‹ Les filles de John BullChapitre 8 sur 12 · Dames déménage · texte numérisé non relu

Dames déménage

encore à faire passer Sur les bottes des Yankees le vernis luisant de leurs boules de singe.

Ces lady-helps vont aux renseignements : elles s'informent auprès des lady-helps, qui les 'ont précédées, du caractère de la maîtresse de la maison, qui aura bientôt, il faut Tespérer, à tenir son livret en règle. Aussi bon nombre d'Américaines ont-elles renoncé à tenir maison : elles vivent à l'hôtel.

Un de mes amis visitait l'Amérique en 1876, au moment de l'Exposition de Philadelphie. Muni de chaleureuses lettres de recommandation auprès de plusieurs importants personnages de Washington, îî se promettait du bon temps dans la haute société américaine. En effet, un sénateur l'invite bientôt à venir passer quelques jours dans sa maison de campagne, aux environs de Washington.

Mon ami accepte avec empressement, et se rend le samedi suivant à la résidence du sénateur : c'était un château luxueux, paraît-il. Après avoir passé une soirée charmante en famille, il se retire dans sa chambre et se couche, comptant bien rè-

ver aux deux jolies filles de rAméricain, entre lesquelles il avait eu le plaisir d'être placé à table. Le lendemain, il se lève, s*habille, se bichonne... et ouvre doucement la porte pour saisir ses bottines. Grande fut sa surprise de voir que les bottines étaient là telles qu'il les avait placées à

la porte la veille au soir. Oh s'était bien gardé d'y toucher. Était-ce un oubli ou une mystification? Que faire? Mon excellent ami se perdait en conjectures, quand survint le sénateur, qui, lui tapant amicalement sur l'épaule en riant, s'écria : « Ah! mon cher ami, que je suis donc étourdi! j'ai oublié de vous dire, hier au soir, où étaient les brosses et le cirage ! »

Mais revenons aux filles de John Bull.

Les bonnes anglaises se distinguent de leurs maîtresses par l'élégance. EnFrance,on reconnaît Ja bonne à son petit bonnet de linge propre et coquet; ici on la reconnaît à ses plumes. La Française, même des classes les plus inférieures, a l'amour du linge, son ambition est d'en remplir .

^ ses armoires ; l'Anglaise l'ignore : quand elle lave sa chemise, elle n'en a pas sur le corps. La bonne française, en province du moins, met ses gages de côté pour se retirer un jour à la campagne et y vivre de ses petites rentes. La bonne anglaise dépense son modeste salaire en chapeaux à plumes, en fourrures, et en falbalas de loutes sortes. C'est dans le sang.

Une dame française de mes amies avait une jeune femme de chambre à laquelle elle s'intéressait. Voyant que cette fille dépensait tous ses gages en camelotte, et que les remontrances qtf elle lui faisait à ce sujet ne produisaient aucun effet sur elle, elle écrivit à la mère pour la prier de donner de bons conseils à sa fille : « Peut-être votre fille entrera-t-elle un jour en ménage avec quelque honnête ouvrier, vous devriez lui inculquer des principes d'économie, > disait-elle. La mère arriva furieuse : « Mêlez-vous de ce qui vous regarde, fit-elle à mon amie, est-ce que ma fille ne vous vaut pas? est-ce qu*elle n'est pas libre de dépenser son argent comme bon lui

semble ?A-t-oii jamais vu! Ma fille fait votre ouvrage et ne s'occupe pas de vos affaires. Restez donc dans votre salon, vous n'avez que faire à la cuisine. » Et celte excellente mère, indignée, emmena immédiatement sa fille.

En Angleterre, si l'on fraye avec la valetaille, on est perdu : on leur donne des ordres, on ne leur parle pas.

En France, on a encore de bonnes vieilles servantes avec lesquelles on est familier, et qui pour cela ne le sont pas avec vous. Dans notre bonne existence de province, que l'on ne sait pas apprécier, admirer même, à l'étranger, parce qu'on l'ignore, il n'est pas rare de voir une vieille cuisinière qui vit de ses cinq ou six cents francs de rentes, et à qui les enfants de ses vieux maîtres font porter un plat délicat ou une bouteille de vieux bordeaux, toutes les fois qu'il y a fête à la maison.

Non, on ne la connaît pas notre existence. Parce que nous respirons la gaieté et que nous voyons la vie en rose, on nous appelle peuple léger :

nous, la nation la plus économe, la plus laborieuse au monde. Mais si nous ne savons pas faire de colonies comme les Anglais, c'est parce que nous sommes trop casaniers, c'est parce que nous ne pouvons pas quitter notre chère patrie que nous aimons tant. Non, on ne la connaît pas notre vie de famille. C'est pourtant là que nous pouvons nous redresser fièrement et reprendre nos prérogatives de cœur. C'est dans la famille française la plus humble qu'on trouve l'amour, l'abandon et la joie, grâce à l'entrain et à la bonhomie du père, grâce aux baisers de l'adorable mère. Et ce n'est pas la froideur et la solennité de la famille britannique, qu'un fils quitte, sans une larme, sans la moindre émotion, pour aller s'établir à la Nouvelle-Zélande ou dans quelque autre colonie dès antipodes, qui forment un contraste bien séduisant avec le charme intime qui règne autour du foyer français.

Le grand problème à résoudre en ce monde n*est pas simplement de faire des colonies, c'est d'être heureux et de rendre heureux ceux qui

vivent avec nous au cercle béni de la famille. Ce problème-là nous savons le résoudre;

Me voilà encore parti, j'en ai bien peur, pour le royaume des hors-d'œuvre, oubliant que j'ai à vous parler, ami lecteur, des bonnes anglaises. Pardonnez-moi; mais, voyez-vous, j'ai la tête bourrée, farcie, de tout ce que j'entends dire sur notre compte à des Anglais qui n'étudient la France que sur le Boulevard des Italiens, de onze heures du soir à minuit, et dans des romans dont tous les héros sont boursicotiers ou lorettes.

Les bonnes sérieuses se payent de trente à cinquante livres sterling, soit de 750 à 1250 francs par an. Dans les classes bourgeoises ordinaires, où l'on doit se contenter deldi gênerai servant, c'està-dire de la bonne à tout faire, mais qui ne sait rien faire, et que Ton paye de 45 à 20 livres sterling, la maîtresse de la maison et ses filles

ont à faire leurs chambres à coucher et leur dîner.

La bonne sait faire bouillir les pommes de terre #t semble passer le reste de son temps à laver le

plancher de sa cuisine et à frotter les marches de Textérieur de la maison. Ce travail pénible se faite genoux, au moyen d'une pierre ad! hoc et de torchons mouillés qu'on trempe dans un seau et que Ton étreint à la main. Pourquoi ne leur faiton pas faire ce travail avec un balai dur, ce qui leur épargnerait la moitié de la peine, ainsi que les lumbagos et les maux de genou qui en sont la conséquence? je vous le demande.

Il n'y a entre la maîtresse et la servante aucune affection, pas même le moindre attachement, et il est rare que les relations durent plus d'un an : à la première mouche qui piqué, on se quitte. Pour les bonnes, toutes les maisons se valent ; pour les maîtresses de ménage, toutes les bonnes sont équivalentes : aussi, tu ne me conviens pas? Bonjour — bonsoir.

Quand la servante e st malade, on la fait filer

promptement à l'hôpital; quand la maîtresse est

malade, on fait venir une sœur, une amie ou une

garde-malade, de sorte qu'il n'existe entre le salon

et la cuisine aucun de ces sentiments de recon-

naissance qui puissent porter ombrage ou préjudice à cette grande vertu anglaise qui s'appelle l'indépendance du cœur.

