QUATRIÈME PARTIE
Une semaine s’était écoulée depuis le retour de Frédérick Droeven à Mooï-KIoof. Malgré son peu d’intelligence, ou, pour mieux dire, malgré son abrutissement, le jeune colon sentait qu’il avait mal tenu ses promesses envers Holster et Dennyson. Il lui eût été sans doute fort difficile de résister aux Boërs qui l’avaient rencontré sur la route de Borèlé- Berg, et s’étaient emparés des chariots de Holster. Tout en cédant à la force cependant , peut-être aurait-il pu trouver quelque moyen de prévenir Dennyson et ses amis du péril qui les menaçait. Le premier mouvement de Frédérick avait été, comme toujours, de céder à sa paresse et à son égoïsme. Mais, à la réflexion, à mesure surtout que le danger s’éloignait, il commençait à se reprocher sa conduite.
Au fond, il éprouvait pour les bons habitants de Borèlé-Berg toute l’affection que comportait son indolente nature, également faible dans les bons sentiments comme dans les mauvais. Puis, il aimait véritablement Gertrude. Enfin, et cette considération est plus puissante chez bien des gens qu’on ne le croit,' il s’amusait à Borèlé-Berg et s’ennuyait chez lui.
Deux heures venaient de sonner à la vieille horloge de fabrique allemande, au coucou enlin, puisqu’il faut l’appeler par son nom, qui ornait la cuisine de Mooï-Kloof. Les serviteurs étaient en train de servir le dîner. Agathe Droeven courait dans la cuisine, gourmandant ses domestiques, touchant à tout et regardant dans chaque casserole. Noémi , moins bruyante, mais non moins active, s’occupait de divers articles culinaires. Chaque fois qu’elle passait à côté de son cousin, assis près de la table , elle poussait un gros soupir, et regardait tendrement le Boër enseveli dans une profonde méditation. Deux ou trois fois, la pauvre fille avait voulu attirer l’attention de Frédérick ; mais celui-ci , déjà peu aimable en temps ordinaire, devenait pis qu’une porte de prison dès qu’il était de mauvaise humeur. Or, depuis huit jours, c’était son état habituel.
« Que sont devenus les Holster? se demandait constamment le jeune Hollandais. En quel état les Boërs ont-ils mis Borèlé-Berg ? Comment Gertrude me recevra-t-elle maintenant , si tant est que la Providence l’ait sauvée des mains de ses ennemis? »
On comprend que les réponses que Droeven se voyait obligé de faire in petto aux questions qu’il s’adressait à lui-même, n’étaient pas d’une nature fort agréable pour son cœur et pour son amourpropre.
Tandis qu’il ruminait ces tristes pensées, on avait servi le dîner. Droeven se mit à table et mangea consciencieusement, mais avec une profonde distraction. Son silence et son air absorbé finirent par exaspérer sa mère.
« Eh bien, Frédérick, dors-tu? s’écria-t-elle.
— Non, répondit-il.
— Alors, tu penses encore à ces maudits Holster. Tu es bien bon de t’en tourmenter, mon garçon ! tu as fait pour eux ce que tu devais, plus que tu ne devais .même. Tant pis pour eux maintenant s’il leur arrive malheur 1 Pourquoi aussi , eux qui sont Hollandais, vont-ils s’allier à un officier de ces damnés habits rouges, qui nous ont volé notre colonie? C’est une honte pour nous autres Hollandais de voir
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le Cap au pouvoir de ces Anglais, qui veulent dominer partout. Oh ! si tous mes compatriotes avaient mon caractère !
— Et le mien! » dit Noémi qui haïssait les Anglais de confiance, et peut-être aussi parce que la fille de Holster paraissait les aimer.
La philippique des deux Hollandaises contre l’Angleterre ne produisit aucune impression sur Frédérick, qui ne parut même pas l’avoir entendue. Alors Agathe entama un sujet de nature à toucher plus directement le cœur de son fils. Après quelques manœuvres préparatoires, la bonne dame exécuta une charge à fond de train contre toutes les coquettes en général, et contre Gertrude Holster en particulier.
Toujours prête à suivre toutes les évolutions de sa tante, Noémi se hâta de donner à son tour. Malheureusement, cette charge de la réserve exaspéra Droeven. Comme les grandes chaudières, il s’échauffait lentement; mais, 'une fois en ébullition, il allait à toute vapeur. Un reste de respect l’empêchant d’épancher sur sa mère la mauvaise humeur qu’il couvait depuis si longtemps, il s’en dédommagea sur la pauvre Noémi.
« Il vous sied bien d’attaquer les filles de Holster! s’écria-t-il. Osez-vous seulement vous comparer à
LES FILLES DU ROlÎR.
elles? osez-vous les juger? Gertrude et Betsy ont cent fois plus d’esprit, de grâce et de bonté dans leur petit doigt que vous dans toute votre lourde personne. Je vous défends de parler d’elles en termes méprisants. Je suis le maître ici et je veux qu’on m’obéisse. Au diable soient les femmes et leur bavardage! On ne peut vivre un instant tranquille. Mais cela ne durera pas ! non , par l’ûme de mon père, cela ne durera pasî.i. Les Holster sont mes amis, et je chasserai d’ici tous ceux qui auront le malheur de les insulter davantage. »
En achevant ces paroles avec une violence incroyable, il brisa son verre sur la table, et sortit de l’appartement en jurant comme un possédé. La mère vit qu’elle avait été trop loin. Furieuse de sa propre maladresse et de l’humiliante réplique de Frédérick, la veuve Droeven s’en prit à la pauvre Noémi. Celle-ci semblait créée exprès pour ces ricochets, et recevait presque toujours le contre-coup des colères du maître et de la maîtresse de Mooï- ' Kloof.
« Pourquoi êtes-vous venue impatienter Frédérick
avec vos sottes raisons? dit Agathe à la jeune fille toute confuse. Vous êtes, ma fille, comme l’âne de la fable que l’on nous racontait l’autre jour. Quand on est aussi maladroite que vous l’êtes, on se tait. Si
c’est ainsi que vous croyez plaire à Frédérick.... Allons bon, vous pleurez maintenant; cela vous rougira le nez et les yeux, et cela ne défâchera pas votre cousin. 'Prenez donc garde, vous allez casser la cafetière, et vous.... »
Un bruit de vaisselle brisée servit de preuve et de conclusion au discours de la veuve Droevèn. Troublée par son émotion, aveuglée par ses larmes, Noémi s’était levée si brusquement, qu’elle avait renversé toute une pyramide de vaisselle qu’un serviteur hottentot emportait en ce moment. A la vue du nouveau désastre qu’elle venait de causer, la pauvre fille resta les deux bras pendants et les yeux fixés sur les preuves de sa maladresse. Puis (qu’on me pardonne l’expression, qui fut celle de mistress Droeven), elle se mit, non pas à pleurer, mais à braire , de façon à faire trembler les vitres du salon.
Cette bruyante douleur désarma enfin la veuve, qui au fond avait une sincère affection pour sa nièce. Tandis qu’elle cherchait à calmer la jeune fillç en essuyant avec le coin de son tablier de grosse étoffe les larmes qui ruisselaient sur les joues rubicondes de Noémi, comme la pluie sur un dalhia rouge, deux ou trois domestiques arrivèrent tout effarés.
