AUGUSTINE
La seconde lettre ne reçut naturellement pas de réponse.
De la même plume qui venait de désoler le prétendant à la main de Judith, le colonel écrivit à madame Fontille qu'il donnait son assentiment à la demande de M. Duval, dont elle s'était fait l'interprète.
La marieuse fut ravie. C'était le plus délicat fleuron de sa couronne de succès conjugaux.
Bien vite elle envoya son mari à la recherche de l'heureux lieutenant de hussards.
Quand on ne le trouvait ni chez lui, ni au quartier, il n'y avait pas à hésiter : il fallait aller sur le quai, et l'on était sûr de le rencontrer mélancoliquement accoudé au parapet , ou appuyé
contre l'arche du pont, suivant d'un œil les méandres capricieux du Rhône, et, de l'autre, surveillant l'oscillation des rideaux de Marcelle qu'une petite main soulevait.
Depuis huit jours, le lieutenant Duval se répétait incessamment qu'il avait fait une folie insigne, que sa hardiesse méritait une sévère leçon , et que son colonel n'aurait prohablement jamais assez de dédain à verser sur cet audacieux subalterne.
Gomme pour corroborer cette crainte légitime, Marcelle elle-même ne lui envoyait plus, à travers l'espace, l'encouragement d'un regard attendri.)
Retenue par une pudeur enfantine, elle n'osait plus se montrer à ce soupirant , si longtemps muet, qui avait osé rompre enfin son respectueux silence.
Ce fut donc pour l'honnête garçon un coin du ciel entr'ouvert quand le commandant Fontille, le découvrant sur le quai, l'emmena chez sa femme en lui adressant ses félicitations.
Eh quoi! c'était donc vrai?... Marcelle serait à lui !... On lui donnait Marcelle !
120 LES MENAGES MILITAIRES.
La tête du lieutenant, qui avait jadis vaillamment résisté au yatagan brutal d'un Arabe, faillit éclater à cette seule pensée.
Madame Fontille eut grand'peine à rappeler cette joie exubérante au sentiment de la réalité et des usages.
Il voulait courir aussitôt vers Marcelle et lui crier : « Merci! je vous adore!... et je suis fou de bonheur! »
On le décida, non sans difficulté, à attendre le lendemain pour se présenter chez M. de Glarande en compagnie de sa protectrice.
Celle-ci le catéchisa si bien, du reste, que, le moment de cette présentation venu , M. Alain Duval , le modeste officier sans fortune et sans nom, se conduisit dans l'aristocratique maison, qui allait un peu devenir la sienne, avec toute la convenance, sinon toute la distinction désirable.
Le colonel l'accueillit avec rondeur; après tout , puisqu'il plaisait à sa fille et qu'elle l'acceptait ainsi, son rôle de père tournait tout naturellement à l'indulgence.
Madame de Glarande faisait plus difficilement le sacrifice de certains préjugés, et son abord céré-
monieux eût peut-être déconcerté un futur gendre moins épris.
Hortense lui montra de la sympathie, Judith une indifférence absolue , Marcelle une joie adorable.
La douce enfant était si parfaitement heureuse de se savoir aimée qu'elle ne s'effrayait de rien. Dot mesquine, corbeille insuffisante, gêne probable, position militaire secondaire, qu'importait tout cela?
Elle entrevoyait un bonheur paisible qui n'éveillerait ni jalousie, ni rivalité. Elle se promettait de vivre si bien cachée dans son humble ménage que les cancans féminins et les méchancetés doucereuses , qui sont la plaie des régiments , ne sauraient pas l'y atteindre.
Elle se montra donc reconnaissante de la corbeille modeste que madame Fontille fut chargée de lui offrir. Ce fut le fruit des économies de M. Duval... des économies de lieutenant!
Ce que cela représentait de privations, lentement, philosophiquement supportées, amenait des larmes dans les yeux de Marcelle.
Quelques étoffes, peu de dentelles, pas de bi-
122 LES MENAGES MILITAIRES.
joux... Ses parures de jeune fille lui semblèrent bien suffisantes.
Mais, en revanche, comme elle lui devint chère, la jolie petite bague de fiançailles qu'Alain Duval lui passa un soir au doigt!
D'avance , on fit choix pour le futur ménage d'un petit logement garni, propre et riant, sur le quai, car on ne voulait pas perdre de vue ce paysage familier qu'ils avaient si souvent contemplé en pensant l'un à l'autre.
Madame de Glarande parla de retenir une cuisinière, mais Marcelle déclara gaiement qu'elle voulait mettre en pratique les leçons de Nestor et se sentait tout à fait capable d'inculquer les principes culinaires à l'ordonnance de son mari.
Grâce à ces économiques prévisions, si pleines de sagesse, le mince budget du petit ménage parut pouvoir s'équilibrer sur des bases prudentes et sûres.
Hortense approuvait hautement. Judith haussait les épaules.
Le jour du mariage arriva.
La moitié de la ville et le 17e hussards tout en-
tier se réunirent dans la belle église de Saint- Maurice.
Jamais autant d'uniformes étincelants n'avaient brillé sous les rayons multicolores qui tombaient des grands vitraux peints.
Jamais toilettes plus éclatantes n'avaient inondé de leurs plis majestueux les pavés disjoints de l'antique basilique.
Le marié était radieux; le bonheur prêtait un charme réel à sa physionomie effacée.
La mariée était heureuse..., ce qui, en un tel jour, signifie ravissante.
M. et madame de Glarandé, un peu soucieux d'abord, se rassérénèrent par degrés en voyant la joie de Marcelle, et en se répétant dans un regard d'intelligence : « Plus que deux filles à établir maintenant. »
Hortense pleura un peu pendant la cérémonie, et pria beaucoup pour sa chère petite sœur, qu'elle aimait maternellement.
Judith avait arboré une robe de taffetas vertlumière qui la préoccupait d'une façon exclusive.
Son audace de blonde fut récompensée par le
succès, et les magasins de Lyon reçurent, dès le lendemain ; vingt commandes de robes vert- lumière.
Madame Fontille s'agitait, frétillait, s'épanouissait dans une orgueilleuse jubilation.
En arrière, à demi caché par un pilier, le capitaine Aubépin suivait d'un air mélancolique cette messe de mariage à la fois touchante et brillante, qui lui rappelait une époque déjà lointaine de sa vie.
Il revoyait une cérémonie semblable où il jouait le rôle principal, une mariée plus belle , une assistance non moins sympathique, et des rêves de bonheur... flétris, hélas!
Et le nom de Berthe , la femme qu'il avait aimée et perdue , venait mourir entre ses lèvres serrées.
Ses enfants , à genoux près de lui , étaient tout tristes dans leur toilette de fête , parce qu'ils avaient vu pleurer Hortense.
Après le dîner, auquel prirent part les officiers supérieurs du régiment et quelques autorités de la ville, les nouveaux époux partirent pour Grenoble, avec le projet de consacrer quelques jours
à visiter la Grande-Chartreuse et les pittoresques beautés de cette partie du Dauphiné.
La famille du colonel reprit, dès le lendemain, son existence accoutumée. Le petit atelier de Marcelle devint un boudoir pour Judith ; il n'y eut qu'une enfant de moins dans la maison agrandie.
Hortense, malgré son désintéressement, se sentait parfois attristée du lot qui lui était assigné dans les prévisions des siens.
Elle se sentait si utile, si indispensable, que, dans leur égoïsme inconscient, ses parents songeaient avec terreur au mariage qui pouvait aussi se présenter pour elle.
Et loin d'appeler cette heure probable, on la repoussait en pensée ; on l'aurait peut-être même repoussée en fait , si elle avait inopinément sonné.
Songez donc !... On devait perdre Judith, on pouvait marier Marcelle; mais se priver des services d' Hortense , c'était vraiment impossible.
N'était-ce pas elle qui résolvait le problème de voyager, de recevoir, de paraître, en un mot,
126 LES MENAGES MILITAIRES.
sans que l'intérieur eût trop à souffrir de cet, étalage de ressources absentes?