De toutes les filles des basses classes anglaises, ce sont les servantes qui trouvent le plus facilement à se marier. La raison en est simple. Toujours pimpantes et bien vêtues, coquettement coiffées d'un petit bonnet de dentelle à rubans, élégamment placé sur le sommet delà tête et qui les rend fort appétissantes, le buste généralement développé par l'exercice des bras, ces filles sont beaucoup plus attrayantes que les souillons du bas peuple anglais; mais habituées, en condition, à dépenser leurs gages en parures et en luxe de mauvais goût, et k gaspiller le charbon qu'elles n'ont pas à payer, elles ne sauraient faire que de fort mauvaises épouses d'ouvrier.

Comme j'ai dit plus haut que la bonne anglaise ne portait pas de bonnet de lingerie, je dois faire remarquer que la coiffure de dentelle dont je viens de parler ne se porte qu'à la maison. Si la bonne doit sortir, ne fût-ce que pour traverser la rue, elle

enlève son petit bonnet, et met son chapeau à plumes.

Toute bonne anglaise, comme toute Anglaise de vingt ans qui n'est pas bossue, a son amoureux {her young man), et les dames trouvent tout naturel qu'elle demande à aller se promener et sweethearter avec lui une ou deux fois par semaine. La permission est invariablementaccordée, à moins que le sweetheart ne $oit un grenadier, ou quelque autre habit rouge au service de Sa Majesté, aussi suspect à une Anglaise que le cousin ou le pays des bonnes françaises l'est à une Parisienne. C'est qu'ils sont irrésistibles ces beaux militaires de six pieds, avec leurs raies au milieu de la tête et leurs ailes de pigeon, avec leurs pantalons collants et leurs cigares d'un penny qui embaument I Et puis, dans l'armée, on est pressé : on traite les affaires d'amour comme les ennemis de Sa Majesté Britannique : tambour battant.

Les amoureux de bonnes qui me paraissent jouir le plus tranquillement, le plus sûrement, de leurs bonnes fortunes sont les policemen. Ces pai-

sibles fonctionnaires sont en efifet admirablement placés pour bien choisir leurs conquêtes. Chargés de surveiller, en se promenant à pas lents, un certain côté de rue, ils ont bien vite déniché le plus joli minois de leur ronde ; et le moyen le plus sûr de se protéger à Londres contre les voleurs est d'avoir une jolie bonne dans sa maison, je vous garantis que le policeman ne la perdra pas de vue. Il poussera même le zélé jusqu'à venir voir entre dix et onze heures du soir, si votre porte est bien fermée. Si vous vous attardez le soir et qu'il voie de la lumière chez vous à travers vos jalousies, ce protecteur de l'honnête et tranquille citoyen n'hésite pas à venir frapper discrètement à votre porte. En vous voyant, il vous fait des excuses : — il craignait qu'un voleur ne se fût introduit dans votre domicile. Vous le remerciez chaleureusement» vous félicitant de ce queTimpôt sur le revenu, dont une partie sert à récompenser le policeman de ses peines, vous assure ainsi la pleine et paisible jouissance de vos meubles, et vous permet de dormir sur les deux oreilles. En

le voyant s'éloigner souriant, vous n'hésitez pas à attribuer son air radieux à la satisfaction du devoir rempli, et comme, lorsqu'on fait son devoir dans l'administration, on est heureux d'avoir Toccasion de le faire voir, vous ne doutez pas que le brave policeman n'ait été enchanté que vous lui ayez ouvert la porte vous-même, car cette occasion il l'aurait perdue, si votre jolie bonne avait été à la porte à votre place, et, bien certainement, ce n'est pas dans l'espoir de la voir qu'il est venu vous faire cette petite visite nocturne.

C'était au mois de mars de l'année 1875.

J'étais un soir à lire dans mon cabinet de travail quand, ouvrant violemment la porte, ma bonne entratout effarée. « Ahl monsieur, s'écriat-elle, il y a un voleur dans la maison ! Le policeman est en bas; si monsieur voulait venir lui parler ! »

On ne se fait pas répéter deux fois une pareille prière. Je descendis quatre à quatre. Le policeman était à la porte du sous-sol, sa lanterne sourde à la main.

« Monsieur, me dit-il, j'ai vu un voleur sur le toit de votre maison. Si vous voulez aller faire le guet dans les chambres de l'étage supérieur et l'empêcher de pénétrer chez vous, i^oi je vais visiter le jardin et faire le tour de la maison ; il ne pourra pas nous échapper, je vais lui couper la retraite. »

Il me semblait que le brave policeman m'assignait un poste plus dangereux que celui qu'il se réservait; mais, après tout, comme j'avais encore plus intérêt que lui à ce que le voleur n'entrât pas chez moi, je montai me placer en embuscade dans les mansardes, après toutefois m'être muni du plus solide gourdin que je pus trouver dans mon porte-parapluie. Je restai un bon quart d'heure à mon poste d'observation.

Fatigué d'attendre mon voleur qui ne bougeait pas plus qu'un mort, je redescendis à la cuisine pour voir où le policeman en était de ses découvertes. Il n'avait rien attrapé.

« — Je ne vois plus rien, monsieur, me dit-il; le gredin se sera échappé.

— Par où?m'écriai-je. Les voleurs n'ont pas le pouvoirde se rendre invisibles comme les mahdis.

— Je n'y comprends rien, » me répondit l'honnête gardien de la sûreté publique, évidemment embarrassé. Et, reprenant sa lanterne qu'il avait déposée sur la table de la cuisine, il me souhaita une bonne nuit et se retira.

« — Est-ce que vous avez vu quelqu'un ou entendu du bruit? dis-je à ma bonne.

— Non, monsieur.

— Vous avez eu peur tout de même, vous êtes toute rouge.

— Oh ! oui, monsieur, j'ai eu un peu peur, »

fit-elle.

Je rentrai dans mon cabinet quelque peu pensif. Les policemen, comme les gendarmes, se ressemblent tous. Il me semblait bien, cependant, que la figure de celui que je venais de voir ne m'était pas inconnue, et que c'était bien lui que j'avais surpris un soir, de derrière mes rideaux, en train de prendre la mesure de la taille de ma bonne à la porte de la grille.

La fin de cette véridique histoire de brigands est qu'au mois de mai suivant, ma bonne me

quittait pour aller se marier et qu'au mois

de décembre de la même année» un petit policeman rose et blond faisait son entrée en ce monde en criant à tue-tête : — Au voleur ! au voleur !I

J'ai toujours trouvé que l'excellent policeman avait manqué à ses premiers devoirs de politesse et de reconnaissance, en ne m'invitant pas à être le parrain de ce moutard-là.

Il me devait bien cela.

Causerie au fumoir. — (John Bull, Esquire, et son voisin d'Outre- Manche se communiquent leurs idées sur le mariage.)

j. B. — Ainsi, mon cher monsieur, c'est décidé, vous allez vous marier.

MONSIEUR. — Tout ce qu'il y a de plus décidé.

j. B. — Et qui épousez-vous... sans indiscrétion?

MONSIEUR. — Une Anglaise... une femme charmante.

J. B. — Sans doute et puis?

MONSIEUR. — Et puis? Mais c'est déjà beaucoup, ce me semble. Que voulez-vous de plus,

mon cher monsieur? des yeux bleus admirablement fendus

j. B. — Mes compliments sincères Avec

cela, du solide, je suppose?

MONSIEUR. — Une taille divine

j. B. — Une taille divine I Mon cher ami, nos compatriotes font venir cela de Paris. Le Bon

Marché fournit une taille divine pour 6 fr. 50

Pour un Français, vous m'avez l'air d'être encore bien jeune pour songer au mariage.