« Qu’y a-t-il? leur demanda M. Droeven.
— Les habits rouges ! » s'écrièrent les Hottentots d’un air consterné.
Agathe lâcha brusquement Noémi. Celle-ci glissa sur le sol souillé de lait et de café, et disparut sous la table.
Sans se préoccuper davantage de sa pupille, qui se releva aussitôt, sans autre mal que quelques légères contusions, mistress Droeven courut à la porte extérieure de la ferme. Elle aperçut , à cinq cents pas tout au plus de distance, une compagnie de dragons anglais qui arrivait au grand trot.
En tête, à côté de l’officier, se tenait un Mozambique dont la tête était entourée de bandages et qui portait un bras en écharpe.
« C’est Stronboy, le domestique du capitaine Dennyson, >> dit un des Hottentots de Mooï-Kloof.
Deux minutes après, les Anglais entraient dans la cour. L’officier descendit de cheval et fit signe à Stronboy de le suivre. Puis, accompagné du Mozambique, qui marchait péniblement à quelques pas derrière lui, il s’avança vers la veuve Droeven. Frédérick, qu’on avait aussi prévenu, rejoignit sa mère au moment où l’officier, un cornette du 1 1* dragons, adressait la parole à mistress Droeven.
Cet officier, qui était un tout jeune homme, mince, Iluet et de tournure aristocratique, exposa avec au-
LES FILLES DU iJOÉK.
tant de clarté que de précision le but de son voyage. Stronboy avait apporté au capitaine commandant le cantonnement de Buffel’s-Dorps un billet par lequel Dennyson réclamait le prompt secours de ses compatriotes. Le message de l’intrépide chasseur avait malheureusement subi un assez long retard. Attaqué pendant la nuit par un léopard, Stronboy s’était vu sur le point de succomber à la perte de son sang. Ce n’était que par un effort inouï de courage que le brave Mozambique avait pu remplir sa mission , malgré ses profondes blessures et son épuisement.
Ami intime de Dennyson, sir Darwin, commandant de Buffel’s-Dorps, aurait voulu courir luimême à la défense de son collègue. Mais, en ce moment , il ne pouvait abandonner son poste. Il avait donc confié cette mission au cornette Sydenhill.
Malgré sa politesse hautaine, celui-ci commandait en maître à Mooï-Kloof. Il questionna Droeven et sa mère et finit par obtenir d’eux le récit de tout ce qui s’était passé.
Lorsque Frédérick , poussé à bout par les questions du jeune officier, eut raconté comment les Boërs lui avaient enlevé les chariots de Holster, un sourire de mépris écrasant plissa les lèvres minces de Robert Sydenhill.
« Et vous êtes ainsi revenu chez vous sans vous occuper davantage de ce que deviendraient vos amis? dit-il au Hollandais.
— Que pouvais-je faire? balbutia Frédérick, humilié de se voir ainsi traité par un enfant.
— Vous ne valez pas la peine que je vous le dise, répondit le cornette avec dédain. Pas d’observations; répondez-moi catégoriquement, *> continuat-il, en arrêtant par un regard clair et ferme la réplique que Droeven allait lui faire.
Lorsqu’if fut bien au courant de la situation, le jeune officier rejoignit sa compagnie. Il aurait voulu se mettre immédiatement en route pour voler au secours du brave capitaine : mais un rapide coup d’œil jeté sur les chevaux lui prouva que la chose était tout à fait impossible. Une halte de quelques heures devenait indispensable.
Dennyson jouissait ^parmi ses frères d’armes d’une réputation de chasseur qui aurait fort peu d’importance dans notre pays, et qui lui valait pourtant au Cap une certaine considération. Malgré son humeur souvent bourrue et sa taciturnité, ses camarades l’aimaient assez. N’eût-il eu d’ailleurs d’autre titre que celui de citoyen anglais, cela suffisait pour que le cornette mît tout en œuvre pour le délivrer.
Harassés par la traite forcée qu’ils venaient' de faire, les chevaux avaient besoin d’un assez long repos avant de pouvoir se remettre en route. Il fallut attendre.
Au moment où l’on sonnait enfin le boute-selle, un domestique de Mooï-Kloof vint annoncer qu’il avait aperçu dans le lointain plusieurs personnes qui se dirigeaient vers l’habitation.
« Je crois bien que ce sont les gens de mynheer Holster, » ajouta le Hottentot.
Le premier mouvement de Sydenhill fut de sauter sur son cheval et de galoper au-devant des individus qu’on annonçait ; mais, se rappelant sa position de commandant, il resta impassible et se contenta d’appeler Stronboy.
Bientôt on vit paraître la petite troupe si impatiemment attendue. Elle se composait de onze individus. Au milieu marchaient ou plutôt se traînaient deux hommes qui paraissaient blessés. Ces hommes s’appuyaient sur le bras de deux Hottentots. Stronboy reconnut aussi Gertrude et Betsy. Le fusil à la main, à cinq ou six pas derrière le gros de la troupe , elles se retournaient continuellement , comme si elles eussent craint l’arrivée de quelque ennemi. Les sept autres individus étaient des Hottentots et des Mozambiques.
LES FILLES DL' BOËK. SOo
« Le capitaine n’est pas là ? dit vivement ' Stronboy.
— Peut-être protége-t-il la retraite, » dit Sydenhill, en faisant signe de lui amener son cheval.
Déjà la petite troupe n’était plus qu’à cent pas de Mooï-Kloof. Dennyson ne paraissait pas encore. Les deux blessés étaient Smaller et Holster. De temps en temps, Betsy levait les yeux vers les personnes groupées aux fenêtres de Mooï-Kloof : on voyait qu’elle cherchait quelqu’un et qu’elle ne l’apercevait pas. Une fois près de l’habitation, Betsy pressa le pas de manière à arriver la première.
« Qu’avez-vous fait du capitaine Dennyson ? lui demanda Sydenhill, qui regardait, avec autant de surprise que d’intérêt, cette belle jeune fille, dont la figure, creusée par l’inquiétude, les privations et la fatigue, révélait les cruelles souffrances.
— Il n’est donc pas arrivé ! s’écria-t-elle avec . désespoir; je m’en doutais : il nous a trompés pour nous sauver malgré nous. Au nom du ciel , monsieur, partons vite ! Dieu veuille que nous arrivions encore à temps pour l’arracher à ses ennemis. Venez, je vous servirai de guide.
— Mais , mademoiselle , vous pouvez à peine marcher , dit le cornette.
— Faites-moi donner un cheval.
— Demandez un de ceux de l’habitation et un
autre pour moi, dit tout bas Stronboy au jeune officier ; on n’osera vous refuser. »
Tandis qu’on sellait précipitamment les deux chevaux, Betsy courut à son père et l’embrassa avec effusion.
« Adieu , père , lui dit-elle ; je vais faire ce que tu aurais fait si Dieu fen avait laissé la force.
— Que le ciel.te protège î dit le Boër ; tu es une noble fille.»
Betsy embrassa aussi Gertrude , qui pleurait ; puis elle se mit en selle et partit avec le détachement de dragons.
Afin de tenir notre lecteur au courant des divers incidents de ce récit, nous allons être obligés de retourner un peu sur nos pas. On se souvient peut-être que nous avons laissé Dennyson et ses
amis en marche vers Mooï-Kloof. Ils se trouvaient,
comme nous l’avons dit, entre deux feux : d’un côté, les Boërs révoltés; -de l’autre, les Bushmen. Ces derniers, barrant la route de Mooï-Kloof, offraient le danger le plus imminent et le plus redoutable.