N'était-ce pas elle qui, seule, savait contrebalancer une prodigalité obligatoire par une économie habile, et conduire le budget paternel, sans trop de heurts, d'un bout à l'autre de Tannée?
Et Hortense, mieux que personne, sentait bien que si, par impossible, elle abandonnait le gouvernail, la barque irait à la dérive.
Son père n'était qu'un excellent officier ; sa mère, la plus faible et la plus indolente des femmes ; Judith , une belle fille capricieuse. Aucun des trois ne connaissait la valeur de l'or et ne se rendait compte de l'écroulement inévitable , dans un temps donné , de leur position actuelle.
— Si je ne suis pas là , songeait Hortense , quand viendra la retraite de mon père, ils ne pourront jamais supporter le coup, quelque prévu qu'il soit; mais je serai là.
Sous l'exceptionnelle gravité de Nestor se cachait toutefois la révolte d'un cœur aimant qui a beaucoup donné , qui reçoit peu , et qui aspire à de plus intimes affections.
Elle n'analysait pas l'involontaire soupir qui montait à ses lèvres , quand elle voyait passer Alain Duval et Marcelle, de retour de leur excursion dauphinoise, tendrement appuyés l'un sur l'autre, et se souriant sans le moindre respect humain.
Elle ne cherchait pas à approfondir l'étrange gonflement de cœur qui l'oppressait quand Marie et Bébé , les chers orphelins , venaient se jeter éperdument dans ses bras avec de folles caresses.
C'était l'instinct de la femme qui palpitait en elle. C'était l'instinct de la maternité, sous lequel elle tressaillait sans comprendre.
Et puis , elle les aimait tant , les chers abandonnés , non pas , certes , que le capitaine ne se montrât pour eux le plus tendre des pères , mais les soins et l'amour d'une mère, ces divines merveilles que rien ne supplée, leur manquaient.
Quelquefois, quand ils étaient près d'elle, elle se surprenait à agrafer une ceinture, à boucler des cheveux rebelles, à attacher un nœud par ci, une épingle par là, à gronder doucement d'une négligence, à encourager à une étude difficile, à conseiller... presque à diriger.
128 LES MENAGES MILITAIRES.
Puis tout à coup, confuse de son entraînement, elle s'arrêtait, rougissante, et levait sur M. Aubépin des yeux qui demandaient grâce pour son immixtion dans ces détails d'intérieur.
Le capitaine la rassurait avec ce même sourire décoloré, qu'il ne quittait guère, et rentrait dans son mutisme.
Malgré son inguérissable sauvagerie, il s'était présenté chez le colonel , son voisin , afin de donner à ses enfants la joie de les rapprocher d'Hortense.
Ses visites étaient courtes et rares, — la cavalerie et l'infanterie n'ayant que bien peu de points de contact, — mais elles autorisaient du moins les petits orphelins à accourir au premier signe de leur grande amie.
Le commandant Adalbert de Poitevy n'avait pas été le dernier à remarquer l'absence du substitut aux jeudis de madame de Glarande.
Il tira de cette abstention prolongée des inductions qui se rapprochaient beaucoup de la vérité.
Sans savoir d'une façon positive que M. Ernest
Samson avait été repoussé, il comprit que les chances du jeune magistrat étaient irréparablement compromises et que les siennes remontaient d'autant.
Le commandant de Poitevy possédait une dizaine de mille livres de rentes , ce qui lui permettait de faire au régiment une certaine ligure , d'avoir une Victoria, une livrée, et de jouer gros jeu au cercle militaire.
En lui, deux hommes se livraient un combat à outrance.
L'épicurien convoitait une grande fortune , — cet incomparable levier ! — des plaisirs sans trêve, des prodigalités, des folies, des voyages de Nabab, des rêves de Sardanapale.
Pour y arriver, il avait failli épouser, quelques années auparavant, une créole sang-mêlé, aussi millionnaire qu'olivâtre.
L'ambitieux aspirait aux grades, aux honneurs militaires et semblait décidé à se servir de tout appui pour y atteindre.
Si la beauté , l'esprit, l'intrigue d'une femme pouvaient l'aider à se hisser à ces hauteurs, n'eût-
130 LES MENAGES MILITAIRES.
elle d'autre dot que ses yeux et son intelligence, il eût épousé cette femme.
Cette double disposition d'esprit, qui jetait le commandant Adalbert de Poitevy dans un océan d'incertitudes et d'hésitations pénibles, expliquera l'attrait qui l'entraînait vers Judith, aussi bien que les raisons contraires qui l'empêchaient de se déclarer ouvertement.
La difficulté de rencontrer l'héritière spécialement demandée qu'il rêvait le rapprocha beaucoup de la blonde fille du colonel.
Le pis-aller ne laissait pas que d'offrir d'agréables compensations.
Toutefois, une union avec Judith, dans des conditions pécuniaires aussi négatives , ne lui paraissait acceptable qu'avec la perspective d'être attaché promptement à l'état-major d'un maréchal.
Ce serait l'affaire de Judith de l'obtenir. Ce serait à elle encore à tirer de ce poste toute la mise en lumière et tous les avantages qu'il est susceptible d'offrir.
Le grade de lieutenant-colonel arriverait promp-
tement sans l'éloigner de la personne du maréchal qui l'aurait distingué.
Moins de deux ans après, on serait colonel.
On obtiendrait Paris,... la garde... On se tiendrait habilement sous les regards du soleil. Et comme la femme saurait , avec une adresse exquise , en diriger sur les incontestables mérites du mari les rayons les plus dorés !
A la cour, — car on y arriverait , parbleu ! — Judith serait une compagne inappréciable. Aimée de la Souveraine, remarquée du Souverain, enviée de tous, cette jolie femme attrayante et spirituelle, était merveilleusement capable d'élever, en se jouant, celui dont elle porterait le nom aux premiers emplois.
Eh! eh!... le titre de ministre de la guerre garde un légitime prestige dans l'armée !
Ces perspectives vertigineuses et ces reflexions paradoxales, nées dans le cerveau froidement calculateur du commandant Adalbert de Poitevy, l'amenèrent à accentuer de plus en plus les hommages empressés dont il entourait Judith.
Madame de Clarande , radieuse cette fois , sui-
132 LES MENAGES MILITAIRES.
vait d'un œil attendri les progrès visibles de cette cour assidue.
Le colonel se préparait journellement à recevoir une ouverture officielle, et Ton aurait pu le surprendre parfois se promenant dans son cabinet d'un air épanoui, en improvisant son futur petit discours beau-paternel.
La belle jeune fille, objet de cette persistante attention, était flattée, cbarmée,... touchée même, autant du moins que son cœur, fermé par une constante adoration d'elle-même, était capable de ressentir un sentiment tendre.
Dans la société viennoise, on ne s'abordait plus sans se dire :
— Le commandant a-t-il fait sa demande?
— A quand le mariage?
— Mademoiselle Judith de Glarande était un peu pâle, hier...
— Ah! vous savez..., l'émotion...
— Gela fera un couple superbe.
— Mais enfin, qu'attendent-ils?
Vainement, bien vainement, madame veuve
Myonnet avait espéré l'exécution de la promesse du commandant Adalbert de Poitevy, de
venir lui présenter ses hommages à l'occasion du terme.
Deux fins de mois s'étaient écoulées déjà, et le commandant , absorbé par des préoccupations d'une tout autre nature, s'était contenté d'envoyer son ordonnance avec un mot d'excuse banale et la somme due à sa propriétaire.
L'arrivée de cette modique somme, ainsi présentée , exaspérait la veuve du fabricant de draps.
Elle se souciait vraiment bien de son loyer, — une misère ! — c'était le locataire qu'elle désirait voir.
En prévision de cette visite promise, elle avait rompu avec ses habitudes austères ; sa maison s'était rouverte, son deuil s'était éclairci.
Le Ier avril, elle l'attendit sous les armes, en toilette violette criblée de jais étincelants , dans son salon transformé en serre chaude.
Rien ne parut.
Le 1er mai , sa robe mauve , arrivée la veille de
Lyon, accusait le réveil positif d'une coquetterie
si longtemps somnolente.
