Dames de ménage
icore à faire passer sur les bottes des Yankees vernis luisant de leurs boules de singe.
Ces lady-helps vont aux renseignements : elles informent auprès des lady-helps, qui les ont 'ëcédées, du caractère de la maîtresse de la main, qui aura bientôt, il faut l'espérer, à tenir a livret en règle. Aussi bon nombre d'Amérines ont-elles renoncé à tenir maison : elles ent à l'hôtel.
EJn de mes amis visitait l'Amérique en 1876, moment de l'Exposition de Philadelphie. Muni chaleureuses lettres de recommandation auprès plusieurs importants personnages de Washing- , il se promettait du bon temps dans la haute 'îété américaine. En effet, un sénateur l'invite IX tôt à venir passer quelques jours dans sa mai- ^ de campagne, aux environs de Washington.
ïi ami accepte avec empressement, et se rend Samedi suivant à la résidence du sénateur :
tait un château luxueux, paraît-il. Après avoir ^sé une soirée charmante en famille, il se retire tXs sa chambre et se couche, comptant bien rê-
ver aux deux jolies filles de rAméricain, entrelesquelles il avait eu le plaisir d'être placé à labl^* Le lendemain, il se lève, s'habille, se bichonne^ et ouvre doucement la porte pour saisir ses bo tines. Grande fut sa surprise de voir que les bo
tines étaient là telles qu'il les avait placées ^
la porte la veille au soir. On s'était bien gardé d' ^ toucher. Était-ce un oubli ou une mystification Que faire? Mon excellent ami se perdait en conjectures, quand survint le sénateur, qui, lui tapant amicalement sur l'épaule en riant, s'écria « Ah ! mon cher ami, que je suis donc étourdi j'ai oublié de vous dire, hier au soir, où étaien les brosses et le cirage ! »
Mais revenons aux filles de John Bull.
Les bonnes anglaises se distinguent de leur*^-^^ maîtresses par l'élégance. EnFrance,on reconnaît î^ la bonne à son petit bonnet de linge propre ^^t coquet; ici on la reconnaît à ses plumes. La FraK^çaise, même des classes les plus inférieures, ^ l'amour du linge, son ambition est d'en remp^î''
ses armoires ; l'Anglaise Tignore : quand elle lave sa chemise, elle n'en a pas sur le corps. La bonne française, en province du moins, met ses gages de côté pour se retirer un jour à la campagne et y vivre de ses petites rentes. La bonne anglaise dépense son modeste salaire en chapeaux à plumes, en fourrures, et en falbalas de loutes sortes. C'est dans le sang.
Une dame française de mes amies avait une jeune femme de chambre à laquelle elle s'intéressait. Voyant que celte fille dépensait tous ses gages en camelotte, et que les remontrances qu'elle lui faisait à ce sujet ne produisaient aucun effet sur elle, elle écrivit à la mère pour la prier de donner de bons conseils à sa fille : ^ Peut-être votre fille entrera- t-elle un jour en ménage avec quelque honnête ouvrier, vous devriez lui inculquer des principes d'économie, » disait-elle. La mère arriva furieuse : « Mêlez-vous de ce qui vous regarde, fit-elle à mon amie, est-ce que ma fille ne vous vaut pas? est-ce qu'elle n'est pas libre de dépenser son argent comme bon lui
semble ?A-t-on jamais vu! Ma fille fait votre ouvrage et ne s'occupe pas de vos affaires. Restai donc dans votre salon, vous n'avez que faire à ^*cuisine. > Et celte excellente mère, indignée, eïï^"* mena immédiatement sa fille.
En Angleterre, si l'on fraye avec la valetaille» on est perdu : on leur donne des ordres, on ^^ leur parle pas.
En France, on a encore de bonnes vieilles servantes avec lesquelles on est familier, et qui fo^^^ cela ne le sont pas avec vous. Dans notre bonn^ existence de province, que Ton ne sait pasapprécier, admirer même, à l'étranger, parce qu'on l'ignore, il n'est pas rare de voir une vieille cuisinière qui vit de ses cinq ou six cents francs de rentes, et à qui les enfants de ses vieux maîtres font porter un plat délicat ou une bouteille de vieux bordeaux, toutes les fois qu'il y a fête à la maison.
