livre petite femme! c'est une veuve inconsot>le
lACOMTESSE. — Je l'ai vuc mardi dernier. Je lî trouvée plus calme... elle commençait à en- Qdre raison.
i^AD Y B. — Je l'ai vue le lendemain de la mort ' lord G. Elle faisait pilié à voir.
LA COMTESSE. — Moi aussi ; mais ce n'était ^n... Oh! c'est le jour même qu'il vous eût fallu Voir... Elle divaguait... elle avait complète- -nt perdu la tête... 11 fallait l'entendre réciter Htanie de toutes les qualités de son mari.
Quelles qualités, quelles vertus on découvre tout de même chez les gens, quand ils ne sont plus, vous ne trouvez pas ?... On dit que lord G. lui a laissé toute sa fortune ou, du moins, tout ce qtfil a pu lui laisser... Il ne fait pas bon être veuve en Angleterre... ; savez- vous que vos maris sont très forts ! Les Xemmes ont, en Angleterre, grand intérêt à prendre bien soin de leurs maris.
LAD Y B. — Tel n'est pas, cependant, le cas de ladv G. Son mari lui laisse sa fortune à la condi-
tion qu'elle restera veuve. Si elle se remarie, elle perd tous ses droits à l'héritage.
LA COMTESSE. — Eh bien, voilà de la tyrannie, ou je ne m'y connais pas. Non content d'avoir été despote toute sa vie, il faut encore qu'après sa mort, il fasse sentir à cette femme une autorite qu'il ne peut plus exercer que par procuration- Oh ! tenez, il n'y a qu'en Angleterre qu'on trouva des maris de cette trempe-là.
LAD Y B. — Je ne sois pas de votre avis. J^ trouve qu'un mari fait acte de sagesse ^^ protégeant sa femme contre les intrigaf^l^^
qui pourraient plus lard en avoir à sa fortune.
LA COMTESSE. — Mais uue femme n'est pas une enfant qui ne sait pas ce qu'elle fait... et si vos maris ne vous traitaient pas comme des mineures...
LADY B. — Et puis enfin, voyons, il faut bien avouer que si un homme aime sa femme, il est ennuyeux pour lui de songer qu'il y a un monsieur qui attend sa mort pour épouser sa veuve et jouir à son aise d'une fortune que lui a peutêtre amassée à grand'peine.
LA COMTESSE. — Je u'admcts pas de pareilles injonctions. Une femme peut être capable de dévouement et de fidélité. Mais imposer à une femme un sacrifice qu'on lui paye, c'est l'insulter. Je ne pourrais avoir que du mépris pour la mémoire d'un mari qui m'aurait traitée de la sorte... je ne lui pardonnerais jamais — Je me remarierais et lui ferais cadeau de son argent.
LADY B. — Je pardonne la jalousie chez ceux qui aiment profondément; du moins, je l'excuse.
LA COMTESSE. — Moi aussi, mais ce n'est pas
de la jalousie ce que vous venez de me raconter là, c'est de la vanité, de la vanité de fat et de tyran... A propos de vanité et de testament, vous avez entendu parler des dernières volontés de M. de R.?... Non! Eh bien, voilà la vanité telle que je la comprends : M. de R. a soutenu sa réputation d'humoriste et de bon mari jusqu'à son dernier moment. Figurez-vous que, la veille de sa mort, il fit venir son notaire, et, devant tous ses parents et amis assemblés, lui dicta le testament suivant : « J'ai tendrement aimé ma femme et je sais que ma femme m'a tendrement aimé et qu'elle me regrettera. Je lui laisse toute ma fortune, pour en disposer comme bon lui semblera et sans avoir à prendre conseil de qui que ce soit. Je l'autorise à se remarier, je le lui conseille même : je ne crains pas la concurrence. 5^ Eh bien, tout ce que je puis vous affirmer, c'est que madame de R. n'a que trente-cinq ans, qu'elle est fort jolie, mais que jamais elle ne se remariera. Voilà un mari français, ma chère.
LADY B. — Je veux bien croire tout ce que
VOUS me dites des maris français, de l'amour en ménage, mais pourquoi vos romans ne font-ils pas connaître ce bonheur intime... ?
