‹ Les filles de John BullChapitre 5 sur 12 · Nêtional /{evteti; (mars · texte numérisé non relu

Nêtional /{evteti; (mars

minces tartines de pain et de beurre. Les jeunes gens préfèrent généralement du cognac et de Peau de Seltz. Fortifiés par ces rafraîchissements, les invités qui ne chassent pas descendent déjeuner vers dix heures. La table est couverte de quatre services chauds, de viandes froides de toute espèce, de fruits et de gâteaux. Thé, café, chocolat, vins, rien ne manque à ce festin qui se prolonge pendant une heure etdemie ou deux heures. Le luncheon, cet événement important du jour, ajoute niilady, commence à deux heures : viandes et volailles, mets chauds et froids, puddings simples pour les dames qui ont Testomac délicat, gâteaux à la crème pour celles qui ne craignent point une légère indigestion, desserts, fromages, glaces. A trois heures, on sert le café. Si les chasseurs sont en campagne, on leur expédie force paniers de provisions. A cinq heures, les dames se remettent à table pour prendre le thé et faire honneur aux muffins et autres gâteaux de circonstance. On fait alors un brin de causette, et il est temps de monter s'habiller pour le dîner.

€ Le dîner est servi à huit heures ou à huit heures et demie, et dure jusqu'à dix heures ou dix heures et demie. Le dîner fini, les dames se retirent au salon pour y prendre le café, et y fumer, disons-le tout bas, une ou deux cigarettes. On joue aux caries, quelques souverains changent de poche, et ces dames vont se coucher. Les messieurs se font alors apporter du whisky, du cognac, du bordeaux, des eaux minérales, des citrons, et des cigares, de manière à pouvoir supporter l'existence jusqu'à une heure ou deux heures du matin >.

Tel est l'ordinaire de l'aristocratie. Un coupegorge que cet ordinaire !

Eh bien, celte voracité prodigieuse doit nous expliquer bien des choses.

D'abord on ne saurait trop admirer la Providence qui, dans sa sagesse infinie, a muni ces carnassières, je ne dirai pas de défenses, mais bien de ces crocs d'attaque qui les font reconnaître aux quatre coins du globe.

Nous comprenons maintenant pourquoi les An-

glaises ont les dents déchaussées avant quarante ans; nous comprenons maintenant pourquoi ces dents, pas bêtes, protestent contre cet exercice surhumain, et s'échappent en dehors, de manière à se faire aider par les gencives dans ce travail gigantesque de mastication; nous comprenons enfin pourquoi, chez la plupart des habituées de Rotten-Row, les yeux semblent sorlir de la tête, et vous n'avez pas besoin de sourire, car les yeux vous sortiraient aussi bientôt de la tête, si votre appareil digestif était mis en mouvement perpétuel de déglutition : c'est un sauve-qui-peut général.

Lefaitestqu'àlapromenadefashionabledeHyde Park, on voit peu de jolies femmes. A l'exception d'enfants blonds et roses qui sont délicieux, vous ne voyez guère, dans les voitures, que des figures maussades et hébétées, des boules de loto qui vous jettent un regard indifférent presque éteint. Ce sont des figures de boas qui digèrent, des têtes qui ont l'air de s'ennuyerà dire d'experts. Pas de sourires, pas de petits gestes gracieux de recon-

naissance, de voiture à voiture : c'est le musée de madame Tussaud à la promenade. Procession solennelle et stupide.

Si vous voulez vous repaître les yeux de jolis minois roses, pimpants, frais comme des gardons, si vous voulez en voir défiler devant vous par centaines, allez flâner, entre neuf et dix heures du matin, dans Régent Street, Oxford Street, New Bond Street et Piccadilly. Là vous verrez tout ce que John Bull a de plus joli à vous offrir, comme produit national. Les plus beaux spécimens d'Anglaises sont les factrices des grands magasins de nouveautés, de modes, et de confections. Les grands commerçants anglais, qui sont intelligents, n'emploient dans leurs magasins que des femmes jeunes, jolies, bien faites et comme il faut, et le spectacle de ces jeunes filles indépendantes, respectables, distinguées même, se rendant le matin par milliers à leurs magasins, est un des spectacles les plus agréables et les plus édifiants de la vill immense.

J'ai souvent accompagné des dames chez le

modistes du West-End, et quelquefois j'ai été témoin de petites scènes fort amusantes. J'ai vu de jeunes miss de trente-neuf ans et quelques mois faire essayer à une jolie fille tous les chapeaux du magasin, et aller ensuite les essayer elles-mêmes devant la glace, les uns après les autres, ^.a figure désappointée de ces laiderons était à croquer. C'est curieux, avaient-elles l'air de se dire en faisant la grimace, aucun de ces chapeaux ne me va aussi bien qu'à celte fille ! Et avec quel regard méchant, assassin, ces jolies modistes de vingt-cinq ans — cet âge est sans pitié — leur disaient : € Oh I ce chapeau vous va à ravir ! » J'admirais la patience d'ange avec laquelle elles faisaient passer le fonds de magasin sur ces vilaines têtes. Ce travail ne doit pas laisser souvent que d'être fort amusant, et le soir, en retournant au logis, quelles bonnes histoires elles ont à se raconter I

C'était chez une grande modiste de New Bond Street. Un épouvantail à chènevière venait, après une heure d'hésitation, de choisir un délicieux petit chapeau blanc qu'une jeune fille de vingt

ans aurait trouvé quelque peu trop innocent. Deux charmantes factrices reconduisent la dame d'un air des plus sérieux, lui font une profonde révérence, et ferment la porte. — Dites donc, dit l'une d'elles à sa camarade, ne trouvez-vous pas que les femmes devraient rendre le dernier soupir à quarante ans? Ithink women ought to expire at fortr/j donH'youf Et les deux mauvaises pièces de s'en donner à cœur joie.

