‹ Les Filles du Boer, souvenirs du cap de Bonne-EspéranceChapitre 2 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Les Boërs du cap de Bonne-Espérance semblent avoir pris à tâche de prouver jusqu’à quel point un voyageur peut se passer de chemins praticables. En Europe , maints cavaliers hésiteraient à traverser à cheval certains endroits que les colons anglais et hollandais traversent sans sourciller, avec leurs énormes chariots et leurs longs attelages de bœufs ou de chevaux. Quelquefois, la route (si l’on peut appeler cela une roiite) monte ou descend à pic, comme la berge d’un torrent. Ailleurs, le terrain est tellement incliné qu’un des côtés du chariot se trouve à trois ou quatre pieds plus haut que l’autre. Il faut alors que les Boërs le soutiennent avec des cordes du côté opposé à celui vers lequel il penche. De temps en temps, on rencontre dçs riviè-

res. Quelques-unes sont si profondes que les bœufs perdent pied et sont obligés de gagner à la nage la rive opposée, qu’ils ne peuvent ensuite gravir que par un effort prodigieux. En dépit de ces obs tacles, qui décourageraient tout autre que lui , le Boër continue tranquillement sa route. Lorsqu’un étranger s’effraye de ce périlleux steeple-chase , le driver (conducteur) lui répond avec calme , en faisant claquer son énorme fouet : « Puisque d’autres ont passé, nous passerons bien. »

Et l’on passe. On passe , grâce à l’énergie et à l’activité des conducteurs, grâce au courage des pauvres bœufs qu’on stimule au moyen du fouet et du terrible jambok, A ces arguments irrésistibles, les drivers joignent encore les excitations de la voix, et poussent des cris étourdissants qui déchireraient le gosier d’un charretier auvergnat.

Très-fiers de leur remarquable talent de conducteurs, les Boërs se font gloire de diriger eux-mêmes leurs attelages cornus. S’il se' fût agi de conduire des chevaux , le capitaine eût volontiers pris les guides ; mais gouverner des bœufs à l’allure lente et monotone lui parut peu tentant. Laissant la conduite du chariot à Gupidon second, il monta à cheval. Un temps de galop lui donna une avance de trois à quatre quilles. Il ne tarda pas à rencontrer des zè-

bres , des couaggas et des blesboks. Il leur donna la chasse, mais sans pouvoir arriver à portée de fusil. Alors, il usa d’un moyen qu’il tenait des Boërs et qui lui avait réussi plus d’une fois. A la première bande de couaggas qu’il rencontra, il se mit à décrire autoiir de ces animaux une série de cercles concentriques qui allaient toujours en se rétrécissant. Au bout d’un quart d’heure de ce manège , il put arriver à deux cents pas environ des couag-r gas. Les voyant dresser les oreilles et se disposer à prendre la fuite , Dennyson laissa tomber la bride sur le cou de son fidèle Punch. Celui-ci , dressé comme les chevaux des Boërs , s’arrêta aussitôt et resta immobile. Sans descendre de sa selle , le capitaine ajusta un vieux mâle qui se trouvait un peu en avant de ses compagnons, auxquels il semblait servir de sentinelle avancée. Atteint en plein corps, à quelques pouces en arrière de Pépaule, le couagga fit un bond, prodigieux et disparut avec toute sa bande. Dennyson le poursuivit encore quelque temps. Quoique chargé d’un énorme poids.

Punch gagnait peu à peu sur l’animal blessé. Ce dernier, bientôt laissé en arrière par les autres couaggas,. avait pris une direction qui devait l’amener du côté des chariots. Cependant il entendit sans doute quelque bruit inquiétant , car il fit tout

à coup un brusque crochet et partit dans une autre direction. Supposant que les chariots approchaient, Dennyson résolut de les attendre, afin de prendre ses chiens, avec lesquels il espérait retrouver promptement le couagga, dont le sang marquait déjà la traee.

Quoiqu’on eût à peu près décidé qu’on ne chasserait qu’à la halte, et qu’un couagga fût un gibier fort commun , les autres chasseurs ne purent résister à la tentation. Laissant à la garde de leurs serviteurs les chevaux qui traversaient en ce moment urte interminable prairie, les Boërs et les deux jeunes filles se joignirent à Toby Dennyson.

Au moment où l’on allait découpler les chiens sur la trace du couagga blessé , un des Hottentots qui conduisaient la meute fit un signe au capitaine.

« TbolZa(girafe), » dit-il en désignant du doigt un objet éloigné, que l’officier prit d’abord pour un arbre.

Avant que Dennyson eût le temps d’ouvrir sa lunette pour vérifier le fait , les Boërs partirent au galop. Comprenant qui le Hottentot avait raison , Toby se lança ventre à terre dans la direction qu’indiquait Stronboy. Les chiens, promptement découplés , suivirent leur maître en poussant de joyeux aboiements.

En entendant les premiers coups de gueule des chiens , la girafe tourna vivement la tête de ce côté.

Comme stupéfaite de ce spectacle si inattendu et probablement si nouveati pour elle, Tootla resta quelque temps immobile; puis, agitant sa tête et courbant sa longue encolure ainsi qu’un jeune cheval qui se défend contre le mors , elle prit la fuite du côté de la forêt. Une centaine de pas plus loin , cinq autres girafes, jusque-là masquées par un bouquet d’arbres, se joignirent à la première. Comme elles ne déployaient pas toute leur vitesse , les chevaux gagnèrent d’abord assez rapidement sur les fugitives. Bientôt, cependant, celles-ci semblèrent s’apercevoir qu’il était temps de songer à leur sûreté. La distance s’agrandit entre elles et les chasseurs, mais ces derniers reprirent'promptement l’avantage. Steindaller surtout, admirablement monté, et d’un poids fort inférieur à ceux de Droeven , de Holster et du capitaine, était de beaucoup en avant.

Au bout d’une demi-heure , quarante pas à peine le séparaient des girafes. Il mit pied à terre et ajusta une jeune femelle de dix pieds de hauteur, qui galopât à l’arrière-garde. Quoique grièvement blessée, la girafe continua à fuir en faisant des bonds extraordinaires. Steindaller remonta à cheval, et s’élança de nouveau après elle. Cinq fois il recommença la même manœuvre, et quatre fois ses balles atteignirent la girafe. Un grand mûle de douze à

quinze pieds de haut fut aussi blessé par Holster et par une de ses filles. Cependant, aucune des girafes ne semblait ralentir sa course.

Mis en retard par la fatigue antérieure de son cheval déjà couvert jd’écume et de sueur, Dennyson galopait toujours sans chercher à tirer. Il put ainsi rejoindre ses compagnons, et même les dépasser, à cause du temps que ces derniers perdaient à recharger leurs pesants roért (longs fusils à. un coup). Dennyson avait sur ses compagnons de chasse l'immense avantage d’être muni d’un fusil de gros calibre aussi, mais plus court. Il poiivait tirer de la selle , et même charger son fusil tout en galopant.

Arrivé à soixante pas des girafes, Dennyson ajusta la jeune bête déjà blessée par Steindaller. Au moment ou il allait presser la détente, la pauvre girafe, à bout de force, s’abattit lourdement. Relevant alors son fusil, Dennyson se mit à la poursuite * du grand mâle à robe brune qu’il avait aperçu en premier. Vivement pressées , les girafes se débandèrent. Les chasseurs se divisèrent aussi. Holster et Droeven poursuivirent la girafe qu’ils avaient blessée. Steindaller s’arrêta près de la sienne, pour lui donner le coup de grâce. Quant à Betsy, elle suivit le capitaine.

La jeune fille prit bientôt les devants. Ce fut elle

qui tira la première. Sa balle enleva l’écorce d’un arbre, à deux pouces à peine du corps de la girafe. Tandis que Betsy s’arrêtait pour recharger son fusil , Dennyson la dépassa. Il tira à son tour sans descendre de cheval. On entendit le bruit sourd et mat de ses deux balles frappant la girafe en plein corps. Dennyson étant obligé de ralentir un peu l’allure de son cheval pour charger , Betsy reprit l’avantage. Cette fois, elle fut plus heureuse ou plus adroite. Quoique tirée à plus de cent cinquante pas, sa balle atteignit au cou la girafe, qui s’abattit sur les genoux. Néanmoins, la pauvre bête se releva aussitôt, et poursuivit sa course, mais en perdant beaucoup de terrain sur ses compagnes. Le capitaine la rejoignit sans peine , et la tira par le travers , à trente pas à peine de distance. Emportée par son élan , la girafe parcourut encore une vingtaine de pas, puis elle tomba. Quelques convulsions agitèrent son énorme corps et ses longues jambes roidies par la fatigue. Elle entr’ ouvrit péniblement ses grands yeux doux et suppliants : on eût dit qu’elle demandait grâce à son vainqueur, qui se tenait près d’elle appuyé sur son fusil.

Les yeux de la girafe ont une expression si douce et si plaintive, que, malgré la joie de son triomphe* le forcené chasseur en fut tout ému.

« Pauvre bête » ! murmura tout près du capitaine une voix douce et attendrie qui semblait être l’écho de sa pensée.

Le capitaine regarda Betsy et ne répondit rien. Les deux mains croisées sur la crosse de son fusil, il restait tout rêveur. Par une singulière cdincidènce , le regard suppliant de la girafe l’avait fait songer à Betsy blessée et demandant grâce. Il passa la main sur son front et regarda la jeune fille. Son regard rencontra celui de Betsy. Tous deux baissèrent les yeux. La jeune Hollandaise rougit. Gomme s’il craignait d’avoir été deviné, Dennyson détourna brusquement la tête, en faisant un geste d’impatience.

a Bah! s’écria-t-il, poussé par une sorte de mauvaise honte de ce qu’il regardait comme une sensibilité ridicule , cette girafe était la plus belle de la bande. Je la préparerai à la première halte. »

La meute arriva au même instant. Les chiens se jetèrent sur la girafe , qu’ils auraient dévorée à belles dents si le capitaine ne les avait maintenus à distance , grâce à son jambok.

Pendant ce temps, Steindaller avait dépêché son domestique aux chariots , afin de ramener du monde pour transporter la girafe. Le chemin, ou, pour être plus exact, le terrain, étant assez bon,

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les Hottentots eurent l’ingénieuse idée de couper

trois grandes et Xortes branches en forme de fourches , de deux pieds au moins de diamètre à leur base. Ils les attachèrent ensemble avec de longues courroies. Puis quatre bœufs , attelés à la partie qui représentait le manche de la fourche, traînèrent ce véhicule improvisé jusqu’à la halte des chasseurs. L’animal tué par Steindaller fut chargé presque tout entier sur le traîneau rustique , et transporté ainsi au ^amp. On ajouta deux autres bœufs aux quatre de l’attelage, et le même véhicule servit à emmener la girafe du colporteur et celle du capitaine. Cette dernière était un superbe mâle, dans la force de l’âge, et de seize pieds de haut environ.

Vers le milieu de la nuit , Dennyson fut éveillé par un bruit singulier. Par moments, on aurait cru entendre les cris d’un enfant, auxquels succédait tout à coup une sorte de ricanement lugubre. Puis, de temps en temps, le capitaine distinguait le bruit d’une lutte, des craquements d’os brisés, et des grognements inarticulés.

Trop habitué à la vie des forêts pour ne pas deviner immédiatement quels étaient les perturbateurs de son repos, Dennyson saisit son fusil et descendit sans bruit du chariot. Il se glissa entre les roues des wagons groupés en cercle à côté l’un dé 300 d

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l'autre. Il aperçut bientôt trois hyènes qui festoyaient joyeusement sur les débris de la girafe et du sanglier. L’odeur infecte qu’exhalent ces affreux animaux aurait suffi, du reste , pour trahir leur présence. ' •

Il s’approcha jusqu’à vingt-cinq pas, sans que les hyènes pussent se décider à interrompre leur lugubre festin. Il ajusta l’une d'elles et fit feu. Les trois hyènes prirent la fuite, suivies d’une douzaine de chacals qui leur tenaient compagnie. Ceux-ci revinrent cinq minutes après pour continuer leur repas. Certain d’avoir mortellement blessé la hyène (qu’on retrouva, en effet, le lendemain , à cinq cents pas du camp ), le capitaine regagna son chariot. Cinq minutes après, il dormait du plus profond sommeil. Le reste de la nuit s’écoula sans incident. Il en fut de même de la journée suivante.

Suivant.son habitude , Dennyson s’éveilla un peu avant que les premiers rayons du soleil n’éclairassent l’horizon. Un bruit sourd et cadencé, ayant quelque analogie avec celui que produit un escadron de cavalerie, se faisait entendre dans le lointain. Tandis que le capitaine cherchait à s’en rendre compte , Holster souleva le rideau qui fermait l’avant du chariot.

« A cheval, capitaine, à cheval ! s’écria le Boër.

— Qu’y a-t-il donc ?

— N’entendez-vous pas ce bruit? Un trek-bokken magnifique! »

A ce mot de trek-bokken , Smaller, dont le bras était tout à fait guéri, sauta sur son fusil.

« Qu’appelez - vous trek-bokken? demanda Dennyson en revêtant précipitamment tout son attirail de chasse.

— Une émigration de springboks , répondit Holster. En ce moment, il y en a, non pas des milliers, mais des centaines de milliers, qui passent en vue de nos chariots. »

En moins de deur minutes, Dennyson et Smaller furent prêts à suivre le baas de Borèlé-Berg et les autres Boërs. Dès qu’ils eurent dépassé un petit bouquet de bois qui masquait les chariots, un spectacle merveilleux s’offrit à leurs regards. •

A deux milles environ en avant des chariots , la terre était littéralement couverte de springboks. Serrés les uns contre les autres comme les moutons d’un troupeau, ils formaient une seule et même bande qui s’étendait à perte de vue. Ils se dirigeaient du nord-ouest au sud-est , et défilaient à un trot assez rapide , interrompu de temps en

temps par des bonds prodigieux. Leur troupe immense occupait plusieurs milles de terrain.

La couleur changeante de ces springboks contribuait encore à leur donner un aspect vraiment fantastique. Ceux de ces animaux qu’on voyait de côté et par devant semblaient d’une teinte rougeâtre uniforme. Ceux qui avaient dépassé les spectateurs, et qu’on n’apercevait plus que par derrière , paraissaient, au contraire, d’une blancheur éblouissante. Cette particularité tient aux longs poils blancs qui garnissent l’arrière-train de ces jolies antilopes et se dressent à chacun de leurs bonds.

Quelque curieux que fût ce spectacle, Holsteret ses amis ne restèrent pas longtemps à le contempler. En un clin d’œil ils furent à cheval. Un temps de galop les amena presque au milieu des antilopes. Deux heures après , une soixantaine de springboks gisaient à terre. Une centaine d’autres, grièvement atteints , fuyaient perdus dans la masse de leurs compagnons. La plupart de ces blessés étaient sans doute destinés à devenir la proie des chiens sauvages , des hyènes , des chacals et des autres carnassiers qui suivaient le trek-bokken.

En vrai chasseur qu’il était, Dennyson se dégoûta promptement de cette boucherie sans lutte et sans danger. Après avoir abattu sept ou huit spring-

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boks choisis parmi les plus beaux, il arrêta son cheval et regarda tranquillement défiler l’épaisse phalange, qui avait pris un rapide galop.

Quant aux Boërs , ils continuèrent leur fusillade.

Fumée ou salée, la chair du springbok se conserve fort longtemps. Elle fait d’excellentes provisions d’hiver. Puis, ces antilopes, ainsi réunies en bandes immenses, dévorent tout sur leur passage et font dans les pâturages et les récoltes presque autant de dégât que les nuées de sauterelles. Aussi les Boërs mettent- ils tout en œuvre pour les empêcher de séjourner dans le voisinage de leurs habitations.

Le passage dura quatre heures et demie environ. Holster dit au capitaine qu’il se rappelait avoir vu , dans sa jeunesse, un de ces trek-bokken qui avait duré un jour et demi sans interruption.

Aussitôt qu’il avait aperçu les springboks, Holster avait envoyé un Hottentot à Borèlé-Berg, pour en ramener un chariot et du monde , afin de préparer et d’emporter la venaison. Dans ces contrées, où la chair se corrompt en quelques heures, il faut s’y prendre à l’instant même pour conserver la viande.

La journée se passa tout entière à saler légèrement, les quartiers de springboks de’stinés à être ensuite séchés à l’air, afin de faire du beulton pour

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l’Jhiver. Quaud vint le soir, on prit la précaution d’éloigner les chariots de l'endroit que jonchaient les carcasses et les débris des antilopes. Néanmoins, on entendit toute la nuit un tapage infernal. Des bandes de hyènes , 4e chiens et de chacals, se disputaient le reste des vautours. Les lions eux-mêmes étaient accourus pour prendre leur part du festin. De temps en temps, leurs rugissements dominaient tous les autres bruits, comme le son du tonnerre. Deux ou trois lions vinrent rôder autour du camp, mais ils ne tirent aucune tentative contre les bestiaux. La nuit étant fort obscure, le capitaine ne put se mettre en embuscade.