LA COMTESSE. — Ah! je vous arrête. Vous allez me parler de romans qui ne traitent que de mondes impossibles, d'hommes blasés et de femmes galantes; mais nous en avons d'autres, ma chère amie. Si nous avons Nana, nous avons aussi le Roman d'un Brave Homme, VAbbé Constantin, le Maître de Forges... j'en pourrais nommer des centaines. Tenez, avez-vous lu Monsieur^ Madame et Bébé?
LAD Y B. — Sije l'ai lu! Mais dix fois au moins, et je le lirai encore bien des fois.
LA COMTESSE. — Je VOUS cu félicitc.
LADY B. — C'est lord B. qui l'a mis entre mes mains.
LA COMTESSE. — Lord B. est intelligent. Ce délicieux livre devrait être dans tous les ménages... comme la Bible : c'est un véritable traité du bonheur en ménage. Combien de fois le comte et moi nous avons passé des heures délicieuses entête-à-
216 LES FILLES DE iOH5 BULL
tële à lire un ou deux chapitres de ces descriptions
charmantes! Le comte lit admirablement. Et
que nous en avons mis en pratique, de ces chapitres! Combien nous en avons joué, de ces délicieuses petites scènes!
LADY B. — Le comte vous aime?
LA COMTESSE. — Voîlà douze ans que nous sommes mariés : douze années du ciel le plus pur... Le comte embellit tous les ans. Il aTaspect un peu sévère, vous savez, mais j'aime cela chez un homme. Quand il fronce les sourcils, il est superbe... et puis, il est si facile de le dérider: il est si bon, si généreux, si attentionné! Croiriezvous qu'il me fait une déclaration en règle chaque fois qu'il me voit une toilette nouvelle?
LADY B, riant, — Vraiment! Il doit avoir une jolie note de couturière à payer au bout de l'année ! Ah ! ah ! ah ! Allons, bon ! J'ai cassé mon aiguille. Prêtez-m'en donc une autre.
LA COMTESSE, lui donnant une aiguille. -^ Voilà.
LADY B. — Merci... Oh! la délicieuse marquise
que VOUS avez au doigt! Ces diamants sont d'une eau admirable. Je ne vous la connaissais pas, cette bague.
LA COMTESSE. — Mais non : c'est une folie du comte, il n'en faitjamais d'autres. Figurez- vous qu'hier j'avais quelques emplettes à faire au Louvre. Le comte propose de m'accompagner.
J'accepte avec joie et je l'emmène. Mais voilà qu'arrivé à la porte des magasins, le cœur lui manque, il hésite : « Tenez, chère amie, me ditil, je vous laisse, je viendrai vous chercher. Comptez-vous rester longtemps au Louvre? — Mais deux heures peut-être; qu'allez-vous faire tout ce temps-là? — Ne vous inquiétez pas de moi ; je serai ici à cinq heures... précises, ne me faites pas attendre. » Un rendez-vous avec mon mîiri, c'est sacré; je ne l'ai jamais fait attendre. Les hommes détestent attendre, les militaires surtout, cela les met d'une humeur horrible. Bref, à cinq heures, je sors, et naturellement je trouve mon galant mari à la porte. « Ou avez-vous été? lui disje. — Mais, chère amie, j'ai flâné. » 11 avait l'air
un peu mystérieux; je devinai immédiatement qu'il avait fait quelque méchanceté. Vous savez, entre nous, les hommes ne sont pas forts pour dissimuler leurs secrets. Le comte trahit les siens comme un enfant. Ses yeux les publient tout de suite : on y lit comme dans un livre ouvert. 11 ne chercha pas à se défendre longtemps. Monsieur avait flâné dans les galeries du Palais-Royal et m'avait acheté la bague que vous voyez : c'est un diamant d'au moins deux mille francs. Je vous demande après cela, ma chère lady B., si l'on peut perdre son mari de vue un seul instant!... Cane l'a pas empêché de recevoir un fameux baiser en rentrant, je vous le garantis. Dieu sait si j'aurais voulu pouvoir le lui donner sur la place du Palais- Royal!
LADY B. — Que je vous aime! que c'est donc bon de vous entendre ! {Regardant sa tapisserie.) Cette calotte est horrible... regardez donc ce bleu et ce vert... vous ne trouvez pas que ça jure?
LA COMTESSE. — Mettoz-moi douccettecalotle
de côté. Brodez un porte-cigare à lord B. J'en ai
LES FILLES DE JOHN BULL âlD
fait un délicieux pour le comte : ses initiales et sa couronne bleu foncé sur fond gris perle...
