernier que je m'adresse.
Mistress John Bull restera chez elle, le... R. S. V. P. — Un propriétaire intelligent, — Signification du mot « Concert ». — La conversazione . — L'Académie royale de peinture.
Quand vous entendrez le double coup de marteau du facteur, ne vous précipitez pas avec joie sur votre boîte aux lettres, car, au lieu d'une réponse impatiemment attendue, vous y trouverez peut-être un petit piège conçu en ces termes :