‹ Les filles de John BullChapitre 7 sur 12 · MISTRESS JOHN BULL · texte numérisé non relu

MISTRESS JOHN BULL

restera chez elle le. . . r . .

Musique à 9 heures. R. S. V. P.

R. S. V. P. ! Le conseil est bon, suivez-le : Résistez, si vous pouvez.

Refusez en bon diplomate : « Monsieur X. présente ses compliments à mistress John Bull et regrette infiniment qu'un engagement pris par madame X. le prive du plaisir de se rendre à son aimable invitation pour le » Voilà. Ne manquez pas de nommer madame X. et de la rendre responsable de votre vif désappointement, vous donnerez ainsi à entendre à mistress John Bull, que,; si vous aviez pris l'engagement vous-même, vous eussiez fait tout votre possible pour vous en désister, afin de vous rendre à même d'assister à sa soirée musicale.

Imitez en cela les Anglais, qui sont en diplomatie les maîtres du monde : quand ils ont quelque chose de désagréable à faire dire, c'est invariablement leurs femmes qu'ils chargent delà petite corvée. Demandez, par exemple, à votre propriétaire de faire des réparations; dites-lui qu'il pleut dans sa maison; que vous êtes sujet aux rhumatismes, et que sa bicoque de carton sera votre

tombeau s^l ne vous envoie pas au plus vite le maçon et le menuisier. Vous croyez peut-être qu'il va s' apitoyer sur votre sort et accourir. Du tout : pas si bête. C'est sa femme qu'il vous envoie. Vous voyez, en effet, arriverchez vous cette dame, l'air maussade et quelque peu malhonnête. Elle vous dit alors que les locataires sont des gens grincheux qui ne sont jamais satisfaits, qu'elle voudrait voir la maison à tous les diables, que les courants d'air sont nécessaires à la vie, qu'autrement les miasmes quis'exhalentdes briques vous empoisonneraient, qu'il est clair que vous ne savez pas apprécier votre bonheur. Elle vous souhaite à l'avenir un meilleur caractère, et vous tire sa révérence. Furieux, vous écrivez à votre propriétaire pour vous plaindre du résultat peu satisfaisant de vos démarches, et vous recevez la réponse suivante : € Monsieur, s*il ne tenait qu*à moi, je m'empresserais de faire droit à vos justes récriminations, mais voici la chose : le loyer de la maison que vous occupez est l'argent de poche, l'argent mignon de ma femme (est-il assez gentil, ce petit

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mari!) et c'est elle seule que cela regarde. J'ai fait ce que j'ai pu pour lui persuader de faire faire les réparations en question, mais je regrette d'avoir à vous annoncer que mes démarches auprès d'elle sont restées infructueuses. î> Et comme les lois, en Angleterre, sont failes par les propriétaires, et que, si votre maison s'effondre et que vous ayez un bail, le propriétaire n'est pas tenu de la relever, plutôt que de geler chez vous ou d'y être noyé, vous faites faire les réparations à vos frais. Voilà.

Mais revenons à notre soirée musicale, ou plutôt, allons-y, puisque, ne nous doutant pas du coup, nous avons accepté l'invitation.

A neuf heures, vous vous présentez. La maîtresse de la maison vient au-devant de vous vous serrer la main et vous souhaiter la bienvenue.

« Que c'est aimable à vous, monsieur, d'être venu vous joindre à notre petit cercle!

— Mais, madame, tout le plaisir est pour moi, crovez-le bien.

— Est-ce que vous chantez?

— Moi? Non, je ne chante pas.

— Eh bien, je vous en félicite, m'a plusieurs fois dit mistress Bull tout bas à l'oreille.

— Mais, pardon, c*est plutôt moi qui vous en félicite; je serais désolé de gâter votre charmante réunion. »

Vous allez prendre votre place, on va commencer.