LAD Y B. — Tiens, oui, c'est une idée. (Se rapprochant de la comtesse.) Est-ce que le comte vous a jamais menée souper en cabinet particulier?
LA COMTESSE, souriaut, — Bien des fois.
LAD Y B. — Lord B. dit qu'on ne peut pas mener une femme respectable, sa femme légitime, CD cabinet particulier,
LA COMTESSE. — Ma chèrc, vous n'êtes pas forcée d'exhiber au garçon votre certificat de mariage. Le comte trouve qu'une femme peut aller partout avec son mari, et moi je ne vois pas pourquoi les bons endroits ne seraient réservés qu'aux... créatures, et pourquoi aussi les femmes honnêtes ne sauraient être admises qu'aux Bouillons Duval. Voilà mes idées à moi, vous savez.
LAD Y B. — Ce sont bien aussi un peu les miennes, mais je crains que...
LA COMTESSE. — Je crains, mabcUc, quc votrc niari... ne vous respecte un peu trop. Moi je ne
déteste pas que le comte.. . me fasse.. « quelquefois rougir.
LAD Y B. — Oh ! lord B. ne ferait jamais cela... c'est moi qui l'ai fait rougir plusieurs fois.
LA COMTESSE. — Oui ? VOUS êtcs charmanle.
Contez-moi donc ça!
LAD Y B. — Cela me serait difficile.
LA COMTESSE. — Ditos donc, vous m'enverrez la photographie de votre mari. Je serai bien aise d'avoir dans mon album le portrait d'un lord anglais que sa femme fait rougir.
LADY B. — Avec tout ccla, vous ne m'avez pas dit ce que c'est... que les cabinets particuliers.
LA COMTESSE. — Mais ce n'est rien de bien remarquable : de petits salons coquettement meublés... tout le plaisir est dans la nouveauté, dansl'étrangeté... dans l'imprévu... c'est piquant de se déguiser en... maltresse de son mari. Voilà tout.
LADY B. — Oh! dites-m'en plus long.
LA COMTESSE. — Vous voulczdonc quc je VOUS
choque?
LADY B. — Toutes les femmes aiment à être choquées... un peu, vous savez... pas trop.
LA COMTESSE . — Eh bicu donc, ma chère — il y aura de cela tantôt dix ans — j'étais au bal avec mon mari. Vers une heure du matin, je venais de valser avec lui, nous remarquâmes qu'il n'y aurait pas de souper... et nous avions une faim de loup. « Dis donc, ma chérie, me dit le comte, je meurs de faim... ne crois-tu pas qu'il serait temps de rentrer? —Mais, mon ami, nous ne trouverons rien à nous mettre sous la dent à la maison. — Non? eh bien, me dit-il, qu'à cela ne tienne, nous sommes en carnaval, nous irons souper à la Maison-Dorée. » Aussitôt dit, aussitôt fait : nous descendons, nous montons en coupé, et au bout de quelques minutes nous étions... en cabinet particulier. Le comte avait un petit air sardonique, triomphant, qui m'inquiétait bien un peu... mais que faire? Je pris l'air aussi digne que possible quand le garçon entra pour recevoir le menu. Avec sa femme, on ne fait pas de grandes folies : le comte ordonna des huîtres, une salade
de homard, de la volaille froide, des glaces et une bouteille de Champagne frappé. Jamais je n'avais vu mon mari aussi gai, aussi entraînant, aussi spirituel... Oh! que c'est donc bon d^être adorée de son mari!... Au dessert, le comte devint d'un entreprenant... oh! d'un entreprenant!... Heureusement le garçon entra...
LADY B. — Sans frapper?
LA COMTESSE. — Saus frapper, ils sont habitués à cela... Oh! ils en voient bien d'autres, paraît-il.
LADY B. — Ils doivent joliment s'amuser.
LA COMTESSE. — Du tout... l'habitude... ils aimeraient beaucoup mieux être dans leur lit, je vous le garantis. Donc, comme je vous le disais, le garçon entra pour recevoir les ordres de mon mari. « Garçon, dit-il, vous pouvez vous retirer. Vous apporterez du café... quand je sonnerai. > Le garçon se retira en s'inclinant. Il fallait voir l'aisance du comte en donnant cet ordre... Oh! vous savez, il était facile de voir qu'il avait un peu... d'expérience... ce n'était pas la première
fois qu'il soupait en cabinet particulier. Il était en pays de connaissance.