L'ordonnance du commandant apporta un peii. 8
tit billet bien tourné ; mais du bel officier , pas l'ombre.
A cette seconde déception , madame Myonnet éprouva une vive colère, la colère des êtres pas:sionnés qui veulent sans motif et s'exaltent sans mesure.
L'exagération romanesque de son sombre veuvage l'avait prédisposée à cette résurrection foudroyante des instincts féminins les plus enracinés et les plus impérieux.
Son esprit, atropbié par les desséchantes impressions de la solitude, passa sans transition à une soif immodérée de changement , de société , de vie.
Sa maison lui parut désolée , son existence étouffante, son entourage absurde, son deuil écrasant , et son éternelle douleur sans raison d'être désormais.
Elle avait pleuré quatre ans entiers. Elle avait vécu dans la retraite ; elle avait laissé dormir sans emploi ses splendides revenus.
N'était-ce pas suffisamment payer sa dette de souvenir à un époux assez vulgaire en somme, passablement égoïste , et qui même, — si elle en
voulait croire certains malins propos, — n'avait pas toujours religieusement gardé à sa femme la foi jurée?
Lorsque, pour la première fois, madame Myonnet s'avisa de ces réflexions réalistes , elle n'hésita plus que par convenance à se dépouiller de son attirail funéraire; mais elle commença prudemment par retirer chaque matin, un voile, un crêpe, un signe de deuil trop profond.
Si elle sut garder , du reste, quelques ménagements extérieurs dans sa propre transformation, elle eut infiniment moins de sagesse pour ses sentiments intimes, qui se développaient de plus en plus largement à mesure que tombaient les enveloppes funèbres.
Elle n'avait pas revu M. Adalbert de Poitevy depuis la soirée passée chez madame de Fontille; mais son image lui était restée présente avec une prodigieuse fidélité et une étrange douceur.
Elle voulait revoir ces beaux grands yeux hardis , et baisser les siens sous leur rayon.
Elle voulait entendre cette voix hautaine , aux aristocratiques intonations, et mêler sa voix troublée à cette parole enivrante.
136 LES MENAGES MILITAIRES.
Elle voulait... mais le commandant Adalbert de Poitevy se prêtait si mal à ce désir de veuve... consolée, qu'il ne daignait même pas lui octroyer la faveur d'une visite.
Bien des femmes auraient été froissées de cet oubli , auraient rendu indifférence pour indifférence , et auraient eu grandement raison.
L'imagination montée à son paroxysme de madame Myonnet ne devait pas se rendre si vite , ni sans un suprême effort.
Un matin, comme le commandant de Poitevy prenait son courrier des mains de son ordonnance, il remarqua, au milieu de deux lettres de service et d'un paquet de journaux, une petite enveloppe coquette , mignonne , qui frappa immédiatement son flair d'homme abonnes fortunes.
La lettre était effroyablement parfumée et trahissait, par cet excès, l'inexpérience d'un début; mais l'adresse en était tracée par une main féminine , et le cachet portait , moulé en cire verte , une clef symbolique , qui pouvait bien être celle d'un cœur.
— Ah!... ah!... fit-il en humant ces exhalaisons violentes avec un sourire légèrement dédai-
gneux , d'où vient donc ce poulet?..- De Vienne même... Il y a donc des Viennoises capables de cet abus de parfumerie?
Il émietta la cire par petits coups réguliers , déchira l'enveloppe avec un geste indolent, déplia le papier, et, toujours souriant, lut enfin cette missive :
« Monsieur le commandant ,
« Avez- vous des ennemis,... des rivaux,. ..quel- « qu'un qui vous veuille du mal? Je ne sais, mais « le hasard le plus étrange m'a mis sur la trace « d'une sorte de complot contre votre sûreté.
» N'allez pas au Cercle militaire ce soir, et « méfiez-vous du coin de muraille sombre entre le « quai et la vieille église de Saint- André-le-B as .
« Si plus de détails pouvaient vous donner «confiance en ma recommandation, si bizarre « quelle puisse vous paraître, je suis prête à vous « dire de vive voix ce que je ne saurais vous « écrire.
« Soyez prudent et ne riez pas surtout de l'avis « de votre protectrice du hasard.
» Apolline Myonnet. »
138 LES MENAGES MILITAIRES.
La plus vive surprise se peignit sur le visage du commandant à cette lecture fantastique.
Un complot..., le coin du quai et de la vieille église..., Madame Myonnet confidente..., Madame Myonnet avertisseur..., c'était incompréhensible !
C'était surtout si prodigieusement amusant que, malgré la prière du petit billet, un accès de gaieté homérique s'empara de M. de Poitevy.
Il s'y abandonna franchement, ne cessant de rire que pour relire l'avis mystérieux , n'interrompant sa lecture que pour rire de plus belle.
Enfin , comme la plus légitime hilarité s'émousse et s'éteint à la longue, le commandant finit par recouvrer un calme relatif et put envisager la situation.
Madame Myonnet, sa propriétaire, qu'il avait à peine entrevue , et dont le souvenir lui revenait comme celui d'une femme assez commune, n'avait évidemment aucun intérêt à lui faire parvenir un avertissement aussi bizarre.
Il fallait réellement qu'une circonstance fortuite l'eût amenée à pénétrer un projet ténébreux contre sa personne.
A moins toutefois que , crédule ou peureuse , elle n'eût été trompée par des apparences vraisemblables et des déductions faussement appliquées .
Par suite du vieux proverbe : II n'y pas de fumée sans feu, le commandant de Poitevy, après longues réflexions , inclina tout doucement à croire qu'il avait enflammé une haine secrète à la suite de quelque galante aventure.
Dans la société viennoise, sa conscience ne lui reprochait aucun écart , et , s'il avait des ennemis , ce n'était pas parmi ses égaux qu'il devait les chercher.
Restait la probabilité d'une jalousie de bas étage..., de celle qui ne recule pas devant une brutale agression.
En cherchant bien , M. de Poitevy retrouva , dans un repli de sa mémoire, le minois agaçant d' une jolie petite ouvrière en soie qui avait, Tannée précédente , accroché son nid de fillette travailleuse dans une mansarde qni faisait face au logement du bel officier.
Malheureusement , elle était aussi curieuse que jolie, et montrait une aptitude toute particulière
à interpréter les signaux télégraphiques que lu prodiguait son oisif voisin.
L'intrigue s'était dénouée le plus prosaïquement possible par un projet de mariage entre la fillette trop légère et un brave ouvrier tisseur, aussi aveugle qu'amoureux.
Mais rien ne prouvait qu'une indiscrétion , une imprudence, une querelle n'eût ouvert les yeux au nouveau marié et allumé une jalousie rétrospective.
Ne pouvant se venger ouvertement d'un tel rival , l'ouvrier avait dû machiner quelque trame bien noire contre l'ancien séducteur de la piquante Mariette.
Ce devait être cela.
Ces considérations, qui ne manquaient pas d'une certaine vraisemblance , déterminèrent le commandant Adalbert de Poitevy à faire plus d'honneur à cette sotte histoire qu'il ne lui en aurait accordé en toute autre occasion.
Ilvoulut en avoirle cœurnet et se rendre compte à quelle sorte d'ennemis il avait affaire, sans cependant mettre âme qui vive dans sa confidence.
Le soir venu , le commandant sortit comme à
l'ordinaire, vers neuf heures, de la pension des officiers supérieurs où il prenait toujours son café, et se dirigea parle quai, suivant sa coutume , vers le Cercle militaire.
La nuit était noire, Pair du Rhône très-vif, et le grand manteau dont il était enveloppé n'était nullement déplacépar cette fraîche soirée de printemps-
Le Cercle militaire était alors situé à l'angle du quai du Rhône et du quai de la Gère. On y entrait par une petite porte ouverte sous une belle terrasse en rotonde qui dominait la jonction de la rivière et du fleuve.
On y avait également accès par une porte cochère dans la vieille rue de Saint-André-le-Bas, aussitôt après avoir dépassé l'église.
