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Les Filles du Boer, souvenirs du cap de Bonne-Espérance

Les régiments anglais dispersés dans les lointaines colonies de la Grande-Bretagne comptent parmi leurs officiers d’habiles et intrépides chasseurs. En 1840, les riflemen à cheval du cap de Bonne-Espérance citaient avec orgueil, en tête de tous les Nemrods de l’Afrique du Sud, un de leurs capitaines, nommé Toby Dennyson. ^

Agé de trente ans à peine, ce brave officier, Ecossais de naissance , avait déjà quinze années de service. De nombreuses cicatrices témoignaient des combats qu’il avait soutenus contre les Cafres révoltés. Haut de six pieds, le teint hâlé, le front cou- 300 a

vert d’une forêt de cheveux d’un noir de jais, l’œil vif et petit, la figure carrée , d’une physionomie calme et sévère , Dennyson ressemblait aux capitaines des anciennes Compagnies Franches. Il parlait peu , ne riait guère, buvait comme six et ne s’enivrait jamais. Excellent homme au fond , pourvu qu’on ne le taquinât pas, il s’occupait fort peu des autres : aussi tenait-il à ce qu’on en fit de même à son égard. Il supportait difficilement la plaisanterie et se montrait quelquefois un peu trop prompt à se fâcher, et, par suite, à jouer des poings, de l’épée ou du pistolet, suivant la circonstance.

Dans un voyage qu’il avait fait en Angleterre , le capitaine s’était marié. On prétend que le digne officier eut à s’en repentir. De quel côté venaient les torts? La femme était, dit-on, un peu coquette; le mari, un peu brutal. Chacun, oubliant ses défauts, ne songeait qu’à ceux de sa moitié. Pour couper court à toute discussion, le capitaine partit pour le cap de Bonne-Espérance, et rejoignit son régiment alors stationné sur les frontières. A deux reprises , des amis lui parlèrent de sa femme. Il leur répondit d’une manière si bourrue que la conversation dut s’achever les armes à la main. Un des questionneurs reçut un coup de sabre, l’autre un coup d’épée. Ces explications relatives à son mariage parurent

tellement satisfaisantes que personne ne s’avisa par la suite d’en réclamer d’autres. Un jour, on vit paraître le capitaine avec des insignes de deuil. Chacun se demanda tout bas si mistress Dennyson avait passé de vie à trépas, mais on n’eut garde de se renseigner près du seul individu qui fût à même de révéler la vérité à cet égard.

Quelques mois plus tard, à la suite de longs accès de fièvre, Toby obtint un congé de convalescence. Il se rendit aussitôt chez un de ces négociants ambulants, qui portent des marchandises aux Boèrs (colons hollandais) de l’intérieur, et ramènent en échange des bœufs et des moutons pour les besoins des villes de la colonie, et l’approvisionnement des navires.

Les énormes chariots à quatre roues qui servent de magasins à ces négociants, ou traders , comme on les appelle, renferment des objets de tout genre. Depuis l’écheveau de fil jusqu’à la robe de soie, depuis le couteau d’un shilling jusqu’à la montre à répétition de mille francs , tout se trouve dans la légion de caisses de ces colporteurs en grand.

Hans Smaller, celui auquel s’était adressé le capitaine, jouissait d’une certaine célébrité parmi ses confrères. Il était né dans un petit village des environs d’Edimbourg, appelé Swillhead. À douze ans,

se trouvant sans autres parents que son grand-père, vieux buveur de gin, qui le battait à outrance, il avait quitté l’Écosse pour courir le monde. Bien qu’il n’eût pas mis le pied en Europe depuis cette époque, Sraaller avait toujours conservé l’accent et les locutions de son pays natal. Son vrai nom était John Rowson. A Beaufort qu’il habitait, et dans toute la colonie, on ne le connaissait que sous le surnom de Smaller (plus petit). Il le devait à sa taille , qui eût semblé ordinaire dans tout autre pays, mais que les gigantesques Boërs trouvaient fort au-dessous de la moyenne. Quant à son prénom hollandais de Hans, Smaller s’en était gratifié lui-même, et l’expliquait en disant que sa mère avait reçu le jour en Hollande. Il n’en était rien. Par ce petit mensonge, l’adroit colporteur, imitant la chauve-souris de la fable, avait trouvé moyen de se rattacher aux deux nations dont la rivalité a plus d’une fois ensanglanté la colonie du cap de Bonne-Espérance.

A l’époque de ce récit, Smaller, était, du reste, tellement connu de tous les Boërs, que nul ne songeait à s’inquiéter de sa nationalité. Actif et intéressé, économe et intelligent, ne regardant ni à la fatigue ni au danger lorsqu’il s’agissait de gagner de l’argent, il réussissait parfaitement dans son commerce. Son humeur joviale le faisait bien ac-

cueillir dans toutes les fermes. Nul ne savait mieux que lui se concilier les bonnes grâces de la no'c (ménagère) par quelque adroit compliment, ou raconter au baus (maître) quelque joyeuse anecdote, dont le gros sel faisait rire aux éclats le taciturne et flegmatique Hollandais. En dépit d’un peu trop de cupidité, défaut presque inséparable de sa profession, Smaller était un bon garçon, loyal dans ses transactions, brave, résolu, et tout disposé à rendre service à son prochain , pourvu, bien entendu, que ce service ne fût en rien préjudiciable à ses propres intérêts. Il aimait fort le beau sexe, et d’un amour peu platonique, il faut bien en convenir. La chasse aussi avait de grands attraits pour l’actif commerçant ; mais, Chez Hans Smaller, ces deux passions, si puissantes d’habitude, ne passaient qu’après les affaires. La plus jolie fille et le plus gros springbock du pays auraient pu parader impunément devant Smaller, lorsqu’il était en train de conclure un marché.

Au premier abord , Hans semblait un peu gros ; mais il n’était que trapu. La marche et les fatigues de tout genre ne lui laissaient point d’ailleurs de graisse superflue. Il soutenait admirablement toute espèce de fatigues et de privations. Le lieutenant Dashow, mynheer Stâas, et le capitaine Dennyson,

dont la force était célèbre à dix lieues à la ronde, étaient peut-être les seuls hommes de la colonie qui « pussent lutter de vigueur avec lui.

Dennyson et Smaller avaient déjà fait trois excursions ensemble. Ils étaient restés bons amis. Le trader se fâchait difficilement, plaisantait toujours, et riait d’un bon gros rire si franc, si naturel , que sa gaieté finissait par se communiquer à son taciturne compagnon. Quelquefois même ce dernier, dépouillant la roideur du gentleman, se mettait à causer. Il est inutile d’ ajouter qu’alors la conversation roulait toujours sur les mêmes sujets: les chevaux, la chasse et la guerre.

a Youlez-vous m’emmener, Hans? lui demanda l’officier.

— Vous savez donc où j e vais ? répondit l’autre en plaçant devant son hôte une bouteille de genièvre et deux verres.

— Non ; mais pourvu que je trouve du gibier....

— Combien de congé ?

— Trois mois.

— Ce n’est pas assez : mon voyage en durera six au moins.

— J’obtiendrai une prolongation.

— Très-bien. Je pars après-demain.

— Le prix ?

— Pour vous, cent livres.

— Trop cher. Cinquante, si vous voulez.

— C’est impossible ; songez-donc que.,..

— Bonsoir.

— Attendez donc!... Quel diable d’homme! Mettez soixante-quinze livres.

— Au diable! Me prenez-vous pour un Boër qui cherche à marchander ? cinquante livres : oui ou non?

— Mais, capitaine, les frais....

— Oui ou non ?

— Mais....

— Adieu.

— Eh bien! oui.... mais j’y perds. A propos, vous savez que c’est à vous à ne pas trop vous éloigner dés chariots. Une fois en route, Hans Smaller n’attend personne.

— Vous me l’avez dit cent fois. Bonsoir. »

Les marchandises de Smaller remplissaient deux chariots à quatre roues, traînés chacun par douze bœufs. Ces véhicules, qui sont d’une solidité à toute épreuve, peuvent porter de six à huit mille livres. Us ont de cinq à six mètres de longueur, sur un mètre environ de largeur. Des chevilles de bois et des courroies maintiennent les diverses pièces des chariots. Les secousses qu’ils éprouvent en voyage

sont tellement violentes, que les crampons et les écrous en fer ne sauraient y résister. Privé des ouvriers et des outils nécessaires, le voyageur ne pourrait réparer les pièces de fer brisées, tandis qu’il trouve partout du bois et du cuir que lui-même sait mettre en œuvre en cas d’accident.

Un chariot contient habituellement quatre coffres. Sur le premier, situé à l’avant , s’assoient le conducteur et deux autres personnes; le second, à l’arrière, parallèle au premier, empêche le chargement de glisser dans les montées; deux autres coffres plus longs et plus étroits sont placés à l’extérieur, entre les échelles ou panneaux, et les roues. Des poches en forte toile, fixées intérieurement à une certaine hauteur, servent à contenir les petits objets d ; un usage journalier. Sous le chariot, à l’arrière, et débordant un peu, ballotte une sorte de treillage suspendu, semblable à celui qu’on voit sous les voitures de roulage. On y place les gros ustensiles de cuisine et les autres objets du même genre. Le tout est recouvert d’une tente, en forme de berceau renversé, soutenue par des cerceaux de bois flexible. Cette tente est faite d’une forte toile cirée que recouvre une toile blanche. Deux rideaux pareils ferment l’avant et l’arrière du chariot. Garni de courroies entre-croisées, et suspendu aux

supports de la tente, un cadre de deux mètres dix centimètres environ de longueur sert de lit au propriétaire du chariot. Un matelas, un oreiller et une couverture , quelquefois de simples peaux de mouton, forment le beddîng de chaque voyageur. Le corps du chariot repose directement sur l’essieu de l’arrière-train. Réuni au wagon par une énorme cheville sur laquelle il pivote, l’avant-train reste mobile. Au lieu d’être attelés par les cornes, comme dans le midi de la France, les bœufs reçoivent une sorte de joug qui leur permet de tirer du collier, et, par conséquent, de déployer beaucoup plus de force. Une courroie ferme sous le cou de chaque animal les deux branches de ce double collier, et va s’enrouler autour des cornes de l’un des bœufs. De l’extrémité du timon , à laquelle se trouve déjà lixé le joug de la première paire de bœufs, part une longue, épaisse et solide lanière en peau de buffle, qu’on appelle trek-tow. A cet énorme câble de cuir se rattachent les jougs des autres bœufs de l’attelage. L’important pour un conducteur de chariot est d’avoir deux bons timoniers, et surtout deux foreoxen (bœufs de tête) tranquilles et intelligents.