LAD Y B., sérieusement. — Comment pouvezvous supposer des choses pareilles?
LA COMTESSE. — Commcut jepuis... (£^m6rassant son amie.) Chère enfant, je vous admire! Ce qu'il y a de certain, c'est que, bien qu'un peu étourdie par les deux verres de ch.ampagne que le comte m'avait versés, je vis fort clairement qu'il poussait les verrous.
LAD Y B. — Oh! Je me serais mise à crier.
LA COMTESSE. — Ce fut bien mon intention; mais à quoi bon? La loi ne protège pas la femme contre son mari, vous savez cela. Nous n'avons pas encore, en France, de Société protectrice des femmes ; vous en avez. . . vous autres?. . . Je m'étais levée, mais le comte m'avait presque aussitôt saisie dans ses bras... A propos, vous ne trouvez pas que... c'est une position charmante : une femme, un peu étourdie... presque perdue...
vous savez... perdue avec son mari, on se retrouve... dans les bras de l'homme qui l'aime et
LA
qu'elle adore... qui est là, ivre d'amour, debout, la soutenant de ses bras vigoureux,jetant sur elle des regards qui tombent brûlants...
LAD Y B. — Vous me donnez le frisson...
LA COMTESSE. — J'étais éperdue...
L A D Y B. — Appelons le garçon, et faisons servir le café, ma chère comtesse, il n'est que temps.
LA COMTESSE. — Je vais faire mieux que cela; je vais vous offrir une tasse de thé... à l'anglaise. {Elle sonne.)
Nouvelles agences de salut. — Les prêtresses ont le dos bon. — Les Trotteurs ou frictionnaires. — ÂsiNUS asinam fricat.
L'Almanach Whitaker, qui fait autorité en matière de renseignement, annonce, pour l'année 188-4, seize nouvelles sectes ou associations religieuses, reconnues par le directeur général de l'Enregistrement. A mon grand regret, je constate, dans le même almanach, l'extinction de la secte des Chrétiens Rationnels. C'est donc, pour l'année 1884, un gain net de quinze religions, chiffre fort respectable, il faut en convenir. Voici
les noms des seize nouvelles sectes ou associations en question :
L'Association du service spécial des Enfants;
Les Soldats chrétiens;
L'Armée de l'Église ;
L'Église Anglicane indépendante ;
L'Armée du Salut libre ;
L'Armée de l'Évangile ;
La Bande de l'Évangile ;
La nouvelle Maison d'Israël ;
L'Armée du roi;
Les Saints du dernier jour;
Les Membres de l'Église Anglicane ;
L'Armée méthodiste;
L'Armée de la mission ;
La Bande des Pèlerins ;
Les Positivistes ;
L'Association chrétienne des Jeunes Femmes^
Ne soyez pas étonnés si, avant peu, vous voyez figurer sur la liste des nouvelles sectes religieuses les Matérialistes et les Athées ou Bradlaughistes. Je dis sectes religieuses, car ici il n'est pas jusqu'à.
l'athée qui n*érige son système en religion et ne se bâtisse, ou plutôt ne se fasse bâtir — ce qui est plus intelligent — son petit conventicule.
En France, la religion est un monopole; en Angleterre, une concurrence, un steeple-chase.
En France, une idée nouvelle, une théorie qui voit le jour et réussit, fait école; en Angleterre, elle fait église.
Vous entendrez aussi bientôt parler d'une secte qui fera fureur, je n'en doute pas : c'est la secte des Frotteurs, ou, pour employer une expression plus technique, la secte des Frictionnaires. Cette secte est d'importation américaine, cela va sans dire. Voici ce que je lis dans les journauxanglais, à la date du 5 février 4884 : € Nous apprenons qu'une nouvelle secte religieuse vient de se fonder à Park- Street, Boston, sous le nom de secte des Scientistes Chrétiens. Les réunions se composent ordinairement de dames pieuses . La nouvelle doctrine peut se résumer de la manière suivante : La matière est par elle-même inerte, inanimée et impuissante : la force qui anime la matière est divine.
