II
110 LES MENAGES MILITAIRES.
Marcelle fit un cri joyeux et se jeta follement au cou de son père, puis, revenant à madame de Clarande muette :
— Et vous, chère maman, ne me bénirez-vous pas aussi par un consentement sans arrièrepensée?
Madame de Clarande avait bien envie de prolester encore ; mais comment résister à ce joli visage ému, à ces yeux suppliants, à ces lèvres entrouvertes pour crier : merci!
Elle prit dans ses deux mains la chère tête et lui donna un long baiser, qui était le plus positif des acquiescements.
Hortense faisait toujours de la tapisserie.
— Il faut penser à la dot, souffla-t-elle en activant son aiguille.
— La dot ! ah ! diable ! fit le colonel.
— 11 faut donc absolument une dot ? soupira Marcelle.
— Absolument, oui, mignonne.
— Ah ! mon Dieu !
— Dix mille francs, que te donnera ta mère, et sept cents francs de rentes que je te servirai, constitueront la dot réglementaire.
— Vous allez vous dépouiller pour moi?
— Et le moyen de faire autrement?... Il faudra bien s'occuper aussi de préparer semblable somme pour doter Judith.
— Rien ne presse, dit vivement la jeune fille.
— Mais cela peut surgir d'un jour à l'autre.
— Et il vaut mieux se tenir prêts , opina Hortense.
— Donc vingt mille francs retirés sur un capital de trente mille et quatorze cents francs de rentes enlevés aux six mille sept cents de ma solde brute... calcule, Nestor...
Hortense abandonna son travail et parut se livrer à une opération mentale d'arithmétique.
— Nous avons les frais de représentation, hasarda la mère.
— Suffisent-ils ? murmura la sœur aînée.
— Arrange-toi, ma fille, pour que nous puissions marcher avec les cinq cents francs de rentes qui resteront à ta mère et les cinq mille trois cents qui me resteront à moi , reprit le colonel.
Hortense eut un sourire grave :
— Nous marcherons, mon père, dit-elle simplement.
112 LES MENAGES MILITAIRES.
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M. Ernest Samson vivait dans la fièvre de l'attente, compliquée de la fièvre de l'amour : deux maladies douloureuses auxquelles on n'accorde généralement pas toute la pitié qu'elles méritent.
Il n'osait pas paraître aux jeudis du colonel ; il n'entrevoyait même plus Judith : c'était là le supplice amer !
Son ami, M. Belormel, le juge, ne pouvait lui fournir ni un indice, ni une espérance.
Ses inquiétudes de famille se calmaient un peu sans s'apaiser entièrement.
Madame Samson, gravement atteinte par une anémie persistante, ne parlait de sa santé, en écrivant à son fils, qu'en termes voilés, qui laissaient encore beaucoup de prise aux conjectures pénibles.
Si, du moins, il avait été réconforté par un regard de Judith !
Ce ne fut que le quinzième jour après la demande officielle, que M. Belormel reçut une lettre de M. de Glarande, lettre brève où le refus de la main de Judith, motivé sur des projets antérieurs, s'enveloppait de formules polies.
Mais c'était un refus positif !
Le juge d'instruction en éprouva une contrariété violente et s'emporta contre lui-même, après avoir maugréé contre le colonel.
— Qu'avais -je besoin de me mêler de cette affaire? se disait-il en arpentant furieusement son petit salon; je me suis toujours garé, pour ma part, des galères matrimoniales, et voilà que je vais sottement m'y fourrer pour le compte de mes amis !
Il relut la lettre décourageante, y chercha vainement une brindille d'espoir où pût se suspendre le malheureux substitut, et reprit avec rage sa promenade à travers l'appartement.
— Que diable vais-je dire à Samson?... Il est amoureux, c'est-à-dire ensorcelé... Il est capable de m'accuser d'avoir mal conduit ces négociations délicates ; il va me jeter à la tête tous les in-folio de sa bibliothèque.
Au moment précis où l'ambassadeur infortuné se désespérait, le jeune substitut, qui depuis quinze jours usait le cordon de sonnette de son ami, le tirait d'une telle façon qu'il lui resta dans les doigts.
Il tambourina rageusement sur la porte, se fit
ouvrir par la vieille cuisinière effarée et pénétra en bombe dans le salon..