Telle est l’habileté des Hottentots et des Boërs que souvent un homme suffit pour conduire, en temps ordinaire, des attelages de six, huit et dix paires de

bœufs. Assis sur le premier banc du chariot, il se sert du jamboh (longue cravache en peau d’hippopotame) pour stimuler les deux timoniers. Quant aux autres bœufs, il les guide de la voix, les flatte ou les injurie, et leur jette des pierres. Souvent môme, il descend de son siège sans arrêter l’attelage, court aux récalcitrants, les corrige avec le jambok, et remonte sur le chariot après avoir fait une nouvelle provision de projectiles. Mais le véritable sceptre du driver (conducteur) hollandais, c’est le fouet immense qu’il manie avec une vigueur et surtout avec une adresse merveilleuse. Un bambou de 5 à 6 mètres 4e long en forme le manche, auquel se rattache une lanière de cuir de 8 mètres. Celle-ci se termine par une mèche longue d’un mètre environ, en peau de blesbok ou de koodoo. Avec ce gigantesque instrument, dont le claquement produit l’effet d’un coup de fusil, le conducteur hollandais ou hottentot peut au besoin entamer la peau et faire jaillir le sang des bœufs les plus éloignés. Le plus souvent un domestique, armé aussi d’un jambok, aide le conducteur à maintenir son attelage en verve et én activité. Il s’occupe spécialement des bœufs de tête, à côté desquels il marche constamment.

Smaller avait pour le seconder trois serviteurs hottentots et deux Mozambiques. Tout en les menant

by Goo sÿe

un peu rudement , il était au fond assez bon pour eux et s’en faisait aimer, en dépit des exhortations manuelles et pédestres par lesquelles il stimulait quelquefois leur paresse.

Le premier chariot avait pour driver l’un de ces Hottentots, nommé Cupidon premier ; Cupidon second conduisait l’autre chariot. Le troisième Hottentot s'occupait spécialement des huit chevaux du négociant. Quant aux deux Mozambiques, Stobolus et Potamus, ils exerçaient les fonctions de leaders ou conducteurs de la première paire de bœufs de chaque chariot.

La veille du jour fixé pour le départ, Dennyson vint coucher chez Smaller. Ce dernier lui avait fait préparer un lit pareil au sien, dans le second wagon. Dennyson amenait avec lui onze chiens courants, trois chevaux et deux domestiques, dont un Mozambique. La stature de ce dernier égalait presque celle du capitaine. Aussi lui avait-on donné le nom de Stronboy , corruption de strong boy (fort garçon). Quant à l’autre domestique, surnommé Valourous par le maître qui l’avait cédé à Dennyson, il n’était valeureux que de nom. C’était bien le Hottentot le plus poltron, le plus paresseux, le plus gourmand et le plus menteur de toute la colonie. Dieu sait que ce n’est pas peu dire. Le capitaine,

qui venait seulement de l’engager, n’eut que trop le temps d’étudier ses nombreux défauts. Sa seule qualité était de bien monter à cheval et de ne peser que cent vingt-huit livres , ce qui en faisait un excellent groom.

La garnison de Toby étant sur les limites des contrées habitées par les Européens, les deux voyageurs ne tardèrent guère à se trouver au milieu des solitudes et des forêts. Au lever du soleil, souvent même auparavant, on assemblait le bétail, on attelait les bœufs, et toute la caravane se mettait en marche. Monté sur son fidèle Punch, son cheval favori, Dennyson prenait les devants avec la meute," . suivi de Yalourous, perché sur un étalon bai brun nommé Grog. Il arrivait aussi quelquefois que Smaller, voyant ses chariots sur la bonne route, venait rejoindre son compagnon. Grâce à la parfaite connaissance du pays que possédait Hans Smaller, les deux amis savaient retrouver la halte des wagons, près desquels ils arrivaient d’habitude un peu avant Ici chute du jour. A leur retour, ils trouvaient les bœufs dételés et paissant dans les environs. On envoyait les chevaux les rejoindre; puis, tout en préparant le diner, on allumait de grands feux pour la nuit, afin d’éloigner les bêtes féroces, qui pouvaient enlever un cheval ou un bœuf avant que les

chasseurs endormis eussent le temps de saisir leurs armes. Quelquefois cependant, lorsqu’on faisait halte près d’une fontaine ou de quelque cours d’eau, Dennyson passait la nuit à l’affût. Il se faisait creuser, à vingt-cinq ou trentemètresde la fontaine, une

fosse dans laquelle on mettait son matelas et sa cou-

verture. Il y passait la première partie de la nuit h guetter les diverses variétés de gazelles et d’antilopes, les sangliers, les élans et même les rhinocéros, qui venaient Se désaltérer après le coucher du soleil. - ,

Quelquefois, lorsque les visiteurs du rustique abreuvoir devenaient moins nombreux, Toby cédait à la fatigue et s’endormait profondément. Les premières lueurs du soleil le réveillant, il courait alors visiter les victimes de la nuit, dont il ne retrouvait quelquefois que les débris, grâce à la voracité des hyènes et des chacals ; puis il regagnait les chariots, portant sur ses robustes épaules les meilleurs morceaux des pièces de gibier qu’il avait abattues. Valourous et les autres Hottentots couraient chercher le matelas, et couper des biltongues (longues tranches ou lanières de viande qu’on fait sécher au soleil) sur les élans, les springboks ou les koodoos. Une heure après, toute la caravane se remettait en marche.

ik . LES FILLES DU BOËR.

De temps en temps, on rencontrait les demeures de quelques Hoërs , presque tous Hollandais. Les chariots s’arrêtaient devant la porte ; toute la maison accourait sur le seuil , depuis le mari, grave Frison à longue barbe, jusqu’aux marmots enfoncés dans de vastes pantalons qui montaient jusqu’aux aisselles, et formaient à eux seuls un vêtement complet ; depuis la frau ou no’è (maîtresse de maison), jusqu’à la servante hottentote. Les enfants criaient, les chiens aboyaient, les chevaux hennissaient, les bœufs mugissaient. Au milieu de tout ce vacarme, le boas, toujours impassible, invitait le colporteur à entrer et ordonnait aux domestiques de la ferme de dételer les chariots.

On s’asseyait bientôt devant une table servie avec une remarquable propreté, et couverte abondamment de mets de nature à rappeler les festins des héros d’Homère. Puis, après le café, les liqueurs, etc. , le colporteur, faisant déballer ses caisses, en exposait le contenu aux yeux de ses clients. On luttait longtemps de ruse et d’obstination, moins encore par intérêt de la part du colon que par amourpropre; puis acheteur et vendeur finissaient par se mettre d’accord. On replaçait les caisses dans les chariots, et la soirée se passait à prendre du thé, de la bière et des liqueurs. Le lendemain, Smaller

se mettait en route pour une autre ferme, avec les bestiaux qu’il avait reçus en payement de ses marchandises. Quant à Dennyson, il lui arrivait bien rarement d’accompagner son ami dans ces visites aux Boërs hollandais. Dès qu’il pressentait l’approche de quelque habitation, il se hâtait de fuir et profitait de la halte forcée du colporteur pour chasser en toute liberté. Quand arrivait la nuit, il la passait à l’affût au bord de quelque fontaine, ou se couchait tranquillement au pied du premier arbre venu, enveloppé dans sa couverture et la tête appuyée sur sa selle. Un grand feu allumé près de lui empêchait les bêtes féroces d’attaquer le dormeur.

Le voyage durait depuis près d’un mois, et l’on approchait des limites nord des excursions de Smaller. Un matin, ce dernier annonça à son compagnon qu’il craignait d’être obligé de revenir sur ses pas. A la dernière habitation où il venait de passer la nuit, on lui avait appris que des bandes de pillards, de bushmen nomades , infestaient le pays et commettaient de nombreux vols de bestiaux.

« Du reste, ajouta Smaller, demain soir nous arriverons à l’habitation de mynheer Holster. Il me dira au juste ce qu’il en est de tous ces bruits. J’espère bien que vous viendrez dîner avec moi à Borèlé-Berg.

— Pourquoi?

— Les filles de Holster sont les plus belles créatures de toute la contrée.

—Au diable les femmes de tous les pays, et surtout les Hollandaises! s’écria le capitaine. Toutes celles que j’ai vues étaient affreusement laides. Je veux être pendu si je mets le pied à votre Borèlé-Berg. Y a-t-il une bonne fontaine dans les environs? »

Bonne , dans le langage de Dennyson, voulait dire fréquentée par le gibier.

« Oui, répondit Smaller.

— Bien; je passerai la nuit à l'affût.

— Je veux que vous voyiez Gertrude, reprit le colporteur.

— La peste soit de Gertrude et des créatures de ce sexe! fit Dennyson. Laissez-moi tranquille, vieux fou! »

Habitué à la brusquerie de son compagnon, Smaller se contenta de hausser les épaules en faisant siffler son jambok.

. « J’ai déjà huit bœufs atteints de la maladie de la langue, reprit-il. Si, comme je le crains, d’autres sont pris du même mal, il faudra bien faire halte bon gré mal gré. Le repos et de bons pâturages peuvent seuls sauver les malades et empêcher les autres de le devenir.

LES FILLES DU ROfiR. 17

— A ceci je n’ai rien à répondre, dit tristement le capitaine. Pourvu seulement qu’il y ait du gibier dans les environs.

— Oh! je vous le garantis.