Les morceaux se succèdent avec une rapidité vertigineuse. •J'ai été témoin, à ces soirées musicales, de véritables tours de force : des prodiges. J'ai entendu jusqu'à vingt-cinq romances en moins de deux heures, et quand je me prenais à songer au nombre incalculable de petits ronds noirs qui avaient voltigé dans le salon sans qu'aucun des amateurs ait réussi à en attraper un de juste, je me disais : « — C'est vraiment jouer de malheur; jamais je n'ai vu de déveine pareille. C'est insensé, c'est prodigieux, quand on songe à la théorie des chances, au calcul des probabilités. >

« Concert, dit Littré, action d'agir ensemble. » Pas en Angleterre aux soirées d'amateurs :

action de courir l'un après l'autre sans jamais parvenir à s'attraper. Ces excellentes gens m*ont toujours fait l'effet, dans leurs duos, de se crier à tue-tête : « — Tu ne m'attraperas pas, Nicolas ! >

Le piano est généralement bon, j'entends l'instrument; cependant le piano anglais n*a pas la sonorité, surtout la limpidité, du piano français.

« — Nos pianos sont un peu sourds, me disait un jour une aimable maîtresse de maison.

— Ils ont de la chance, vos pianos, » pensai-je.

Ce qu'il y a de mieux à faire, quand on se trouve pincé à ces soirées musicales, c'est d'en prendre son parti, et de se tenir coi sur sa chaise. Après tout, c'est une affaire de quelques égratignures aux oreilles. On en revient.

Mal me prit un soir de quitter cette malheureuse chaise. J'étais au supplice depuis deux mortelles heures. « — Allons, mon ami, me dis-je,

il faut à tout prix sortir de cette position, tu te grises à écouter ce bruit; circule un peu. »

Un jeune homme à la voix cuivrée venait de massacrer Non è ver, la jolie romance de Tito Mattei. V exécution terminée, je me lève, croyant le moment favorable, et je m'avance vers mon braillard.

« — Ah, monsieur, lui dis-je, que cette romance est donc jolie, et que vous l'avez chantée à ravir !

— C'est ma romance de prédilection, me dit-il d'un air triomphant.

— Vous la chantez avec un goût exquis. Est-ce que vous la savez en italien?

— Mais, monsieur, s'écria-t-il, je viens de la chanter en italien.

— Vraiment! fis-je sans me déconcerter; excusez-moi, j'étais tellement sous l'influence de la mélodie que je n'ai point fait attention aux paroles »

« — Pas de chance ! me dis-je à moi-même en retournant à ma place un peu penaud. D'ailleurs, tu ne l'as pas volé, » me hâtai-je d'ajouter.

Un quart d'heure après, l'insulaire s'assit au piano et joua un nocturne, une brise du soir quelconque.

. J'appris en confidence que le morceau était de sa composition. Il le joua assez correctement pour satisfaire un mathématicien, sans y mettre plus d'expression qu'une boîte à musique. Au reste, pour plaire à un auditoire de salon, il faut ici jouer ou chanter comme une mécanique, sans qu'aucun muscle du visage compromette la dignité britannique.

L'Anglais qui montre ses sentiments perd son self'Controly et se voit renié de ses compatriotes. C'est mauvais ton.

La voix sympathique est mconnue : on chante plus ou moins fort, plus ou moins faux. Quand la maîtresse de la maison vient vous dire : c Vous allez entendre ce monsieur, il a une voix magnifique, > cela signifie qu'il a une voix de stentor.

Si j'avais à donner une idée à peu près exacte de ce que Ton ressent aux soirées musicales de mistress John Bull, je dirais que ce sont des dou-

leurs intolérables que je ne pourrais mieux comparer qu'au mal de dents dans les intestins.

Figurez-vous qu'on vous arrache une molaire au fond de l'estomac.

La soirée musicale, passe encore : on y fait du bruit, et cela vous permet de coitôlater que vous êtes encore en vie. Et puis, quand le tapage est fini, on soupe, et, comme je vous l'ai dit, chez mistress John Bull on soupe bien.