La maladie provient du manque de force vitale, c'est-à-dire du manque de divinité. La présence de la maladie prouve doncTabsence du Seigneur « Toute personne qui contient le Tout-Puissante surabondance peut, si elle le veut, communique à ses semblables le fluide divin et régénérateur ^ Le procédé est des plus simples. Elle se désha — bille, s'assied de manière que son dos coïncid avec le dos de la personne malade, et, pour 1 modeste somme d'un dollar l'heure — somm bien insignifianle quand il s'agit de sauver so âme — elle permet au fluide divin de s'infiUre :t^ dans les tissus du patient. >
Ainsi donc, voilà qui est facile et commode, ^ ^ je pourrais même dire, des plus agréables : vou ^ frottez jusqu'à ce que votre salut soit un fait ac — compli. Si votre prêtresse a un joli dos bien rerw^ ^ bourré, ropération ne doit pas laisser d'être asse^ '^^ piquante.
Seulement.... ne vous retournez pas : c'est L ^** qu'est le danger.
Comme on le voit, c'est tout bonnement Tem- >rocation du salut. Succès garanti en quelques tieures.
Bonne chance aux Frotteurs !
S'ils sont à la recherche d'une devise ou d'une marque de fabriquCi je leur proposerai : Asimis usinam fricat.
XYIII
La manie de TabstiDeDce. — Seconde épître à John Bull. — Le péché mignon de mistress John Bull au dire d'un vénéfable archidiacre et de quelques dames bien pensantes. — On Breton librC; membre de Tarmée des rubans jaunes.
L'armée des rubans bleus compte, à ce jour, dit-on, plus de 600,000 soldats. Encore un peu de patience, et les buveurs d'eau seront presque aussi nombreux que les ivrognes. Quels spectacles d'excentriques contrastes ! Figurez-vous des enfants, des moutards en bas âge, que Ton décore du ruban bleu; des hommes, des femmes, à qui Ton fait prèler serment par écrit que jamais ils netouciieront ni à vin, ni à bière, ni à aucune espèce
de liqueur alcoolique. Quelle folie ! mais aussi quel aveu de faiblesse! Quoi ! n'est-ce pas, en ^ffet, leur faire signer que, puisqu'ils ne sauront pas s'arrêter quand ils auront étanché leur soif, ils jurent de ne jamais toucher à quelque boisson <iue ce soit? Et toi, John, mon ami, tu es satisfait de ce progrès; tu te frottes les mains de bonheur et d'admiration ; tu vas fermer tes tavernes et même défendre aux épiciers de vendre du vin, delà bière et des liqueurs; es-tu assez simple pour l'imaginer qu'on rend un peuple vertueux de par la loi? Tes prêtres et tes vieilles filles, qui savent qu'il se consomme par an pour environ cent millions de livres sterling de boissons alcooliques, remuent ciel et lerre pour faire entrer cette somme fabuleuse dans les coffres de l'Église pour l'enlever des griffes du diable et la remettre au bon Dieu; et toi, tu donnes dans le panneau, et tu ne t'aperçois pas que tu tires les marrons du feu pour quelques fins matois qui sont enchantés d'exploiter tes prétentions à la vertu pour en tirer à la fois bénéfice et honneur. Te rappelles-tu
tii LES FILLES DE JOHN BULL
par exemple, qu'il yaquelque temps la Société de tempérance évangélique d'Edimbourg était dans la gêne parce qu'il lui avait fallu payer centlivres sterling à un monsieur qui, pendant quatre semaines, s'étail égosillé à prouver aux bons habitants de Auld Reekie que, pour se bien porter en ce monde... et dans l'autre, il n'est tel que de boire de l'eau, et que ladite société avait aussi eu à régler la note d'hôtel de ce bon apôtre, notequi se montait à cinquante-deux livres (1300 francs)? Peste ! treize cents francs pour une note d'hôtel de quatre semaines ! Crois-tu, John, que Teau coûte des prix fabuleux à Edimbourg, et que ce prêcheur, d'eau douce ne s'était pas fait passer quelques fines bouteilles sur la conscience?
