William Cowper
Et, en effet, il avait raison : au moment où il répondait à l'interpellation de remployé, c'était sa pipe qui fumait, pas lui.
Dans un pays qui fait profession de ne jamais mentir, qui punit le parjure des travaux forcés, mais qui n'est pas plus vertueux que son voisin, il a bien fallu trouver avec le ciel des accommodements, et Ton a inventé les menisonges blancs (white ltes)yles mensonges plus ou moins innocents. Combien j'en connais de ces bons Anglais qui n'osent pas prononcer my God^ mais qui se mettent à l'aise en disant mon Dieu ou mein Gotty comme si le bon Dieu ne parlait qu'anglais.
Mais c'est le monde puritain qu'il faut entendre pour se faire une idée du génie de la langue anglaise. Cette phraséologie se colle au gosier et sort de la bouche comme de la mélasse. C'est une étude toute spéciale à faire.
Si vous voulez être édifié tout votre soûl sur ce sujet, promenez-vous dans le Strand pendant le
mois de mai, et arrêtez-vous près des groupes pour écouter.
Il existe, dans le Strand, une salle immense qui appartient à l'Association chrétienne des jeunes gens. Cette salle, qui devrait s'appeler Salvation Hall, se nomme tout simplement Exeter HalL Ce lieu saint se loue successivement, du 4" au 31 mai, aux différentes sociétés angéliques, évangéliques, archangéliques, qui y tiennent leurs réunions annuelles, appelées May meetings.
C'est la foire au salut, où se donne tour à tour rendez-vous la gent trotte-menu du Royaume-Uni pour y faire le spring cleaning * de leurs âmes. Pendant un mois, Fair du Strand est imprégné d'une odeur de sainteté... dont il a, du reste, grand besoin : c'est un spectacle bien anglais que de voir, d'un côté d'une rue, — le côté nord du Strand — des groupes édifiants, onctueux, spé-
1. Nettoyage du printemps. C'est Thabitude en Angleterre de nettoyer les maisons de fond en comble au printemps. Je connais plusieurs Anglais qui, à cette époque, demandent à leurs femmes une semaine de vacances.
cimens de la plus austère vertu ; de l'autre, à quatre ou cinq mètres de distance, des groupes de malheureuses éhontées, sales, ivres, sans vergogne, spécimens de la plus grossière débauche : à droite, les cantiques; à gauche, les chansons obscènes : à droite, la Bible et l'Évangile; à gauche, la bière, le gin... et le reste.
Chez ce saint monde, le ramage se rapporte au plumage.
Voyez le puritain trottiner dans le Strand. Use rend pieusement au meeting de sa secte. Il marche à pas menus et saccadés, sautillant, le corps un tant soit peu incliné de côté. 11 est vêtu d'un costume noir uni, tout brillant, et coiffé d'un feutre mou à larges bords : c'est l'uniforme de la piété en Angleterre. Tous les symboles imaginables delà vertu britannique, il les porte, y compris son morceau de ruban bleu à la boutonnière, et son indispensable parapluie à la main. Le parapluie est le fidusAchates de tout Anglais bien né* Vous ne verrez jamais un puritain assez dévergondé pour se risquer avec une canne,
à ces meetings de séraphins mâles et femelles-
Se mel-il à parler? « Il ose espérer que vous
vous portez assez bien (pretty welt); » prononcez
poutti oueL Jamais il ne poussera la présomp-
tion jusqu'à croire que, sur cette terre de douleurs, . vous puissiez vous porter tout à fait bien. Il ne faut pas être trop exigeant; on doit se contenter de» petites faveurs (smallmercies) que l'on reçoit de la Providence. Vous donne-t-il rendez-vous pour le lendemain? « Use hasarde à espérer qu*il aura, si le Seigneur le permet, le plaisir de vous voir demain. » Si Ton doit se réunir pour prier, pour dîner, ne fût-ce même que pour prendre le thé, l'invitation porte invariablement la formule D, V. (Deo volenté). C'est attendrissant.