Mais il y a pis que la soirée musicale : c'est la conversazioney ainsi appelée, parce que l'on s'y promène beaucoup et qu'on y converse fort peu.

En arrivant, vous allez serrer la main au maître et à la maîtresse de la maison, puis vous partez : votre carte d'invitation vous sert de feuille de route. Vous marchez doucement, à pas lents et solennels, jusqu'à ce que vos genoux fléchissent ou que la tête vous tourne. Alors vous vous dirigez du côté du buffet, et si vous savez jouer des coudes, vous obtenez une tasse de thé ou de café, une glace ou des petits fours. Le buffet, se trou-

vaut être la seule attraction de la soirée, soutient un siège formidable, et vous n'y arriverez pas sans protections, voire même sans quelques contusions. Mais, après votre première étape, il vous faut faire halte et vous rafraîchir, même au prix de deux ou trois horions ; vous n'y regardez pas de si près. Quand vous vous êtes réconforté, il faut songer à repartir du pied gauche. Vous n'êles pas venu pour tous amuser; quant à passer la soirée au buflfet, il n'y faut pas songer. Vous jetez un regard caressant sur les glaces à la vanille et autres bonnes choses que vous quittez avec tant de regret, et vous entamez la seconde étape. Vous souhaitez, en chemin, d'être présenté à une dame, afin d'avoir une occasion de retourner au buffet avec elle. A la conversazione^ point de tables de whist, peu ou point de sièges : quelques albums de photographie à feuilleter. Ces réunions, dites Social GatheringSy sont très courues... j'entends marchées. S'il y avait moins de monde, vous pourriez prendre votre courage à deux pieds, et faire en une heure les trois ou quatre kilomètres

qui sont attendus cle vous. Quand vous sentez des millions de fourmis vous dévorer des cuisses aux talons, vous allez dire au maître de la maison : « Mille fois merci de la charmante soirée que vous m'avez fait passer. » Il vous répond invariablement : « Je suis heureux que vous vous soyez amusé, I am soglad you hâve enjoyedyourself. > Il est de bon ton de se dire ces choses sans se rire au nez. John Bull, passé maître en l'art de s'ennuyer, n'a jamais rien inventé de plus tuant que la conversazione : c'est le nec plus ultra de l'art.

L'Académie royale de Peinture, le Salon de Londres, ouvre le l^^mai. Si, pendant les mois de mai et de juin, vous faites une visite à mistress John Bull, sa première question sera : t Avez-vous été à l'Académie royale? Quels tableaux avez-vous remarqués? » Or, les Anglais sont excellents connaisseurs en peinture, et moi, je l'avoue à ma honte, je prends des croûtes pour des chefs-d'œuvre. Gomme je pourrais me hasarder à répondre :

e J'ai remarqué tel ou tel tableau », et manquer mon effet, j'ai recours, pour me tirer d'embarras, à un petit moyen des plus simples, et que voici : je me fais indiquer, par quelques artistes de mes amis, les quinze ou vingt meilleurs tableaux de l'eiposition, je vais les voir, j'en retiens les noms avec soin, et je pars faire mes visites.

€ Avez-vous été ?me dit-on.

— Parfaitement. Vous n'avez pas manqué, j'en suis sûr, ajouté-je, de remarquer tel ou tel tableau... »

Je m' épargne ainsi bien des peines et des impairs ; d'abord deux journées entières à regarder les tableaux, puis un torticolis... enfin l'ennui de passer pour un âne, ce qui est fort désagréable... surtout quand c'est la vérité.

Je soupçonne plus d'une excellente Anglaise d'aller un peu à l'Académie royale pour y voir les toitettes. Quant aux fils de la vieille joyeuse Angleterre, j'en ai vu s'installer au buffet, à la 6ar,

et y avaler force grogs au brandy ou au whisky, jusqu'au retour des dames qu'ils étaient venus accompagner. Cela leur permet de voir à l'Académie deux fois plus de tableaux qu'il n'y en a.

