‹ Les Filles du Boer, souvenirs du cap de Bonne-EspéranceChapitre 4 sur 5 · Servent dont la morsure est presque toujours mortelle · texte numérisé non relu

Servent dont la morsure est presque toujours mortelle

« AUorts, soit! dit-il. Mais comment ces brigandslà ont-ils fait pour emmener ainsi tous les bœufs sans que nous ayons rien entendu ?-

— Us auront commencé par enlever les pieux de l’enceinte ; puis un d’eux aura pénétré en rampant par cette ouverture.

— Mais les bœufs, les bœufs?

— Ces horribles nains, que l’enfer écrase! ont des secrets pour se faire suivre du bétail. Il y a deux ans, ils m’ont volé ainsi quatre-vingts bœufs superbes. A cette époque, nous nous réunîmes une quarantaine de Boërs pour faire une battue. Après bien de la peine, nous dénichâmes nos voleurs dans une caverne. Ah! capitaine, la belle journée! Nous en tuâmes vingt-sept, sans compter cinq ou six femmes ; puis nous emmenâmes onze enfants, qui furent tirés au sort entre nous. Mon petit domestique, Mottoloo, qué vous avez vu à Borèlé-Berg était un de ces enfants.

— Et vous n’avez perdu aucun des vôtres dans 4 cette rencontre ?

— Hélas ! si. Trois furent tués en entrant dans la caverne. Sur huit autres qui furent blessés, sept succombèrent dans l’année. Krettleen ne mourut qu’au bout de seize mois. Sa blessure s’était cicatrisée plusieurs fois, mais elle se rouvrait de nou-

LES. PILLES DU BüftR.

veau. Î1 a fini par périr après d’hofribies souffrances, Que Dieu vous préserve des flèches des Bushmen, capitaine! Pour ma part, je tuai trois de cés misérables. Jamais de ma vie je n’ai eu autant de plaisir à voir tomber un éléphant sous me3 balles, que j’en trouvais ce jour-là à briser la tête de ces coquins contre les rochers. J’étais tout couvert des débris de leurs cervelles. Oh! les brigands!

— Qu’allons-nous faire du chariot ? demanda Smaller.

— Il faut le cacher dans quelque fourré. Nous l’enverrons chercher plus tard avec des bœufs, si Dieu permet que nous parvenions à nous sauver.

— Ne craignez-vous pas que les Bushmen ne reviennent et ne trouvent le wagon, malgré toutes nos précautions ï

— C’est bien possible ; mais que voulez-vous ? Nous ne pouvons faire autrement. Emportons les objets indispensables, et laissons le reste à la garde de Dieu. »

Ce fut un moment pénible que celui où l’on abandonna le chariot. Les voyageurs se sentaient le cœur serré par une tristesse pareille à celle qu’éprouve le paysan qu’une inondation force à quitter sa maison.

On se mit tristement en route. Chacun marchait

silencieusement, la tète penchée vers la terre. Vers le milieu de la journée, on quitta les bois pour entrer dans une vaste plaine sablonneuse. Bientôt toute trace de végétation disparut. En ouvrant les yeux le second jour, les voyageurs n’aperçurent autour d’eux qu’un horizon de sable. Pour comble de malheur, les provisions étaient épuisées. On ne trouvait plus de Sources. La faim et la soif, la soif surtout, commençaient à menacer les voyageurs. Le front de Holster s’assombrissait de plus en plus. Comme tous les Boërs riches et d’un certain ège, il aimait le confortable et le repos. Les privations lui semblaient bien plus pénibles qu’à ses compagnons de route. Puis l’inquiétude le tourmentait. Il craignait de s’être trompé de route et engagé trop avant dans le karoo (désert). Sous l’influence de toutes ces contrariétés physiques et morales, le caractère de Holster s’aigrissait chaque jour. Il devenait bourru, grondeur, emporté. Pour rien au monde il n’eût abandonné son hôte, mais il commençait à se reprocher de s’être associé à sa fortune. Peu habitué à dissimuler ses impressions, il se faisait violence pour cacher au capitaine ce qui se passait dans son esprit. Foreé de concentrer sa mauvaise humeur, qu’une explosion aurait peut-être soulagée, il en souffrait davantage.

Quant au capitaine, qui eût supporté philosophi- „ quement toutes les privations et tous les dangers s’il avait été seul, il se désolait d’être la cause du malheur de ses compagnons. Excessivement dur pour lui-même et pour les autres hommes, il s’apitoyait peu sur les souffrances de Holster et de Smaller, mais son cœur saignait en songeant aux deux jeunes filles. Celles-ci supportaient courageusement leurs fatigues et leurs inquiétudes. Betsy surtout montrait un courage héroïque. Elle faisait son possible non-seulement pour dissimuler ses propres souffrances, mais encore pour distraire son père et pour dissiper les sombres pensées du capitaine. Devinant ce qui se passait dans le cœur de ce dernier, elle cherchait de tout son pouvoir à le consoler.