Les habitués pénétraient ordinairement par la petite porte.
Pour l'atteindre, il fallait côtoyer l'espèce de renfoncement sombre formé par le retrait de l'église, laquelle n'a jamais été achevée, et tombe de vieillesse avant d'avoir vu ouvrir son portail de façade indiqué sur le quai.
C'était là le point dangereux signalé par la lettre révélatrice.
Lorsqu'il en fut assez rapproché , le commandant rejeta du bras droit le caban qui l'enveloppait, et, de la main gauche, dirigea sur le coin obscur la soudaine clarté, jusque-là dissimulée, d'une lanterne sourde.
La lettre n'avait pas menti.
Trois hommes étaient debout , immobiles , collés au mur de l'église.
Cette lumière aveuglante, qui n'eut que la durée d'un éclair, parut les stupéfier.
Certes, s'ils s'attendaient à quelque chose, ce n'était point à cette bravade.
Le commandant referma son manteau et l'ombre opaque s'étendit de nouveau autour de lui.
— C'est, à n'en pas douter, le mari de Mariette, pensa-t-il.
Alors , sans hâter le pas , brave et presque dédaigneux, il dépassa le Cercle militaire et enfila le quai de Gère qui se trouvait à sa droite.
Le faubourg de Pont-VÉvéque s'étendait à perte de vue , indiqué par les mille lumières de ses manufactures et, là-bas, tout au bout, par la flamboyante lueur de ses hauts-fourneaux.
Le commandant s'arrêta pour écouter s'il n'é-
tait pas suivi, mais le plus complet silence régnait dans le faubourg endormi.
Le mari et ses accolytes sont de pauvres hères ! pensa-t-il encore avec mépris.
L'eau de la Gère glissait mélancoliquement en tre les grosses roues des fabriques , et les reflets du gaz tremblottaient à sa surface noirâtre.
Le commandant fit encore une centaine de pas, et examina avec une certaine hésitation une belle et grande maison qui portait haut son faîte couronné de cheminées et semblait baigner ses pieds dans la Gère.
C'était la maison de feu M. Myonnet, le riche fabricant de draps.
Après avoir tâtonné le long du mur , M. de Poitevy rencontra une sonnette qui rendit une vibration prolongée.
— On est capable de ne pas m'ouvrir si tard, songeait-il.
Au bout de quelques secondes , une femme de chambre parut, une lampe à la main.
— Mademoiselle, dit le commandant, je vous prie de porter mes excuses à madame Myonnet pour l'heure tardive où je me présente chez elle,
et lui demander de ma part la faveur d'un moment d'en! retien.
— Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur, répondit simplement la soubrette.
— Sans prévenir madame Myonnet?
— Madame reçoit toujours quand elle est à la maison.
Le commandant ne se fit pas prier davantage et suivit son guide.
Il traversa de la sorte toute une enfilade d'appartements immenses, froids , qui sentaient la province et le renfermé.
Puis la femme de chambre souleva une portière et l'introduisit silencieusement dans le cabinet de travail de feu Mvonnet, dont la veuve avait fait récemment son boudoir.
C'était une petite pièce ronde, gaie, tapissée de grands bouquets riants qui symbolisaient une autre floraison..., toute morale celle-là.
Des meubles de moquette également fleurie, bas et confortables, y étaient capricieusementrépand us.
Un piano était ouvert; une pile de livres s'équilibrait sur la table; une corbeille à ouvrage laissait déborder des laines aux vives couleurs.
La lumière d'une lampe tamisée par un abatjour de soie et de dentelle, tombait sur la tête penchée de la maîtresse de céans.
Assise le dos tourné à la porte, le front dans la main , madame Apolline Myonnet paraissait plongée dans la plus profonde rêverie.
Cette attitude suffisamment gracieuse lui seyait du reste agréablement.
Au bruit de la portière, qui retombait lourdement sur les talons du commandant , elle retourna la tête , et sans se retourner, d'un ton paisible :
— Justine, demanda-t-elle, qui donc a sonné? M. de Poitevy s'inclina en disant de sa voix
d'or :
— C'est votre très-humble et surtout très-reconnaissant serviteur , madame.
La veuve fit un cri merveilleusement naturel , se leva d'un bond , courut à l'officier , et, le regardant bien en face :
— Oh ! l'imprudent !... murmura-t-elle en lui tendant les deux mains.
Ce geste si cordial , cet accueil naïvement louchant déconcertèrent d'abord M. de Poitevy. h. 9
I'i6 LES MÉNAGES MILITAIRES.
Il s'attendait aux pruderies mignardes d'une veuve provinciale dont on assiège la sonnette passé neuf heures.
Il trouvait, au contraire, une femme émue, simple , presque une amie.
— Pourquoi être sorti ce soir?interrogea-t-elle en lui indiquant un siège.
— Pour vous voir d'abord , madame, pour les voir ensuite.
Elle tressaillit.
— Et vous... les avez vus?
— Certainement.
— O Dieu !
— J'ai vu trois solides gaillards aplatis dans un angle sombre.
Madame Myonnet eut un léger tremblement dans la voix.
— Assez pour les reconnaître ?
— Leurs chapeaux rabattus à l'espagnole leur cachaient le visage..., et la lumière a paru les contrarier énormément.
— La lumière !... quelle lumière?
Il sourit en montrant la lanterne sourde éteinte.
— Voici mes armes , dit-il.
— Ainsi , ils n'ont pu vous voir?
— Je ne leur en ai pas laissé le temps.
— Mais si, guidés par cette clarté , ils s'étaient jetés sur vous?
— La prévoyance gouvernementale nous met une épée au côté.
— Dieu soit béni !... mais quelle alerte !
— Combien vous êtes bonne, madame, d'avoir pris quelque intérêt à ma chétive personne !
— Et la charité chrétienne, monsieur? fit-elle en riant.
— Ah ! c'est une très-belle chose , assurément, madame ; mais , en celte circonstance, je lui préfère le plus léger mouvement du cœur.
A cette galanterie , madame Myonnet rougit d'une façon prodigieuse ; or, si le rire l'embellissait , la rougeur lui allait assez mal.
— Enfin, reprit-elle , vous m'avez fait une peur horrible... et j'en tremble encore, je crois.
— On avait donc des projets bien atroces à mon sujet?
— Eh !... qui peut savoir?
— Mais .. vous, madame?
— Oh!... si peu.
— Vous m'avez rendu un trop éminent service pour hésiter à me faire part de tout ce qui peut s'y rapporter.
La veuve le regarda, s'agita; puis, prenant son parti :
— Je vais vous raconter mon aventure, dit-elle; vous jugerez ensuite.
Le commandant rapprocha son fauteuil.
« C'était hier; la soirée était belle, quoique sans lune, et je m'étais oubliée à rêver dans mon jardin, si bien que, la nuit venue, j'étais encore appuyée contre la terrasse qui descend à la Gère.
« Il me sembla bientôt distinguer deux ombres blotties sur les dernières marches de l'escalier qui, de la rivière, conduit au séchoir d'une manufacture de draps toute voisine de ma maison.
« Deux voix basses, aux intonations masculines, montaient jusqu'à moi, qu'ils ne savaient, certes, pas si près.
— Je te dis qu'il ne mourra que de ma main , disait l'un de ces deux hommes.
— C'est dangereux, répondait l'autre.
— Quand on a une bonne poigne , pas de risque.
— Et s'il crie?
— A neuf heures, le quai est désert.
— Gela n'empêche pas les cris d'être entendus.
— J'aurai un tampon.
— Il peut s'échapper.
— Je suis sûr de moi.
— Il peut nous apercevoir... le premier.
— Allons donc ! . . . dans l'angle du quai et de la vieille église de Saint - André - le - Bas .. . Je l'en défie !
— Et s'il se débat trop fort ?
— Le Rhône est tout proche.
— Tu sais ce qu'on risque à ce jeu-là ?
— Possible..., mais il le faut.