MONSIEUR. — C'est vrai; mais je m'ennuie

dans votre pays et la vie de garçon est si

chère à Londres I Et puis, je ne sais pas, mais je trouve que la vie anglaise invite au mariage. Je ne comprends pas l'existence en Angleterre sans

un intérieur à soi. Vous n'avez pas de cafés vos

clubs et vos restaurants sont des tombeaux et

vos femmes sont des amours je trouve qu'il

n'y a pas à hésiter. J'ai découvert, aux environs de Londres, une délicieuse petite maison, ensevelie sous les tilleuls, couverte de vigne-vierge, de jasmin et de chèvrefeuille, cela m'a fait rêver.

• En regardant les deux gros verrous de la porte d'entrée, je me suis pris à songer qu'après avoir

payé son loyer et ses impôts et poussé les

verrous, on doit être heureux de se sentir maître

de quelque chose cela fait naître le goût de

la propriété Voyez-vous, en Angleterre, il faut

se marier, il n'y a pas autre chose à faire.

j. B. — Vous épousez une jeune fille de fortune...?

MONSIEUR. — Je l'ignore. Vous n'imaginez pas, cher ami, que je suis allé, comme on le fait en France, demander à mon futur beau-père ce qu'il donnera à sa fille le jour de son mariage.

j. B. — Évidemment non. Les Français n'entendent rien à la diplomatie. On ne fait pas de

pareilles questions de but en blanc mais on

peut prendre des renseignements et s'assurer.

MONSIEUR. — Je ne sais rien.

J. B. — Et si votre femme n'a point de fortune?

MONSIEUR. — Eh bien, nous vivrons avec économie.

j. B. — Mon cher ami, vous m'avez Tair d'être en train de faire de jolies sottises.

MONSIEUR. — Combien de fois vous ai-je entendu dire que le mariage était un devoir, une institution sacrée!

j. B. — Parfaitement ; mais je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas en même temps une institution utile Moi, voyez-vous, j'ai un faible

pour le trois pour cent, je ne le cache pas .

MONSIEUR. — Moi j'ai la bosse de l'amour.

J. B. — Elle s'aplatira.

MONSIEUR. — J'aurai une femme jolie.

J. B. — Elle ne le sera pas toujours. Les Anglaises ne sont pas, comme vos compatriotes, expertes dans l'art d'accommoder les restes.

MONSIEUR. — Spirituelle

J. B. — On ne saurait longtemps avoir de l'esprit pour ceux avec qui l'on vit.

MONSIEUR. — Excellente musicienne

J. B. — Avant six mois vous saurez tous ses morceaux par cœur... Tout cela n'est pas sérieux. Au point de vue social, en épousant une femme,

VOUS lui donnez de ravancement Vous avez

tort de ne pas chercher, de votre côlé, à monter en grade au point de vue de la fortune.

MONSIEUR. — Je ne suis pas spéculateur.

j. B. — Ni moi non plus; et voilà bien pourquoi je tiens au trois pour cent. La beauté passe, les qualités éphémères disparaissent, les qualités solides restent. Les filles qui ont de l'argent tiennent à se marier, tout aussi bien que celles qui n'en ont point; il serait injuste, mon cher ami, de les abandonner à leur malheureux sort... sous prétexe qu'elles ont de l'argent.

Votre Balzac a dit qu'un homme qui met le pied dans le cabinet de toilette de sa femme est un imbécile... ou un philosophe. Moi, je vais plus loin que Balzac, et je dis que, pour se marier, il faut qu'un homme soit un philosophe ou un imbécile, à moins qu'il n'en profite pour améliorer sa position. Vous parlez d'amour, mon cher garçon, mais le mariage est la profanation même de l'amour. 11 n'y a que dans les pays orientaux que l'on comprenne l'amour -et la

femme. C'est l'habitude qui tue l'amour; aussi, dans l'Orient) la femme est esclave et n'ennuie pas l'homme du matin au soir : elle ne paraît devant son mari qu'exhalant les parfums les plus exquis. Mais en Europe ! Dieu me pardonne, en

Europe, elle se croit l'égale de son mari

En Angleterre, elle mange du fromage et boit du stout avant de se coucher. Vous la voyez, la

tête couverte de frisures cela vous agace,

vous trouvez cela charmant, n'est-ce pas? Mais, mon cher innocent, savez-vous que, pour avoir ses cheveux frisés, il faut qu'elle pénètre dans sa couche, la tête chargée d'épingles et de papillotes? Oui, c'est ainsi qu'elle pénétrera dans

la vôtre pour être belle... non pas pour vous le soir, mais pour les autres, vous y compris peut-être, le lendemain. Le lendemaifiy mon bon, entendez-vous bien? Quand vous aurez subi ce traitement pendant quelques mois — je vous en donne douze, si vous êtes bon diplomate — vous entrerez dans la chambre de votre femme avec autant d'émotion que dans l'omnibus des Bail-

gnolles. NoD, mon ami, dans le mariage, pas de dessert, pas de luxe, pas de petits plats délicats : un pot-au-feu continuel, éternel, sempiternel.., de l'estime, du respect, je vous l'accorde

MONSIEUR. — A qui la faute, mon cher monsieur Bull? La femme est ce que son mari l'a faite, c'est aussi Balzac qui a dit cela. En amour, comme en cuisine, vous n'avez qu'une sauce... On peut respecter une femme et en être amoureux : le pain de ménage, assuré sur la planche, c'est quelque chose; mais un peu de miel dessus ne le rend pas plus désagréable.

j. B. — Fadaises, enfantillages, folies, mon cher monsieur.

MONSIEUR. — Enfantillages, folies tant que vous voudrez, le bonheur n'est pas fait d'autre chose. L'abandon, de bons et francs rires, de gros baisers, voilà des mots qui sonnent à mon oreille bien plus agréablement que les liens sacrés du mariage, la gravité du père de famille...

j. B. — On voit bien, mon cher garçon, que vous venez d'un pays frivole, où les femmes mènent les hommes par le bout du nez.

MONSIEUR. — Et quand cela serait...

j. B. — Un système social repose à faux, s'il n'a pas pour base la soumission de la femme.

MONSIEUR. — Et le bonheur... et la joie?

qu'en faites-vous? où les trouvez-vous? Dans vos comptes en banque?

J. B — On dirait, mon cher, que vous faites fi du compte en banque.

MON SIEUR. — Du tout : la tranquillité vient du compte en banque; mais la joie vient du cœur... Je vous assure que je vois tout en rose dans le mariage, et, selon moi, les romans ont tort de s'arrêter à la cérémonie du mariage... Si jamais j'écrivais un roman, — Dieu m'en garde, vous savez... et le public surtout à qui je rintligeraîs — mon premier chapitre commencerait à la bénédiction des jeunes époux... et je ne trouverais pas qu'une délicieuse petite maman de trente-cinq ans, un peu grassouillette, fût une

héroïne à dédaigner pour le chapitre douze ou quinze de mon roman.

j. B. — Je vous félicitais tout à l'heure de la nouvelle de votre mariage que vous m'annonciez... Mais c'est surtout votre jeune fiancée que je voudrais féliciter de tout mon cœur. Mon cher ami, si vous répandez vos idées dans ce pays-ci, nous ne trouverons plus de femmes qui voudront nous épouser, nous autres prosaïques insulaires. Et puisque vous êtes sur le chapitre des confidences, initiez-moi donc à votre secret, et ditesmoi comment vous supprimez... les désagréments du ménage.

MONSIEUR. — Je ne les supprime pas, je les prévois, et j'y porte remède.

j. B. — Très bien, mais comment? faites-moi part de vos projets.