Au lever du soleil, une troupe de Betchouanas no-

mades vint entourer les chariots. Maigres et à demi nus, ces malheureux n’avaient pour tout vêtement qu’une sorte de ceinture flottante, descendant à peine jusqu’à mi-cuisse. Ils racontèrent aux Boërs qu’un parti de Bakatlas les avaient chassés de leur territoire et forcés de prendre la fuite. Ces pauvres créatures, qui paraissaient mourir de faim, demandaient humblement la permission de profiter des débris abandonnés par les hyènes et les vautours. Malheureusement, tout avait déjà été dévoré, hormis quelque^ lambeaux de chair qu’ils se hâtèrent de faire griller. Ils brisèrent les carcasses , et mi-

rent en paquet les os qu’ils emportèrent, afin d’en extraire la moelle. Grâce aux deux jeunes filles et au capitaine , on donna une demi -douzaine de springboks à ces misérables. Ils les dépecèrent avec leurs assagais y les grillèrent et les dévorèrent en moins de deux heures. A peine coupé sur le corps de l’animal, le morceau de springbok passait sur les charbons. Puis le Betchouana, tenant de la main gauche un des bouts de cette lanière de chair, en plaçait l’autre extrémité dans la bouche. Avec son assagai, il tranchait ensuite le moreeau le plus près possible des lèvres. Cette voracité était hideuse à voir. Quant à faire des provisions et à se réserver quelque chose pour le lendemain , les malheureux n’y songeaient même pas. Pour ces peuplades abruties, le présent est tout. Leur imprévoyance et leur voracité ne le cèdent en rien à celles des animaux, dont ils se rapprochent par tant de points.

Ils apprirent aux Boërs que la veille, à une vingtaine de milles du campement , ils avaient rencontré des traces récentes d’éléphants. Les Boërs attelèrent promptement leurs chariots et se mirent en route dans cette direction. C’était, à peu de chose près, la même que celle déjà indiquée par les autres Betchouanas qui avaient passé à Borèlé-Berg.

Un instant avant d’arriver à la fontaine près de

laquelle on devait s’arrêter pour la nuit, un des Hottentots signala des traces d’éléphants. Dennyson s’élança aussitôt de son chariot et courut à l’endroit indiqué. Les traces étaient toutes fraîches et fort distinctes. Il y avait au moins six éléphants, peut-être huit. Un d’eux avait laissé des empreintes énormes : ce devait être un vieux mâle de gigantesque dimension. Dans son impatience, Dennyson

aurait voulu se mettre immédiatement en chasse ; mais, le soleil descendant rapidement à l’horizon , il fallut attendre au lendemain.

Toute la soirée, on ne parla que des éléphants. Chacun raconta ses prouesses et celles de ses amis. Il fut convenu qu’on se mettrait en chasse le lendemain au point du jour.

Dennyson ne dormit guère de la nuit. Il se réveillait à chaque instant, croyant entendre le pas des éléphants et les aboiements de la meute. Cependant, pour la première fois peut-être de sa vie, une pensée étrangère à la chasse se mêla aux rêveries du Nemrod anglais. La douce et bienveillante ligure de Betsy lui apparut plus d’une fois dans ces songes qui, commencés durant le sommeil, se continuent quelque temps encore après le réveil.

Tantôt il voyait Betsy attaquée par les éléphants et s’élançait pour la secourir ; tantôt il galopait à

côté d’elle à la poursuite de quelque gigantesque quadrupède. Une fois même, Betsy, sauvée par Dennyson , se jetait dans ses bras à la barbe de l’affreux Steindaller, qui montrait le poing au capitaine. Indigné de cette menace, Dennyson lança un coup furieux , destiné sans doute à maître Steindaller. Au lieu de rencontrer un corps plus ou

moins élastique, la main du capitaine porta sur les parois du chariot. Dennyson se réveille! complètement cette fois , en poussant un juron des plus sonores.

» Décidément, j’ai la fièvre, dit-il en se levant. A propos de quoi vais-je penser à cette petite fille? Elle est gentille, c’est vrai. Elle semble douce et bonne, en même temps que courageuse.... certes, oui.... Mais qu’est-ce que cela me fait à moi? Si j’étais forcé de me marier, je n’en ai pas encore vu une seule qui me plairait autant.... Me marier! Ah ! Dieu me préserve d’y songer ! Qu’elle épouse qui elle voudra, ce ne sera certes pas moi qui l’en empêcherai! Elle doit avoir plusieurs amoureux. Ce métis aux yeux louches lui fait la cour. Cet animallà me déplaît. Avec quel plaisir je lui donnerais une bonne correction, si je pouvais trouver l’occasion de lui chercher querelle ! Ce n’est pas à cause de Betsy que je lui en veux.... Non.... Que m’importe? Mais,

hier encore, il a eu l’air de se moquer de mes chiens. Qu’il recommence!... Pourvu seulement que nous tombions aujourd’hui sur un troupeau d’éléphants, de beaux mâles, avec de belles défenses de soixante à quatre-vingts livres ! »

Tout en se parlant ainsi à lui-même, Dennyson procédait à sa toilette. Comme il se couchait tout habillé, elle fut promptement terminée. D’une poche de’ forte toile attachée aux parois du chariot, il tira deux ou trois brosses, du savon et une sorte de cruche de métal remplie d’eau. En moins de cinq minutes, le capitaine eut achevé sa toilette. Bien que le soleil ne fût pas encore levé, il courut visiter ses chevaux et ses chiens.

Une demi-heure après, les chasseurs, groupés autour d’un large brasier, dépêchaient lestement une tranche de springbok froid , à laquelle succéda l’inévitable bol de café. Le repas expédié, on se mit à la recherche des éléphants.

Malheureusement, la vie des chasseurs est plus que toute autre fertile en déceptions. La journée entière s’écoula sans qu’on aperçût un seul portetrompe . , un seul long-nez , comme disent les Hottentots. Cependant, des traces nombreuses attestaient à chaque instant leur passage récent. On trouva bien quelques autres animaux, notamment deux

rhinocéros ; mais la détonation d’une arme à feu suffisant pour mettre en fuite les éléphants à deux milles à la ronde, il fut convenu qu’on réserverait . les balles pouf les messieurs à l'ivoire. On revint tète basse au campement. Les Betchouanas y arrivèrent dans la soirée, se berçant du vain espoir de recueillir quelques débris de la chasse. Pour se consoler du mauvais succès de la journée, Dennyson se fit creuser une fosse près de la fontaine. Divers animaux vinrent s’y désaltérer pendant la nuit, mais les éléphants ne parurent pas.

Comme ces derniers vont presque toujours étancher leur soif à plusieurs milles de leurs cantonnements , cela ne prouvait nullement qu’il n’y en eût pas dans les environs.

Le lendemain on se remit en chasse, mais cette fois avec l’aide des Betchouanas. Habiles dépisteurs , comme la plupart des sauvages, ceux-ci se répandirent dans toutes les directions. Vers deux heures de l’après-midi, au moment où les chasseurs, épuisés de fatigue, de soif et de faim , commençaient à parler du retour, un des Betchouanas accourut tout haletant.

* « Kloxo! s’écria-t-il d’un air radieux, Kloto! »

A ce mot de Klow , par lequel les Betchouanas désignent l’éléphant, la faim, la soif et la fatigue

furent oubliées comme par enchantement. On questionna le Betchouana. •

A deux milles environ de l’endroit où se trouvaient en ce moment les chasseurs, il avait aperçu, # dit-il, un troupeau composé d'une douzaine d’éléphants. Ces animaux se tenaient dans une vaste prairie à hautes herbes, norr loin de la lisière du bois. On se dirigea immédiatement de ce côté. Tout en suivant le Betchouana, les chasseurs agitaient une question assez importante. Attaquerait-on les éléphants suivant la méthode ordinaire des Boërs, qui consiste à s’en approcher en rampant, ou bien se servirait-on des chiens du capitaine? Fort routiniers de leur nature, les Boërî craignaient que la meute ne nuisît au succès de la chasse. Quoique légèrement froissé du peu de cas qu’on semblait faire de ses chiens, Dennyson se rendit sans trop de peine au vœu général,

« Il se fait tard, dit-il, et nous n’aurions guère le temps de poursuivre notre gibier. Un autre jour, je prendrai ma revanche. »

Guidés par Mahuitza, le Betchouana, les chasseurs arrivèrent bientôt à une petite éminence d’où ils purent jeter un coup d’œil sur le théâtre futur da» leurs exploits. Un demi-mille les séparait encore des éléphants. Ceux-ci avaient malheureusement changé

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de position. Ils se trouvaient en ce moment presque sous le vent des Chasseurs. Ces derniers se virent ainsi forcés de faire un très-long détour pour pren- . dre le vent. Cette précaution, utile dans toute espèce de chasse, est absolument indispensable pour approcher les éléphants avec quelque chance de succès. Ces animaux, en effet, prennent la fuite dès que le vent leur apporte les émanations d’un homme, quelque éloigné que soit ce dernier. Lorsqu’on eut, non sans peine, tourné la -position , on s’aperçut d’un autre contre-temps: les éléphants s’étaient éloignés du bois. Autour d’eux, une herbe courte et peu touffue s’élevait à peine à un ou deux pieds du sol. Quelques buissons de mimosas, dispersés çà et là, offraient seuls un abri momentané aux chasseurs.

Après une consultation générale tenue dans le bois, on se mit en marche Chacun descendit de cheval. Les montures furent laissées à la garde des domestiques. Gertrude, Betsy et le colporteur restèrent aussi à cet endroit. Malgré le courage des deux jeunes filles, l’exercice auquel allaient se livrer les chasseurs eût été trop pénible pour elles. Puis il y avait trop de dangers à courir. Comme Betsy paraissait vivement contrariée de ne pouvoir suivre ses compagnons, le capitaine s’approcha d’elle.

« Ce n’est pas l’ affaire d'une jeune fille, lui dit-il avec sa brusquerie affectueuse. Laissez-nous déchirer nos mains et nos genoux, en rampant comme des sauvages. Regardez, et tenez-vous tranquille. »

Dans sa contrariété, Betsy ne comprit peut-être pas combien il fallait que le brave officier lui portât d’intérêt pour avoir daigné s’occuper d’elle, dans un moment si intéressant.... Sans répondre à Dennyson, elle fit un geste d’humeur et détourna tristement la tête.

« Voyons, miss Betsy, reprit le capitaine en adoucissant sa grosse voix comme pour parler à un enfant, je comprends votre chagrin : mais il faut être raisonnable, enfin. Écoutez : si je tue un éléphant, je vou3 promets de vous en apporter les pieds et les défenses. Là, êtes-vous un peu consolée maintenant ?

— Ce n’est pas à l’ivoire que je tiens , réponditelle, un peu adoucie parla prévenance du capitaine. Je regrette la chasse.

— Oui, je sais bien; mais tenez, miss Betsy, la première fois, quoi qu’on en dise, nous chasserons avec mes chiens et à cheval. Eh bien! je ferai en sorte que vous soyez de la chasse jusqu’au bout. Je me chargerai de veiller sur vous, et , tant que les bras de Toby Dennyson auront la force de tenir un

fusil, vous ne recevrez pas uneégratignure.... Êtesvous contente, cette fois? ajouta-t-il en tendant la main à Betsy avec cet élar» de bonté naïve qui embellissait quelquefois sa physionomie.

— Oui, capitaine, » répondit enfin la jeune fille, que l’affectueux intérêt du bon capitaine consolait bien plus encore que sa promesse.

En voyant le sourire renaître sur les lèvres de Betsy, Dennyson partit tout joyeux et rejoignit ses compagnons déjà en marche.

Rendus à la lisière de la forêt, les chasseurs se mirent à quatre pattes et firent une centaine de pas dans cette fatigante position. Mais bientôt commencèrent les grandes difficultés. On arrivait à l’espace presque entièrement dénudé qui succédait à la bordure de buissons et de hautes herbes. Pour le traverser, les chasseurs durent se mettre tout à fait à plat ventre et ramper comme de vrais serpents, les uns après les autres, sur les traces du premier.

De temps en temps, ils s’arrêtaient pour reprendre haleine et pour enlever les épines qui étaient entrées dans leurs mains et même dans leurs pieds. Afin de pouvoir respirer, on se couchait alors sur le dos. Puis, au bout d’une ou deux minutes, on recommençait à ramper.

Après une demi-heure de ce pénible exercice, on

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arriva à quatre-vingts pas environ des éléphants. La sueur ruisselait sur la figure et sur tout le corps des chasseurs. Leur cœur battait avec violence. A ce moment, un des éléphants éleva deux ou trois fois sa trompe en l’air, et donna quelques symptômes d’inquiétude. Sur un signe de Holster, les chasseurs restèrent immobiles. Enfin, le défiant pachyderme parut rassuré. Il reprit gravement son occupation, qui consistait à renverser un gros arbre près duquel il se trouvait, et dont il convoitait sans doute quelques branches. Les Boërs en profitèrent pour gagner encore une quinzaine de pas. Plusieurs éléphants commencèrent alors à regarder de leur côté.

« Il est temps, dit tout bas Holster. Reprenons haleine, et ne tirez qu’à mon commandement. »

Couchés sur le dos, les chasseurs .essuyèrent la sueur qui, de leur front, coulait sur leurs yeux. Sans la précaution de Holster, le tremblement de leurs mains, de leurs bras et de tout leur corps fatigué, aurait nui à la justesse de leur tir.

Deux minutes, qui leur semblèrent un siècle, s’écoulèrent ainsi.

« Debout et feu! » dit enfin Holster.

Les chasseurs se redressèrent d’un bond. Cinq coups partirent presque en même temps. Droeven,

fidèle^ à son habitude, ajustait encore, que les autres chasseurs commençaient déjà à recharger. Les Boërs étant assez longtemps à viser, Dennyson avait tiré le premier. Sa balle atteignit au milieu du front un des plus gros éléphants, qui parut tout surpris de cette apostrophe inattendue. Secouant ses longues oreilles et balançant sa tête en tout sens, le colosse poussa une sorte de ronflement pareil à celui des gros tuyaux d’un orgue de cathédrale, et chargea ses agresseurs. Une fois en mouvement et poussé par la colère, un éléphant court très-vite. Renversant tout ce qui lui barre le chemin, il peut d’ailleur3 suivre toujours la ligne droite. Serré de près, Dennyson se sauva dans la direction du bois. La détonation d’un coup de fusil tiré par un autre chasseur ayant fait faire une halte de quelques secondes à l'éléphant, Toby en profita pour recharger son arme. Quoique un peu essoufflé par la rapidité de sa course, il ajusta maître Klow, et lui envoya une autre balle en pleine poitrine. Il en résulta immédiatement un nouveau ronflement et une nouvelle charge de l’éléphant. Heureusement pour Dennyson, il avait tout son sang-froid. Au lieu de courir en ligne droite, il faisait de nombreux crochets qui retardaient son ennemi , fort lent à se retourner.

Tandis que maître Klow chassait ainsi son chasseur, qui profitait de chaque seconde d’avance pour recharger, les Boërs réunissaient tous leurs efforts contre un autre animal, qui les entraîna loin de Toby, Déjà blessé de sept balles, le colosse poursuivait tour à tour chacun de ses adversaires. , A plusieurs reprises, il fut sur le point d’atteindre Frédérick Droeven; mais, chaque fois, une balle ^envoyée par Holster ou par Gupidon détourna sa colère sur un autre individu. Tandis qu’il couraitaprès un des chasseurs, les autres rechargeaient leurs fusils, de sorte que le pauvre Klow fut bientôt criblé de balles. A la trente et unième, il s’arrêta court et resta quelques secondes immobile. Puis,, il se dirigea lentement vers un gros arbre, à quinze ou vingt pas de là. Il s’appuya contre le tronc, qui pliait, sous son énorme poids, et ne bougea plus. Les mouvements de sa trompe et de ses oreilles indiquaient seuls qu’il vivait encore. Les Boërs lui envoyèrent une seconde décharge. Une puissante convulsion fit tressaillir tous les membres du colosse. Il poussa une sorte de cri étouffé f>t s’affaissa sur les genoux. Puis il tomba lourdement, en faisant trembler la terre sous le poids de son énorme masse. La pointe d’une de ses défenses s’étant enfoncée dans le sol au moment où il tom-

bait, l’ivoire se brisa par moitié , au grand désappointement des Boërs.

« Ne perdons pas de temps ici, s’écria Ilolster. Àux autres, maintenant ! »

Quoique le troupeau d’éléphants fût déjà hors de vue, les Boërs, encouragés par leur premier succès, s’élancèrent sur la trace des gigantesques animaux. '

Pendant ce temps , Dennyson et son éléphant continuaient à se poursuivre tour à tour. Par moments, Klow s’arrêtait et semblait réfléchir; puis, secouant ses oreilles d’un air grave, il virait de bord et se mettait en devoir de rejoindre ses compagnons. Cela ne faisait point le compte du capitaine.- Il rechargeait promptement et courait à son tour après l’éléphant, qu’il saluait d’un nouveau coup de fusil. Immédiatement alors, retour offensif de Klow indigné, et fuite du capitaine. Celui-ci en était à sa sixième balle, qu’il venait de tirer à dix pas de distance tout au plus. En se retournant pour fuir vers le bois, il heurta du pied une racine d’arbre, et tomba tout de son long. Emporté par la violence de sa course furieuse, l’éléphant dépassa son ennemi mais il revint aussitôt sur ses pas. Dennyson, dont le fusil était vide, se crut perdu. L’éléphant le touchait presque de sa trompe, quand

deux coups de feu partirent du bois. Toby jeta les yeux de ce côté. Il aperçut Betsy qui arrivait au galop, suivie de Smaller et de Gertrude. En voyant l’éléphant qui accourait vers ses nouveaux adver- . saires , les chevaux de ceux-ci firent volte-face., Il fut impossible de les ramener. L’éléphant s’étant arrêté, comme s’il avait envie de retourner vers Dennyson, Betsy sauta à bas de son cheval, dont elle jeta la bride à Gertrude; puis, ajustant l’éléphant, alors à cinquante ou soixante pas de la jeune . Hollandaise, elle lui envoya une balle qui brisa une des jambes de devant du colosse. Malgré sa blessure, celui-ci se précipita vers miss Holster; mais Smaller arrêta définitivement maître Klow en lui logeant un lingot de plomb à deux pouces audessus de l’œil. Dans un dernier élan de rage impuissante, l’éléphant se retourna vers Dennyson , et vint tomber à cinq pas du capitaine, qui se relevait en boitant un peu.