« Ici les voix devinrent si basses qu'il me devint impossible de saisir la suite de ce plan. Je ne pus également pas deviner si celui des interlocuteurs qui paraissait le plus acharné était soudoyé par une main inconnue ou satisfaisait une vengeance personnelle.
« Votre nom seul, prononcé par l'un avec menace, par l'autre avec curiosité, m'arrivait assez distinctement.
« Aux lambeaux de phrases qui s'ajoutaient à
ce nom , je ne pouvais plus douter que ce ne fût de vous, monsieur, dont il s'agît entre ces deux misérables.
« Au moment où, glacée de terreur, j'essayais de me glisser sans bruit le long de la terrasse pour aller donner l'éveil cbez moi, une branche, accrochée par ma robe, rendit un petit son sec qui les fit fuir.
«Je n'entendis plus rien, je ne vis plus rien; ils avaient escaladé lestement les terrasses voisines et disparaissaient dans l'ombre.
« Ce fut alors que, vivement inquiète, résolue à vous avertir de cet inexplicable guet-apens , ne sachant comment m'y prendre pour ne blesser ni les convenances, ni votre dignité, je vous griffonnai les quelques mots... »
— Auxquels je dois d'avoir fait faire le pied de grue à messieurs les assassins , acheva le commandant.
Et , comme ce récit paraissait avoir profondément impressionné la veuve , le galant officier ne crut pas pouvoir se dispenser de mettre un baiser plein de chaleur sur la main rougeaude qui avait tracé les lignes révélatrices.
A cette démonstration de gratitude, l'émotion de madame Myonnet prit des proportions inquiétantes pour sa réserve, et bien flatteuses pour l' amour-propre du commandant.
Elle devint tour à tour violette et verte, elle parut oppressée, elle ouvrit une fenêtre, et retomba à demi pâmée sur son fauteuil.
M. de Poitevy la contemplait avec surprise. L'effarement ne lui messeyait pas trop et cette petite suffocation, habilement dessinée, lui avait permis de mettre en relief les indiscrétions, qu'elle supposait séduisantes, d'un peignoir de cachemire blanc, agrémenté de velours noir.
La conversation retrouva difficilement son équilibre... C'était une sensitive que cette robuste veuve.
Elle se prétendit un peu souffrante, par suite de l'inquiétude qu'elle avait éprouvée, de la violence qu'elle avait dû faire subir à sa nature, et de la joie qu'elle ressentait de voir sain et sauf celui qu'elle avait préservé.
Le commandant , après s'être confondu en actions de grâces qui s'adressaient beaucoup plus au procédé de la dame, qu'au danger proprement
152 LES MENAGES MILITAIRES.
dit qu'elle lui avait indiqué, se retira discrètement, avec la permission de revenir le lendemain s'informer de cette délicate santé, compromise par sa faute.
Lorsqu'elle eut entendu retomber derrière lui la porte de sa maison , une joie sans mélange gonfla le cœur de madame Myonnet.
Il était venu !... il avait parlé... et avec quelle voix!... il l'avait regardée... et quel regard de feu!... Il avait laissé sur sa main la brûlante impression d'un baiser qu'elle y sentait encore... Il reviendrait demain, certainement..., aprèsdemain peut-être..., toujours, si elle savait se faire aimer !
Elle n'eut pas le loisir de s'abandonner longuement à ses sensations exquises.
La femme de cbambre ouvrit la chambre du boudoir.
— Madame, dit-elle d'un air mystérieux, ils viennent d'arriver.
— Bien ! dit la veuve.
— Faut-il qu'ils reviennent demain soir?
— Non, je n'ai plus besoin de leurs services. Madame Myonnet se leva, prit dans son secré-
taire trois rouleaux disposés sur la tablette, et, les tendant à Justine :
— Donnez-leur cet argent... et qu'ils filent, dit-elle durement.
Le commandant Adalbert de Poitevy rentra chez lui d'un pas tranquille en pensant que le mari de Mariette en avait été pour ses frais d'attente, et que le guet-apens, — qu'il cultivait avec un certain talent, — ne lui réussissait pas.
Il était décidé , du reste , maintenant qu'il se croyait sûr de connaître l'ennemi, de ne pas provoquer cette vengeance brutale, de se tenir sur ses gardes et de gagner tout simplement le Cercle militaire par les rues, au lieu de s'y rendre par les quais.
— Quel abominable mari a cette pauvre petite Mariette! se disait-il, et faut-il que le besoin de la propriété légitime soit incrusté dans les cœurs féminins, pour avoir décidé cette fillette à épouser ce pendard !
Il s'endormit sur cette réflexion physiologique et rêva beaucoup plus de l'ouvrière persécutée que de son rustre d'époux.
Le lendemain, vers trois heures, M. de Poitevy
se ressouvint que, grâce aux émotions dont il avait émaillé la veille la monotone existence de madame Myonnet, sa santé pouvait être compromise, et qu'il était de bon goût d'aller s'en informer.
Nous ne répondrions pas que cette perspectiyr^ de promenade au faubourg de Pont-1'Évêque, tandis qu'il avait l'habitude à ce moment-là de parader à cheval sous les fenêtres de Judith, lui fût tout à fait agréable.
Mais on doit bien quelques égards à une femme qui vous a épargné la noyade ou évité de recevoir trois pouces de lame dans le corps.
Il partit en Victoria, — qu'il conduisait luimême avec l'aisance d'un sportsman accompli, — et révolutionna tout le faubourg de Pontl'Evêque, accouru pour mieux admirer la légèreté de la voiture, l'élégant steppeur alezan, le groom en livrée marron, et le maître en tenue de fantaisie.
Gomme il approchait de la maison Myonnet, il remarqua un encombrement insolite dans la rue, heureusement large en cet endroit.
Des charrettes de sacs de blé rebondis, des voi-
tures de foin odorant s'alignaient à la file. C'était jour de marché, il est vrai, mais le marché ne se tenait pas là.
Des paysans, chargés de volailles vivantes et bruyantes , des campagnardes , ployant sous les .paniers de beurre et d'œufs, attendaient, groupés sur le seuil de la maison de la veuve ou rangé dans le vestibule.
Ce fut à grand'peine que le coquet équipag put se faire une trouée au milieu de ce déploiement de richesses agricoles et de personnalités agrestes.
M. de Poitevy sauta à terre, jeta les rênes à son groom, et pénétra dans la maison en promenant autour de lui un regard surpris et railleur.
Justine, debout au milieu du vestibule, appelait chaque paysan par son nom , lui parlait comme à une ancienne connaissance, et le faisait entrer dans une immense salle à manger qui occupait une partie du rez-de-chaussée.
En apercevant le commandant, la soubrette, qui était investie de toute la confiance de sa maîtresse, vint à lui avec empressement
15G LES MENAGES MILITAIRES.
— Ah ! monsieur arrive au milieu de bien du tapage... Si madame avait prévu la visite de monsieur, elle aurait renvoyé tout ce monde.
— Qu'esl-ce donc que tous ces braves gens! demanda M. de Poitevy.
— Ce sont les fermiers de madame qui apportent leurs redevances.
— Une belle collection de tenanciers, ma foi !
— Ils ne sont pas tous là, cependant. Gela fatiguerait trop madame de les recevoir le même jour.
— Je le crois, pardieu, bien ! si tous ces gaillards ont beaucoup de comptes à régler avec elle.
— Aussi, j'engage madame à prendre un intendant.
— Je vois que l'heure est mal choisie pour déranger madame Myonnet. Vous lui direz, je vous prie...
— Non, non, monsieur..., madame serait certainement fâchée. . . , veuillez entrer. . . , les fermiers attendront.
Et, faisant signe au visiteur de la suivre, Justine traversa la salle à manger et fit entrer le commandant dans un grand salon qui y faisait suite.
Un monde que ce salon!... vaste, sombre, fané. Le portrait de feu Myonnet en était le plus bel ornement.
La veuve s'y trouvait en compagnie d'un vieux monsieur, sec comme une épine et courbé comme un bec de perroquet, qui feuilletait des papiers accumulés sur la table ronde.