MONSIEUR. — Projets! lemotest un peu vaste, je n'ai pas de plan de campagne bien arrêté... mais, dans mon petit bon sens, voici ce que je me dis : Pour réussir dans le mariage, il faut de la diplomatie, afin de faire durer le plaisir long-

temps. Or, j'entends bien faire durer le plaisir longtemps. Ce qui tue l'amour dans le ménage, c'est rhabitude et la légalité. Bonjour, contrat ! adieu, amour! Eh bien, puisque quelque sot ou quelque gredin a inventé le mariage légal, c'est à un homme sensé d'en prendre son parti et d'oublier au plus vite les paroles malséantes, par lesquelles on a cherché à lui faire comprendre que le mariage est une dure réalité et une corvée assez désagréable. Je vais me marier, mais j'ai la ferme intention d'être et de rester l'amant de ma femme. Je tâcherai donc d'oublier que je suis marié. Pour ne point perdre l'illusion de la scène, il faut bien se garder de pénétrer dans les couisses. D'abord, nous aurons chacun notre appartement : Monsieur amènera madame chez lui, ou bien monsieur se faufilera à la dérobée chez madame, quand tout reposera dans la maison. Chacun de nous aura une pièce qui sera interdite à l'autre : le boudoir pour madame, le cabinet de travail pour monsieur : ces deux pièces sont à mes yeux les forteresses de l'amour en ménage.

j- B. — Je VOUS admire, mon cher.

MONSIEUR. — Je m'explique. Pour qu'un homme continue à inspirer du respect et, partant, de l'amour, à une femme sensée, il ne faut pas qu'il vive constamment près d'elle; pour qu'il conserve du prestige aux yeux d'une pareille femme, il ne faut pas qu'il soit jamais désœuvré. S'il n'est pas toujours occupé, il faut que toujours il le paraisse. Donc, quand je n'aurai rien à faire, je m'enfermerai à clef dans mon cabinet. Là, je lirai mon journal et fumerai mon cigare, mais j'aurai soin, avant de m'y calfeutrer, de faire prévenir ma femme que, devant être très occupé toute la matinée, ou toute l'après-midi, suivant le cas, elle veuille bien veiller à ce que je ne sois pas dérangé. De son côté, quand madame aura sa migraine ou qu'elle ne se sentira pas d'humeur sociable, elle se retirera dans son boudoir, en me faisant dire :

— Madame est souffrante. Dans ce boudoir, que je ferai meubler coquettement, elle recevra ses amies, lira un roman, se reposera et exhalera sa

mauvaise humeur. De celte façon, nous ne serons ensemble que lorsque nous nous sentirons attirés Tun vers l'autre, et je ne serai point condamné à passer des soirées entières à bâiller devant ma femme jusqu'à me démettre la mâchoire. Pourquoi ferait-on devant sa femme ce qui semblerait du dernier malhonnête en présence de la femme la plus indifférente?

j. B. — Ah ! mon cher monsieur, que c'est beau d'être jeune ! Je ne puis que vous admirer dans vos illusions. Cependant je dois dire que vous faites preuve de beaucoup de bon sens avec votre grognoir : ne montrez pas à votre femme que votre bonne humeur lui est acquise de droit, et qu'elle n'a rien à faire pour l'obtenir. Ce sont les gens difficiles qui sont bien servis, en ménage et en amour, comme en toute autre chose. Vous n'avez pas fait part de vos intentions à la jeune Anglaise en question?

MONSIEUR. — Mais c'est ce qui vous trompe, mon cher monsieur Bull; et elle les approuve fort...

j. B. — Allons, cher ami, puisque vous allez vous marier, je vois avec plaisir que vous vous préparez à faire contre fortune bon cœur. Un homme est un sot quand, après avoir pris un engagement qu'il ne saurait briser, il ne fait pas de son mieux pour le tourner à son avantage et le faire servir à son bonheur... Mais, dites-moi donc, je crois que ces dames nous réclament au salon.

MONSIEUR. — Allons les rejoindre.

LÀ BRUNE ET LA BLONDE. — Madame la comtesse d'Â. et Lady [^B. jasent un peu sur leurs maris, discutent les mérites respectifs d'iceux, et se font quelques petites confidences intimes. (La scène se passe dans un petit salon. — Les deux amies sont assises et font de la tapisserie.)

LADY B. — Que VOUS brodcz bien, ma chère!

vous perlez ce que vous faites. Ce petit pélican rose en dégradé est délicieux. Je ne pourrais jamais arriver à fondre les couleurs comme vous. Et que vous travaillez vite !

LA COMTESSE. — Ah ça! vous croyez sans doute que nous autres Françaises nous ne savons que lire des romans.

LADY B. — Du tout, je sais, au contraire, que les travaux à l'aiguille sont votre fort. Mais, ditesmoi, c'est trop délicat pour des pantoufles. Ces couleurs-là passeront bien vite, surtout si le comte a, comme mon mari, le défaut de se croiser les pieds quand il est assis, ou à moitié couché sur sa chaise longue.

LA COMTESSE. — G'cst Seulement pour la chambre à coucher. Je n'aime pas les hommes en pantoufles, ça les rapetisse et les autorise à être sans gêne devant vous, à se croiser les jambes... j'y ferai mettre des talons élevés, je ne veux pas qu'à mes yeux mon mari perde rien de sa grandeur. Et vous, ma chère, qu'est-ce que vous faites donc là?

LADY B. — Une calotte. Nous appelons cela en anglais a smoking-cap.

LA COMTESSE. — Ça n'cst pas possible?

LADY B. — Pourquoi donc?

LA COMTESSE. — Qucl âge a lord B. ?

LADY B. — Trente-deux ans.

LA COMTESSE. — Vous allez lui permettre de

s'affubler d'une calotle ! (Riant aux éclats.) Mais, ma chère, le front est ce qu'un homme a de plus beau. Si vous tolérez la calotte, je vous verrai bientôt tricoter des bonnets de coton. C'est une pente rapide et dangereuse que vous suivez là. C'est un cas de divorce...

LADY B. — Moi j'aime voir les hommes à leur aise chez eux.

LA COMTESSE, — A Icur aisc ! Et quand cela serait? Est-ce que c'est une raison pour les enlaidir! Ils sont déjà bien assez laids comme cela. Et puis vous allez rendre ce pauvre lord B. sujet aux rhumes de cerveau. . . Trouvez-vous rien de plus ridicule qu'un homme qui éternue et qui transforme son nez devant vous en trompette éclatante? Moi je lui rirais au nez tout le temps ; ça serait plus fort que moi.

LADY B. — Que vous êtcs mauvaise !

LA COMTESSE. — Il faut si peu de chose pour vous gâter un homme. Tenez, regardez le marquis de P., c'est un homme magnifique, de tout point gentilhomme : un vrai port de roi. Eh bien.

croirîez-vous que la marquise qui, dit-on, en est encore folle, lui laisse porter des lunettes? Il a l'air d'un docteur allemand.

LADY B. — Mais, s'il est myope?

LA COMTESSE. — La belle raison! Les lunettes sont des remèdes d'amour. Est-ce qu'il ne pourrait pas porter un lorgnon, ou un monocle? Je ne déteste pas les monocles, et vous ?

LADY B. — C'est horrible.

LA COMTESSE. — Je ne trouve pas : cela donne aiix hommes un petit air impertinent qui ne me déplaît pas. Chez les jeunes gens, je vous l'accorde, c'est insupportable; mais chez un homme de trente ans, je vous le répète, j'aime assez cela... Mais, ma chère, tous les hommes comme il faut portent le monocle en Angleterre?

LADY B. — Oui, mais ils n'en abusent pas, comme en France, pour regarder insolemment les femmes. Je trouve les Français souverainement malhonnêtes à cet égard-là.

LA COMTESSE. — Lcs Anglais ont de l'indifférence pour les femmes.