Encore tout étourdi de sa chute, Toby regardait autour de lui comme un homme réveillé en sursaut. La première personne qu’il aperçut fut Betsy. Elle accourait , pûle et tremblante. En voyant le brave officier sain et sauf, le premier mouvement de la jeune fille fut de lui sauter au cou. Elle se retint cependant : mais , en même temps , elle rougit jus-

qu’au blanc des yeux, comme si Dennyson avait pu deviner le mouvement auquel elle avait failli se laisser emporter.

Peu clairvoyant de sa nature, mais touché de l’émotion de la jeune fille, Dennyson lui serra vigoureusement la main en la remerciant par un regard que faisait briller un sentiment plus tendre encore peut-être que la reconnaissance. Betsy voulut parler, mais l’émotion l’en empêcha. Des larmes remplirent tout à coup ses grands yeux , qu’elle se hâta de détourner du capitaine.

« Mon Dieu , miss Betsy , seriez-vous blessée ? s’écria ce dernier avec une expression d’inquiétude qui alla droit au cœur de la jeune Hollandaise.

— Non, capitaine, ce n’est rien, balbutia la jeune lille en rougissant. - -

— Elle a eu peur pour vous, parbleu , dit Smaller qui arrivait en rechargeant son fusil. Chez les femmes, toutes les émotions se portent sur les yeux, ajouta-t-il en riant; n’est-ce pas, Gertrude?

— Est-ce vrai, miss Betsy? demanda le capitaine en regardant la jeune fille qui baissait les yeux.

— C’eût été n’importe lequel d’entre vous , que j’eusse été effrayée pour lui, répondit-elle avec vivacité.

— Oh ! sans doute, fit le capitaine , sans doute....

9 It LES FILLES DU BOÉR.

mais, moi qui ne suis qu’un étranger, je n’osais m’attendre....

— Vous êtes un homme et un chrétifen. ' Il n’en faut pas davantage. En vérité, on dirait que cela vous étonne?

— Mon Dieu, miss Betsy, j’ai toujours vécu seul , comme un ours. Ma pauvre mère est morte en me donnant le jour. A peine ai-je connu mon père, qui périt tout jeune sur un champ de bataille. J’ai un caractère sombré et bourru.... je ne sais rien dire.... aussi personne ne m’a jamais témoigné le moindre intérêt. Vingt fois déjà, je me suis vu bien plus près de la mort que tout à l’heure , et nul ne s’en est préoccupé. Quand je vous ai vue ainsi tout émue.... Enfin.... enfin , je ne puis exprimer ce que j’ai ressenti, mais cela m’a été au cœur, et cela m’a fait du bien. »

Il y eut un moment de silence.

« Allons voir si nous pouvons retrouver les autres éléphants, » dit brusquement le capitaine en jetant son fusil sur l’épaule.

Betsy le suivit sans rien dire.

Tandis que le capitaine et la Hollandaise s’éloignaient au galop, Smaller et Gertrude causaient de leur côté , tout en examinant l’éléphant étendu sur le sol.

« Savez-vous, Smaller, disait Gertrude, que votre ami le capitaine n’est plus le môme homme quand il cause avec ma sœur ?

— C’est, ma foi, vrai, répondit Smaller; abso- lument comme moi quand je suis avec vous, ma jolie Gertrude.

— Croyez-vous qu’il aime Betsy? reprit la jeune fille. ' J •

— Je n’en sais rien, dit le colporteur, qui pressentit une attaque contre sa liberté.... Quelles belles défenses avait ce gaillârd-là! ajouta-t-il en se penchant vers l’éléphant.

— Mais, s’il l’aimait.;..

— * Il doit avoir sur les côtes une couche de graisse de plus d’un pied d’épaisseur.

— Le capitaine ?

— Eh non ! l’éléphant.

— Laissez donc là votre éléphant ! fit Gertrude impatientée. S’il l’aimait, l’épouserait-il ?

— Et sçs quatre pieds, cuits à l’étuvée, nous feront un déjeuner succulent ; n’est-ce pas, Gertrude?

— Voulez -vous me répondre, oui ou non ?

— Oui.

— S’il l’aimait, l’épouserait-il ?

-Qui?

— Ma sœur Betsy.

96 LES FILLES 1)U BOËK.

— Qui l’épouserait ?

— Le capitaine Dennyson. -

— Je n’en sais Tien, répondit-il ; le 'mariage est une chose si grave !

— Voilà votre refrain.

— Il faut y réfléchir.

— Toute sa vie , n’est-ce pas?

— Pas tout à fait, mais longtemps.

— Eh bien î moi , je ne suis pas de yotre avis. Et la preuve, c’est qu’en arrivant à Mooï-Kloof, j’épouserai Frédérick Droeven.

— Oh ! Gertrude, est-ce possible ! s’écria le colporteur; une belle fille comme vous épouser un pareil imbécile !

— Ça ne l’empêchera pas de faire un bon mari.

— Au contraire , murmura Smaller.

— Gomment, au contraire ! fit Gertrude indignée. Apprenez , mynheer, que Gertrude Holster est une honnête fille et sera une honnête femme. Quel que soit celui qu’elle épousera, son mari n’aura point à rougir d’elle. Si elle a aimé quelqu’un auparavant , personne n’a le droit de lui en demander compte, car elle pourra se présenter devant le ministre sans avoir à cacher une seule de ses actions.

— Mon Dieu ! Gertrude , comme vous prenez feu

LES FILLES DU BOËft. 97

pour une simple plaisanterie ! dit le colporteur en voyant des larmes dans les yeux de la jeune Hollandaise. Nul ne sait mieux que moi que vous ôtes une charmante fille et que vous ferez une excellente femme. »

Elle haussa les épaules , et détourna la tête en frappant la terre du pied par un mouvement involontaire d’impatience.

Au fond, Smaller aimait Gertrude, plus même peut-être qu’il ne voulait se l'avouer. Seulement, comme beaucoup de vieux garçons, il ne pouvait se décider à enchaîner sa liberté. Puis il songeait avec effroi aux lpngues absences pendant lesquelles il serait obligé de laisser sa femme seule à la maison. Enfin, certaine veuve de Grahamstown, assez riche, et bien disposée à son égard, lui offrait une perspective conjugale de quelques milliers de dollars , qui auraient été fort utiles à son commerce.

Voyant que la jeune fille boudait , Smaller essaya de l’apaiser par quelques compliments. Elle les écouta en continuant à hausser les épaules et à détourner la tête. Cependant, deux ou trois fois, un sourire involontaire se dessina sur ses lèvres un peu épaisses, mais rouges comme du corail. t %

« Voyons, Gertrude, dit le colporteur, est-ce que

vous songez sérieusement à épouser cet hippopotame de Droeven ?

— Oui.

— Mais il n’est pas digne dé dénouer le cordon de vos souliers !

Il m’aime au moins, lui.

— Il n’est pas le seul, Gertrude, vous le savez bien.

— Et qui donc, s’il vous plaît?

— Moi , Gertrude.

— Vous? Hier soir encore, je vous ai entendu dire à votre ami que vous aimeriez mieux attaquer trois éléphants avec un bâton que de vous marier. »

Smaller se gratta l’oreille d’un air assez embarrassé. Il cherchait une réponse, lorsque l’arrivée du capitaine et de Betsy vint le tirer d’embarras.

Dennysoh annonça que, les éléphants ayant gagné les fourrés , on ne pouvait plus songer à les rejoindre* Gertrude écouta cette nouvelle d’un air assez contrarié. Elle aimait beaucoup sa sœur; mais, en ce moment, elle eût vivement désiré la voir arriver un peu plus tard.

Tant qu’avait duré la lutte, et, par conséquent, tant qu’il y avait eu du danger, les Betchouanas étaient restés prudemment à l’abri de la forêt. Dès

qu’il h’ÿ eut plus sur le champ dë bataille que les éléphants abattus, les sauvages accoururent en poussant des hurlements de joie. Dans leur vorace empressement, ils auraient volontiers commencé tout de suite à les dépecer ; mais les Boërs ne l’entendaient pas ainsi. Les domestiques hottentots restés en sentinelle üreht signé aux Betchouanas de s’éloigner : ceux-ci obéirent. Groupés à quelques pas de leur future nourriture,' ils attendirent le retour des chasseurs avec l'impatience d’une meute se préparant à la curée.

Au bout d’une heure et demie, les Boërs revinrent à l’ehdroit où se trouvaient les cadavres des deux colosses abattus. Holster raconta qu’avec Droeven et Steindaller il avait blessé Un autre éléphant, mais sans pouvoir l’abattre. Comme la nuit approchait, on se mit immédiatement à dépecer les éléphants. On commença par enlever les quatre pieds et la trompe, qui sont regardés comme des morceaux fort délicats; puis vint le tour des défenses, qui demandèrent beaucoup de temps, malgré l’adresse que Holster et surtout Droeven déployaient à ce travail. La première partie de l’opération consiste à enlever la chair qui recouvre l’alvéole des défenses. Cellesci ne.^sont, en réalité, que de très-longues dents. Une fois l’alvéole dégagée extérieurement, on la

brise à coups de hachette. Afin de s’épargner cette rude tâche, pour -laquelle il leur manquerait d’ailleurs les instruments nécessaires, les sauvages laissent aux carnassiers, aux vautours et aux insectes, le soin de mettre complètement à nu les os de l’éléphant. Huit ou dix jours suffisent pour cela. Il leur devient alors beaucoup plus facile d’enlever les défenses avec leurs assagais ou javelines.

Les dents du premier éléphant abattu pesaient cinquante-cinq livres chacune ; celles du second , quarante-huit.

Après avoir enlevé les pieds, la trompe et les défenses, les Boërs coupèrent encore quelques tranches de viande pour leur provision et pour la nourriture des chiens. Puis ils abandonnèrent le reste aux Betchouanas. Ceux-ci s’abattirent sur les éléphants comme une bande de chiens sauvages.

En quelques minutes, sans autres outils que leurs assagais, ils eurent complètement enlevé tout ce qui restait de chair sur le corps du premier éléphant. Ils brisèrent ensuite les côtes au moyen de deux mauvaises hachettes. Puis, sept à huit d’entre eux pénétrèrent dans le corps de l’animal, afin d’en extraire la graisse , dont ils sont particulièrement friands.

C’était vraiment un hideux spectacle que celui de

LES FILLES DU BOfcR.

ces hommes, nus et couverts de sang de la tête aux pieds, chantant, hurlant, et taillant en tous sens le cadavre du gigantesque animal.

Lorsqu’il ne resta plus rien de l’éléphant , ils découpèrent en tranches ou lanières de huit à douze pieds de long, sur trois ou quatre pouces d’épaisseur, les énormes quartiers de viande qu'ils avaient enlevés en commençant. Puis , ces lanières sanguinolentes furent suspendues dans la forêt en longues guirlandes qui passaient d’un côté à l’autre, et s’étendaient sur un vaste espace de terrain. Cette étrange décoration reste ainsi plusieurs jours exposée au soleil. Lorsque les biltongues sont suffisamment desséchées , les Betchouanas en font des paquets qu’ils emportent dans leur village, avec les os à moelle, qu’ils prisent aussi beaucoup.

Tandis que les Betchouanas passaient la nuit à griller et à manger les viandes qui leur avaient été abandonnées, les Boërs regagnaient leurs chariots. On soupa joyeusement. La journée avait été bonne : toutes les chasses à l’éléphant ne se terminent pas si heureusement. Cependant le capitaine n’était pas complètement satisfait. Bien qu’il eût blessé l’éléphant achevé par Smaller, il ne pouvait revendiquer pour lui seul l’honneur de sa capture. Il n’y avait dans ce regret aucun sentiment d’envie; seulement

Dennyson n’aimait point le partage. Peut-être aussi l’amour-propre national et l’envie do se distinguer aux yeux de Betsy entraient-ils pour quelque chose dans l’ambition du capitaine. Malgré son caractère grave et taciturne, le hrave officier avait quelquefois des enfantillages d’écolier.

Quelque légère que fût la contrariété de Dennyson, - Betsy s’en aperçut. Elle fit son possible pour consoler l’intrépide chasseur de ce qu’il considérait au fond du cœur comme un échec. Les prévenances de la jeune fille à l’égard du capitaine firent plus d’une fois froncer le sourcil de Steindaller. Il regardait Dennyson à la dérobée, avec une sinistre expression de haine et de méchanceté.

Avant de se livrer au repos, les Boërs préparèrent le four nécessaire pour la cuisson de la trompe de l’éléphant. On creusa dans la terre un trou d’un mètre environ de profondeur, sur autant de largeur et de hauteur. Une grande quantité de bois fut accumulée dans la fosse, de manière à s’élever à cinq ou six pieds au-dessus. On y mit le feu. Lorsque ce vaste brasier fut réduit en cendres, les Hot- ^ tentots enlevèrent d’abord les charbons ardents. Ils retirèrent ensuite les cendres fumantes qu’ils déposèrent à quelques pas de la fosse, dont le fond était garni de deux ou trois larges pierres. La trompe fut

jetée dans le trou , et recouverte aussitôt des cendres brûlantes. On eut soin de retirer tous les brandons enflammés qui auraient carbonisé la chair. Sur le trou, ainsi comblé avec les cendres, on alluma un nouveau brasier qu’on laissa brûler toute la nuit. Le lendemain, au point du jour, les cendres furent enlevées de nouveau. On retira de la fosse la trompe, qui semblait, au premier abord, complètement brûlée et couverte de suie, Puis ce morceau, d’apparence si peu appétissante, fut battu avec des baguettes de fusil et dépouillé de sa croûte informe, sous laquelle les Boërs trouvèrent une chair tendre et savoureuse.

Après le déjeuner, on se mit en chasse ; mais les éléphants avaient abandonné la contrée.

Au moment où l’on revenait vers les chariots, un des Hottentots signala dans le lointain deux autruches qui traversaient la plaine. Les chasseurs lancèrent aussitôt leurs chevaux dans cette direction. Grâce à la vitesse de sa jument, Steindaller prit l’avance au bout de cinq à six minutes.

« Je vous apporterai les plumes de cette autruche, Betsy, dit le métis au moment où il dépassait la jeune fille. Dieu me damne si je ne vous les apporte pas! »

En entendant ces paroles , et sans trop se rendre

compte de la pensée à laquelle il obéissait, Dennyson enfonça les éperons dans les flancs de son cheval. Malheureusement, le pauvre Punch, moins vite d’ailleurs que Dutch, la jument de Steindaller, était encore surchargé d’un poids bien plus considérable.

-Dans la crainte que les autruches ne fissent quelque crochet imprévu, Holster , Smaller et Gertrude prirent diverses directions, afin de couper le passage aux fugitives. Toujours à l’arrière-garde, Droeven galopait à cinquante pas derrière Gertrude : celle-ci l’avait surnommé son after rider. Enfin, le capitaine et Betsy avaient pris un peu sur la droite, d’après le conseil de la jeune fille.

Au bout d’une heure* les chasseurs étaient à cinq cents pas des autruches. Elles se divisèrent. L’une d’elles, ayant fait un crochet , se rapprocha de Denf nyson, qui lança aussitôt son cheval à fond de train, dans l’espoir d’atteindre cette autruche avant que Steindaller eût tué celle qu’il poursuivait. Le métis, le plus favorisé de tous les chasseurs, se trouvait presque à distance égale des deux autruches. Poussé par un sentiment d’envie et de jalousie, Steindaller tira sur l’autruche qui se dirigeait obliquement vers Dennyson, pour fuir les Boërs. L’oiseau ne fut pas atteint, mais la détonation lui fit rebrousser ehe-

min et prendre la fuite dans une direction tout à fait opposée. Furieux de ce mauvais procédé, ^t cédant à la violence naturelle de son caractère, le capitaine leva son fusil pour ajuster Steindaller. Un cri de Betsy l’arrêta.

« Capitaine, s’écria la jeune fille, au nom du ciel, ne tirez pas !

— Je tuerai ce misérable un jour ou l’autre, dit l’officier, dont les dents claquaient de fureur ! Avezvous vu ce qu’il vient de faire?

— Il a eu tort, capitaine ; mais tuer un homme , un chrétien, pour cela !

— D’un autre, encore , j’aurais pu le supporter ; mais de lui, de lui!... Si vous saviez combien je hais ce chacal aux yeux louches!

