‹ Les filles du colonelChapitre 1 sur 3 · LES · texte numérisé non relu

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FILLES DU COLON>蔣W VO

Dans un salon jaune, obscur et fané, dépendant d'un appartement garni de la rue de Beaune, trois femmes étaient assises et causaient à demivoix le 24 décembre 1864.

Le jour douteux, qui tombait difficilement des fenêtres à doubles rideaux, indiquait cette heure indécise, si prompte à venir en hiver, où le travail n'est plus possible, où la lecture fatigue déjà la vue, où la lumière d'une lampe n'est pas encore désirée.

La plus âgée des trois femmes, qui occupait

l'angle droit de la cheminée, tisonnait de cette

façon intermittente particulière aux gens nerveux

et préoccupés.

ii. 1

La pince, dans ses mains, semblait, tour à tour, attaquer furieusement ou caresser avec distraction la bûche, qui répandait plus de fumée que de chaleur.

A l'angle opposé, une belle personne d'une vingtaine d'années, nonchalamment étendue dans un fauteuil, jouait avec les rubans flottants de sa ceinture.

Elle fixait dans le vide deux grands yeux bleus, assez semblables, sous leurs cils touffus, à des pervenches dans la mousse.

Une profusion de boucles blondes savamment déroulées encadraient son visage délicatement rosé et d'une suprême distinction.

Près d'elle une jeune fille brune, à la physionomie fraîche et avenante, était assise sur une petite chaise basse , et croisait ses mains mignonnes sur une tapisserie abandonnée.

Quatre heures sonnèrent au timbre fêlé de la pendule.

La conversation languissait. La pince restait immobile. La jeune fille brune étouffa même un léger bâillement.

Seule, la rêveuse du fauteuil, perdue dans une

lointaine excursion au pays des chimères, ne manifesta ni lassitude, ni ennui, ni impatience.

La dame aux pincettes se renversa tout à coup sur son siège avec un geste découragé :

— Gomme votre père tarde à rentrer ! dit-elle ; je crains quil n'ait rien appris de bon au ministère de la guerre.

La tête brune s'agita vivement.

— Ce serait une injustice criante ! déclara-telle.

La tête blonde parut sortir des nuages.

— Et cela t'étonnerait, une injustice?

— Gela ne doit pas exister.

■— ■ Ah ! ma pauvre Marcelle, que tu es jeune ! . . . J'en ai déjà vu assez, moi, pour ne plus guère m'étonner.

— Tu exagères, Judith, dit la voix calme de la mère.

— En quoi donc, ma mère, s'il vous plaît? ^— Tout le monde n'a pas les contre-temps

fâcheux qui ont entravé la carrière militaire de ton père.

— Contre-temps ou passe-droits..., toujours est-il que si M; de Glarande, qui aura cinquante-

h LES MENAGES MILITAIRES.

huit ans le mois prochain, ne passe pas colonel à la promotion de janvier...

— Hélas!... la retraite! soupira Marcelle.

— Il pourrait être encore compris dans celle du 16 mars, hasarda madame de Glarande.

— Et l'âge?... Tenez, ma mère, avouez que vous êtes, comme nous, un peu inquiète.

— Oh!... tu sais...

— Car votre philosophie apparente ne nous rassure que médiocrement.

— - Eh hien ! c'est vrai... je meurs de peur que M. de Glarande ne soit pas nommé ces jours-ci, malgré tous ses droits. Il a des concurrents... il n'est plus jeune... Avec leur manie de rajeunir l'armée, ils finiront par mettre des échappés de Saint-Cyr à la tête des régiments.

— Ah ! ce serait bien triste! dit la tête brune.

— Ce serait un épouvantable malheur! conclut la tête blonde.

■ — Là... là... fit une voix douce derrière le fauteuil de Judith de Glarande ; le plus épouvantable des malheurs, ma bonne sœur, c'est d'être ardente comme tu l'es et d'attendre les événements avec si peu de résignation.

LES FILLES DU COLOlNEL.

La portière s'était soulevée sans bruit, et une troisième jeune fille était entrée tout à point pour recueillir l'exclamation violente de Judith.

— Bon! fit Marcelle... un sermon de Nestor. Judith sourit dédaigneusement.

La nouvelle venue était de taille moyenne, un peu forte malgré sa jeunesse, vingt-trois ans peutêtre ; une intelligence peu commune rayonnait dans sa physionomie incorrecte et bienveillante.

On ne pouvait avoir plus de douceur dans le regard, ni plus de gravité dans le sourire ; elle n'était point jolie; un charme attractif émanait d'elle.

Ses sœurs l'appelaient Nestor, et mademoiselle Hortense de Glarande, l'aînée des trois jeunes filles, acceptait gaiement le surnom.

Marcelle s'était approchée de la fenêtre dont elle soulevait le rideau.

— Tu ne vois rien? demanda madame de Glarande.

— Rien, maman.

Ici un soupir et un silence.

Tout à coup Marcelle fit un cri de joie.

— Voici mon père!... il traverse la cour...

G LES MENAGES MILITAIRES.

quelles enjambées !... et il agite les bras... oh ! il doit être bien satisfait.

— Que Dieu t'entende ! murmura la mère. On entendit gémir les escaliers sous un pas

retentissant ; puis la porte s'ouvrit avec un fracas d'excellent augure dans l'état de la question.

M. de Glarande fit irruption dans le salon en brandissant comme une massue une lettre tout ouverte :

— Colonel!... je suis colonel!... entonna-t-il d'une voix de basse profonde , sans se soucier si c'était bien le ton de ce joli morceau de la Fanchonnette.

— Ah ! . . . mon ami ! exclama sa femme en levant au ciel deux bras qui retombèrent sous le poids du bonheur.

Marcelle ne fit qu'un bond de la fenêtre dans les bras de son père.

Hortense lui prit doucement les mains et les serra.

Judith se leva sans mot dire, alluma les bougies de la cheminée, et, jetant un rapide coup d'œil dans la glace :

— Enfin ! murmura-t-elle , je suis fille de colonel !

— Raconte-nous cela, Alphonse... voyons, dis vite, mon ami?... interrogea madame de Clarande... que sais-tu?

— Je sais. . . parbleu ! je sais que mon ami X. .v, le chef du personnel, m'a fait passer ce petit mot dans l'antichambre où je me morfondais... Oh! en bonne compagnie, du reste.

— Tes concurrents, sans doute ?

— Quelques-uns... et des députés aussi... un encombrement dans les bureaux dont on n'a pas idée.

— Voyons le billet, dit Judith.

M. de Glarande , tout heureux de l'impatience qu'il voyait sur les mines joyeuses, prit plaisir à prolonger cette minute d'attente.

11 assujettit solidement son lorgnon sur le maître nez dont était décoré son mâle visage, s'approcha des bougies, déplia le papier, et lut en savourant chaque mot :

« Mon cher Glarande , « Tu es nommé colonel par décision du 24 dé-

8 LES MENAGES MILITAIRES.

« cembre 1864 ; tu es le premier averti. Viens « me voir demain matin : il y a trois régiments « vacants... tu choisiras.

« Ton vieux camarade, « X... »

— Le brave cœur!... le digne homme ! s'écria madame de Glarande dont les bons gros yeux, un peu louches, se remplirent de larmes de joie.

— Ainsi vous pouvez choisir, mon père, dit Judith. J'espère que vous chercherez, avant tout, une brillante garnison.

— Sois tranquille.

— S'il est possible, une préfecture.

— Tu y tiens?

— Enormément.

— Mais, mon enfant...

— Il n'y a pas à balancer, mon père. Les préfectures donnent des fêtes, et quand on a des filles à produire, il faut y songer.

— Toujours avisée, cette Judith !... dit le colonel avec le plus indulgent des sourires paternels.

— Mon père, hasarda Hortense, ne serail-il

pas plus sage de choisir un régiment qui serait, peut-être pour longtemps, dans une de ces bonnes villes de province où la vie n'est point coûteuse?

— Mais dont les plaisirs sont absents , interrompit Judith.

— Où les logements sont abordables et l'alimentation facile? continua paisiblement Hortense.

— Mon petit intendant, répondit M. de Glarande, nous verrons à te satisfaire, et toi, Marcelle, tu n'as donc pas de préférence?

— Moi ! fit la troisième fille du colonel avec un rire enfantin, je serai très-heureuse partout où vous me conduirez.

— Tu es une bonne fille ! dit le père en la baisant au front.

Madame de Glarande n'avait rien dit pendant ce petit débat, où se dévoilaient le caractère économe et prévoyant d'Hortense, ainsi que les goûts frivoles et mondains de Judith.

On voyait bien cependant que si l'excellente

femme ne parlait pas, ce n'était pas faute d'avoir

une opinion.

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La sienne, qu'elle ne faisait pas ouvertement connaître, se manifesta par une mimique expressive à l'adresse de son mari.

Celui-ci finit par saisir le sens de ces muettes recommandations, et, d'un ton conciliant :

— Mes fillettes, dit-il, j'irai demain au ministère, je prendrai mes inforrnations , et je vous promets de manœuvrer de façon à vous procurer une garnison excellente... sous tous les rapports.

Les trois sœurs accueillirent cette promesse, l'aînée avec espoir, la seconde avec incrédulité, la dernière avec insouciance, et sortirent ensemble du salon en se communiquant leurs impressions.

Restés seuls, monsieur et madame de Glarande se rapprochèrent du foyer.

C'était un bon ménage, dont vingt-cinq ans d'union avait cimenté le mutuel dévouement, et qui mettait en commun les chagrins les plus minimes de l'existence, comme ses joies les plus attendues.

Une poignée de main longue et chaude fut silencieusement échangée entre ces deux époux,

LES FILLES DU COLONEL. il

qui savaient si bien pouvoir compter l'un sur l'autre.

— Enfin! murmura madame de Clarande...

Et le colonel répéta avec une intime satisfaction :

— Enfin !

— Alphonse, reprit-elle, ton ami X... te rend un excellent service. Il nous faut en tirer parti dans l'intérêt des nôtres.

— Je le crois bien.

— La question de garnison mondaine qui séduit Judith, ou de garnison économique qui préoccupe Hortense, me paraît bien secondaire.

— Certainement... certainement...

— La pensée qui doit nous guider d'abord est celle de nos filles.

— Gorbleu ! c'est assez essentiel.

— Il s'agit, en fixant ton choix sur un régiment, non pas de t' arrêter à celui dont F étatmajor te sera le plus sympathique, ou la destinnation la plus agréable.

— Cependant, ma bonne.,»

— Il faut prendre le régiment où se trouvent le plus de célibataires, -

— Ah! diable!

— De célibataires titrés.

— Ah ! fichtre.

— Et riches... cela ne gâte rien.

— Mais ce serait le phénix que ce régiment-là.

— Eh bien!... il faut voir lequel, dans les trois numéros qui te sont offerts , se rapproche le plus du phénix.

— Tu as raison, j'y penserai.

— C'est indispensable... Des noms, Alphonse... de la fortune... une société de jeunes gens bien élevés autour de nos filles.

— Permets, permets, ma chère amie, il y a des jeunes gens très... convenables, des officiers distingués et... célibataires, qui ne portent que des noms modestes.

— Tu connais les idées de Judith à cet égard.

— Hortense est plus sérieuse.

— Je recevrai tous tes officiers, quels qu'ils soient, mon ami, mais rien ne saurait m1 empêcher de chercher parmi eux, pour mes enfants, une alliance noble et flatteuse pour mon amourpropre.

— Soit! je feuilletterai Y Annuaire.

— Feuillette, mon ami, feuillette... il y va peut-être de l'avenir de ces chères petites.

Et comme sur le chapitre du mariage de ses filles la honne mère ne tarissait pas, elle développa jusqu'au dîner, au colonel attentif, son petit plan maternel pour conduire les demoiselles de Clarande à accorder leur main aux trois plus brillants officiers du régiment en expectative.

Le lendemain , le premier solliciteur introduit dans le cabinet du chef du personnel, au ministère de la guerre, fut le colonel de Clarande, tout plein d'importance, d'expansion et d'amicale gratitude.

— Tu es satisfait? lui dit gaiment le chef du personnel ; eh bien ! tant mieux. Gela me dédommagera un peu de tous les mécontents que je suis contraint de faire, bien malgré moi.

— Cependant, dit le colonel, tu es l'équité faite bureaucratie.

— Pour les élus de la liste officielle, peut-être. Pour les évincés, je suis, au contraire, le passedroit fait homme.

— Ah çà ! mon cher, où m'envoies-tu ?

14 LES MENAGES MILITAIRES.

— Voilà... nous avons le 19e lanciers, le 15e et le 17e hussards.

— Puisque tu veux m' autoriser à choisir, je vais d'abord jeter un coup d'oeil sur Y Annuaire.

— A ton aise, j'expédierai autre chose en t' attendant.

Le chef du personnel frappa sur un timbre pour faire introduire un nouveau visiteur.

Le colonel, avisant l'Annuaire sur l'angle du bureau, s'en empara et l'emporta près de la fenêtre pour l'étudier consciencieusement.

Dès le premier regard, il constata avec plaisir que plusieurs de ses anciens camarades se trouvaient disséminés dans lesdits régiments ; que la composition en était généralement excellente, et qu'il pouvait, en quelque sorte, jouer à pile ou face celui de ces corps qu'il aurait l'honneur de commander.

Ses instincts militaires étaient donc servis à souhait.

Toutefois, les instructions précises de madame de Glarande, pour qui il professait une déférence méritée, lui revinrent à l'esprit avec une netteté implacable.

Elle voulait des célibataires dans son nouveau régiment, beaucoup de célibataires... des décorations... des noms aristocratiques... et des titres

aussi.

Le colonel reprit son examen avec un redoublement d'attention.