Non, on ne la connaît pas notre existence. Parce que nous respirons la gaieté et que nous voyons la vie en rose, on nous appelle peuple léger :
nous, la nation la plus économe, la plus laboieuse au monde. Mais si nous ne savons pas faire e colonies comme les Anglais, c'est parce que ous sommes trop casaniers, c'est parce que nous 3 pouvons pas quitter notre chère patrie que ^us aimons tant. Non, on ne la connaît pas notre e de famille. C'est pourtant là que nous pou- >iis nous redresser fièrement et reprendre nos ï'érogatives de cœur. C'est dans la famille francise la plus humble qu'on trouve l'amour, l'aban- ^n et la joie, grâce à l'entrain et à la bonhomie ^ père, grâce aux baisers de l'adorable mère. Et ^^ n'est pas la froideur et la solennité de la faïnille britannique, qu'un fils quitte, sans une larme, sans la moindre émotion, pour aller s'établir à la Nouvelle-Zélande ou dans quelque autre colonie des antipodes, qui forment un contraste bien séduisant avec le charme intime qui règne îutour du foyer français.
Le grand problème à résoudre en ce monde l'est pas simplement de faire des colonies, c'est l'être heureux et de rendre heureux ceux qui
vivent avec nous au cercle béni de la famille. Ce problènie-14 nous savons le résoudre.
Me voilà encore parti, j'en ai bien peur, pour le royaume des hors-d'œuvre, oubliant que j'ai à vous parler, ami lecteur, des bonnes anglaises. Pardonnez-moi; mais, voyez-vous, j'ai la tête bourrée, farcie, de tout ce que j'entends dire sur notre compte à des Anglais qui n'étudient la France que sur le Boulevard des Italiens, de onze heures du soir à minuit, et dans des romans dont tous les héros sont boursicotiers ou lorettes.
Les bonjies sérieuses se payent de trente à cinquante livres sterling, soit de 750 à 1250 francs par an. Dans les classes bourgeoises ordinaires, où Ton doit se contenter de la gênerai servant, c'està-dire de la bonne à tout faire, mais qui ne sait rien faire, et que l'on paye de 15 à 20 livres sterling, la maîtresse de la maison et ses fiU^s ont à faire leurs chambres à coucher et leur dîner. La bonne sait faire bouillir les pommes de terre et semble passer le reste de son temps à laver 1^
plancher de sa cuisine et à frotter les marches de l'extérieur de la maison. Ce travail pénible se fait à genoux, au moyen d'une pierre ad hoc et de torchons mouillés qu'on trempe dans un seau et que Ton étreint à la main. Pourquoi ne leur faiton pas faire ce travail avec un balai dur, ce qui leur épargnerait la moitié de la peine, ainsi que les lumbagos et les maux de genou qui en sont la conséquence? je vous le demande.
Il n'y a entre la maîtresse et la servante aucune ïection, pas même le moindre attachement, et il ► t rare que les relations durent plus d'un an : à
première mouche qui pique, on se quitte. Pour s bannes, toutes les maisons se valent ; pour les a-3tresses de ménage, toutes les bonnes sont [^^ivalenles : aussi, tune me conviens pas?Bon- ^^ T — bonsoir.
C^uand la servante est malade, on la fait filer "^c^mptement à l'hôpital; quand la maîtresse est ^^lade, on fait venir une sœur, une amie ou une 3^ï*de-malade, de sorte qu'il n'existe entre le salon ^^ la cuisine aucun de ces sentiments de recon-
iHi LES FILLES DE JOHN BCLL
naissance qui puissent porter ombrage ou préjudice à celte grande vertu anglaise qui s'appelle rindépendance du cœur.
De toutes les filles des basses classes anglaises, (0 sont les servantes qui trouvent le plus facilement à se marier. La raison en est simple. Toujours pimpantes et bien vêtues, coquettement roiffées d'un petit bonnet de dentelle à rubans, élégamment placé sur le sommet delà tête et qui les rend fort appétissantes, le buste généralement développé par l'exercice des bras, ces filles sont beaucoup plus al trayantes que les souillons du bas
peuple anglais; mais habituées, en condition, à dépenser leurs gages en parures et en luxe de mauvais goût, et à gaspiller le charbon qu'elles n'ont pas à payer, elles ne sauraient faire que de lort mauvaises épouses d'ouvrier.
Comme j'ai dit plus haut que la bonne anglaise n(î portait pas de bonnet de lingerie, je dois faire remarquer que la coiffure de dentelle dont je viens de parler ne se porte qu'à la maison. Si la bonne doit sortir, ne fût-ce que pour traverser la rue, elle
enlève son petit bonnet, et met son chapeau à plumes.