Les magasins à la mode ne sont pas les seuls qui tiennent le bel article féminin anglais. Les restaurants et les buffets en sont pleins, et des plus beaux échantillons. MM. Spiers et Pond, les fameux limonadiers-restaurateurs, en ont des légions sous leurs ordres. Ces magnifiques filles d'Albion sont d'une couche sociale inférieure, mais elles ont de bonnes manières et sont, pour la plupart, suprêmement belles. Ce ne sont pas des vertus si sauvages qu'elles ne peuvent souffrir le regard des hommes, et permettre à quelques dandys un petit brin de flirtation en leur passant leur verre de grog ou de bière, mais des femmes

qui consentent à travailler debout, de dix heures du matin à minuit, pour un salaire d'une trentaine de schellings par semaine, sont évidemment respectables. La modicité du revenu, chez une femme jeune et belle, est un certificat, de vertu.

C'est enfin dans les théâtres qu'à défaut de talent chez les actrices vous pourrez du moins admirer la beauté chez les femmes. Il ne faut pas cependant hésiter de faire ici une exception en faveur de mistress Stirling, la première comédienne de l'Angleterre, qui, malgré son talent de professeur, ne laissera malheureusement après elle personne pour la rempliacer; de mistress Bernard-Beere, si sympathique et si distinguée ; de mistress Bancroft, à la voix argentine, si vive, si gaie, si pétillante ; de miss Ellen Terry, si gracieuse dans Tenfantillage et la gaminerie câline; de mistress Kendai, la première dugazon de la scène anglaise, dont le jeu réunit à la fois grâce, finesse, pathos, et pureté de diction irréprochable.

A l'exception des artistes que je viens de nommer, vous n'aurez guère à admirer sur la scène

des théâtres de Londres que de jolies actrices et de jolies figurantes, et quand il y en aurait des' centaines dans la pièce, elle sont toutes jolies. Eh bien, ce n'est pas à dédaigner, et Ton peut encore passer une soirée fort agréable à regarder de jolis visages et â conlenipler de belles épaules, surtout quand on a dîné à l'anglaise, qu'on a fait le cinquième repas dont parle lady John Manners, et que l'esprit n'est point exigeant. Aussi vous conseillerai-je bel et bien, si vous venez à Londres, d'allervoirlespiècesàgrand spectacle, voire même les féeries de Drury-Lane, le grand imprésario (il faut lui rendre justice, personne ne sait monter une pièce comme lui) dût-il faire insérer dans ses prochaines annonces que je vous donne ce conseil-là.

Il est impossible de parler des actrices anglaises sans faire mention de la jolie Américaine qui est venue faire salle comble àLondres, cette année, au théâtre du Lyceum, pendant que M. Henri Irvingetmiss Ellen Terry étaient en Amérique à faire les délices des Yankees.

Miss Mary Andersen peut sans crainte être pro- •clamée la Champion-beauty ofthe world.

L'actrice est bonne, mais chez elle la beauté l'emporte encore tellement sur le talent qu'on n*a d'yeux que pour la femme. La figure est divinement suave et jolie; le regard candide; la grâce indescriptible; les lignes sculpturales d'une pureté classique; les proportions parfaites : c'est une fête pour les yeux. Gérard n'aurait pas demandé de modèle plus pur et plus chaste pour peindre sa Psyché recevant le premier baiser de l'Amour.

Le demi-monde. — Jolis sournois. — Le monde immonde. — La Société protectrice des femmes. — Amendes honorables ; amendes ban marché.

Dans un pays où, comme le dit si bien M. Taine dans son Histoire de la Littérature anglaisey la religion et la morale sont une monnaie que, bonne ou mauvaise, il faut avoir dans sa poche, le monde où Ton s'amuse est le monde où l'on se cache.

La femme du demi-monde n'a point ici droit de cité, et l'Anglais qui, à la tombée de la nuit, s'enfile dans son corridor, le collet de son paletot relevé jusqu'aux oreilles et le chapeau enfoncé sur les yeux, ne songerait point à la mener au

théâtre ou à la mettre dans sa voiture à Hyde Park. Et pour cela je lui donne un bon point. Appelez cela de l'hypocrisie, si vous voulez, c'est du respect humain, et je préfère le vice qui se cache au vice qui s'affiche.

J'affirme avoir entendu, il y a quelques années,, dans un salon parisien des plus orthodoxes, de mes oreilles entendu, une dame fort comme il faut faire des compliments à un jeune homme sur la jolie pécheresse qu'elle avait aperçue avec lui dans une avant-scène. Et le jeune homme se rengorgeait , d'un air qui signifiait : « Oui , c'est une telle qui a quelques bontés pour moi. »

La cocotte anglaise n'ouvre point sa table et ne tient point salon. On ne va point chez elle faire la causette, encore moins faire sa cour : ses séances se tiennent à huis clos. Ce n'est pas Aspasie ou Laïs, c'est une grosse belle fille plantureuse que l'ami John va trouver quand la bête déborde et qu'il n'a pas le temps d'aller à Boulogne. De

retour chez lui ni vu ni connu : pour ses amis

les^plus intimes, ses petites expéditions nocturnes

demeurent lettre close. Le lendemain, les joues roses et les yeux baissés, avec force bibles ctlivres

deprières, il conduitsa mère etsessœursau temple. Hypocrisie ! allez-vous crier. — Mais non. Ou bien alors acceptez de l'hypocrisie la définition qu'en donne La Rochefoucauld : « Un hommage que le vice rend à la vertu ; > car, grâce à cette hypocrisie, la femme vertueuse n'a pas à céder sa place en public. . . à l'autre qui a conscience de sa dégradation et se cache. La femme vertueuse peut régner seule, bien seule, et, au cercle intime de la famille, la conduite du fils est rarement un sujet de scandale pour les femmes de foyer qui* en sont l'honneur, et qui ont bien le droit d'exiger que leurs susceptibilités soient ménagées.

Je connais un bon Anglais dont l'habitation se trouve à trois lieues de Brighton. Tous les samedis il va faire à cette ville une petite visite anonyme, et, religieusement, il en profite chaque fois pour se faire couper les cheveux.