Au 19° lanciers, treize particules et pas de titres.

Au 15e hussards, onze particules seulement, mais un marquis et deux vicomtes.

L'étude approfondie du 17e hussards devait inonder son cœur de père d'une joie sans mélange, tout en chatouillant agréablement son amourpropre de colonel.

Le 17e hussards rentrait depuis peu d'Afrique, ce qui signifiait peu d'officiers mariés.

Les dates de ses dernières promotions étaient récentes, ce qui faisait espérer un personnel jeune.

Des décorations nombreuses en émaillaient cependant la nomenclature.

L'aristocratie y était représentée avec éclat, et la science du blason devait y courir les escadrons.

M. de Clarande referma le catalogue officiel et se rapprocha du chef du personnel; sou choix était fait.

— Mon cher X..., dit- il, sois assez aimable pour m'envoyer au 17e hussards.

— Très-bien. Bon régiment!... de l'entrain, de la jeunesse et de beaux souvenirs d'Afrique : tu as la main heureuse.

— Mille fois merci ; je cours prévenir...

— Tu seras demain au Moniteur.

Le colonel était déjà loin.

Ce ne fut que dans la cour du ministère qu'il se souvint de n'avoir accordé aucune attention à la garnison actuelle du 17* hussards.

— Que va dire Judith? pensa-t-il avec une certaine appréhension.

Ce qui prouve surabondamment que la blonde fille du colonel était aussi la plus chérie.

Prudemment, il rentra sans bruit rue de Beaune, monta à son cabinet de travail, chercha son Annuaire et vit que le régiment dont il devenait le chef occupait Vienne, l'ancienne ville romaine, bien déchue de son antique splendeur,

mais agréablement située sur les bords du Rhône, à proximité de Lyon.

Ce fut un Dictionnaire géographique sous le bras qu'il aborda sa femme et ses filles.

La vue de cet in-folio déconcerta Judith. S'agissait -il donc de quelque bourgade ignorée, de quelque petite ville obscure?

— Tout va bien! se hâta de dire l'excellent homme en rassurant son monde par un sourire encourageant.

— Dites vite, fit Judith avec impatience.

- — Mon régiment est la fleur de l'arme comme composition, tradition, discipline.

— Hussards? interrogea Judith, qui songeait au brillant uniforme.

— Lanciers? demanda Hortense, qui réfléchit que son père n'aurait peut-être pas à changer le sien.

Le colonel, lui, n'y avait même pas songé.

— Le 17° hussards ! répondit-il triomphalement.

Il y eut un murmure de satisfaction, puis quatre voix curieuses demandèrent :

— Et la ville?

18 LES MENAGES MILITAIRES.

Le colonel ouvrit son Dictionnaire géographique.

« Vienne, dit-il, 20,000 habitants, départe- « ment de l'Isère, ancienne province du Dau- « phiné, sur la rive gauche du Rhône, sous-pré- « fecture, tribunal de première instance, tribunal « de commerce. »

— Sous-préfecture ! répéta Judith avec une moue dédaigneuse.

— « Fabrique de ratines, continua le colonel, «draps, toiles, ouvrages en acier et en cuivre, «papier vélin, verreries, fonderies, hauts-four- « neaux. »

— Ville de commerce : tout y doit abonder, opina Hortense avec satisfaction.

— «La cathédrale, ou église Saint-Maurice, « est un fort beau monument gothique. La ville « abonde en ruines d'un grand intérêt. »

— Ah ! tant mieux', cela m'intéressera à visiter, dit Marcelle.

Madame de Glarande ne demandait rien ; mais un regard d'intelligence, que lui décocha son mari, lui apprit que ses intentions avaient été remplies et que le 17e hussards,, selon toute pro-

habilité, lui offrirait une abondante pépinière de gendres.

Les quelques jours qui suivirent furent employés en visites d'adieu aux relations parisiennes, aux ménages du régiment de lanciers que Ton quittait.

Puis vinrent les préparatifs de départ, grosse affaire, quand une famille se compose de quatre dames et transporte trente et un colis.

Ces trente et un colis se divisaient de la sorte :

Sept pour le colonel et madame de Glarande.

Cinq pour le linge, les cristaux, la porcelaine, etc.

Deux pour le piano et quelques menus objets d'ameublement.

Trois pour Hortense.

Onze pour Judith.

Deux pour Marcelle.

Un pour la femme de chambre et l'ordonnance, qui mettaient en commun leurs cœurs et leurs richesses.

Les transports de la guerre amenèrent ce volumineux chargement en gare de Vienne, où la famille de Glarande, arrivée la veille, s'occupait

20 LES MENAGES MILITAIRES.

à s'installer le plus convenablement possible dans la prévision d'un séjour prolongé.

Sur le quai, près du Champ-de-Mars, Judith avait manifesté sa préférence pour un joli appartement ; maison neuve , fenêtres ouvertes sur le Rhône, voisinage de la sous-préfecture et du quartier de cavalerie, toutes choses à considérer.

Hortense, toujours pratique, penchait pour un grand logement garni, plus commode que luxueux, dans la Grande-Rue , qui est aussi l'une des plus anciennes de la ville.

Gomme avantages, un prix modéré et de larges dimensions.

L'avis d'Hortense ne prévalut pas. La probabilité de réceptions futures fit incliner la balance du côté où la blonde Judith posait sournoisement sa petite main.

On s'installa donc sur le quai, en face de Sainte-Colombe, la petite ville paisible, qu'un pont de fil de fer sépare de la ville manufacturière.

On avait pour horizon les coteaux verts et aussi le Rhône, large, rapide, que les collines

LES FILLES DU COLONEL. 2t

couvertes de vignes enserrent au loin et dissimulent dans leur courbe élégante.

Les chambres étaient étroites, mais le salon était vaste : cela dédommageait de tout. Le meuble n'en était même que modérément fané.

Judith jugea qu'on y danserait à l'aise et que les toilettes claires ressortiraient favorablement sur ses tentures rouges.

A part elle, la jolie mondaine avait décrété que le colonel de Glarande divertirait, bon gré mal gré, son nouveau régiment.

Le chef du personnel avait dit vrai. Un régiment superbe que ce 17e hussards! De la tenue et de l'entrain, des hommes éprouvés par la dernière campagne d'Afrique, et des officiers qui joignaient une valeur personnelle incontestable aux avantages du grade ou du nom.

Le 17e hussards possédait un lieutenant-colonel, infirmier volontaire d'une femme acariâtre et malade qu'on ne voyait jamais.

Un major, que les chiffres n'absorbaient jamais entièrement au détriment d'un esprit très-alerte et même un peu gaulois.

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Trois chefs d'escadrons, M. Fontille, M. Adalbert de Poitevy, et le troisième en congé.

Le commandant Fontille était un être excellent, un cœur d'or, d'un commerce sur, d'un avenir borné, auquel sa femme reprochait parfois de n'avoir pas parcouru une plus brillante carrière, et qui avait consciencieusement fait tous ses efforts pour y parvenir.

Le commandant Adalbert de Poitevy était l'orgueil et la fleur aristocratique du régiment. Taille qui perdait de sa finesse printanière pour acquérir la grâce majestueuse de la trentecinquième année. Cheveux en coup de vent, d'un blond vif, dont l'habile éparpillement faisait miroiter des filons dorés , brillants , irrésis* tibles.

Sa moustache avait des propensions naturelles à se pencher mélancoliquement sur une bouche spirituellement coupée ; mais la mise en lumière de cette bouche mordante réclamait impérieusement un autre tour de moustaches.

Et c'est pourquoi on les voyait apparaître le matin, au quartier, crânement relevées en crocs, la pointe à la hauteur des oreilles.

Le médecin-major portait le deuil de sa femme et de sa jeunesse.

Les capitaines en premier étaient des hommes faits, sérieux, dont quelques-uns même devenaient un peu matériels.

Mariés pour la plupart, leurs idées, leurs impressions, leur langage, procédaient insensiblement de la solidité de leur carrure.

Les capitaines en second offraient plus d'élégance dans le physique, et plus de ressources dans la conversation.

La science du cheval, qu'ils connaissaient à fond, ne les possédait pas tout entiers, et Ton pouvait espérer rencontrer parmi eux plus d'un agréable causeur pour les jeudis du colonel.

Les lieutenants et sous-lieutenants avaient, comme à l'ordinaire, le monopole de la gaîté, de la désinvolture, du brio. Ce devaient être des danseurs déterminés et des cotillonneurs émérites.

Si la revue passée au quartier de cavalerie satisfit amplement le colonel, le défilé que ces messieurs exécutèrent en bon ordre, au premier jeudi de madame de Glarande , ne fut pas moins fertile en riantes espérances.

n LES MÉNAGES MILITAIRES.

Il paraissait impossible, en effet, que l'un de ces officiers intelligents ne fût pas séduit par le charme sérieux d'Hortense ou l'attravante simplicité de Marcelle.

Quant à Judith, madame de Clarande se surprit, au bout de quelques visites, à rapprocher dans son esprit la grâce souveraine de sa seconde fille des manières distinguées du commandant Adalbert de Poitevy.

— On les dirait faits l'un pour l'autre, pensaitelle.

Judith se l'était déjà dit.

La plus jolie des filles du colonel avait encore infiniment plus d'ambition que de coquetterie.

La grande passion qu'elle montrait pour le plaisir n'était, au fond, qu'une forme de son idée fixe, qu'un moyen d'arriver à son but : un beau mariage.

Avec ses vingt ans et son apparente insouciance des réalités de la vie, Judith était éminemment pratique, dans le sens égoïste du mot.

Elle se savait jolie , ce qui lui donnait grand espoir ; mais elle se savait aussi sans fortune, ce qui la rendait songeuse.

Se marier sans dot!... problème social qui s'agite douloureusement au milieu de tant de familles !

C'était là l'incessante préoccupation de Jud&l comme aussi la secrète inquiétude de monsieur et ' (^ ^ de madame de Glarande. ^*^-A-JE^.^>

Ils s'étaient mariés, eux, vingt-cmn aji§*L,au£a- w ravant, dans une petite ville de provn quarante mille francs de dot étaient une fortune.

M. de Glarande, alors capitaine, peu ambitieux, très-épris des yeux — un peu louches, mais positivement brillants — de sa future femme, s'était estimé très-heureux d'obtenir la main désirée, sans se demander si le capital modeste qui y était joint suffirait toujours aux besoins croissants d'une famille.

Tout alla bien d'abord dans le jeune ménage. Les changements de garnison empêchaient bien toute économie de se faire, mais n'écornaient pas encore le capital.

Avec les enfants vinrent comme compensation les grades supérieurs ; mais avec les honneurs naquirent aussi les obligations.

20 LES MENAGES MILITAIRES.

Il fallut recevoir, aller dans le monde, renouveler ses toilettes.

Madame de Glarande, femme de dévouement, entendait beaucoup moins bien les détails d'arrangements domestiques, où l'on engloutit une partie de la petite fortune.

Elle fit elle-même l'éducation de Judith et de Marcelle. Hortense, mise toute jeune à Saint- Denis, en était sortie avec des idées d'ordre, de prévoyance et d'épargne, qui réfutaient victorieusement les préventions répandues contre l'éducation de cette maison célèbre.

Les trois sœurs étaient donc instruites, musiciennes, femmes du monde, parfaitement bonnes à marier : il ne leur manquait qu'une dot et un prétendant.

En prélevant non sans peine dix mille francs sur le capital de madame de Glarande, en y ajoutant une petite rente, fondée sur son traitement d'officier supérieur, «— lequel devait être fort réduit par une retraite inévitable, — le colonel ne se faisait pas l'illusion d'attirer autour de ses filles des enthousiastes nombreux.

Aucun ne s'était présenté dans le régiment

qu'il venait de quitter. En serait-il encore de même au 17e hussards?

Philosophe par principes et par état, le colonel comptait sur les bonnes qualités d'Hortense, sur la beauté de Judith, sur la gentillesse de Marcelle, sur la bonne volonté de leurs amis, sur les sourires du hasard, que sais-je encore?... sur ces rencontres inespérées, naturelles ou providentielles, qui surgissent inopinément dans l'existence nomade des ménages militaires.

Investie de toute la confiance de ses parents, Hortense, réfléchie par nature et prudente par système, s'était inféodé la charge d'intendant général de la maison.

Elle comptait, réglait, économisait de son mieux, tout en conservant les apparences extérieures les plus honorables.

Elle poussait des soupirs quand les voyages indispensables engloutissaient, dans une nuit de chemin de fer, les épargnes d'une année.

Elle souriait quand sa vigilance épargnait à la bourse de la famille des dépenses inattendues.

Son rôle d'économe se compliquait souvent de celui de frère-prêcheur, quand les exigences de

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Judith introduisaient des frais de toilette exagérés dans un budget d'un équilibre déjà si difficile.

Elle trouvait alors des remontrances touchantes ou des élans d'indignation qui arrêtaient un peu... bien peu... les penchants frivoles de la blonde sœur et l'indulgente faiblesse de madame de Glarande.

Avec Marcelle, rien de semblable à craindre.

Sans posséder la raison supérieure d'Hortense, la troisième fille du colonel avait un naturel simple, candide, doux, heureux de peu de chose, facile au sacrifice.

Un excellent petit cœur dans une mignonne petite personne.

Judith disait d'elle avec une nuance de pitié :

— Cette pauvre Marcelle ne réussira jamais dans le monde.

Les trois sœurs eurent bientôt organisé leur existence à Vienne, chacune suivant ses goûts.

Judith, une tapisserie ou un livre à la main, ne quittait guère le salon, où elle espérait se créer une petite cour.

Marcelle peignait une partie du jour dans sa

chambrette, dont elle avait fait un atelier. Quelques toiles, des fleurs, un trophée d'armes, y donnaient un certain cachet artistique.