Cette prudente et sage personne entre et sort inaperçue, sans bruit, dans le saint tabernacle du West End; elle marcherait sur des œufs sans en faire craquer la coquille. Elle jette à droite et à gauche de petites grimaces qui sont autant de sourires jaunes; puis elle s'assied, se recueille, sent l'intérieur de son chapeau, et fait sa prière.
soil dans ses mains, soit dans son chapeau. C'est généralement dans leurs chapeaux que les Anglais de la basse Église et des sectes dissidentes adressent leurs prières au Seigneur.
Ensuite on écoule le rapport du secrétaire, qui rend compte de Tétat des fmaiîces de l'association ; on chante des cantiques monotones à quatrevingt dix-neuf couplets, et l'on entend une conférence édifiante sur la situation florissante de la Société, et les bienfaits qu'elle confère au genre humain en général et àses ministres en particulier.
Puis on sort, et, dans la rue, on forme de petits groupes, pour se serrer la main, et s'adresser les uns aux autres quelques paroles de félicitalions au sujet de la bonne cause. Voici un échantillon de conversation que j'ai attrapé au vol ; je le reproduis fidèlement, mol pour mot. Malheureusement, ici, la langue française me fait défaut; je m'avoue complètement incapable de traduire pareil langage.
Premier chérubin {mâle). — How do you do, mistress Jones? Are yoti pooty well?
DEUXIÈME CHÉRUBIN (femelle). — Pooty welly thankyou; are you pooty well?
PREMIER CHÉRUBIN {déjà Yiommé) . — Pooty well. How is dear miss Evans? Is she pooty well?
TROISIÈME CHÉRUBIN (femelle). — Not ve^y well, she has such a bad cold !
4* CHÉRUBIN (mâle). — Has she really? this is a dreary tvorld, is it not? Dear soûl Hhope she will take care ofherself. .
5* CHÉRUBIN (femelle). — Glorious meeting^ ivas it not?
CHORUS. — Glorious indeedi
Je continue mon chemin, et j'arrive à la porte de l'Exeter-Hall. L'entrée et les vestibules sont couverts d'affiches : les programmes des représentations. Dans ce steeple-chase de gens qui croient en Dieu sous bénéfice d'inventaire, c'est le général de l'Armée du Salut qui remporte le grand prix : il annonce un actif de plus de 350,000 livres sterling, soit près de neuf millions de francs, et un effectif de 500,000 soldats mâles
et femelles, aguerris et bien disciplinés. Enfoncés Moody et Sankey, les évangélistes américains, que j'ai vus, en 1875, prêcher tous les soirs devant des auditoires de trente et quarante mille personnes, et cela pendant des mois ! C'est fmi : M. Sankey s'accompagne sur un harmonium; le général a des grosses caisses, des cymbales et des trombones; vive le général 1 Depuis l'emprisonnement de miss Booth en Suisse, les actions de l'Armée du Salut ont monté graduellement : il n'est pas au monde de métier plus lucratif que celui de martyr, quand on sait bien s'y prendre... et le général sait battre la caisse, et la remplir. Gomme, ici-bas, on ne se nourrit pas seulement de la parole de vie et de l'amour de son prochain, l'Exeter-Hall tient restaurant. Je vois la carte affichée à la porte d'entrée. Cette carte me remplit l'âme de tristesse et de regrets. Mes illu- Bîons s'évanouissent; je ne suis plus en paradis. J'aurais voulu voir un menu dans le goût suivant :
Potage alléluia aux flageolets.
Petit agneau sauce pénitence.
Haricots bon jeune homme.
Lentilles sauce Ésaii.
Crème à la vertu.
Soufflé aux petits anges.
Paradise pudding.
Cela se verra peut-être bientôt.
Les boas de l'aristocratie. — Les plus jolies femmes de Londres. . — Les factriccs. — Les demoiselles de restaurants. — Les actrices et les figurantes. — Miss Mary Andersen.
Voici comment, au dire de lady John Manners, se nourrissent les dames de la société anglaise. Comme cette haulle dame s'y connaît mieux que nous, non-seulement nous nous garderons bien de lui donner un démenti, mais encore nous nous servirons de ses observations pour tirer plusieurs conclusions judicieuses.
« Au château, dit lady John MannersS les dames reçoivent au lit du thé accompagné de