« Ah ça ! lui dit un jour en riant une de ses

jeunes sœurs, qu'est-ce que tu vas donc faire tous les samedis à Brighton ?

— Ma chère enfant, je vais me faire couper le cheveux, » lui répondit mon sournois sans broncher.

C'était fort bien, ma foi, la vérité.

J'en connais un autre qui, tout Anglais qu'il est, commence à ressentir les effets du mal de mer en allongeant le prix de son billet au guichet de la station de Charing Cross. Cela ne l'empêche pas d'aller tous les quinze jours passer deux jours à Boulogne. Il ne m'a jamais expliqué ces petits -voyages d'une manière satisfaisante. Tout ce que je sais, c'est que si vous voulez le taquiner, vous n'avez qu'à lui dire : « — Vous avez été à Boulogne, je crois ? — ou bien : Est-ce que vous connaissez Boulogne ? ]>

L'Angleterre n'a pas de maisons de tolérance^ et le vertueux John en est très fier. Il n'y a pas de quoi. Si la loi anglaise se refuse à reconnaître officiellement le vice et à le réglementer entre

quatre murs, elle le tolère en plein vent, dans les rues, dans les parcs surtout; et je ne vois pas très bien ce que la morale y gagne, si ce n'est qu'on peut toujours chercher à nier, même en présence de faits évidents, ce qui n'est pas décrété légal. Quant au bas peuple, il ne peut qu'y gagner... des rhumes de cerveau, et le reste. J'ai parlé ailleurs des processions deRegent Street, duStrand, de cette foire, de cette foule éhontée qui grouille dans le Haymarket, dans les parcs, depuis le coucher du soleil jusqu'à deux heures du matin, je n'y reviendrai pas, il serait malséant de s'arrêter longtemps sur un sujet pareil et d'entrer dans des détails écœurants. Grâce aux efforts de LordDalhousie, l'un des membres les plus sympathiques et les plus intelligents de la Chambre des Lords, il est cependant probable que d'ici à peu de temps un des spectacles les plus hideux de Londres, spectacle unique en Europe, on peut l'affirmer, cessera de s'offrir aux regards des gens qui sont assez malheureux pour n'être point rentrés chez eux à la tombée de la nuit : Lord Dalhousie réus-

sira, je crois, à faire passer un Acte de parlement qui interdira la prostitution aux filles âgées de moins de seize ans. Ce sera un grand progrès.

A propos, il est temps, pendant que j'y pense, que je répare une grande erreur que j'ai commise. Erreur épouvantable ! J'ai dit, hélas ! j'ai fort bien écrit même, qu'il y avait en Angleterre une Société royale pour protéger les animaux, mais j'ai eu te malheur d'ajouter: « La Société protectrice des femmes n'a pas encore été formée. » Eh bien, il paraît que si. Vous ne vous en seriez pas doutés, n'est-ce pas? Ni moi non plus. Rien n'est plus vrai, cependant : cette société existe depuis des années. Aussi n'ai-je point été surpris, l'autre jour, en ouvrantmon journal, de voirqu'un magistrat de Londres* n'avait pas craint de condamner à une amende de dix schellings une brute de mari qui avait fracassé le crâne de sa femme à coups

LES FILLES DE JOHN BULL tOl

de pincetle. Mes félicitalions à une Société qui inspire pareille terreur aux magistrats delà grande ville. Après un exemple aussi sévère, peu de maris s'aviseront d'ouvrir le crâne de leurs femmes pour voir ce qu'il y a dedans. Je n'hésite donc point à faire à la Société protectrice des femmes mes plus humbles excuses.

Tous les livres sur l'Angleterre relèvent ce fait que, dans les basses classes, un homme se débarrasse d'une épouse légitime pour la somme de quelques scliellings, et les critiques anglais ne manquent jamais de profiter de l'occasion pour crier à l'exagération, au pamphlet, à la caricature. Je n'ai pas échappé moi-même aux diatribes habituelles en pareille circonstance. Je comprends que, dans mon cas, on ait un peu crié à l'exagération, car j'ai dit que le prix de la transaction variait d'une demi-couronne à dix schellings. Or, j'ai constaté, dans deux journaux de cette année, qu'une épouse avait été adjugée, dans le premier cas, pour six pence, soit soixante centimes, et,

les LES FILLES DE JOHN BULL

dans le second, pour une pinte [de bière, soit une valeur de quinze centimes, avalée comptant.

L'article est à la baisse, c'est évident.

Ces cas doivent être beaucoup plus fréquents qu'on ne peut s'en faire un idée par les journaux. En effet, ces actes se font sous seing privé, et, comme les Anglais ont soin de se tenir à une distance respectueuse de cette bourgeoisie unique au monde, il n'est aucun moyen de se renseigner. Seulement quelques imbéciles croient qu'après s'être ainsi débarrassés de leur femme à l'amiable, ils peuvent aller à l'instant en épouser une autre* Accusés de bigamie, ils passent en cour d'assises, les journaux publient un compte rendu de l'affaire, et la mèche s'évente.

€ Milord, disait l'autre jour à son juge un accusé qui s'était remarié après avoir vendu sa femme, ma première femme est heureuse avec son nouvel acquéreur, metlez-moi en liberté, !»sBez-moi retourner auprès de ma nouvelle épouse, je vous promets que je lui donnerai à

manger. > (Textuel.) Cet appel était touchant. Le juge le condamna à six mois de prison.

C'est un homme sans entrailles que ce juge.

Réflexions d'un innocent sur les femmes en général et sur les Anglaises en particulier. — Ëpitre à John Bull. — Les droits de la femme. — Un meeting orageux. — Viragos et autres laiderons britanniques de la confrérie de Sainte-Catherine.

La femme est un objet d'art un peu dangereux à manier, ei quand on a quelques petites vérités à dire à ce joli chef-d'œuvre de la création, il faut prendre des ménagements, je le reconnais.