Deux jours se passèrent ainsi. Le troisième, les colons durent se mettre en route sans avoir déjeuné. Dieu sait pourtant quel avait été leur souper de la veille! Il ne restait plus ni un morceau de pain, ni une tranche de viande, ni une goutte d’eau f

Dès que le soleil eut atteint une certaine hauteur, la chaleur devint accablante. La sueur coulait à grosses gouttes sur le front des malheureux voyageurs. Dévorés de soif, ils pouvaient à peine respirer. Leur langue desséchée s’attachait à leur palais brûlant. Les Hottentots eux-mêmes, dont l’heureuse '

nature résiste bien mieux que celle des Européens aux privations comme aux excès, les Hottentots commençaient à gémir et à se lamenter.

Tout à coup, l’un d’eux s’arrêta et resta les yeux fixés sur le vaste horizon qui s’étendait devant les voyageurs. ’

« Qu’y a-t-il? demanda Dennyson.

— Je crois apercevoir des buissons là-bas, » répondit le Hottentot.

Le capitaine se hâta d’ouvrir sa lorgnette. L’assertion du Hottentot se trouva exacte. Cette annonce ranima les forces des chasseurs. On marcha plus vite.

Un instant après, Dennyson fut assez heureux pour rencontrer un nid d’autruche. Il y trouva dix-huit œufs qu’il se hâta d’apporter à ses compagnons.

Telle était la situation de ces pauvres gens que, n’ayant pas de bois pour allumer du feu, ils mangèrent une partie de ces œufs crus et sans aucune espèce d’assaisonnement. On marcha jusqu’à minuit. Les premiers rayons du jour trouvèrent les colons sur pied, et attendant avec impatience le lever du soleil. Dès que la lumière se fut répandue sur la nature, Holster reconnut l’endroit où se trouvait la petite caravane.

«Courage, amis! s’ écria-t*il, Je me reconnais maintenant. A une lieue tout au plus, droit devant nous, nous rencontrerons une fontaine. Nous voici précisément sur la route que j’avais dit à. Droeven de prendre avec les chariots. Que Dieu soit béni , mes enfants! »

Les voyageurs tombèrent à genoux. Holster prit sa Bible, ce livre saint dont un Boër hollandais ne se sépare jamais. Betsy en lut tout haut quelques passages. Puis, après avoir rempli ce devoir religieux, les colons reprirent leur marche vers la forêt, qui s’étendait à perte de vue devant eux. Bientôt ils arrivèrent aux premiers arbres , qu’ils embrassèrent avec des transports de joie. Ces arbres n’allaient-ils pas les protéger contre les rayons brûlants du soleil ? Ne leur promettaient-ils pas de l’ombre, des fruits et du gibier?

Au bout d’une demi-heure de marche dans la forêt, on entendit au loin le retentissement d’un coup de fouet.

« Les chariots I s’écria Holster avec transport. Ils sont devant nous et doivent se trouver près de la fontaine. »

Chacun pressa le pas. Enfin , à travers une clairière, on aperçut, à sept ou huit cents pas, deux chariots dételés, arrêtés à côté d’une fontaine dont,

par moments, les colons voyaient l’eau miroiter au soleil.

Le premier mouvement des voyageurs altérés fut de courir vers la bienheureuse fontaine pour y étancher la soif qui les dévorait.

« Attendez ! s’écria Smaller en retenant les deux jeunes filles par le bras. Pour l’amour du ciel , attendez !

— Qu’est-ce donc? fit Holster.

— Regardez tous des hommes qui sont groupés autour du wagon de droite.... là.... entre ces deux arbres.

— Malédiction, dit Holster, ce sont nos ennemis ! Je reconnais Steindaller....

— Et voici tout près d# lüi Elias Kotzwem et Michel Strysloo, ajouta Smaller.

— Vous les connaissez ? demanda le capitaine.

— Oui; mais mon intervention ne servirait à rien. Kotzwern est un misérable qui a, dît-on, assassiné sa sœur et son beau-frère. Strysloo ne vaut guère mieux.... C’est lui qui, dans une expédition contre les Cafres, a jeté de sang-froid dans les flammes deux de ces malheureux qui lui avaient volé une vingtaine de moutons.

— Rentrons dans le bois, dit Holster. Prenons garde qu’on ne nous aperçoive. *

Autant la joie avait été grande, autant la déception fut cruelle. Tout se réunissait pour accabler les malheureux voyageurs. Holster avait parfaitement reconnu son wagon et ses bœufs. Quelle que fût la manière dont les Boërs s’en étaient emparés, Holster se voyait désormais privé de tout espoir de ce côté.

Que faire, que devenir maintenant? Où aller?

Quelles ressources trouver pour apaiser la soif et la faim dont on souffrait si cruellement ? Brisés de fatigue et de douleur, les voyageurs se laissèrent tomber sur l’herbe. En ce moment, il leur était impossible de rassembler une idée ni de faire un pas.

Quoiqu’il fût le plus ^pialheureux peut-être de tous, Dennyson était celui qui avait le mieux conservé son courage et son sang-froid. Désolé de tous les maux qu’il avait attirés sur ses compagnons de voyage, le pauvre capitaine s’éloigna et vint se jeter au pied d’un arbre , à huit ou dix pas du groupe formé par ses amis. Au bout d’un quart d’heure de pénibles réflexions, Dennyson fit un brusque mouvement, comme un homme qui vient de prendre une détermination.