Les Bushmen se servent d’un petit arc très-faible ou, pour mieux dire, très-peu élastique : aussi leurs flèches empoisonnées n’atteignent-elles qu’à
cent ou cent cinquante pas tout au plus ; elles ne portent avec justesse qu’à une soixantaine de pas. Holster et Dennyson , connaissant ces particularités , firent leur possible pour se tenir à une certaine distance des bois. En rase campagne, en effet , il n’y avait pas à craindre que les Bushmen osassent se montrer à découvert. En revanche, chaque fois qu’il fallait traverser un bouquet de bois , le cœur des pauvres voyageurs battait avec violence. Le bruit de deux branches qui se heurtaient, ou d'un oiseau qui s’envolait tout à coup , suffisait pour les faire tressaillir.
Cachés au bord des bois , les Bushmen épiaient leurs ennemis et cherchaient uné occasion de les surprendre. De temps en temps , à l’abri d’un épais fourré , ils attendaient le passage des chasseurs et lançaient de loin leurs flèches empoisonnées. Par bonheur pour Dennyson et pour ses compagnons , l’épaisseur du bois nuisait à la justesse du tir des Bushmen. Malgré l’exiguïté de leurs arcs, qui n’ont guère qüe trois pieds de long, ils ne pouvaient les manier facilement au milieu des branches; puis, la crainte d’être découverts et de recevoir un coup de fusil les faisait tirer précipitamment , et moins juste par conséquent que d’habitude.
LES FILLES 1>U BOEIt.
Malgré tout, et en dépit des précautions prises par les voyageurs., plusieurs domestiques furent blessés ; Holster lui-méme et Smaller reçurent des blessures assez graves , qu’ils se hâtèrent de cautériser. Dennyson seul semblait invulnérable : la terreur qu’il inspirait le protégeait. Dès que son œil étincelant se fixait sur un bouquet de bois , le Bushman qui s’y trouvait blotti se croyait découvert , et fuyait à toutes jambes. Malheur à celui que le capitaine apercevait ! ne montrât-il qu’une main, qu’un pied ou qu’une faible partie de son ^ corps, Dennyson savait où se trouvait le reste. Avec une merveilleuse et rapide précision , le capitaine tirait au jugé : chaque coup de fusil abattait un Bushman.
Comme Dennyson s’écartait bien rarement des deux jeunes filles , il les protégeait aussi par sa présence.
Au bout de trois heures environ d’une pénible retraite, on arriva au Moloppa.' Grâce à la bonne direction prise par Holster , on tomba directement sur le seul endroit où le passage à gué fût praticable. Depuis quelques moments les Bushmen avaient cessé d’inquiéter la petite troupe. Embusqués dans un bouquet de bois , de l’autre côté du Moloppa , ils attendaient le moment où les chas-
SÜD
seurs aborderaient de ce côté. Holster pressentit l’embuscade.
« Comment faire ? dit-il : ces damnées créatures nous attendent là- bas. Ils vont tirer sur nous à vingt pas. D’un autre côté, les Boërs doivent être sur nos traces. Il m’a semblé tout à l’heure entendre le hennissement d’un cheval dans le lointain.
— En effet, dit le capitaine, je l’ai entenduaussi.il tàutnous hâter de mettre leMoloppa entre les Boërs et nous. Quant aux Bushmen, laissez-moi faire. Je vais traverser le fleuve à la nage à cent pas d’ici ; puis je prendrai les coquins par derrière et je les débusquerai de leur position. Dès que vous entendrez le son de ma corne de chasse , mettez-vous à l’eau et passez le plus vite possible ; une fois sur l’autre bord, continuez votre route sans m’attendre ; je serai probablement devant vous , et je vous servirai d’éclaireur. Nous devons être près de Mooï-Kloof : les instants sont précieux. »
Le brave capitaine serra une dernière fois la main de Betsy, comme pour se donner du courage. Puis , suivi d’un Hottentot qui portait son fusil de rechange , il prit sur la gauche et dis-* parut bientôt dans le bois. Malgré la rapidité du courant et le danger qu’offraient les roseaux qui
LES FILLES DU BOfiR.
garnissaient le bord du fleuve , Dennyson parvint à prendre terre sut- la rive opposée : il s’avança en rampant vers le bouquet de bois dans lequel les Bushmen se trouvaient à l’affût. Lorsqu’il se fut bien assuré de leur position , il s’écarta un peu et remplaça la balle de son fusil par des chevrotines ; puis il se rapprocha de ses ennemis. De l’endroit où il se tenait caché dans les buissons, il aperçut assez distinctement, à soixante pas de lui, sept à huit Bushmen cachés dans le bois et lui tournant le dos. Il y en avait encore d’autres, une cinquantaine au moins, mais Dennyson ne pouvait les apercevoir. Tout occupés des Européens qu’ils voyaient sur la rive opposée, les sauvages ne se doutaient pas du danger qui les menaçait par derrière. Dennyson ajusta au beau milieu d’un groupe , de cinq Bushmen et pressa la détente. Des cris épouvantables répondirent à la détonation. Les Bushmen prirent la fuite et se sauvèrent à toutes jambes. Trois d’entre eux, blessés par les chevrotines, se traînèrent dans le bois et essayèrent fen vain de fuir avec leurs compagnons.
Le capitaine porta à ses lèvres là petite corne de chasse qu’il avait eh sautoir, et en tira quelques sons. Avertis par ce signal , les chasseurs commencèrent aussitôt à traverser le Moloppa.
Au moment où Dennyson se disposait à prendre la direction de Mooï-Kloof, pour servir d’éclaireur à ses amis, il entendit de nouveau sur la rive opposée le hennissement d’un cheval. L’animal devait être à un mille tout au plus.
« Ce sont les Boërs, pensa Dennyson. L’endroit serait bien favorable pour les arrêter quelque temps ; sans cela Holster et ses filles seront atteints avant d’arriver à Mooï-Kloof. Essayons. »
Il se cacha dans le bois, et laissa filer la petite caravane. Un quart d’heure se passa. Dennyson entendait sur l’autre rive comme un bruit de voix mêlé à un piétinement de chevaux, mais il ne voyait rien paraître. Enfin il aperçut quatre Boërs, arrêtés au bord du fleuve, à deux ou trois cents pas environ du seul gué praticable. A la pantomime de ses ennemis, il comprit que les Hollandais s’étaient trompés jusque-là et qu’ils venaient seulement de découvrir l’endroit convenable pour le passage. Dix minutes après, en effet, Dennyson les vit paraître à l’endroit même où les compagnons de Holster avaient traversé le Moloppa. Deux ou trois Boërs reconnurent les traces de ceux qu’ils poursuivaient et se les montrèrent d’un air triomphant.
Tandis qu’ils se consultaient avant de tenter le passage, Dennyson put compter ses ennemis. Ils
étaient vingt-trois. Le capitaine reconnut parmi eux Steindaller, Elias Kotzwern et MichielStrysloo. Piet Lutgieter se tenait un peu en arrière, appuyé sur son fusil. Il avait l’air fort triste. Quant à Steindaller, il paraissait rayonnant.