Cependant, puisque la femme nous a été donnée pour compagne, plus ou moins avec notre consentement, pourquoi ne pourrions-nous pas lui dire poliment, gentiment, "mais franchement, parlant collectivement en sa personne : c Voyons, madame, lâchons d'arriver à nous comprendre.

Que voulez-vous? Je vous entends constamment réclamera hauts cris l'émancipation de la femme. Vous ne voulez plus de notre protection, vous pouvez vous passer de nous. Pendant des siècles, vous nous avez fait tirer Tépée; aujourd'hui à peine nous considérez-vous assez bons pour tirer des lettres de change. Vous voulez être l'égale de rhomme, comme si vous ne deviez pas vous trouver amplement satisfaite de lui être incontestablement supérieure. Vous êtes belles, vous êtes spirituelles, en un mot, vous êtes des anges, les hommes vous rendent un culte qui frise <le près l'adoration. Voulez-vous de nouveaux devoirs pour imposer à l'homme d e nouvelles obligations ? Il fera banqueroute, je vous le garantis. Vos premiers devoirs, mesdames, sont d'être jolies, tendres et aimables. Vous voulez bien continuer d'être jolies, nous n'en doutons pas, mais vous voulez cesser d'être tendres et aimables. Vous allez vous mettre en grève, tout comme au iempz d'Aristophane. A quelles conditions nous rendrezvous vos bonnes grâces? Voulez-vous changer de

rôles avec nous? Nous ne nous y opposerons probablement pas, car si, nous autres Français, nous aïons la bosse de Famour et quarante-deux centimètres de circonférence de cou, tout cela nous coûte assez cher pour que nous ayons le droit de n*en pas être très fiers. J'admets que, dans la reproduction du genre humain, le rôle qui vous revient est plus douloureux que celui qui nous incombe; autrement, mesdames, ne vous semblet-îl pas que vous avez la belle part ? Dispensatrices du bonheur, n'avez- vous pas le monde à vos pieds ? > Vous voulez être savantes? mais vous l'êtes parle cœur de naissance. Vous voulez èlrelibres? mais nous sommes vos esclaves. Vous voulez faire la loi? mais vous nous la faites à tous. Et même, disons-le entre nous, mesdames, est-ce que vous ne faites pas voter vos maris comme vous l'entendez, à la Chambre des Députés? Vous voulez avoir plus d'influence dans les conseHs supérieurs? Mais n'ètes-vous pas heureuses et satisfaites de savoir que c'est une femme qui a fait le malheur du genre humain; que c'est une femme

qui a été la cause de toutes les grandes catastrophes, depuis la guerre de Troie jusqu'à la guerre franco-prussienne; que ce sont, en un mot, les femmes qui nous font commettre toutes nos grandes actions et tous nos crimes ?

» Vous êtes fières de dire que c'est à votre sexe qu'ont appartenu Jeanne d'Arc, Jeanne Hachette, Charlotte Corday, madame de Staël et George Sand. Parfait ; mais, comme j'ai l'honneur de vous le répéter, la femme est destinée à être la compagne de l'homme. Or, pourriez-vous me nonïmer beaucoup de messieurs qui eussent été heureux d'être le mari d'aucune des dames que je viens de vous nommer?

^ L'émancipation de la femme, quelle belle phrase I quelle jolie plaisanterie ! quelle platitude sonore !

> Non, mesdames, ne suivez pas les conseils de ces bas bleus à lunettes qui cherchent à vous éloigner de nous, et nous de vous. Plus vous voudrez nous ressembler, plus vous perdrez vos charmes : les électricités de nom contraire s*atti-

rent, les électricités de même nom se repoussent.

» Le nom de femme sera à jamais glorieux parce qu'il sera le synonyme de beauté, de ten dresse, de douceur, de dévouement, de toute la troupe sacrée des vertus; il le sera, grâce aux Lucrèces, auxPénélopes, auxCornélies, anciennes et modernes, à ces filles dévouées, à ces tendres épouses, à ces adorables mères, à ces milliers d'héroïnes obscures, qui nous rappellent, selon l'expression du poète de l'antiquité, que les femmes les plus vertueuses ont été celles dont on a le moins parlé. »

Une Française spirituelle, qui a aussi le bon esprit d'être jolie et fort aimable, me rappelait l'autre jour que madame de Girardin avait dit que, sur cent femmes, il n'y en avait que deux de bêtes. Si l'Angleterre avait, ou avait eu une madame de Girardin, nous pourrions lire dans quelque ouvrage que sur cent Anglaises, il y en a deux de spirituelles. Mais cela n*empêche pas

JohnBull de réussir dans ses petites affaires. Bien au contraire : l'Angleterre a fait toutes ses grandes conquêtes dans des temps où les femmes étaient à peu près traitées avec les égards qu'on a pour elles dans les harems de l'Orient, et c'est à cette indifférence pour la femme, à cette indépendance de l'homme, qu'on peut en partie, croyons-nous, attribuer le succès des Anglais. Nos mères, en France, sont adorables; mais elles nous accaparent trop : elles nous rendent plus souples et plus aimables; mais elles nous énervent. Du joug de la mère nous passons, après quelques moments de liberté plus ou moins capables de nous améliorer, sous le joug de l'épouse. Je le répéterai, je le crierai sur les toits : Du berceau à la tombe, les femmes, en France, nous mènent par le bout du nez. Liens charmants, servitude adorable ! tout cela est très joli, mais c'est la servitude; et, si nous devons aller fonder des colonies, voire même des empires, en Afrique, en Chine, je ne sais où, il nous faudra des pionniers, et ce ne sont pas nos jolis jeunes gens, dont les mères

d'aujourd'hui sont si fières et si jalouses, qui iront implanter notre civilisation au delà du terri tmre de notre chère et belle patrie.