Toute bonne anglaise, comme toute Anglaise de vingt ans qui n'est pas bossue, a son amoureux (her young man), et les dames trouvent tout naturel qu'elle demande à aller se promener et sweethearter avec lui une ou ^eux fois par semaine. La permission est invariablement accordée, à moins que le sweetheart ne soit un grenadier, ou quelque autre habit rouge au service de Sa Majesté, aussi suspect à une Anglaise que le cousin ou le pays des bonnes françaises l'est à une Parisienne. C'est qu'ils sont irrésistibles ces beaux militaires de six pieds, avec leurs raies au milieu de la tête et leurs ailes de pigeon, avec leurs pantalons collants et leurs cigares d'un penny qui embaument ! Et puis, dans l'armée, on est pressé : on traite les affaires d'amour comme les ennemis de Sa Majesté Britannique : tambour battant.
Les amoureux de bonnes qui me paraissent jouir le plus tranquillement, le plus sûrement, de leurs bonnes fortunes sont les polîcemen. Ces pai-
sibles fonclionnaires sont od effet admirablemeol placés pour bien choisir leurs conquêtes. Chargés de surveiller, en se pro menant à pas lents, un certain côté de rue, ils ont bien vile déniché le plus joli minois de leur ronde ; et le moyen le plus sûr de se proléger à Londres contre les voleurs est d'avoir une jolie bonne dans sa maison, je vous garantis que le policeman ne la perdra pas de vue. Il poussera même le zèle jusqu'à venir voir entre dix et onze heures du soir,si votre porte est bien fermée. Si vous vous attardez le soir et qu'il voie de la lumière chez vous à travers vos jalousies, ce protecteur de Thonnète et tranquille citoyen n'hesile pas à venir frapper discrètement à votre porte. En vous voyant, il vous fait des excuses : — il craignait qu'un voleur ne se fût introduit dans votre domicile. Vous le remerciez chaleureusement, vous félicitant de ce que l'impôt sur le revenu, dont une partie sert à récompenser le policeman de ses peines, vous assure ainsi 1^ pleine et paisible jouissance de vos meubles, et vous permet de dormir sur les deux oreilles. En
le voyant s'éloigner souriant, vous n*hésitez pas à attribuer son air radieux à la satisfaclion du devoir rempli, et comme, lorsqu'on fait son devoir dans l'administration, on est heureux d'avoir l'occasion de le faire voir, vous ne doutez pas que le brave policeman n'ait été enchanté que vous lui ayez ouvert la porte vous-même, car celte occasion il l'aurait perdue, si votre jolie bonne avait été à la porte à votre place, et, bien certainement, ce n'est pas dans l'espoir de la voir qu'il est venu vous faire cette petite visite nocturne.
C'était au mois de mars de l'année 1875.
J'étais un soir à lire dans mon cabinet de travail quand, ouvrant violemment la porte, ma bonne entratout effarée. « Ah! monsieur, s'écriat-elle, il y a un voleur dans la maison ! Le policemanest en bas; si monsieur voulait venir lui parler ! »
On ne se fait pas répéter deux fois une pareille prière. Je descendis quatre à quatre. Le policeman était à la porte du sous-sol, sa lanterne sourde à la main.
« Monsieur, me dit-il, j'ai vu un voleur sur le loil de votre maison. Si vous voulez aller faire le guet dans les chambres de Tétage supérieur et Fempôclier de pénétrer chez vous, moi je vais visiter le jardin et faire le tour de la maison; il ne pourra pas nous échapper, je vais lui couper la retraite. »
Il me semblait que le brave policeman m*assi- {rnait un poste plus dangereux que celui qu'il se réservait; mais, après tout, comme j'avais encore plus intérêt que lui à ce que le voleur n'entrât pas chez moi, je montai me placer en embuscade dans les mansardes, après toutefois m'ètre muni du plus solide gourdin que je pus trouver dans mon porte-parapluie. Je restai un bon quart d'heure à mon poste d'observation.
Fatigué d'attendre mon voleur qui ne bougeait pas plus qu'un mort, je redescendis à la cuisine pour voir où le policeman en était de ses découvertes. Il n'avait rien attrapé.
(( — Je ne vois plus rien, monsieur, me dit-il; le gredin se sera échappé.
— Par oii?m'écriai-je. Les voleurs n'ont pas le pouvoir de se rendre invisibles comme les mahdis.
— Je n'y comprends rien, » me répondit l'honïxête gardien de la sûreté publique, évidemment embarrassé. Et, reprenant sa lanterne qu'il avait déposée sur la table de la cuisine, il me souhaita une bonne nuit et se retira.
« — Est-ce que vous avez vu quelqu'un ou entendu du bruit? dis-je à ma bonne.
— Non, monsieur.
— Vous avez eu peur tout de même, vous êtes toute rouge.
— Oh ! oui, monsieur, j'ai eu un peu peur, »
fit-elle.