Après deux ou trois minutes de délibération, les Boërs se mirent en devoir de passer. Dennyson regarda si le Hottentot qui l’avait suivi avec le fusil de rechange se tenait bien auprès de lui. Le pauvre diable tremblait de tous ses membres , mais il restait fidèle à son poste. Rassuré de ce côté, Dennyson reporta toute son attention sur le fleuve. Elias Kotzwern, à cheval comme tous les autres Boërs, entra le premier dans la rivière. Son cheval avait de l’eau presque jusqu’au garrot. Les autres Boërs suivaient à la file, un par un.
Tout à coup une détonation retentit. Frappé au front, Kotzwern poussa un cri de rage. Son cheval effrayé fit un bond pour gagner la terre. Le Boër perdit l’équilibre et roula dans le fleuve. Les eaux rapides emportèrent son cadavre. Un autre Boër, atteint en pleine poitrine par un second coup de fusil, se cramponna aux crins de sa monture. Luttant vigoureusement contre le courant, le cheval parvint à gagner la rive opposée avec son pesant fardeau; mais, dans l’élan que le noble animal fut
obligé de prendre pour gravir la berge escarpée , le Boër glissa sur la selle et disparut dans les roseaux. Dix minutes après, un énorme crocodile déchirait de ses dents aiguës les membres palpitants du malheureux Hollandais.
Le premier mouvement des Boërs fut de rebrousser chemin. Ils revinrent à leur point de départ et se consultèrent de nouveau. Üennyson eut un instant l’idée de profiter de ce moment pour prendre la fuite, mais il se sacrifia au salut de ses amis.
* Que je retienne ces coquins-là encore une heure, et les Holster sont sauvés, se dit-il. Restons. »
En ce moment, les Boërs se mettaient en devoir d’employer le stratagème dont le capitaine s’était servi lui-même pour attaquer les Bushmen. Quelques-uns d’entre eux se détachèrent afin de traverser le Moloppa sur un autre point et de prendre le capitaine par derrière. Groupés sur la rive, les autres Boërs attendirent qu’un signal leur annonçât le moment de l’attaque générale. Ce signal se fit attendre assez longtemps. Les Boërs avaient d’abord essayé de trouver un autre gué , car le Moloppa est fort rapide. Des roseaux et des plantes marécageuses en rendent les abords très-dangereux aux nageurs. Puis les crocodiles viennent de temps en temps montrer à la surface des mâchoires d’un
aspect peu attrayant. En outre, les Boërs qui faisaient partie du petit détachement ignoraient ce qu’étaient devenus les compagnons du capitaine et craignaient qu’ils ne fussent embusqués sur quelque point du rivage. A la longue pourtant, il fallut bien prendre un parti. Us laissèrent leurs chevaux à la garde de leurs domestiques et se jetèrent à l’eau, tenant de la main droite leur fusil au-dessus de leur tête et nageant de la main gauche. Bien qu’ils fussent tous bons nageurs, un d’eux, entraîné par le courant, s’embarrassa dans les plantes marécageuses. Il se noya presque sous les yeux de ses compagnons qui ne s’en aperçurent pas, tant ils étaient eux-mêmes occupés à lutter contre la rapidité du Moloppa.
Dennyson avait aisément pénétré la manœuvre de ses ennemis. La situation devenait de plus en plus critique. Une chose le préoccupait par-dessus tout : qu’étaient devenus les Bushmen ?
A chaque instant, il croyait voir surgir près de lui une de ces horribles créatures avec son arme empoisonnée. Les vingt-trois fusils des Boërs effrayaient moins le digne officier que l’arc d’un Bushman.
Au bout d’un certain temps , le capitaine commença à s’étonner dé l’immobilité de ses adver-
saires. Lui, si expéditif dans ses entreprises, il ne pouvait deviner les hésitations des huit Boërs chargés de traverser le Moloppa à la sage. 11 craignit que les Hollandais n’eussent déjà passé le fleuve hors de sa vue, et ne fussent à la poursuite de ses amis. Au moment où il allait quitter sa retraite , un coup de sifflet aigu et prolongé retentit sur la rive du fleuve, du côté où se trouvait Dennyson. Aussitôt les Hollandais qu’il avait en face de lui remontèrent à cheval et entrèrent de nouveau dans le Moloppa. Dès qu’ils furent à portée, Dennyson ajusta celui qui marchait en avant. Comme il pressait la détente, un léger bruit le lit • se détourner brusquement. Il aperçut, à vingt pas, cinq ou six Bushmen qui cherchaient à pénétrer jusqu’à Dennyson, dont ils étaient séparés par un fourré presque impénétrable. Sans regarder le résultat de son coup de fusil , le capitaine saisit son arme de rechange et tira sur les Bushmen. Au même instant , les sept Boërs qui avaient traversé le Moloppa se dressèrent à dix pas de lui. Il s’élança hors du bois, mais déjà d’autres Boërs à cheval abordaient sur le rivage : ils lançèrent leurs chevaux après le capitaine. En entendant les cris de joie des Bushmen et des Hollandais, Dennyson eut une sorte de honte de sa fuite.
« Nou , dit-il , je ne fuirai pas : il ne sera pas dit que ces coquins de Hollandais ont vu un officier de • Sa Majesté se sauver devant eux, En avant, et bourra pour la vieille Écosse ! »
Il s’arrêta, et se mit à marcher lentement,, la tête haute et le regard méprisant. Le sacrifice de sa vie était fait ; il voulait mourir noblement. Ce . n’était plus seulement Toby Dennyson, c’était un Anglais. H représentait sa nation et tenait à la représenter dignement. Il tira son dernier coup de fusil en criant : « Hourra pour la reine Victoria ! » mais , au fond du cœur, il songeait autant à Betsy qu’à sa gracieuse souveraine. Lorsque sa dernière balle eut envoyé un Boër dans l’éternité, il tira son couteau de chasse et bondit sur ses ennemis.
Il ne voulait pas être pris vivant. Tandis qu’il se défendait contre cinq Boërs qui l’attaquaient d’un côté , un sixième arriva sur lui au galop , le manqua d’un coup de pistolet et le renversa sous les pieds de son cheval. Lorsque le capitaine reprit ses sens , il se trouva étendu sur l’herbe et solidement garrotté. Autour de lui , dix-huit Boërs , rangés en cercle , le couvaient de leurs regards farouches.
Cinq des leurs manquaient à l’appel ; trois autres , blessés par les Bushmen , qui attaquent aussi bien les Hollandais que les Anglais , juraient et se la-
LES FILLES DU BOËfi.
mentaient tour à tour. Chaque Boër proposait un moyen de tuer le prisonnier ; Piet Lutgieter seul restait silencieux.
« Enfin , te voilà en notre pouvoir , chien d’Anglais ! dit Steindaller en mettant son poing sous le nez du capitaine : tes hourras et tes bravades ne t’empêcheront pas de mourir comme un chacal.
— Fusillons-le tout de suite , dit un des Boërs.
— Non , dit un autre; qu’on le pende !
— Allons donc ! s’écria Steindaller , est-ce une vengeance, cela? Les Cafres ont torturé nos frères, ouvert le ventre de nos femmes, brisé le crâne de nos enfants.... Qui les a poussés contre nous? l’Angleterre. Tout à l’heure encore, deux des nôtres ont péri, dévorés par des crocodiles. Qui en est cause ?