Le lendemain soir, cinq ou six milles avant d’arriver à l’habitation, Dennyson quitta son ami. Il se dirigea vers la fontaine que celui-ci lui avait indiquée. Secondé par son domestique, il passa le reste de la soirée à creuser une fosse à vingt-cinq mètres environ du bord de la fontaine. On en recouvrit une partie avec des branchages ; puis, lorsque Dennyson y eut installé son matelas, son oreiller, sa couverture et sa propre personne, Yalourous se hâta de gagner

l’habitation dont Smaller lui avait indiqué la di-

rection.

Il faisait un beau clair de lune. Blotti dans son trou , qui pouvait avoir deux ou trois pieds de profondeur, et abrité par les branches d’arbres, Dennyson ne quittait pas des yeux la margelle de la fontaine. Au bout d’une heure environ , deux hyènes et quelques chacals s’approchèrent de l’eau. Peu soucieux de ce genre de proie , Dennyson les

laissa tranquillement étancher leur soif. Des zèbres vinrent ensuite, et s’éloignèrent encore sans avoir été inquiétés. Trois springboks (variété d’antilopes) leur succédèrent. Un peu avant d’arriver à la fontaine, ces animaux rencontrèrent, sans doute , une trace d’homme ou de bête féroce, car tous trois franchirent cet endroit par un bond prodigieux de neuf à dix pieds de hauteur. Puis , tournant de droite et de gauche leurs jolies têtes , aux grands yeux inquiets, ils s’approchèrent de l’abreuvoir.

Dennyson , qui faisait collection de ses 'dépouilles de chasse , tenait encore plus à la variété qu’à la quantité de ses trophées. Il avait déjà tué plusieurs springboks et désirait , par conséquent , essayer son adresse sur quelque antilope d’une espèce plus rare. Tandis qu’indécis du parti à prendre, il tourmentait la crosse de son fusil, un léger bruit attira son attention. Jetant les yeux sur les buissons qui bordaient la forêt , il aperçut, à quatre cents pas environ de son affût, la tête d’un oryx ou gemsbok. Bientôt l’animal sortit du fourré et s’avança lentement vers la fontaine.

C’était un vieux mâle d’une remarquable beauté. Avec sa crinière et sa longue queue noire , il ressemblait de loin à un cheval. Des cornes magnifi-

ques, presque droites , et d’une/ régularité parfaite, donnaient beaucoup d’élégance et de fierté à sa tête rayée de bandes noires. Il était de la taille d’un fort chevreuil , mais avec un coffre plus carré et des membres plus vigoureux.

Dennyson respirait à peine ; le cœur palpitant , il ne quittait pas des yeux le noble animal. Il le voyait, au moindre bruit, tressaillir et s’arrêter. Une centaine de pas séparait encore l’oryx du chasseur, lorsqu'on entendit dans le bois un bruit pareil à celui que cause le passage d’une troupe de bêtes fauves. L’oryx s’arrêta de nouveau, et fit volte-face en regardant avec inquiétude dans la direction d’où venait le bruit.

Craignant de voir s’enfuir ce magnifique gibier , Dennyson ajusta l’oryx au défaut de l’épaule et fit feu. Blessé à l’endroit que visait Toby, le gemsbok fit un bond pour s’enfuir; mais à peine eut-il parcouru une cinquantaine de pas, qu’il manqua du devant et s’abattit. Il se releva, s’abattit encore, se releva de nouveau , et finit par retomber pour la dernière fois.

Un chasseur moins expérimenté que Dennyson n’eût pas manqué de courir au gemsbok pour admirer à son aise cette magnifique conquête. Même pour Toby la tentation était forte, car cet oryx était

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le premier qa’il eût tué. Mais il savait que la trace seule de son passage dans le sentier suffirait pour empêcher d’autres animaux de s’approcher de la bienheureuse fontaine. Il s’enfonça de nouveau dans la fosse et attendit.

Toby prenait sa poire à poudre afin de charger son fusil , lorsqu’un springbok épuisé de fatigue et la langue pendante vint tomber presque dans la fontaine. Derrière lui débouchèrent quinze ou vingt chiens sauvages qui menaient le pauvre animal comme l’eût fait une meute de chiens courants. En un clin d’œil, ils s’élancèrent sur le springbok complètement forcé, et le renversèrent sous leurs griffes. Tandis qu’ils se battaient sur son cadavre, cinq ou six autres chiens , des traînards peutêtre, ou bien des nouveaux venus, éventèrent le gemsbok tué par Dennyson et se précipitèrent sur lui. Ceci ne faisait point le compte du capitaine. Il s’était promis de préparer la peau de cet oryx, et de le faire figurer dans la collection d’animaux empaillés qu’il montait avec amour depuis une dizaine d’années. Il se serait cru déshonoré s’il avait reculé devant de pareils ennemis. Sachant que la plupart des animaux s’enfuient à la vue , et surtout à la voix de l’homme, il courut à la meute sam âge, poussant des cris furieux et agitant les bras comme

un télégraphe* Ce manège lui avait souvent réussi ;

mais, à en juger par leur maigreur et leur mine

affamée , les chiens auxquels il avait affaire cette

nuit-là étaient à jeun depuis longtemps. Ils justi- «

fièrent le proverbe : Ventre affamé n'a pas d’oreilles. , et continuèrent leur festin, tout en grognant d’une façon menaçante , et en fixant sur Dennyson leurs yeux féroces et sanglants. Toby ne manquait pas de sang-froid. S’il se fût agi d’une antilope ordinaire , il eût pris le temps de recharger son fusil ; mais la victime était un oryx de dimensions fort rares, et chaque seconde de retard

mettait en péril le superbe trophée que rêvait notre

collectionneur. Qu’on se représente un bibliophile voyant déchirer un Elzévir. Ivre de colère, Dennyson se jeta sur les chiens sauvages. Il se mit à leur distribuer des coups de pied et des coups de crosse de fusil avec une rage indicible. Deux ou trois roulèrent bientôt, assommés par l’athlétique chasseur; mais un d’eux , auquel il cherchait à arracher la tête du gemsbok, mordit cruellement le capitaine. Les autres chiens suivirent l’exemple de leur audacieux camarade et se jetèrent sur Toby. Celui-ci avait saisi le coupable par le cou , et l’étranglait, en Jurant comme savent le faire les chasseurs en colère. Il parvint à mettre un pied sur le corps de son

oryx. Bien que renversé deux fois par le nombre de ses assaillants, il en éventra plusieurs avec son

couteau de chasse , et resta enfin maître du champ de bataille. Huit ou dix chiens gisaient mourants autour du chasseur, quand le rugissement d’un lion retentit à un quart de lieue de la fontaine. Les chiens dressèrent les oreilles, humèrent le vent dans toutes les directions et restèrent immobiles. Puis, tout à coup, ils prirent la fuite et disparurent en un clin d’œil.

Malgré sa bravoure, Dennyson avait tressailli. Dès qu’il eut rechargé son fusil, il reprit courage et se sentit de force à lutter même contre le terrible souverain du désert. Mais le lion poursuivait sans doute en ce moment quelque autre proie, car les rugissements partirent bientôt d’un point plus éloigné, et cessèrent peu à peu de se faire entendre. Dennyson s’approcha de la fontaine , et lava soigneusement les morsures qu’il avait reçues. Il les entoura ensuite avec son mouchoir et des lambeaux de sa chemise ; puis il retourna , clopin-clopant, reprendre son poste d’affût. Bientôt, ne pouvant résister à l’influence du sommeil, de la fatigue et de l’épuisement causé par la perte de son sang , il s’endormit profondément.

Laissons-le dans sa périlleuse chambre à cou-

cher, et voyons ce qu’était devenu maître Valourous.

Borèlé-Berg, l’habitation de Holster, était situé à deux lieues environ de la fontaine près de laquelle se tenait Toby Dennyson. Valourous n’avait jamais mis le pied dans la contrée, et n’avait, pour retrouver la maison du Boër, d’autre guide que les renseignements de Hans Smaller. Pour un Européen , cela n’eût certes pas été suffisant; mais ceux qui ont vécu de la vie des bois ont acquis, pour se conduire, des facultés toutes spéciales. Aussi le Hottentot marchait-il lestement du côté de Borèlé- Berg avec la même certitude que s’il avait eu la maison en vue pour le guider. Mais Valourous était plus sûr de son chemin que de son courage. Bien qu’armé d’un bon fusil, d’un sabre et d’un large poignard , il n’aimait point à voyager seul la nuit. Le moindre bruit le faisait tressaillir comme une antilope ; lorsqu’il rencontrait dans un fourré quelqu’une de ces jolies bêtes craintives, la vue de l’homme n’effrayait pas plus l’animal que la brusque apparition de l’animal n’effrayait l’homme.

Arrivé à moitié chemin de la fontaine à l’habitation hollandaise , Valourous entendit passer dans le fourré la meute sauvage qui poursuivait le springbok. SaisF de terreur, il prit sa course à fond de

train ; mais , comme il se détournait à chaque instant pour regarder derrière lui, la terre manqua tout à coup sous ses pieds. Avant d’avoir eu le temps de pousser un cri de détresse, le pauvre Hottentot disparut dans un trou de quinze à vingt pieds de profondeur. C’était un pitfall, une de ces fosses dont se servent les Betchouanas (sauvages de cette partie de l’Afrique), et quelquefois même les Boërs, pour prendre les grandes espèces de bêtes fauves , et surtout les éléphants. Abandonné depuis longtemps, ce trou était masqué par les branches pendantes de divers arbustes voisins. Grâce à l’épaisse couche de feuilles qui remplissait le fond de la fosse , et aux branches qui avaient amorti sa chute, Valourous ne s’était pas fait grand mal ; mais les craintes les plus affreuses s’emparèrent de lui. Chaque fois que le vent gémissait à travers le feuillage, chaque fois qu’une bête fauve agitait les branches des fourrés, Valourous s’attendait à voir tomber à côté de lui un éléphant, un rhinocéros , ou bien une panthère. Lorsque les chiens et le springbok passèrent pour la seconde fois dans les environs de la fosse, le Hottentot se crut décidément perdu. La nuit s’écoula pourtant sans aucun accident. Les premiers rayons du soleil rassurèrent un peu le pauvre diable. Néanmoins, il fallait sortit de sa pri-

. son , et la chose n’était pas facile. Après avoir vainement essayé de grimper le long des parois intérieures, Valourous ne trouva d’autre moyen que de creuser avec son long poignard une série de gradins, ou, pour être plus exact, de trous, dans lesquels il introduisit successivement le bout de ses pieds. Ce rude travail demanda plus de deux heures, et ce ne fut que fort avant dans la matinée que le Hottentot put gagner l’habitation. Il aperçut dans la cour les chariots du colporteur vides et dételés. Assis sur le timon de son wagon, CupidonI" arrangeait quelque chose à l’avant-train.