Je rentrai dans mon cabinet quelque peu pensil . Les policemen, comme les gendarmes, se ressemblent tous. Il me semblait bien, cependant, que la figure de celui que je venais de voir ne m'était pas inconnue, et que. c'était bien lui que j'avais surpris un soir, de derrière mes rideaux, en train de prendre la mesure de la taille de ma bonne à la porte de la grille.
La fin de cette véridîque histoire de brigands est qu'au mois de mai suivant, ma bonne me
quittait pour aller se marier et qu'au mois
de décembre de la même année, un petit policeman rose et blond faisait son entrée en ce monde en criant à tue-tête : — Au voleur! au voleur!!
J'ai toujours trouvé que l'excellent policeman avait manqué à ses premiers devoirs de politesse et de reconnaissance, en ne m'invitant pas à être le parrain de ce moutard-là.
Il me devait bien cela.
îauscrie au fumoir.— (John Bull, Esquire, et son voisin d'Outre- Manche se communiquent leurs idées sur le mariage.)
j. B. — Ainsi, mon cher monsieur, c'est décidé, vous allez vous marier.
MONSIEUR. — Tout ce qu'il y a de plus décidé.
j. B. — Et qui épousez-vous... sans indiscrétion?
MONSIEUR. — Une Anglaise... une femme
charmante.
J. B. — Sans doute et puis?
MONSIEUR. — Et puis? Mais c'est déjà beau-
-coup, ce me semble. Que voulez-vous depfiis,
mon cher monsieur? des yeux bleus admiraiW^' ment fendus
j. B. — Mes compliments sincères Avec
cela, du solide, je suppose?
MONSIEUR. — Une taille divine
j. B. — Une taille divine ! Mon cher ami, nos compatriotes font venir cela de Paris. Le Bof^
Marché fournit une taille divine pour 6 fr. 50 •
Pour un Français, vous m'avez l'air d'être encof^ bien jeune pour songer au mariage.
MONSIEUR. — C'est vrai; mais je m'ennuî^
dans votre pays et la vie de garçon est ^^
chère à Londres ! Et puis, je ne sais pas, mais j trouve que la vie anglaise invite au mariage, f ne comprends pas l'existence en Angleterre san^ ^^
un intérieur à soi. Vous n'avez pas de cafés v(^ -^
clubs et vos restaurants sont des tombeaux ^-'^
vos femmes sont des amours je trouve qu'i- *
n'y a pas à hésiter. J'ai découvert, aux environ^ ^ de Londres, une délicieuse petite maison, ens^'' veHe sous les tilleuls, couverte de vigne- vierge ? de jasmin et de chèvrefeuille, cela m'a fait rêvei'-
En regardant les deux gros verrous de la porte d'entrée, je me suis pris à songer qu'après avoir payé son loyer et ses impôts..... et poussé les verrous, on doit être heureux de se sentir maître
de quelque chose cela fait naître le goût de
la propriété Voyez-vous, en Angleterre, il faut
se marier, il n'y a pas autre chose à faire.
j. B. — Vous épousez une jeune fille de forlune...?
MONSIEUR. — Je l'ignore. Vous n'imaginez pas, cher ami, que je suis allé, comme on le fait en France, demander à mon futur beau-père ce qu'il donnera à sa fille le jour de son mariage.
j. B. — Évidemment non. Les Français n'entendent rien à la diplomatie. On ne fait pas de
pareilles questions de but en blanc mais on
peut prendre des renseignements et s'assurer .
MONSIEUR. — Je ne sais rien.
J. B. — Et si votre femme n'a point de fortune?
MONSIEUR. — Eh bien, nous vivrons avec économie.
j. Bo — Mon cher ami, vous m'avez Tair d'être en train de faire de jolies sottises.
MONSIEUR. — Combien de fois vous ai-je entendu dire que le mariage était un devoir, une institution sacrée!
j. B. — Parfaitement ; mais je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas en même temps une institution utile Moi, voyez-vous, j'ai un faible
pour le trois pour cent, je ne le cache pas.
MONSIEUR. — Moi j'ai la bosse de l'amour.
J. B. — Elle s'aplatira.
MONSIEUR. — J'aurai une femme jolie.
J. B. — Elle ne le sera pas toujours. Les Anglaises ne sont pas, comme vos compatriotes, expertes dans l'art d'accommoder les restes.
MONSIEUR. — Spirituelle
J. B. — On ne saurait longtemps avoir de l'esprit pour ceux avec qui Ton vit.
MONSIEUR. — Excellente musicienne
J. B. — Avant six mois vous saurez tous ses morceaux par cœur... Tout cela n'est pas sérieux. Au point de vue social, en épousant une femme,
»^cus lui donnez de ravancement Vous avez
-ort de ne pas chercher, de votre côlé, à monter ^11 grade au point'de vue de la fortune.