Hortense, levée la première et la dernière endormie, travaillait à mettre la maison de son père sur un pied honorable, en rapport avec sa position.

Sa chambre ouvrait sur une cour intérieure assez étroite, où, si l'air était insuffisant, la lumière laissait à désirer.

Marcelle n'avait pu y établir son atelier, et Judith ne l'aurait acceptée pour rien au monde. Hortense l'avait prise.

Le petit bureau, sur lequel elle réglait chaque jour ses comptes de ménage, remplissait l'embrasure de l'unique fenêtre.

Parfois, quand la sérieuse fille avait terminé ses additions et déterminé ses achats du lendemain, elle s'accoudait sur ses cahiers pleins de chiffres et rêvait à l'avenir.

Que serait-il pour toutes trois? Et quels résultats probables sortiraient de ces prodiges d'ordre et de calculs qui composaient sa tâche quotidienne?

30 LES MENAGES MILITAIRES.

Une nature moins forte que la sienne eût été découragée; mais Hortense, qui connaissait la désillusion, ignorait le découragement.

Un jour, assise devant son bureau, elle songeait tristement.

— Nous marierons Marcelle avec une petite dot, pensait-elle; Judith fera, je veux l'espérer, un mariage d'amour ; elle est assez belle pour cela. Et moi?... oh! moi je resterai avec mes parents... Si je m'en allais, qui donc ferait leurs comptes?... Et, d'ailleurs, pour moi aussi il faudrait une dot... et la solde de mon pauvre père n'y suffirait pas. Mes sœurs mariées, je n'aurai plus de grands soucis... nous vivrons de peu... nous ne donnerons plus de fête... la vie sera plus facile... et je serai encore heureuse !...

Elle étouffa un soupir.

— Mais si je n'avais plus mes parents? pensat-elle encore, je n'aurais pas de famille...

Un frisson la secoua tout entière. Elle releva les yeux comme pour fuir cette désolante vision de solitude future.

Son regard franchit la cour étroite , et rencon-

tra vis-à-vis d'elle, derrière les vitres ternes d'une fenêtre à balcon de bois , deux têtes d'enfants qui s'encadraient entre les rideaux relevés.

Déjà plusieurs fois elle les avait aperçus , là , ces enfants qui ne jouaient jamais et ne semblaient pas avoir la gaîté de leur âge ; mais jamais autant qu'à ce moment elle n'avait été frappée de la tristesse de leurs petites figures maigriottes et souffreteuses.

La petite fille surtout, qui pouvait avoir de sept à huit ans, montrait un visage pâle, allongé, sur lequel éclataient deux grands yeux noirs, profonds.

Assise près de la fenêtre, elle employait de grandes heures à découper patiemment des figurines coloriées qu'elle donnait ensuite à son frère.

Celui-ci, plus jeune de deux ans environ, avait une tête puissamment développée sur un corps de proportions ordinaires. Cette tête, large et bouffie , ne respirait ni la santé , ni l'intelligence.

Près d'eux, on ne voyait jamais une mère attentive. Une vieille servante, qui portait la

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taille courte et la coiffe champenoises, s'occupait de leur modeste toilette et sortait quelquefois en les tenant par la main.

Un va-et-vient de soldats d'infanterie, qui se produisait chaque jour dans l'appartement du fond de la cour, faisait supposer à Hortense que c'était là la famille de quelque officier du 204e de ligne, dont un bataillon était détaché à Vienne.

Mais où donc était la mère?

Tandis qu'Hortense s'adressait pour la centième fois cette question, il se fit un peu de mouvement près du balcon de bois. .

La petite fille s'éloigna , revint avec une capeline blanche sur ses épais cheveux noirs, mit une toque à son frère, et bientôt on entendit leurs petits pieds dégringoler bruvamment l'escalier sonore.

Hortense, intéressée par l'abandon visible de ces enfants, se pencha pour les voir traverser la cour.

Ils étaient cette fois accompagnés par un capitaine d'infanterie qui , le capuchon de son caban relevé sur la tête et emmitouflé comme un convalescent, paraissait sourire à leur joie,

Hortense les regarda disparaître sous la porte cochère.

— Us ont un père au moins, se dit-elle avec un certaiu soulagement...; mais un père officier... voyageur... Pauvres petits !

Le temps était froid et beau. Le soleil d'hiver frappait aux vitres comme pour inviter les frileux à venir humer ses rayons.

La jeune fille se souvint d'avoir promis à madame Fontille, l'aimable femme d'un chef d'escadrons , la recette inédite de confitures perfectionnées.

On entendait justement retentir dans l'antichambre les éperons du colonel , qui se disposait à se rendre au quartier.

— Père, dit-elle en allant vers lui, voulez-vous me déposer chez madame Fontille ?

— Ah! diable! fit le colonel, tu vas me détourner de ma route.

— Oh !... si peu.

Je suis en retard, ma fille. Prends la femme de chambre pour t'accompagner.

Judith entr'ouvrit la porte du salon.

— Vous sortez, père ?

34 LES MENAGES MILITAIRES.

— Tu le vois.

— Faites un crochet, je vous prie; allez jusqu'à la rue Neuve et envoyez-moi mon accordeur de piano.

— Tout de suite?

— Tout de suite.

— Oui, ma chérie! dit docilement le colonel. Nestor ne se permit même pas un demi-sourire.

Elle se suspendit au bras de son père, et tous deux arpentèrent lestement le quai, le cours de la caserne et le cours Romestang, au bout duquel demeurait madame Fontille.

Avec un certain étonnement , Hortense reconnut, à quelques pas en avant, le père et les enfants, leurs mystérieux voisins.

Ils marchaient avec lenteur, serrés les uns contre les autres, pour mieux résister au vent froid qui soufflait.

La surprise de la jeune fille augmenta lorsqu'elle les vit entrer dans la maison qu'habitait le commandant Fontille, gravir l'escalier qu'elle montait elle-même, et s'arrêter devant la porte même où elle allait sonner.

Le colonel , lui , avait oublié ses occupations

pressantes pour aller à la recherche de l'accordeur de piano.

En se trouvant tous réunis sur le même palier, l'officier s'effaça pour céder le pas à la jeune fille.

Il avait rejeté son capuchon en arrière et découvert un visage brun, grave, d'une pâleur maladive.

Madame Fontille était chez elle et l'ordonnance introduisit les visiteurs.

La masse de chair, égayée d'une bouche rose et de petits yeux vifs, qu'on appelait madame Fontille, s'ébranla joyeusement en apercevant Hortense.

— Ah ! mademoiselle, quelle amabilité ! . . .Vous vous souvenez de vos promesses avec une exactitude qui me rend confuse... Eh quoi! c'est vous, mon cher Auguste!... Bonjour, Marie!... bonjour Bébé !

Elle embrassa tendrement les enfants*

*— Mademoiselle, je vous présente mon cousin* MÉ Aubépih, capitaine au 204e de ligne*

M* Aubépin salua avec une raideur militaire

30 LES MENAGES MILITAIRES.

qui n'était pas exempte d'une certaine distinction.

— Très-certainement, mon cousin, je n'ai pas besoin de vous nommer mademoiselle Hortense de Glarande, votre très-proche voisine... car vous habitez sinon la même maison, du moins le même corps de bâtiment.

— Mademoiselle de Glarande voudra bien me pardonner de n'avoir pas l'honneur de la reconnaître, répondit le capitaine d'une voix grave ; je sors rarement, je ne vois personne et...

— Et par surcroît, vous venez d'être malade.

— Oh ! me voici en complète convalescence.

— Mon pauvre Auguste, j'aurais voulu vous offrir mes soins ; mais, vous savez... je me transporte si difficilement. ..

Il suffisait, en effet, de contempler la rotondité exceptionnelle de madame Fontille pour comprendre combien la locomotion devait lui être peu praticable.

— Je vous remercie, ma cousine; ma vieille Élise a suffi à me faire suivre le traitement, plus minutieux que pénible, auquel me condamnait la docte Faculté.

— Cette Élise vous est vraiment précieuse.

— Son âge m'inspire de la confiance, et voici longtemps déjà qu'elle soigne mes enfants.

— Est-ce depuis... ?

— Depuis la mort de madame Aubépin , répondit le capitaine, dont la voix eut une involontaire vibration.

Hortense, à ce mot qui confirmait ses doutes, attira vers elle la petite Marie par un mouvement naïvement affectueux.

L'enfant se laissa embrasser en ouvrant des yeux surpris, mais sans rendre la caresse qui avait effleuré ses joues.

Le capitaine ne parut rien voir. Il passait ses doigts maigres dans les boucles de son fils en disant :

— Nous allons reprendre nos grandes études ; Bébé a promis de savoir lire cette année, et nous épelons déjà fort joliment.

Madame Fontille sourit à l'enfant.

— Bébé aura une boîte de soldats quand il lira couramment une page à sa cousine, fit-elle.

Marie se rapprocha vivement.

— Ma cousine, dit-elle d'un petit ton câlin qui

38 LES MENAGES MILITAIRES.

lui allait à merveille, moi, je fais des verbes et des analyses.

— Mais c'est très-bien, cela. Au premier verbe sans faute, tu auras une poupée.

Instinctivement Hortense regretta de n'avoir le droit de rien promettre. pour encourager les petits orphelins.

— Et vous êtes satisfait de ces chers élèves, monsieur le professeur? dit-elle en tournant vers le capitaine Aubépin sa bienveillante figure toute pleine de sympathique intérêt.

— Très-satisfait, mademoiselle. Oh! la tâche que m'a laissée leur mère m'est rendue facile par eux.

Il arrêta sur la fillette pâle ses yeux attendris.

— Si Marie veut continuer à bien travailler comme elle faisait avant ma fièvre typhoïde, j'ai l'intention de ne jamais la mettre en pension.

■—- Quoi ! monsieur ! vous vous chargeriez de son éducation ?

— En refaisant d'abord la mienne, oui, mademoiselle, dit simplement le capitaine.

Hortense le regarda avec plus d'attention.

Tout était contraste chez cet homme. La fermeté, la presque dureté des traits s'atténuait par la tristesse infinie du regard.

Les traces d'un chagrin mystérieux s'étaient gravées en lignes ineffaçables sur le grand front pensif, et la voix, naturellement brève, prenait par instants des inflexions doucement caressantes.

La bouche était amère, le geste rare, toute la personne raidie ou glacée.

Ses enfants seuls animaient ce marbre.

Il n'était pas beau, il n'était plus jeune, il ne pouvait passer inaperçu, car on devinait en lui le mobile ou la victime d'un grand malheur.

On causa quelques minutes encore, puis M. Aubépin prit congé de madame Fon tille, emmenant ses enfants qu'Hortense embrassa, le cœur tout ému.

Dès que la porte se fut refermée sur eux :

— Ainsi, s'écria-t-elle, ces pauvres anges sont orphelins ?

— Depuis trois ans,

— Oh ! les chers petits !

— Leur mère, une jolie et charmante femme, est morte au camp de Châlons de la manière la plus horrible.

— Gomment cela ?

— Le jour de la fête de l'empereur, où tout était eu réjouissance au camp, en se promenant devant les tentes étincelantes, elle a été enveloppée par des chevaux échappés, traînée, déchirée, et n'a pas même repris connaissance.

— Mais c'est affreux !

— Le malheureux capitaine a éprouvé un tel désespoir qu'on a craint pour sa raison. Lui, le modèle des maris , il s'accusait de n'avoir pas rendu justice à sa femme, de l'avoir méconnue, attristée, que sais-je?... De lui avoir fait désirer la mort !

- — Etait-ce vrai ?

— Je n'en crois pas un mot. Mon cousin était vif, un peu rude même, mais un excellent cœur. S'il a fait souffrir Berthe Aubépin, ce qui n'est pas prouvé , ce ne peut être que par jalousie... Or, vous savez, mademoiselle, que ce défaut-là, pour beaucoup de femmes, est une qualité.

Hortense sourit assez discrètement pour ne pas

laisser démêler quelle opinion elle professait sur cette question délicate.

— Ce sont ses enfants qui l'ont rattaché à la vie. Vous ne vous figurez pas la passion de famille qui possède mon cousin.

— C'est un homme de cœur, n'est-ce pas?

— C'est une nature concentrée que la mort violente de sa jeune femme a rendue plus sociable et digne de toute estime.

Hortense, chez qui le sentiment de la famille était aussi le plus largement développé, s'oubliait volontiers à parler de cet homme sombre et malheureux, dont le dévouement paternel avait quelque chose de touchant.

Mais madame Fontille, qui songeait à sa recetle de confiture d'oranges, proposa insidieusement à mademoiselle de Clarande de venir admirer les fruits splendides qu'elle s'était procurés à cette intention.

On passa dans la salle à manger; les fourneaux s'allumèrent; on éplucha, on para les oranges; on surveilla les bassines en ébullition ; on fouilla dans ses plus savoureux replis la science du sirop.

Hortense, tout en se livrant, jusqu'à l'heure du dîner, à la confection de compotes modèles,

trouva l'occasion de ramener plusieurs fois encore dans la conversation ses intéressants petits voisins.

Ce fut avec leur pensée qu'elle s'éveilla le lendemain. Quand elle s'approcha de sa fenêtre, et vit leurs petites têtes pâles collées aux vitres d'en face, elle leur sourit gracieusement avec un geste amical.

S'il n'avait pas fait un froid assez vif... et aussi si elle avait été sûre qu'ils fussent seuls à la maison, elle aurait volontiers ouvert la croisée pour échanger quelques mots avec eux à travers la cour étroite.

