‹ Les filles de marbre; drame en cinq actes, mêlé de chantChapitre 38 sur 167 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

RAPHAËL

Eh bien, non, non, mon ami, je l'aime! je l'aime plus que jamais I

DESGENAIS

Ah! sapristi! voilà donc mes craintes réalisées!... Mais, sacrebleu! mon bon!... il est peut-être temps encore, il faut soigner cela... Si tu veux aimer absolument, eh bien ! aiaie une fermière de la Beauce qui ne sera jamais venue à Paris, ou la fille de ton portier, si elle n'a jamais été au Conservatoire; aime unegrisette qui chantera faux et qui aimera juste, une ouvrière qui aura des calus aux mains et non au cœur... une créature bien simple qui gardera toute la semaine, à sa ceinture, les fleurs que vous aurez cueillies ensemble le dimanche, et tu pourras être heureux, Raphaël ; mais, si tu aimes Marco, tu es perdu !

RAPHAËL

Je me suis dit tout cela, Desgenais ; mais c'est plus fort que moi; mon cœur ne peut se détacher de Marco ; je n'ai plus qu'un désir, qu'une ambition : être aimé d'elle. •

DESGENAIS

Oui, oui, je comprends : « Être aimé d'une jeune fille chaste, certes, c'est une grande félicité ; mais c'est la chose la plus simple!... mais être aimé d'une courtisane, c'est une victoire bien autrement diâicile. » (Commencement d'orage.) Un poëte a dit cela, et les honnêtes femmes ont battu des mains... mais qu'est-ce que ça prouve? Voyons, sacrebleu!... un bon mouvement, un peu de courage!... tâche de l'oublier... (nie presse dans ses bras, puis remonte ; momeoi de silence.)

RAPHAËL

Desgenais, l'as-tu yue hier?

DESGENAIS, se retournant.

Ah! très-bien!... (Avec colère.) Oui, je l'ai vue.

RAPHAËL

Je lai attendue une paiiie de la nuit sous ses croisées...

DESGENAIS

C'était une bonne idée!... elle était au bal. RAPHAËL, avec tristesse.

Au bal?

DESGENAIS

Et elle y va ce soir, et puis encore demain probablement, et toute la vie comme ça.

RAPHAËL

A moins que je ne vienne à bout de la décider...

DESGENAIS

A quoi?

RAPHAËL*

A rien.

DESGENAIS

Je gage que tu couves quelque absurdité imitée de l'abbé Prévost; mais, mon ami, je t'en préviens! je serai là, toujours là... avec mes conseils et ma lanterne. (L'orage commence ; éclairs, coups de tonnerre; Raphaël s'assied sur la table.) Ah! ah! VOici l'orage. Tant mieux! J'étais las de cette teinte de cobalt étalée depuis huit jours sur toute la nature. Je ne connais rien de laid comme un soleil sans nuages. Ça me fait l'effet d'un œil sans paupières; et toi? RAPHAËL, absorbé.

Hein?... quoi?

DESGENAIS, continuant sans y prendre garde.

Et puis, le soleil a cela de mauvais qu'il fait tout à coup éclore dans la poussière une myriade d'enfants criards avec des cerceaux, et de pesants bourgeois avec des chapeaux neufs; franchement, le soleil n'est bon que pour les blés, les raisins et les rhumatismes ;

mais il est détestable pour les poêles. (Voyant Raphaël, qui est plongé

dans ses pensées.) Heureusement, ii leur reste la lune. (Lui frappant sur l'épaule.) N'est-ce pas, Raphaël?

* Uaphacl, Dcsgenais.

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