— Le capitaine, parbleu ! reprit Michiel Strysloo. Tu as raison, Steindaller; cet étranger maudit doit payer pour ses compatriotes : il faut qu’il meure à petit feu..:. Si nous l’enfumions comme un quartier de sanglier?
— Il faut le faire cuire comme une trompe d’éléphant, dit Steindaller. Creusons une fosse et faisons du feu. »
La motion du métis fut accueillie à la fois par
des cris de joie et par des murmures. Bien qu’à demi sauvages , et d’aillèurs exaspérés par de cruelles souffrances , plusieurs Boërs se révoltèrent à la pensée d’un pareil supplice. . . •
« Steindaller, dit l’un d’eux, n’oublions pas que nous sommes des chrétiens et qu’il s’agit d’un chrétien. Tuons-èe , c’est notre droit ; mais ne nous conduisons pas avec lui comme des Cafres ou des Bushmen. »
• Une discussion s’éleva là-dessus. Steindaller, dont les yeux brillaient comme ceux d’un tigre à la vue du sang, soutint sa proposition. D’après son ordre, les domestiques avaient déjà commencé la fosse.
Dennyson assistait d’un air impassible à tous ces préparatifs. U écoutait du même air dédaigneux chacun des Boërs qui parlait pour ou contre son supplice. Cette attitude exaspérait Steindaller.
Le plus véhément de tous ceux qui combattirent l’affreuse motion du métis fut Piet Lutgieter. A cause de son âge , ce jeune homme prenait rarement la parole : aussi voulut-on d’abord lui imposer silence.
« Tu n’es qu’un enfant, lui dit un des amis de Steindaller d’un ton méprisant ; tais— toi.
— Chaque fois qu’il a fallu remplir une mission périlleuse, j’ài prouvé que je n’étais pas un enfant, s’écria Lutgieter avec colère. C’est à ceux-là de se taire, qui gardent si prudemment le silence dans le moment du danger.
— Tu nous ennuies , interrompit durement Steindaller : si ta mère était ici , elle te donnerait le fouet et te ferait taire.
— On ne fouette que les bâtards et les fils d’empoisonneuse! » répondit le jeune homme d’une voix vibrante.
Steindaller devint livide de fureur. Il mit la main sur son roer, mais Piet avait déjà le canon de son fusil sur la poitrine du métis.
D’autres Boërs s’interposèrent : tandis qu’ils cherchaient à calmer le jeunelïollandais, Steindaller eut une idée infernale : il ramassa l’arc et les flèches d’un des Bushmen qui avaient été tués parDennyson ; puis, avec un sourire atroce, il s’approcha du capitaine.
Malgré sa fermeté, celui-ci sentit un frémissement glacial lui parcourir le corps.
« Il y a longtemps que je n’ai tiré à l’arc, dit Steindaller à haute voix et d’un air railleur ; voici une belle occasion de m’exercer. »
Comme il plaçait sur la corde une des flèches empoisonnées et tendait le bras pour ajuster le ca-
pitaine, couché à dix pas de lui, Lutgieter bondit sur le métis et trancha la corde de l’arc d’un coup de sabre.
« Je ne te laisserai pas déshonorer le nom hollandais par de pareilles infamies, dit-il au métis ivre de fureur. Van Dekker l’a dit , nous sommes des chrétiens , et non des sauvages. Le prisonnier....
— Les Anglais ! les Anglais ! » s’écrièrent tout à coup les Hottentots, témoins impassibles du combat et de la querelle.
Les Hollandais s’élancèrent sur leurs chevaux. Steindaller ajusta le capitaine; mais, cette fois encore, Lutgieter détourna le coup. A ce moment les dragons débouchaient au galop ; Betsy , dont le cheval était moins fatigué que ceux des Anglais , galopait à vingt-cinq pas au moins en avant. Arrivée auprès du capitaine , elle sauta à terre.
« Me voilà, capitaine, dit-elle simplement; Dieu soit béni! »
Elle coupa promptement les liens qui retenaient l’officier. Celui-ci saisit dans ses bras la jeune fille haletante et l’embrassa avec effusion.
« Ma Betsy , mon bon ange , ma femme bienaimée ! » lui dit-il.
Il la serra une dernière fois sur son cœur; puis,
s’élançant sur un cheval que lui présentait son fidèle Stronboy , il se lança ventre à terre sur les traces des fuyards. Malgré ses blessures, Stronboy suivit son maître. Betsy en fit autant.
En ce moment, fiennyson ne songeait qu’à rejoindre Steindaller. Il se préoccupait fort peu des autres Boërs ; mais il eût donné dix ans de sa vie pour se venger de ce cruel et lâche métis.
Grâce à la vitesse de son excellente jument , Steindaller avait pu distancer rapidement son terrible ennemi. Malheureusement pour le Boër, qui ne se croyait pas poursuivi de si près , il voulut se venger de Lutgieter. Ce dernier galopait à l’arrière-garde , tout prêt à protéger , aux dépens de sa vie , la retraite de ses compagnons. Steindaller ralentit l’allure de sa fidèle Dutch , afin de se trouver à portée du jeune Hollandais. Puis , ajustant Lutgieter , qui lui tournait le dos en ce moment , il tjra sur lui à vingt pas de distance tout au plus. Par un bonheur inouï, la balle porta sur la plaque de Cuivre du ceinturon que portait Lutgieter , et prit une direction oblique en effleurant seulement les chairs. Le jeune homme éprouva une violente commotion. Au premier moment, il se crut blessé à mort. Il retourna vivement son cheval et s’élança à la poursuite de Steindaller. Stupéfait de ne pas voir
' LES FILLES DU BOËRi
tomber son adversaire, le métis se hâta de prendre
la fuite. Lutgieter s’aperçut bien vite que son cheval n’était pas de force à lutter contre celui de Steindaller. Il s’arrêta et tira sur son ennemi, que quatre ou cinq cents pas séparaient déjà de lui. Il manqua Steindaller , mais il blessa la jument : celle-ci ne tarda pas à faiblir. En vain Steindaller sillonnait à coups d’éperons les flancs haletants de la pauvre bête : les forces de Dutch s’en allaient avec le sang qui coulait en abondance de sa blessure. Bientôt elle s’abattit. Steindaller poussa un cri de rage et se jeta dans le fourré. Il en sortit presque aussitôt en donnant les marques de la plus vive terreur. A dix pas derrière le métis, Lutgieter aperçut la tête d’un geele-slange , ou cobra- capella. Repliant ses anneaux dorés et les déroulant ensuite par un mouvement aussi rapide que celui d’un ressort d’acier, le serpent gagnait peu à peu sur le Boër éperdu. Malgré sa juste colère contre le métis , Lutgieter , entraîné par un mouvement instinctif d’humanité, déchargea son fusjl sur le terrible reptile. Il le manqua, ou plutôt la balle ne fit qu’effleurer la peau du serpent. Le cobracapella se retourna furieux vers son nouvel adversaire. Dressant autour de sa tête les plis de son capuchon en forme d’éventail , le geele-slange s’é-
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lança sur le cheval de Lutgieter et le mordit aux naseaux. Le malheureux animal se cabra à pic, emportant le serpent, toujours suspendu à ses naseaux , et se renversa en arrière. Par bonheur, Piet avait déjà eu le temps de se jeter de côté : d’un coup de sabre, il coupa en deux le cobracapella.