« Allons, murmura-t-il, il n’y a que ce moyen de les sauver. Prévenons Smaller et partons. »

Gomme il levait les yeux en achevant ces paroles, il aperçut auprès de lui la grave et douce figure de Betsy. La jeune fille venait d’arriver. Elle s’était approchée tout doucement. De grosses larmes remplissaient ses yeux fixés sur la physionomie de Dennyson.

« Où allez-vous donc, capitaine? demanda la jeune fille d’une voix émue.

— Réparer les malheurs dont je suis cause, dit

le brave officier en prenant la main de Betsy. C’est à moi surtout qu’en veulent ces brigands de Port- Natal. Je vais les faire prévenir que je consens à me remettre entre leurs mains , s’ils donnent leur parole de vous laisser tous retourner tranquillement chez vous. .

— Ils vous tueront, capitaine.

— Je le sais pardieu bien, ma pauvre Betsy ; mais que voulez-vous, puisque je n’ai pas d’autre moyen de vous sauver que celui-là ?

— Nous pouvons fuir encore, balbutia Betsy, dont les larmes étouffaient la voix.

— Non, ma chère enfant ; songez donc que nous n’avons ni vivres ni eau. Puis* votre sœur et vous, vous êtes épuisées de fatigue. Chaque fois que je vous vois appuyer sur le sol vos pieds tout meurtris, tout sanglants, cela me fait froid au cœur.

— Capitaine 1

— Voyons, ma petite Betsy, ne pleurez pas ainsi. Nous sommes tous mortels. Notre métier, à nous autres militaires, c’est de braver la mort. J’aurais mieux aimé tomber sur un champ de bataille, c’est vrai , mais bah ! il faut bien se résigner. Puis , la pensée de vous avoir sauvée, ma chère Betsy, adoucira me3 derniers instants. Pensez quelquefois à votre vieil ami. Vous serez la seule. H y a quinze jours, je serais mort comme un chien sans laisser personne surla terre qui daignât donner une larme, une pensée au pauvre Toby Dennyson. Maintenant, quelque chose me dit là que vous me conserverez un bon souvenir, et que vous prierez Dieu pour moi. J’ai bien des défauts, Betsy ; mais le cœur n’est pas mauvais, et, sur mon honneur, j’avais une sincère affection pour vous. Allons, adieu, chère Betsy. »

Il voulut dégager ses mains que la jeune fille retenait dans les siennes. Betsy résista en sanglotant. Dans son désespoir, elle ne trouvait pas de paroles pour retenir le digne officier.

Ému par cette profonde douleur, Dennyson sentit bientôt monter à ses yeux les larmes qui gonflaient son cœur.

« Pauvre enfant! » murmura-t-il.

Puis, ne pouvant résister à l’émotion qui l’étouffait lui-même, il saisit les deux mains de Betsy, et attira vers lui la jeune fille éperdue.

o Adieu, Betsy, lui dit-il. Laissez-moi vous embrasser avant de vous quitter pour toujours. »

Betsy se jeta dans les bras de l’officier et l’étreignit sur son cœur avec des sanglots déchirants.

« Ne partez pas! lui dit-elle. Je vous aime et, si vous mourez, je ne vous survivrai pas !

-—Tu m’aimes! tii m’aimes!... Dis-le encore!

s’écria Dennyson, dont ce mot avait bouleversé le cœur.

— Oh! oui, de toute mon âme! Ne le saviez-vous pas? Au nom du ciel, restez avec nous.... quelques heures encore, au moins. Mon Dieu, mon Dieu, comment vous retenir?... Capitaine, ayez pitié de moi !... attendez encore.... ou je vous suis et je me fais tuer avec vous. »

Le pauvre capitaine perdait la tête. La douleur et la joie l’oppressaient en même temps. Qui peut imaginer les sentiments que la certitude d’être aimé fait naître en certaines natures modestes et défiantes, dont le cœur ne s’est jamais épanoui au soleil de l’amour ?

« Écoutez, Betsy, lui dit-il enfin, moi aussi, je

vous aime, et ce que vous venez de me dire me rend . bien heureux. Mais, pauvre chère enfant, c’est parce que je vous aime que je veux vous sauver. Chère Betsy ! si vous saviez comme cela me fait du bien de penser qu’il y a au monde quelqu’un qui a de l’affection pour moi ! »

Au moment où le capitaine achevait ces paroles, Holster s’approcha de lui. Le Boër était d’une humeur exécrable. Comme les gens d’un caractère faible et amolli par l’oisiveté, il supportait fort mal son chagrin et cherchait à l’épancher sur ceux qui l’approchaient. . .

« Eh bien ! nous voilà dans une belle position, grâce à vous! s’écria-t-il en s’adressant au capitaine. Si vous n’aviez pas maltraité Steindaller comme vous l’avez fait, nous n’aurions pas sur le dos tous ces damnés colons de Port-Natal. Évidemment, c’est lui qui les a excités.

— C’est probable, fit Dennyson ; aussi, que Dieu le mette à portée de ma carabine, le brigand !

— Oui, oui, on sait que vous tirez fort bien ; mais à quoi cela nous servira-t-il en ce moment? Au diable votre caractère emporté et votre orgueil! Yoilà ce qu’on gagne à traiter un honnête Boër comme un Cafre ou un Betchouana. »

Le rouge monta à la figure du capitaine. Il allait

répondre avec colère, mais un regard suppliant de Betsy l’arrêta.