Depuis ce jour, elle tourna hien souvent les yeux de leur côté, et put se convaincre que si l'accord ne régnait pas toujours d'une façon absolue entre le père et les enfants, ce n'était pas la patience qui manquait au professeur, mais bien plutôt la bonne volonté aux élèves.

Elle s'informait auprès de madame Fontille du moment où seraient distribuées la boîte de soldats et la poupée.

— Marie travaille quand elle veut, disait madame Fontille ; c'est une petite fille intelligente,

nerveuse et fine, qui se sent adorée, et parfois en abuse.

— Et Bébé?

— Le malheureux enfant a été, paraît-il, violemment impressionné par la vue de sa mère, rapportée toute sanglante après l'accident fatal qui l'a tuée... Jl est resté longtemps sans parler, sans sourire. Maintenant il parle, il rit, mais il ne pense guère.

Et Hortense se sentait émue d'une pitié profonde qui s'adressait peut-être plus encore au triste père qu'à l'enfant inconscient.

Le colonel donnait un dîner chaque semaine. 11 désirait que tous ses officiers vinssent à tour de rôle, quatre par quatre, s'asseoir à sa table hospitalière, où il apprenait mieux à les connaître, en quelques heures d'abandon, qu'en des années de commandement.

Le jeudi soir, il y avait réception chez madame de Glarande.

Le régiment y venait en assez bon nombre ; la ville y était maigrement représentée.

Vienne est une ville manufacturière, riche,

kk LES MENAGES MILITAIRES.

absorbée par les préoccupations du gain el les cbances de la réussite commerciale.

La noblesse y est clair-semée. Les fonctionnaires , après quelques tentatives vaines pour galvaniser une société rebelle au plaisir, s'engourdissent généralement dans la même torpeur.

La sous-préfecture persiste seule dans ses essais louables et officiels.

On y danse quelquefois en biver, mais la santé délicate de la maîtresse du lieu rendait alors ces réunions assez rares.

La grande distraction des dames viennoises est d'aller à Lyon, un peu comme les habitants de Versailles ou de Gorbeil viennent à Paris.

En une heure, le chemin de fer les y apporte. Elles se font conduire dans les beaux quartiers, s'amusent de la foule, courent les magasins, entassent emplettes sur emplettes et rentrent rayonnantes dans les vieilles maisons de leur antique cité romaine.

Les autres jours, on va étaler les toilettes nouvelles sur le cours Romestang, désert l'après-midi, encombré d'ouvriers le soir, ou sur la route de

Valence, poudreuse à faire plaisir, ou sur le Champ de Mars, que sillonnent quelques soldats oisifs : tels sont les plaisirs des indigènes.

Le maire, le sous-préfet, le président du tribunal et le receveur des finances firent un gracieux accueil à la famille du colonel, et si les femmes de fonctionnaires ne vinrent pas très-régulièrement à ses jeudis, du moins plusieurs d'entre elles y firent de fréquentes apparitions.

Quelques jeunes gens en devinrent les hôtes assidus , et parmi ceux-là M. Belormel , juge d'instruction, et M. Ernest Samson, substitut.

Ces deux magistrats, bravant une rivalité dangereuse, ne craignirent pas d'introduire le piteux habit noir et la classique cravate blanche au milieu des dolmans vert et or du 17e hussards.

C'était très-crâne pour des magistrats.

Lorsqu'ils entraient, raides, austères, dans le salon miroitant d'uniformes, le colonel les trouvait bien courageux, Hortense leur donnait son estime, et un adorable sourire de Judith les récompensait largement.

M. Ernest Samson appartenait à une excellente famille , se piquait d'être le substitut le

plus libéral de tout le ressort judiciaire, et apportait dans ses fonctions la plus consciencieuse ardeur.

M. Paulin Belormel , juge depuis quelques années, célibataire par principe, homme du monde par goût, très-friand de bonne société, de société féminine surtout, ne perdait aucune occasion de prendre pied dans un salon honorable.

Il avait bravement conquis sa place dans celui du colonel. Et cela avait d'autant plus de mérite qu'il ne se posait en soupirant d'aucune des trois charmantes sœurs.

L'hiver avançait. Judith, par sa beauté superbe et ses allures de souveraine, avait un succès énorme dans la ville.

Tous les hommes l'admiraient , toutes les femmes la déchiraient, genre de flatterie qui satisfaisait son orgueil autant que les hommages masculins.

Deux mois de séjour à Vienne en avaient fait la reine incontestée. Déjà, au milieu des adorateurs civils et militaires qui l'entouraient, il était facile de distinguer ceux qui tenaient la corde dans ce steeple-chase sentimental.

C'étaient M. Ernest Samson et le commandant Adalbert de Poitevy.

Un jour, Judith déclara nettement qu'un bal était indispensable pour achever de s'affirmer dans la garnison, et que madame de Glarande en donnerait un le lundi gras.

Madame de Glarande ne résista que pour la forme ; Hortense ne fut pas écoutée, Marcelle ne fut pas consultée, et le colonel, tapotant les joues fraîches de sa favorite, consentit à tout ce qu'elle demandait.

Le lundi gras arriva.

Il y a tout lieu de croire qu'on parle encore à Vienne du bal du colonel de Glarande, car jamais, de mémoire de Viennois, on ne vit autant d'élégance, d'entrain, de fleurs, de lumières et de jolies femmes.

La vieille ville ne se croyait pas aussi riche.

L'appartement du quai du Rhône avait revêtu l'aspect fleuri d'une serre parisienne. La clarté des lustres faisait étinceler l'or des uniformes, — et Dieu sait si l'or est prodigué au 17e hussards ! — La valse vertigineuse emportait les robes de dentelle enlacées aux brillants cavaliers.

Dans l'intervalle des danses, la musique du régiment, rangée dans le vestibule, jouait ses plus entraînantes fanfares.

La recette des finances était surpassée, et la sous-préfecture, dans ses plus grands jours, n'offrit jamais de coup d'œil aussi séduisant.

Dans ce tourbillon de musique, de femmes, d'officiers, les fdles du colonel passaient belles, avenantes, empressées, comme un idéal de jeunesse et de fraîcheur.

Elles étaient vêtues de toilettes semblables et les portaient chacune d'une façon si opposée qu'on pouvait croire tout d'abord à trois toilettes différentes.

La robe blanche de Marcelle, couvrant à peine ses pieds d'enfant, était ornée d'une ceinture de velours noir, dont les bo&ts de pensionnaire tombaient droits sur les plis flottants.

Ses épaules, maigrelettes encore, quoique d'un modelé parfait, étaient quelque peu cachées par l'entre-deux montant du corsage.

Les roses en guirlande qui couronnaient son front rappelaient involontairement la jeune vierge des cérémonies antiques.

Hortense portait avec gravité sa robe traînante sans ornements, sa ceinture de velours relevée en grosses coques, et quelques roses symétriquement rangées dans sa chevelure châtain.

La robe de Judith décrivait une traîne incommensurable. La gaze onduleuse venait ça et là se rattacher par des nœuds de velours à la ceinture haute, toute semblable à un corselet d'abeille.

Ses cheveux blonds, entremêlés de deux roses seulement — mais si joliment cachées sous les boucles ! — tombaient sur de splendides épaules que le corsage, savamment coupé, semblait impuissant à contenir.

Le commandant Adalbert de Poitevv s'était fait inscrire trois fois déjà sur le carnet de la belle jeune fille.

Il vint encore solliciter la faveur d'un quadrille, ce qui lui fut refusé de cette voix claire et coquette qui est un enchantement pour les oreilles masculines.

Et notez bien que Judith refusait à regret, M. de Poitevy n'étant pas un cavalier vulgaire; mais les convenances d'abord et la nécessité de ménager sa

naissante influence lui faisaient une loi de ne pas accorder davantage.

Le commandant Adalbert de Poitevy protesta de sa désolation en homme du meilleur monde qui sait se retirer.

M. Ernest Samson lui succéda aussitôt dans le rôle de solliciteur.

Judith leva sur le nouvel arrivé, à qui elle n'avait encore donné qu'une mazurke, un regard gracieusement voilé qui ravit l'inflammable magistrat.

Quoique substitut, il était naïf et follement épris de cette belle fille blonde, blanche et fière.

L'étude du Gode et l'incessant aspect de la criminalité sous toutes ses faces n'avaient en rien desséché ce cœur enthousiaste, qui gardait en quelque coin d'adorables illusions.

Ce bal, en le rapprochant de Judith, réalisait son rêve le plus caressé.

Il eut grand'peine à conserver la contenance modeste qui lui était habituelle, car le triomphe éclatait dans toute sa personne en conduisant sa danseuse au quadrille.

Il sut avoir de l'esprit, chose difficile à travers

les hésitations et les hachures de la danse la moins spirituelle des salons.

Il s'était juré de se faire remarquer de Judith, et, pour obtenir ce résultat, il employait toutes les séductions dont la magistrature peut orner une cravate blanche.

Son cœur lui conseilla d'y ajouter l'expression respectueuse d'un sentiment timide et profond.

Le pauvre garçon ignorait absolument que son titre de célibataire suffisait seul à lui mériter l'attention flatteuse de mademoiselle Judith de Glarande.

Elle daigna donc se prêter à une conversation souvent interrompue, qu'elle sut rendre assez variée pour donner la meilleure opinion de ses connaissances, assez aimable pour montrer le côté souriant de son caractère.

La gaieté de bonne compagnie du salon de Glarande allait bien à ses lèvres rouges, et l'entraînement du finale alluma dans ses yeux bleus l'irradiation d un éclair persistant.

Ernest Samson dansait comme on doit planer dans les rêves d'opium.

Le dernier coup d'archet de l'orchestre rompit

52 LES MENAGES MILITAIRES.

si brusquement l'illusion radieuse qu'il faillit compromettre son succès en offrant, avec une gaucherie subite, son bras à Judith pour la reconduire près de sa mère.

La souveraine était en indulgente disposition, et daigna ne pas lui en vouloir de ce trouble.

Quand il l'eût quittée, encore tout effaré de

bonheur, il se heurta contre M. Paulin Belormel,

qui gara ses pieds du choc, en disant d'un air

railleur :

— Prenez garde, mon cher ami, ce n'est plus

sur un nuage que vous marchez maintenant.

Mais il n'est pas prouvé que M. Samson ait seulement remarqué que son meilleur ami lui avait adressé la parole.

Le commandant Adalbert de Poitevy avait, non sans quelque dépit, contemplé le triomphateur.

Il flairait le rival secret sous le danseur convaincu.

Son orgueil, piqué au jeu, lui souffla bientôt les remarques les plus acidulées sur le maintien quelque peu raide du jeune substitut et sur le menton sévèrement rasé que Thémis impose à ses adeptes.

Un regard vers la glace, qui lui renvoya sa belle

prestance et sa conquérante moustache, le remit toutefois en parfaite et joyeuse humeur.

Hortense, quoique l'aînée de la famille, ne partageait que modérément le succès de sa brillante sœur.

Préoccupée des détails du service que madame de Clarande lui abandonnait avec bonheur, elle

allait et venait, sans grand souci delà danse, donnant à tout le coup d'œil expérimenté de la maîtresse de maison.

En revanche, Marcelle s'amusait comme une pensionnaire en vacances. Son carnet était plein ; elle eût voulu en allonger encore la liste serrée.

IClle polkait avec entrain, elle valsait avec fureur, mazurkait avec conviction, et apportait au quadrille le plus banal toute la mesure dont elle était capable.

Elle s'inquiétait assez peu de ses cavaliers ; la grande affaire était d'agiter en cadence ses pieds alertes, en s'appuyant à un bras solide.

Il n'était pas si nécessaire, à son avis, de tant causer au bal , il fallait avant tout y danser.

La parfaite insouciance, avec laquelle elle accueillait et abandonnait ensuite les cavaliers qui

se succédaient auprès d'elle, paraissait intéresser vivement un officier qui, depuis le commencement de la soirée, les yeux rivés à Marcelle, se répétait que la plus ravissante des trois sœurs n'était décidément pas celle qu'on semblait croire.

Le lieutenant Duval étrennait ce soir-là ses galons neufs, et Dieu sait s'il en était fier !

Ils étaient la récompense d'une carrière militaire difficilement, laborieusement remplie. Sans appui, engagé volontaire, Alain Duval avait parcouru seul la série des grades qui, des plus infimes, conduisent aux échelons supérieurs.

L'avancement, dans de telles conditions, n'avait pas été rapide, et, malgré la campagne d'Afrique, le grade de lieutenant ne lui arrivait qu'avec sa trente-deuxième année.

Eh bien , au milieu de son récent bonheur, M. Alain Duval était poursuivi par un doute irritant.

« Mademoiselle Marcelle de Glarande, pensaitil, a-t-elle seulement remarqué que, ce soir, je suis enfin lieutenant? »

A vrai dire, la jeune fille ne s'en était pas aperçue.

« S'est-elle même rendu compte de mon existence? » se demandait-il encore avec une secrète amertume.

Il semblait bien à Marcelle qu elle avait entrevu cet officier blond, modeste, effacé, tantôt sur le quai, dans l'attitude d'un flâneur émérite, tantôt sur les degrés de l'église Saint-Maurice, à la sortie des offices.

Rien en lui n'attirait le regard, d'ailleurs, et dans le corps d'officiers élégants et fantaisistes du 17e hussards, le lieutenant Duval avait beaucoup de chances pour rester au troisième plan.

Retiré dans l'angle d'une porte , les yeux rivés à ce gracieux tourbillon de mousseline qui avait nom Marcelle, le pauvre garçon n'osait se lancer dans l'étincelante mêlée.

Il se savait inhabile, guindé, et redoutait pardessus tout de montrer son inaptitude aux jolies conventions qui sont la monnaie courante du monde.