« On ne part donc pas ce matin ? demanda Valourous.

— Non , répondit Cupidon.

— Pourquoi ?

— Les bœufs ont la maladie de la langue.

Strawberg et mon pauvre Blackfort viennent de tomber malades. Puis le maître s’est blessé au bras.

— Enfin nous allons nous reposer » pensa charitablement le digne Valourous en poussant un grand soupir de soulagement.

Mais 11 garda pour lui seul cette joie égoïste, et, ne semblant au contraire penser qu’à Smaller :

« Comment donc s’est-il blessé ? demanda-t-il à 300 b

son camarade, tout en dévorant une longue tranche de biltongue qu’il venait de griller à moitié.

— En traversant la petite rivière qui coule à un mille d’ici , Browny et Nalla , que mynheer Smaller aidait à gravir la berge, ont eu peur de je ne sais quoi, ou bien le pied leur a glissé. Browny est tombé sur le maître, qui s’est heurté le bras contre un tronc d’arbre. »

Yalourous joignit les mains en poussant un gros soupir. Il avait la bouche trop pleine pour pouvoir faire une autre réponse.

« Et mynheer Dennyson ? demanda Cupidon I er .

— Est-ce qu’il n’est pas revenu? dit Yalourous en mettant sur les charbons un autre morceau de biltongue.

— Non. Il attend probablement que tu ailles chercher son lit et son gibier.

— Pauvre Valourous est tombé dans un pitfall , répondit le Hottentot d’un ton plaintif et sans se presser davantage. Il est malade, bien malade, bien.... » Il avala une gigantesque bouchée de viande. « Bien malade , acheva-t-il d’une voix étranglée. Yalourous a besoin.... » Ici une pause nécessitée par l’ingurgitation d’un grand verre d’eau-de-vie que Valourous venait de puiser dans la caisse à liqueur

de son maître.... « de se reposer un peu avant d’aller à la....»

Un coup de jambok vigoureusement appliqué changea en un cri de douleur et d’effroi le mot fontaine que Yalourous allait prononcer. Dennyson, qui arrivait de l’autre côté du wagon, saisit d’une main l’oreille du Hottentot, et de l’autre s’empara de la bouteille d’eau-de-vie, qu’il vida à moitié. Puis, ranimé par ce cordial généreux, il eut de nouveau recours à l’éloquence du jambok pour faire comprendre à maître Yalourous tout ce qu’il y avait de répréhensible dans sa conduite. Yalourous se hâta de lui raconter l’histoire du pitfall. Malheureusement, il avait fait tant et tant de mensonges à son maître pour justifier sa paresse et ses larcins, que, lors même qu’il disait la vérité, on refusait de le croire.

Un peu brutal de sa nature, et fort contrarié d’ailleurs en ce moment, Dennyson semblait assez disposé à faire tomber le poids de sa mauvaise humeup sur le pauvre Hottentot. Celui-ci eût passé, comme on dit, un vilain quart d’heure, s’il ne lui était arrivé un secours inattendu.

« C’est assez comme cela, mynheer, dit tout à coup une voix à la fois douce et impérieuse ; ce pauvre* garçon dit la vérité. Laissez-le donc. »

La personne qui parlait ainsi avait saisi le bras du

capitaine. Celui-ci se retourna pûle de colère, et le jambok levé. Il resta tout déconcerté en apercevant une grande et belle jeune fille qui se tenait fièrement à deux pas de lui, les sourcils froncés, et la main sur une carabine qu’elle maniait avec autant d’aisance qu’eût pu le faire le capitaine luimême. Elle était d’une taille au-dessus de la moyenne; malgré ses yeux d’un bleu clair et ses cheveux blonds, sa physionomie avait quelque chose de ferme et d’imposant qui produisit une certaine impression surDennyson. Il laissa retomber son jambok en grommelant quelques mots inintelligibles. L’expression de hauteur et presque de menace qui avait un instant assombri la figure de la jeune fille, au geste que Dennyson avait fait en levant son jambok, s’éteignit presque aussitôt. Un sourire bienveillant glissa sur ses lèvres, tandis qu’avec une douce violence elle obligeait Dennyson à desserrer la tenaille humaine qui pinçait encore l’oreille du pauvre Yalourous. Celui-ci se sauva bien vite, sans même remercier sa protectrice, qui resta seule avec le capitaine.

Aussi timide auprès d’une femme qu’il était brave et hardi en face du danger, le digne Toby était beaucoup plus embarrassé que la jeune fille. Bien des gens ne haïssent le monde et la société des femmes

. LES FILLES DU BOfclt.

que parce qu’ils s’y sentent gauches et empruntés. Dennyson était un peu de ce nombre. Sa vie tout entière s’était passée au régiment, et presque toujours dans des garnisons lointaines. A peine avait-il mis dix fois le pied dans un salon ; aussi s’y trouvait-il fort mal à l’aise. Il eût mieux aimé affronter un lion ou un éléphant en fureur, que de traverser un appartement pour aller saluer la maîtresse de la maison. Son mariage lui avait naturellement causé une série de désagréments de ce genre, et ce n’était pas là un de ses moindres griefs contre sa femme. Privé tout jeune de sa mère, il ne connaissait guère en

fait de femme que la sienne, trois ou quatre dames d’officiers qu’il ne voyait que les jours de grande réception, et dont il se tenait alors le plus loin possible, et peut-être encore quelques-unes de ces misérables créatures qui suivent tous les régiments anglais. Ces diverses variétés du sexe féminin n’étaient guère de nature à le ramener à de meilleurs sentiments à l’égard des femmes en général. Cependant tel est l’attrait de la beauté sur les natures même les plus farouches, que Dennyson ne put s’empêcher de regarder avec plaisir la belle jeune fille qui se tenait debout devant lui. En revanche, il baissait les yeux comme un écolier dès qu’il rencontrait le regard calme et limpide de miss Holster.

« Votre ami Smaller vous demande, mynheer, dit-elle au capitaine. Il a failli avoir le bras cassé ce matin.

— Est-il blessé?

— Ce ne sera rien. Maintenant que son bras est ■ pansé, il ne souffre presque plus.

— Qui l’a pansé?

— Ma sœur. »

Tout en suivant la jeune fille, qui avait pris la direction de la maison et lui racontait l’accident survenu à Smaller, Dennyson marchait la tête basse et les yeux fixés sur le sol , comme un vrai chasseur.

Tout à coup, il s’arrêta brusquement, et s’agenouilla pour examiner de plus près une piste toute fraîche qu’il venait de rencontrer.

« C’est un muchocho (rhinocéros blanc commun), dit la jeune fille après avoir jeté un rapide coup d’œil sur les empreintes qu’examinait le chasseur.

— Non, répondit Dennyson, c’est un borèlé (rhinocéros noir).

— Non.

— Mais si. »

Toby commençait à croire que miss Holster avait raison, mais l’amour-propre l’empêchait d’avouer

qu’un vieux chasseur comme lui en savait moins long qu’une jeune fille.

« Écoutez ! » dit celle-ci.

Des aboiements se faisaient entendre à un mille environ de distance et se rapprochaient peu à peu.

« Tonnerre ! s’écria Dennyson , ce sont mes chiens! Je reconnais la gorge de Koulo.... Les brigands se seront échappés.

— Chut ! fit miss Holster, ils arrivent.

— C’est un rapproché , dit Toby ; tenez, j’entends Bento qui mène.... La voie est toute fraîche. »

Il fut interrompu par un redoublement de vacarme. Les chiens aboyaient et hurlaient comme s’ils eussent voulu se déchirer le gosier.

« Un à vue! » s’écria Dennyson.

Il fit un mouvement pour courir aprè§ la meute , mais Betsy le retint.

« Us vont passer ici , dit-elle ; écoutez plutôt.... Tenez! » ajouta-t-elle deux minutes après, en lui montrant du doit un muchocho qui traversait le sentier, poursuivi par sept ou huit chiens.

Sans répondre un seul mot, et malgré la douleur que devaient lui faire éprouver les morsures de la nuit précédente, Toby partit à fond de train à la suite du rhinocéros. Tandis qu’il encourageait ses

chiens par les clameurs d’usage, une voix se joignit à la sienne. C’était misS Holster qui l’avait suivi sans qu’il s’en aperçût. Dennyson jeta un regard étonné sur la jeune Hollandaise, et continua à cou- v rir de toute sa vitesse.

Fort contrarié, sans doute, d’avoir été dérangé au moment où il commençait un somme, le muchocho ne tarda pas à se retourner contre les chiens. Il fondit sur eux avec une rapidité qu’on n’aurait jamais attendue d’un animal si lourd, éventra le premier qui se rencontra sur son passage, et se rua au milieu des autres. Les chiens, effrayés de cette rude attaque, reculèrent, et se maintinrent à distance respectueuse du muchocho, qu’ils entourèrent en aboyant avec fureur.

A plusieurs reprises, Dennyson essaya de tirer le rhinocéros, mais la crainte de blesser ses chiens le retint. Puis le maudit animal se présentait toujours de front, et Toby savait qu’il serait parfaitement inutile de le tirer dans cette position. Tandis que Dennyson attendait que le muchocho présentât le flanc pour lui envoyer une balle au défaut de l'épaule, miss Holster recula de quelques pas et disparut dans le bois.

Pendant ce temps, le rhinocéros,' toujours harcelé par les chiens, entrait dans un épouvantable

accès de fureur. Il se mit à labourer la terre avec ses pieds et sa corne. Puis il se jeta sur un petit buisson qu’il écrasa avec une rage dont rien ne saurait donner une idée. Craignant qu’il ne finît par reprendre la fuite, Dennyson, qui avait inutilement essayé de le tourner, se décida à le tirer. Au moment où il portait son fusil àl’épaule,un coup de feu partit du bois, à cinquante pas tout au plus du rhinocéros.