LAD Y B. — Pas le moins du monde. Cette indifférence apparente n'est que du respect, et, grâce à ce respect, nous pouvons aller libres et en sûreté où bon nous semble. Je ne vous cacherai pas que j'ai des doute3 sur les véritables motifs de la politesse des Français.

LA COMTESSE. — AUonsdoncI Comment pouvez-vous parler de la sorte, vous dont les compatriotes ne se gênent pas pour passer devant une femme, et l'obliger dans la rue à s'arrêter, ou dans les chemins de fer à n'entrer en wagon qu'après eux? N'importe où il se trouve, un Français bien élevé se range pour laisser passer une femme...

LADY B. — Oui, afin de pouvoir la regarder plus à son aise. Tenez, au théâtre, par exemple, je les trouve particulièrement agaçants, vos Français. Pendant les entr' actes, ils viennent se planter dans les corridors et aux portes de laga-» lerîe, et là, à un ou deux mètres de vous, ils braquent leurs lorgnettes et vous examinent en détail. Puis, vous les voyez se faire peu de scrupule

de se livrer sur votre compte à toutes sortes de remarques. Cela gêne une femme et l'insulte.

Vous pouvez trouver cela galant si vous voulez, moi je trouve cela malhonnête. ^

LA COMTESSE. — Un peu impertinent, je le reconnais.

LAD Y B. — Impertinent? Dites grossier. Figurez-vous qu'un soir — c'était à l'Opéra — j'étais dans une loge... un peu décolletée, vous savez... en losange... c'était la mode en 1880.

LA COMTESSE. — On y reviendra, soyez-en bien sûre, c'était mutin en diable.

LADY B. — Gomment dites-vous cela?

LA COMTESSE. — Je dis : c'était mutin en diable. Est-ce que cela vous choque?

LADY B. — Oui, un peu : cela me rappelle une expression de lord B.

LA COMTESSE, — Laquelle?

LADY B. — Je n'ose pas vous la dire.

LA COMTESSE. — AUcz douc, ma chère, c'est entre nous; il n'y a que moi qui puisse vous entendre.

LADY B. — Eh bien ! figurez-vous — c'était un soir en revenant d'un banquet — il m'a dit que j'étais damned pretty .

LA COMTESSE. — Oui? (U embrassant.) Mais c'est la vérité.

LADY B. — Comment traduiriez-vous cela en français? Diviez-vous jolie à faire... damner?

LA COMTESSE. — JoUe eu diable^ c'est moins risqué.

LADY B. — Je l'ai un peu excusé, il avait banqueté, comme nos maris en Angleterre seuls savent banqueter... Quand mon mari rentre tard le soir, je l'attends toujours, et vous ?

LA COMTESSE. — Toujours, c'cst élémentaire-.

Et puis, quand le comte a diné en ville, il est d'un galant...

LADY B. — Je n'en saurais dire autant de lord B. : il a le vin quelque peu triste.

LA COMTESSE. — Vous me disiez donc que vous étiez un soir à l'Opéra,., décolletée, et que...

LADY B. — Ah! c'est vrai, je n'y étais plus;

prêtez-moi donc une aiguillée de votre soie rose. C'est bien simple : ce n'est ni une histoire ni une aventure. Je vous disais donc que j'étais dans une loge... eh bien, pendant un entr'acte, deux individus sont venus se planter devant moi, et pendant tout le temps n'ont pas... perdu de vue mon corsage. J'étais indignée.

LA COMTESSE. — Vous aviez tort. Quand nous voulons être coquettes, pour satisfaire notre amour-propre, nous devons être prêtes à en subir les conséquences.

LADY B. — Gomment, pour satisfaire notre amour-propre !

LA COMTESSE, souriatit. — Dame, voyons, est-ce simplement pour avoir moins chaud que nous nous décolletons ?

LADY B. — Non, certes non : nous nous décolletons, parce que c'est la mode, parce qu'il le faut, sous peine de paraître ridicule, prude et rococo. Hélas, nous sommes les esclaves de la mode.

LA COMTESSE. — Ma bounc, si vous étiez bâtie

comme la pauvre petite baronne de S., je vous garantis qu'il n'est pas de mode en ce monde qui vous fît mettre un corsage décolleté... et que vous vous habitueriez bien vite à paraître ridicule, prude... etrococo.

LAD Y B. — Alors, vous cxcuscz ces deul effrontés.

LA COMTESSE. — Jc suis tentée de le faire. Je ne vois pas pourquoi ces messieurs ne regarderaient pas avec plaisir ce que nous semblons avoir du plaisir à leur montrer.

LAD Y B. — Eh bien, tout ce que je peux vous dire c'est que pareil affront ne me serait jamais arrivé en Angleterre.

LA COMTESSE. — Je n'en doute pas. J'ai vu de vos Anglais regarder le Vésuve comme ils auraient regardé les cheminées de Saint-Étienne ou de Birmingham... et puis enfin, ma chère, les éventails sont faits pour quelque chose,

LADY B. — Vous savez, je prends note de ce que vous venez de me dire, que les femmes sont coquettes pour satisfaire leur amour-propre.

LES FILLES DE JOHN liULL 211

Peut-être réussiriez-vous à m'expliquer pourquoi il y en a qui poussent la coquetterie jusqu'à la galanterie.

LA COMTESSE, sérieusement. — Une femme coquette satisfait son amour- propre; une femme galante satisfait l'amour-propre de son amant. C'est une sotte,

LADY B. — Voilà une réponse qui me raccommode avec vous. {Quelques moments de silence.) A propos, avez-vous vu lady G. ces jours-ci?

Pauvre petite femme! c'est une veuve inconsolable...

LACOMTESSE. — Je l'ai vuc mardi dernier. Je l'ai trouvée plus calme... elle commençait à entendre raison.

LAD Y B. — Je l'ai vue le lendemain de la mort de lord 6. Elle faisait pitié à voir.

LA COMTESSE. — Moi aussi; mais ce n'était rien... Oh! c'est le jour même qu'il vous eût fallu la voir.,. Elle divaguait... elle avait complètement perdu la tête... Il fallait l'entendre réciter la litanie de toutes les qualités de son mari.

Quelles qualités, quelles vertus on découvre tout de même chez les gens, quand ils ne sont plus, vous ne trouvez pas ?... On dit que lord G. lui a laissé toute sa fortune ou, du moins, tout ce quMI ^ pu lui laisser... Il ne fait pas bon être veuve en Angleterre...; savez- vous que vos maris sont très forts ! Les femmes ont, en Angleterre, grand intérêt à prendre bien soin de leurs maris.

LAD Y B. — Tel n'est pas, cependant, le cas de lady G. Son mari lui laisse sa fortune à la condition qu'elle restera veuve. Si elle se remarie, elle perd tous ses droits à l'héritage.

LA COMTESSE. — Eh bien, voilà de la tyrannie, ou je ne m'y connais pas. Non content d'avoir été despote toute sa vie, il faut encore qu'après sa mort, il fasse sentir à cette femme une autorité qu'il ne peut plus exercer que par procuration. Oh ! tenez, il n'y a qu'en Angleterre qu'on trouve des maris de cette trempe-là.

LADY B. — Je ne suis pas de votre avis. Je trouve qu'un mari fait acte de sagesse en protégeant sa femme contre les intrigants

qui pourraient plus tard en avoir à sa fortune.

LA COMTESSE. — Mais une femme n'est pas une enfant qui ne sait pas ce qu'elle fait... et si vos maris ne vous traitaient pas comme des mineures...

LADY B. — Et puis enfin, voyons, il faut bien avouer que si un homme aime sa femme, il est ennuyeux pour lui de songer qu'il y a un monsieur qui attend sa mort pour épouser sa veuveet jouir à son aise d'une fortune que lui a peutêtre amassée à grand'peine.