Les femmes de la famille royale. — Mistress Christian. — Minoie et Alec. — Le noble lord k poète-lauréat. — On demande une Académie anglaise.

Dites à un conservateur anglais que Gladstone est un vieux gredin et Chamberlain un démagogue dangereux, il vous répondra : « — Vous l'avez dit. »

Dites àf un libéral anglais que Salisbury est un charlatan, Stafford Northcote une vieille femme, et Randolph Churchill un pantin, il vous répondra : « — Bien touché. »

Mais permettez-vous une plaisanterie sur la

reine Victoria, et votre Anglais, conservateur ou libéral, vous sautera à la gorge comme un bouledogue.

La raison en est fort simple.

Pour un conservateur, un gouvernement libéral n'a jamais fait et ne fera jamais rien de bien.

Pour un libéral, un gouvernement conservateur n'a jamais commis et ne commettra jamais que des sottises ou des horreurs.

Mais en insultant la reine, qui se trouve placée à l'abri de toutes les jalousies de parti, sur la tête de laquelle rejaillissent tous les succès, toutes les gloires delà nation, vous insultez l'Angleterre, et sur ce chapitre-là l'Anglais est intraitable ; et c'est bien là ce qui fait sa force, ne vous y trompez pas.

Heureux les pays dont les enfants savent oublier les querelles de parti pour ne songer, à un moment donné, qu'à se rallier autour du drapeau !

Allez au théâtre, au concert, à une réunion athlétique de collégiens, quand la musique, pour annoncer la fin de la représentation on de la ce-

rémonie, se mettraà entonner le Godsave the Queen^ vous verrez toules les têtes se découvrir, tous les visages devenir graves, et, au milieu de ce silence imposant, de ce recueillement solennel, vous vous sentirez frappé d'admiration et de respect pour cette nation chez laquelle le son d'un hymne monotone fait vibrer dans le cœur toutes les cordes de Tamour de la patrie.

Certes, la Marseillaise est un chant bien plus beau; mais hélas! il éloigne encore du drapeau bien des Français : c'est un chant de parti, ce n'est pas le chant national de la France.

Et, cependant, cerespect universel pour la reine n'est pas encore tant un hommage rendu à la monarchie qu'un hommage rendu à une cour dans laquelle la chronique scandaleuse perdrait son temps à chercher de quoi s'alimenter, et à une reine vertueuse qui comprend si bien ses devoirs de souveraine constitutionnelle que les mieux informés, parmi les libéraux et les conservateurs^ affirment ignorer de quel côté son cœur balance.

Ce n'est pas, toutefois, qu'on ne sache parfaite-

ment que le coasecyatisme de la reine est des plus prononcés ; mais elle a toujours eu assez de tact et de respect pour les convictions de ses sujets pour dissimuler ses sentiments personnels, à ce point qu'un homme d'état peut toujours en public feindre de les ignorer sans insulter au bon sens de son auditoire.

A lire les discours et les décrets de la reine, émaillés comme ils le sont de âest notre royal plaisir; à entendre sa sanction royale donnée, à la Chambre des Lords, aux projets de loi votés par la Chambre des Communes, par la formule : La Reyne le veult, vous vous croiriez en plein moyen âge, ou tout au moins au xvu*' siècle, sous le régime monarchique absolu, despotique. Tous ces vestiges des anciennes prérogatives royales sont religieusement conservés en Angleterre, mais ce ne sont plus que des mots : la volonté de la reyne n'est pas plus terrible que la Tour de Londres, d'où l'on sort aujourd'hui aussi facilement qu'on y entre... moyennant la modique somme de six pence. Aussi bien la reine pourrait se faire rem-

placer par sa photographie, si sa photographie savait signer.

Gouvernement facile et beau, A qui suffit, pour toute garde, Un Suisse avec sa hallebarde, Peint sur la porte du château.