Ne crois-tu pas que tes classes ouvrières auraient l'air beaucoup plus sain si, au lieu d'eau chaude et de pain plus ou moins beurré pour déjeuner, tu leur faisais manger de bonnes soupes, voire même boire un verre de bonne bière naturelle? Ce n'est pas l'abstinence totale qu'il s'agit de prêcher, c'est
LES FILLES DE JOHN BULL 23:t
la modération, mon ami: la modération \ un mot qui semble disparaître de plus en plus de ton vocabulaire. Ce n'est pas le vin qui fait l'ivrogne, mais le vice, dit le proverbe chinois ; ce n'est donc pas le vin ou la bière, mais le vice qu'il faut chercher à supprimer.
In mcdio veritas et virtus. Mais la devise de ton île semble malheureusement être in extremis dementia. Tes armes portent trop loin, et tu ne tues rien.
Toutes ces doctrines insensées font quelques fanatiques et quelques hypocrites, mais fort peu de prosélytes sérieux, et elles ne tendent qu'à faire naître les réactions les plus outrées. Tu ne devrais pas oublier encore que ce thé, dont tu abuses, que la limonade et toutes ces boissons artificielles et teetolaleSy t'ont rendu bilieux, mon pauvre ami; oui , bilieux, dyspeptique, hypocondriaque, morose et grincheux; et tu devrais admettre qu'aucune loi divine ne défend de jouir
1. Le mot « tempérance » signifie « modération 4;il n*a jamais signifié a abstinence totale ».
tn LES FILLES DB JOHN BULL
des bonnes choses que la Providence a mises sur la terre à notre disposition, mais seulement que la loi de la nature nous ordonne d'en user avec discrétion.
Tu te moques de nous, parce que, en famille, nous ne nous gênons pas pour nous couvrir la poitrine de nos serviettes ; tu fais des gorges chaudes de nos bons commis voyageurs qui, à table d'hôte, se l'attachent bravement autour du cou, et empoignent leur fourchette comme des gens qui entendent bien tailler sérieuse besogne, et tu t'écries: Quels goulus ! Comme ils mangent !
Mais tu es un petit brin jaloux, mon bon, rien de plus. Oui, à table nous mettons nos soucis de côté, nous sommes heureux, nous bavardons et nous rions avec nos femmes et nos enfants, et nous faisons durer le plaisir longtemps. Et si nous avons le secret d'être gais et heureux, nous faisons plus envie que pitié, crois-le bien; et, si tune t'étais pas délabré l'estomac avec ton thé et autres saletés malsaines, si tu mettais un peu de côté ta dignité insulaire quand tu es à table, et que
lu fisses faire quelques progrès à ta cuisine, tu pourrais faire comme nous, et tu ferais probablement comme nous. Je sais bien que tu vas me répondre que tu n'as en ce monde qu'un seul souci, c'est de faire ton salut. Je le veux bien; mais comme cela ne t'empêche pas de prendre grand soin de ton compte en banque et de mille autres petites affaires mondaines, j'en conclus que :si, comme nous, tu as bien Tintention d'aller au paradis, comme nous aussi, mon ami, tu n'es pas pressé de te mettre en route.
Franchement, laisse-nous tranquilles avec ton thé, ton cacao, et autres potions de salut. Bois de l'eau, si cela te fait plaisir; mais l'Angleterre est un pays libre : pour l'amour de Dieu, laisse-nous boire à notre goût.
En tout cas, fais-y bien attention : ne dépasse pas ton but. L'ivrognerie n'existe plus à l'état hideux, enraciné, que dans les basses classes de tes grandes villes, c'est un grand progrès auprès du temps où les membres de ton Parlement se faisaient rappeler à l'ordre pour mettre les pieds sur
la table du Speaker^. H faut même reconnaître que, grâce à l'instruction, le bas peuple devient plus sobre. Quant à demander un acte de Parlement pour interdire aux paisibles et honnêtes bourgeois d'aller acheter une bouteille de cognac chez l'épicier, c'est simplement de la folie.
Enfin, John, rappelle-toi que, naguère, un de tes évêques se refusait à signer une pareille pétition à la Chambre des Communes, en disant :
c J'aimerais mieux appartenir à une nation d'ivrognes qu'à une nation d'esclaves. »
C'était dans la coquette ville de Torquay, au mois de mars de Tannée courante.