Au même instant , il sentit à l’épaule une sensation glaciale et aiguë. Profitant deia préoccupation de Lutgieter, le ihétis venait de s’élancer sur lui et de le frapper d’un coup de poignard. Un mou- « vement involontaire du jeune homme avait détourné le coup. Piet. voulut riposter, mais déjà son ennemi l’avait saisi dans ses bras nerveux. Plus âgé et beaucoup plus robuste que le jeune Boër, Steindaller terrassa Lutgieter et lui mit le genou sur la poitrine. Tandis que le métis cherchait son couteau , qu’il avait laissé tomber dans la lutte, Piet parvint à se relever. Au lieu de fuir, il s’élança
de nouveau sur son adversaire.
La lutte ne fut pas longue. Une détonation retentit : Steindaller, dont une balle venait de traverser les reins, poussa un hurlement de rage et se renversa sur le côté en entraînant Lutgieter. Dans sa fureur, il avait saisi le jeune Boër par le cou : il cherchait à l’étrangler, et mordait, comme une
bête sauvage, les mains de Lutgieter qui se défendait avec énergie.
C’était Dennyson qui venait de tirer sur le métis. Arrêter son cheval, s’élancer à terre, Saisir Steindaller par le- cou et par les jambes , et le jeter à cinq pas de Lutgieter, tout cela ne demanda pas une minute au robuste officier. Tandis que Dennyson relevait Lutgieter à moitié étouffé, Stronboy surveillait le métis. Helui-ci avait retrouvé son couteau et se traînait vers le capitaine agenouillé près du jeune Hollandais. Stronboy ajusta lentement Steindaller : sa balle traversa la poitrine du Boër; puis, par excès de prudence, le* Mozambique lui brisa le crâne à coups de crosse.
En revoyant le capitaine sain et sauf, les soldats anglais poussèrent de joyeux hourras. Sydenhill , qui venait de faire prisonnier un Boër deux fois plus grand que lui , accourut près du capitaine et lui serra la main. Malgré son impassibilité habituelle , Dennyson était vivement ému : il eût volontiers pressé la main de chacun des cavaliers pour les remercier de leurs témoignages d’intérêt. Toutes les félicitations de ses compatriotes ne lui faisaient pas néanmoins oublier Betsy Holster. Tout en parlant à Sydenhill, Toby cherchait des yeux la jeune Hollandaise. Il l’aperçut enfin appuyée
contre un tronc d’arbre et le front tristement penché vers la terre.
Une révolution soudaine venait de s’opérer dans le cœur de la jeune fille. Tant que le capitaine avait été en danger, tant qu’elle-même avait été emportée par la rapidité des événements et forcée de s’associer à tout ce qui concernait Dennyson , Betsy s’était abandonnée au charme enivrant de son amour chaste et dévoué. Maintenant que sa tâche était terminée, maintenant qu’elle voyait Dennyson entouré de tous ces soldats , dont la jeune Hollandaise admirait naïvement le bel uniforme, et dont il était le supérieur, la pauvre fille réfléchissait tristement à la distance qui la séparait de l’officier. Elle se représentait Dennyson vêtu d’un brillant uniforme et commandant à ses nombreux cavaliers. Puis elle se voyait elle-même, avec ses rustiques habits , son peu d’éducation et sa gaucherie de campagnarde. Ces pensées, qui vinrent l’assaillir tout à coup, gonflèrent le cœur de la pauvre enfant. Elle se sentit tout à coup si triste et si découragée qu’elle souhaita de mourir.
« Au nom du ciel , Betsy , qu’avez-vous ? s’écria le capitaine eh courant à la jeune fille.
— Rien, capitaine, répondit-elle en faisant un effort sur elle-même pour arrêter ses larmes prêtes à couler.
— Rien?... Et vous avez des larmes dans les yeux.... Betsy.... ma Betsy chérie.... ma femme bien-aimée ! »
Ce dernier mot fit déborder l’émotion qui étouffait la jeune fille.
« Non, capitaine, lui dit-elle , non , ne m’appelez pas ainsi : je ne puis être votre femme. »
La foudre , tombant aux pieds du capitaine , ne l’aurait pas plus atterré que ces paroles de Betsy.
« Vous ne pouvez être ma femme !. répéta-t-il d’une voix tremblante.... Ainsi.... tout ce que vous me disiez.... Ainsi, vous ne m’aimez pas ?... J’aurais dû m’en douter. Est-ce qu’une belle jeune fille comme vous pouvait m’aimer ? Mon Dieu ! mon Dieu! pourquoi me l’avoir laissé croire? Je vous pardonne , Betsy ; mais vous m’avez fait bien du mal ! »
Une sensation poignante, un mélange indéfinissable de joie et de douleur, traversa le cœur de la Hollandaise.
« Vous êtes dans l’erreur, capitaine, reprit-elle avec vivacité. Je ne vous ai pas trompé.... Mais tout à l’heure , en vous voyant au milieu de tous ces beaux cavaliers , j’ai songé à la différence de nos positions. Un jour, peut-être, vous rougiriez de moi, et vous regretteriez un moment d’entraînement. »
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Malgré tout son courage, la pauvre fille parlait avec peine. Tout ce qu’elle pouvait faire , c’était de de retenir ses larmes. Elle étouffait.
« Betsy, lui dit le capitaine, presque aussi ému que la jeune Hollandaise , est-ce vraiment là le seul , le vrai motif des cruelles paroles que vous venez de me dire ? N’est-ce point un prétexte pour me refuser sans blesser mon amour-propre ?
— Non, capitaine, j’ai dit la vérité.
— Tenez , je doute encore. Jurez-moi que vous n’avez pas d'autre motif pour refuser de devenir ma femme.
— Je vous le jure devant ce Dieu dont la bonté nous a protégés aujourd’hui.
— Ainsi , vous m’aimez , Betsy ? »
La pauvre fille voulut répondre, mais elle était à bout de forces. Elle laissa tomber sa tête sur l’épaule du capitaine , et ne répondit que par un torrent de larmes.
« Betsy , reprit Dennyson , qui n’osait encore accepter son bonheur , au nom du ciel, dites-moi si vous m’aimez !
— Vous le savez bien, » murmura-t-elle.
Dennyson fit un mouvement pour la presser sur son cœur, mais il songea à tous les soldats qui pou* vaient le voir , et s’arrêta.
« Méchante enfant , lui dit-il , que vous m’avez fait souffrir ! Sur mon honneur , j’aimerais mieux charger tout seul un régiment de Cafres , que d’éprouver de nouveau une angoisse pareille. Venez , Betsy , venez. »
Il prit le bras de la jeune fille et l’entraîna vers le groupe formé par Lutgieter , Droeven , Sydenhill et deux ou trois sous-officiers.
« Messieurs, leur dit-il d’une voix ferme et sonore, je vous présente mistress Dennyson. Si j’existe ehcore, c’est en grande partie à son courage et à son dévouement que je le dois. Son consentement vient de me rendre le plus heureux et le plus reconnaissant des hommes. »
Jamais le brave officier n’en avait tant dit. Lorsqu’il eut terminé son petit speech , et définitivement brûlé ses vaisseaux de célibataire, il poussa un soupir de soulagement qui eût soulevé un rocher de cinquante kilogrammes. Il promena en même temps autour de lui son regard limpide et fier.