LA COMTESSE. — Je u'admcts pas de pareilles injonctions. Une femme peut être capable de dévouement et dé fidélité. Mais imposer à une femme un sacrifice qu'on lui paye, c'est l'insulter. Je ne pourrais avoir que du mépris pour la mémoire d'un mari qui m'aurait traitée de la sorte... je ne lui pardonnerais jamais... Je me remarierais et lui ferais cadeau de son argent.

LADY B. — Je pardonne la jalousie chez ceux qui aiment profondément; du moins Je l'excuse.

LA COMTESSE. — Moi aussi, mais ce n'est pas

de la jalousie ce que vous venez de me raconter là, c'est de la vanité, de la vanité de fat et de tyran... A propos de vanité et de testament, vous avez entendu parler des dernières volontés de M. de R.?... Non! Eh bien, voilà la vanité telle que je la comprends : M. de R. a soutenu sa réputation d'humoriste et de bon mari jusqu'à son dernier moment. Figurez-vous que, la veille de sa mort, il fît venir son notaire, et, devant tous ses parents et amis assemblés, Yni dicta le testament suivant : « J'ai tendrement aimé ma femme et je sais que ma femme m'a tendrement aimé et qu'elle me regrettera. Je lui laisse toute ma fortune, pour en disposer comme bon lui semblera et sans avoir à prendre conseil de qui que ce soit. Je l'autorise à se remarier, je le lui conseille même : je ne crains pas la concurrence. > Eh bien, tout ce que je puis vous affirmer, c'est que madame de R. n'a que trente-cinq ans, qu'elle est fort jolie, mais que jamais elle ne se remariera. Voilà un mari français, ma chère.

LADY B. — Je veux bien croire tout ce que

VOUS me dites des maris français, de Tamour en ménage, mais pourcjuoi vos romans ne font-ils pas connaître ce bonheur intime... ?

LA COMTESSE. — Ah! je vous arrête. Vous allez me parler de romans, qui ne traitent que de mondes impossibles, d'hommes blasés et de femmes galantes*}» mais nous en avons d'autres, ma chère amie. Si nou3 avons Nana^ nous avons aussi le Roman d'un Brade Homme, VAbbé Constantin, le Maître de Forges. .. j'en pourrais nommer des centaines. Tenez, avez-vous lu Monsieur, Madame et Bébé?

LA.DY B. — Si je l'ai lu! Mais dix fois au moins, et je le lirai encore bien des fois.

LA COMTESSE. — Je VOUS cu félicitc.

LADY B. — C'est lord B. qui l'a mis entre mes mains.

LA COMTESSE. — Lord B. est intelligent. Ce délicieux livre devrait être dans tous les ménages. . . comme la Bible : c'est un véritable traité du bonheur en ménage. Combien de fois le comte et moi nous avons passé des heures délicieuses entête-à-

tête à lire un ou deux chapitres de ces descriptions

charmantes! Le comte lit admirablement. Et

que nous en avons mis en pratique, de ces chapitres! Combien nous en avons joué, de ces délicieuses petites scènes !

LADY B. — Le comte vous aime?

LA COMTESSE. — Voilà douzc ans que nous sommes mariés : douze années du ciel le plus pur... Le comte embellit tous les ans. Il aTaspect un peu sévère, vous savez, mais j'aime cela chez un homme. Quand il fronce les sourcils, il est superbe... et puis, il est si facile de le dérider : il est si bon, si généreux, si attentionné! Croiriezvous qu'il me faitune déclaration en règle chaque fois quUl me voit une toilette nouvelle?

LADY B, riant. — Vraiment! Il doit avoir une jolie note de couturière à payer au bout de l'année! Âh ! ahl ah! Allons, bon! J'ai cassé mon aiguille. Prêtez-m'en donc une autre.

LA COMTESSE, lui donnant une aiguille. — Voilà.

LADY B. — Merci... Oh! la délicieuse marquise

que VOUS avez au doigt! Ces diamants sont d'une eau admirable. Je ne vous la connaissais pas, cette bague.

LA COMTESSE. — Mai's non : c'est une folie du comte, il n'en fait jamais d'autres. Figurez-vous qu'hier j'avais quelques emplettes à faire au Louvre. Le comte propose de m'accompagner.

J'accepte avec joie et je l'emmène. Mais voilà qu'arrivé à la porte dès magasins, le cœur lui manque, il hésite : « Tenez, chère amie, me ditil, je vous laisse, je viendrai vous chercher. Comptez-vous rester longtemps au Louvre? — Mais deux heures peut-être; qu'allez-vous faire tout ce temps-là? — Ne vous inquiétez pas de moi; je serai ici à cinq heures... précises, ne me faites pas attendre. » Un rendez-vous avec mon mari, c'est sacré; je ne l'ai jamais fait attendre. Les hommes délestent attendre, les militaires surtout, cela les met d'une humeur horrible. Bref, à cinq heures, je sors, et naturellement je trouve mon galant mari à la porte. « Où avez-vous été? lui disje. — Mais, chère amie, j'ai flâné. » Il avait l'air

un peu mystérieux; je devinai immédiatement qu'il avait fait quelque méchanceté. Vous savez, entre nous, les hommes ne sont pas forts pour dissimuler leurs secretâ. Le comte trahit les siens comme un enfant. Ses yeux les publient tout de suite : on y lit comme dans un livre ouvert. Il ne chercha pas à se défendre longtemps. Monsieur avait flâné dans les galeries du Palais-Royal et m'avait acheté la bague que vous voyez : c'est un diamant d'au moins deux mille francs. Je vous demande après cela, ma chère lady B., si l'on peut perdre son mari de vue un seul instant!... Ça ne l'a pas empêché de recevoir un fameux baiser en rentrant, je vous le garantis. Dieu sait si j'aurais voulu pouvoir le lui donner sur la place du Palais- Royal!

LADY B. — Que je vous aime! que c'est donc bon de vous entendre ! {Regardant sa tapisserie.) Cette calotte est horrible... regardez donc ce bleu et ce vert... vous ne trouvez pas que ça jure?

LA COMTESSE. — Mcttcz-moi douc ccttc calottc de côté. Brodez un porte-cigare à lord B. J'en ai

fait un délicieux pour le comte : ses initiales et sa couronne bleu foncé sur fond gris perle...

LAD Y B. — Tiens, oui, c'est une idée. (Se rapprochant delà comtesse.) Est-ce que le comte vous a jamais menée souper en cabinet particulier?

LA COMTESSE, souriaut. — Bien des fois.

LAD Y B. — Lord B. dit qu'on ne peut pas mener une femme respectable, sa femme légitime, en cabinet particulier.

LA COMTESSE. — Ma chèrc, vous n'êtes pas forcée d'exhiber au garçon votre certificat de mariage. Le comte trouve qu'une femme peut aller partout avec son mari, et moi je ne vois pas pourquoi les bons endroits ne seraient réservés ^qu'aux... créatures, et pourquoi aussi les femmes honnêtes ne sauraient être admises qu'aux Bouillons Duval. Voilà mes idées à moi, vous savez.

LAD Y B. — Ce sont bien aussi un peu les miennes, mais je crains que...

LA COMTES SE. — Je craiDS,mabelle, quc votrc mari... ne vous respecte un peu trop. Moi je ne

déteste pas que le comte.. . me fasse... quelquefois rougir.

LAD Y B. — Oh ! lord B. ne ferait jamais cela... c'est moi qui l'ai fait rougir plusieurs fois.

LA COMTESSE. — Ouî ? VOUS êtcs charmante.

Contez-moi donc ça!