Les discours et les décrets royaux sont approuvés de la reine et signés par elle, je veux bien qu'elle les ait lus ou entendu lire ; maïs pas une phrase n'est d'elle, et si vous voulez vous faire une idée exacte de ce qu'est la femme, ce ne sont pas ses discours et ses décrets qui vous y aideront.

Dans le second volume de mémoires : Life in the Highlands (1862-1882), publié cette année par la reine Victoria, vous chercheriez en vain la moindre.allusion politique : c'est le journal d'une femme de gentilhomme campagnard qui ne voit point d'événements importants au delà du petit cercle de sa famille. C'est le journal d'une reine qui ne donne à son peuple qu'un sujet de plainte : c'est qu'on ne la voit pas assez.

Heureuse reine I heureux peuple !

A l'exception des veuves de colonerel des comtes polonais de table d'hôte qui, en Angleterre comme dans tout pays où s'est posé le pied de l'homme, connaissent les secrets les plus intimes de toutes les familles royales du monde, et qui vous diront d'un air mystérieux: « Oh! la princesse une telle! je sais de source certaine qu'il a fallu la marier au plus vile. » Ou bien : — c Vous savez, ce petit babyqu'a eu l'autre jour la comtesse de... Cher enfant ! il ne saura jamais ce qu'il doit à Son Altesse Royale; » à l'exception de ces braves gens^ dis-je, vous n'entendrez personne en Angleterre vous raconter d'anecdote piquante sur aucune des femmes de cette cour si pure et si sévère à l'endroit des mœurs, que la reine, dit-on, ne permet même pas qu'on lui présente une femme séparée de son mari, fût-elle marquise ou duchesse.

C'est en offrant l'image d'une vie de famille exemplaire; c'est en laissant son peuple se gouverner comme bon lui semble; c'est en prenant part aux joies et aux douleurs de ses plus hum-

bles sujets; c'est en attachant par des liens d'affection le trône à la chaumière, que cette reine, cette mère modèle, a pu inspirer à son peuple des sentiments qui frisent l'adoration.

Les filles de la reine sont artistes. Elles ont exposé au Salon de Londres et font des illustrations pour les journaux. Elles passent agréablement une partie de leur temps à visiter les expositions de peintures et les ateliers des peintres.

Leur éducation a été celle qu'une mère prévoyante de la classe bourgeoise donnerait à ses filles, et ce n'est un secret pour personne qu'au chalet suisse d'Osborne, les jeunes princesses apprenaient à coudre et à tenir un ménage.

En 1866, la princesse Alice, mariée au prince Louis de Hesse qui succéda, en 1877, au trône grand-ducal de Hesse-Darmstadt, écrivait à sa mère, la reine du plus grand empire du monde, les lignes suivantes : € Je viens de faire les robes d'été de mes petites filles; j'en ai fait sept. Je ne les ai pas seulement brodées : je les ai coupées.

bâties, et cousues. J'ai fait aussi les petits jupons de flanelle pour le baby que nous attendons. C'est moi qui tiens tous les comptes de la maison, aussi je suis bien occupée. Notre petite famille augmente rapidement, et pendant plusieurs années, il va nous falloir vivre très économiquement. >

Les lettres de la princesse Alice, où la femme de foyer se révèle à chaque ligne, ont été publiées en allemand il y a quelques années. La princesse Christian de Schleswig-Holstein vient de les publier en anglais. Cette correspondance fait connaître cette princesse qui, après avoir, en 186i, prodigué à son père tous les soins d'un ardent amour filial et lui avoir fermé les yeux, succombait, dix-sept ans plus tard, jour pour jour, à la fleur de l'âge, victime de son dévouement au chevet de ses enfants et de son mari, atteints de la terrible maladie qui fit, à Tépoque, de si grands ravages dans le grand-duché de Hesse-Darmstadt.