Elle vint, le sourire aux lèvres, au-devant de M. de Poitevy, se faisant toute gracieuse et laissant crier sur le parquet l'épaisse soie lilas de sa robe traînante.
— Vous avez tous les courages, minauda-telle... Hier vous braviez l'inconnu, aujourd'hui la distance.
— Je n'ai garde d'accepter l'éloge, madame, riposta-t-il ; ce serait me reconnaître un mérite que je n'ai pas en venant chez vous.
— Oh!... monsieur...
— Je crains seulement d'avoir maladroitement choisi l'instant de ma visite.
— A cause de ces braves paysans?... Ne vous en inquiétez pas, je vous prie ; je suis si lasse de compter avec eux que, ce malin, j'ai signé en blanc une foule de reçus que maître Nabelet
voudra bien se charger de remplir; n'est-ce pas, mon cher notaire ?
— Je suis tout à vos ordres, madame, répondit cérémonieusement le notaire.
— Merci î Ces détails me rompent la tête.
— Même ceux-ci, madame?
Et maître Nabeiet désignait son portefeuille.
— Qu'est-ce donc?
— L'achat d'obligations Paris-Lyon-Méditerranée. dont j'avais l'honneur de vous entretenir tout à l'heure.
— Si l'opération vous semble bonne, faites-là.
— Vous m'autorisez à y consacrer cent vingt mille francs?
— Sans doute.
— Il est également convenu que je vous achète, au nominatif, deux cent mille francs, rentes trois pour cent?
— Oui.
— Et quatre-vingt-quinze mille à quatre et demi?
— C'est cela même.
— Les hypothèques sont excellentes.
— N'y touchons pas.
— Et quant au reste?
— Eh bien ! quant au reste..., vous aviserez.
— Je vous demande l'autorisation d'emporter ces titres pour les mettre en règle.
— Emportez, mon cher notaire, emportez.
Maître Nabelet réunit en un volumineux dossier ces papiers particulièrement vénérables qui sentent le grand-livre et les compagnies de chemin de fer.
Il les contempla en connaisseur, leur sourit, les mit sous son bras, et sortit en saluant la veuve avec une nuance de respect profondément accentuée.
— Maître Nabelet, lui répéta-t-elle, débarrassez-moi bien vite de mes fermiers.
Lorsqu'il eut disparu, elle se tourna vers le commandant avec un air d'abattement et de fatigue.
— Pardonnez-moi , dit-elle, de traiter forcément devant vous ces questions désagréables.
— Ah ! madame ! combien de gens s'inscriraient volontiers en faux contre cette épithète !
■•— Elle est positivement juste cependant, en ce qui me concerne. Il faut si peu à une pauvre
160 LES MENAGES MILITAIRES.
femme, seule et détachée de tout comme je le suis !
— Si j'osais, madame, je dirais : trop détachée.
— Oui .. c'est possible... je le sens... mais à quoi donc pourrais-je trouver du plaisir ou de l'intérêt?
Elle courba la tête de la plus mélancolique façon, attendant une protestation ou un conseil.
Rien ne vint.
Alors la tête languissante se redressa, et la voix retrouva un accent moins lamentable.
— Quel bonheur, monsieur, que votre présence ait mis un terme à la procession que je subissais depuis ce matin!
— Vous me réconciliez avec moi-même, madame; je me jugeais importun.
— Vous êtes providentiel, au contraire.
— Les soins qui vous occupent sont un peu lourds pour la délicatesse d'une femme, reprit le commandant en enveloppant d'un regard moitié figue, moitié raisin, l'opulente rotondité de la veuve.
Elle prit le regard du côté « raisin » et répondit avec un léger dépit :
— C'est pourquoi j'ai converti la moitié de mes revenus en rentes : ce sera désormais l'affaire de maître Nabelet. Pour le reste, je prendrai uu gérant.
— Sage pensée, madame.
— Mais au fait, monsieur... ne pourriez-vous me découvrir, dans votre régiment, quelque sous-officier prêt à quitter le service et que tenterait la gérance de mes propriétés?
— Cela ferait le bonheur de pas mal d'entre eux.
- — Eh bien, songez-y, voulez-vous? Ce sera me rendre service.
— Voilà mon zèle tout enflammé, madame.
— J'ai grande confiance dans l'honnêteté militaire.
— Elle est proverbiale et surtout méritée.
— Il me semble qu'un intendant découvert par votre expérience ne saurait être qu'une perle.
— Ce serait aller trop loin que d'y compter... Toutefois j'ai mon projet.
Les questions de fortune et de gérance furent alors abandonnées, et la conversation prit un tour moins financier.
La veuve était rayonnante ; mais le commandant ne pouvait se défendre d'une certaine préoccupation depuis le mirage de chiffres éloquents dont maître Nabelet, le notaire , l'avait ébloui.
Le détachement de madame Myonnet sa lassitude des affaires d'argent lui paraissaient à la fois invraisemblables et dangereux.
— Gomme on la volerait ! pensait-il ; combien la pauvre femme connaît peu la valeur de l'or... et surtout le grand a>t d'en jouir !
Sa visite fut courte, malgré les instances de la veuve ; il mit à ne pas la retenir plus longtemps loin de ses devoirs de propriétaire, un jour de rentrées, une discrétion qui parut la contrarier quelque peu.
La pauvre femme ne prévoyait plus, en effet, par quel nouvel attrait elle obtiendrait encore sa présence si désirée.
Quand il sortit, la salle à manger se vidait lentement : le notaire déployait une prodigieuse activité, et, devant la porte grande ouverte, défilaient toujours les voitures de grains et de fourrages qui allaient déverser dans les greniers de la veuve leurs redevances semestrielles.
Le commandant remonta d'un pied leste dans la Victoria, et lâcha les rênes au steppeur impatient, qui, tout joyeux d'échapper à son rustique voisinage, partit au trot allongé.
Madame Apolline Myonnet, le front appuyé aux vitres de son salon, suivit d'un regard noyé de langueur le rapide attelage, et le reporta ensuite avec une certaine satisfaction sur l'étalage d'abondance et de bien-être villageois dont elle avait su tirer un ingénieux parti de mise en scène.
De son côté, pendant sa course à travers le faubourg, le commandant Adalbert de Poitevy ne cessa de répéter :
— Elle doit avoir plus d'un million !
Il était tard déjà. L'heure à laquelle le bel officier avait coutume de traverser le quai et d'envoyer le plus élégant des saluts au balcon du colonel était passée depuis longtemps.
Judith, qui daignait consentir à se laisser voir de celui qu'elle considérait comme un prétendant attitré, ne voulut pas paraître l'attendre, et se retira au fond du salon avec une mauvaise humeur mal dissimulée.
Elle entendit de loin, sur le pavé, le léger rou-
lement des roues sveltes, semblables à de gigantesques araignées; mais sa dignité ne lui permettait plus de montrer à l'oublieux son visage maussade.
Celui-ci remarqua certainement l'absence de la belle jeune fille, mais sa tristesse fut mitigée par le développement d'un calcul qu'il poursuivait patiemment.
— Un million de terres! songeait-il... En réalisant les biens-fonds et achetant des titres solides, on doublerait son revenu.
La Victoria toucha au quartier de cavalerie.
— Appelez le maréchal des logis Rulmann, dit M. de Poitevy au planton.
Le maréchal des logis Rulmann ne tarda pas à paraître, la main droite au shako, la gauche à la jonction du cuir et du drap de son pantalon.
Rien qu'à voir son honnête visage d'Alsacien, tout épanoui de santé et de candeur, on avait confiance en cette primitive nature.
— Rulmann, n'est-ce pas ce mois-ci que vous quittez le régiment?
— Dans huit jours, mon commandant... quinze ans de service !... et pas de chance.
— Et vous allez?
— Au pays, mon commandant.
— Vous avez sans doute une place en vue?
— Malheureusement non, mon commandant ; au village, les places sont rares.
— Mais à la ville?
— Je n'ai pas de protections.
— Seriez-vous satisfait de trouver à vous caser ici-même?
— Ici!... Ah! cristi!... quelle veine !
On vit la large face du maréchal des logis s'éclairer d'une flamme joyeuse.