MONSIEUR. — Je ne suis pas spéculateur.
j. B. — Ni moi non plus; et voilà bien pourquoi je tiens au trois pour cent. La beauté passe, les qualités éphémères disparaissent, les qualités solides restent. Les filles qui ont de l'argent tiennent à se marier, tout aussi bien que celles qui n'en ont point; il serait injuste, mon cher an)i, de les abandonner à leur malheureux sort... sous prétexe qu'elles ont de l'argent.
Votre Balzac a dit qu'un homme qui met le pied dans le cabinet de toilette de sa femme est un imbécile... ou un philosophe. Moi, je vais plus loin que Balzac, et je dis que, pour se marier, il faut qu'un homme soit un philosophe ou un imbécile, à moins qu'il n'en profite pour améliorer sa position. Vous parlez d'amour, mon cher garçon, mais le mariage est la profanation Même de l'amour. Il n'y a que dans les pays orientaux que l'on comprenne l'amour et la
femme. C'est rhabilude qui tue l'amour; aussi, dans l'Orient, la femme est esclave et n'ennuie pas l'homme du matin au soir : elle ne paraît devant son mari qu'exhalant les parfums les plus exquis. Mais en Europe ! Dieu me pardonne, eu
Europe, elle se croit l'égale de son mari
En Angleterre, elle mange du fromage et boit du slout avant de se coucher. Vous la voyez, la
tête couverte de frisures cela vous agace,
vous trouvez cela charmant, n'est-ce pas? Mais, mon cher innocent, savez-vous que, pour avoir ses cheveux frisés, il faut qu'elle pénètre dans sa couche, la tète chargée d'épingles et de papillotes? Oui, c'est ainsi qu'elle pénétrera dans
la vôtre pour être belle... non pas pour vous le soir, mais pour les autres, vous y compris peut-être, le lendemain. Le lendemain, mon bon, entendez-vous bien? Quand vous aurez subi ce traitement pendant quelques mois — je vous en donne douze, si vous êtes bon diplomate — vous entrerez dans la chambre de votre femme avec autant d'émotion que dans l'omnibus des Bâti-
gnoUes. Non, mon ami, dans le mariage, pas de dessert, pas de luxe, pas de petits plats délicats : un pot-au-feu continuel, éternel, sempiternel... de l'estime, du respect, je vous Taccorde
MONSIEUR. — A qui la faute, mon cher monsieur Bull? La femme est ce que son mari l'a faite, c'est aussi Balzac qui a dit cela. En amour, comme en cuisine, vous n'avez qu'une sauce... On peut respecter une femme et en être amoureux : le pain de ménage, assuré sur la planche, c'est quelque chose; mais un peu de miel dessus ne le rend pas plus désagréable.
j. B. — Fadaises, enfantillages, folies, mon cher monsieur.
MONSIEUR. — Enfantillages, folies tant que vous voudrez, le bonheur n'est pas fait d'autre chose. L'abandon, de bons et francs rires, de gros baisers, vwlà des mots qui sonnent à mon oreille bien plus agréablement que les liens sacrés du mariage, la gravité du père de famille...
j. B. — On voit bien, mon cher garçon, que vous venez d'un pays frivole, où les femmes mènent les hommes par le bout du nez.
MONSIEUR. — El quand cela serait...
j. B. — Un système social repose à faux, s'il n'a pas pour base la soumission de la femme.
MONSIEUR. — Et le bonheur... et la joie?
qu'en faites-vous? où les trouvez-vous? Dans vos comptes en banque?
J. B — On dirait, mon cher, que vous faites fi du compte en banque.
MONSIEUR. — Du tout : la tranquillité vient du compte en banque; mais la joie vient du cœur... Je vous assure que je vois tout en rose dans le mariage, et, selon moi, les romans ont tort de s'arrêter à la cérémonie du mariage... Si jamais j'écrivais un roman, — Dieu m'en garde, vous savez... et le public surtout à qui je l'intligerais — mon premier chapitre commencerait à la bénédiction des jeunes époux... et je ne trouverais pas qu'une délicieuse petite maman de trente-cinq ans, un peu grassouillette, fût une
héroïne à dédaigner pour le chapitre douze ou quinze de mon roman.
j. B. — Je vous félicitais tout à l'heure de la nouvelle de votre mariage que vous m'annonciez.... Mais c'est surtout votre jeune fiancée que je voudrais féliciter de tout mon cœur. Mon cher ami, si vous répandez vos idées dans ce pays-ci, nous ne trouverons plus de femmes qui voudront nous épouser, nous autres prosaïques insulaires. Et puisque vous êtes sur le chapitre des confidences, initiez-moi donc à votre secret, et ditesmoi comment vous supprimez... les désagréments du ménage.