J'assistais à ungigantesque Tea-and-Bread-and- Butter Meeting (traduisez cela si vous pouvez, moi j'y renonce), convoqué sous les auspices de la Société de tempérance, et présidé par un vénérable archidiacre. Me prenant à considérer, au-
i. Président de la Chambre des Communes.
tour de moi, ces longues figures de carême, silencieuses et damnées, pour me servir de l'énergique expression du poète Shelley, avalant à petites gorgéesleurs tasses d'eau bouillante, et grignotant des beurrées en levant les yeux au ciel, je me disais : « Oui, je l'ai dit, et je le répéterai encore : Rien n'est plus beau, rien n'est plus édifiant que de contempler John en train de s'administrer ce breuvage angélique. »
Je venais d'avaler tant bien que mal un morceau de pain et de beurre, et de me pousser dans la gorge deux tasses de tisane aussi stoïquement qu'aucun des fidèles présents à cette édifiante réunion, quand une vieille miss, assise à mes côtés, qui, depuis le commencement du service, n'avait point desserré les dents, excepté pour bâiller démesurément à intervalles réguliers, comme un chronomètre, se hasarda à rompre ce silence solennel. « Ah! monsieur, me dit-elle, que cette réunion est imposante I Une œuvre glorieuse que la nôtre !
— Je n'en doute pas, madame, répondis-je.
Quand nous aurons fini ce délicieux thé, nous aurons réunion, n'est-ce pas?
— Oui, le vénérable archidiacre va parler.
— Quel est le but exact de ce meeting? La fermeture des pidlic-houses le dimanche, je suppose?
— Oh ! du tout, nous voulons faire mieux que cela. Les ptiblic'houses ne font pas autant de mal qu'on veut bien le dire. Nous voulons envoyer une pétition au parlement, pour obtenir l'abrogation de la loi qui permet aux pâtissiers et aux épiciers de vendre du vin, de la bière, et des liqueurs,
— Vraiment ! m'écriai-je.
— Oui, les piiblic-houses ne sont fréquentés que parles basses classes; leur sphère d'action, dans le mal, ne s'étend pas au delà; mais l'ivrognerie chez les femmes des classes bourgeoises prend des proportions énormes. Sous prétexte d'aller acheter des gâteaux chez le pâtissier, elles se font servir du vin; sous prétexte d'envoyer leurs domestiques chercher des épiceries, elles se font rapporter de l'eau-de-vie, et s'enivrent chez
elles. Donc, nous nous sommes dil : Le pâtissier el l'épicier, voilà l'ennemi.
— Je crois que vous calomniez un peu vos compatriotes.
— C'est la triste vérité, vous allez entendre l'archidiacre dans un instant : il a de terribles choses à raconter. Oui, monsieur, les épiciers font plus de mal à notre cause que les publicans , C'est M. Gladstone qui leur a accordé ces licences, parce que les épiciers, c'est bien connu, sont tous libéraux.
— Je vous comprends, dis-je à ma voisine. Et, comme les publicans sont conservateurs, vous désirez leur accorder le monopole de la vente des poisons alcooliques : c'est une petite manœuvre électorale. Excusez-moi si je n'apprécie pas à leur valeur vos sentiments philanthropiques. Mais voilà la compagnie qui se lève pour se rendre dans la salle du meeting; je vais me faire le plaisir d'aller écouter l'archidiacre. »
Quand nous entrâmes dans la salle, l'assemblée chantait un cantique dont le refrain commençait
t240 LES FILLES DE JOHN BULL
par les mois Sauvons les malheureux qui périssent. Le cantique fini, le vénérable archidiacre qui présidait se leva, se recueillit quelques instants, et commença un discours dont j'extrais les passages suivants :
« Un de nos plus illustres magistrats disait, il y a quelques jours, que les assassinats de femmes, si fréquents dans la basse classe, pouvaient êlre attribués à l'ivrognerie des femmes beaucoup plus qu'à l'ivrognerie des hommes.