« Mon père, commença la jeune tille....

— Au diable! reprit le fermier. Ne peux-tu retenir ta langue, quand on ne te parle pas? Avant la fin du jour nous serons entre les mains de nos ennemis. Crois-tu que tes grimaces et tes larmes suffiront pour apaiser les Boërs de Port-Natal?

— Calmez-vous, Holster, dit le capitaine. J’allais justement vous proposer un moyen de vous sauver, vous,. vos filles et Smaller.

— Lequel? »

Dennyson lui expliqua son projet de se livrer aux Boërs en échange de la liberté de ses compagnons d’infortune.

« Et vous avez cru que je consentirais à cela! s’écria Holster. Pour qui me prenez-vous donc, capitaine? Vous livrer ainsi, vous, mon hôte, mon ami ! Pensez-vous donc qu’il n’y ait de cœur et d’honneur que chez vous autres Anglais? Je ne m’attendais pas à une telle proposition, je vous jure.

— Alors trouvez-moi un autre moyen de vous sauver ! dit le capitaine à la fois satisfait et impatienté de l’indignation du Boër.

— Qui vous le demande ? Nous nous sauverons

ensemble ou nous mourrons ensemble. Ce [n’est pas une raison pour m’empêcher de déplorer notre sort et de maudire votre querelle avec Steindaller. D’ailleurs, quand il n’y aurait que vous d’exposé, cela suffirait pour me désespérer. Après tout, capitaine, vous êtes un brave compagnon, un homme que j’aime et que j’estime. Oui, je vous estime et je vous défendrai jusqu’à la dernière goutte de mon sang, quand ce ne serait que pour vous faire honte de votre proposition de tout à l’heure. »

Dennyson prit les mains de l’honnête fermier et les serra cordialement.

« Maintenant que nous voilà d’accord , reprit Iïolster, voyons un peu ce qui nous reste à faire. »

L’endroit où se trouvaient campés les Boërs de Port-Natal formait le fond d’une étroite vallée, ou plutôt d’une gorge, située entre deux montagnes. Il était impossible de passer par un autre endroit. Quant à gravir la montagne d’un côté ou de l’autre, il n’y fallait pas non plus songer. Même dans leur état normal de force et de santé, les voyageurs n’auraient pu y parvenir. D’ailleurs, du moment où l'on manquait cette fontaine, on était obligé de faire encore une trentaine de milles avant d’en rencontrer une seconde dans la direction de Borèlé- Berg. Holster et ses amis ne se sentaient plus capa-

blés de cet effort. Quant à forcer le passage, la supériorité de nombre des Boërs ne permettait pas d’y songer. Après avoir successivement émis et rejeté une foule de projets aussi impraticables les uns que lés autres, on finit par s’arrêter au seul qui offrît quelque espoir, sinon de salut, du moins de soulagement. Il fut convenu qu’on resterait cachés dans le bois jusqu’au moment où les Boërs auraient levé le camp et quitté les abords de la fontaine.

« Le défilé n’a guère qu’une lieue de longueur, dit Holster. Nous laisserons les Boërs prendre deux bonnes heures d’avance , afin de ne pas être exposés à les rencontrer sur notre chemin. Puis je vous conduirai à Borèlé-Berg, à travers les bois de Hellybosch. »

Il n’y avait pas, en effet, d’autre parti raisonnable à prendre. Exténués par la soif et la fatigue, les malheureux s’éloignèrent lentement de la fontaine, et se cachèrent dans un fourré.

Douze heures s’écoulèrent ainsi...-, et quelles heures, grand Dieu ! Chaque minute semblait un siècle. Couchés à terre et roulés dans leurs couvertures, ils n’avaient plus ni force ni pensée. A force de recherches et de peines, Dennyson parvint à trouver quelques racines et une plante bulbeuse

23C> LES FILLES DU BOËIt.

dont le jus acide et abondant rafraîchit un peu le-s lèvres desséchées des deux jeunes filles. De temps en temps, un des voyageurs se détachait pour aller voir ce que devenaient les Boërs. Ceux-ci ne paraissaient nullement se disposer à lever le camp, comme Holster l’avait espéré. Lorsque les derniers rayons du soleil eurent disparu de l’horizon, il fallut bien s’avouer la cruelle vérité.

« Attendons ehcore jusqu’à demain matin, dit Holster. Ils partiront sans doute au lever du soleil.

— Et s’ils ne partent pas ? demanda Smaller avec découragement.

— Alors que Dieu ait pitié de nous ! » dit le colon en regardant ses deux filles.

On se recoucha sur l’herbé. Chacun fit son pos- ' sible pour trouver dans le sommeil l’oubli de ses inquiétudes et de ses souffrances. Mais le sommeil fuyait les paupières brûlantes des pauvres voyageurs. Vers le milieu de la nuit, Dennyson, qui n’avait pas fermé l’œil un seul instant, entendit Gertrude et Betsy sangloter et se parler à voix basse. Gertrude se plaignait de la soif; plus courageuse, Betsy cherchait à la consoler.