— Que vous a-t-il donc fait ? »

Le capitaine chercha un moment ses griefs contre Steindaller. 11 paraît qu’il n’en trouva pas de suffisants pour motiver sa colère : car, au lieu de répondre, il se contenta d’enfoncer les éperons dans le ventre de son cheval, comme si le métis avait dû recevoir, à la place de Punch, la morsure des pointes d’acier. Steindaller s’étant arrêté pour recharger, Dennyson et sa jolie compagne gagnèrent du terrain. Betsy avait un excellent cheval et montait parfaite-

ment. Avec son poids comparativement fort léger ,

elle aurait pu prendre aisément une grande avance sur le capitaine. Cependant, malgré sa passion pour la chasse, elle se maintenait , à côté de l’officier. Combien peu de chasseurs seraient capables de ces petits dévouements, même envers une femme aimée! Au moment où Dennyson et Betsy rejoignaient Steindaller, ce dernier mettait -l’amorce à son fusil. Il éperonna sa jument et reprit l’avance,' sans écouter les injures et les menaces du capitaine toujours furieux. Vivement poussée par Steindaller, l’autruche commençait à se fatiguer. L’autre oiseau avait disparu derrière un petit monticule de sable. Malgré la nudité presque complète^ la plaine, on ne le revit plus. Tous les efforts des chasseurs durent se concentrer sur celui qui restait.

Une distance d’environ deux cents pas séparait celui-ci de Steindaller. Dennyson et Betsy, un peu sur la droite, s’en trouvaient à quatre cents pas au moins. Les autres chasseurs arrivaient par la gauche, Smaller en tête ; mais ils étaient à huit ou dix portées de fusil de l’autruche.

Craignant sans doute que le capitaine ne tirât , Steindaller préparait son fusil tout en galopant. Arrivé à cent pas environ de l’autruche, il laissa tomber les rênes de sa jument, qui s’arrêta aussitôt. Au moment où le métis pressait la détente de son

long et pesant roër, une détonation retentit à deux cents pas derrière lui. Malgré son éloignement, Dennyson avait prévenu son rival. Atteinte à la la jambe, l’autruche s’abattit sur le sable.

« Hourra pour la vieille Écosse! » cria la voix joyeuse du capitaine, qui venait de faire ce coup merveilleux à près de trois cents pas, et au galop de son cheval.

Dans sa colère, le métis ajusta de nouveau l’autruche, qui se débattait sur le sol sans pouvoir se relever. Sa balle effleura le corps de la pauvre bête. Grâce à son avance, ainsi qu’à la vitesse de sa jument, Steindaller fut rendu le premier auprès de l’animal abattu. Il se mit aussitôt en devoir de lui arracher ses plus belles plumes.

Furieux de cet empiétement sur ses droits, le capitaine arriva comme la foudre. Il s’élança à terre d’un bond et saisit par le collet le métis, qu’il rejeta vivement en arrière.

« C’est moi qui ai tué cette autruche, dit Toby d'une voix de tonnerre. Comment osez-vous y toucher?

— Ce n’est pas vrai! répondit insolemment Steindaller. Votre balle n’a fait.... *

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase.... deux mains de fer le saisirent à la gorge.

LES FILLES DU BOfiR.

Chien de métis, lui <lit le capitaine, bâtard de louve, oses-tu donner un démenti à un officier anglais!

— Capitaine, je vous en cçnjure! s’écria Betsy, qui se jeta entre les deux adversaires.

— Laissez-moi, Betsy, répliqua Dennyson en repoussant la jeune Hollandaise avec une douceur qu’on n’eût jamais attendue de lui en pareille circonstance , il faut que cè coquin de mal blanchi reçoive la correction qu’il mérite. Tout à l’heure encore, il a fait ce qu’un loyal chasseur ne se permet jamais : il a détourné par méchanceté le gibier qui m’arrivait.

— Vous avez bien tiré sur cette autruche, quoique vous fussiez à deux cents pas derrière moi, répondit Steiridaller d’un air sombre. Lâchez-moi, ou je prends mon couteau, et je...* » - - ■ . .

Un épouvantable coup de poing lui arrivant sur la tête lui coupa la parole. Il roula sur le sol , complètement étourdi par cet argument ad hominem. Heureusement pour lui, les autres chasseurs accoururent à son secours. Ils entourèrent , en cherchant à le calmer , l’athlétique Écossais, dont la colère était effrayante. Steindaller se releva , vert de rage et de frayeur. Son premier mouvement fut de saisir son fusil et d*a-

LES FILLES DU BOfÎR, f09

juster Dennyson â bout portant. Betsy poussa un cri.

« Pas de ce jeu-là, mynheer! » s’écria Smaller en relevant l’arme du métis.

Entouré par les Boërs , Toby n’avait pas vu le mouvement de Steindaller. S’il s’en était aperçu , rien n’aurait pu le retenir ; il eût tué le métis sur place.

Holster emmena Steindaller. Élevant la voix à mesure qu’il s’éloignait, celui-ci accablait le capitaine d’injures et de malédictions.

Retenu par les deux jeunes filles et par Smaller, Dennyson suivait des yeux la retraite de son adversaire, avec le regard du lion qui se voit arracher sa proie. A chaque geste menaçant de Steindaller, le capitaine faisait un mouvement pour s’élancer à sa poursuite. San3 l’influence que Betsy possédait déjà sur Cette nature indomptable et presque sauvage, Dennyson eût renversé dix fois Smaller et Droeven, afin de courir à son ennemi.

«Et l’autruche, capitaine? dit enfin Betsy, qui sentit le besoin de détourner l’attention de Toby de son adversaire. Je crois qu’elle s’est sauvée. Adieu mes belles plumes! »

Profitant de la préoccupation des chasseurs, le pauvre oiseau s’était, en effet, traîné une centaine

de pas plus loin. Plus occupé de son gibier que de la querelle de ses compagnons, Droeven venait de se mettre à la poursuite de l'autruche, qu’il était sur le point d’atteindre. \ . . . .

En voyant arriver le capitaine, Frédérik s’élança vers l’autruche qui venait de retomber. Dans son empressement inusité, il oublia de prendre ses précautions contre les pattes de l’énorme oiseau; mal lui en advint. Quoique blessée, l’autrqche fit un effort, et, d’un seul coup de patte, elle lança Droeven à dix pas d’elle sur le sable. Heureusement pour le Boër, il touchait presque l’autruche, et n’eut à souffrir que de la force d’impulsion. Si le coup , porté d’un peu plus loin , eût frappé au lieu de pousser, le jeune Hollandais ne se fût probablement relevé qu’avec un membre démis ou brisé.

Mis sur ses gardes par l’accident de Droeven , Toby acheva l’autruche d’un coup de pistolet dans la tête. Pendant ce temps , Frédérik , la bouche et les mains remplies de sable, se relevait en jurant comme un charretier embourbé.

« Tenez, miss Betsy, dit le capitaine en remettant les plumes de l’autruche à la jeune Hollandaise : voilà pour vous.

— Je les partagerai avec ma sœur, si vous me le permettez , répondit Betsy.

LES FILLES DU BOËR. Hl

— Cela m'est égal , . répondit Dennyson avec sa galanterie habituelle.

— Cela vous contrarie peut-être, capitaine?

dit Gertrude avec cette inflexion de voix que prend involontairement la femme la moins susceptible , quand elle se voit reléguée au second rang.

— Puisque je vous dis que cela m’est égal!

répliqua Toby, en haussant les épaules. Quelle rage vous avez de dire des paroles inutiles ! »

L’amabilité n’étant pas le fort des Boërs , cette brusque réponse de l'officier ne choqua nullement les deux jeunes filles. Elles se partagèrent gaiement les plumes, et ne se querellèrent que pour se forcer réciproquement à prendre la plus grosse part.

« Voyons, Betsy, dit enfin Gertrude, tu es une vilaine entêtée. Si tu continues, je te laisse tout. Tu sais bien, d’ailleurs, que ces plumes étaient pour toi seule.

— Il n’a pas osé te les offrir.

— Vraiment!... Alors pourquoi a-t-il été plus hardi avec toi ? »

Betsy rougit et baissa les yeux devant le regard railleur de sa sœur.

« Allons , dit-elle, puisque tu le veux , je prends la plus grosse part.

112 LES FILLES DU BOËft.

— Décidément, je crois qu’il est amoureux de toi , reprit Gertrude.

— Tais-toi, tais-toi! murmura Betsy en serrant les mains de sa sœur pour lui imposer silence.

— Sais - tu que ce serait joli de s’appeler mistress Dennyson et d’être la femme d’un capitaine ?

— Ne parle jamais de cela , dit Bètsy avec une tristesse involontaire. Un tel sort n’est pas fait pour une pauvre fille comme moi. D’ailleurs, tu le sais

bien, Smaller nous a dit souvent que le capitaine

détestait les femmes , et que rien au monde ne le déciderait à se marier.

— On ne se douterait pas de cette aversion , quand il est auprès de tof; et, de ton côté.,..

— Gertrude, de grâce, pas un mot de plus làdessus !» interrompit précipitamment la jeune fille.

Sa sœur vit qu’elle avait les yeux pleins de larmes.

« Pardonne-moi , petite sœur, s’écria Gertrude. Je le fais de la peine avec mes sottes plaisanteries. Oh ! je devrais pourtant bien savoir....

— Tu aimes aussi?

— Aussi !r.. Ah! ah!

— Gertrude ! fit Betsy d’un ton suppliant.

— Peut-être bien.... ce vieux Smaller, avec sa langue dorée et son cœur inconstant.... Tiens, je

voudrais le détester, le^haïr, tant j’enrage d’y penser si souvent.... Mais j’ai beau faire, je songe continuellement à ce vilain homme-là.

-Et lui?

— Est-ce qu’on peut savoir la vérité avec un garçon de ce caractère? Par moments, je crois qu’il m’aime; puis, lorsque je veux l’amener à une explication , il m’échappe. Je ne puis cependant pas

toujours rester ainsi.... Non, non. S’il ne se décide pas à me demander à mon père , eh bien ! j’épouserai Droeven. Il n’est ni beau ni amusant; mais au moins mon mariage fera enrager Smaller. »

Tout en causant ainsi , les deux jeunes filles remontaient à cheval et revenaient au campement. Le capitaine , qui avait vainement cherché avec ses chiens la piste de la seconde autruche, arriva au quartier général en même temps que Gertrude et Betsy , et fut fort étonné d’apercevoir trois chariots de plus. Il vit aussi trois étrangers portant le costume des colons des environs de Port-Natal , qui causaient près du feu avec les Boërs. La conversation semblait fort animée. A la vue du capitaine , elle cessa tout à coup. Surpris de cette brusque interruption , Dennyson promena lentement sur toute la société son regard calmé et fier. Les Boërs baissèrent les yeux. Comprenant ce que la situation du

LES FILLES DU BOËfi.

capitaine allait avoir de difficile, Smaller et Betsy se mirent à côté de Dennyson.

« Quels sont ces’hommes-là? demanda Toby, qui trouvait que les nouveaux venus le regardaient d’un air peu bienveillant.

— Ce sont des Boërs de Port-Natal, répondit le colporteur. Ces pauvres diahles faisaient partie dé la grande émigration conduite par Retief. Après le massacre de leur chef et de cinq cents de leurs compagnons , ceux qui étaient restés en arrière se sont divisés en plusieurs bandes, qui se sont encore morcelées depuis lors. Ces trois-là vont à part, cherchant un terrain propre à fonder un établissement. En voici un , è droite , près de Holster, qui a vu massacrer, à deux pas de lui, sa femme et ses deux enfants. L’une de ces pauvres petites créatures a eu la tête brisée contre les roues d’un chariot ; la cervelle a rejailli jusque sur son père. Dennyson, il faut pardonner quelque chose à ces malheureux exilés. »

Malgré sa violence , Toby avait bon cœur. Tout en murmurant entre ses dents , il se contint le plus possible et fit semblant de ne pas entendre ce qu’on disait auprès de lui. Malheureusement, les Boërs, excités par la boisson et poussés par Steindaller, prirent pour de la peur cette modération qui coû-

LES FILLES DD BOftR. US

tait tant au brave capitaine. En dépit des efforts de Smaller et des jeunes filles, ils devinrent de plus en plus insolents et se répandirent en grossières injures contre les Anglais.. A la fin , Dennyson ne put y résister. Il se leva et vint se planter en face des trois Boërs assis à côté du baas de Borèlé-Berg. Ses lèvres étaient blanches de colère et ses yeux étincelaient. ‘ -

« Holster, dit-il au colon , le premier devoir d’un homme de cœur est de faire respecter ses hôtes. Quoique j’aie l’honneur d’être Anglais et que vous soyez Hollandais , vous avez eu tort de manquer à ce devoir. Votre conduite n’est pas celle d’un gentleman. Quant à vous, vagabonds, qui m’insultez depuis une demi-heure, écoutez bien ceci : Les mesures que le gouvernement a prises contre vous sont justes. On a eu raison de vous chasser, puisque vous ne vouliez pas vous soumettre aux lois. Quant à soutenir que les Anglais ont poussé Dingaan à l’assassinat de vos compatriotes, c’est une infâme calomnie. «

Quoique intimidés par l’air martial et par la voix tonnantq de l’officier, les Boërs murmurèrent quelques injures. Un d’eux porta même la main à son fusil. Avant qu’il eût eu le temps d’appuyer la crosse à son épaule , Dennyson l’avait couché en

joue à bout portant. Les autres Boots se levèrent précipitamment pour défendre leur compagnon.

« Si l’un dé vous touche à un fusil, votre ea-

marade est un homme mort! leur cria l’officier. Asseyez-vous tous! »

Après un instant d’hésitation, ils obéirent. Alors le capitaine releva lentement le canon de son fusil.

« Quand on n’est pas capable de mordre, il ne faut pas aboyer, dit -il aux Boërs d’un ton méprisant. Je vais, de ce pas, faire creuser une fosse auprès de la fontaine et passer la nuit à l’affût. Vous voilà trois : si vous avez quelque chose à me dire, vous savez maintenant où me trouver. »

Il arrêta successivement sur chaque convive son regard calme et hautain, et s’éloigna d’un pas ferme , sans daigner retourner la tête. Dix minutes après, il sortait du camp avec Stronboy et le pauvre Valourous, qui poussait des soupirs à fendre le cœur. Tout en marchant, le Hottentot dévorait un morceau d’éléphant, et murmurait à chaque bouchée : • «

« Ils vont manger toute la graisse et toute la moelle; il ne restera plus rien pour Valourous. * Un coup de pied vigoureusement appliqué inter-

rompit son monologue , dont le crescendo devenait impatientant. Nous l’avons dit , le capitaine Dennyson était fort loin de la perfection. Une fois de mauvaise humeur, surtout, il se laissait trop souvent emporter par sa vivacité, et se montrait parfois un peu brutal. En ce moment, il était hors de lui, il en voulait à tout le monde. Faute de mieux, il se querellait lui-méme. Il se reprochait amèrement d’avoir consenti à prendre part à l’expédition des Boërs, et compromis ainsi sa dignité d’Anglais, d’ofiicier et de gentleman.

« J’ai ce que je mérite, se disait-il. Est-ce qu’un officier de Sa gracieuse Majesté devait se mêler à ces stupides Boërs? Moi qui commençais à m’attacher à ce Holster et à ses filles I... Pauvres créatures! Il est yrai que ce n’est pas leur faute à elles! »

Je ne sais trop quelles furent les réflexions que cette dernière pensée suggéra au capitaine. Ce qu’il y a de certain, c’est que, de temps en temps, il frappait du pied et murmurait d’un ton impatient et contrarié :

* Quel malheur que cette bonne et vaillante Betsy soit la fille de cette vieille brute de Boër! »

Pendant que Toby causait ainsi avec lui-même, on avait terminé la fosse. Il renvoya ses deux ser-

viteurs , qui se hâtèrent de retourner au camp , et s’installa pour passer la nuit à l’affût.

Deux minutes s’étaient à peine écoulées qüe divers animaux vinrent boire à la forttaifte. La lune n’étant pas encore levée , Dennyson ne put tirer. Bientôt il entendit un lappement pareil à celui d’un chien, mais beaucoup plus fort, qui s’interrompait de temps en temps pour recommencer aussitôt.

« Ce doit être un lion, pensa l’officier. Ces animaux-là profitent pour venir à l’abreuvoir du moment où la lune n’éclaire pas l’horizon. »

Un instant après, un rugissement étouffé vint confirmer les soupçons du capitaine. Un autre rugissement de même nature, mais plus mâle et plus puissant, répondit au premier.

« C’est un ménage, se dit l’officier. La lionne boit, et son époux fait sentinelle. Ah ! je donnerais tout au monde pour que la lune se levât maintenant. Heureusement je suis sous le vent. »

L’obscurité rendait, en effet, la position du capitaine fort dangereuse. Il risquait d’être attaqué à l’improviste, et ne pouvait viser son ennemi, l’eût-il aperçu à quinze pas; même à cette distance, en admettant qu’il tuât le lion du premier coup, le terrible animal aurait toujours eu la'force de faire un dernier bond et de déchirer son ennemi.

LES FILLES DU BOËR. ' ilû

« Attendons, » se dit le capitaine.

Au même instant, un bruit de feuilles froissées parvint aux oreilles de l’officier. Ce bruit, qui eût passé inaperçu pour toute autre oreille que celle d’un chasseur à l’affût, partait de quatre à cinq Cents pas en arrière du capitaine, et du côté opposé à la fontaine et aux lions.

