‹ Les filles de marbre; drame en cinq actes, mêlé de chantChapitre 108 sur 167 · SCÈNE IV JUSTIN, CLAUDE, puis GEORGE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV JUSTIN, CLAUDE, puis GEORGE

JUSTIN, à part, en desservant sur un grand plateau.

Oui, oui, j'en ai assez, je ne veux pas voir ça plus longtemps... ça me révolte, ça m'exaspère. Je donne ma démission.

CLAUDE

Un ami dévoué de moins pour mademoiselle Marie, ce serait un chagrin de plus pour mademoiselle Marie, Justin.

JUSTIN

Vrai !... Ahl monsieur Claude, ce que vous me dites lame

rend bien heureux. Je reste. (Ceorge parait. U est en clégant costume de cheval.)

CLAUDE, l'apercevant.*

Monsieur le vicomte de Spare.

GEORGE, entrant.

Lui-même, mon cher Claude.

JUSTIN, à part, emportant son plateau.

Le prétendu de mademoiselle Blanche! (u'admifant et s'attendrissant peu à peu.) Ah! qu'il cst bien!... ah! qu'il est bien!... Pas de danger qu'on en donne un comme ça à mademoiselle Marie, (a George, avec des larmes.) Monslcur le vicomte, jc vaîs

♦ Justin, Jean, George, Claude.

annoncer... [\\ remet son plateau à Jean) Yoljc aiTivée à madame !...

(u sort en pleurant par 1 escalier.)

/ GEORGE, riant.

Eh ! mon Dieu ! voilà un garçon qui a l''air d'avoir bien du chagrin !... (se retournant vers ciaiHe.) MoH cher Claude, Comment va-t-on ici? comment vas-tu toi-même?

CLArDE. "^

Bien, monsieur le vicomle; je vous remercie pour moi et pour tout le monde.

GEORGE, gaiempnt.

Je vous remercie!... Ah caî est-ce que tu no veux plus que je te tutoie?

CLAUDE, lui serrant la mDin.

George! Ah! que je suis heureux de te voir!...

GEORGE

Ah ça ! et madame Fontenay? et ces demoiselles?

CLAUDE

Mais ces demoiselles sont allées au-devant de toi.

GEORGE

Ah bon ! nous nous serons croisés.

Quant à madame, elle est enfermée avec le commis de son banquier.

GEORGE

Attendons alors 1

CLAUDE

Monsieur le comte va bien?

GEORGE

Très-bien pour un malade. Tiens, j'arrive en droite ligne de Pierrefonds. Ce pau\re père est toujours enfermé dans sa chambre en tète-à-tète avec ses rhumatismes. Ils ne veulent pas absolument lui fausser compagnie. Par bonheur, le comte est entêté. Il avale du matin au soir des tonnes d'eaux minérales... (riant) c'est-à-dire que je tremble parfois qu'il ne noie le malade en voulant noyer la maladie.

CLAUDE

Il doit être bien heureux, de voir que tu te marief.

Vi CE.NDUILLON

GEORGE

Ah! cl moi donc?

CLAUDE

Il n'élait pas tranquille avec monsieur son fils... Il devait toujours craindre qu'une duchesse ne le lui enlevât.

GEORGE

Une duchesse? Ah ! je voudrais bien savoir où elles se cachent, (se reprenant.) Du moins, j'aurals bien voulu le savoir autrefois, car aujourd'hui je suis au port, je m'y trouve bien, et j'y reste.

A l'entendre, il semblerait que tu n'as essuyé que des naufrages.

GEORGE

Des naufrages? Ah! bien oui... pas même la moindre tempête... un calme plat, mon cher!

CLAUDE

Comment, pas une petite bonne fortune?

GEORGE

Non, mais beaucoup de mauvaises; car, vois-tu, mon cher Claude, les gens de ma trempe peuvent avoir des passions vraies ou des amours ridicules, ils n'ont jamais de bonnes fortunes.

CLAUDE

Je ne te comprends pas.

GEORGE

Assurément, je ne suis pas si sot que de médire de la vie élégante et facile des Lovelace et des don Juan du jour ; mais je crois seulement que, pour mener l'amour a grandes guides, il ne faut pa?, mon cher, s'amuser à ramasser tous les cœurs qu'on écrase, car alors on n'iUTive jamais... à être un homme à bonnes fortunes.

CLAUDE, riant.

Et tu les ramassais, toi?

GEORGE

Je ne faisais que cela; je n'ai jamais pu voir pleurer une ft nimc.

ACïi: li

CL Al DE.

Pauvre George 1

GEORGE, avec colère.

Imbe'cile de George! j'aurais bien voulu faire comme les autres... ne pas m'attendrir. J'ai essayé, mais, bah! une seule larme, tombée des yeux de Tun de ces jolis crocodiles, trouvait toujours mon cœur faible et désarmé.

CLAUDE

Ta étais bon.

GEORGE

J'étais bète!... Combien de fois ai-jefait le serment de ne jamais aimer plus de huit jours de suite! Eh bien, ma première semaine des amours commença auprès d'une genlille ouvrière qui chantait jour et nuit; le samedi venu, et comme je me préparais à lui dire un éternel adieu, elle m'apprend en pleurant que sa maîtresse l'a remerciée. Ma délicatesse m'ordonnait d'attendre qu'elle eût trouvé une autre place... J'attendis deux mois, deux mois d'ennui, et j'attendrais encore si je ne m'étais décidé à lui acheter un petit fonds de lingerie : ci douze cents francs. Une autre fois, je devenais, toujours pour une semaine seulement, l'ami en titre d'une artiste à la mode... Le samedi venu, et comme je me disposais à lui dire un éternel... tu sais?... Armandine, m'annonce avec des larm.es, de joie il est vrai, que, fière de mon amitié, elle n'a voulu rien garder d'un passé qu'elle regrette et qu'elle vient de tout rendre... au marquis de Carabas. Ma délicatesse me défendait de quitter Armandine avant que je pusse la dédommager de tous ses sacrifices... J'attendis cinq mois, en rongeant avec ma chaîne, une chaîne que j'ador... que je dorais. Une dernière fois, on m'avait présenté une délicieuse écuyère... un farfadet, un sylphe avec des éperons, et j'avais fait le serment solennel de ne m'atteler à son char que pour vingt-quatre heures seulement, pas une minute de plus. Loïsa devait me rejoindre après la représentation, et je Uattendais, en admirant de ma stalle sa grâce et sa hardiesse sur un cheval nu... Ce serait bien le diable, me disais-je, si en vingt-quatre heures j'avais à me repentir de... En ce moment, patatras, Loïsa fait un faux

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pas, tombe dans Farène, et se casse une jambe. Ma délicatesse, ne me permettait pas... Tu connais la formule? Mon ami, pendant cinq mois, j'ai été garde-malade. Total : douze mois d'ennui, pour seize jours à peine de l'ombre du bonheur; et voilà ce qui te prouve qu'on ne saurait être un homme à bonnes fortunes quand on ne peut pas voir pleurer les femmes. Oh! voici madame Fontenay. (n court à elle.) Chère mère !

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