Il pensait à certaine Alsacienne, non moins épaisse, non moins tendre que lui, qu'il allait falloir abandonner.
Et qui pouvait prévoir si cette ouverture inattendue n'allait pas, au contraire , le rapprocher de sa payse?
— Ici! répétait-il, enroulant des yeux ronds et clairs comme des boules d'agate.
— Voilà, dit le commandant. Ecoutez mes instructions. Vous irez demain, vers dix heures, au faubourg de Pont-1'Évèque, chez madame veuve
166 LES MENAGES MILITAIRES.
Myonnet, et lui remettrez ceci de ma part. Gela suffira pour être introduit.
Il prit dans son portefeuille une carte armoriée, et au verso de ce nom aristocratique qui hallucinait la veuve, il écrivit, au crayon, ces quelques mots :
« Rulmann, ex-maréchal des logis de cavalerie, « bon , brave , suffisamment intelligent , fidèle « comme un barbet, loyauté des temps antiques, « fera un intendant idéal . »
M. de Poitevy rpmit la carte au sous-officier ahuri.
— Tâchez de plaire à la dame qui veut vous confier ses terres à gérer, dit-il, et revenez, aussitôt après, me rendre réponse chez moi.
La victoria repartit, et Rulmann resta cloué au sol, tournant et retournant dans ses gros doigts la fragile carte introductrice, sans trop se rendre compte que ce signalement fantaisiste se rapportait vraisemblablement à son individu.
Il est à supposer que, protégé par ce talisman, dont il ne soupçonnait pas la toute-puissance, le maréchal des logis sut trouver, dès le premier
abord, le chemin des bonnes grâces de madame Myonnet.
Après l'avoir sommairement examiné, lui avoir adressé pour la forme quelques questions sur ses connaissances en agriculture et en arithmétique,elle se montra très-satisfaite.
Elle le renvoya avec la promesse formelle du titre d'intendant, lui confiant la surveillance de ses rentrées locatives, de ses réparations foncières ou immobilières, du soin de renvoyer les fermiers insolvables et d'installer les titulaires nouveaux, etc., etc..
Le tout aux appointements de deux mille quatre cents francs.
Jamais, au grand jamais, dans ses rêves les plus ambitieux, les plus insensés même, le digne Alsacien n'avait osé entrevoir de semblables mines de Golconde.
Deux mille quatre cents francs!... c'est-à-dire l'indépendance, le confortable, une maison à soi, le mariage... et le bonheur avec Gretchen ! ! !
Madame Myonnet put comprendre, à l'intime béatitude qui rayonna sur le front de son futur
168 LES MENAGES MILITAIRES.
intendant, qu'elle venait de s'annexer un dévouement à toute épreuve.
Au pas de course, — chose merveilleuse pour un cavalier, — Rulmann revint du faubourg de Pont-TEvêque chez le commandant.
Il avait bien envie, cependant, de passer d'abord chez Gretchen... mais la discipline l'emporta.
M. de Poitevy, revenu de bonne heure de la pension des officiers supérieurs, se promenait de long en large dans sa chambre, plongé dans des méditations d'une insondable profondeur.
La vue du visage empourpre, semé de gouttes de sueur du triomphant sous-officier, lui arracha un sourire.
— Eh bien, mon brave?
— Mon commandant, je n'oublierai jamais... ô mon commandant! c'est à vous que je dois mon avenir.
— Vous plaisez à madame Myonnet?
— Il paraît que j'ai cette chance, mon commandant ; c'est la première de ma vie.
— Elle vous a engagé?
— Sur l'heure.
— Ah! ah!
- — Et une solde, mon commandant... Deux cents francs par mois !
— Bien cela!
• — Et une dame si bonne! /^ \A^**C*J^
— Oui ! très-bonne, en effe
— Et si riche !
— On le dit. "^^vJ^ORK
— C'est sûr, mon commandant. Son i ni enflant ne se croisera pas les bras.
— Alors vous comptez sur du travail?
— Pour cela, oui. Elle m'a dit tout net que sa fortune étant divisée en deux parts, le notaire administrerait ses titres, et que je serais chargé des terres et des maisons; que ce serait pour ma moitié, cinquante mille livres de rentes dont j'aurais à lui rendre compte.
— Cinquante mille...
— Cinquante mille livres de rentes, mon commandant.
— Je vous félicite, dit le commandant d'une voix instinctivement adoucie, en s'adressant au futur administrateur de cette affriolante fortune.
— Elle a deux millions ! pensa-t-il en congédiant
ii. 10
170 LES MENAGES MILITAIRES.
d'un geste protecteur la créature dévouée qu'il venait d'introduire dans la place.
Pas n'est besoin de dire qu'en quittant M. de Poitevy, Rulmann reprit le pas gymnastique et ne le quitta qu'au quatrième étage de la maison de Gretchen.
Il y eut fête ce soir-là dans la chambrette de l'Alsacienne.
Malgré les vents violents qui, suivant le cours du Rhône, balayent le littoral à cette époque de l'année, la fin de mai et le commencement de juin furent torrides à Vienne.
Chacun prit la fuite vers les champs, les habitants aisés possédant presque tous un petit château, une maison de campagne ou tout au moins un pied à terre dans les environs.
Il ne resta bientôt plus dans la ville que les étrangers, contraints par leurs fonctions publiques à ce stationnement sans trêve, ou les Viennois assez avisés pour avoir élu domicile sur le verdoyant coteau, dominé par la statue colossale de Notre-Dame-de-Pipet, où l'on arrive par une pente raide, pittoresquement nommée Coupe- Jarrets.
La famille de Glarande voyait avec dépit ces de'parls successifs. Il était vraiment de mauvais ton de rester dans la ville poudreuse, tandis que l'émigration devenait générale.
Madame de Glarande, habituée à paraître, en souffrait dans sa vanité ; Judith se plaignait amèrement ; Hortense se réjouissait, au contraire, par l'espoir de réaliser quelques épargnes dans la saison chaude.
Le colonel avait les oreilles rompues de doléances, et se demandait soucieusement si ce ne serait pas un bon moyen à employer que de céder au désir de Judith pour lui rendre sa gaieté.
Ah! il y avait beaucoup à faire pour effacer les nuages de ce front capricieux , car la blonde fille souffrait, dans le secret de sa pensée, toutes les toitures de l'inquiétude, sans redouter encore, toutefois, la honte de l'abandon.
La conduite du commandant de Poitevy à son égard devenait de plus en plus indéchiffrable. Il ne la fuyait pas encore, mais il ne la recherchait plus.
Elle se sentait battue en brèche, sans deviner d'où venait l'occulte rivalité dont son instinct féminin s'alarmait.
172 LES MENAGES MILITAIRES.
Les cancans de la société, pour se propager maintenant de château en villa, n'en étaient pas moins acérés.
Ce qui ressortait le plus clairement des apparences, même pour les plus myopes, c'est que le commandant retardait à plaisir une solution, se montrait plus rarement chez le colonel, ne poursuivait plus Judith de ses galants hommages, et portait en tous lieux un front chargé de préoccupations profondes.
Les très-bien informés affirmaient, en outre, que sa victoria stationnait plusieurs fois par semaine, des heures entières, devant la maison de madame Myonnet.
Il fut également remarqué que la veuve s'étant établie dans une belle propriété qu'elle possédait au bord du Rhône, le commandantdePoitevy prenait un peu plus souvent que de raison, pour but de sa promenade à cheval, la gracieuse vallée d'Estressin, où madame Myonnet jouait à la châtelaine.
Ces derniers détails, Judith les ignorait absolument.
Ce qu'elle ne pouvait ignorer, en revanche,
c'est que le cœur dont elle se croyait souveraine incontestée lui échappait insensiblement.
Ses joues pâlirent, ses yeux se noyèrent de mélancolie. Madame de Glarande prit peur de ce changement.
— Il faut l'air de la campagne à cette enfant , déclara-t-elleà son mari, ce n'est point une question de mode, c'est une question de santé.
— Cherchons une propriété à louer, répondit docilement le colonel.