Toby se pencha sur le bord de la fosse, et appuya l’oreille sur le sol: Il lui sembla distinguer le pas d’un homme. Puis, il crut en même temps entendre dans le lointain, et un peu sur la droite, comme un bruit de voix humaines.

« Diable! fit le capitaine, ceci devient sérieux; est-ce que ces coquins de Boërs oseraient m’attaquer, et de deux côtés à la fois encore?... ce serait fort dangereux. Réfléchissons un peu, si messieurs les lions veulent m’en donner le temps. »

Pour expliquer ce qu’il y avait de vrai dans les suppositions du brave capitaine, il nous faut retourner un instant au campement des Boërs.

A peine Dennyson avait-il quitté ses compagnons, en leur lançant un méprisant défi , que les Boërs de Port-Natal éclatèrent en menaces et en invectives contre le hautain officier. D’autant plus furieux de l’apostrophe du capitaine qu’il n’avait rien trouvé à répondre , Holster lui-même murmurait contre son

iâÔ \ LES FILLES DU BOËR.

compagnon de chasse. A moitié endormi, mais heureux d’entendre injurier un Anglais, Droeven manifestait sa satisfaction en se frottant les mains de manière à s’enlever l’épiderme. Quant à Steindaller, il excitait sournoisement les autres par ses paroles perfides et par les rasades de genièvre et de rhum qu’il leur versait à pleins vèrres. Craignant pour leur père l’influence de cet entretien et de ces libations prolongées, Gertrude et Betsy essayèrent d’emmener Holster dans son chariot. Le Boër prit fort mal la chose. Il se fâcha contre ses filles et leur ordonna de se retirer.

« Votre place n’est pas ici, leur dit-il brusquement; rentrez dans le chariot, et malheur à celle qui en sortira ! »

Il fallut obéir.

Au bout d’une heure ou deux de libations et de conversation, Holster était complètement ivre. Droeven ronflait de manière à effrayer le bétail. Smaller était sans doute allé se coucher, car il avait disparu. Quant à Steindaller, 'il continuait à causer avec les Boërs de Port-Natal.

«* Je suis sûr, disait le métis, que cet insolent officier est un espion des Anglais. Il veulent vous traquer jusqu’ici et vous susciter de nouvelles querelles avec les sauvages. Je sais que ce Üennyson,

LES FILLES DU BOËR. I2l

que Dieu confonde ! a eu des entrevues avec divers chefs de Bastards et de Griquas. Soyez certains qu'il prépare qüelque trame contre vous. Un de ces jours vous verrez encore massacrer vos femmes et vos enfants comme à Ungunkloo'f. »

Adroitement présentées à des gens d’un esprit fort borné, déjà aveuglés par le ressentiment et la haine, ces odieuses insinuations ne pouvaient manquer leur effet. Les Boërs se levèrent bientôt en proférant les plus terribles menaces contre le malheureux officier. Ils réveillèrent Droeven et le baas de Borèlé-Berg pour leur dire adieu. Puis, au lieu de gagner leurs chariots , ils se dirigèrent vers la fontaine près de laquelle Dennyson avait annoncé qu’il passerait la nuit.

Heureux du succès de ses odieux conseils, Steindaller était rentré dans le wagon de Droeven. Il eût voulu s’endormir, mais l’impatience l’empêcha de fermer l’œil un seul instant. A la fin , il ne put y résister. La haine et l’inquiétude l’emportèrent sur toutes les autres considérations. Il prit ses armes, quitta furtivement le camp et se dirigea vers la fontaine.

Malgré toutes les précautions de Steindéfller pour s’éloigner sans faire de bruit, Betsy, depuis longtemps aux aguets, s’aperçut du départ du métis.

En proie à de cruelles appréhensions et redoutant ' quelque tentative contre la vie de Dennyson, la pauvre enfant ne savait comment faire pour le sauver. Elle appela sa sœur et lui raconta ses craintes. Toutes deux sortirent du wagon, en ayant soin de ne pas réveiller leur père, qu’on venait d’y porter. Elles coururent au chariot de Smaller pour préve^ nir le colporteur et l’envoyer au secours de son ami. A -leur grande surprise, Smaller n’était pas chez lui. • .

« Que faire , mon Dieu ! s’écria Gertrude.

— Allons-y nous-mêmes, dit Betsy avec cette sublime intrépidité de la femme qui aime.

— Es-tu folle? Deux jeunes filles seules, à cette heure , dans les bois !

— 11 s’agit de sauver un chrétien.

— Que penseront-ils de nous? Quel motif donneront-ils à notre intérêt pour cet étranger ?

— Nous ne pouvons cependant pas le laisser assassiner ! dit Betsy avec désespoir.

— Que faire ?

— Allons réveiller mon père.

— Il va se mettre en fureur.

— Qu’importe? S’il refuse, eh bien ! j’irai seule !

— Je suis sûre que Smaller est allé rejoindre le capitaine.

— Peut-être.... Viens toujours. Mais viens donc! au nom du ciel , viens donc ! »

Elle saisit sa sœur par le bras et l’entraîna vers le wagon dé Holster.

« Comme tu l'aimes ! dit Gertrude d’un ton de reproche. - *- •

— Je ne sais pas si je l’aime, répliqua la courageuse enfant; mais, si on le tue, je le vengerai ! »

Les deux jeunes filles eurent grand’peine à réveiller le Boér, et plus de peine encore à lui faire comprendre ce dont il s’agissait. À la tin pourtant, elles vinrent à bout de le décider à se lever. Pour dissiper les fumées de l’ivresse et du sommeil, il se versa une énorme cruche d’eau sur la tête. Ce remède héroïque lui rendit bien vite toute sa raison. Il jeta son fusil sur son épaule et sortit du camp, en défendant à ses filles de l’accompagner. Dès qu’il eut pris un peu d’avance, Betsy le suivit de loin, en dépit des représentations de sa sœur. Celle-ci ne voulut pas la laisser seule. Toutes deux marchèrent à une centaine de paüdu Boër, en prenant force précautions pour qu’il ne pût Se douter de leur désobéissance.

Guidés par les indications de Steindaller et par lé cours du ruisseau , les Boërs de Port-Natal étaient arrivés en peu de temps auprès de l’abreuvoir. En-

core sous l’influence de l’excitation causée par les liqueurs fortes et par les insinuations du métis, ils avaient juré de tuer le capitaine.

Il s’agissait maintenant de trouver la fosse dans laquelle devait se tenir leur ennemi. La lune commençait à paraître à l’horizon. Sa pâle clarté permit aux Boërs d’apercevoir ce qu’ils cherchaient. Restait à découvrir le capitaine lui-même. Un espace presque entièrement dénudé entourant l’affût, il était dangereux de s’en approcher sans précautions. Un des Boërs se mit à ramper comme s’il avait à s’approcher d’un gibier soupçonneux, et parvînt ainsi à vingt pas de l’affût. Il se souleva sur les genoux et regarda longtemps dans la fosse à demi recouverte de branchages. Rien ne paraissait. Qu’était donc devenu le capitaine?

Au moment où il retournait sur ses pas, un rugissement partant d’un fourré de mimosas vint glacer le sang dans ses veines. Il se leva d’un bond et rejoignit ses camarades aussi tremblants que lui. Les rugissements reprirent avec plus de force. Puis les Boërs entendirent les sourds grondements d’un lion

dévorant sa proie, et un craquement d’os brisés

sous de puissantes mâchoires.

« Le lion s’est chargé de notre vengeance, dit un des Boërs. Fuyons. »

Il n’était plus temps. Les lions avaient éventé la

présence des Boërs. En trois bonds, le mâle fut au milieu des malheureux Hollandais. Éperdus de frayeur, ceux-ci tirèrent au hasard. Le lion se jeta sur l’un d’eux, et le tint dans ses griffes comme un chat fait d’une souris. Les deux autres Boërs eurent le courage de s’arrêter pour recharger leurs fusils. Tout à coup une détonation retentit. Atteint presque entre les deux yeux, le lion s’abattit sur le corps de son ennemi.

Dans un de ces accès de rage communs aux lions qui se sentent mortellement blessés, le terrible animal engloutit dans son énorme gueule la tête de sa victime et la broya convulsivement. Un des Boërs s'élança vers le lion et le tira à bout portant. Malgré cette seconde blessure, l’animal eut encore la force de se jeter sur le Hollandais, qu’il effleura d’un coup de griffe. Le Boër alla tomber à dix pas. Au moment où le lion se ramassait sur lui-même pour prendre un nouvel élan, une seconde balle, tirée du même endroit que la première, l’atteignit entre l’œil et l’oreille et l’étendit roide mort. Avant que le Boër ainsi préservé d’une mort certaine eût repris connaissance, Dennyson sortit du bois, et se jeta entre lui et la lionne. Jusque-là spectatrice impassible du combat , elle venait de franchir près de trente

pieds d’un seul bond. En ce moment, elle se tenait à cinquante pas des Boërs. Elle faisait claquer ses mâchoires l’une contre l’autre. Son œil sanglant semblait choisir une victime.

« Prenez mon fusil, capitaine, dit Smaller, qui surgit tout à coup à deux pas de son ami.

— Chargez le mien, » dit Toby en saisissant l’arme que lui tendait le colporteur.

Intimidée, sans doute, par la contenance assurée de ses adversaires, la lionne s’arrêta. Elle se rasa comme un chat et resta un instant immobile ; puis , se dressant d’un bond , elle fit volte-face et s’élança dans le bois ; là , elle fit encore une pause et suivit les contours du rond-point près duquel sè trouvait située la fontaine : elle se trouva ainsi derrière les chasseurs , du côté opposé à celui où ils l’avaient vue, et dans la direction du camp.

Heureusement pour Holster, qui arrivait par ce côté , il se trouvait sous le vent de la lionne , dont

l’attention était d’ailleurs concentrée tout entière sur ses premiers ennemis. A l’instant même où le Boër débouchait en courant dans la clairière , la lionne bondissait vers le troisième Boër de Port- Natal. A la vue du terrible animal, que deux bonds avaient amené à vingt pieds de lui tout au plus , le Boër se replia en courant sur Toby Dennyson.

Les trois coups de fusil du Boër, de Smatler et de llolster partirent en même temps. Poussant un rugissement terrible , la lionne se jeta sur Holster, qui se trouvait le plus rapproché d’elle. Heureusement pour le Boër, Dennyson avait profité du moment d’arrêt de la lionne pour l’ajuster. Sa balle atteignit la bête au moment où elle détendait le puissant ressort de ses larges jarrets pour prendre son élan. L’épaule brisée, la lionne vint rouler à cinq pas de Holster. De rage, elle se mordait les pattes et sé rongeait les doigts en faisant de vains efforts pour se traîner vers le Hollandais. Celui-ci, qui s’était cru mort, se hâta de recharger son ro'èr; puis, avec un calme extraordinaire, il ajusta longuement la bête féroce et lui logea sa balle dans la tête. Dennyson et Smaller, qui accouraient à toute vitesse, achevèrent l’animal.

« Merci , capitaine , dit le Boër de Borèlé-Berg en tendant la main à l’officier. Sans vous , mes pauvres enfants n’auraient plus de père. »

Dennyson fronça les sourcils et refusa , d’un geste méprisant , la main que Jui offrait le Hollandais.

* Pourquoi refusez-vous mes remercîments ? s’écria Holster avec une pénible surprise.

— Vous devez le savoir, dit Toby. Dieu m’est

témoin, Holster, que je ne me serais jamais attendu à pareille chose de votre part. Je me sentais déjà de l’amitié pour vous; et ... tenez, j’aurais tnieux aimé recevoir un coup de eouteau de n’importe lequel de ces coquins-là (il montrait les Boërs de Port-Natal) , que de vous savoir capable d’en vouloir à la vie d’un honnête homme qui se fiait à votre honneur et à votre loyauté. • *•

— Comment ! s’écria leBoër, d’abord stupéfait et bientôt indigné , vous avez pu croire que moi,

Joë Holster , j étais capable d’une pareille trahison !

— Que faisiez-vous ici avec ces misérables ?

t ~ Moi ! j’arrive à l’instant : je venais.... Tenez , s’écria-t-il , en apercevant ses filles qui sortaient du bois à deux pas de lui , demandez-leur plutôt , à elles , si je ne venais pas ici pour vous sauver.

— C’est vrai , capitaine , dirent en même temps les deux jeunes filles.

— Bien vrai ! s’écria le capitaine avec élan. Sur mon honneur, rien au monde ne pouvait me faire plus de plaisir que ce que vous m’apprenez là! Donnez-moi la main, mon vieux Holster, et pardonnez-moi mes injustes soupçons. Vrai Dieu' Holster, je suis content de savoir que nous sommes toujours amis. »

La colère du Boër, indigné d’abord du soupçon du capitaine, île put tenir contre la brusque franchise du brave officier.

« Ma foi, capitaine, dit-il en serrant vigoureusement la main de son compagnon de chasse, vous pouvef bien remercier aussi ces deux femelles-là. Ce sont elles qui sont venues me réveiller et m’avertir du danger que vous’ couriez ! »

Dennyson prit les mains des deux jeunes filles, qui souriaient et pleuraient à fois.

« Merci, leur dit-il, merci de votre intérêt! »

Puis, cédant à un élan de sensibilité bien rare chez lui et plus rarement çncore manifesté^ il embrassa Gertrude et Betsy, comme un père eût embrassé ses enfants. Il ne put cependant s’empêcher de retenir Betsy un peu plus longtemps sur son cœur, et de lui dire bas tout avec un profond accent de tendresse : ■

« Bonne et chère Betsy ! »

Puis, laissant aller la jeune fille tout émue et les yeux remplis de douces larmes, il tendit la main au colporteur.

« Où diable étiez-vous donc, mon vieux Smaller ? lui dit-il ; et que veniez-vous faire dans ces parages ?

— Moi ? dit le colporteur.... Je craignais quelque

mauvaise affaire pour vous. J’ai quitté le camp sans rien dire, ,et je suis venu pour vous prêter mainforte en cas de besoin . J’étais là depuis une bonne heure. •< . • • . ' c

— Pourquoi ne pas m’avoir prévenu de votre arrivée ?

— Je n’étais pas assez certain des mauvais desseins des Boërs. Au premier mot, vous auriez pris feu et couru vers eux pour les provoquer. J’attendais. A propos, pourquoi donc avez-vous quitté votre affût?

— J’avais entendu les pas des Boërs, et je m’étais douté de leurs bonnes intentions. Je me suis caché tout près de là dans le bois, afin de les voir venir. Oh! Sïnaller, si vous saviez quelle tentation j’avais d’envoyer une balle à celui qui rampait vers mon affût!

— Pauvre diable! dit Smaller, il a payé de sa vie sa criminelle tentative.

— Qu’est devenue.... que sont devenues les deux jeunes filles? demanda tout à coup le capitaine. J’espère bien qu’elles ne sont pas retournées seules au camp.

— Je pense qu’elles s’occupent des blessés, dit Smaller.

— Allons voir ces malheureux, dit le brave offi-

cier. Après la terrible leçon qu’ils ont reçue de la Providence, je leur pardonne le mal qu’ils ont voulu me faire. »

Un des Boërs, le premier que le lion avait attaqué, n’était plus qu’un cadavre horriblement mutilé. Ses vêtements en lambeaux laissaient apercevoir ses membres brisés, et son corps sur lequel les griffes du lion avaient creusé de profonds sillons. Sa tête, brisée par les terribles mâchoires de la bête féroce , n’offrait plus aucune forme. Quant au blessé, il restait un peu d’espoir de le sauver. Les griffes du lion lui avaient lahouré la poitrine et le bras gauche, mais n’avaient pas pénétré bien avant. Quand le capitaine s’approcha du pauvre diable, Gertrude et Betsy pansaient de leur mieux ses blessures. Le Boër se jeta aux genoux de Dennyson; les larmes aux yeux, il lui demanda pardon de ses projets criminels. Son camarade et lui remercièrent avec effusion le digne officier de la générosité avec laquelle il venait de sauver la vie à ceux qui se proposaient de l’assassiner.

« Ne parlons plus de cela, dit le capitaine. Il n’est pas un officier de mon régiment qui n’eût agi comme moi en pareille circonstance. Seulement, tous n’auraient peut-être pas aussi bien tiré, * ajouta-t-il avec l’orgueil involontaire du

chasseur qui vient de faire un beau coup de fusil. • •

Steindaller était arrivé à la fontaine au moment où le dernier lion tombait mortellement blessé. Aussi prudent que perfide et méchant, le métis était resté caché dans le bois, de manière à entendre tout ce que se disaient les autres personnes. Sa grande crainte était que les Boërs de Port-Natal ne l’accusassent de les avoir excités contre le capitaine. En ce cas, il eût promptement regagné le camp, et se fût sauvé ventre à terre. Heureusement pour le misérable, ses craintes ne se réalisèrent pas. Son nom ne fut même pas prononcé. Pour plus de sûreté, il suivit les Boërs jusqu’à l’entrée du campement où ils avaient déposé les blessés. Certain alors de ne plus être dénoncé, Steindaller respira plus à l’aise. Il se mit à courir et arriva aux chariots avant les autres chasseurs.

Il feignit d’être réveillé par l’arrivée de ces derniers, et se fit raconter tout ce qui venait de se passer.