MONSIEUR. — Je ne les supprime pas, je les prévois, et j'y porte remède.
j. B. — Très bien, mais comment? faites-moi part de vos projets.
MONSIEUR. — Projets! le mot est un peu vaste, je n'ai pas de plan de campagne bien arrêté... mais, dans mon petit bon sens, voici ce que je me dis : Pour réussir dans le mariage, il faut de la diplomatie, afin de faire durer le plaisir long-
leiTips. Or, j'entends bien faire durer le plaisir longtemps. Ce qui tue Tamour dans le ménage, c'est rhabitude et la légalité. Bonjour, contrai! adieu, amour! Eh bien, puisque quelque sot ou quelque gredin a inventé le mariage légal, ô'est à un homme sensé d'en prendre son parti et d'oublier au plus vite les paroles malséantes, par lesquelles on a cherché à lui faire comprendre que le mariage est une dure réalité et une corvée assez désagréable. Je vais me marier, mais j'ai la ferme intention d'être et de rester l'amant de ma femme. Je tâcherai donc d'oublier que je suis marié. Pour ne point perdre l'illusion de la scène, il faut bien se garder de pénétrer dans les couisses. D'abord, nous aurons chacun notre appartement : Monsieur amènera madame chez lui, ou bien monsieur se fauûlera à la dérobée chez madame, quand tout reposera dans la maison.
Chacun de nous aura une pièce qui sera interdite à l'autre : le boudoir pour madame, le cabinet de travail pour monsieur : ces deux pièces sont à mes yeux les forteresses de l'amour en ménage-
j» B. — Je VOUS admire, mon cher.
MONSIEUR. — Je m'explique. Pour qu'un ►mme continue à inspirer du respect et, parnt, de l'amour, à une femme sensée, il ne faut is qu'il vive constamment près d'elle; pour l'il conserve du prestige aux yeux d'une treille femme, il ne faut pas qu'il soit jamais isœuvré. S'il n'est pas toujours occupé, il faut le toujours il le paraisse. Donc, quand je aurai rien à faire, je m'enfermerai à clef dans on cabinet. Là, je lirai mon journal et fumerai on cigare, mais j'aurai soin, avant de m'y calutrer, de faire prévenir ma femme que, devant re très occupé toute la matinée, ou toute iprès-midi, suivant le cas, elle veuille bien ïiller à ce que je ne sois pas dérangé. De son Hé, quand madame aura sa migraine ou qu'elle 3 se sentira pas d'humeur sociable, elle se retira dans son boudoir, en me faisant dire :
• Madame est souffrante. Dans ce boudoir, que ferai meubler coquettement, elle recevra ses ïies, lira un roman, se reposera et exhalera sa
mauvaise humeur. De celte façon, nous ne serons ensemble que lorsque nous nous sentirons attirés l'un vers l'autre, et je ne serai point condamné à passer des soirées entières à bâiller devant ma femme jusqu'à me démettre la mâchoire. Pourquoi ferait-on devant sa femme ce qui semblerait du dernier malhonnête en présence de la femme la plus indifférente?
j. B. — Ah! mon cher monsieur, que c'est beau d'être jeune ! Je ne puis que vous admirer dans vos illusions. Cependant je dois dire que vous . faites preuve de beaucoup de bon sens avec votre grognoir : ne montrez pas à votre femme que votre bonne humeur lui est acquise de droit, et qu'elle n'a rien à faire pour l'obtenir. Ce sont les gens difficiles qui sont bien servis, en ménage et en amour, comme en toute autre chose. Vous n'avez pas fait part de vos intentions à la jeune Anglaise en question?
MONSIEUR. — Mais c'est ce qui vous trompe, mon cher monsieur Bull; et elle les approuve fort...
j. B. — Allons, cher ami, puisque vous allez vous marier, je vois avec plaisir que vous vous préparez à faire contre fortune bon cœup. Un homme est un sot quand, après avoir pris un engagement qu'il ne saurait briser, il ne fait pas de son mieux pour le tourner à son avantage et le faire servir à son bonheur... Mais, dites-moi donc, je crois que ces dames nous réclament au salon.
MONSIEUR. — Allons les rejoindre.
LA BRUNE ET LA BLONDE. — Madame la comtesse d*À. et Lady B. jasent un peu sur leurs maris, discutent les mérites respectifs d'iceux, et se font quelques petites confidences intimes. (La scène se passe dans un petit salon. — Les deux amies sont assises et font de la tapisserie.)