Il se demandait par quel miracle inespéré il arriverait jamais à se rapprocher de son rêve, ne fût-ce que pour entendre le son de sa voix, car, pour l'inviter à danser! grand Dieu!... il se sen-

tait absolument incapable de cet excès de présomption.

Et cette adoration à distance durait depuis deux mois déjà avec tant de discrétion que celle qui en était l'objet n'en avait pas eu le soupçon le plus léger.

Hortense, qui allait et venait, active et prévoyante, l'effleura au passage, et, comme il la saluait respectueusement en s' effaçant, elle s'arrêta.

— Monsieur Duval, dit-elle, permettez-moi de vous faire mon compliment; n'êtes-vous pas parmi les favorisés du 16 mars?

— Oui, mademoiselle, répondit-il tout charmé de cette bonne parole.

— Je suis sûre que mon père est très-satisfait de vous aider à fêter ce soir cette heureuse nomination.

— Le colonel a bien voulu, en effet...

— Dansez-vous, monsieur?

— Oh!... balbutia-t-il, je n'ose vraiment pas, mademoiselle.

— Et pourquoi donc?

— On se rouille malheureusement beaucoup en Afrique.

— Alors c'est affaire à la France de vous rendre votre première élasticité, dit Hortense en riant.

Elle était vraiment une maîtresse de maison précieuse, Hortense de Glarande. Prompte à se rendre compte du parti à tirer de chacun de ses invités, elle veillait habilement à leur plaisir.

Son regard embrassa ïa salle pour y découvrir une danseuse et utiliser un danseur inoccupé : toutes les banquettes étaient vides.

— Si je n'étais si fatiguée, reprit elle, je vous demanderais bien de me faire danser cette valse... mais... tenez, voilà qui est à merveille, j'aperçois ma sœur.

Marcelle, en effet, s'approchait avec vivacité.

— Je te cherchais, dit-elle, ma bonne petite Hortense ; laisse-moi te suppléer, et va t'amuser à ton tour.

— Merci! fit Hortense; tu sais que je suis dans mon élément.

Elle baissa la voix.

— Veux-tu donner cette valse à M. Duval qui n'ose pas se risquer?

58 LES MENAGES MILITAIRES.

— Volontiers... pourvu que je danse...

Hortense se [retourna vers l'officier inquiet de

ce colloque.

- — Première revanche de la France, dit-elle, vous allez servir de cavalier à ma sœur.

La physionomie du lieutenant Duval refléta une stupéfaction si profonde, promptement suivie d'une si immense joie, que Marcelle, subitement intimidée, devint rouge comme une fraise.

— M. Duval ne désirerait peut-être pas valser? hasarda-t-elle.

— Moi! exclama l'officier radieux, oh! mademoiselle!... bien au contraire.

Et confus, tremblant, ravi, il enlaça de son bras galonné d'or la taille souple de la folle enfant.

C'était la valse des Roses que l'orchestre militaire exécutait en ce moment à grand renfort de souffle, ce qui, toutefois, n'excluait nullement la poésie de cette entraînante idylle musicale.

Non, certes, il n'avait plus hésité, le pauvre lieutenant, quand la Providence, sous la forme d'une maîtresse de maison intelligente, lui avait offert ce honneur inattendu de tenir toute palpi-

tante et rapproche'e de son cœur la chère vision qu'il rêvait.

Et cette même Providence charitable, qui protège les amoureux sincères et les honnêtes sentiments, lui rendit en outre l'immense service de lui souffler les pas qu'il fallait faire.

Elle lui inspira les quelques paroles qu'il devait dire, et lui communiqua une ardeur juvénile qui le jeta au milieu des couples tourbillonnants avec

l'audace heureuse de la réussite.

Quanta se reposer pendant cette valse bénie... jamais. S'arrêter, n'était-ce pas perdre par sa faute quelques parcelles de ces minutes de bonheur ?

Ce ne fut donc qu'aux derniers accords de la valse mourante que le lieutenant consentit à abandonner son cher privilège.

Marcelle, en se rasseyant près de sa mère, sourit naïvement à son valseur, de façon à faire tourner sans rémission sa tête déjà si compromise.

Et c'est pourquoi dans ce bal, où M. Ernest Samson représentait la magistrature triomphante, et le commandant Adalbert de Poitevy l'aristocratie satisfaite, le lieutenant Duval , tout

modeste qu'il fût, rappela fidèlement l'armée victorieuse.

Au matin, les invités partis, l'orchestre congédié, les bougies éteintes, le colonel et madame de Glarande se retirèrent, fatigués et contents, dans leur appartement.

Madame de Glarande ne s'était donné aucune peine, mais la belle ordonnance de sa fête la ravissait.

Le colonel était si fier de ses trois filles qu'il en avait grandi d'une coudée.

Judith , douillettement enveloppée d'un peignoir de cachemire, s'assit auprès d'un feu clair, dans sa chambre close, et, loin de songer au sommeil, se livra aux calculs les plus variés sur la solde d'un commandant de cavalerie, comparée aux appointements d'un substitut du procureur impérial.

Marcelle, un peu distraite en se glissant dans son petit lit blanc, s'endormit presque aussitôt pour rêver qu'elle valsait les Roses.

Hortense était encore debout. Que pouvaitelle faire si tard , ou plutôt de si bonne heure ?.. car le jour naissant pénétrait indiscrètement à

travers les tentures baissées , et venait éclairer le lamentable désordre d'une salle de bal abandonnée.

La sérieuse fdle du colonel, toute lasse qu'elle devait être, se livrait à un singulier travail. Elle rangeait symétriquement , dans une petite corbeille ronde , un beau bouquet enlevé à une potiche, et, tout autour, des gâteaux, des nougats, des oranges glacées.

La femme de chambre, surprise et mécontente, attendait que « mademoiselle » lui permît enfin d'aller se reposer.

— Tenez, dit* Hortense en se retournant vers elle, vous porterez, vers neuf heures, cette corbeille à nos petits voisins de l'autre côté de la cour.

— Ces fleurs, mademoiselle... et ces bonbons?

— Oui. La musique a dû les empêcher de dormir cette nuit ; il faut au moins que leur réveil soit agréable.

Et, toute souriante de sa bonne pensée, elle rentra chez elle en murmurant :

— Les chers petits auront aussi leur part de la

fête.

ii. 4

62 LES MENAGES MILITAIRES.

En s'éveillant quelques heures après le bal — avait-il même dormi? — M. Ernest Samson était littéralement ivre de joie, comme il convient à un amoureux que le sort favorise.

Avec une merveilleuse netteté, il revit tous les détails de cette nuit radieuse , et en tira, à défaut de déductions accentuées, les plus encourageantes promesses.

En effet, s'il n'avait rien osé dire, il se croyait certain d'avoir été néanmoins compris; s'il n'avait à s'offrir à lui-même aucune preuve palpable de sympathie partagée , il sentait encore dans ses yeux troublés les rayons adoucis des yeux de Judith.

Et c'était mille fois plus qu'il ne fallait pour enhardir ses espérances les plus téméraires.

Il n'avait pas de fortune, il est vrai, et Judith l'ignorait sans doute, mais la magistrature a un prestige. Il existe entre elle et l'armée des affinités positives qui ne pouvaient manquer d'exercer leur influence sur une famille distinguée.

D'ailleurs, il était jeune, il avait de l'avenir; sa mère avait conservé des relations amicales avec le garde des sceaux ; un projet de mariage entre lui et la fille d'un officier supérieur serait une excel-

lente occasion pour solliciter de l'avancement; et, enfin, la perspective d'être la femme d'un procureur impérial dans une grande ville avait quelque chance de pouvoir séduire mademoiselle Judith de Glarande.

M. Samson fit part à sa mère, qui habitait la campagne en Lorraine, de la chimère qu'il caressait avec passion, lui demandant de sonder adroitement son vieil ami le garde des sceaux sur la probabilité d'une position plus avantageuse.

La vieille mère, moins prompte à se nourrir d'illusions sentimentales , répondit sensément et brièvement :

« On nous blâme , nous autres mères , de dési- « rer de la fortune pour les mariages de nos « enfants; mon cher Ernest, il me semble qu'il « est grand temps que j'y pense pour toi. Je « crois mademoiselle de Glarande belle, spiri- « tuelle , charmante ; je ne la sens pas simple , «bonne et femme d'intérieur. De dot, peu ou « point. Quant à toi , ta position , dont je vais « m'occuper, ne sera pas de longtemps assez « brillante pour flatter une femme ambitieuse... « et quelque chose me dit que cette jolie fille ,

« que tu aimes comme un fou, doit avoir un « grain d'ambition; tu sais, les mères, elles ont « parfois la double vue.

« Tandis que tu rêves au bonheur, cher en- « fant, moi je regarde tristement venir la fin. Ne « te récrie pas , je suis malade, et la vie ne m'a « pas été souriante. Si ce n'était ta sœur Augusk tine , je ne m'effrayerais pas trop de ce départ «prévu. Mais Augustine seule, sans fortune! « voilà mon incessante inquiétude. Elle parle de «vie religieuse, et sa piété exaltée me paraît « l'entraîner vers le couvent. Je bénirai cet asile « s'il lui donne la paix et le repos. Mais, si elle « reculait devant le sacrifice, promets-moi que ta « sœur trouverait en toi le même dévouement « que tu montres à ta mère. »

Cette réponse, un peu décourageante et attristée, glaça la joie du substitut. Elle faisait naître des inquiétudes au milieu de ses élans d'espérance, et ne pouvait en aucun cas diminuer son enthousiasme pour la personne de Judith.

Mais quelle tristesse ! on lui parlait mort, quand il parlait amour!... couvent, quand il parlait mariage ! . . .

Cependant la santé de madame Samson ayant paru s'améliorer, son fils, rassuré sur ce point, put reprendre sans remords le cours de ses heureux projets.

Le commandant Adalbert dePoitevyse livrait, de son côté , à l'examen approfondi de ce problème : étant donnés un officier ambitieux et une jolie femme , déterminer la part d'influence que la jolie femme peut exercer sur l'avenir de l'officier ambitieux.

Le simple énoncé de cette opération algébrique , que se posait mentalement le séduisant chef d'escadrons, suffit à donner la note juste de ses sentiments.

Ce fut aux bals que la recette des finances et la sous-préfecture s'empressèrent de rendre au colonel de Glarande, que le commandant Adalbert de Poitevy poursuivit, avec une sage lenteur, la solution de son petit problème.

Plus il voyait Judith, plus il appréciait la valeur de sa beauté; plus il accumulait de preuves irrécusables de son manque de fortune, plus il apprenait à faire fond sur son intelligence pratique de la vie mondaine.

Mais, quoique son empressement auprès de la jeune fille prît peu à peu tous les caractères d'une cour assidue, la prudence dont il était amplement doué le retint constamment en deçà d'une démarche trop positive.

Le commandant de Poitevy avait pour règle de conduite de ne jamais consulter le cœur lorsqu'il s'agissait d'affaires.

Après trois ou quatre réunions dansantes que la mi-Carême et la semaine de Pâques permirent d'offrir à la population viennoise, la ville tout entière, avec la promptitude d'inductions qui est le propre de la province, tirait hardiment les conclusions les plus carrées des petits manèges galants de MM. Samson et de Poitevy.

Leur attitude auprès de Judith était le sujet de toutes les conversations, et la société aurait parié volontiers pour l'un ou pour l'autre des prétendants de la blonde fille du colonel.

Madame Fontille, trop paresseuse ou trop alourdie pour assister aux fêtes dont la bonne ville s'ébahissait , se montrait toujours charmée quand on venait chez elle.

Son esprit et sa bonne humeur y attiraient

fréquemment ses amis du régiment et même quelques Viennois qui avaient eu le bon goût d'apprécier cette hospitalité temporaire.

Le capitaine Aubépin et madame veuve Myonnet , propriétaire de la maison du cours Romestang, qu'habitait le commandant Fontille, faisaient naturellement partie du petit groupe que la famille de Clarande honorait parfois de sa présence.

Le capitaine Aubépin s'éclipsait toujours de bonne heure , et lorque sa cousine essayait de le retenir :

— Et mes enfants? disait-il.

Madame Fontille n'osait plus insister.

A vrai dire , il n'apportait aucun entrain dans le salon de sa parente. Depuis qu'un malheur affreux avait brisé ses liens de famille, cet officier conservait une gravité morne que le monde était impuissant à dissiper.

On sentait bien, d'ailleurs, que si les convenances le forçaient à sortir parfois de sa solitude, le plaisir ne l'attirait pas, la musique le laissait insensible, les séductions d'une table de jeu étaient lettres mortes pour lui.

Ses enfants seuls exerçaient une influence puissante sur son esprit. Ils étaient toute sa vie , et dans sa tendresse paternelle il y avait de la passion et du remords.

Pourquoi? C'est ce que madame Fontille avait vainement cherché à découvrir.

Un jour, la famille Auhépin avait dîné chez le commandant Fontille — un être assez nul, qui aimait de confiance tout ce que sa femme aimait; — au dessert , la petite Marie avait récité des fables, ce qui avait mis un rayon de joie dans les yeux tristes du père.

Bébé n'avait rien récité ; l'intelligence malade du pauvre enfant s'oblitérait chaque jour davantage.

On passa au salon, où madame Myonnet ne tarda pas à arriver.

C'était la veuve d'un riche manufacturier de Pont-1'Evéque, l'immense faubourg qui forme à la ville deVienne comme une queue gigantesque de plusieurs kilomètres.

Elle portait, depuis quatre ans bientôt, un deuil profond dont l'exagération bruyante lui avait fait le plus grand honneur.

Ses meilleurs amis insinuaient toutefois que le noir lui rendait trop de services pour qu'elle consentît jamais à le quitter.