« Je ne me serais jamais attendu à cela de la part de mes compatriotes, dit-il avec un air d’indignation parfaitement joué. Je suis bien heureux, capitaine, que vous ayez échappé à ce guet-apens. Quoique vous m’ayez un peu malmené hier, j’aurais été fort chagrin de vous voir périr ainsi. »

Les gens du caractère de Toby Dennyson sont aussi faciles à se laisser désarmer par -de bonnes paroles qu’à se mettre en colère au moindre propos hostile. En ce moment d’ailleurs, Dennyson, éprouvant cette satisfaction intime qui résulte presque toujours d’un devoir accompli , se sentait disposé à se montrer bienveillant envers tout le monde. Il tendit la main à Steindaller, et serra cordialement celle du métis.

« C’est vrai, dit-il, j’ai été un peu vif hier à votre égard; mais avouez aussi que vous- aviez les premiers torts, car vraiment l’autruche était bien à moi. Enfin ne parlons plus de cela. Je suis fâché de vous avoir corrigé, comme je l’ai fait, et j’espère que, de votre côté, vous ne me garderez pas rancune.

— Non, certainement, » dit le Boër.

Mais en parlant ainsi , il pensait toujours à se venger.

Le lendemain, après une longue matinée d’inu- , tiles recherches, les chasseurs presque découragés chevauchaient en silence et n’examinaient plus le terrain avec ce zèle passionné que l’espérance seule peut soutenir, lorsqu’un des Hottentots sauta tout d’un coup à bas de sa selle et colla son oreille contre le sol.

a Qu’y a-t-il? denymda Smaller.

— Un troupeau d’animaux arrive de ce côté, ré-

pondit le Hottentot en étendant le bras vers la droite des chasseurs ; ce sont, des buffles, ou peut-être des éléphants. ...

— Ce sont des buffles 1 s’écria Holster, qui avait imité la manœuvre du Hottentot. Ils doivent être fort nombreux et se rendent probablement à la fon* taine de Slacr-Pan. Ventre à terre, mes amis! coupons-leur le chemin. »

- Les chasseurs partirent aussitôt à fond de train, suivis de Stronboy, de Valôurous, de Cupidon, d’un autre Hottentot et des deux Mozambiques de Steindaller.

Le terrain sur lequel on galopait en ce moment était rocailleux et difficile. Il faisait partie du versant extérieur d’une petite colline formée de rochers, entre lesquels poussaient d’épais fourrés de mimosas épineux. L’autre versant, beaucoup plus escarpé, donnait sur une petite vallée fort étroite, bordée par une seconde colline couverte d’impénétrables fourrés de ces épines que les Boërs appellent vyacht-um-bige ( attends un peu) et de divers arbustes. La vallée aboutissait à une fontaine

de laquelle s’échappait un petit ruisseau. Il sillonnait, en murmurant, le vallon, et s’en allait cacher ses eaux limpides sous les couverts de

LES FILLES DU BOftR. 138

la forêt qui se trouvait à l’autre extrémité de la vallée.

Les buffles arrivant de ce cèté et se dirigeant vers l’abreuvoir, il s’agissait d’atteindre avant eux ce dernier endroit. L’entreprise offrait certaines difficultés. Il fallait d’abord gravir un des versants de la colline, et descendre le versant opposé, dont l’escarpement exposait les cavaliers à maint accident. Puis le sol de la vallée était remplie de cailloux, de fondrières et de racines d’arbres qui faisaient de cette course un vrai steeple -chase fort dangereux pour les chevaux.

Gomme d’habitude, Steindaller galopait en tête. Gertrude , Betsy et Smaller le suivaient d’assez près. Retardés par leur poids , Dennyson et Holster étaient d’une centaine de pas en arrière. Venaient ensuite Stronboy et les deux Mozambiques. Quant à Droeven, qui avait pris 'un peu plus à gauche pour gravir la montagne , afin d’éviter un passage difficile, il perdit beaucoup de temps. Lorsqu’il arriva enfin dans la vallée, les autres chasseurs étaient déjà bien loin. Sur les talons du jeune Boër, galopait maître Valourous. Tout aussi paresseux et plus poltron que Droeven, Valourous avait suivi ce dernier sans se préoccuper davantage de son maître. Nous devons au Hottentot la

justice de reconnaître que telle était du reste sa constante habitude.

Au moment o£f les deux retardatairés débouchaient dans le vallon, encaissé, comme nous l’avons dit, entre deux pentes à pic couvertes d’impé-

nétrables fourrés, le troupeau de buffles envahit la vallée derrière eux, comme les ondes d’un torrent débordé.

Malgré sa ressemblance avec le bœuf, le buffle est un des animaux les plus effrayants de l’Afrique. Il mesure plus de cinq pieds de hauteur. Sa masse énorme repose sur des membres courts, massifs et nerveux. Dans ses moments de colère, il court plus vite qu’un cheval au galop. Une épaisse crinière noirâtre s’étend en désordre depuis son front jusqu’au milieu du dos. Des poils rudes et épais flottent sur son front et sur son large cou. Ses petits yeux sanglants et féroces sont à demi cachés par le bourrelet que les cornes forment à leur partie inférieure. Ce bourrelet impénétrable a plusieurs pouces d’épaisseur et couvre une grande partie du front de l’animal ; chaque corne décrit un demi-cercle complet, la pointe tournée en dedans. Cette dernière disposition a sauvé la vie à bien des chasseurs.

En voyant arriver le terrible troupeau qui allait les écraser, Droeveh et Yalourous enfoncèrent les

épefons dans le ventre de leurs chevaux. Leur but était de gagner quelque espace plus large ou quelque pente moins escarpée, qui leur permît de se jejer sur les flancs de la colline pour laisser passer le torrent. Malheureusement, le terrain était si mauvais que les pauvres chevaux, trébuchant sans cesse, ne pouvaient galoper bien vite. Les buffles arrivaient rapidement. Yalourous perdit la tête. Abandonnant son cheval dans la vallée, il se jeta à corps perdu au milieu des fourrés qui couvraient la pente de la colline. Plus courageux, Droeven voulut forcer son cheval à sauter de la vallée sur le versant qu’il avait à sa droite. C’était un tour de force que sa monture aurait eu peine à accomplir, lors même qu’elle n’eût pas été écrasée par les 198 livres que pesait son cavalier.

Stimulé par l’éperon, par le jambok, et plus encore par sa propre frayeur, le pauvre cheval fit un effort désespéré et bondit sur la pente escarpée. Les épines des mimosas et des autres arbustes le blessèrent si cruellement qu’il se renversa en arrière et retomba dans la vallée. Droeven, à moitié désarçonné par la secousse, fut accroché par une grosse branche, qui s’engagea dans son épaisse ceinture en peau de springbok. Malgré l’énorme poids du Boër, la branche ne se rompit pas, mais elle fléchit tellement

que Droeven se trouva suspendu à deux pieds à peine au-dessus du lit du ruisseau.

Avant qu’il eût le temps de faire un mouvement pour se dégager, les buffles remplirent le vallon. Une sorte de panique ou de frénésie semblait précipiter la course de ces terribles animaux. Leurs mugissements faisaient retentir la vallée.

En un clin d’œil, les deux chevaux furent éventrés, foulés aux pieds et broyés. Quant à Droeven, la tête d’un buffle du premier rang rasade si près le malheureux Boër, que la ceinture de Frédérick s’engagea dans un de ces morceaux de bois qui se rencontrent fréquemment entre le front des buffles et le bourrelet de leurs cornes. La secousse fut si violente qu’elle brisa la branche d’arbre à laquelle était suspendu le Hollandais. Frédérick poussa un cri terrible et ferma les yeux.

Il est de ces hasards miraculeux auxquels ne croiront jamais les Européehs qui n’ont pas vécu, en Afrique ou en Amérique, de cette vie des bois si féconde en aventures merveilleuses.

Dans la secousse imprimée à Droeven, un coin de sa veste en gros drap fut traversé par la pointe de la corne droite du buffle. Le Boër se trouva ainsi maintenu à la tête du buffle par sa veste, en même temps que par le morceau de bois engagé d’un côté

dans sa ceinture, et de l’autre dans le bourrelet des cornes du buffle. Sans ces deux points de contact, ou, pour mieux dire, de suspension, Droeven eût probablement glissé tôt ou tard, et les buffles l’auraient infailliblement écrasé sous leurs pieds. Soit présence d’esprit, soit plutôt instinct de conservation, Frédérick, déjà maintenu par deux endroits, saisit à pleines mains l’autre corne du buffle et s’y cramponna avec l’énergie du désespoir.

Furieux de cet incommode fardeau, le buffle secouait son énorme tête avec une rage indicible. II cherchait continuellement à s’arrêter pour frapper, pour écraser contre le sol ce corps étranger suspendu à son front. Mais, chaque, fois, l’impulsion des autres animaux qui galopaient derrière lui le lançait en avant et le forçait de reprendre sa course furieuse. Il essaya aussi de frapper Frédérick contre le revers de la colline; mais les ronces, les mimosas et les autres arbustes épineux amortissaient le coup, en pliant sous le poids du jeune Hollandais. Heureusement pour Frédérick, sa tête se trouvait du côté opposé aux buissons, et ses jambes seules étaient déchirées par leurs rudes atteintes. Lorsqu’une branche un peu plus longue que les autres se penchait jusqu’au niveau de ses mains, Droeven essayait quelquefois de s’y cramponner;. mais bien-

tôt, entraîné par une force irrésistible, il lui fallait lâcher prise et ressaisir bien vite ou les cornes du buffle ou son épaisse crinière.

Tandis que le buffle, poussé par ses compagnons, emportait ainsi le pauvre Droeven dans sa course furieuse, les autres chasseurs écoutaient le bruit croissant de l’avalanche qui allait fondre sur eux. Grâce à sa vieille expérience, Holster se douta le premier du danger que l’on courait.

« En avant, s’écria-t-il, en avant, à fond de train! Les buffles ont la panique; ils nous passeront sur le corps.

— N’avons-nous pas nos fusils? * répondit Dennyson.

t Sans perdre de temps à répondre, Holster appliqua un vigoureux coup de cravache sur la croupe du cheval de Toby, auquel il cria tout en galopant :

« Nous aurions cinquante fusils que cela ne nous empêcherait pas d’être écrasés. Si nous ne gagnons pas l’abreuvoir avant eux, nous sommes perdus.

— Fuir devant des buffles! » murmura le capitaine avec humeur.

Voyant qu’il ralentissait l’allure de son cheval, Betsy s’approcha de l’obstiné chasseur :

« En grâce, capitaine, lui dit-elle, ne nous re-

tardez pas. Mon père resterait avec vous. Nous se-^ rions tous écrasés, h

En temps ordinaire, lorsque le capitaine avait le loisir de la réflexion, une sorte de mauvaise honte l’empêchait souvent de céder aux désirs de la jeune fille. Quelquefois même, pour prouver aux autres, et peut-être à lui-même, son peu de galanterie, il affectait de faire le contraire de ce que Betsy lui demandait. Mais, dans les circonstances critiques, lorsqu’il n’avait le temps d’écouter d’autres conseils que l’inspiration de son cœur, le digne officier cédait toujours à la douce voix de la jeune Hollandaise. Cette fois encore, ce fut ce qui arriva. Toby poussa son cheval et rejoignit Holster. Quant à Betsy, qui aurait pu gagner beaucoup sur. son père et sur le capitaine, elle resta néanmoins auprès d’eux.

« Mille tonnerres! miss Betsy, s’écria Dennyson, servez-vous donc de votre jambok et dépasseznous!

— Je veux resteravec mon père, » dit la jeune fille en baissant les yeux malgré elle.

Tout à coup Stéindaller, Gertrude et Smaller, qui galopaient en avant avec Cupidon et Stronboy, firent pirouetter leurs chevaux et revinrent bride abattue vers leurs compagnons.

« Qu’y a-t-il, au nom du ciel ? leur cria Holster.

— Deux lions ! répondit Steindaller d’une voix étranglée par la frayeur.

— Laissez-moi passer, dit le capitaine.

— En avant, malgré tout ! cria Holster. Les lions n’attaquent guère en plein jour, et les buffles- seront sur nous dans cinq minutes., »

Excité par deux terribles coups d’éperon, le cheval du capitaine dépassa les autres. Holster et Smaller le suivirent. On entendait les mugissements des buffles et le retentissement de leurs pieds sur les cailloux.

« Vous n’avez pas peur, vous, au moins, Betsy? dit le capitaine à la jeune fille, qui ne l’avait pas quitté.

— Oh! non, répondit-elle, je n’ai pas peur quand vous ôtes près de moi.

— Eh bien! Dieu me damne, vous avez raison!

fit le capitaine. J’ai toujours l’œil sur vous, et je me ferai tuer, afin de vous éviter la plus petite égratignure. »

À ce moment, les deux chevaux s’arrêtèrent brusquement, les oreilles piquées en avant et les naseaux dilatés. Ils avaient senti les lions. Le jambok et l’éperon triomphèrent de leur terreur et les firent repartir. Dix pas plus loin, en tournant un coude formé par la vallée, les chasseurs aperçurent le

rond-point au milieu duquel se trouvait la fontaine, dont les eaux formaient une nappe assez considérable.

Les deux lions, placés entre l’abreuvoir et les chasseurs, s’avançaient d’un pas majestueux vers les Boërs. Dennyson arma son fusil et les mit en joue. Il paraît que les lions n’étaient pas en humeur belliqueuse ce jour-là, car ils firent volte-face et battirent en retraite. D’un pas rapide, et sans rien perdre cependant de leur air calme et fier, ils firent le tour de l’abreuvoir. Ils ne s’arrêtèrent qu’après avoir mis entre eux et les chasseurs le petit lac formé par les eaux qui jaillissaient de la fontaine et séjournaient dans un bassin naturel. Pendant ce temps, les Boërs s’étaient élancés dans l’espace ouvert qui se présentait devant eux. Ils se réfugièrent précipitamment sur les flancs de la colline de droite, et se trouvèrent ainsi un peu plus en sûreté.

Au même instant, les buffles débouchèrent sur le rond-point. Ils ne parurent nullement disposés à poursuivre les Boërs, et ne s’en occupèrent même pas. Leur avant-garde venait d’apercevoir les deux lions, qui se tenaient immobiles de l’autre côté de l’abreuvoir. A cette vue, les buffles du premier rang reculèrent sur ceux qui suivaient. Ceux-ci, emportés

ikk LES FILLES DU BOËR.

par leur élan, et poussés d’ailleurs par l’arrièregarde, culbutèrent les premiers rangs dans l’abreuvoir. Il y eut alors une scène de tumulte et de confusion impossible à décrire.

En un clin d’œil, le cirque naturel formé par les collines autour de la fontaine fut rempli de buffles qui poussaient des mugissements furieux.

Par un bonheur inouï, la culbute des buffles de l’avant-garde sauva Frédérick Droeven. Il fut lancé à cinq ou six pas en avant et retomba de plusieurs pieds de hauteur au milieu de la nappe d'eau.

Au même instant, les deux lions poussèrent un rugissement qui fit trembler le sol et gronda comme un coup de tonnerre. Dennyson lui-même, quelque habitué qu’il fût à entendre la voix du roi des animaux, ne put s’empêcher de tressaillir. Craignant pour le malheureux Droeven (Jui se débattait au milieu de l’abreuvoir, le capitaine descendit de cheval et courut au secours du Hollandais. A peina avait-il fait dix pas, que les lions prirent leur course. En trois bonds, ils atteignirent un des buffles. Malgré sa force prodigieuse et son poids de deux à trois milles livres, le buffle fut terrassé sous les griffes de ses ennemis, qui l’étranglèrent en quelques secondes. En expirant, il poussa un mugissement étouffé qui annonce toujours le dernier

moment de ces animaux. Les autres buffles, un peu remis de leur frayeur, se serrèrent les uns contre les autres et s’avancèrent tête baissée vers les deux lions. Ceux-ci parurent hésiter. Ils regardèrent tour à tour leur victime et le front de bataille hérissé de cornes qui s’avançaient vers eux. A la fin, ils semblèrent décidés à attendre l’attaque de leurs ennemis. Ils s’accroupirent sur le cadavre du buffle, et commencèrent à lécher le sang qui coulait de ses blessures. Puis, ils se mirent à le dévorer d’un air assez nonchalant. Les autres buffles restèrent dans la même position, mais sans avancer davantage. Les lions comprirent sans doute que la peur les faisait hésiter. Un d’eux se leva, et, secouant son épaisse crinière, il se mit à rugir d’un air menaçant. Au second rugissement, les buffles, saisis d’une nouvelle panique, prirent tout à coup la fuite. En moins de deux minutes, ils eurent disparu. Les Boërs les saluèrent de quelques coups de fusil, et blessèrent un vieux mêle qu’on trouva mort dans la vallée. Pendant ce temps, Dennyson et Holster venaient de déposer sur le gazon Droeven évanoui.

On accablait le pauvre diable de questions. Tout éperdu encore du danger qu’il avait couru, Frédérick ne répondait pas ou répondait à tort et à travers. Par un hasard miraculeux, il n’avait rien de 300 ' g

brisé : de nombreuses contusions, des écorchures partout, mais pas de blessures graves. Il souffrait beaucoup des reins, et cette douleur lui dura môme assez longtemps. Somme toute, il était fort heureux de s’en tirer à si bon marché. Cette aventure, qui fut racontée dans toute la colonie, depuis la rivière Orange jusqu’à la pointe du Cap, valut à Droeven une sorte de célébrité. Jamais, dans la suite, on ne parlait de buffles et d’incidents de chasse sans rappeler la promenade à buffle de Frédérick Droeven. Il en conserva le surnom de Frédérick Buffalo.