L'Anglais quitte sa mère sans plus d'émotion et de cérémonie que nous, nous quittons notre propriétaire. S'il est marié, il annonce à sa femme qu'il a décidé de partir le lendemain en Australie. Elle fait ses malles, ce qui ne prend jamais autant de temps qu'en France, et l'on part.

Chez nous, la femme suit son mari de par la loi; ici, elle le suit par instinct. En France, la femme est un rêve; en Angleterre, une nécessité ou une habitude.

Condé et Turenne obéissaient à la voix des femmes; Wellington et Nelson maltraitaient les leurs.

Les héroïnes de Corneille sont des Romaines, au cœur solide, à la volonté de fer, aux dévouements sublimes. Les héroïnes de Shakespeare sont, pour la plupart, des esclaves ou des bêtasses : Juliette est une enfant gâtée, Desdémona

une sorte d'odalisque soumise, Béatrice une babillarde, et Ophélie une oie.

« Madame, disait un jour un prince peu galant de la maison de Wasa à sa femme, nous vous avons prise pour nous donner des enfants, et non point pour nous donner des conseils. » Mot digne de Napoléon I". C'est encore ce que l'Anglais dit à sa femme. Aussi mislress John Bull donnet-elle à son mari beaucoup d'enfants et fort peu de conseils.

Cependant, grâce à l'enseignement supérieur administré aux jeunes filles anglaises, grâce à Girton Collège, à Newnham Collège, grâce aux High SchoolSy et à d'autres établissements qui se fondent tous les jours dans le but d'enlever à la femme le caractère qui la rend si attrayante à nos yeux, tout ce qui a été dit et redit sur la réserve, la modestie, l'innocence des Anglaises, vertus qui en faisaient la femme de foyer par excellence, tout cela, dis-je, il faudra le rayer de nos papiers t ce sera bientôt un vieux cliché à détruire.

Autrefois on les envoyait s'instruire chez de J)onnes dames qui ne leur apprenaient rien, je le veux bien, mais qui ne laissaient pas pourtant d'en faire de bonnes maîtresses de maison, de bonnes épouses et de bonnes mères. Aujourd'hui on leur apprend le latin, le grec, les mathématiques, les sciences naturelles, l'économie politique, la médecine, oui, la médecine, et que saisje encore? On les voit maintenant porter des chapeaux d'homme, appelés wide awake {beaucoup trop éveillés, en effet), des pardessus à longs pans, et vous regarder effrontément dans le blanc des yeux. A quand les pantalons ?

Fais-y attention, mon ami John, tu t'engages sur une pente rapide et dangereuse. Je te vois présider des meetings de bas bleus et faire chorus avec elles en réclamant les droits de la femme. Tu joues gros jeu. Il y va de ton avenir. Tu épouseras une femme qui saura le calcul différentiel et intégral, mais qui ne saura plus te faire les bons puddings dont tu es si friand. Plus de pantoufles sur le garde-feu ; au lieu du chant mélo-

dieux de la bouilloire, ce doux chant du foyer, la litanie des Droits de la femme; plus de baisers sur les paupières demi-closes de ton épouse, elle portera des lunettes. Tu auras la consolation de pouvoir te retirer dans ton club et d'y grogner tout ton soûl, ou d'aller au restaurant, et, pour quelques pence de pourboire, y acheter le droit de laver la tête au garçon. Mais souviens-loi bien d'une <5hose, c*est que, pour grogner, il n'est tel qu'un chez soi, et que si ton dîner n'est pas à ton goût, parbleu ! tu peux laver la tête à la femme sans qu'il t'en coûte un sou.

Les dames anglaises remuent ciel et terre pour obtenir du parlement un acte qui leur permette de voter. Un jour peut-être iront-elles jusqu'à demander à siéger à la Chambre des Communes.

Que faire des femmes? Grâce à l'émigration des hommes, c'est là, en effet, un problème que l'Angleterre aura sous peu à résoudre d'une manière quelconque.

€ L'émigration de deux ou trois cent mille de

lU LES FILLES DE JOHN BULL

nos femmes, disait l'autre jour Lord Shaftesbury, serait pour nous un grand bonheur; ce serait même le plu$ grand bonheur qui pût arriver à l'Angleterre. Le souhait n'est pas galant, mais il est sensé et d'un homme pratique.

On calcule même que, si ce souhait se réalisait, il resterait encore un nombre de femmes qui surpasserait de cinq cent mille le nombre des sujets mâles de Sa Majesté britannique.

En supposant qu'un jour ou l'autre tous les hommes se marient, on arrive donc à montrer, par les chiffres mentionnés ci-dessus, qu'il y a, en Angleterre, environ huit cent mille demoiselles pour lesquelles il n'est plus d'espoir. Or, miss Miller, missCobbe, etautres leaders de la confrérie de Sainte-Catherine, remédieraient bien vite à ce déplorable état de choses si on leur donnait les droits civiques, et qu'on leur permît de changer le Parlement en Bavardement.

Miss Gobbe, l'ange exterminateur des droits de l'homme, s'écriait, dans un meeting tenu à Londres le 13 juin 1884, que, pour arriver à ses

LES FILLES DE JOHN BULL ItS

fins, « elle n'hésiterait pas à se battre, et qu'elle regrettait vivement de ne pouvoir briser les grilles des parcs de la métropole ».

Cela promet.

Dans le même meeting, miss Miller annonçait son intention de ne plus payer d'impôts, c Je forcerai ainsi, disait-elle, le percepteur à briser ma porte pour venir saisir mon mobilier. Je résisterai à l'autorité, et tous les ans je me rendrai plus désagréable et plus ennuyeuse. » (/ MnU make my résistance more forcible and myself more disagreeable and troublesome to the authorities every yearK)

Voilà de l'énergie digne d'une meilleure cause.

Inutile d'ajouter que ces dames ne sont pas en puissance de mari, et que je ne les recommande pas comme professional beauties. Quand la femme est belle, elle se contente d'être fenuiie;

1. Au grand amusement des paisibles habitants de Londres, cette demoiselle vient de mettre ses menaces à exécution. Vous serez heureux, toutefois, d'apprendre que ses amis lui ont raclfeté les meubles saisis. Parbleu, c'était prévu.

quand elle a des enfants, elle est satisfaite de son 1 Ole sublime de mère.