Réellement, le noir adoucissait et mitigeait la remarquable laideur de la veuve, dont le visage bourgeonné, la taille courte, les mains épaisses, faisaient comprendre qu'elle regrettât si fort l'homme courageux qui l'avait aimée.

Elle avait une grande fortune, pas d'enfants et vingt-neuf ans depuis quelques années.

Elle se savait laide et ne s'en attristait pas outre mesure , ayant toujours trouvé des flatteurs et des complaisants prêts à sourire à sa richesse.

Elle faisait entendre à ses intimes que le plus opulent agent de change de Lyon sollicitait sa main, mais que le souvenir toujours vivant de M. Myonnet s'opposait à tout projet de ce genre. Elle était suffisamment intelligente, médiocrement instruite, inexorable pour la jeunesse et la beauté.

A ces titres, les filles du colonel devaient subir sa censure. Madame veuve Myonnet trouvait même en elles une proie si appétissante qu'elle

70 LES MENAGES MILITAIRES.

se donnait le plaisir quotidien d'y mordre à belles dents.

Madame veuve Myonnet n'était pas encore assise ce soir-là chez madame Fontille, qu'elle débuta par une amère critique de la dernière coiffure arborée par Judith.

— Des boucles ici, des boucles là, des boucles sur le front, sur le cou, sur la poitrine... des boucles encore et toujours... quelque chose comme la toilette d'un bichon frisé.

— C'est original, dit madame Fontille.

— C'est extravagant, reprit madame Myonnet. . . Enfin!... il paraît que les femmes de la colonie militaire introduisent ici des costumes inimaginables..., scandaleux.

— Oh!...

— Moi, vous savez, retenue par mon deuil, je n'en suis heureusement pas témoin.

— Mais il n'y a rien de déplacé, je vous assure.

— Permettez, chère madame; on m'affirme que les demoiselles de Clarande exhibent des épaules, fort belles du reste, avec un laisseraller...

— J'en défie mademoiselle Marcelle : elle est maigrelette, hasarda le commandant Fontille.

— Et moi je défends mademoiselle Hortense, qui est la réserve même, appuya sa femme.

— Vous m'accorderez bien que la modestie n'est pas la vertu dominante de mademoiselle Judith.

— Oh !... elle est meilleure qu'on ne croit.

— Moi, je ne crois rien, j'observe. Quand je la vois entrer le dimanche à l'église de Saint- Maurice, les boucles au vent, le front haut et la démarche provocante, il me prend envie de crier au sacrilège.

— Grand Dieu !.. . quelle sévérité!

— Non, c'est de la justice. Rien ne m'amuse, au contraire, comme les petits airs effarouchés de mademoiselle Marcelle, qui paraît toujours ébahie de trouver sur ses pas, près du bénitier ou ailleurs, le visage platement admiratif d'un bon gros lieutenant... comment l'appelez-vous donc, commandant?

— - Mais... je ne sais, dit le digne homme avec un sourire indiscret.

— Allons donc! vous savez à merveille;... n'est-ce pas M. Duval?

— Oui, dit madame Fontille, le plus honnête garçon de la terre.

— Grand bien lui fasse! cela ne lui donne pas la mine d'un homme d'esprit.

— 11 a du cœur, c'est l'essentiel.

— Il le met tout entier dans ses yeux pour regarder la troisième fille du colonel de Glarande... c'est on ne peut plus récréatif.

— Moqueuse!

— Enfin, il n'y a que mademoiselle Hortense qui ne cherche personne du regard à la promenade ou dans le monde, parce qu'elle n'a pas de chance d'y rencontrer les fournisseurs de la maison, seule préoccupation de cet esprit positif.

Un léger sourire accompagna cette saillie dont la petite Marie Aubépin parut extrêmement scandalisée.

— Madame, dit-elle tout à coup en élevant sa voix traînante, il ne faut pas dire du mal de mademoiselle Hortense, c'est mon amie,

Madame Myonnet se retourna, surprise, et le capitaine Aubépin fit signe à sa fille de se taire ;

mais Marie n'était pas accoutumée à obéir si promptement que cela.

— Oui, c'est mon amie, reprit-elle avec une assurance comique, et si elle ne regarde personne à la promenade, elle nous regarde bien, no

— Ah ! vraiment! fit madame Myonnet.

— Et nous nous parlons par la fenêtre. -^ w

— Marie ! répéta le capitaine.

— - Elle nous a envoyé des bonbons,

teaux. Elle nous fait seulement des sourires à travers la cour quand papa est à la maison.

— Mais quand il est sorti ?. . . interrogea la veuve.

— Alors, elle ouvre sa fenêtre et me demande si je fais des progrès, si Bébé est mieux portant... si...

— Voyons, voyons. Marie! assez de babillages, dit le père d'un ton fâché.

Du tout, elle est charmante cette enfant, s'écria madame Myonnet avec une intention malicieuse; elle défend sa grande amie comme une petite lionne. Ainsi, chèrepetite, vous faites de la télégraphie à domicile... quand papa n'y est pas?

— En vérité, madame, je ne sais ce qu'elle veut dire, si ce n'est que mademoiselle de Cla-

rande est mille fois trop bonne pour cette fillette.

— Je reconnais bien là cette chère Hortense, intervint madame de Fontille ; il lui a suffi de voir quelquefois vos enfants chez moi , mon cousin, pour s'intéresser à eux. Elle aime tout ce qui est jeune.

— J'ai même remarqué, ma chère amie, dit le commandant Fontille, qu'elle vient plus souvent te voir depuis qu'elle rencontre ici Marie et Bébé.

Cette observation amena un sourire ambigu sur les grosses lèvres pâles de la veuve. On ouvrit la porte du salon.

— Madame et mesdemoiselles de Clarande ! annonça l'ordonnance.

Marie fit un petit cri de joie, et bondit au -devant d'Hortense, qui suivait sa mère. Judith venait après; Marcelle était restée avec le colonel, qui souffrait de sa migraine chronique.

L'entrée de ces dames fut saluée par l'affectueuse effusion des maîtres de la maison et la révérence raide de madame Myonnet.

Le capitaine Aubépin, après un salut profond, songea aussitôt à se retirer. Mais, quand il voulut

appeler ses enfants, Bébé avait déjà grimpé sur les genoux d'Hortense, et Marie s'incrustait dans sa robe, comme si elle eût craint de la perdre.

Pendant une seconde, il regarda ce groupe charmant ; peut-être se souvint-il de la jeune mère morte. Son front devint plus sombre encore, mais il n'appela pas les enfants.

La conversation, interrompue par l'arrivée de celles dont on s'occupait si peu charitablement, au grand déplaisir de madame Fontille, reprit une allure moins personnelle. Qn causa printemps, fêtes touchant à leur terme, promotions militaires, etc., etc.

Le fauteuil de madame Myonnet touchait celui

de Judith. Les deux femmes, qui se connaissaient à peine, échangeaient seulement quelques phrases de politesse banale, quand le nom de M. Ernest Samson fut prononcé par un des officiers qui venait également d'arriver.

Quelque chose comme une ombre douce passa sur le front de Judith, et sa physionomie refléta, malgré elle, une nuance d'intérêt assez prononcée.

— Ah ! elle l'aimerait donc? pensa la veuve.

Son regard inquisiteur, fixé sur sa voisine, étu^

76 LES MENAGES MILITAÏRES.

diait tous les détails de cette beauté radieuse, à laquelle son propre visage, rouge et commun, servait de repoussoir.

Il lui parut de bonne guerre de mettre une épine au cœur de cette rose.

— Ce pauvre M. Samson, dit-elle aussitôt, est menacé d'une catastrophe bien pénible!

— Quoi donc? interrogea madame Fontille. Madame de Glarande, en mère prévoyante qui

surveillait précieusement les prétendants de sa fille, devint subitement attentive.

— Il est menacé de perdre...

— Sa position ? interrompit-elle.

— Sa mère, acheva madame Myonnet.

— Ah!... fit madame de Glarande d'un ton paisible, ce serait un grand malheur!

— C'est le meilleur des fils... à ce point qu'il fait des prodiges d'ordre et d'économie pour procurer à cette mère infirme les douceurs que son âge réclame.

— Des prodiges ! tant que cela ? dit Judith d'un ton incrédule qui voilait mal une inquiétude secrète.

— Mon Dieu, oui. Vous savez combien la ma-

gistrature, si honorablement posée, est piètrement traitée au point de vue pécuniaire...

— Je sais, dit sèchement la fille du colonel.

— Eh bien , quand on n'a pas de fortune personnelle..., mais là pas l'ombre..., et qu'il faut avec cela subvenir à l'existence d'une famille..., vous jugez.

— C'est lui qui... ?

— C'est lui qui aide sa mère et sa sœur, oui, mademoiselle.

— Quoi! aussi sa sœur! exclama Judith en tournant tout à fait son visage altéré vers la veuve.

— Mademoiselle Augustine Samson est une vieille fille qui ne se mariera pas.

— Mais alors... ?

— Elle entrerait en religion si elle perdait sa mère.

— Ah!

— A moins que M. Samson ne la mît à la tête de sa maison.

— Par exemple ! M. Samson se mariera, déclara le commandant Fontille avec l'à-propos qui lui était ordinaire.

78 LES MENAGES MILITAIRES.

— Certainement, dit vivement madame Myonnet, s'il a la chance heureuse de trouver une femme désintéressée qui consente à épouser à la fois un substitut pauvre, une belle-mère infirme et une belle-sœur grincheuse.

11 y eut un silence.

Judith mâchonnait son mouchoir.

On annonça le commandant de Poitevy.

Il fit son entrée avec cette démarche élastique, ce sourire satisfait, ce tour de tête vainqueur qui le désignaient à l'attention de toutes les femmes et à la rivalité de tous les hommes.

C'était la première fois que madame Myonnet le rencontrait dans le monde, ce qui s'explique par l'austérité à laquelle elle se condamnait ; mais elle l'avait entrevu à cheval, enbreack, conduisant son élégant attelage à côté d'un groom à livrée marron.

Elle avait entendu parler de ses manières de grand seigneur, de son luxe et de son influence au 17e hussards. De plus, enfin, il était devenu son locataire, car le défunt manufacturier avait laissé à son inconsolable compagne quatre ou cinq maisons superbes sur le pavé viennois.

Madame Myonnet avait un grand désir de voir de près le bel officier qui défrayait la chronique, et n'était point fâchée d'avoir l'occasion d'affirmer devant lui ses droits de propriétaire.

Madame Fontille, qui lut ce vœu secret dans les gros yeux ronds de la veuve, se chargea de la présentation.

La vue de cette lourde personne, épaisse et vulgaire, ne parut pas impressionner très-agréablement le brillant commandant.

Il n'en fut pas de même de madame Myonnet, qui rougit comme une pivoine en lui rendant son salut et faillit étouffer dans son corsage surmené.

— Madame, dit-il assez lestement, vous me voyez au regret de n'être pas allé moi-même jusqu'ici chercher mes quittances.

— Monsieur le commandant , répondit-elle en minaudant, je vous ferai souvenir de cette promesse en ne vous envoyant pas de quittance du tout.

— Je saisirai avec empressement ce motif d'aller vous les réclamer.

— On vous dit très-oublieux, monsieur.

. — Je vous crois bien peu confiante, madame.

— Eh bien, vous avez tort, monsieur, car je vous dis sans arrière-pensée : à bientôt !

Le commandant s'inclina ; jugeant qu'un plus long échange de banalités n'était point nécessaire, il courut porter ses hommages à Judith.

Madame Myonnet le suivit d'un regard expressif qui , bien certainement , ne s'était jamais empli d'une semblable flamme depuis la mort de feu Myonnet.

Judith, préoccupée, accueillit le commandant avec distraction. Un observateur minutieux aurait deviné que l'indiscrète révélation de la veuve avait profondément ébranlé dans son esprit le naissant prestige du jeune substitut.

M. de Poitevy ne pouvait soupçonner cette impression, mais madame Myonnet en était déjà au regret de l'avoir fait naître.

— Je ne suis qu'une sotte, pensa-t-elle ; ce sera le commandant qui recueillera l'héritage du substitut.

Et de fait, à voir l'un près de l'autre ces deux beaux jeunes gens, l'hypothèse n'avait rien que de très-vraisemblable.

Le capitaine Aubépin, qui n'avait pris qu'une part très-réservée à l'entretien, se retira le premier.

Hortense, qui voulut lui rendre ses enfants, s'aperçut avec un léger embarras que Bébé s'était endormi sur ses genoux.

Elle l'appela doucement : l'enfant ne bougea pas. Elle le baisa au front : l'enfant ouvrit les yeux.

— Vous faites comme faisait maman, dit Marie, en arrangeant les cheveux du petit garçon.

Hortense, rougissante, le remit à son père. Le capitaine Aubépin détourna les yeux , et madame Fontille les entoura d'un bon regard brillant.

La petite société se sépara peu après.

Pour la première fois , en rentrant dans son appartement désert , madame veuve Myonnet oublia d'aller dire : « A demain, » au portrait en pied de feu son époux, qui trônait dans le grand salon.

Quoiqu'il fût assez tard, Hortense remarqua qu'il y avait encore de la lumière dans la chambre du colonel, lequel avait cependant manifesté

82 LES MENAGES MILITAIRES.

l'intention d'endormir, dès huit heures, sa tenace migraine.

— Mon Dieu ! ton père serait-il plus souffrant? s'écria madame de Clarande en se précipitant.

Mais, comme elle allait toucher la porte, celleci s'ouvrit, et le colonel, en robe de chambre, apparut, souriant, sur le seuil.

— Je vous guettais, fit-il.

— Ah! tu nous as fait peur !... tu ne souffres pas, au moins?

— Au contraire, ça va mieux.

— Mais pourquoi ne reposes-tu pas?