Dennyson était fort mécontent de sa journée. Il n’avait pu tirer à son gré sur les buffles; les lions avaient battu en retraite devant lui, et, de plus, il était presque démonté. Le cheval que maître Valourous avait abandonné pour échapper aux buffles n’était plus qu’un cadavre en lambeaux, et Punch, le favori de Toby, avait dans le pied une épine si cruellement enfoncée dans la partie la plus sensible de la sole, qu’un mauvais génie, plus adroit que le simple hasard, semblait s’en être mêlé et avoir comploté de mettre Punch hors de service. Il ne restait plus à Dennyson que Brandy, jeune cheval de quatre ans, ardent et vigoureux, mais demandant encore des ménagements. A peine dressé d’ailleurs, et beaucoup trop chaud pour un cheval

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de chasse, Brandy ne tenait pas en place, encensait ou piaffait constamment, et ne permettait pas au capitaine d’ajuster sans s’arrêter. Droeven ne pouvant se remettre en selle avant plusieurs jours, Dennyson voulut lui acheter un de ses chevaux ; mais le Boër s’y refusa obstinément. C’était évidemment par mauvaise volonté, car le capitaine lui offrait cent guinées de deux chevaux qui, dans celte partie de l’Afrique, en valaient tout au plus soixante ou quatre-vingts.

Holster, qui avait lui-même perdu un de ses chevaux quelques jours auparavant, ne pouvait guère venir au secours du capitaine en cette circonstance.

« Écoutez, capitaine, dit enfin le baas de Borèlé- Berg, il y a ici près, à huit ou neuf milles tout au plus, une tribu de Griquas. Ces gens élèvent des chevaux pour leur usage personnel. Allons les trouver. Peut-être consentiront-ils à vous en céder. »

En dépit des récriminations et des plaintes de Droeven, qui aurait voulu qu’on se rendît en droite ligne à Mooï-Kloof, les chasseurs prirent la direction du village des Griquas. Le lendemain, tandis que les chariots cheminaient lentement sur le sol couvert d’une épaisse verdure, on entendit dans le

lointain-, en avant des wagons, un vacarme effrayant dont il était impossible de s’expliquer la nature. On fît arrêter. Hoster et Dennyson galopèrent aussitôt deux ou trois milles en avant. Ils descendirent de cheval, collèrent leur oreille sur le sol, se relevèrent, écoutèrent encore, et se regardèrent comme des gens qui se disent : « Je n’y comprends rien. »

« Ce sont des sauvages, dit enfin le Boër de Borèlé-Berg; mais je veux être mordu par un puffader (serpent venimeux), si je sais ce qu’ils font.

— Allons voir, répondit Dennyson. Ce sont peutêtre des Griquas.

— Probablement, lit Holster ; mais, avant de nous éloigner, il serait prudent de faire ranger les chariots -en cercle et de tout disposer pour le cas d’une attaque. Tous ces sauvages sont plus voleurs que méchants, mais je ne puis m’expliquer ce qui se passe chez eux aujourd’hui. »

On se mit à exécuter les mesures de prudence que conseillait le Boër. Gertrude déclara qu’elle resterait au camp pour soigner le pauvre Droeven. Smaller et Steindaller consentirent aussi à ne pas quitter le convoi, qu’on laissa sous leur protection. Dennyson, Holster, Betsy et Cupidon second partirent en éclaireurs. Ne sachant trop ce qui les attendait, les deux hommes auraient voulu que Betsy

restât avec sa sœur, mais la jeune fille s’y refusa. Cela fut cause que Toby rentra dans son chariot pour prendre son couteau de chasse et ses pistolets. La jolie Hollandaise devina sans doute le sentiment qui dictait ces précautions au brave officier, car elle l’en remercia par un regard reconnaissant.

Au bout de quelques milles, on put enfin s’expliquer d’où provenait le tapage qu’on entendait, et qui partait de divers points de la forêt. De nombreux individus, dispersés dans le bois et se dirigeant tous vers un centre commun, comme le font en Allemagne les rabatteurs de gibier, exécutaient un charivari infernal. Ils frappaient l’un contre l’autre des morceaux de bois dur, de fer ou de terre cuite, et poussaient des cris qui n’avaient rien d’humain.

« Que je suis bête! s’écria tout à coup Holster en arrêtant son cheval; ce sont des Griquas qui chassent aux pitt-falls, et poussent le gibier vers leurs fosses. Regardons bien devant nous ot n’avançons qu’avec précaution ; les pitt-falls sont si bien dissimulés qu’on y tombe à l’improviste. »

Pour plus de précaution, on fit passer en avant deux Hottentots, dont les yeux de lynx devaient découvrir plus facilement que les Européens les endroits périlleux.

« Je ne crois pas qu’il y ait de danger de ce côté, mynheer Holsler, dit Cupidon au baas de Borèlé- Berg. Je ne vois pas encore de traces, et, d’ailleurs, les rabatteurs marchent devant nous. »

Un temps de galop amena les Boërs au centre des opérations de la tribu des Sriquas. Ils rencontrèrent bientôt une quarantaine de sauvages. Armés de divers instruments de nature à faire du bruit, ces hommes les employaient en conscience.

Plusieurs femmes faisaient partie des traqueurs, et le capitaine remarqua la beauté de leurs formes.' Deux mouchoirs de couleur éclatante, roulés autour de leur tête, emprisonnaient leurs cheveux noirs. Leurs autres vêtements étaient les mêmes que ceux des femmes hollandaises de la colonie.

Les Boërs arrêtèrent leurs chevaux et suivirent les traqueurs pas à pas. On arriva bientôt à un endroit où la lisière du bois semblait d’une épaisseur inusitée et formait comme une haie de chaque côté du chemin. Des branchages et des plantes grimpantes, adroitement entrelacés entre les arbres, produisaient cet effet. Une fois engagés dans ces avenues, les animaux traqués se voyaient forcés de les suivre jusqu’au bout, à moins qu’ils n’eussent le courage de revenir sur les rabatteurs, ce qui n’arrivait presque jamais. À l’issue de chaque avenue, se

trouvait un pitt-fall , vaste fosse de quinze pieds de longueur sur dix environ de profondeur. De longues branches peu solides, dont les deux extrémités seules ont un point d’appui, se croisent sur ces fosses. Aussitôt qu’un animal pose le pied sur ce toit perfide, placé au niveau du sol, tout s’écroule , et le gibier roule au fond du pitt-fall.

Une demi-douzaine de buffles et quelques antilopes fuyaient en ce moment devant la bande de traqueurs que suivaient les Boërs. Bientôt on entendit un bruit sourd causé par la chute de plusieurs corps pesants ; puis des mugissements épouvantables révélèrent la détresse des buffles engloutis dans les pitt-falls. Les Griquas poussèrent des cris de joie. Au même instant, deux buffles échappés au désastre chargèrent à fond de train la ligne des rabatteurs, qui s’ouvrit devant eux. Le capitaine, qui gardait rancune à ces animaux de la mort du pauvre Grog, ajusta un des buffles et le tira à dix pas. L’animal, blessé au défaut de l’épaule, fit encore quelques bonds et s’abattit bientôt, tandis que son camarade disparaissait dans la forêt.

Les Boërs suivirent les Griquas jusqu’au bord des pitt-falls. Ceux-ci enlevèrent de la fosse les animaux qui venaient d’y tomber. Dans le premier de ces pitt-falls, on trouva trois buffles et un rhee-

bock; dans le second une antilope bleue, deux harte-beest, deux zèbres, un élan et deux buffles. C’était une chasse magnifique, car il arrive souvent que plus d’un pitt-fall reste vide. Les Griquas dansaient de joie. Ils achevèrent à coups de fusil les deux buffles de la seconde fosse. Quant à ceux de la première, ils étaient en si mauvais état que la seule difficulté fut d’enlever des masses d’un poids si énorme.

La manœuvre à laquelle venaient d’assister les Boërs s’exécutait à la fois sur divers points de la forêt. Se rapprochant toujours d’un centre commun, au milieu duquel se trouvaient les fosses , les rabatteurs finirent par se réunir. Lorsqu’on eut visité tous les pitt-falls, on trouva que leur ensemble fournissait vingt-trois bêtes fauves, telles que buffles, couaggas, zèbres, antilopes, etc.

Une fois la chasse terminée, les Griquas s’occupèrent de leurs visiteurs et leur firent bon accueil. Il se trouva que Holster connaissait leur chef, avec lequel il avait fait divers échanges l’année précédente. Grâce à ces anciennes relations, le baas de Borèlé-Berg obtint qu’on entrât en marché avec le capitaine. La grande difficulté, c’était le mode de payement. Les Griquas connaissaient assez bien la valeur des rix-

dalles et môme des guinées, mais ils auraient préféré être payés en nature; c’est-à-dire en objets à leur convenance, en fusils surtout et en munitions. Il fallut en passer par leurs volontés. Dennyson, qui emportait toujours quelques fusils communs pour les cas imprévus, se décida à en faire le sacrifice et promit de les céder aux Griquas. Ce poiDt important une fois réglé, le capitaine fit un choix parmi les chevaux qu’il apercevait autour de lui, attachés à des piquets. Les propriétaires des trois animaux qu’il choisit le suivirent au camp, pour voir les marchandises que Dennyson offrait en échange et pour débattre le marché. Grâce à la diplomatie des Griquas, le traité fut long à terminer. Plus d’un énorme bol de café fut nécessaire pour alimenter la conversation et pour triompher des exigences des vendeurs, dont les prétentions ne cédèrent qu’au dernier moment. En échange des trois chevaux, Dennyson finit par leur livrer deux fusils, six haches, deux couvertures de laine, quatre livres de poudre, vingt livres de tabac et vingt guinées. Tout en prétendant ne^pas connaître la valeur de l’argent, un des Griquas paraissait comprendre parfaitement l’utilité qu’on en pouvait tirer. Il enveloppa les vingt guinées dans un morceau de cuir, et le roula autour de son corps, comme les mar-

chands de bœufs normands le font de la ceinture qui leur sert de coffre-fort.

L’écurie du capitaine se trouva ainsi complètement remontée. Il avait maintenant cinq chevaux, y compris l’indocile Brandy et le pauvre Punch, dont la boiterie empirait toujours.

La nuit se passa près du cantonnement des Griquas. On employa les deux jours suivants à chasser dans les environs, tout en dirigeant la marche des chariots du côté de Mooï-Kloof. Il est probable que la battue des Griquas avait effarouché le gibier du canton, car les chasseurs ne trouvèrent presque rien. Smaller tua un sanglier : ce fut tout le gibier de ces deux journées de chasse. Des traces toute fraîches d’éléphants qu’on rencontra le dernier jour firent renaître l’espérance dans le cœur des Boërs et de leurs compagnons.

Le lendemain, en effet, le capitaine étant parti de bonne heure avec ses chiens, il rencontra les traces récentes d’un troupeau d’éléphants. Il envoya aussitôt prévenir les autres chasseurs.

A chaque instant, des arbres renversés et brisés révélaient le passage d’une troupe d’éléphants. Rien de plus capricieux et de plus destructeur que ces gigantesques animaux. Ils consomment une énorme quantité de nourriture, et font encore dix fois plus

de ravages que de consommation réelle. Dans une seule journée, ils abattent quelquefois cinquante ou soixante arbres, dont quelques-uns ont de quatre à cinq pieds de circonférence. Ils broutent négligemment l’extrémité de deux ou trois branches, et vont continuer un peu plus loin leur œuvre de destruction. Il ne faut souvent que quelques heures à un troupeau d’éléphants pour joncher de débris un espace de plusieurs kilomètres.

Tous les chasseurs se trouvèrent bientôt réunis. Holster et Johannes prirent la tête, comme étant ceux qui suivaient le mieux les traces. Ainsi qu’il arrive presque toujours, ce fut le sauvage qui aperçut le premier le troupeau d’éléphants.

Klows ! s’écria-t-il en élevant la main.

Les chasseurs s’arrêtèrent. Holster et Dennyson se glissèrent à côté du Fingoe. Il leur montra du doigt une clairière située à trois ou quatre milles de leur halte. Ne pouvant rien distinguer à l’œil nu, Dennyson prit sa lorgnette et se convainquit que Johannes avait raison. A l’endroit qu’il indiquait, se trouvaient en effet rassemblés plusieurs éléphants. La plupart étant masqués par les branches de quelques arbres dispersés çà et là dans la clairière, il était presque impossible d’en calculer exactement

le nombre, mais il y en avait au moins une douzaine.

Il fallait à tout prix attaquer ces animaux sous le vent. Cette fois encore, on agita la question de savoir si l’on emploierait les chiens. Les braves hounds du capitaine avaient rendu, tant de services dans les dernières chasses et si bien prouvé leur utilité que, malgré leurs préventions, les Boërs demandèrent , unanimement qu’on se servît de la meute. Ce fut

une grande joie pour Dennyson. Nul compliment au monde n’aurait pu le rendre plus heureux. Il fut convenu que la meute suivrait de loin les chasseurs, et s’arrêterait à un demi-mille des éléphants. Les valets de chiens reçurent l’ordre de ne découpler qu’après les premiers coups de fusil.

Dennyson remplaça Holster et prit la tête de la colonne. On s’avança, à cheval et sans bruit, jusqu’à un mille environ des éléphants. A ce moment, les colosses commencèrent à donner des signes d’inquiétude. Quelques Griquas ou Betchouanas passaient probablement dans le lointain, du côté opposé aux chasseurs. Ceux-ci craignirent un instant de voir s’enfuir les gigantesques animaux qu’ils poursuivaient. Heureusement, il n’en fut pas ainsi. Les éléphants ne tardèrent pas à se tranquilliser. Ils recommencèrent, les uns à brouter l’extrémité des

branches de certains arbres , les autres à retourner la terre avec leurs longues défenses, afin de se procurer quelques racines dont ils sont trèsfriands.

Pendant ce temps, les chasseurs gagnaient toujours du terrain. Bientôt ils purent compter les animaux qu’ils allaient attaquer. Le troupeau se composait de onze femelles et de quatre petits qui jouaient à côté de leurs mères. Moins fortes et moins pesantes que celles des mâles, les défenses des femelles sont, dit-on, d’une qualité supérieure. On leur attribue l’avantage de ne pas jaunir. Cette supériorité de qualité ne compensant nullement la différence du poids, les chasseurs auraient bien mieux aimé rencontrer des mâles. Néanmoins, les éléphants, qui ont une aversion profonde pour l’espèce humaine, sont devenus si rares dans la colonie , que les Boërs auraient eu mauvaise grâce à se plaindre ce jour-là de leur rencontre.

Arrivés à l’endroit où finissait le bois, à cent cinquante pas environ des éléphants, les chasseurs mirent pied à terre et laissèrent leurs chevaux aux domestiques. Puis, Dennyson toujours en tête, ils commencèrent à s’approcher en rampant du troupeau qu’ils convoitaient. Steindaller, resté un peu en arrière , s’approcha de Yalourous,

qui tenait par la bride les deux chevaux de son maître :

« Valourous, lui dit le métis, va donc me chercher mon flacon de genièvre, que j’ai oublié dans les fontes de ma selle.

— Et mes chevaux? fit le Hottentot.

— Je les garderai. Ya vite, et je te donnerai pour ta peine un grand verre de genièvre.

»* — Si le capitaine le sait?

— Il n’en saura rien, imbécile! Dépêche-toi. * Valourous partit en courant. Il revint au bout de

deux minutes, apportant le flacon, sur lequel il avait eu soin de prendre d’avance sa commission. Steindaller lui donna la rasade promise et lui jeta la bride des deux chevaux.

« Le capitaine défend au pauvre Valourous de quitter les chevaux et de boire des liqueurs fortes, murmura le Hottentot d’un air piteux. Vous ne le lui direz pas?

— Sois donc tranquille, poltron. De ton côté, quoi qu’il arrive, tu entends bien?... quoi qu'il arrive, ne lui en dis pas un mot. Sans cela, tu n’aurais pas deux jours à vivre. »

Laissant le pauvre diable aussi stupéfait qu’effrayé de cette menace, dont il ne pouvait s’expliquer le motif, Steindaller rejoignit en courant les

autres chasseurs, et se mit à ramper derrière eux. Ceux-ci avançaient toujours avec une extrême prudence. Malheureusement pour leurs projets, ils tombèrent à l’improviste sur quatre éléphants mâles, qu’un bouquet de bois leur avait cachés jusquelà. En apercevant les chasseurs, les gigantesques animaux poussèrent un ronflement formidable et prirent la fuite à toutes jambes. Cette retraite précipitée donna l’alarme aux femelles, qui détalèrent aussi de leur côté. Chaque mère plaça son petit entre ses quatre jambes, enlaça sa trompe avec celle de l’éléphanteau, et l’entraîna ainsi dans sa fuite.