Le capitaine se leva sans bruit et s’enfonça dans le bois du côté de la fontaine. Une heure après, il arrivait à cinq cents pas des Boërs. Alors

LliS l'ILLtS DU BOËR.

il redoubla de précautions et n’avança qu’en rampant. Comme il ne pouvait voir où il posait les pieds et les mains, il les eût bientôt tout en sang. Il ne s’en apercevait même pas, et gagnait toujours du terrain. Cent pas au plus le séparaient encore de la bienheureuse fontaine, lorsqu’une main s’appesantit sur son épaule. Il tressaillit et porta la main à son couteau de chasse.

« Capitaine! murmura une yoix qu’il lui sembla avoir déjà entendue quelque part.

— Qui êtes-vous et que me voulez-vous? demanda Toby.

— Je suis Piet Lutgieter. Je veux vous sauver. Deux des nôtres sont en sentinelle derrière la fontaine. Vous allez vous faire tuer.

— Qu’importe? répliqua Dennyson avec découragement. Mieux vaut mourir ainsi que de souffrir plus longtemps de la soif.

— Suivez-moi, » reprit Lutgieter en posant la main sur le bras du capitaine.

Dennyson lui obéit silencieusement. Arrivé à une certaine distance des Boërs, Piet l’arrêta.

« Buvez, » dit-il en présentant à l’officier une gourde d’eau-de-vie que Dennyson s’empressa de porter à ses lèvres.

Toby n’en but néanmoins qu’une faible gorgée.

238 LES FILLES J>U BüËR.

« Je ne suis pas seul, murmura-t-il après un moment d’hésitation. ...

— Je le sais, dit Lutgieter.

— Gertrude et Betsy meurent de soif et de besoin, reprit Dennyson les larmes aux yeux.

— Pauvres tilles ! dit le Hollandais, Écoutez, je vais tâcher de vous procurer un peu d’eau pour elles; mais, auparavant, écoutez-moi. Nous avons trouvé vos chariots sur la route de Borèlé-Berg,et nous les avons enlevés à cet imbécile de Droeven , qui s’en est tranquillement retourné à Mooi-Kloof. Seize des nôtres sont partis aussitôt à cheval pour Borèlé-Berg ils s’en seront facilement emparés. On sait que vous ne pouvez faire autrement que de passer par ici pour vous rendre à l’habitation de Holster. Steindaller, qui nous commande, vous y attendra huit jours, s’il le faut. Maintenant, qu’allezvous faire?

— Le sais-je ? répondit Dennyson avec découragement. Il ne nous reste qu’à forcer le passage.

— Vous ôtes moins nombreux que nous, et, de plus, épuisés par les fatigues et les privations.

— Comment le savez-vous?

— Deux Bushmen que nous avons faits prisonniers nous ont appris votre situation et la route que vous suiviez.

— Alors, nous sommes perdus ! Pauvres, pauvres jeunes filles, si bonnes et si courageuses , que Dieu ait pitié d’elles !

— Je ne vois pour vous qu’un seul parti à prendre, dit Lutgieter. Retournez sur vos pas et gagnez MooïrRloof. La maison est solide et Droeven a de nombreux domestiques. Malgré sa poltronnerie, il ne pourra faire autrement que de défendre ses hôtes. Au besoin, vous pourrez continuer votre retraite vers le cantonnement le plus voisin.

— Nous sommes à bout de forces, mon brave garçon, repartit tristement Dennyson. Depuis bientôt trois jours, nous n’avons ni bu ni mangé. Je venais chercher de l'eau pour ces pauvres enfants dont les souffrances me navrent le cœur.

— Attendez-moi là, » dit Lutgieter.

Au bout d’un quart d’heure, il revint avec deux outres rempHes d’eau et un quartier de springbok. Il fit trois voyages. Chaque fois il apporta ainsi quelques provisions.

« Pourrez-vous emporter tout ceci? dit-il au capitaine.

— Oui, répondit l’officier, et plus encore, s’il le faut.

— Le jour va paraître; partez vite, et que Dieu vous protège. Dites à miss Gertrude Holster,

240 • LES FILLES DU BOËfi. '

ajouta-t-il avec une certaine hésitation, que c’est à elle que j’envoie tout cela.

— Je savais bien que vous étiez un brave garçon, fit Dennyson en serrant avec-énergie la main du jeune Hollandais. Sur mon honneur, si je réchappe de tout ceci, vous verrez que Toby Dennyson

n’oublie jamais un service. Adieu, mynheer Piet;

que Dieu vous récompense de votre bon cœur !

— N’oubliez pas ce que je vous ai dit pour Gertrude Holster, reprit le jeune homme, au moment où le capitaine s’éloignait.

— Je vous le promets. Adieu. »

Le bonheur d’apporter un peu de soulagement aux souffrances de ses compagnons d’infortune l’emporta sur la fatigue et sur l’épuisement du capitaine. Malgré son pesant fardeau qui eût écrasé un homme ordinaire, il revint d’un pas rapide. Il trouva ses amis plongés dans la désolation. On le croyait mort ou prisonnier. Ne le voyant pas revenir, on s’était figuré qu’il était parti pour se livrer aux Boërs. Lorsqu’il montra les provisions qu’il apportait, ses compagnons eurent peine à retenir un cri de joie. En un clin d’œil, ils firent disparaître le quart de l’eau et de la viande.