Atteint en plein corps, et probablement au défaut de l’épaule, le muchocho tomba d’abord sur les genoux. Il se releva d’un bond et s’élança dans la direction du chasseur qui venait de tirer. Les chiens se précipitèrent après lui. Un second coup de fusil se fit entendre. Dennyson, qui accourait derrière sa meute, aperçut le muchocho sur la lisière du bois. Tout couvert d’une boue sanglante, l’animal furieux poursuivait miss Holster. Avec un sang-froid et une intrépidité qui eussent été extraordinaires même chez un homme, la jeune fille tournait lestement autour de deux oudrois larges troncs d’arbres. Bien qu’elle courût moins vite que le rhinocéros , elle le maintenait toujours à distance, grâce à sa souplesse et à son agilité. Néanmoins, le muchocho n’était qu’à cinq ou six pieds d’elle. Au moindre faux pas , la jeune fille était perdue. Le sang de Toby se glaça

dans ses veines. Pour la première fois peut-être de sa vie, il sentit sa main trembler. Il fut obligé de s’y reprendre à deux fois pour ajuster. Enfin, il pressa la détente. Le rhinocéros s’abattit en avant, et sur le côté, avec tant de violence, que sa corne pénétra \ d& deux ou trois pouces dans le tronc d’un chêne. En une seconde, tous les chiens bondirent sur lui. Dans un dernier effort de rage, il en renversa deux ou trois, puis il retomba pour ne plus bouger.

En voyant Betsy s’approcher du muchocho, Dennyson écarta les chiens et déchargea le second coup de son rifle dans l’oreille du rhinocéros.

« Ce n’était pas la peine, lui dit miss Holster; le muchocho était bien mort.

— Que le diable vous emporte ! s’écria le capitaine avec un singulier mélange d’humeur et d’admiration. Est-ce qu’une jeune fille comme vous ne ferait pas mieux de rester à écumer le pot au feu, et à tricoter des bas, que de venir faire la besogne des hommes, et risquer ainsi sa vie? »

A cette brusque et singulière apostrophe , Betsy fronça ses beaux sourcils châtains. Son premier mouvement fut de répondre sur le même ton à la réflexion du capitaine. Mais elle remarqua que le digne officier, dont on lui avait tant vanté la bravoure et le sang-froid, était tout pûle encore de la

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frayeur qu’il avait éprouvée à cause d’elle. Il la regardait avec une sorte d’admiration et de profond intérêt. Elle eut, sans doute, un vague pressentiment de ce qui se passait dans le cœur de Toby, car un sourire doux et bienveillant modifia tout à coup l’expression un peu dure de sa physionomie.

« J’ai déjà tué deux rhinocéros, capitaine, dit Betsy en riant.

— • Vous?

— Moi. Nous autres filles des bois, nous ne sommes pas comme vos ladies des grandes villes. Il y a six ans, pendant que mon père était à Grahamstown, notre habitation fut attaquée par des Cçfres nomades. Nos domestiques voulaient déjà prendre la fuite. Ma mère saisit une carabine. Elle en donna deux autres à ma sœur et à moi. Du premier coup, ma mère tua le chef des Cafres. Nos domestiques reprirent courage ; cinq de ces brigands restèrent sur la place. Les autres se sauvèrent. Quand ils eurent tous disparu , ma mère nous prit dans ses bras, ma sœur et moi, et nous embrassa en pleurant.

— Votre mère estime brave et digne femme, s’écria le capitaine avec un juron. Tenez, miss, si vous voulez me donner la main, je la serrerai de bon cœur. »

Betsy lui tendit en souriant sa main un peu hôlée. Dennyson la serra dans la sienne; puis, tout honteux d’une action si insolite, il laissa retomber d’un air gauche et contraint le bras de la jeune tille.

Avec tout autre étranger, miss Holster se fût probablement trouvée un peu embarrassée; mais l’espèce de timidité, de malaise, que trahissaient les manières du capitaine, donnaient une singulière assurance à la jeune Hollandaise.

« Que diable allons-nous faire de cet animal-là, maintenant? s’écria Dennyson en regardant le rhinocéros.

— Il faut le cacher sous des branches et des feuilles d’arbres, afin de le préserver des vautours, répondit Betsy. En arrivant à Borèlé-Berg, nous enverrons les domestiques en chercher la peau et les meilleurs morceaux.

— Soit, » dit le capitaine.

Dix minutes après, la jeune fille et Toby cheminaient de compagnie du côté de Borèlé-Berg.

Durant la première partie du trajet, tous deux restèrent silencieux. Dennysdfc était peu causeur de sa nature, et Betsy paraissait sous l’influence de quelque triste pensée. En traversant un sentier, le capitaine heurta son fusil contre une souche

d’arbre. Il craignit un moment que le coup n’eût porté sur les batteries, et se mit à les visiter avec une anxiété que comprendront tous les vrais chasseurs.

« Vous avez là un beau ripe, monsieur, lui dit Betsy en jetant un regard d’admiration sur le fusil du capitaine.

— Et un bon, surtout! » s’écria Dennyson, en faisant résonner les batteries avec orgueil.

La glace était rompue. Toby commença à détailler les qualités de son fusil. Peu à peu la conversation s’engagea sur des sujets de chasse. Au bout de quelque temps, l’entretien s’anima tellement, que Dennyson arriva dans la cour de Borèlé-Berg presque sans y faire attention. En apercevant le bâtiment d’habitation, il s’arrêta court, et fit mine de revenir sur ses pas.

« Vous, ne voudriez pas nous faire l’affront de passer devant notre demeure sans vous y arrêter, lui dit Betsy. Nous ne sommes que de pauvres Boërs, mais nous ferons de notre mieux pour accueillir les étrangers que Dieu nous envoie. Refuser d’accepter notre hospitalité serait nous humilier cruellement. »

Les femmes, même les plus simples, ont, à quelques égards, une pénétration qu’on pourrait presque

LES FILLES DU bOfëR.

appeler un instinct. On la retrouve jusqu’au milieu des solitudes les plus reculées, et chez des femmes qui n’ont jamais vu le monde,, ni connu d’autres personnes que leurs parents. Il y avait à peine deux heures que Betsy connaissait Dennyson, et déjà sans y songer elle avait deviné le caractère du capitaine, et les moyens d’agir sur lui. „ -

« Et votre ami Smaller, ajouta-t-elle, que pensera-t-il si vous refusez de venir le voir?

— Allons, dit le capitaine en poussant un gros soupir, je vous suis. »

Si le brave capitaine avait été un homme exercé à lire dans ses propres pensées, il se fût aperçu qu’au fond du cœur il n’était pas trop fâché d’être forcé de suivre la jolie Hollandaise.

« Il faut bien que j’aille voir ce pauvre Smaller, » murmurait-il, comme pour s’excuser envers luimême de sa faiblesse.

Au moment où il arrivait à la porte de la maison, un vieillard sortit de l’écurie et s’avança vers le capitaine;

C’était un homme de cinquante ans environ, de haute taille et de forte corpulence. Malgré ce dernier désavantage, il marchait d’un pas élastique et ferme qui révélait la vigueur et la santé. Ses lèvres épaisses et ses petits yeux d’un bleu limpide, peu in-

lelligents, mais pleins de sérénité, tempéraient l’expression un peu farouche de sa physionomie. Ses cheveux, tout bouclés, descendaient fort bas sur le front et commençaient à grisonner.

Après avoir échangé deux ou trois mots avec sa fille, Holster tendit la main au 'capitaine et lui souhaita la bienvenue. Une sorte de contrainte et d’embarras, fort rares chez un Boër en pareille circonstance, laissait néanmoins deviner que le sentiment de l’hospitalité luttait en ce moment contre la rancune du Hollandais soumis à la domination anglaise.

Peu observateur de sa nature, Dennyson ne fit guère attention à la contrainte du Boër : un soin bien plus grave le préoccupait.Tout en serrant machinalement la main de Holster, et en grommelant quelques mots de remercîment, Toby suivait des yeux la jeune Hollandaise, qui faisait entrer les chiens du capitaine dans une sorte de petite grange attenante à l’habitation.

« Ne soyez pas inquiet de vos chiens, capitaine, dit le baas, auquel Smaller avait appris le grade de Dennyson. Ma fille va leur faire donner à manger. Ils sont en bonnes mains, allez. Betsy est comme moi, et se passerait plutôt de dîner que de laisser jeûner un cheval ou un chien. Voyez, vos chiens la

suivent déjà comme s’ils la connaissaient depuis un an. »

Holster disait vrai. Après avoir jeté un dernier regard sur leur maître, comme pour s’assurer qu’il ne s’éloignait pas, les chiens du capitaine avaient docilement suivi la jeune fille. Elle mit devant chacun d’eux de petites auges en bois remplies d’un mélange de pain et de viande. Ainsi qu’il arrive presque toujours en pareil cas, deux ou trois ambitieux, non contents de leur portion, voulurent s’approcher du festin de leurs voisins. Ils furent reçus par des grognements menaçants. Miss Holster saisit un fouet suspendu à la muraille, et cingla vigoureusement les fauteurs de désordre, qui retournèrent en grognant à leur propre écuelle.

« G’est bien fait, cela! s’écria Dennyson. (Dans toute autrexirconstance cependant, il eût probablement fort mal accueilli l’individu qui se serait permis d’empiéter ainsi sur ses privilèges, en corri-

géant ses chiens, coupables ou non.) Titan et Wolf sont deux pillards, qui veulent toujours prendre la part des autres.

— Et Stamfort aussi, dit Betsy en passant la main sur la tête énorme d’un beau chien à longs poils hérissés , qui grognait et mangeait en même temps.

— D’où savez-vous son nom? demanda Dennyson surpris.

— Vous les avez nommés devant moi tout h l’heure. Je pourrais maintenant vous dire leur nom à tous.