— Entrez donc un instant... toutes trois... j'ai quelque chose à vous communiquer.

— Quoi donc? demanda Judith.

— Curieuse !

Elles entrèrent, et, nouvel étonnement, Marcelle était là aussi.

— Allons-nous changer encore de garnison ? balbutia Hortense.

Madame de Clarande s'assit, et ses filles entourèrent leur père.

— Sachez d'abord, mesdames, dit-il, que,

tandis que vous babilliez chez Fontille, je recevais un ambassadeur.

— Etranger ?

— Non pas.

— Qui voulait?

— Pas si vite... pas si vite...

— Enfin, cet ambassadeur?...

— Etait porteur d'un message... oh! mais d'un message comme les parents sont assez flattés d'en recevoir.

— Je devine, dit Judith.

— Une demande en mariage? dit Hortense.

— Vrai? exclama la mère en s'épanouissant.

— Authentique.

— Pour Hortense ?

— Allons donc ! maman, quelle idée ! fit Hortense en haussant les épaules.

— Pour Judith , alors ?

— Eh oui!... naturellement, dit la petite voix de Marcelle avec un léger soupir.

Judith fit un pas en avant, et, mettant sa main gantée sur l'épaule du colonel :

— C'est sérieux, n'est-ce pas mon père ?

— Comment ! si c'est sérieux ! . . . vingt-huit ans,

jolie position, charmant physique, bel avenir... sérieux!... ah ! je crois bien que c'est sérieux.

— Et cela s'appelle. . . ?

— M. Ernest Samson, substitut du procureur impérial à Vienne (Isère).

— Je le pensais, dit tranquillement Judith.

— Voyez-vous la petite sournoise !

— Seulement, je dois vous prévenir, mon père, que M. Samson n'a pas de fortune.

— Aïe ! fit le colonel en la regardant de côté avec un bon rire ; tu sais déjà cela, toi ?

— Vous paraissez le savoir aussi.

— Parbleu!... un bon ambassadeur doit loyalement traiter les questions de ce genre.

— Ainsi, il vous est confirmé... ?

— Que notre jeune substitut n'a d'autre richesse que sa position honorable, sa famille bien posée, son nom d'une...

— Oh ! ne parlons pas de son nom ! interrompit vivement madame de Glarande ; ce n'est pas la plus belle plume de notre oiseau rare.

— Je veux dire, ma chère amie , un nom estimable, dignement porté... un caractère sûr... une moralité sans conteste.

LES FILLES DU COLOlNEL. 85

— Mais c'est énorme cela ! interrompit Hortense.

— Ce n'est pas l'aisance, répliqua Judith.

— Bah ! en province les besoins sont plus restreints, les habitudes plus modestes.

— J'ai peu de penchant pour la médiocrité.

— Quand on affectionne son mari, ma chère fille, la question pécuniaire perd de son importance.

— Quand on affectionne... oui... répéta Judith d'un ton amer.

— Mais je croyais, mon enfant, reprit le colonel, que M. Samson ne te déplaisait pas.

— Mais je croyais, mon père, que M. Samson avait une situation acceptable.

— Sans être tout à fait ce que je rêvais pour toi, la situation n'est cependant pas sans compensations.

— Qu'en pensez-vous, ma mère?

— Ah !... s'il était seulement noble !

— Et toi, Nestor?

' — Si tu crois devoir aimer M. Samson de toute ton âme, épouse-le. Si tu ne te crois pas capable de supporter, pour l'amour de lui, une vie modeste et sérieuse, ôte lui bien vite ses illusions.

86 LES MENAGES MILITAIRES.

— Bien parlé, Nestor. Et qu'avez-vous répondu, mon père?

— J'ai répondu à M. BeJormel...

— Ah! c'est M. Belormel, l'ambassadeur?

— Oui, qui remplace en cette circonstance le père de M. Samson, mort, et sa mère malade.

— Eh bien?

— Que tu serais consultée avant toute chose, et qu'il aurait ma réponse dans quelques jours.

— Je vous remercie. Dans quelques jours nous répondrons.

Marcelle, qui se tenait toute grave accoudée à la cheminée, vint subitement jeter ses bras au cou de Judith en lui chuchotant à l'oreille :

— Dis oui : il a l'air de tant t'aimer !

Judith eut un mouvement d'épaules plein de pitié dédaigneuse.

— Gela te suffirait donc à toi ? demanda-telle.

— Ah ! certes ! répondit vivement Marcelle qui rougit aussitôt comme une enfant ingénue qu'elle était.

La famille se sépara sans rien ajouter à cette première explication. Judith ne dormit pas. Le

mot fatal de madame Myonnet : « Qui voudrait épouser à la fois un substitut pauvre, une mère infirme et une belle -sœur grincheuse? » bourdonnait follement à ses oreilles :

N'était-ce donc pas assez de s'appeler Samson tout court, et fallait-il encore s'exposer à porter la charge écrasante de tout une famille?

Judith se souvenait aussi du conseil d'Hortense : « Si tu crois l'aimer, épouse-le. Si ton affection ne doit pas l'emporter sur la médiocrité de la position, refuse. »

Or, si la veille encore, en songeant au respect tendre et empressé du jeune homme, à son visage intelligent, à son amour deviné, elle se sentait doucement remuée, cette sensation s'était brusquement envolée sous le souffle desséchant d'une femme jalouse.

« Il est de bonne famille» , disait la sagesse. « Il n'a pas de fortune» , répondait l'ambition. « Il est bon , sérieux , instruit » , disait la raison.

« Il n'a pas de fortune » , répondait l'orgueil.

« Il t'aime ! » disait le cœur.

88 LES MENAGES MILITAIRES.

« Il n'a pas de fortune » , répondait le calcul.

Et Judith ne voulait pas vivre sans fortune. Elle aimait trop le luxe, la toilette, les plaisirs, pour se condamner à la privation de toutes ces altravantes choses.

Non, non..., M. Samson avait tort, mille fois tort. Elle n'avait pas recherché son attention. 11 aurait dû avoir la conscience de son insuffisance.

Ce n'était pas à une souveraine beauté comme la sienne qu'il fallait porter l'hommage d'un amour si mesquinement doré.

Hortense — une Gendrillon — ou Marcelle — une pensionnaire — pouvaient s'en contenter peut-être; mais elle... elle!... Judith! qui se croyait assez de charmes, de jeunesse, de volonté pour soulever le monde !

Elle eut, dans l'ombre de sa chambre obscure, un sourire d'écrasant dédain pour cet homme à qui elle aurait pu, à la rigueur, pardonner son manque de noblesse, mais qui, pauvre, osait l'aimer !

Le colonel et sa femme laissèrent la jeune fille

à ce qu'ils croyaient être ses réflexions, sans la troubler par des conseils importuns.

Dans leur aveuglement affectueux, ils rêvaient plus et mieux pour leur chère favorite; mais comme ce « plus » ne se dessinait pas, et que ce « mieux » pourrait n'être qu'une chimère, ils se familiarisaient avec ce projet d'union, en somme très-sortable, placement satisfaisant d'une de leurs filles,.., et quand on en a trois !...

La froideur visible de sa sœur surprenait profondément Marcelle. Quoi! Judith était aimée, et Judith hésitait!

Gela ne pouvait être compris de ce bon cœur naïf, pour qui l'amour en ménage paraissait le bonheur idéal, et qui poursuivait tout doucement son petit roman intime.

Un roman! Marcelle?... Oui, Marcelle qui, malgré sa réserve, n'avait pu ne pas remarquer que le lieutenant Duval se faisait son ombre.

A la promenade, il avait épié ses heures de sortie et se trouvait sur son passage.

A l'église, elle reconnaissait son pas sous l'immense voûte sonore.

Quand elle soulevait le rideau, elle l'apercevait

90 LES MENAGES MILITAIRES.

accoudé sur le pont, regardant couler le Rhône avec une persistance que le fracas des eaux jaunes et bouillonnantes ne suffisait pas à expliquer.

Lorsque vint le printemps et que les fenêtres de la maison du colonel s'ouvrirent en face des coteaux verts, le quai n'eût pas de flâneur plus assidu.

Et quand, musique en tête, le 17e hussards allait en promenade militaire, le cheval qui caracolait le plus brillamment était celui du lieutenant Duval.

Enfin, l'officier qui, ferme en selle et la pelisse flottante, rivait le plus ardemment son regard au balcon du colonel, c'était encore le lieutenant Duval, l'amoureux sans espoir de Marcelle.

La charmante fille ne pouvait voir toutes ces choses sans en être touchée. Elle n'y était point habituée, la beauté de Judith rejetant fatalement dans l'ombre son fin visage pâle et brun.

Cette silencieuse faconde chercher son regard, avec tant de respect et de persévérance, avait un côté poétique qui attendrissait la douce Marcelle.

L'officier modeste qui l'aimait ainsi de loin

attachait donc un grand prix à son amour, à elle?... Et cette seule pensée faisait palpiter son cœur.

Aussi ne fallait-il pas s'étonner des rougeurs qui envahissaient son front, des petits tremblements de sa main, des hésitations subites de sa voix, quand le nom de M. Alain Duval était prononcé, ou mieux encore, quand sa personne ellemême se dressait troublée et ravie devant elle.

Cependant s'aimant à distance, se le disant des yeux, les deux naïfs amoureux se condamnaient à rester éternellement dans cette impasse sentimentale où la timidité de l'un et la pudeur de l'autre les tenaient renfermés.

Demander la main de Marcelle!... c'était une audace bien autrement dangereuse que celle de l'inviter à danser, et l'on se souvient peut-être des luttes et des angoisses du pauvre lieutenant avant la valse des Roses.

Encourager plus directement son soupirant mystérieux était chose impossible à Marcelle à qui cette attente ne déplaisait du reste nullement. Elle était à cet âge où un regard suffit au bonheur d'une semaine, où l'on vivrait une année

avec le souvenir d'an sourire et le murmure d'un mot attendri.

Madame Fontille devait se faire leur Providence visible.

A toutes ses qualités, la grosse femme du chef d'escadrons joignaitlepetit défaut d'être marieuse.

Rapprocher les âmes, unir les cœurs, fondre les fortunes, c'était une occupation séduisante, une joie sans pareille, auxquelles elle sacrifiait annuellement quatre ou cinq mois de son existence.

Elle avait généralement le flair exquis et la main adroite.

Les mariés qui lui devaient leur union ne lui marchandaient pas la reconnaissance. Si quelquesuns d'entre eux ne trouvaient pas dans le ménage qu'elle avait édifié le bonheur qu'ils espéraient, on était tellement assuré de ses bonnes intentions que personne ne songeait à l'attrister par l'expression de regrets inutiles.

Ce fut donc à madame Fontille que vint la triomphante idée de placer la petite main de Marcelle dans la bonne et large main de M. Alain Duval.

Ah ! ce ne serait pas facile à emporter!... ce n'était pas une femme de son expérience qui se faisait illusion sur les difficultés d'une semblable entreprise.

M. Alain Duval n'élait ni noble, ni riche, ni de grand avenir, et l'on pouvait présager que madame de Glarande en particulier, qu'on savait entichée de noblesse, jetterait des cris de paon.

Mais madame Fontille était brave... et, résolument, elle marcha droit à son but.

M. Duval, qu'elle recevait parfois, écouta, en tremblant d'émotion, l'ouverture qu'elle lui fit à cet égard, et, dans l'ardeur de son enthousiasme, dévora de baisers reconnaissants la main potelée de sa protectrice.

Hortense, qui venait fréquemment passer une heure ou deux chez madame Fontille, où elle était sûre de rencontrer les chers orphelins, fut habilement sondée.

Elle répondit avec franchise qu'un mari honnête, aimant, était tout l'idéal de Marcelle.

Ces préliminaires terminés, madame Fontille emmitoufla son opulente personne de son plus beau cachemire, fit ajouter, pour la circonstance,

♦94 LES MENAGES MILITAIRES.

une plume nouvelle à son chapeau, qui en possédait déjà trois, et se présenta courageusement chez le colonel.

L'air mystérieux de son large visage, son regard important et ses manières confites, éveillèrent l'attention de madame de Glarande.

Du reste, sur sa réputation, toute mère était amplement autorisée à la soupçonner de cacher un prétendant dans chaque pli de son cachemire.

Cette pensée était déjà venue à madame de Glarande, qui, dans ce vague espoir, autorisait l'intimité croissante de sa fille Hortense avec l'excellente marieuse.

— A quoi bon vous demander des nouvelles de mesdemoiselles de Glarande, minauda madame Fontille en s'asseyant, je viens de rencontrer votre Beauté, plus rayonnante que jamais.

— Judith va très-bien, en effet, répondit modestement la mère.

— Quant à mademoiselle Marcelle , votre Grâce, je l'ai entrevue par un coin soulevé de son rideau.

— Et notre Raison sort de chez vous, n'est-ce pas? acheva madame de Glarande en riant.

— Mademoiselle Hortense a bien voulu venir ce matin me communiquer un secret pour faire les marrons glacés qui va me mettre au mieux avec M. Fontille, dont le péché mignon est la friandise.

— Je reconnais à Hortense les talents culinaires les plus variés.

— De même que sa sœur, Marcelle a tous les talents artistiques.

— Oh !.. . elle peint seulement.

Occupation charmante.

— Et surtout distraction agréable.

— Dérivatif aux rêves déjeune fille.

— Marcelle est une imagination paisible.

— Qui trouble beaucoup les autres, toutefois.

— Croyez-vous?

— J'en suis sûre.

— Nous y voilà! pensa madame de Clarande en devenant très-attentive.

— J'ai même accepté la tâche... délicate, de rendre un peu de calme, si c'est possible, à l'un de vos amis, qui n'en a plus du tout.

— Voyez-vous cela!