Je flânais un jourau Soho Bazaar avec quelques

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dames anglaises de mes amies. A quelques pas de nous, la princesse Christian de Schleswig- Holstein, accompagnée de son mari, faisait des emplettes. Après avoir choisi plusieurs petits bibelots qu'elle fit mettre de côté :

« Vous m'enverrez ces objets, dit-elle à la jeune femme qui les lui avait montrés.

— A quelle adresse?

— A Buckingham Palace.

— Quel nom, madame?

— Ohl attendez I... à mistress Christian, » fit la princesse vivement, en lançant à son mari un petit regard fm qui traduisait la joie enfantine qu'elle ressentait de son espièglerie. Marie Antoinette, la plus hautaine des reines, aimait à jouer à la bergère.

Le poète Tennyson se trouvait, au mois de septembre de Tannée 1883, à la cour du roi de Danemark. Assis un soir auprès de la jeune impératrice de Russie et de sa sœur, la princesse de Galles, il semblait mal à Taise : « Mesdames, leur

dît-il, excusez mon embarras, obligé d'appeler Tune de vous Votre Majesté, l'autre Votre Altesse Royale, je ne vois pas le moyen de donner à la conversation ce tour plaisant et commode...

— Oh ! qu'à cela ne tienne, interrompit la charmante princesse de Galles, appelez-nous Minnie et Alec : ce sont nos petits noms d'amitié. »

En effet, la princesse de Galles s'appelle Alexandra et l'impératrice de Russie Marie Fedorovna.

C'est là une réponse gracieuse et vraiment digne d'une aimable princesse en vacances.

Pauvre Tennyson ! M. Gladstone l'a élevé à la pairie. Le poète-lauréat anglais a consenti à changer son glorieux nom pour celui de lord Tennyson. Pendant longtemps la république des lettres avait bien voulu considérer la nouvelle comme un canard, une mauvaise plaisanterie; mais hélas! rien n'était plus vrai. Le gracieux barde saxon, l'illustre chantre du roi Arthur et des chevaliers de la Table ronde, siège aujour-

d'hui à la Chambre des Lords, tout comme M. Guinness, fabricant de double-stouL

Ah ! quel honneur.

Monsieur le Sénateur!

C'est un bien vilain tour que lui a joué là M. Gladstone.

Le mot esquive paraissait déjà assez ridicule après ces deux noms: Alfred Tennyson; mais lord Tennyson ! Non, c'est à n'en pas croire ses oreilles.

Quel est le Français qui dit Monsieur Victor Hugo, en parlant de notre immortel poète? Eh bien, imaginez-vous mieux que cela : figurez-vous qu'il faille l'appeler Monsieur le comte Victor Hugo, et vous arriverez ainsi à vous faire une idée à peu près juste de ce que l'on a ressenti ici en apprenant que Tennyson allait, de son propre gré, s'affubler du titre de lord.

Nul ne songerait à reprocher son titre à lord Byron : c'était un accident; il avait onze ans quand il hérita des titres et des biens de son grand oncle. On dit qu'il versa des larmes de joie, en

apprenant Thonneur que le hasard de la naissance lui conférait. Quelles larmes amères Tennyson n'a-t-il pas dû verser en se voyant, au terme de sa brillante carrière, le noble lord le poètelauréat. C'est un suicide.

Il y avait pourtant, dans la généalogie d'Alfred Tennyson, de quoi satisfaire ses appétits aristocratiques : on y compte des princes, des rois, voire même des saints.

En effet, John Savage, comte Rivers, se trouvant être un des ancêtres de Tennyson, on peut dire que les quatre Edouard, Jean, les trois premiers Henri, Guillaume le Conquérant, Alfred, Ethelwulf et Egbertsont ses aïeux. Or Edouard III, étant le fils d'Isabelle, fille de Philippe le Bel, on peut ajouter que saint Louis, Philippe-Auguste et Hugues Capet figurent sur la liste des ancêtres du poète-lauréat. Ce n'est pas tout. La Saint-James' s Gazettey qui, l'autre jour, déroulait la généalogie tout entière, prétendait qu'on pouvait ajouter aux noms mentionnés ci-dessus les noms de Ferdinand III, roi de Castilleet de Léon,cano-

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nisé par le pape Clément X, de l'empereur Frédéric Bai*berousse, et de plusieurs rois d'Ecosse.