— Cela vous étonne, capitaine? dit le Boër, qui contemplait cette scène avec une satisfaction or- • gueilleuse. Betsy est comme son père: il lui suffit d’avoir'vu une seule fois un beau chien pour le reconnaître entre mille,

— Vous aimez la chasse? dit Toby en regardant avec une sorte de bienveillance son confrère en saint Hubert.

— Certes, oui! répondit Holster, dont les yeux s’animèrent aussitôt. Dans ma jeunesse, j’ai passé bien des nuits àl’afTût; et maintenant encore le roër (long fusil) du vieux Holster manque rarement son coup. »

Comme le baas allait se lancer dans l’éloge de ses propres talents de chasseur, avec la fierté du vieux soldat auquel on parle de ses batailles, un qua- /. trième personnage sortit de l’habitation et s’avança vers les trois interlocuteurs.

« Eh bien! Holster, allons-nous dîner, enfin? . s’écria le nouveau venu, dont la voix déplut immédiatement à Dennyson et fit naître en lui, à pre-

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mière Vue, une de ces antipathies inexplicables que tous les hommes éprouvent, un jour ou l’autre, dans le cours de leur vie.

— Oui, répondit le baas. J’attends le capitaine.

— Qui est celui-là? demanda Toby en reprenant sa rudesse habituelle.

— Mynheer Steindaller, répondit Betsy à demivoix ; un Boër fort riche, qui demeure à une trentaine de milles d’ici.

— Bonjour, capitaine ! dit celui qu’on venait d’appeler Steindaller. Soyez le bienvenu à Borèlé-Berg.

— Merci, dit Toby d’un ton bourru. ..

— Le dîner vous attend, reprit Steindaller.

— Il faut d’abord que je voie Smaller, répliqua Dennyson.

— Mais le dîner refroidira.

— Mangez-le alors, et laissez-moi tranquille, répliqua le capitaine.

— Mynheer Smaller va dîner avec nous, dit Betsy de sa voix douce et calme. Sa blessure ne l’empêchera pas de manger. Tous le trouverez probablement à table. Yenez-vous, capitaine? »

Dennyson jeta un dernier regard à ses chiens, et s’assura que la porte fermait bien sur eux. Puis il suivit la jeune Hollandaise dans la vaste pièce où l’on avait servi le dîner.

Borèlé-Berg, l’habitation de Holster, était un vaste bâtiment couvert en chaume, n’ayant qu’un rez-dechaussée surmonté de greniers. Cinq ou six kraals ajoutés successivement et sans ordre à la maison principale, suivant les besoins du ménage, renfermaient les magasins, celliers, écuries, etc. Ces diverses constructions formaient les trois côtés d’une sorte de cour irrégulière, dont un mur en troncs d’arbres réunis par du bousillage fermait l’entrée. Derrière la maison, du côté opposé à cette cour, s’étendait un jardin assez mal clos, contenant quelques légumes et des arbres fruitiers de tout genre.

Les aboiements des chiens ayant annoncé l’arrivée du capitaine, Smaller vint au-devant de lui jusque sur le seuil de la porte. Il se disposait même à descendre dans la cour, lorsqu’une jeune fille qui l’avait suivi le retint par le bras. Moitié riant, moitié grondant, elle le força de rentrer dans la maison.

« Vous allez déranger l’appareil de votre blessure, lui dit-elle.

— Bah! répliqua Smaller, ce n’est qu’une contusion, et je ne sens déjà plus rien.

— Faites comme vous voudrez alors , reprit la jeune Hollandaise qui n’était autre que Gertrude, la fille aînée de Holster; seulement, au lieu d’être

guéri demain, vous en aurez pour huit à dix jours sans pouvoir vous servir de votre bras. Avec votre vieille tête, vous êtes aussi déraisonnable qu’un enfant de dix ans.... n’est-ce pas, mynheer Droeven? »

Cette interpellation s’adressait à un grand jeune homme de vingt ans environ, déjà si gros qu’on l’eût volontiers gratifié d’une dizaine d’années de plus. Deux pieds, dont les chaussures auraient pu servir d’étuis à des violons, supportaient le corps énorme du jeune- Boër. Avec ses petits yeux d’un bleu porcelaine, qu’on eût dit percés avec une vrille au-dessus de ses joues rubicondes, sa bouche en cœur, son double menton complètement imberbe, et ses cheveux blonds tout frisés, il semblait une massive reproduction de ces statuettes en cire, brunies par la poussière et la fumée, qu’on trouve sur la cheminée des chaumières de nos provinces éloignées. D’une intelligence très-bornée, Droeven ne comprenait et surtout ne parlait qu’avec une lenteur désespérante. Comme un individu qu’on réveille brusquement d’un profond sommeil, il ne répondait à ses interlocuteurs que cinq minutes après qu’ils avaient cessé de parler. N’eût été son amour pour Gertrude, Frédérick Droeven n’aurait jamais ouvert la bouche que pour manger, boire ou bâiller. 11

passait une grande partie de sa vie à BOrèlé-Berg, laissant le gouvernement de la maison à sa mère. Celle-ci, femme vaillante et sensée, faisait marcher lestement les nombreux serviteurs de Mooï-Kloof. Le père deFrédérick, l’un des plus riches colons du pays, avait été tué huit ans auparavant dans une escarmouche contre les Cafres. Pendant l’absence du jeune baas de Mooï-Kloof, une de ses cousines, orpheline presque au sortir du berceau, tenait compagnie à la veuve Droeven. Le rêve de la bonne femme était de voir Frédérick épouser sa cousine Noémi, dont elle avait eu le loisir d’apprécier le bon caractère, la douceur et l’économie. Malheureusement, bien qu’habitué à céder aux volontés de sa mère, il opposait une invincible résistance aux projets matrimoniaux de Mme Droeven. Celle-ci avait voulu commander, sur ce point comme sur les autres ; mais elle s’était bientôt aperçue qu’en voulant trop obtenir, elle s’exposait à tout perdre. Poussé à bout par des raisonnements et des instances auxquels il était trop indolent et trop borné pour répondre, Frédérick avait, un beau jour, nettement déclaré : 1° qu’il n'épouserait point sa cousine; 2° qu’il aimait Gertrude Holster; 3° que, si on le tourmentait encore à ce sujet, il quitterait Mooï-Kloof et s’établirait aux environs de Borèlé-

Berg. Sa mère comprit qu’il était temps de s’arrêter, et le laissa désormais tranquille.

Holster, qui aimait à avoir quelqu’un pour lui tenir compagnie, le fusil, le verre ou la pipe à la main, avait pris en amitié le jeune Droeven. Il l’aurait volontiers accepté pour gendre. Tout en ne disant ni oui ni non, Gertrude ne se hâtait point de donner son consentement. Au fond du cœur, elle préférait le jovial et galant colporteur. Seulement, ce dernier, bien que se montrant fort empressé auprès de la jeune Hollandaise, ne formulait point nettement ses prétentions. En vain Gertrude épuisait-elle à son égard toutes les ressources de cette coquettet-ie innée chez les femmes, et qu’on retrouve chez la Hottentote comme chez la Parisienne, Smaller esquivait toujours la demande formelle. A la fin cependant, Gertrude, ennuyée de cette incertitude, s’était juré de mettre le colporteur au pied du mur. A défaut de SmalJer, elle était décidée à épouser Droeven ; mais ce n eût pas été sans regret.

Tandis que Frédérick tendait les ressorts de son imagination pour répondre à l’interpellation de Gertrude, celle-ci regardait d’un œil curieux le capitaine, qui entrait en ce moment. Après avoir serré la main de Smaller et salué gauchement Gertrude Holster, Dennyson s’assit entre le baas et

Betsÿ. De l’autre côté de celle-ci, se trouvait Steindaller.

Peu de ménagères pourraient disputer aux Hollandaises la palme des talents culinaires et de la propreté. Au milieu des contrées les plus sauvages et les plus dénuées de toutes ressources, elles savent s’arranger une sorte de bien-être matériel, de confort, grossier si l’on veut, mais réel, et rappelant un peu celui que recherchaient nos aïeux. Quoique prises à l’improviste, les filles du baas avaient trouvé moyen de servir à leurs hôtes un fort bon et surtout fort copieux repas. Le dîner se composait d’énormes pièces de mouton et de springbok, accompagnées de pyramides de divers légumes. Des perdrix namaquas, des gâteaux et des crèmes, des melons d’eau et deS fruits de tout genre complétaient ce menu substantiel. Le linge était d’une éblouissante blancheur, et les assiettes en faïence brillaient comme de la porcelaine. Une demi-douzaine de Hottentots circulaient dans la salle à manger, vaste pièce d’une longueur double au moins de sa largeur. Cette pièce servait à la fois de salon, de salle à manger, et souvent de chambre à coucher.

En dépit de son humeur sauvage et de la taci— turnité qui lui était habituelle dès qu’il se trouvait

en présence d’une femme, Dennyson fut bientôt mis à l’aise par la rondeur de ses hôtes. Smaller, dont l’accident n’avait nullement altéré lagaieté, raconta force histoires. Il fit rire ses auditeurs de ce gros rire si bête et si bruyant, mais si franc, si joyeux, particulier aux gens de la campagne. Puis on parla de chasse. Là, le capitaine était sur son terrain. Il se mêla à la conversation pour questionner ses hôtes sur les diverses espèces de bêtes fauves des environs. Peu à peu il finit par causer comme les autres. Si les Boërs étaient mieux que lui au fait des mœurs du gibier de cette contrée, en revanche, le capitaine connaissait une foule d’animaux inconnus à ses interlocuteurs. Alors, c’était à son tour de répondre aux questions, d’expliquer et de décrire. Tous les Boërs aiment la chasse. Ils écoutaient Dennyson avec intérêt, et presque avec recueillement. Cette attention inspirait le narrateur. Jamais peut-être il n’avait tant parlé et ne s’était exprimé avec tant de facilité que ce jour-là. Je ne voudrais pas jurer que l’intérêt qu’il lisait dans les yeux de Betsy ne fût pas déjà pour quelque chose dans l’éloquence inusitée du digne capitaine. IIolster, possédé comme ses hôtes, non pas de la passion, mais de la rage de la chasse, écoutait de ses deux oreilles, au point d’en oublier sa pipe et de

porter dix fois à ses lèvres son verre vide de genièvre. Droeven lui-même prêtait tant d’attention aux descriptions de Toby, que la sueur ruisselait sur son front. , -

Au milieu de cette animation si rare chez les flegmatiques Boërs, Steindaller seul restait calme et presque indifférent. Dès le premier moment, le regard terne et froid de cet homme avait déplu au capitaine. Chaque fois que Dennyson rencontrait les yeux du Boër, il fronçait involontairement ses épais sourcils. Ce regard faux et oblique lui faisait froid , comme lé toucher d’une couleuvre. Steindaller pouvait avoir de trente à trente-cinq ans. Le sang hollandais dominait chez lui, mais il s’y mêlait évidemment du sang portugais, et même du sang hottentot. Ceux qui l’appelaient tout bas le métis racontaient que sa mère, cuisinière d’un riche Boër de Swellendam, avait empoisonné ce dernier de peur qu’il ne changeât le testament par lequel il laissait tous ses biens à Steindaller, son fils naturel. Steindaller portait la tête un peu de côté, et louchait légèrement. Son teint blafard et sa petite voix, à la fois aigre et mielleuse, contrastaient singulièrement avec sa haute taille et sa robuste apparence. La ruse et la fausseté semblaient l’expression dominante de sa physionomie, à la- 300 c

quelle des dents longues et aiguës ët deux larges balafres donnaient en outre quelque chose de féroce.