« Assez maintenant, dit le capitaine en mettant de côté le reste des provisions. Gardons de quoi

LES FILLES MJ BOÊR. 241

vivre en route. Il faut que nous retournions à Mooï- Kloof. ' . ,

— A Mooï-Kloof ! » s’écrièrent les autres avec consternation.

Dennyson répéta toute sa conversation avec Piet Lutgieter. Il expliqua que le seul parti à prendre était celui qu’avait indiqué le jeune colon.

En apprenant que Borèlé-Berg était déjà au pouvoir de ses ennemis, Holster entra dans une colère épouvantable. On eut beaucoup de peine à le calmer, et surtout à le faire renoncer à son projet de tout braver pour retourner sur-le-champ à sa propriété.

Une heure après le retour du capitaine , la petite caravane faisait volte-face, et prenait la direction de Mooï-Kloof.

Gertrude se fit répéter plus de dix fois les paroles de Lutgieter. Smaller ayant maladroitement lancé une phrase de nature à diminuer le mérite de l’action du jeune Hollandais , Gertrude répondit fort sèchement en lui reprochant son ingratitude. Cela fut cause d’une petite querelle. Piquée des plaisanteries du colporteur, Gertrude rompit l’entretien et s’éloigna toute fâchée.

Les voyageurs marchaient depuis deux heures environ, lorsqu’ils entendirent un coup de fusil à

un mille tout au plus derrière eux. Il y eut un mouvement général d’inquiétude.

On pressa le pas. Bientôt Holster, qui s’était mis à l’arrière-garde, fit signe qu’il entendait du bruit. Quelqu’un approchait d’un pas rapide- On se cacha dans le fourré. Dennysoo, Holster et Smaller se tinrent prêts à s’élancer sur l’ennemi. Au bout de deux ou trois minutes d’attente, on vit paraître un Boër qui portait sur les épaules un jeune buntebuck dont la blessure saignait encore, Dennyson reconnut Piet Lutgieter, et courut à lui. La sueur ruisselait sur la figure du jeune Hollandais. Il ployait sous le poids de provisions de tout genre. On se groupa autour de lui. Il raconta comment il était parvenu à dérober ces provisions dans les chariots , et comment , ne trouvant plus les Holster à leur campement de la nuit, il s’était décidé à courir après eux.

« On me croit .à la chasse, dit-il, et personne ne se préoccupe de mon absence. Outre ce que j’avais emporté du camp , j’ai eu la chance de tuer un bunte-buck à deux milles d’ici. Le voici tout entier. »

Il donna ensuite aux voyageurs quelques nouveaux détails sur les projets des Boërs.

« Ne restez à Mooi-Kloof que le temps absolument

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indispensable pour vous reposer, leur dit-il. Steindalier a tellement monté la tête des autres Boërs, qu’ils sont capables de tout. Continuez à marcher. Je vais faire un mille ou deux avec vous, et nous pourrons causer ainsi sans voiis retarder. »

Tandis que Dennyson, Holster et Smaller se concertaient sur les mesures à prendre par suite des nouveaux renseignements qu’ils venaient d’obtenir, Lutgieter marchait à côté de Gertrude. Il la regardait d’un air fort épris, mais il n’osait lui parler. A la fin, il fit un effort sur lui-même et lui dit d’une voix un peu tremblante : . ,

« Le capitaine vous a-t-il fait ma commission,

Gertrude ?

— Quelle commission '! demanda la jeune fille, qui savait très-bien pourtant ce dont Lutgieter voulait parler.

— Vous a-t-il dit que c’était pour vous que j’envoyais toutes ces provisions ?

— Oui , dit-elle en baissant les yeux sous le regard du jeune Hollandais, qui lui faisait éprouver une singulière émotion. Je vous en remercie. Mais comment avez-vous su mon nom ?

— Oh! je vous connais depuis longtemps, moi; seulement, je ne savais pas votre nom de famille.

ikk ' LES FILLES DU BOËft.

— Comment cela?

— Il y a quatre ans , je demeurais chez un de mes oncles, dont l’habitation est située près de Hupstràtberg. Vous êtes venue à Zaërt-Kloof pour la noce de Koosjen Van der Brook. J’y étais aussi. Vous n’avez pas fait attention à moi. J’étais un tout petit garçon alors ; mais moi, je vous ai bien reconnue, Gertrude. Seulement, je n’ai pas osé vous le dire alors , moi qui venais de combattre votre père et vos amis.

Oh! je me souviens maintenant, dit Gertrude;

vous étiez avec mynheer Stoorkeen.

— Oui, oui, c’est cela! s’écria Lutgieter; et nous sommes allés ensemble au temple dans le chariot de Wilkem Britse.

— En effet. Comme Koosjen était jolie!

— Pas autant que vous! s’écria Lutgieter. Gertrude, reprit-il après un instant de silence, est-il vrai que vous comptez épouser ce vieux colporteur t

— Qui vous a dit cela?

— Steindaller en a parlé devant moi.

— Steindaller est un bavard et un méchant

homme.

— Oui; mais il a de bons yeux. Est-il possible qu’une jeune et jolie fille comme vous

LES FILLES DU BOfiR. 24»

puisse aimer un vieil homme comme ce maudit étranger?

— Qu’avez-vous donc jcontre lui 1

— Oh ! je le déteste !