Voilà du sang noble dans les veines ou je ne m'y connais pas. Qu'est-ce qui a bien pu démoraliser ce rejeton de si nobles aïeux?

Ce voyage au Danemark?

Serait-ce une visite à la cour de Copenhague, au moment où s'y trouvaient le czar de toutes les Russies, la czarine et la princesse de Galles? Il n'y avait pas là cependant de quoi tourner la tête au plus illustre enfant d'Albion.

Qu'est-ce que lord Tennyson va bien pouvoir faire à la Chambre des Lords? Votera-t-il, lui qui ne s'est jamais mêlé de politique, excepté à vingt ans (il y a longtemps de cela I) ,alors qu'il faisait du radicalisme à outrance? Sa présence, danscette auguste et vénérable assemblée, prouvera une fois de plus qu'on ne saurait prendre la Chambre des Lords au sérieux en tant que corps législatif.

Mais hélas ! l'Angleterre n'a point d'Académie

nationale. Elle ne peut récompenser le génie qu'en lui faisant des rentes, et en l'envoyant à la Chambre des Lords... ou à l'exhibition de madame Tussaud.

L'institutrice et autres domestiques de la maison de mistress John Bull. — Dames de ménage. — Bonnes anglaises et fran* çaises. — Chasse au voleur : le policeman ne rentre pas bredouille, par extraordinaire.

L'institutrice est, dans la maison anglaise, beaucoup moins qu'une invitée, un tant soit peu plus qu'une domestique. Ses gages sont inférieurs à ceux de la cuisinière, et celle-ci sait au besoin le lui faire sentir. Le sommelier lui adresse de petits regards protecteurs et, quand il lui trouve l'air un peu pâle, il pousse la galanterie jusqu'à lui offrir en cachette un verre de vin d'Oporto. La pauvre déclassée est souvent prise d'envie d'ap-

peler cet important personnage monsieur. Sa po sition est humiliante et insupportable. Chacun dans la maison a sa place, excepté l'institutrice. Le salon n'est paspour elle , la cuisine n'est pas pour elle. Elle gêne les maîtres de la maison, les domestiques la trouvent fière et la détestent. Elle n'est à Taise avec personne. Elle regrette de n'être pas entrée dans la maison comme simple gouvernante : elle pourrait alors faire un brin de causette avec la femme de chambre, et sa position serait tolérable.

Je vois dans les journaux l'annonce suivante : « Une demoiselle, fille et sœur declergymen, désire entrer dans une bonne famille, pour enseigner à des enfants de huit et douze ans l'anglais, le dessin, la musique, l'arithmétique, le français et l'allemand (appris sur le continent). Accepterait volontiers un salaire. >

Il n'y a dans cette annonce rien qui m'étonne. Je connais des institutrices qui sont passées à l'état d'encyclopédies vivantes pour gagner leurs frais de blanchissage et le droit de faire maigre

chère à la table du logis. J'en connais qui, dégoûtées de ce métier ingrat, se sont faites demoiselles de magasin. Elles gagnent de douze à quinze cents francs et sont très bien traitées par leurs patrons.

■ Beaucoup de jeunes filles, appartenant à des familles aisées, vont passer leurs matinées adonner des leçons, pour se mettre un peu d'argent mignon dans la poche. Celles-là sont indépendantes, elles ont leurs homesy et n'ont point, comme Tinstitutrice pensionnaire, à passer leur vie à essuyer des mortifications.

Quelques institutrices diplômées, sachant se faire valoir et surtout se faire payer, parviennent à rendre leur position à peu près supportable.