Les soldats poussèrent un joyeux hourra en l’honneur des deux fiancés. Sydenhill s’inclina devant Betsy avec une politesse froide , mais respectueuse. Tout en admirant la jeune Hollandaise , il la trouvait peu faite pour devenir la femme d’un gentleman.
Quant à la jeune fille , elle fut tellement déconcertée , tellement émue de cette réalisation inattendue de tous ses rêves, qu’elle se jeta dans les bras du capitaine pour y cacher sa rougeur, sa confusion , et les larmes si douces que la joie fait verser. La pauvre enfant n’avait là ni' son père ni sa sœur.
Lorsque tout le peloton se trouva rassemblé , on se mit en route pour Mooï-Kloof. La route se fit rapidement. Tandis que les cavaliers dessellaient leurs chevaux et leur distribuaient du fourrage , Sydenhill , Dennyson , Droeven , Lutgieter et Betsy entrèrent dans le vaste appartement où l’on avait déposé les blessés. Le pauvre Holster commençait à ressentir les ravages du terrible poison des Bushmen. Une inflammation putride violaçait les lèvres de ses blessures. Des douleurs inouïes parcouraient ses veines et brûlaient son sang. La fièvre et le délire s’emparaient déjà de lui. En voyant arriver le capitaine , il fit un effort et se leva sur son séant pour lui tendre la main. Dennyson , profondément ému , avait les larmes aux yeux. Il voulut adresser au malade quelques paroles d’espoir et d’encouragement , mais Holster secoua la tête.
« Je connais les effets du poison, dit le Boër, mon affaire est bdclcc. Que vont devenir mes pauvres filles ?
— N’en soyez pas inquiet, répondit le capitaine. é J’aime Betsy, et je n’attends que votre consentement pour lui donner mon nom. Quant à Gertrude, si vos tristes pressentiments se réalisaient, il y aurait toujours pour elle une place chez sa sœur et chez moi.
— Vous épouserez Betsy? s’écria Holster avec une joyeuse surprise ; vous, un officier, épouser la fille d’un simple colon?
— Betsy est une bonne et honnête fille. Je l’aime, elle m’aime aussi ; peu m’importe le reste.
— Eh bien ! sur mon honneur, je mourrai content , fit Holster d’un ton joyeux. Tout ce que je demande à Dieu maintenant , c’est de vivre assez longtemps pour assister à votre mariage.
— Si Gertrude veut y consentir, dit Smaller en quittant son fauteuil pour s’approcher du lit de Holster, vous pourrez, mon vieil ami, bénir deux mariages le même jour.
— Comment, vous aussi, dit le capitaine, qui aviez tant juré de ne jamais vous marier ?
— Je vous conseille de parler, capitaine ! répliqua le colporteur. D’ailleurs, j’ai fait mes réflexions. Cette vie de courses et d’aventures continuelles commence à me lasser; j’ai envie de me fixer. Gertrude me plaît , et je ne trouverai jamais personne
V qui me convienne davantage ; seulement , je crains d’avoir attendu trop tard,
r — Eh bien ! où donc est Gertrude ? » demanda Holster en cherchant des yeux sa fille aînée , qui avait disparu aux premiers mots du colporteur.
Betsy courut chercher sa sœur.
« Le petit Lutgieter est sorti avec elle, murmura Smaller à l’oreille du capitaine. Décidément , j’ai parlé trop tard. »
Gertrude et Lutgieter étaient, en effet, ensemble dans ce moment. Le jeune Boër tenait la main de Gertrude et lui parlait avec feu. Ses yeux étaient remplis de larmes. De son côté, Gertrude semblait vivement émue. En entendant les pas de sa ' sœur, elle tressaillit et s’éloigna précipitamment de Lutgieter.
Betsy lui prit le bras et l’emmena dans la chambre de son père. Le Boër essuya ses yeux humides et rentra sans bruit derrière les deux jeunes filles. •
Au milieu du silence général , Holster prit la main de Gertrude , et fit part à la jeune fille de la demande du colporteur. A la grande surprise de sa famille et de ses amis , Gertrude ne répondit pas : elle baissa la tète et balbutia quelques mots assez difficiles à comprendre ; puis , par un de ces moü-
vemenls involontaires que le cœur seul inspire* les yeux de la jeune fille se fixèrent à la dérobée sur Piet Lutgieter. Celui-ci était pâle et tremblant. Ses yeux rencontrèrent ceux de Gertrude : les deux jeunes gene échangèrent un de ces regards que nul ne saurait ni décrire ni analyser.
« Réponds donc, Gertrude, reprit le baas de Borèlé-Berg; j’ai cru remarquer plus d’une fois que ce brave Hans te plaisait. Tu consens à devenir sa femme, n’est-ce pas ? Est-ce dit ? •
— Plus tard , mon père, murmura la jeune fille ; en ce moment, je ne puis.... je ne sais.... Je verrai....
— Qu’est-ce que tout cela veut dire ? s’écria Holster avec surprise. Y comprenez-vous quelque chose, capitaine?
— Ma foi, non , répondit Dennyson ; je croyais aussi que Gertrude aimait Smaller. Du diable, si je m’explique ce changement.
— Moi, je ne le comprends que trop, dit Smaller, qui avait remarqué les regards de Gertrude et de Lutgieter. Votre fille , mon pauvre Holster , aime mieux les fruits verts que les fruits mûrs.
— Qu’entendez-vous par là ? demanda Holster.
— Demandez à ce jeune homme, répliqua le colporteur en désignant Piet Lutgieter : c’est lui qui plaît maintenant à votre fille. Voilà tout ! Que
diable voulez-vous ? il faudra bien que j’en prenne mon parti. »
Tout en affectant cette philosophie, Smaller était, au fond du cœur, fort contrarié du refus de Gertrude. Durant les cruelles épreuves qu’il venait de traverser avec elle, il avait été à même d’apprécier les qualités réelles de la jeune Hollandaise. Depuis quelques jours surtout , fatigué des dangers de sa vie aventureuse , il avait plus d’une fois caressé le rêve d’emmener Gertrude à Grahmstown. Il s’était déjà arrangé toute une petite existence tranquille et confortable de négociant sédentaire. Le refus plus ou moins déguisé de la jeune fille, et son penchant pour Lutgieter, renversaient brusquement les châteaux en Espagne du pauvre colporteur. Dans beaucoup d’autres pays, la différence d’âge qui existait entre Gertrude et Lutgieter aurait semblé un obstacle à leur mariage. Au Cap , on n’attache aucune importance à cette disproportion. D’un autre côté, Lutgieter était un garçon brave et intelligent, avec lequel les Holster avaient d’ailleurs contracté une dette de reconnaissance. Il paraissait donc probable que le baas de Borèlé-Berg ne repousserait pas la demande du jeune Hollandais. Le colporteur était un homme intelligent qui envisageait froidement les choses et ne se faisait guère d’illusions. En quelques
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secondes , il se rendit un compte exact de la situa-
tion. Le résultat de ses réflexions fut une série de profonds soupirs. Cependant il fit de son mieux pour prendre, et surtout pour avoir l’air de prendre la chose philosophiquement. L’amour-propre lui donna la force de dissimuler son dépit.
« Ah çà ! qu’est-ce que tout cela signifie ? lui demanda Dennyson.