— Du tout, du tout, madame.

- — Et comment comptez-vous y parvenir?

96 LES MENAGES MILITAIRES.

— En vous présentant sa requête, madame, et vous priant de la transmettre vous même au

colonel.

Madame de Glarande éteignit sa physionomie et

d'un ton tranquille :

— De quelle requête peut-il bien être question, chère madame?

— Ce serait méconnaître votre perspicacité maternelle que de supposer qu'elle n'a pas deviné dans ma démarche une demande en mariage.

— Oh!... Marcelle est si jeune!

— Ce qui ne la rend que plus attrayante.

— Et puis, c'est la dernière... que diraient mes deux filles aînées?

— Si mesdemoiselles Hortense et Judith n'ont point fait de choix encore, j'imagine, madame, les occasions ne leur ayant certainement pas manqué, qu'elles n'auraient aucun motif d'en vouloir à leur jeune sœur.

— Et quel est donc celui de vos amis. ,3?

Ici madame Fontille éprouva un petit frisson des plus désagréables.

— C'est un jeune officier, aussi modeste qu'intelligent... homme de cœur...

— Que vous nommez?

— Le lieutenant Alain Duval.

— Du Val?... avec la particule?

— Non, madame... Duval en un seul mot. Madame de Glarande se renversa sur son

fauteuil et fit, des lèvres, une moue dédaigneuse.

— Je ne connais pas ce monsieur, dit-elle froidement; il vient rarement ici.

— Sa réserve... sa timidité...

— Ou peut-être son peu d'usage du monde?

— Je dois reconnaître qu'il est plutôt brave soldat qu'homme de salon.

— Ah! chère madame!... ces gens-là sont désolants... Que voulez-vous qu'on fasse, dans un intérieur, de ces lions de batailles?

— On en fait généralement des moutons , madame.

— Hum!... et sa famille?

— Il est sans parents.

— Mais encore, qu'étaient-ils?

D'honnêtes propriétaires-fermiers.

— Ah! Dieu!... quelle sorte d'éducation doitil avoir?

— Aussi bonne que les camps africains lui ont permis de la conserver.

— C'est-à-dire à peu près nulle. Ses mœurs?

— Excellentes.

— Près de passer capitaine, n'est-ce pas?

— Hélas! non..., il vient d'être nommé lieutenant.

— Je me souviens, en effet... A-t-il de la fortune?

— Quelques milliers de francs... administrés avec ordre... de l'économie... et sa solde.

— Total : quelque chose comme 2,000 ou 2,500 francs .

— A peu près.

— Juste de quoi vivre de privations.

' — Seul, je ne sais. A deux, cela change.

Madame de Clarande, qui connaissait la dot de ses filles, se pinça les lèvres sans répondre.

Madame Fontille toussa , prit une boule de gomme et attendit.

- — Il ne doit pas être jeune votre prétendant, chère madame.

— Il a trente-deux ans.

^—J'entends. Il s'est engagé, n'a pas eu de

chance, et recevra sa retraite comme capitaine.

— Oh! rien ne le prouve.

— Non, mais tout le fait présumer.

— Il n'est pas donné à tous de parcourir heureusement la carrière militaire comme M. votre mari, madame.

— Je le sais bien. Toutefois, la différence est trop absolue.

— Si vous connaissiez M. Duval, vous seriez certaiue du bonheur de mademoiselle votre fille... qu'il adore „..

— Gomment ! qu'il adore ! ... où la voit-il donc ?

— Partout, je crois.

— Marcelle serait bien étonnée de se savoir gratifiée de cette grande passion.

Madame Fontille s'inclina avec un sourire qui en disait bien long sur l'ignorance supposée de Marcelle.

Madame de Glarande, que cette ouverture contrariait dans ses instincts aristocratiques, reprit son air cérémonieux, dont il n'y avait rien de bon à espérer.

— Chère madame, dit-elle, je vous remercie de la pensée bienveillante qui vous a déterminée

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à tenter cette démarche. Elle ne rentre pas absolument dans nos projets pour nos filles. Je crois tout à fait inutile d'en occuper Marcelle; car, malgré toute l'estime que je puis éprouver pour la personne et le caractère de M. le lieutenant Duval, sa demande ne pourrait être prise par nous en considération.

Gomme elle achevait ce refus sans embages, on entendit un cri faible et un grand bruit' dans une pièce attenante au salon, dont la porte était restée entr'ouverte sans qu'on l'eût remarqué. C'était l'atelier de Marcelle.

— Qu'est-ce donc? exclama madame Fontille.

— C'est la voix de Marcelle ! s'écria' madame de Glarande, qui se leva en pâlissant.

Elle marcha vers l'atelier, et madame Fontille la suivit.

Au milieu de l'atelier gisaient renversés un chevalet, une toile, une palette et des pinceaux.

Marcelle, affaissée contre le mur, blanche comme de la cire, ne parut même pas les voir entrer.

— T O Dieu!... que lui est-il arrivé? cria la mère en bondissant vers elle.

La jeune fille ouvrit les yeux et ses lèvres s'agitèrent sans rendre aucun son.

— Tu souffres ! . . . qui t'a fait du mal ? Réponds, je t'en supplie.

Marcelle appuya une main sur son cœur, nonpas comme une actrice prête à déclamer, mais comme une malade qui tente de comprimer une souffrance.

Madame Fontille, qui l'étendait doucement sur un canapé, remarqua ce mouvement.

--Une palpitation, peut-être, dit l'excellente femme.

Sa voix parut tirer Marcelle de sa torpeur douloureuse.

— Oh!... que cela fait mal! murmura-t-elle.

— Quoi donc ! . . . mais quoi donc ! répéta anxieusement la mère.

— Ce que vous avez dit, maman! s'écria enfin la pauvre petite, éclatant en sanglots.

Madame Fontille, subitement rassurée, fit un pas en arrière.

Madame de Glarande était encore trop effrayée pour comprendre.

— Qu'ai-je donc pu dire, ma chère enfant, qu

t'ait mise en un tel état?

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— Ah ! maman ! maman ! vous avez dit que la demande de... M. Alain Duval... ne devait pas être prise en considération.

— Quoi! c'est cela?

Marcelle, pleurant plus fort, courba la tête avec désespoir.

— Tu le connais donc, cet officier?

— Oh ! oui, maman.

— Et tu soupçonnais ?. . .

— Je l'espérais, du moins.

Madame deGlarande, suffisamment éclairée, ne jugea pas à propos de poursuivre devant témoin cet interrogatoire.

Le trouble et les larmes de sa fille lui apprenaient, mieux que toutes les explications, les intelligences secrètes que le lieutenant Duval avait su se créer dans la place.

Elle embrassa Marcelle avec une tendresse mélangée de dépit.

Marcelle pleurait toujours.

— Nous en parlerons à ton père, dit madame de Glarande avec un grand soupir.

Les pleurs de Marcelle se tarirent aussitôt. C'est qu'elle savait bien, la câline enfant, que

le colonel, malgré la férocité de ses énormes moustaches, écouterait avec une indulgente bonhomie la prière de sa dernière fille et l'exaucerait peut-être.

Elle redoutait bien plus les idées aristocratiques et ambitieuses de sa mère, dont le premier mouvement hautain avait provoqué son accès de désespoir.

Madame Fontille se retira discrètement, non sans avoir échangé avec Marcelle un regard qui, dans son éloquence muette, équivalait à un traité offensif et défensif.

Ce ne fut donc plus d'une seule demande en mariage que le colonel et sa femme eurent à s'occuper dans cette semaine fertile en incidents romanesques.

Conduire son régiment et marier ses filles, c'était trop à la fois pour M. de Glarande, en qui le père ne voulait pas nuire au chef de corps.

Aussi, après le récit de sa femme et la vérification des dégâts de l'atelier de Marcelle, le digne homme poi ta-t-il pendant quelques jours le front le plus soucieux du monde.

Les officiers, habitués à son abord affable , se

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demandaient curieusement ce qui leur avait gâté leur colonel.

Ah ! oui... oui, c'était son rêve que de trouver des époux à ses chères filles, mais encore fallaitil pouvoir s'orner de ses gendres avec une légitime satisfaction.

M. Ernest Samson n'appartenait, il est vrai, ni à l'aristocratie du nom, ni à celle de l'argent, mais il était magistrat... Et le colonel avait une façon pleine d'enflure de prononcer ce mot : magistrat ! qui lui donnait une importance énorme.

Quant à M. Alain Duval, ni plus noble, ni plus riche que le premier, il n'était que lieutenant, ne payait pas de mine, sortait d'une famille obscure, et s'était permis d'aimer la fille de son colonel, ce qui paraissait bien quelque peu outrecuidant.

Mais enfin il était militaire... Et le colonel avait coutume, en parlant de la glorieuse profession des armes, de redresser si haut la tête, qu'il dominait et fascinait son auditoire.

Père excellent, mais distribuant de façons diverses sa tendresse, il étudiait d'un air inquiet

le visage impassible de Judith, et remarquait péniblement la tristesse de Marcelle, qui, n étant pas interrogée, n'osait pas lui ouvrir son cœur.

Quinze jours passèrent sur la demande de M. Samson, huit sur celle de M. Duval, et le colonel ne savait pas encore ce que déciderait Judith, tandis que de son côté, Marcelle ignorait la décision paternelle.

Un soir pourtant, que toute la famille était réunie au salon, M. de Glarande y entra avec une physionomie songeuse, où l'effarement intérieur passait décidément à l'état chronique.

Il avait pris, sans doute, d'énergiques résolutions avant d'aborder de front les questions importantes qu'il voulait traiter ; aussi sa première parole eut-elle une rondeur toute militaire.

— Sacrebleu ! dit-il en regardant ses filles, nous avons assez sacrifié aux convenances. Si nous en finissions, hein ?

Judith sourit et Marcelle trembla.

— Oui, dit madame de Glarande de son ton calme, il faut en terminer avec cette incessante perplexité.

— Terminons, dit bravement Judith.

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Marcelle n'osa pas ouvrir la bouche.

— As-tu réfléchi, Judith?... bien sérieusement réfléchi? reprit le colonel.

— Parfaitement et longuement, mon père.

— Et tu décides?

— Que je remercie M. Samson de sa recherche... sans l'accepter.

Marcelle fit un bond sur son siège.

— Ah ! ah ! fit Hortense sans ôter les yeux de sa tapisserie.

— Gorbleu ! grommela le colonel, que lui reproches-tu à ce garçon?

— Rien... et tout.

— Il te déplaît?

— Nullement.

— Tu ne l'aimes pas, cependant ?

— Pas le moins du monde.

— Il y paraît.

— Je souhaiterais M. Samson pour mari à ma meilleure amie.

— Bt tu aurais raison, interrompit Nestor.

— Mais quant à toi ?

~ Tenez, cher père, dit Judith en secouant, par un mouvement adorable, ses folles boucles

blondes, laissons M. le substitut au parquet, dont il est le plus éloquent ornement, et laissez-moi espérer que Judith de Glarande n'échangera votre nom, qu'elle aime, que pour un nom qui le vaille.

— Ah ! sirène ! fit le père en la baisant au front.

Madame de Glarande , dont Torgueil n'était que médiocrement satisfait par cette perspective d'union, eut un sourire indécis, où se combattaient le contentement et le regret.

Le colonel se retourna vers Marcelle.

— Et toi, mignonne, dit-il en reprenant sa grosse voix, penses-tu encore au lieutenant Du val?

— Toujours, dit naïvement Marcelle.

— Toujours!... oui-dà!... voilà un gaillard bien heureux.

— C'est inimaginable ! murmura la mère.

— Et que penses-tu de lui, voyons?

— • Je pense... qu'il m'aime.

— Il en a l'audace, à ce que je vois. Marcelle rougit et attendit.

— Et toi?

108 LES MENAGES MILITAIRES.

— Moi, mon père?

— Oui, toi?... te sens-tu donc quelque penchant pour ce visage placide , à petites moustaches jaunes , orné d'yeux microscopiques?

La jeune fille releva \& tête avec une indignalion plaisante.

— Mon père, dit-elle vertement, le visage paisible et les moustaches blondes de M. Duval auront du moins l'avantage de ne tourner aucune tête... et ses yeux microscopiques me disent une sympathie dont je lui sais gré.

— Voilà mon petit volcan parti ! s'écria le colonel avec un rire de bon augure.

Ce fut le tour de madame de Clarande de prendre l'offensive.

— M. Duval n'a pas de fortune, dit-elle.

— Ni moi, riposta Marcelle avec feu.

— Sa position est médiocre.

— Je lui aiderai à l'améliorer.

— Tu seras toujours dans la gêne.

- — Si j'ai le bonheur avec, qu'importe?

— Tu ne pourras même tenir un rang honorable dans le régiment de ton père.

— Une fille intelligente, une femme économe ne fera jamais rougir son père ni son mari.

— Cet officier n'a pas d'instruction approfondie.

— Je ne suis pas savante.

— Il manque d'usage du monde,

— Il achèvera de l'apprendre avec moi.

— Il est voué fatalement à l'obscurité.

— Je m'y complairai près de lui.

— Et l'avenir, ma fille?

— Et la Providence, ma mère?

Madame de Glarande eut un mouvement de dépit.

— Enfin, que t'a-t-il fait pour te plaire, t'aveugler, t'ensorceler ainsi? dit-elle.

— Il m'a aimée! répondit Marcelle avec une touchante candeur.

Le colonel écoutait, et, religieusement, paternellement, pesait la valeur profondément sentie de cette tendresse enfantine.

— Mon enfant, dit-il d'un ton pénétré, c'est peut-être ton bonheur que tu poursuis, c'est à coup sûr la voix de ton cœur qui te guide ; je ne me sens pas le triste courage de m'y opposer.

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