Offrez à un Anglais de donner chez lui des leçons à deux schellings, il vous traitera en besogneux et vous dira : c*est trop cher. — Demandez-lui une guinée, d'un air arrogant et le chapeau enfoncé sur les yeux, sa bouche et ses yeux s'arrondiront de respect : il vous fera un pro-

fond salut, vous adressera quelques paroles flatteuses et s'exécutera : experto crede.

J'extrais les réflexions suivantes du compterendu d'une aftftire qui s'est jugée dernièrement à la cottr du Banc de la Reine.

Une jeune institutrice réclame la somme de 7 livres sterling et 40 schellings, soit 187 fr. 50 c. pour six mois de leçons. Sa maîtresse les lui refuse en prétendant qu'elle est partie avant l'expiration de son engagement. Surquoi la plaignante afflrme qu'elle est partie, parce que sa maîtresse l'avait frappée, et cela devant les enfants. On s'explique au tribunal.

LE JUGE. — Avez-vous signé un engagement de douze mois ?

l'institutrice. — Non, milord. Je ne signerais jamais d'engagement pareil.

LE JUGE. — Pourquoi?

l'institutrice. — Parce que, au bout de six mois, j'ai toujours besoin de repos.

le JUGE. — Je comprends cela. Je ne doute pas que, d'ici à peu de temps, vous ne soyez plei-

nement satisfaite d'engagements de trois mois. (Rires.)

l'institutrice. — Ni moi non plus, milord.

(Nouveaux rires.)

Plus loin, le juge s'adresse à la défenderesse.

LE JUGE. — Admettez-vous avoir frappé la plaignante?

LA DÉFENDERESSE. — Oui, milord; je lui ai donné un soufflet.

LE JUGE. — En présence de vos jeunes enfants?

LA DÉFENDERESSE. — Oui, mllord : laplai gnante avait insulté mon petit garçon.

LE JUGE. — Comment cela?

LA DÉFENDERESSE. — Elle Tavait appelé petit malhonnête et petit imbécile. Votre Seigneurie doit comprendre que je ne pouvais pas tolérer une pareille conduite chez une institutrice.

Et, en prononçant ces mots chez une institutrice, je m'imaginais voir le dégoût qu'exprimait le visage de l'excellente dame : certes il eût été cha-

ritable de lui offrir un verre d'eau pour se rincer la bouche!

Soyez donc institutrice et savante!

Mais voilà : en Angleterre, une institutrice est rarement savante. On se fait institutrice comme souvent on se fait maître de pension : pour prendre sa revanche des déboires qu'on a éprouvés en ce monde, sur le bas des rein s de moutards impuissants.

L'enseignement privé est un pis aller : c'est une carrière peu lucrative qu'on embrasse... quand tout vous fait la grimace ; lorsqu'on a fait tous les métiers sans avoir réussi dans aucun.

Le jour où il y aura en Angleterre un corps enseignant, reconnu professionnel; le jour où nul ne pourra enseigner sans av^ir préalablement obtenu un brevet de capacité, tout comme le garçon apothicaire; le jour où l'instruction frelatée sera poursuivie par la loi, l'institutrice pourra marcher la tète haute : elle aura dans sa poche un certificat de supériorité sur la mère des enfants qui seront confiés à ses soinf •

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elle n*aura plus à rou^r de ses occupations, elle s'en fera gloire.

A proprement parler, il y a peu de bonnes en Angleterre : il y a des young ladies (prononcez laîdies) qui consentent, pour une indemnité qu'elles méritent rarement, à cirer vos bottes, à nettoyer les couteaux, à laver la vaisselle, et à vous épargner, au prix de votre tranquillité, quelques petites besognes désagréables auxquelles vous pourriez facilement vous faire, si l'on vous avait inculqué dans votre jeunesse de meilleurs principes d'égalité, et des habitudes de ménage mieux en rapport avec les progrès de la démocratie.

En Amérique, chez les cousins de John Bull, il n'y a plus de bonnes : il y a des lady-helps^ que les maîtresses de maison traitent en amies, d'égales à égales. Les nègres seuls consentent

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