LADY B. — Gela me serait difficile.

LA COMTESSE. — Ditcs donc, vous m'enverrez la photographie de votre mari. Je serai bien aise d'avoir dans mon album le portrait d'un lord anglais que sa femme fait rougir.

LADY B. — Avec tout Cela, vous ne m'avez pas dit ce que c'est... que les cabinets particuliers.

LA COMTESSE. — Mais ce n'est rien de bien remarquable : de petits salons coquettement meublés... tout le plaisir est dans la nouveauté, dansl'étrangeté... dans l'imprévu... c'est piquant de se déguiser en... maîtresse de son mari. Voilà tout.

LADY B. — Oh! dites-m'en plus long.

LA COMTESSE. — Vousvoulezdoucque je vous choque?

LAD Y B. — Toutes les femmes aiment à être choquées... un peu, vous savez... pas trop.

LA COMTESSE. — Eh bien donc, ma chère — il y aura de cela tantôt dix ans — j'étais au bal avec mon mari. Vers une heure du matin, je venais de valser avec lui, nous remarquâmes qu'il n'y aurait pas de souper... et nous avions une faim de loup. « Dis donc, ma chérie, me dit le comte, je meurs de faim... ne crois-tu pas qu'il serait temps de rentrer? — Mais, mon ami, nous ne trouverons rien à nous mettre sous la dent à la maison. — Non? eh bien, me dit-il, qu'à cela ne tienne, nous sommes en carnaval, nous irons souper à la Maison-Dorée. î Aussitôt dit, aussitôt fait : nous descendons, nous montons en coupé, et au bout de quelques minutes nous étions... en cabinet particulier. Le comte avait un petit air sardonique, triomphant, qui m'inquiétait bien un peu... mais que faire? Je pris l'air aussi digne que possible quand le garçon entra pour recevoir le menu. Avec sa femme, on ne fait pas de grandes folies : le comte ordonna des huîtres, une salade

de homard, de la volaille froide, des glaces et une oouteille de Champagne frappé. Jamais je n'avais vu mon mari aussi gai, aussi entraînant, aussi spirituel... Oh! que c'est donc bon d'être adorée de son maril... Au dessert, le comte devint d'un entreprenant... oh! d'un entreprenant!... Heureusement le garçon entra...

LADY B. — Sans frapper?

LA COMTESSE. — Sans frapper, ils sont habitués à cela... Oh! ils en voient bien d'autres, paraît-il.

LADY B. — Ils doivent joliment s'amuser.

LA COMTESSE. — Du tout... Thabitude... ils aimeraient beaucoup mieux être dans leur lit, je vous le garantis. Donc, comme je vous le disais, le garçon entra pour recevoir les ordres de mon mari. « Garçon, dit-il, vous pouvez vous retirer. Vous apporterez du café... quand je sonnerai. » Le garçon se retira en s'inclinant. Il fallait voir l'aisance du comte en donnant cet ordre... Oh! vous savez, il était facile de voir qu'il avait un peu... d'expérience... ce n'était pas la première

fois qu'il soupait en cabinet particulier. Il était en pays de connaissance.

LADY B., sérieusement. — Comment pouvezvous supposer des choses pareilles?

LA COMTESSE. — Comment je puis... (^witrassant son amie.) Chère enfant, je vous admire! Ce qu'il y a de certain, c'est que, bien qu'un peu étourdie par les deux verres de Champagne que le comte m'avait versés, je vis fort clairement qu'il poussait les verrous.

LADY B. — Oh! Je me serais mise à crier.

LA COMTESSE. — Ce fut bien mon intention; mais à quoi bon ? La loi ne protège pas la femme contre son mari, vous savez cela. Nous n'avons pas encore, en France, de Société protectrice des femmes; vous en avez... vous autres?... Je m'étais levée, mais le comte m'avait presque aussitôt saisie dans ses bras... A propos, vous ne trouvez pas que... c'est une position charmante : une femme, un peu étourdie... presque perdue...

vous savez... perdue avec son mari, on se retrouve... dans les bras de l'homme qui l'aime et

qu'elle adore... qui est là, ivre d'araour, debout, la soutenant de ses bras vigoureux, jetant sur elle des regards qui tombent brûlants...

LAD Y B. — Vous me donnez le frisson...

LA COMTESSE. — J'étais éperdue...

LAD Y B. — Appelons le garçon, et faisons servir le café, ma chère comtesse, il n'est que temps.

LA COMTESSE. — Je vais faire mieux que cela; je vais vous offrir une tasse de thé... à Tanglaise. {Elle sonne.)

Nouvelles agences de salut. — Les prêtresses ont le dos bon. — Les Trotteurs ou frictionnaires. — AsiNUS asinam frigat.

L'Almanach Whitaker, qui fait autorité en matière de renseignement, annonce, pour Tannée ISS^, seize nouvelles sectes ou associations religieuses, reconnues par le directeur général de l'Enregistrement. A mon grand regret, je constate, dans le même almanach, l'extinction de la secte des Chrétiens Rationnels. C'est donc, pour l'année 4884, un gain net de quinze religions, chiffre fort respectable, il faut en convenir. Voici

les noms des seize nouvelles sectes ou associations en question :

L'Association du service spécial des Enfants ;

Les Soldats chréliens;

L'Armée de l'Église;

L'Église Anglicane indépendante;

L'Armée du Salut libre;

L'Armée de l'Évangile ;

La Bande de l'Évangile;

La nouvelle Maison d'Israël ;

L'Armée du roi;

Les Saints du dernier jour;

Les Membres de l'Église Anglicane ;

L'Armée méthodiste;

L'Armée de la mission;

La Bande des Pèlerins ;

Les Positivistes ;

L'Association chrétienne des Jeunes Femmes.

Ne soyez pas étonnés si, avant peu, vous voyez figurer sur la liste des nouvelles sectes religieuses les Matérialistes et les Athées ou Bradlaughistes. Je dis. sectes religieuses ^ car ici il n'est pas jusqu'à

LES FILLES DE JOHN BULL i'il

. athée qui n'érige son système en religion et ne se bâtisse, ou plutôt ne se fasse bâtir — ce qui est plus intelligent — son petit conventicule.

En France, la religion est un monopole; en Angleterre, une concurrence, un steeple-chase.

En France, une idée nouvelle, une théorie qui voit le jour et réussit, fait école; en Angleterre, elle fait église.

Vous entendrez aussi bientôt parler d'une secte qui fera fureur, je n'en doute pas : c'est la secte des Frotteurs, ou, pour employer une expression plus technique, la secte des Frictionnaires. Cette secte est d'importation américaine, cela va sans dire. Voici ce que je lis dans les journaujf anglais, à la date du 5 février 1884 : i Nous apprenons qu'une nouvelle secte religieuse vient de se fonder à Park- Street, Boston, sous le nom de secte des Scientistes Chrétiens. Les réunions se composent ordinairement de dames pieuses . La nouvelle doctrine peut se résumer de la manière suivante : La matière est par elle-même inerte, inanimée et impuissante : la force qui anime la matière est divine.

La maladie provient du manque de force vitale, c'est-à-dire du manque de divinité. La présence de la maladie prouve donc l'absence du Seigneur. Toute personne qui contient le Tout-Puissant en surabondance peut, si elle le veut, communiquer à ses semblables le fluide divin et régénérateur. Le procédé est des plus simples. Elle se déshabille, s'assied de manière que soa dos coïncide avec le dos de la personne malade, et, pour la modeste somme d'un dollar l'heure — somme bien insignifiante quand il s'agit de sauver son âme — elle permet au fluide divin de s'infiltrer dans les4issus du patient. >

Ainsi donc, voilà qui est facile et commode, et je pourrais même dire, des plus agréables : vous frottez jusqu'à ce que votre salut soit un fait accompli. Si votre prêtresse a un joli dos bien rembourré, l'opération ne doit pas laisser d'être assez piquante.