— Cela sigifie , capitaine, répondit ‘le colporteur, que les femmes sont plus variables que les girouettes, puisqu’elles changent lors même que le vent ne change pas. Gertrude m’aimait hier et ne m’aime plus aujourd’hui , voilà tout. Bah l j’épouserai la veuve de Grahamstown. »
Depuis dix minutes, environ, Frédéric Droeven, assis un peu à l’écart , tendait tous les ressorts de son esprit pour se rendre compte de ce qui se passait autour de lui. Il finit par comprendre que Gertrude refusait la proposition de mariage de Smaller. Comme il était loin de soupçonner l’existence d'un troisième amoureux , la conclusion qu’il tira du refus de la jeune fille fut qu’elle le préférait , lui , Droeven , au malheureux colporteur. Il se leva gravement, s’approcha de Gertrude, et prit la main de la jeune fille ; puis il ouvrit la bouche avec l’intention de la remercier de sa préférence,
et de lui assurer qu’il s’en rendrait digne par son amour et sa bonne conduite. Il n’avait pas achevé de mâchonner la première phrase, que tout le monde se mettait à rire, Gertrude la première.
« Imbécile ! lui dit Smaller, enchanté de trouver quelqu’un sur qui épancher sa mauvaise humeur, ne voyez-vous pas que nous sommes logés à la môme enseigne? Gertrude ne veut pas plus de vous que de moi. Celui qu’elle préfère.... tenez, le voilà qui parle tout bas à Holster.... Voyez comme Gertrude le regarde ; elle se doute bien qu’il demande à l’épouser.... Voyez comme elle est rouge et comme elle sourit d’un air heureux!... Oui, ouvrez la bouche , écarquillez les yeux , mon gros bonhomme, et tâchez de comprendre si vous pouvez. »
Droeven , complètement abasourdi , battit piteu-
sement en retraite et vint se rasseoir sur sa chaise dans l’embrasure de la croisée. Au bout d’un nouveau quart d’heure de réflexions, il se leva, comme s’il eût été lancé par un ressort. En trois enjambées, dignes de l’ogre aux bottes de sept lieues, il se trouva au milieu du cercle.
« Eh bien ! c’est égal, dit-il d’un air triomphant, je me marierai tout de même. Puisque Gertrude ne veut pas de moi, je prendrai ma cousine. Elle
est bien ennuyeuse ; mais , après tout , c’est une bonne fille. Est-ce dit , Noëmi ?
— Oui, certainement! s’écria la jeune fille en sautant au cou de son cousin. Ah ! je te rendrai bien heureux, va!
— C’est bon , c’est bon , dit Frédérick en se dégageant des bras de la tendre Hollandaise ; tu m’embrasseras demain ; je n’ai pas le temps aujourd’hui. Il faut que j’aille voir si l’on a eu soin de faire rentrer mes chevaux.
— Mais, Frédérick, les domestiques ont déjà....
— Oh ! ne m’ennuie pas , vois-tu? interrompit brusquement Droeven ; autrement , rien de fait. Je ne tiens pas déjà tant à ce mariage ; et si ce n’était pour'prouver à cette mijaurée de Gertrude que je puis me marier sans elle !... »
Noëmi se hâta de lâcher son aimable fiancé. Il sortit en lançant un regard furieux à Gertrude et à Lutgieter. Par bonheur pour lui , ce dernier , auquel Holster venait de faire espérer la main de Gertrude, était trop préoccupé de son bonheur pour remarquer la mauvaise humeur du baas de Mooï-Kloof.
Les deux Boërs prisonniers furent conduits le lendemain au cantonnement du 1 I e dragons ; de là, on les expédia au cap de Bonne-Espérance. Pour
LES FILLES DO BüËR.
en finir tout de suite avec eux , disons ici qu’ils furent condamnés et graciés. Leurs autres compagnons et les divers débris de l’émigration Retief se soumirent successivement et ne furent point inquiétés. Tout en conservant au fond du cœur une haine profonde contre le gouvernement anglais , ils le reconnurent et se résignèrent à subir ses lois.
Revenons à nos héros.
On parvint à sauver Holster, mais il ne sfe remit jamais complètement : ses blessures se cicatrisaient et se rouvraient ensuite , presque toujours aux mêmes époques. Il finit par succomber au bout de deux ans et demi de souffrances. Plus heureux, Smaller reprit toute sa santé. Il fit encore deux autres expéditions , dans lesquelles il gagna six mille rixdalers et perdit un œil. La veuve de Grahamstown , avec laquelle son mariage était arrangé au moment de son départ pour sa dernière expédition , ne voulut plus l’épouser à son retour. Deux ans après , elle se décida pourtant à devenir mistress Smaller. Elle tourmenta de son mieux
son mari , qui la battit de temps en temps. Grâce
à ces petites émotions conjugales, les deux époux firent un assez bon ménage, jusqu’au jour où mistress Smaller trépassa d’une indigestion. Son époux, désolé, jura de ne jamais se remarier;
il tint parole pendant six mois. Au bout de ce temps , il épousa sa servante , et devint père d’une légion d’enfants , dont aucun ne lui ressemblait.
Quant au capitaine Dennyson , qui avait épousé Betsy , il s’aperçut bientôt que sa femme était assez froidement accueillie par les ladies du régiment. n se hâta de vendre sa commission. Il en employa l’argent à l’acquisition d’une vaste propriété près de Borèlé-Berg : c’est maintenant un des plus riches colons du cap de Bonne-Espérance. Il chasse toujours, et n’est jamais plus heureux que lorsqu’il peut recevoir à sa table hospitalière quelques-uns de ses anciens camarades de régiment. Son beau-frère, Piet Lutgieter, s’est établi à Borèlé-Berg , et réussit fort bien de son côté. Dennyson et lui vivent en parfaite intelligence , à condition de ne jamais discuter sur les droits de l’Angleterre et de la Hollande à la colonie du cap de Bonne- Espérance. Stronboy et les deux Hupidon demeurent chez Dennyson , dont l’habitation s’appelle Scotch-House. Valourous est mort victime de sa gourmandise. Il avait caché dans un tronc d’arbre une bouteille de rhum dérobée à son maître. En voulant la reprendre , à la tombée de la nuit, il mit sa main sur un bo'émslange , ou
serpent d’arbre , qui le mordit cruellement. Il succomba quelques heures après.
J’allais oublier les habitants de Mooï-Kloof. Frédérick a épousé sa cousine. Tous deux sont devenus si gros, qu’ils peuvent à peine marcher. Ils passent leur vie en face l’un de l’autre dans deux grands fauteuils. Dame Agathe va de l’un à l’autre, court , gronde et joue du jambok en toute liberté. Son fils et sa belle-fille mourront certainement avant elle, d’apoplexie ou de graisse fondue.
Sydenhill est dans l’Inde. On lisait le mois dernier dans le Times que son régiment partait pour Lucknow. Le jeune cornette, à présent capitaine, est devenu un intrépide chasseur. Néanmoins , il n’égalera jamais Toby Dennyson.
Un voyageur qui a passé à Scotch-House l’année dernière m’a raconté que l’ancien capitaine en était à son soixante-troisième éléphant.
Je ne me rappelle plus le chiffre exact des lions , des rhinocéros et des hippopotames.
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET C* Imprimeurs du Sénat et de la Cour de Cassation rue de Vaugirard , 9
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