Quoique surpris , et tout essoufflés d’ailleurs par leur marche dans une posture si pénible, les chasseurs se hâtèrent de tirer. Deux éléphants furent atteints, mais pas assez grièvement pour les empêcher de fuir. Chacun des chasseurs courut à son cheval et s’élança sur les traces des fugitifs. Pendant ce temps, un des Hottentots galopait jusqu’à l’endroit où l’on tenait la meute, pour donner l’ordre de la découpler. Cinq minutes après, la forêt retentissait des aboiements des chiens, des ronflements des éléphants, des cris des chasseurs, et du fracas produit par la chute de quelques gros arbres que les colosses renversaient dans leur fuite précipitée.

Une bande de Griquas passait en ce moment à

deux ou trois milles du champ de bataille. Eu entendant les coups de fusil, ils mirent leurs chevaux au galop et accoururent vers les chasseurs. Pris entre deux feux, les éléphants furent obligés de changer de route et de faire un crochet qui permit aux Boërs de les rejoindre et de leur barrer le passage. Le capitaine était resté à pied jusque-là. Il se lit amener son cheval et se mit promptement en selle. Effrayés par cette apparition inattendue et par l’odeur qu’exhalent les éléphants, les chevaux cherchaient à s’enfuir. Leurs cavaliers avaient beaucoup de peine à les ramener. Brandy surtout se distingua par son obstination et se défendit avec une incroyable énergie. Au beau milieu des pointes et des ruades de l’indocile coursier, que Dennyson n’avait jamais vu dans un pareil état d’exaspération, six éléphants, six mâles superbes, débouchèrent au grand trot d’un fourré voisin, à dix pas à peine de l’officier.

Malgré la difficulté de la position, Toby ajusta un des éléphants et lui envoya une balle en plein corps. Blessé, mais légèrement, le colosse fit volte-face et resta un instant immobile, agitant seulement sa trompe et ses larges oreilles. Afin de pouvoir viser tranquillement, Toby descendit de cheval. Cette fois, le coup atteignit l’éléphant à deux pouces de l’œil. Aussitôt maître Klow se précipita sur son en-

nemi avec un tapage égal à celui de cinquante clairons. Dennyson chercha des yeux Valourous, qui portait le fusil de réserve. Comme toujours, le brave Hottentot avait disparu. Alors Toby s’élança sur son cheval , malgré la résistance de ce dernier. A peine le capitaine fut-il en selle que Brandy, se cabrant à pic, se renversa sur son maître. La position du capitaine devenait d’autant plus critique que les autres chasseurs étaient trop occupés de leurs propres affaires pour songer à celles de leurs voisins. Smaller, Holster etGertrude.étaient déjà bien loin. Steindaller seul galopait à six cents pas; mais il ne semblait nullement disposé à se rapprocher, quoiqu’il se préoccupât béaucoup plus du capitaine que des éléphants que lui-même était censé poursuivre. Quant à Valourous, grimpé sur un arbre que deux éléphants travaillaient consciencieusement à abattre, il poussait des cris épouvantables. Restait Betsy qui, sillonnant de coups de jambok les flancs de son cheval, arrivait à toute bride au secours du capitaine. Par bonheur pour ce dernier, que sa chute avait complètement étourdi, la fureur de l’éléphant se tourna d’abord contre le cheval. D’un seul coup de trompe, Klow envoya rouler à dix pas le pauvre Brandy qui venait de se relever ; puis, se ruant sur lui, l’éléphant le broya sous ses pieds et le perça plusieurs

fois de ses longues défenses, 11 finit par se laisser tomber à genoux sur le corps du pauvre cheval. Dennyson, qui commençait à marcher, entendait craquer les os de Brandy. L’éléphant se releva pour chercher une autre victime. Dennyson se crut perdu. Heureusement, Betsy arrivait en ce moment à ses côtés.

« Tenez, capitaine, s’écria la jeune fille en tendant à l’officier la lourde carabine que Valourous avait laissé tomber dans sa fuite.

— Merci, chère Betsy! dit Dennyson. Maintenant, éloignez-vous bien vite. Cet éléphant a le diable au corps. »

En ce moment, la meute arriva en hurlant et se jeta sur l’éléphant, qui concentra aussitôt toute son attention sur ses nouveaux adversaires.

« Au nom du ciel , Betsy, allez-vous-en ! dit le capitaine. Si je le manque, il nous tuera.

— Eh bien ! nous mourrons ensemble! » s’écria la jeune fille avec un élan contenu dans lequel se trahissait tout son amour....

Pour la première fois de sa vie, et probablement * grâce à l’émotion violente qui développait toutes ses facultés, Dennyson sut lire dans le cœur d’une femme.

« Eh bien ! soit, s’écria-t-il en tendant la main à

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la jeune fille; à la volonté de Dieu!... Sur mon honneur, Betsy, continua-t-il, vous êtes une noble jeune fille, et je vous aime de tout mon cœur! »

Le regard qui accompagna ces paroles fit trèssaillir Betsy d’orgueil et de bonheur.

Furieux de ne pouvoir atteindre les chiens qui aboyaient autour de lui, l’éléphant prit enfin le parti de s’adresser à d’autres adversaires. Entonnant une bruyante fanfare, il s’élança sur le capitaine et sur la vaillante Hollandaise. Dix pas tout au plus l’en séparaient. Le capitaine attendait pour tirer que l’éléphant se présentât dans une bonne position. Il se

décida enfin à faire feu. Sa balle atteignit l’animal à

la tempe. Avant que maître Klow eût parcouru cinq autres pas, il reçut encore les deux balles du fusil

que Dennyson avait rechargé, et celle de la carabine de Betsy. Au moment où le colosse, inondé de sang,* allait toucher de sa trompe ses deux adversaires, Dennyson saisit la jeune fille dans ses bras et prit la fuite avec elle. L’éléphant s’élança après eux. Quoique le capitaine dévorât l’espace et fît de brusques crochets, l’animal furieux le serrait de près. A chaque instant, Dennyson croyait voir sa terrible trompe suspendue sur la tête de Betsy. Quant à la jeune fille, les deux bras passés autour du cou de l’officier, la poitrine haletante et le cœur

ému, bouleversée par une indicible émotion, une sorte d’enivrement lui faisait presque oublier le danger.

En ce moment, Stronboy accourait au secours du capitaine, auquel il amenait un cheval. Obligé de lutter à la fois et contre son propre cheval et contre celui qu’il tenait en main pour les forcer à s’approcher de l’éléphant, le brave Mozambique subissait de continuels retards. Il était temps qu’il arrivât cependant. Malgré sa force d’Hercule, le capitaine commençait à s’épuiser. Sa respiration sifflante trahissait sa fatigue. L’éléphant, au contraire, semblait avoir augmenté de vitesse.

« Mon Dieu, sauvez Betsy ! >• murmura le capitaine, qui sentait ses genoux trembler et fléchir.

Tout à coup, l’éléphant s’arrêta court. Il se mit à trembler de tous ses membres en balançant sa trompe de droite à gauche et de gauche à droite, par une sorte de mouvement machinal. Puis, il s’arrosa le corps avec l’eau qui était . contenue dans son estomac et qu’il lançait assez haut par sa trompe. Son heure était venue ; il se résignait et voulait mourir avec dignité. Il s’adossa contre un arbre et resta immobile , sans même se détourner pour regarder les chiens qui hurlaient à ses côtés. De grosses larmes coulaient de ses yeux. Enfin, il fléchit du devant, en

poussant une sorte de cri ou plutôt un violent soupir, puis il s’abattit sur le sol, entraînant dans sa chute l’arbre qui lui avait servi d’appui, et écrasant un buisson épais de mimosas, qui se courba comme de la paille sous l’énorme animal.

« Sauvée! s’écria Dennyson en serrant la jeune iille sur son cœur; sauvée! ma bien-aimée Betsy ! »

La jeune Hollandaise n’était certes pas sujette aux évanouissements et aux maux de nerfs. Cependant, malgré toute son énergie,' tant d’émotions l’avait tellement bouleversée que, lorsque Toby la posa à terre, elle fût tombée, si l’oflicier ne l’avait bien vite ressaisie dans ses bras. En voyant la jeune fille pôle et les yeux fermés s’affaisser sur elle-même comme un corps sans vie, Dennyson la crut morte, ou du moins dangereusement blessée. Cette pensée lui causa un accès de désespoir affreux.

« Morte, se dit-il, morte pour moi! elle, la seule femme qui m’ait jamais ainjé! Oh! je sens bien maintenant que je l’aimais aussi!... Mon Dieu, prenez ma vie, qui n’est utile à personne ici-bas, et rendez l’existence à cette pauvre enfant! »

Comme le brave officier achevait ces paroles, prononcées du fond du cœur, Betsy rouvrit Jes yeux et son regard rencontra le regard ému du capitaine. Toby poussa un cri de joie.

«Mille tonnerres! que vous m’avez fait peur!

s’écria-t-il. Sur mon honneur, jamais je n’ai éprouvé d’angoisses pareilles. Vous n’êtes pas blessée, ma chère Betsy?

— Non, capitaine, murmura la jeune fille rouge et confuse, mais bien heureuse, car elle avait tout entendu; c’est la frayeur.

— Ma foi, il y avait bien de quoi, reprit Dennyson. Voyez donc quelles défenses portait ce coquin de Klow! Nous l’avons échappé belle. Tenez, Betsy, je ne connais pas une femme au monde qui ait la moitié de votre courage et de votre cœur, et qui mérite mieux que vous.... l’amour d’un honnête homme, » allait-il dire; mais une sorte de honte le retint , et il n’acheva pas sa phrase.

Betsy la devina sans doute, car elle baissa les yeux en rougissant de nouveau.

Pendant ce temps, Stronboy était arrivé avec le second cheval du capitaine.

« Pourrez- vous remonter à cheval, chère Betsy? » demanda Dennyson avec un profond accent de sollicitude.

Il aida la jeune fille à se mettre en selle et arrangea la bride de son cheval. Il adoucissait sa voix pour lui parler, et la choyait comme il eût fait d’un enfant.

« Prends la selle et la bride de ce pauvre Brandy et mets-les sur ce cheval, » dit ensuite le capitaine en s’adressant à Stronboy.

En ce moment, Steindaller arrivait au galop, comme pour apporter au capitaine un secours désormais inutile.

« Maître, dit tout à coup le Mozambique, en retournant la selle, voyez donc ces épines ! »

Et son doigt étendu montrait au capitaine cinq épines d ’attends-un-peu piquées dans la matelassure des arçons, la tête en dedans et la pointe dépassant de deux ou trois lignes.

Dennyson poussa un véritable rugissement de colère.

« Où est Valourous? » dit-il en rechargeant son fusil.

Valourous n’était pas loin. Délivré des deux éléphants, qui avaient fini par rejoindre leurs compagnons, il était descendu de son poste et s’éttit réfugié près de son maître.

« Est-ce toi qui as mis cela sous la selle? lui demanda le capitaine en lui montrant les épines.

— Oh ! non, baas!

— Tu as donc quitté Brandy ?

. — Non, maître.

— Tu mens ! s’écria le capitaine exaspéré. Dis-moi

la vérité, ou, sur ma parole, je te tue comme un chien! »

Steindaller avait espéré arriver à temps pour enlever les épines de la selle, tout en ayant l’air d’aider Stronboy à garnir le cheval du capitaine. Comme dernière chance de salut, il essayait d’intimider Valourous par des regards menaçants, afin d’empêcher le Hottentot de le dénoncer.

Ainsi placé entre deux colères redoutables, le pauvre Valourous perdait la tête.

« Parleras-tu, coquin? » répéta le capitaine, dont le jambok eût déjà pris une part active à la conver-' sation, si Betsy ne l’avait retenu.

Valourous comprit qu’il fallait s’exécuter. Il se laissa tomber à genoux en pleurant à chaudes larmes.

« C’est mynheer Steindaller qui aura mis les épines pendant qu’il tenait vos chevaux, » dit-il en montrait le métis.

Dennyson s’élança sur son fusil, qu’il avait posé pour prendre la selle.

Heureusement pour Steindaller, la capsule n’était pas mise. Sans attendre le reste de l’explication, le métis piqua des deux. Toby s’élança sur le cheval de Stronboy, et se précipita sur les traces du perfide colon. Plus mort que vif, celui-ci fuyait courbé

sur sa selle; de manière à présenter aux balles le moins de surface possible. Bien lui en prit de cette précaution. Désespérant d’atteindre son ennemi, beaucoup mieux monté que lui, Dennyson arrêta son cheval et ajusta Steindaller. Quoique ce dernier fût à près de quatre cents pas , il entendit la première balle siffler à son oreille. La seconde, mieux adressée encore, lui effleura le bras. Il se crut blessé beaucoup plus sérieusement qu’il ne l’était en réalité, et ses éperons sillonnèrent de nouveau les flancs de la pauvre Dutch. La noble bête redoubla de vitesse et disparut bientôt dans le bois.

Dennyson revint furieux. Il eût donné tout au monde pour trouver quelqu’un sur qui il pût épancher sa colère. Si Valourous ne s’était pas réfugié derrière Betsy, il aurait certainement payé pour Steindaller, et les coups de jambok de ce jour-là auraient compté à jamais au nombre de ses plus cuisants souvenirs. Mais Betsy intercéda efficacement : Toby était trop ému encore du danger qu’elle avait couru et dè Taveu qu’il lui avait fait, pour résister à ses douces et pressantes prières. Quand tous les chasseurs furent réunis et tous les exploits de la journée racontés, la joie fut grande : cinq éléphants avaient été abattus. Rarement on 300 h

avait eu un si beau butin. La méchante action et le départ précipité de Steindaller furent, comme on peut le croire, sévèrement jugés. Droeven seul ne dit pas ce qu’il en pensait ;.mais, comme il était fort coutumier de ne point penser et de ne rien dire, on ne remarqua pas son silence, qu’il rompit seulement lorsqu’on tint conseil pour savoir ce qu’on ferait le lendemain, Dennyson et Holster auraient volontiers chassé quelques jours- de plus, mais Droeven réclamait à grands cris qu’on le ramenât chez lui. De son côté, Smaller ne perdait pas de vue son commerce et les marchés qu’il se proposait de conclure aux environs de Mooï-Kloof. Gertrude et Betsy avouaient qu’elles ne seraient pas fâchées de se reposer un peu. Toutes cea considérations firent pencher la balance en faveur de l’habitation de Droeven.

On y arriva au bout de trois jours de marche, durant lesquels le capitaine trouva encore moyen de tirer une demi-douzaine d’antilopes.

Le soir même de la fuite de leur maître, les deux Mozambiques de Steindaller avaient quitté le camp avec ses chevaux et ses bagages. Au moment où les chariots arrivaient à Mooï -Kloof, un de ces hommes vint réclamer plusieurs objets restés dans le wagon de Droeven. Dès que le Mozambique se vit

seul avec Frédérick, il lui remit une lettre de Steindaller.

« Qu’il aille au diable ! s’écria Droeven après avoir pris connaissance de la lettre. Dis à ton maître que je ne veux me mêler de rien de tout cela, et que je protégerai ces étrangers tant qu’ils seront sous mon toit. Une fois qu’ils en seront partis , les autres Boërs feront ce ' qu’ils voudront. Allons, sauve-toi vite : car, si le capitaine t’apercevait, je ne donnerais pas un sou de ta peau. »

Le Mozambique obéit et quitta le jeune Boër. Au lieu de partir immédiatement, il rôda longtemps dans les environs de Mooï-Kloof. Son maître lui avait donné sans doute de quoi corrompre quelques domestiques de l’habitation, car il eut plusieurs entretiens secrets avec trois d’entre eux qui vinrent le rejoindre dans lë bois. Il passa un jour tout entier à explorer les environs de Mooï-Kloof, et ‘ne partit que fort avant dans la nuit pour rejoindre son maître. Celui-ci l’attendait à quarante milles environ de Mooï-Kloof, en compagnie d’une vingtaine de Boërs qui avaient fait partie de l’expédition de Retief.

Un de ces hommes était le frère du Boër qui, dans sa tentative pour assassiner Dennyson, avait

péri sous les griffes du lion. Au lieu de raconter la chose telle qu’elle s’était passée, Steindaller avait accusé le capitaine de la mort du malheureux Boër. Il avait eu soin, en outre, d’ajouter à son récit toutes les circonstances les plus propres à exciter la fureur du Hollandais.

Dans la disposition d’esprit où se trouvaient déjà les Boërs, exaspérés par tant de malheurs, il n’était que trop facile de les entraîner à de nouveaux , excès. Aussi fut-il arrêté qu’on mettrait tout en œuvre pour venger le Boër mort, et pour délivrer le pays - de l’espion envoyé par le gouvernement anglais.

Dès le lendemain , les Boërs firent leurs préparatifs en conséquence. Sauf une demi-douzaine d'hommes laissés à la garde du camp pour protéger les femmes et les enfants, tous les Hollandais se mirent en marche pour Mooï-Kloof. Arrivés à une vingtaine de milles de cette habitation , ils s’arrêtèrent et attendirent le moment d’agir contre leurs ennemis. Malgré la supériorité de leur nombre et leur forfanterie, ils redoutaient l’adresse et l’intrépidité du capitaine. Droeven ayant en outre déclaré qu’il protégerait son hôte, que Holster et Smaller n’abandonneraient pas non plus, on ne pouvait guère songer à une attaque ouverte contre

Mooï-Kloof. Il fallait donc organiser une embuscade. Steindaller s’en chargea. Il laissa ses compagnons à leur campement provisoire, et vint, avec son fidèle Mozambique, rôder aux environs de l’habitation.

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