Ces ennuyeuses personnes ertibrassent la carrière ingrate de bas-bleu, parce qu'elles n'ont jamais trouvé rien de mieux à embrasser. Et il ne faut pas non plus que ces bonnes demoiselles croient avoir inventé leur rôle. Il existait du temps d'Aristophane ce rôle-là, et Praxagora n'était ni plus ni moins souverainement ridicule que les vaillantes championnes du siècle présent.

11 serait peu généreux à un homme de reprocher à une femme d'être vieille fille. Quand un homme i}e se marie pas, c'est qu'il ne le veut pas : c'est l'inclination qui lui manque; quand une femme ne se marie pas, c'est qu'elle ne le peut pas : c'est l'invitation qui lui manque.

Quoi qu'il en soit, la vieille fille est un fiasco social et, en Angleterre, presque une plaie sociale. Elle embarrasse la voie publique, quand elle vient se poser en institution, en système, et réclamer le droit de mettre la main au gouvernail.

Qu'on respecte la vieille fille, quand elle con-

sent à rester héroïne obscure, et à consacrer au bien l'énergie qu'il lui est refusé de consacrer aux devoirs sacrés d'épouse et de mère ; qu'on la tolère, quand elle s'abat sur ses semblables, pour les convertir à domicile, en omnibus, ou en chemin de fer; qu'on la plaigne, quand elle est réduite à verser ses trésors d'amour sur son chat ou son perroquet : tout cela, je le veux bien. Mais quand elle parle d'employer ce qu'elle a d'énergie à briser les grilles des parcs, et à tracasser les paisibles percepteurs, je crois qu'il est grand temps qu'on trouve le moyen au Parlement — avant qu'elle n'y siège — de la supprimer, tout comme on supprime les veuves au Malabar.

Les femmes de foyer : filles, épouses, veuves et mères. — Comparaisons. — L'hospitalité de mistress John Bull. — La vie de province.

La jeune fille est Théroïne de la société anglaise. Libre et accessible, elle est plus attrayante comme femme, mais peut-être moins tentante comme future épouse, que la timide et douce jeune fille française.

Elle sort seule, voyage seule, et vous secoue la main à vous démettre Tomoplate *. Ses occupations favorites sont la promenade, l'équitation, et le jeu

1. « Serrer la main yt est en anglais « secouer la main(to shake the hand) ».

de lawn-tennis qui développe chez elle les formfis du corps et son goût pour la flirtation. Elle porte la tête haute, les épaules effacées ; en marchanti, ses bras font presque le moulinet, et vous jugez qu'au besoin elle saurait se défendre, et allonger un soufflet à l'homme qui lui manquerait de respect. Son allure franche et hardie est sa prolectiim la plus sûre : c'est l'allure de la confiance et de la sécurité.

La jeune femme mariée est beaucoup plus séduisante en France qu'en Angleterre.

En se mariant, la Française gagne sa liberté, l'Anglaise la perd. Celle-ci, en prononçant le oui fatal, devient mineure pour le reste de ses jours ; l'autre, au contraire, est émancipée par ce mot sacramentel : elle n'est plus mineure qu'en tant qu'elle minera l'existence de son mari.

Si la Française a son franc parler en ménage, bien souvent elle ne l'a pas volé. Il n'est malheurreusement pas rare que ses parents lui aient offert, pour embellir et poétiser son existence, un moa^

sieur d'une quarantaine d'années, chauve, avec un gros ventre, qui, après avoir mangé santé, fortune, illusions, a bien voulu lui offrir le reste en échange de sa dot, de sa jeunesse, de sa beauté et de ses vertus. C'est triste à dire, mais il est de fait qu'une mère française rêve pour sa fille ce qu'elle appelle un homme posé, un homme d'expérience, un homme sérieux, quoi ! un notaire. Le notaire est coté très haut au marché matrimonial français.

C'est un homme mûr, madame, qu'il vous faut pour votre fille. Mûr ! c'est blet que vous voulez dire, sans doute. Et votre charmante demoiselle, qui a peut-être brodé son roman, bâti ses petits châteaux en Espagne, après avoir dansé avec un beau jeune homme de vingt-cinq ans, accepte sans murmurer ce M. Dupont de vos rêves. Il est encore vert, il est bien conservé, vous écriez-vous; c'est un homme tranquille qui ne songera qu'au bonheur de ma fille.

Mais, madame, ne vous vient-il pas à l'esprit que le spectacle de cette belle tête de vierge de

dix-huit ans, touchant sur l'oreiller celte tête chauve ou grisonnante est tout simplement révoltant ? Quand cesserez- vous de prêcher à vos filles qu'un mari est un sot animal, créé et mis au monde pour acheter des robes et des diamants, et qu'il est rare qu'à vingt- cinq ans il soit en mesure de s'exécuter? Un mari de quarante ans qui met des diamants aux oreilles de sa femme, c'est peut-être agréable; mais un mari de vingt-cinq ans qui loge de bons baisers dans le cou do sa femme, c'est bien autrement délicieux. Donnez à vos filles, madame, comme on le fait aux jeunes filles anglaises, la liberté de faire elles-mêmes leur choix, et vous verrez quel est l'article qu'elles préfèrent. Donnez à vos belles jeunes filles de beaux jeunes hommes qui les aiment, et, la main dans la main, ils livreront heureux les batailles de la vie, élèveront de nombreuses familles d'enfants robustes qui vous feront revivre, et arriveront au terme de la vie se voyant toujours jeunes, toujours beaux, comme au jour de leurs fiançailles.

En Angleterre, la femme se marie à son goût.