On n’était pas encore à la moitié du repas, que Dennyson et Steindaller avaient déjà trouvé moyen de se manifester leur antipathie. Le métis faisait évidemment la cour à Betsy. 11 dissimulait assez mal le dépit qu’il éprouvait en voyant l’attention que la jeune fille prêtait aux récits de son voisin. Une fois animé, Dennyson parlait avec feu. Sa figure, un peu sombre d’habitüde, prenait un air d’audace et d’énergie qui allait à merveille à ses traits mâles et accentués. En dépit de sa modestie, il se sentait d’ailleurs une certaine supériorité de naissance, dünstruction et d’intelligence, sur les gens qui l’écoutaient. Gela lui donnait une confiance en lui-même et une assurance dont il manquait habituellement. ' *

Tout en devisant chasse, chevaux et bestiaux, on faisait circuler les bouteilles, et Dieu sait ce qu’absorbèrent de bière, de vin, de genièvre et d’eaude-vie, les cinq robustes convives. Bientôt, grâce à Steindaller, qui n’en cherchait que l’occasion, la conversation roula sur un sujet plus dangereux. Il s’agissait de la guerre engagée depuis quelque temps entre les gouverneurs anglais du Cap et les Boërs hollandais des enviions de Port-Natal.

Les Hollandais, on le comprend, avaient vu avec le plus grand déplaisir la colonie occupée par l’Angleterre. De liombreüses discussions n’avaient pas tardé à s’élever entre les colons des deux nations. Ainsi qu’il arrive presque toujours en pareil cas , les récriminations étaient réciproques. Forcés d’obéir à des lois étrangères , après n’avoir longtemps connu que leur propre volonté, les Hollandais étaient ceux.qui criaient le plus haut. Ils se plaignaient de l’énormité des taxes qu’on faisait peser sur eux, dés règlements auxquels on les assujettis- • sait, etc., etc. Leur principal grief était surtout là partialité qu’ils accusaient le gouvernement de montrer en faveur des Gafres, chaque fois qu’il s’agissait déjuger un différend entre les Hollandais et ces sauvages qui pillaient fréquemment les habitations et les troupeaux des blancs, leurs voisins. Afin d’échapper aux ravages de leurs ennemis, beaucoup deBoërs vinrent se fixer auprès des villes. Le gouvernement anglais , voyant la partie orientale se dépeupler peu à peu, fit un appel aux émigrants du Royaume-Uni et leur offrit les fermes abandonnées. En quelques années, sept à huit cents settlers anglais j irlandais et surtout écossais, furent établis dans les endroits récemment abandonnés. Bientôt, les Boërs hollandais se fatiguèrent du voisinage des villes.

LES FILLES DU BOËJt.

Cette demi-civilisation ne pouvait convenir longtemps ci ces natures presque sauvages. Ils revinrent à leurs anciennes demeures. La place était prise. II leur fallut aller plus loin, et dresser leur tente sur les limites du territoire’ occupé par les Cafres. Assez inoffensifs à cette époque à l’égard des Anglais, les sauvages recommencèrent leurs attaques contre les Hollandais, qui avaient, du reste, à se reprocher bien des mauvais traitements envers les tribus sauvages. Pillés de tous côtés, les Boërs réclamèrentl’appui du gouvernement anglais. Des troupes furent envoyées contre les Cafres, et s’emparèrent de cent cinquante mille têtes de bétail. Les Hollandais demandèrent qu’on leur restituât immédiatement tous les animaux qui leur avaient appartenu, et qui portaient encore leur marque. Tout fut vendu par les Anglais, et les Boërs n’obtinrent qu’une indemnité insuffisante. Dès lors, chaque jour amena de nouveaux sujets de contestation et de querelle. L’affranchissement des esclaves vint mettre le comble . à l’irritation. Étrangers à toute notion d’administration et de banque, découragés par d’interminables délais et par des lenteurs que leur ignorance et leur paresse augmentaient encore, les Boërs se laissèrent presque tous exploiter par des agents subalternes et par des spéculateurs de mauvaise

foi. La plupart furent payés en marchandises. Après t ' % des escomptes onéreux, des commissions multipliées et des frais de tout genre, ils retirèrent à peine le dixième de la valeur réelle de leurs esclaves.

Un instant, on crut que les Hollandais allaient prendre les armes et se révolter contre la domination anglaise. Heureusement pour eux, et malgré leur jactance, ils comprirent l’impossibilité d’une telle lutte contre des troupes disciplinées que soutenait un gouvernement énergique. Alors, prenant une grande détermination , les Boërs hollandais se décidèrent à émigrer en masse de la partie orientale de la colonie vers les déserts du nord-ouest. Leur chef était un nommé Retief, appartenant à la religion réformée et descendant d’une famille française. Brave, capable et intelligent, Retief avait conquis l’estime de tous les Boërs, et même celle des colons qui se trouvaient au nombre de ses adversaires. Quinze mille individus environ , y compris les femmes, les enfants et les domestiques, se mirent en route sous sa direction. La plupart appartenaient à la nation hollandaise. Cependant, il y avait aussi beaucoup d’Allemands, quelques Français, une trentaine de Suédois et même plusieurs Anglais. Presque tous les chefs étaient Hollandais; car Retief

lui-même s’appartenait à la France que par l’origine de sa famille, expatriée par suite de la révocation de l’édit de Nantes.

A deux reprises, l’avant-garde de Relief et le corps d’armée lui-même furent attaqués par les tribus cafres. Vainqueurs de leurs sauvages adversaires , les Boërs poursuivirent leur route , après avoir exercé de justes, mais sanglantes représailles. Une épouvantable catastrophe attendait les malheureux colons sur le territoire de Dingaan , roi de la puissante tribu des Amazoulous. Tandis qu’une députation des Boërs , à la tête de laquelle se trouvait Retief , traitait avec le roi de la cession d’une portion inhabitée de son territoire , Dingaan fit cerner les ambassadeurs. Us furent égorgés sous ses yeux. Quelques autres détachements de Boërs, pris à l’improviste, subirent le même sort. Ivres de fureur et de sang, les Cafres tuaient les hommes à coups d 'assagaù, écrasaient la tête des enfants contre les roues des chariots, et faisaient subir aux femmes les plus cruels'supplices. Plus de cinq cents individus devinrent ainsi victimes de la trahison de Dingaan. Les autres Hollandais, préyenus à temps, réunirent leurs chariots. et repoussèrent l’attaque des Cafres. PJus tard même, ils prirent à leur tour l’offensive, et vengèrent leurs amis assassinés. C’est

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à ce moment que le gouvernement anglaîs, voulant arrêter les massacres réciproques qui ensanglantaient la colonie de Port-Natal,, prit diverses mesures pour faire cesser les hostilités. Ce fut un nouveau grief pour les Boërs. Ils prétendaient que les Anglais, après les avoir laissé massacrer, voulaient les empêcher de se venger. Ils accusaient aussi {et cela non sans motifs, il faut bien l’avouer) certains missionnaires anglais, établis près de Dingaan, d’avoir mal disposé ce dernier contre les Boërs émigrants.

Quoique bons convives et également passionnés pour la chasse, Holster et Dennyson ne se connaissaient pas depuis assez longtemps pour s’aimer et pour se ménager. Ils ne pouvaient toucher un tel sujet sans se souvenir qu’ils n'étaient pas de la même race, ni par conséquent du même parti dans ce long et cruel débat. Tous deux violents par nature, ils allaient promptement passer de leur discussion à une querelle, à la grande joie, de Steindaller, qui attisait le feu dès qu’il le voyait sur le point de s’éteindre. Heureusement que les jeunes filles conjurèrent le danger. Betsy surtout, qui avait un certain empire sur son père, prit, comme on dit, le taureau par les cornes. Elle dit nettement à Holster et au capitaine que Steindaller les excitait l’un contre l’autre.

« Songe? que le capitaine est votre hâte, dit-elle à son père, et que tout à l’heure il m’a sauvé la vie.

— Comment cela? » s’écria le Boër.

Betsy lui raconta alors l’épisode du rhinocéros. Il n’en fallut pas davantage pour ramener la conversation sur les muchochos , les bor'elés et les keitloas. De la chasse du rhinocéros, on arriva bientôt à à celle de l’éléphant. Dès lors, Betsy et sa sœur purent respirer tranquillement.