— Pourquoi? -

— Je ne sais pas. C’est-à-dire si, je le sais bien, mais. je n’ose pas vous dire.... Et pourtant, c’est peut-être la dernière fois que je vous verrai, et je voudrais.... Tenez, Gertrude, je suis jaloux de ce colporteur, voyez-vous ! Moi aussi, Gertryde, je vous aime, et depuis longtemps.

— Bah! dit Gertrude, plus émue qu’elle ne voulait le paraître, vous vous figurez cela. Songez donc que j’ai quatre ans de plus que vous.

— Qu’est-ce que cela fait? Koosjen n’avait-elle pas aussi deux ans de plus que son mari? Oh! si j’étais riche, j’irais tout de suite demander votre main à mynheer Holster. Malheureusement, mes parents ne m’ont rien laissé. Mais enfin, voyezvous, tant que vous ne serez pas mariée, il me restera quelque espoir; tandis que, si vous épousez ce vieux colporteur, cela me rendra malheureux toute ma vie.

— Bah ! vous m’oublierez bien vite.

— Oh ! non , ne croyez pas cela , Gertrude. Je vous aime tant! Savez-vous que, si mes compa-

triotes apprennent que je suis venu vous porter des renseignements et des vivres, ils me fusilleront comme un traître? Je le sais bien, moi, et pourtant je m’y expose de grand cœur pour l’a-, mour de vous. *

Comme il achevait ces paroles d’une voix émue, Smaller s’approcha des deux jeunes gens. Il avait remarqué leur émotion. La jalousie l’amenait auprès d’eux. Il ne pouvait arriver plus mal à propos. Encore sous le charme des paroles si tendres et si sincères du jeune Hollandais, Gertrude trouva pour la première fois que la voix du colporteur était un peu rude, et ne goûta nullement ses grosses plaisanteries. En vraie fille d’Ève, elle était d’ailleurs contrariée de voir interrompre si brusquement un entretien qui commençait à l’intéresser vivement. Puis, elle ne pouvait s’empêcher de faire, entre ces deux hommes, une comparaison qui ne tournait pas précisément à l’avantage du colporteur. Outre sa jeunesse, sa jolie figure et son amour si dévoué, le Boër avait de plus le prestige du danger fort réel auquel il s’exposait en ce moment pour l’amour de Gertrude. Il aurait fallu avoir le cœur bien dur pour ne pas lui savoir gré de son courageux dévouement. Et Gertrude lui en était si reconnaissante, qu’elle faisait son possible pour renvoyer

LES FILLES DÜ B0f.lt.

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Smaller. C’était naturellement une raison de plus pour que ce dernier tint à rester auprès de la jeune fille.

Le pauvre Lutgieter, maudissant le colporteur, devenait de plus en plus triste à mesure qu’il voyait arriver l’instant de partir. Il fallut que fiolstef l’engageât deux ou trois fois à les quitter pour qu’il

eût le courage de s’y décider.

Il prit enfin congé de la petite caravane* En voyant ce brave jeune homme, qui venait de sauver ses amis et elle-même d’une mort presque certaine, s’éloigner si triste et si abattu, Gertrude se rappela tout à coup qu’elle avait oublié de faire une dernière recommandation à Lutgieter. Je ne sais ce qu’elle lui dit tout bas, mais la physionomie du jeune homme changea tout à coup. Il serra la main de Gertrude aveç une sorte de reconnaissance passionnée, et partit d’un air moins sombre. En revanche, Gertrude était bien rouge et son regard fuyait celui de Smaller. Le colporteur voulut la questionner, mais elle ne répondit que par des plaisanteries. Comme il se fâchait, elle lui tourna le dos et se mit à causer tout bas avec sa sœur. Smaller hocha la tête d’Un air mécontent et rejoignit les autres hommes.

Cette fois, Holster ne suivit pas tout à fait la

même direction. Ses compagnons eurent beaucoup moins de plaines sablonneuses à traverser. Dès le second jour, on trouva de l’eau, ainsi que diverses racines qui soutinrent les forces des voyageurs. Puis, un soir, Dennyson et Holster construisirent, aux abords d’une fontaine, un piège dans lequel ils prirent deux springboks. Smaller tua un porcépic. Enlin, on rencontra un nid de fourmis blan-

ches. Les Hottentots firent une ample provision de ces insectes. Ils les mettaient à rôtir sur les charbons ardents et les mangeaient ensuite comme un mets délicieux. Les blancs eux-mêmes leur tinrent compagnie et ne trouvèrent pas aussi mauvais qu’ils l’avaient cru ce plat, dont la pensée ferait dresser les cheveux sur la tête d’un Européen.

Pour comble de bonheur, Dennyson, qui déployait une activité surhumaine, attrapa encore deux iguanes , énormes lézards à l’aspect horrible, mais à la chair délicate et savoureuse. Grâce à tous ces suppléments de provisions, les voyageurs arrivèrent sans trop de souffrance jusqu’à trente-cinq milles environ de Mooï-Kloof.

« Encore deux petites journées démarché et nous serons sauvés, dit Holster en arrivant le soir à l’endroit désigné pour faire halte.

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— Peut-être, une fois à Mooï-Kloof, aurai-je des nouvelles de Stronboy, dit le capitaine. Je crains que le pauvre diable n’ait été pris et tué par ces damnés Boërs. Si ma lettre était parvenue au capitaine Darwin, il nous aurait certainement envoyé du secours.