Gela ne laisse pas quelquefois d'avoir ses inconvénients. C'est ainsi que la sœur d'une lady fort connue est devenue, par mésalliance, boulangère sans écus, et que, l'autre jour, je voyais dans les journaux que la fille d'un baronnet, qui s'était mariée avec l'un des grooms de son père, plaidait en séparation contre son mari, parce que celui-ci ne la traitait pas précisément avec autant débouté qu'il traitait les chevaux de son ancien maître.

Toutes les règles ont leurs exceptions, toutes les médailles leurs revers, sans que cela prouve que les règles soient mauvaises et les médailles de bas aloi. La liberté et la confiance, accordées, en Angleterre, à la jeunesse, à l'enfance même, sont bien mieux faites pour inculquer les sentiments de respect, d'araour-propre et de responsabilité, que le système de surveillance et de méfiance avec lequel on élève les enfants français, dans la famille comme au collège. Je viens de dire que la plus grande liberté est accordée à la jeunesse, à l'enfance même; j'aurais pu ajouter qu'il n'est

LES FILLES D£ JOHN BULL \n

pas jusqu'aux bébés qui ne soient libres ; car, en Angleterre, on ne les emmaillote pas, on ne les coiffe pas de petits bonnets, on ne les emboîte pas des pieds à la tête, comme on le fait chez nous ; on n'enchaîne pas leurs membres, on leur donne libre essor : on les laisse s'allonger et gigoter tout leur soûl. Jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, les enfants sont en chaussettes, leurs mollets brunis par le soleil exposés au grand air, et cela, été comme hiver; et je ne sache pas que les Anglais aient les jambes plus tordues ou la tête plus chauve que les Français, à qui je voudrais bien rappeler la phrase suivante de Jean-Jacques Rousseau : « Les pays où Ton emmaillote les enfants sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués, de rachitiques, de gens contrefaits de toute espèce. » De l'air, de l'air, encore de l'air I voilà ce que nos enfants demandent à cor et à cri.

Les jeunes lilles anglaises se marient rarement avant l'âge de vingt-deux ou vingt-trois ans; il y

iU LES FILLES DE JOHN BULL

en a qui font de fort jolis partis alors qu'elles frisent la trentaine.

Un mariage n'est point ici bâclé en quelques jours, ni même en quelques mois. Un jeune homme d'une vingtaine d'années s'engage à une jeune fille de dix-huit ans, et les deux amoureux restent ainsi fiancés deux, trois et quatre ans.

Pour la femme, c'est le bon temps. Elle jouit, pendant l'engagement, de presque toutes les douceurs du mariage ; elle n'en a point les ennuis, et elle est libre. Aussi fait-elle souvent son possible pour faire durer le plaisir longtemps. Elle aime mieux murmurer des paroles d'amour avec son amant que d'aller s'enfermer avec lui, dans une semi'delached, pour y murmurer sur le prix du beurre et du charbon de terre.

Le jour où elle est mariée, elle est ce qu'on appelle en anglais settledy c'est-à-dire établie. Moi je traduirais ce mot sellled plus exactement, je crois, en disant qu'elle a son affaire.

Je ne veux point donnericiàentendre que, dans le ménage anglais, la femme ne trouve pas le bon-

heur; rien n'est plus loin de ma pensée. Je croîs, au contraire, qu'elle peut y entrer avec plus de confiance que sa voisine d'Outre-Manche, parce qu'elle y assume une responsabilité moins grande, et que, invariablement, samèrelui a apprisàtenir une maison.

En France, l'épouse est la confidente et souvent, je le dis à sa louange, la maîtresse de son mari; en Angleterre, elle n'est que la maîtresse de la maison, j'entends l'intendante du ménage. En France, dans le commerce, c'est elle qui, la plupart du temps, tient les livres et la caisse de la maison, et jamais caisse ne fut plus en sûreté qu'entre les mains de cette déesse de l'ordre et de l'économie qui s'appelle la Française. Si son mari vient à mourir, elle est capable de faire marcher la maison toute seule, et je pourrais nommer bon nombre d'importantes maisons de commerce, entre autres le fameux Bon Marché^ qui sont dirigées par des veuves. L'émancipation de la femme, en France,est proclamée ipar les Mademoiselle une telle et les Madame Vve une (elle, qw'on peut lire

sur les portes de nos magasins. C'est Tindépendance.

En Angleterre, la femme ne connaît rien des affaires de son mari — pas plus qu'un employé ne connaît les affaires de son patron — et il lui serait souvent difficile de dire s'il est en train de faire fortune ou banqueroute. A la mort de son mari, une Anglaise sans fortune devient institutrice, dame de compagnie, femme de charge, ou garde-malade. C'est la servitude.

Un Anglais donne à sa femme tant par mois pour faire marcher sa maison, et tant pour sa toilette : ses gages. C'est sans étonnement qu'elle apprend un ^eau jour que son mari l'emmène dans une habitation somptueuse, ou qu'il faut déménager un soir à la corde, sans tambour ni trompette : elle suit le mobilier.

Le caractère bohémien de l'Anglais contraste d'une façon bien étrange avec ses habitudes de travail et de réserve : c'est un mélange curieux de cigale et de fourmi.

Le Français, lui, n'a qu'une idée en tête : mettre

décote, amasser de petites rentes, et aller planter ses choux.

L'Anglais vit au jour le jour. L'ouvrier et le paysan, alors qu'ils gagneraient cinquante francs par jour, n'ont qu'une consolation en rêve : mou-rir tranquilles à l'hospice. La maison anglaise montre qu'on n'y songe point à la provision, à l'avenir : peu d'armoires, point décavés. Je parle des maisons de Londres dont le loyer s'élève jus-^ qu'à cent livres sterling (2,500 francs). L'Anglais fait venir une douzaine de bouteilles de vin qu'il met dans son buffet. En France, la petite maison de province est un véritable magasin de fourmis. Iln'estpasjusqu'aumodeste savetier qui ne puisse,^ le jour où il a un malade à soigner ou un vieil ami à régaler, descendre dans sa cave et, dans un coin bien sombre, bien sec, trouver une bouteille poudreuse de vieux bordeaux. La cave est au Français ce que l'armoire au linge est à la Française, un sanctuaire.