LADY B. — Que VOUS brodez bîeu, ma chère!
vous perlez ce que vous faites. Ce petit pélican rose en dégradé est délicieux. Je ne pourrais jamais arriver à fondre les couleurs comme vous. Et que vous travaillez vite !
LA COMTESSE. — Ah ça ! vous croyez sans doute que nous autres Françaises nous ne savons que lire des romans.
LAD Y B. — Du tout, je sais, au contraire, que les travaux à l'aiguille sont votre fort. Mais, ditesmoi, c'est trop délicat pour des pantoufles. Ces couleurs-là passeront bien vite, surtout si le comte a, comme mon mari, le défaut de se croiser les pieds quand il est assis, ou à moitié couché sur sa chaise longue,
LA COMTESSE. — C'cst Seulement pour la chambre à coucher. Je n'aime pas les hommes en pantoufles, ça les rapetisse et les autorise à être sans gêne devant vous, à se croiser les jambes... j'y ferai mettre des talons élevés, je ne veux pas qu'à mes yeux mon mari perde rien de sa grandeur. Et vous, ma chère, qu'est-ce que vous faites donc là?
LAD Y B. — Une calotte. Nous appelons cela en anglais a smoking-cap.
LA COMTESSE. — Ça n'cst pas possiblc?
LADY B. — Pourquoi donc?
LA COMTESSE. — Qucl âge a lord B. ?
LADY B. — Trente-deux ans.
LA COMTESSE. — Vous allcz lui permettre de
dOi LES FILLES DE JOflM BULL
s'affubler d*uoe calotle! (Riant aux éclats.) Hsfis, ma dière, le front est ce qu'on honune a de plus beau. Si vous tolérez la calotte, je vous verrai bientôt tricoter des bonnets de coton. C'est une pente rapide et dangereuse que vous suivez là. C'est un cas de divorce...
LAD Y B. — Moi j'aime voir les bommesàleur aise chez eux.
LA COMTESSE. — A Icur aisc ! Et quand cela serait? Est-ce que c'est une raison pour les enlaidir! Ils sont déjà bien assez laids comme cela. El puis vous allez rendre ce pauvre lord B. sujet aux rhumes de cerveau. . . Trouvez-vous rien de plus ridicule qu'un homme qui éternue et qui iranslorme son nez devant vous en trompette éclatante? Moi je lui rirais au nez tout le temps; Ç^ serait plus fort que moi.
LADY B. — Que vous êtcs mauvaise !
LA COMTESSE. — 11 faut si pcu de chose po^^ vous gâter un homme. Tenez, regardez le ra^*" quis de P., c'est un homme magnifique, deto^ point gentilhomme : un vrai port de roi. Eh bi^^'
croiriez-vous que la marquise qui, dit-on, en est encore folle, lui laisse porter des lunettes? 11 a Tair d'un docteur allemand.
LADY B. — Mais, s'il est myope?
LA COMTESSE. — La belle raison! Les lunettes sont des remèdes d'amour. Est-ce qu'il ne pourrait pas porter un lorgnon, ou un monocle? ■ Je ne déteste pas les monocles, et vous ?
LADY B. — C'est horrible.
LA COMTESSE. — Je ne trouve pas : cela donne aux hommes un petit air impertinent qui ne me déplaît pas. Chez les jeunes gens, je vous Taccorde, c'est insupportable; mais chez un homme de trente ans, je vous le répète, j'aime assez cela... Mais, ma chère, tous les hommes comme il faut portent le monocle en Angleterre?
LADY B. — Oui, mais ils n'en abusent pas, Comme en France, pour regarder insolemment les femmes. Je trouve les Français souverainenient malhonnêtes à cet égard-là.
LA COMTESSE. — Lcs Anglais ont de l'indifférence pour les femmes.
LAD Y B. — Pas le moins du monde. Cette indifférence apparente n'est que du respect, et, grâce à ce respect, nous pouvons aller libres et en sûreté où bon nous semble. Je ne vous cacherai pas que j'ai des doutes sur les véritables motifs de la politesse des Français.
LA COMTESSE. — Allonsdouc! Gomment pouvez-vous parler de la sorte, vous dont les compatriotes ne se gênent pas pour passer devant une femme, et Tobliger dans la rue à s'arrêter, ou dans les chemins de fera n'entrer en wagon qu'après eux? N'importe où il se trouve, un Français bien élevé se range pour laisser passer une femme...
LADY B. — Oui, afin de pouvoir la regarder plus à son aise. Tenez, au théâtre, par exemple » je les trouve particulièrement agaçants, vo^ Français. Pendant les entr'acles, ils viennent ^^ planter dans les corridors et aux portes de lag^' lerie, et là, à un ou deux mètres de vous, ils br^' qucnt leurs lorgnettes et vous examinent en d ^' tail. Puis, vous les voyez se faire peu de scrupit^^
de se livrer sur votre compte à toutes sortes de remarques. Gela gêne une femme et l'insulte. Vous pouvez trouver cela galant si vous voulez, moi je trouve cela malhonnête.