— Avez-vous des nouvelles? cria-t-ildès le seuil.
— Oui, fit M. Belormel de la tête.
— Bonnes ?
Et M. Samson tremblait déjà, car la physionomie de son chargé d'affaires avait une terrible éloquence.
— Hélas ! cher ami...
— Quoi?... que vous a-t-on dit?
— On ne m'a rien dit, mais...
— On vous a écrit alors ?
— Le colonel m'écrit, en effet... Tenez, Samson, soyez homme : vous vous y êtes pris trop tard.
— Trop tard?
— Il y a un projet antérieur à votre demande.
— Impossible !
— Il est certain que cette réponse est le cliché ordinaire de dix-neuf refus sur vingt.
— Ainsi, je suis refusé !...
— Mon pauvre ami, je ne puis vous dissimuler que le colonel vous laisse pas d'espoir.
— Cette lettre?...
— La voici.
Ernest Samson parcourut du regard les lignes désolantes et laissa retomber la lettre sans prononcer un mot. Mais quelle angoisse sur ses traits ! quelle douleur poignante dans ses yeux !
M. Belormel, assez satisfait de ce calme douloureux quand il redoutait une explosion folle, le fit asseoir, le consola, lui exprima sa sympathie et entreprit de lui démontrer que ce coup, quelque rude qu'il fût, n'était qu'une des nombreuses occasions offertes à l'homme de lutter contre l'existence et de montrer de la philosophie.
Le jeune homme paraissait écouter, serrait la main de son confident et murmurait sans avoir conscience :
— Et moi qui espérais être aimé !
— Etre aimé! répéta le juge avec un haussement d'épaules, mon pauvre bon, ces belles filles-là, voyez-vous, ça aime d'abord sa figure, puis sa toilette, enfin ses caprices... et voilà tout. Aimer un fiancé... pourquoi faire? Un mari... allons donc ! On les accepte ; quant à leur donner une part de son cœur, pas si sottes: l'amour fatigue et le teint doit être ménagé.
116 LES MENAGES MILITAIRES.
— Adieu et merci, Belormel ! dit enfin M. Samson en se levant.
— Où allez-vous?
— Reprendre ma vie creuse et trainer mon désenchantement à l'audience, au cercle, partout.
— Promettez-moi de surmonter ce chagrin ?
— Je vous promets de l'essayer.
— Déjeunez avec moi , voulez-vous?
— Merci ! ... je ferais un trop pitoyable convive.
— A revoir, alors !
— A revoir, mon ami !
M. Belormel se mit à sa fenêtre et suivit du regard, sur la place de Saint-Maurice, la démarche abattue du pauvre garçon , qui s'éloignait à pas lents.
— Sacredié ! se dit-il avec un naïf égoïsme, comme j'ai bien fait de m' épargner tous ces désagréables préliminaires de la vie conjugale !
Le soir, M. Samson écrivit deux lettres; la première à sa mère :
«J'ai voulu tenter d'être heureux, ma chère « mère ; mais ceux qui pouvaient m'accorder le
« bonheur me l'ont impitoyablement refusé. « M. de Glarande n'a pas compris que j'aimais « assez sa fille pour me faire pardonner mon « défaut de fortune.
« Je vais végéter encore ici quelques mois , « puis j'irai réchauffer mon cœur malade aux « bons rayons chauds de votre cœur. »
L'autre lettre n'avait que trois lignes :
« Mademoiselle, « Vous n'avez pas voulu d'un absolu dévoue- « ment et du plus respectueux amour : je vous « les garde quand même. Pardonnez-le-moi. Ce « n'est pas une protestation, ce n'est pas même « une espérance, c'est un culte ! »
Il y mit pour suscription : Mademoiselle Judith de Clarande.
A la première lettre, il fut répondu, peu de jours après, par mademoiselle Augustine Samson, qui suppléait sa mère malade :
« Nous te plaignons, mon cher Ernest, et nous
« prions pour toi. Il ne faut pas attacher son
118 LES MENAGES MILITAIRES.
« cœur aux affections de ce monde... Imite-moi, « j'ai placé le mien plus haut. Quand tu souffri- « ras , mon frère , pense que je souffre aussi en « aspirant à la paix du cloître, et que la vie, sans « l'habit d'ursuline que j'aspire à revêtir, me « parait aussi lourde à porter que ton désespoir « actuel.