J'entends constamment parler autour de moi de la stagnation des affaires. Les agriculteurs

poussent les hauts cris ; ils affirment que la terre est rebelle à leurs fatigues et qu'ils ne peuvent plus vivre sur le sol britannique.

Voilà un grand problème social que je ne me proposerai pas de résoudre. Cependant, j'ai fait quelques petites observations, d'après lesquelles il me semble que les fermiers anglais, les gentlemen far mers, n'ont pas à aller chercher bien loin la cause de leur peu de succès.

La fermière d'autrefois était une brave femme sans prétentions, qui faisait elle-même marcher sa ferme, se levait à cinq heures du matin, surveillait les laboureurs, faisait son beurre et sa crème, et allait elle -même donner à manger à ses pourceaux. Souvent aujourd'hui, la fermière est une lady qui, sous prétexte qu'elle ne peut aller souvent voir ses amis, a sa maison toujours pleine de convives, auxquels elle fait les honneurs de la ferme avec une grâce et une libéralité dignes de Thospilalité princièred'un château anglais. Elle descend à neuf heures, ou se fait apporter son déjeuner au lit. Elle a chevaux et voitures, poneys pour les

enfants, wagonnettes pour les parties de plaisir, tout l'appareil de la maison du grand seigneur. Sa vie se passe en pique-nique, en promenades, en visites et en réceptions. Elle fait concurrence à la femme du Squire du voisinage, avec cette difficulté à surmonter toutefois, que ]e Squire loue la ferme et ses dépendances au gentleman farmer qui doit lui payer les fermages, qu'il ait fait une bonne année ou non.

Les femmes de commerçants éclipsent en luxe de'^toilette les femmes des classes supérieures. C'est aujourd'hui par la profusion des fourrures et des bijoux qu'on reconnaît les boutiquières. Ce sont des caricatures chamarrées de chaînes, de colliers, de médaillons, de longues boucles d'oreille, de plumes, pliant sous le faix des falbalas. Ces ladies doivent attendre avec impatience le moment où la liberté et la mode permettront de porter deux chapeaux à la fois et des anneaux dans les narines. Ces plumeaux ambulants forment un curieux et désagréable contraste avec les jolis petits cha-

peaux princesse et les toilettes simples des Anglaises distinguées.

J'ai presque un remords de conscience d'avoir reproché aux lady-farmers Texistence à grandes guides qu'elles mènent, car je crois pouvoir affirmer que les plus délicieuses heures dejucunda oblivia vitœ que j'aie jamais passées de ma vie, je les dois à l'hospitalité de la ferme anglaise. conscience!

Autant les possessions de mallre John Bull sont étendues et variées, autant le domaine de mistress John Bull est restreint.

Quand elle a donné à son mari son cœur et les quelques petites propriétés qui en dépendent, son actif est réduit aux qualités incontestables dont l'a douée la nature en maman gâteau. Il est vrai que, de par le Married Women's property Acty la loi lui permet aujourd'hui de posséder; mais si elle fait le moindre cas de sa tranquillité et de la paix du ménage, elle cède bien vite à son mari des droits qu'il considère comme bien acquis à lui par

le mariage. En effet, il prend une femme for bettery for worse, et si ce n'est pas un sot, il s'arrange de manière à ce que ce soit for better. C'est clair.

L'Anglais est très fort : il sait enlever à l'ennemi le nerf de la guerre et, partant, sa liberté d'action. Il sait aussi insinuer à sa femme, pour qu'elle ait grand soin de lui, qu'il ne fera son testament en sa faveur qu'autant qu'elle l'aura bien servi.

Une Américaine bien connue disait l'autre jour que, de tous les métiers, le plus dur, le plus ingrat, et le moins lucratif pour une femme, c'était le mariage. Pour être juste, il faut jouter que, pour une raison ou une autre, cette dame n'y a pas «[icore goûté.

Je connais un Anglais qui, il y a quelque cinquante ans, réussit à épouser une jeune ûlle riche qui était alors fiancée à un jeune homme qu'elle aimait. Après avoir passé sa vie à reprocher à sa

femme son infidélité envers le jeune homme

qu'elle avait délaissé pour lui, ce tyran domestique a bien voulu, l'année dernière, partir en

paradis et laisser à sa femme quelques années de veuvage et de tranquillité. De veuvage, oui ; mais de tranquillité, hélas ! non.

Par son testament, le joli petit mari en question laisse toute sa fortune à son fils, c'est-à-dire sa fortune à lui, et celle de sa femme qu'il avait accaparée et qu'il ne lui fait même pas la politesse de lui rendre. Cependant il charge son fils de servir à sa mère une rente de 100 livres sterling, tant qu'elle restera veuve. Voilà qui est gentil, certainement. Qu'en pensez-vous? On ne pouvait faire mieux pour une vieille servante. Quant à supposer qu'il pourrait entrer dans l'esprit de cette bonne dame de se remarier, c'est, de la part du digne époux, une plaisanterie d'un goût douteux. Elle a aujourd'hui soixante-douze ans. Sort fils est en train de se ruiner au Stock-Exchange et au Champ de course, et la rente de iOO livres sterling court des dangers inouïs. Ne cj^ignez pas, toutefois, que, poussée par le désespoir, la pauvre dame se jette à l'eau : elle a trop peur de retrouver son mari.

Si VOUS voulez être édifiés, ouvrez Vlllustrated London News qui, tous les vendredis, donne des nouvelles testamentaires. La bien-aimée épouse, Ihedearly beloved wife — c'est la formule — sera souvent l'objet de votre compassion la plus vive.

Si j'en crois les épitaphes, il est des veuves qui m'ont l'air d'être loin d'avoir eu à se plaindre de leurs pauvres défunts.

Je lis au cimetière de Kensal-Green, sur un monument magnifique :

Page 1