Les Boërs chassent l’éléphant de deux manières : d’abord , au moyen des pitfalls , ces grandes fosses dont nous avons parlé, et que les sauvages leur ont appris à construire. 11 faut alors que les chasseurs, ou, pour mieux dire, les traqueurs, soient trèsnombreux. Vient ensuite l’affût, soit dans un arbre, soit derrière une sorte de rempart solidement construit avec des troncs d’arbres. Les chasseurs intrépides ont encore une troisième manière, qui consiste à s’approcher le plus possible du troupeau d'éléphants, et à tirer sur eux comme on le ferait sur tout autre gibier moins dangereux. Mais alors, malheur à l’imprudent que l’éléphant aperçoit ! il est fort exposé à payer de sa vie sa maladresse et sa témérité. •

Enfin, quelques Anglais chassent l’éléphant avec des chiens et à cheval; il faut pour cela, d’abord un

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excellent cheval , une arme de fort calibre et des chiens aguerris ; puis un coup d’œil parfait et un sang-froid à toute épreuve. Les Boërs moins audacieux regardent comme des fanfaronnades ce qu’ils entendent raconter des chasses de ce genre. Ceux-là seuls auxquels le hasard a permis d’y assister, consentent à se rendre à l’évidence; mais c’est à peine si leurs récits parviennent à persuader leurs obstinés compatriotes. Grâce à son adresse et à son intrépidité, Dennyson s’était fait une certaine réputation dans la colonie. Holster se rappelait fort bien avoir entendu citer le nom du capitaine par quelques-uns de ses amis, qui lui avaient raconté en même temps certaines prouesses du hfftdi chasseur.

« Est-il vrai que vous chassiez l’éléphant à cheval et avec des chiens ? demanda le Boër au capitaine.

— Sans doute.

— Les chiens et les chevaux que yous avez ici avec vous ont-ils déjà fait cette chasse?

— Oui , certes ; la plupart du moins ; et les novices suivront les autres, ou obéiront à l’éperon et au fouet. Il y a commencement à tout.

— Tenez , capitaine , reprit Holster, vous êtes un bon vivant et un solide gaillard. Puis, ça me fait plaisir de savoir que vous êtes Écossais , et non pas Anglais. Restez-nous quelques jours ; nous ferons

de belles chasses. Des Betehouanas que j’ai rencontrés avant-hier m’ont dit qu’ils avaient aperçu des traces toutes fraîches d’éléphants à vingt ou vingtcinq milles d’ici tout au plus. N’est-ce pas, mynheer Droeven? Vous étiez, je crois, avec moi, quand je leur ai parlé. »

A cette interpellation qui attirait les regards sur lui, Droeven devint rouge comme un coquelicot. Il avala coup sur coup deux verres d’eau-de-vie pour se donner le temps de réfléchir, hocha la tête, et accoucha enfin d’un oui caverneux qui eût fait la fortune d'une basse-taille d’Opéra. Ge premier succès encouragea tellement le jeune Boër, qu’il ajouta tout d’un tftût :

« C’est même sur la route de ma propriété que ces Betehouanas ont rencontré les éléphants. »

Passant alors la manche de sa veste sur son front comme pour étancher des gouttes de sueur, il ingurgita un grand verre de genièvre, aussi aisément qu’un Parisien eût avalé un verre de vin de Madère ou de Malaga.

La proposition du Boër convenait assez au capitaine. Le tout était de savoir combien de temps Smaller comptait rester à Borèlé-Berg.

« D’après ce que nous ont rapporté les Betchouanas, dit Holster en s’a cessant au colporteur, la

MO

Mara est complètement débordée. Par conséquent, il n’y a pas à songer à la traverser en ce moment. D’ailleurs, vos bœufs ont la maladie de la langue, et vous savez qu’il faut an moins un mois pour les guérir. Encore est-il tien à craindre que vous n’en perdiez une bonne partie.

— Je ne le sais que trop, fit Smaller. Il y a deux ans, j’ai perdu ainsi soixante-huit bœufs de toute beauté, cinq ou six jours tout au plus avant d’arriver à Grahamstown. Vous autres Boërs, vous nous accusez quelquefois de faire de trop gros bénéfices sur ce que nous vous vendons. Allez, si vous songiez à tous les dangers, à toutes les épidémies, à toutes les faillites que nous avons à supporter, et qui nous enlèvent d’un seul coup tout le profit d’un voyage, vous verriez' que nos bénéfices se réduisent à bien peu de chose.

— Smaller ne répond pas à la question , reprit Dennyson. Combien de temps prévoyez-vous que nous soyons forcés de passer ici ?

— Hélas ! capitaine, nous en avons pour un mois au moins. Le repos et les bons pâturages sont le seul remède à cette infernale maladie.

— Alors j’accepte votre offre, dit le capitaine en s’adressant à Holster. Quand partons-nous ?

— Après-demain.

— Et mynheer Smaller? dit Betsy.

— Bah ! fit le négociant, mon bras est déjà presque guéri. D’ailleurs, comme c’est le bras gauche, j’aurai la ressource d’appuyer le canon de mon fusil sur l’épàule de Cupidon ou de Valourous. Ce dernier n’étant bon à rien, j’espère que le capitaine me le cédera bien pour cet usage.

— Ma foi, oui, dit Dennyson. Ce garçon me fait damner avec sa paresse et sa poltronnerie. Ainsi , nous partons après-demain ?

— A trois heures du matin , dit Holster. De cette façon, nous pourrons faire notre première halte à un endroit où nous trouverons certainement des bandes de springboks. »

Après s’ôtre consultées du regard, Gertrude et Betsy demandèrent à faire partie de l’expédition. Yeuf depuis longtemps, et n’ayant pas de fils, Holster aimait beaucoup ses deux filles, qu’il emmenait partout avec lui. Le caractère intrépide et décidé des deux sœurs provenait un peu de leurs habitudes de partager les travaux, les plaisirs et les dangers de leur père. Voyant que le Baas hésitait à répondre , Ger- , trude poussa le coude de Droeven. Celui-ci fit un vigoureux effort sur lui-même et prit la parole avec la lourde impétuosité d’un rhinocéros partant de son gîte.

« Vous avez promis à ma mère de lui conduire vos filles, mynheer Holster, ditFrédérick. Lâchasse nous mènera du côté de Mooï-Kloof. Voilà une occasion de tenir votre promesse,

— Au fait , dit le Boër , qui ne demandait pas mieux, si les femmes nous gênent, nous les laisserons à Mooï-Kloof, n’est-ce pas, capitaine?

— Certainement , » répondit le galant officier du ton le plus naturel.

Le lendemain, au point du jour, on commença à s’occuper des préparatifs de l’expédition. Les deux jeunes filles préparaient les ustensiles et les provi- • sions ; Smaller mettait en lieu de sûreté ses marchandises et son bétail; Dennyson visitait son arsenal , sa meute et ses chevaux ; Holster, sans rien perdre de son flegme et de sa lenteur apparente , travaillait activement à faire organiser les chariots et les attelages. Les chiens, joyeux du mouvement qu’ils voyaient autour d’eux et de la chasse qu’ils devinaient, criaient dans leur chenil; les serviteurs hottentots, désolés de ce surcroît de besogne, criaient, pour dissimuler leur paresse, aussi fort que les chiens pour exprimer leur joie; et, plus paresseux encore que les Hottentots, Droeven , qui s’était contenté de laisser faire et de regarder, fut le plus fatigué de tous à la fin de la journée : le spectacle et

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le bruit de l’activité des autres suffisaient à le mettre en sueur. Quant à Steindaller, il fut absent presque toute la journée. Lorsqu’il rentra le soir pour souper, son cheval était couvert d’écume et de boue.

Avec cette curiosité un peu indiscrète commune à presque tous les Boërs , qm ont l’habitude d’accabler leurs hôtes de questions , on demanda au métis le motif de cette absence, fl répondit d’un air insouciant qu’il avait chassé.

« Est-ce vrai 1 demanda Droeven à voix basse, au moment où l’on sortit de table.

— Oui, répondit Steindaller; seulement je suis allé jusque chez Piet Yan der Kegge.

— Eh bien , quoi de nouveau ? qu’a-t-on décidé ?

— Je vous dirai cela demain. On nous écoute. »

A trois heures du matin , tout le monde était sur

pied à Borèlé-Berg. Levées bien avant leurs hôtes , les deux jeunes filles avaient fait préparer un déjeuner composé de viandes froides, de bière et d’énormes bols de café à la crème. Au chariot de Droeven étaient attelés avec des bricoles huit beaux étalons bai brun et alezan brûlé, dont le moindre eût valu de quinze à dix-huit cent francs en Europe. De grandes plaques de cuivre de forme lourde et disgracieuse ornaient leur harnais , composé à moitié de cuir, à moitié de cordes grossières. Derrière

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les chariots , des serviteurs hottentots , mozambi-

ques et bushmen , tenaient en main les chevaux de

selle de leurs maîtres. Parmi ces chevaux, les plus

beaux étaient certainement ceux de Steindaller. Un

de ces nobles animaux , une jument alezan brûlé ,

au large poitrail, aux reins courts et larges, aux . - -/•* yeux ardents, aux jarrets nerveux, attirait surtout

l’attention du capitaine. Pour Un connaisseur tel que

lui, il était évident que cette bête, nommée Dutch ,

devait avoir une vitesse et un fond extraordinaires.

« Voulez-vous me vendre votre jument, mynheer ? demanda Toby à Steindaller.

— Vous m’en offririez deux cents livres sterling que vous ne l’auriez pas, répondit le Boër en flattant de la main l’encolure de la noble bête , qui frottait sa belle tête sur la poitrine de son maître, comme pour le caresser. Elle m’est trop utile ; n’est-ce pas, Droeven? ajouta-t-il d’un ton singulier, en échangeant un regard avec l’héritier de Mooï-Kloof.

— Ah! certes, oui! » répondit ce dernier avec un gros éclat de rire.

Le capitaine fixa tour à tour sur Steindaller et sur Droeven son regard calme et froid, comme pour se rendre compte du motif qui provoquait la gaieté de Frédérick. Celui-ci baissa involontairement les yeux , devant ce regard pareil à celui du lion au

repos. Quant à Steindaller, il avait déjà détourné la tête.

Bien que devinant la sourde hostilité des deux Boërs, Dennyson méprisait trop de pareils ennemis pour se préoccuper longtemps de leurs paroles. Il s’éloigna tranquillement, et prit place dans un des chariots à côté de Smaller. Cinq minutes après, la caravane se mettait en route.

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