Seulement.... ne vous retournez pas : c'est là qu'est le danger.

Comme on le voit, c'est tout bonnement Tembrocation du salut. Succès garanti en quelques heures.

Bonne chance aux Frotteurs !

S'ils sont à la recherche d'une devise ou d'une marque de fabrique, je leur proposerai : A sinus asinam fricat.

La manie de Tabstiaence. — Seconde épître à John Bull. — Le péché mignon de mistress John Bull au dire d*un vénérable archidiacre et de quelques dames bien pensantes. — Un Breton libre, membre de l'armée des rubans jaunes.

L'armée des rubans bleus compte, à ce jour, dit-on, plus de 600,000 soldats. Encore un peu de patience, et les buveurs d'eau seront presque aussi nombreux que les ivrognes. Quels spectacles d'excentriques contrastes ! Figurez-vous des enfants, des moutards en bas âge, que Ton décore du ruban bleu; des hommes, des femmes, à qui l'on fait prêter serment par écrit que jamais ils ne toucheront ni à vin, ni à bière, ni à aucune espèce

de liqueur alcoolique. Quelle folie! mais aussi quel aveu de faiblesse! Quoi! n'est-ce pas, en effet, leur faire signer que, puisqu'ils ne sauront pas s'arrêter quand ils auront étanché leur soif, ils jurent de ne jamais toucher à quelque boisson que ce soit? Et toi, John, mon ami, tu es satisfait de ce progrès; tu te frottes les mains de bonheur et d'admiration; tu vas fermer tes tavernes et même défendre aux épiciers de vendre du vin, delà bière et des liqueurs; es-tu assez simple pour t'imaginer qu'on rend un peuple vertueux de par la loi? Tes prêtres et tes vieilles filles, qui savent qu'il se consomme par an pour environ cent millions de livres sterling de boissons alcooliques, remuent ciel et terre pour faire entrer cette somme fabuleuse dans les coffres de l'Église pour l'enlever des griffes du diable et la remettre au bon Dieu; et toi, tu donnes dans le panneau, et lu ne t'aperçois pas que lu tires les marronsdu feu pour quelques fins matois qui sont enchantés d'exploiter les prétentions à la vertu pour en tirer à la fois bénéfice et honneur. Te rappelles-tu

par exemple, qu'il y a quelque temps la Société de tempérance évangélique d'Edimbourg était dans la gêne parce qu'il lui avait fallu payer cent livres sterling à un monsieur qui, pendant quatre semaines, s'était égosillé à prouver aux bons habitants de Auld Reekie que, pour se bien porter en ce monde... et dans l'autre, il n'est tel que de boire de l'eau, et que ladite société avait aussi eu à régler la note d'hôtel de ce bon apôtre, note qui se montait à cinquante-deux livres (1300 francs)? Peste ! treize cents francs pour une noté d'hôtel de quatre semaines ! Crois-tu, John, queTeau coûte des prix fabuleux à Edimbourg, et que ce prêcheur d'eau douce ne s'était pas fait passer quelques fines bouteilles sur la conscience?

Ne crois-tu pas que tes classes ouvrières auraient l'air beaucoup plus sain si, au lieu d'eau chaude et de pain plus ou moins beurré pour déjeuner, lu leur faisais manger de bonnes soupes, voire même boire un verre de bonne bière naturelle? Ce n'est pas l'abstinence totale qu'il s'agit de prêcher, c'est

la modération, mon ami : la modération * , un mtf qui semble disparaître de plus en plus de ton vocabulaire. Ce n'est pas le vin qui fait l'ivrogne, mais le vice, dit le proverbe chinois ; ce n'est donc pas le vin ou la bière, mais le vice qu'il faut chercher à supprimer.

In medio veritas et virtus. Mais la devise de ton île semble malheureusement être in extremis dementia. Tes armes portent trop loin, et tu ne tues rien.

Toutes ces doctrines insensées font quelques fanatiques et quelques hypocrites, mais fort peu de prosélytes sérieux, et elles ne tendent qu'à faire naître les réactions les plus outrées. Tu ne devrais pas oublier encore que ce thé, dont tu abuses, que la limonade et toutes ces boissons artificielles et teetotalesj t'ont rendu bilieux, mon pauvre ami; oui , bilieux, dyspeptique, hypocondriaque, morose et grincheux; et tu devrais admettre qu'aucune loi divine ne défend de jouir

1. Le mot « tempérance » signifie ce modération ^;il n*a jamais signifié « abstinence totale ».

<iU LES FILLES DE JOHN BULL

des bonnes choses que la Providence a mises sur la terre à notre disposition, mais seulement que la loi de la nature nous ordonne d'en user avec discrétion.

Tu te moques de nous, parce que, en famille, nous ne nous gênons pas pour nous couvrir la poitrine de nos serviettes ; tu fais des gorges chaudes de nos bons commis voyageurs qui, à table d'hôte, se l'attachent bravement autour du cou, et empoignent leur fourchette comme des gens qui entendent bien tailler sérieuse besogne, et tu l* écries : Quels goulus ! Comme ils mangent !

Mais tu es un petit brin jaloux, mon bon, rien de plus. Oui, à table nous mettons nos soucis de côté, nous sommes heureux, nous bavardons et nous rions avec nos femmes et nos enfants, et nous faisons durer le plaisir longtemps. Et si nous avons le secret d'être gais et heureux, nous faisons plus envie que pitié, crois-le bien ; et, si tune t'étais pas délabré l'estomac avec ton thé et autres saletés malsaines, si tu mettais un peu de côté ta dignité insulaire quand tu es à table, et que

tu fisses faire quelques progrès à ta cuisine, lu pourrais faire comme nous, et tu ferais probablement comme nous. Je sais bien que tu vas me répondre que tu n'as en ce monde qu'un seul souci, c'est de faire ton salut. Je le veux bien; mais comme cela ne t'empêche pas de prendre grand soin de ton compte en banque et de mille autres petites affaires mondaines, j'en conclus que si, comme nous, lu as bien l'intention d'aller au paradis, comme nous aussi, mon ami, tu n'es pas pressé de le metlre en roule.

Franchement, laisse-nous tranquilles avec ton thé, ton cacao, et autres potions de salut. Bois de l'eau, si cela te fait plaisir; mais l'Angleterre est un pays libre : pour l'amour de Dieu, laisse-nous boire à notre goût.

En tout cas, fais-y bien attention : ne dépasse pas ton but. L'ivrognerie n'existe plus à l'état hideux, enraciné, que dans les basses classes de tes grandes villes, c'est un grand progrès auprès du temps où les membres de ton Parlement se faisaient rappeler à l'ordre pour mettre les pieds sur

la table du Speaker^. Il faut même reconnaître que, grâce à l'instruction, le bas peuple devient plus sobre. Quant à demander un acte de Parlement pour interdire aux paisibles et honnêtes bourgeois d'aller acheter une bouteille de cognac chez l'épicier, c'est simplement de la folie.

Enfin, John, rappelle-toi que, naguère, un de tes évêques se refusait à signer une pareille pétition à la Chambre des Communes, en disant :

€ J'aimerais mieux appartenir aune nation d'ivrognes qu'à une nation d'esclaves. »

C'était dans la coquette ville de Torquay, au mois de mars de l'année courante.

J'assistais à un gigantesque Tea-and-Bread-and- Butter Meeting (traduisez cela si vous pouvez, moi j'y renonce), convoqué sous les auspices de la Société de tempérance, et présidé par un vénérable archidiacre. Me prenant à considérer, au-

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