» Eh bien, si vous voulez remonter à la vraie source du mal, vous verrez que ces habitudes d'ivrognerie ne sont point contractées au publichouse^ mais bien à la maison, par la raisf)n toute simple que ces femmes, en faisant leurs provisions chez l'épicier, fourrent au fond de leurs paniers une bouteille de gin ou d'eau-de-vie, et qu'elles boivent chez elles pendant l'absence de leurs maris. Aussi, en rentrant de son travail, l'artisan Irouve-t-il sa femme grise. Point de dîner pour lui. Ses vêlements et ceux de ses enfants ont été engagés pour acheter la maudite boisson. Il fait
LKS FILLES DE JOHN BULL 2il
des reproches à sa femme, se prend de querelle avec elle, la frappe, et quelquefois, dans le paroxysme de la fureur, illatueJ'entraiun jour, continua l'archidiaere, dans la boutique d'un épicier, sous le prétexte de changer un souverain, mais en réalité pourvoir ce qui s'y passait. Eh bien, dans l'espace de quelques minutes, je vis huit femmes venir acheter del'eau-de-vie. ^
« Entre nous, dis-je à ma voisine, le très révérend gentleman eût été plus généreux de faire quelque petit achat dans la boutique d'un épicier qu'il venait espionner, que de venir lui demander un service. »
Je continuai à prêter une oreille attentive.
« Une autre fois, dit-il, j'étais au buffet d'une station à prendre une lasse de thé. Trois jeunes filles fort bien mises entrèrent et, sans rougir, demandèrent, l'une pour trois pence de cognac, les deux autres un verre de bière. Quelques instants après, une dame, à l'apparence respectable, accompagnée d'un jeune enfant, entra et demanda du xérès. Elle en but trois verres, trait sur Irait.
tu LES FILLES DE JOHN BULL
De pareilles scènes sonl révoltantes. Vous nous aiderez, j'en suis convaincu, à mettre fin à cet état de choses; vous signerez la pétition que nous allons envoyer au Parlement, et dans laquelle nous demandons à nos représentants de faire une loi qui défende aux épiciers, aux pâtissiers et aux restaurateurs de vendre des liqueurs alcooliques. >
Là-dessus on se mit à entonner un cantique commençant par les mots : c A V œuvre », car si tout finit, en France, par des chansons, tout, en Angleterre, finit par des cantiques.
c Voyons, dis-je à mon excellente voisine, cela a-t-il du bon sens? Quoi ! pas d'autres arguments! Pour quelques femmes qui sont allées acheter du cognac chez Tépicier, dans un but des plus innocents peul-elrc, vous allez demander au Parlement d'empêcher des citoyens libres et honnêtes de se procurer du vin, de la bière, du cognac. Mais c'est de la folie !
— Pas du tout, me répondit-elle; voilà plus de quarante ans que je ne bois que de l'eau, el le
LES FILLES DE JOHN BULL 'Hi'i
jour OÙ nous en boirons tous, nous serons une nation de saints.
— Une nation de lunatiques, » pensai-je, et je
sortis de cette atmosphère au plus vite.
Je sautai dans un cab et me fis conduire à la gare. En descendant de voiture, je remarquai que mon cocher avait un bout de ruban jaune à la boutonnière. « Tiens, lui dis-je, quelle décoration avez-vous donc là?
— Ah ! monsieur a été avec les buveurs d'eau, au meeting des rubans bleus, fit-il; moi j'appartiens à l'armée des rubans jaunes.
— Ah bah! m'écriai-je étonné; et] qu'est-ce qu'on fait à l'armée des rubans jaunes?
— Monsieur, me dit-il, on mange ce qu'on veut, on boit ce qu'on veut, et l'on se fiche du qu'en dira-t-on. (You eats ivhat you like, you drinks what you like^ and you dori't care a damn for nobody,) »
Sacrebleu! que c'était donc bon de voir un homme, après avoir passé la soirée avec tous ces bigots et toutes ces vieilles femmes !
tu LES FILLES DE JOHN BULL
t Tenez, mon ami, fis-je à mon cocher qui avait une de ces bonnes figures ouvertes, comme on en voit dans le Devonshire, tenez, voilà un bon pourboire, allez prendre un verre à ma santé. > Et j'allai au guichet prendre mon billet, réconcilié avec le genre humaine
1. Un clergyman de mes amis vient d*étrc obligé de quitter une excellente cure pour avoir refusé de se conformer au désir de son squire^ le hobereau du voisinage, qui entendait quil s*afrublàt de ce ruban bleu, certificat dMdiotisme, décoration des ivrognes corrigés.
Mon ami est un sot. Pour gagner ou garder une bonne cure, je n'hésiterais pas à m'attacher un ruban bleu à la boutonnière : il est si facile de le mettre dans sa poche pendant qu'on prend son grog ou un verre de généreux bordeaux.