— Nous saurons cela après-demain, * dit Holster en s’endormant.

Dennyson suivit bientôt son exemple, mais il ne tarda guère à se réveiller. Il se regardait comme responsable du salut de ses compagnons. Une sorte de pressentiment l’inquiétait; son organisation exceptionnelle lui donnait d’ailleurs le pouvoir de résister au sommeil comme à la fatigue. Il jeta quelques branches dans le brasier qu’on avait allumé pour éloigner les bêtes féroces, et s’écarta un peu du groupe des chasseurs endormis près du feu.

Enveloppé dans son épaisse couverture, il se coucha dans un fourré de mimosas, à vingt pas du bûcher, et s’y tint attentif, l’œil et l’oreille au guet. Quelques heures se passèrent. Il n’entendait d’autre bruit que le cri des bêtes fauves traversant le bois, ou le sifflement du vent dans les arbres. Bientôt cependant, il lui sembla distinguer un bruit différent de tous ceux qu’il avait entendus jusque-là. Il re-

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doubla d’attention. À la lueur rougeâtre et vacillante que le brasier projetait sur les arbres voisins, Dennyson vit, en face dë lui et de l’autre côté du feu , les branches d’un mimosa s’écarter doucement. Quelques minutes plus tard, une tête crépue se montra au même endroit. Puis un Bushman sortit du fourré, tenant d’une main son arc, et de l’autre une flèche qu’il posa lentement sur la corde. Comme le sauvage élevait le bras pour lancer la flèche sur le groupe des dormeurs, Dennyson lui envoya une balle qui l’atteignit en pleine poitrine. Le Bushman tomba à la place même où il se trouvait. Le capitaine s’était déjà élancé vers lui , son couteau de chasse à la main ; il ne frappa qu’un cadavre.

Les chasseurs s’éveillèrent en sursaut et saisirent leurs fusils placés auprès d’eux.

« Cachez-vous dans le bois, leur cria Dennyson, et tenez-vous en dehors de la lumière du feu. Un Bushman ne marche jamais seul ; nous allons voir arriver une bande de ces coquins. Bétsy, Gertrude, venez par ici. Pour l’amour de Dieu, laissez là vos bagages et vos couvertures ; j’irai les chercher tout

à l’heure.

— Vous avez eu tort de tirer, capitaine, dit Smaller. Si les Boërs sont sur nos traces....

— H fallait pourvoir au plus pressé.' Une balle pouvait seule empêcher ce damné brigand de blesser l’un de vous avec sa flèche empoisonnée. Allons, Betsy, restez là dans ce buisson; je vais vous apporter votre couverture et votre paquet. »

Au moment où Dennyson se rapprochait de l’espace éclairé, cinq ou six flèches sifflèrent à ses oreilles. Un de ces messagers de mort pénétra même dans sa veste de peau de springbok, mais elle ne put la traverser.

En deux bonds, le capitaine eut rejoint ses amis. Ils gagnèrent ensemble un petit bouquet isolé, et passèrent le reste de la nuit dans une inquiétude Facile à comprendre. Par bonheur, les Bushmen, de leur côté, avaient grand’peur de s’exposer aux balles de leurs ennemis, dont ils ignoraient maintenant la situation exacte. -

« Nous allons avoir une journée bien périlleuse à passer demain, dit Holster avec découragement.

— Croyez-vous que ces vermines nous attaquent en plein jour? demanda Smaller.

— Nous attaquer ouvertement? Non, malgré leur supériorité de nombre. Mais ils vont se cacher dans le bois et tireront sur nous à leur aise et sans danger pour eux.

— Il faudra mettre les femmes au milieu, dit le

capitaine. 1 Quant à nous, que la Providence nous protège ! J’aimerais mieux affronter cinquante Cafres que dix de ces petits animaux venimeux avec leurs flèches damnées. »

A l’instant où le soleil commençait à paraître à l’horizon, un des Hottentots posa la main sur le bras de Holster, pour attirer son attention.

« Écoutez, baas, » lui dit-il.

Holster écouta; mais son ouïe, moins subtile que celle du sauvage, ne perçut aucun bruit.

« J’entends des pas de chevaux, reprit le Hottentot.

— Et moi aussi , murmura Valourous, dont les oreilles, exercées par son état constant de frayeur, passaient à bon droit pour les plus fines de la petite caravane.

— Ils ont raison, dit Holster au bout de quelques minutes. Ce sont les Boërs, sans doute, car le bruit vient du côté où nous les avons laissés et se rapproche toujours. Cette fois, mes pauvres amis, nous sommes perdus.

— Pas encore, dit le capitaine. Dieu nous a protégés jusqu’ici, il nous protégera encore. Betsy, vous qui savez par cœur toutes les saintes paroles de la Bible, dites-nous-en quelques passages avant que nous reprenions notre route. »

La jeune fille récita à demi-voix quelques versets de la Bible, appropriés à la triste situation dans laquelle se trouvaient ses compagnons.

« Maintenant, dit le capitaine, lorsqu’elle eut terminé, en route, et que la Providence nous protège contre les flèches empoisonnées des Bushmen. »

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