LA COMTESSE. — Un peu impertinent, je le reconnais.
LADY B. — Impertinent? Dites grossier. Figurez-vous qu'un soir — c'était à l'Opéra — j'étais dans une loge... un peu décolletée, vous savez... en losange... c'était la mode en 1880.
LACOMTESSE. — On y reviendra, soyez-en bien sûre, c'était mutin en diable.
LADY B. — Gomment dites-vous cela?
LA COMTESSE. — Je dis : c'était mutin en diable. Est-ce que cela vous choque?
LADY B. — Oui, un peu : cela me rappelle une expression de lord B.
LA COMTESSE. — Laquelle?
LADY B. — Je n'ose pas vous la dire.
LA COMTESSE. — Allcz douc, ma chère, c'est entre nous; il n'y a que moi qui puisse vous en-
LADY B. — Eh bien ! figurez-vous — c'étailun soir en revenant d'un banquet — il m'a dit que j'étais damnedpretty.
LA COMTESSE. — Oul? (Uembrassant.) Ms c'est la vérité.
LADY B. — Comment traduiriez-vous cela en français? Diricz-vous joiie à faire.., damner?
LA COMTESSE. — JoHe en diable, c'est moins risqué.
LAL Y B. — Je l'ai un peu excusé, il avait banqueté, comme nos maris en Angleterre seuls savent banqueter... Quand mon mari rentre tard le soir, je l'attends toujours, et vous ?
LA COMTESSE. — Toujours, c'cst élémentaire... Kt puis, quand le comte a dîné en ville, il est d'un jralant...
LADY B. — Je n'en saurais dire autant de lord H.; il a le vin quelque peu triste.
LA COMTESSE. — Vous me disiez donc que vous étiez un soir à l'Opéra... décolletée,- et que...
LADY B. — Ah! c'est vrai, je n'y étais plus;
prêtez-moi donc une aiguillée de votre soie rose. C'est bien simple : ce n'est ni une histoire ni une aventure. Je vous disais donc que j'étais dans une loge... eh bien, pendant un entr'acte, deux individus sont venus se planter devant moi, et pendant tout le temps n'ont pas... perdu de vue mon corsage. J'étais indignée.
LA COMTESSE. — Vous avicz tort. Quand nous voulons être coquettes, pour satisfaire notre amour-propre, nous devons être prêtes à en subir les conséquences.
LADY B. — Gomment, pour satisfaire notre amour-propre !
LA COMTESSE, souriant. — Dame, voyons, est-ce simplement pour avoir moins chaud que BOUS nous décolletons?
LADY B. — Non, certes non : nous nous décolletons, parce que c'est la mode, parce qu'il le faut, sous peine de paraître ridicule, prude et rococo. Hélas, nous sommes les esclaves de la niode.
LA COMTESSE. — Ma bonuc, si vous étiez bâtie
comme la pauvre petite baronne de S., je vous garantis qu'il n'est pas de mode en ce monde qui vous fît mettre un corsage décolleté... et que vous vous habitueriez bien vite à paraître ridicule, prude... etrococo.
LAD Y B. — Alors, vous excuscz ces deux effrontés.
LA COMTESSE. — Je suis tentée de le faire. Je ne vois pas pourquoi ces messieurs ne regarderaient pas avec plaisir ce que nous semblons avoir du plaisir à leur montrer.
LAD Y B. — Eh bien, tout ce que je peux vous dire c'est que pareil affront ne me serait jamais arrivé en Angleterre.
LA COMTESSE. — Jc u'cu doulc pas. J'ai VU de
vos Anglais regarder le Vésuve comme ils auraient regardé les cheminées de Saint-Etienne ou de Birmingham... et puis enfin, ma chère, les éventails sont faits pour quelque chose.
LADY B. — Vous savez, je prends note de ce que vous venez de me dire, que les femmes sont coquettes pour satisfaire leur amour-propre.
LES FILLES DE JOHN BULL 2ll
lut-être réussiriez-vous à m'expliquer pourquoi y en a qui poussent la coquetterie jusqu'à la lanterie.
LA COMTESSE, Sérieusement. — Une femme quelle satisfait son amour-propre; une femme lante satisfait l'amour-propre de son amant.
3st une sotte.
LADY B. — Voilà une réponse qui me raccom- 3de avec vous. {Quelques moments de silence.) propos, avez-vous vu lady G. ces jours-ci?