Hortense, qui croyait deviner le motif de cette pâleur alarmante, jeta des cris d'aigle à une telle décision.
Louer une propriété!... quand il était si difficile de faire marcher de pair les revenus invariables avec les dépenses inattendues!... quand on venait de marier Marcelle !... de pourvoir au trousseau et à la dot!... et que la villégiature ne dispensait pas de conserverie logis du quai du Rhône !
Le colonel ne lui répondit qu'en montrant le visage altéré de sa favorite, et la sœur dévouée se résigna.
Le colonel monta à cheval le jour même pour
entreprendre une tournée de découverte autour de la ville dans un rayon de quelques kilomètres.
Il en fit cinq au petit trot, avant de fixer son choix sur une grande maison délabrée, mais commode , plantée sans grâce au bord de la route de Vienne à Beaurepaire, ombragée de vieux arbres touffus, et entourée d'un clos très-vaste qui pouvait, à la rigueur, mériter le titre de parc.
Cette propriété s'appelait la Bouletière ; elle appartenait à un négociant lyonnais sur le point de faire faillite.
Moyennant deux cents francs par mois, le colonel en devint locataire pour la saison, avec jouissance des meubles, des fruits et de la bassecour.
Ces arrangements pris, il conduisit triomphalement sa famille dans l'éden rustique qu'il lui avait découvert.
Madame de Glarande déclara la maison suffisante, l'allée de platanes superbe , et certain bois feuillu , qui limitait la propriété, tout plein de poésie champêtre.
Judith promena sur toutes choses ses grands yeux indifférents; elle remarqua seulement que,
de la fenêtre de sa chambre , on dominait la grande route, qu'on entendrait de loin sonner sur le pavé le sabot de Soljérino, le cheval du commandant.
Mais combien peu de fois devait retentir à ses oreilles ce bruit si désiré !
Hortense fit le tour du verger , constatant avec satisfaction que la vigne était pleine de promesses, que les pommiers ployaient sous les fruits, et que les groseillers nains fourniraient largement sa provision de confitures.
La basse-cour lui offrit aussi des ressources consolantes en œufs frais et volailles, ce qui réconcilia quelque peu l'excellente ménagère avec le
surcroît de charges qui lui incombait.
Les trois dames s'installèrent tant bien que
mal, en faisant les plus louables efforts pour se persuader que ce nouveau séjour leur était particulièrement agréable.
Judith y gagna, du moins, de cacher aux yeux inquisiteurs et indiscrets l'inquiétude grandissante qui la mordait au cœur.
Le colonel venait , après le rapport, passer en famille une partie de la journée; il regagnait
176 LES MENAGES MILITAIRES.
Vienne dans la soirée, à la fraîcheur sereine, laissant son joli cheval arabe piaffer d'impatience sous l'allure modérée à laquelle il le condamnait.
Parfois, on attelait la calèche, et l'une de ces dames venait surprendre le colonel , faire des emplettes matinales ou s'assurer de la présence de quelques visiteurs de l'intimité pour le dimanche suivant.
C'était là, du reste, la seule distraction de celle
vie paisible.
Marcelle et son mari passaient régulièrement
un ou deux jours par semaine à la Bouletière.
Le commandant Adalbert de Poitevy, M. et madame Fontille, la petite famille du capitaine Aubépin et deux ou trois officiers triés sur le volet, composaient la série ordinaire des invités.
Ces jours-là, la Bouletière prenait un grand air d'animation. On dressait la table sous lesplatanes ; on causait gaiement et longuement à la clarté douce de la lune et l'on reprenait le chemin de la ville, le plus tard possible, en caravane, en se donnant rendez-vous pour le dimanche suivant.
Un matin, Judith, qui méditait une très-sérieuse conférence avec sa couturière, — car la
simplicité classique des champs ne modifiait en rien chez elle les droits imprescriptibles de la toilette, — se fit conduire à Vienne de bonne heure. Sautant légèrement en bas de la calèche, elle grimpa en courant les deux étages qui conduisaient au cabinet du colonel, afin de l'embrasser avant de faire ses courses.
— Le colonel est-il chez lui? demanda-t-elle au planton qui se tenait dans l'antichambre.
— Oui, mademoiselle, répondit le planton en se collant respectueusement au mur.
Elle frappa pour la forme, ouvrit la porte, et pénétra, avec un froufrou soyeux, dans le cabinet de son père.
Le commandant Adalbert de Poitevy, debout près du bureau du colonel, se retourna et devint pâle, malgré tout son empire sur lui-même.
Elle, au contraire, sentit une chaleur ardente empourprer son visage troublé.
Depuis plusieurs jours, il n'avait pas paru à la Bouletière, et c'était bien la dernière personne qu'elle eût désiré trouver là, tant leurs relations devenaient pénibles.
Le commandant salua la jeune fille avec une
politesse cérémonieuse si affectée qu'elle tressaillit sous un pressentiment glacial.
— Ah! c'est toi, ma fille... si matin? dit le colonel d'un ton contrarié.
— Bonjour, père ! dit-elle en faisant un pas en arrière, vous êtes occupé... je suis indiscrète et je me sauve bien vite.
— Restez, par grâce, mademoiselle, reprit M. de Poitevy avec un nouveau salut plus compassé que le premier; je me retire.
— Commandant, dit le colonel avec une certaine sécheresse, je donnerai suite à l'affaire dont vous venez de m' entretenir.
— -Mon colonel!... mademoiselle !... fit M. de Poitevy avec une dernière inclinaison.
Judith, à demi tournée vers la fenêtre, fit, du haut de la tête, un léger signe.
— Au revoir, commandant, dit brièvement le colonel.
A peine M. de Poitevy eut-il refermé derrière lui la porte du cabinet, que M. de Glarande asséna sur son bureau un maître coup de poing qui fit voler au loin les papiers dont il était couvert.
— Qu'avez-vous donc? s'écria Judith effrayée.
— Rien... rien... affaires de service.
— Et cette lettre que vous dévorez des yeux... est-ce aussi une affaire de service ?
— Je le crois parbleu bien !
— Ah! pardon... j'aurais cru, à la façon dont vous la considériez, qu'elle vous offrait un intérêt tout particulier.
— Je l'étudié... car je dois, comme chef de corps, apostiller cette importante missive, fit-il d'une voix impatiente.
Et le colonel, dont une secrète colère faisait trembler la main, déplia sur son bureau la lettre que M. de Poitevy venait de lui apporter.
Elle était sur papier ministre, écrite en caractères merveilleusement moulés.
Judith fit discrètement un pas en arrière, mais, dévorée de curiosité , avertie par je ne sais quel pressentiment que cette lettre d'affaires pouvait la toucher en quelque point , elle se rapprocha du fauteuil, avança la tête et lut distinctement par-dessus l'épaule du colonel absorbé :
« Mon colonel , « J'ai l'honneur de vous adresser, pour être « transmise à M. le ministre de la guerre, après
« l'avoir appuyée, une demande de permission « pour contracter mariage avec madame Sophieci Dorothée-Apolline Judeauville, veuve Myon- « net, domiciliée à Vienne, département de l'Isère. «Le certificat est joint à la demande.
« Je suis, avec respect, mon colonel, « Votre très-humble et très-obéissant serviteur. « Adalbert de Poitevy.
« Chef d'escadrons au 17e hussards. >»
Judith laissa échapper une exclamation sourde.
Le colonel, qui, dans sa préoccupation, avait oublié la présence de sa fille, se retourna vivement.
Elle était livide et chancelait.
— Ah ! pauvre enfant ! s'écria-t-il en allant à elle, les bras ouverts.
Judith étendit la main vers la lettre avec un sourire de suprême mépris.
— Faux et cupide! dit-elle d'une voix âpre.
Le colonel, désespéré de la blessure qu'il entrevoyait, l'entoura tendrement de ses bras, appuyant la tête blonde à son épaule, la berçant comme on fait d'un enfant malade, en murmurant :
— Écoute, chérie... il ne méritait pas toute l'estime que nous lui accordions, vois-tu... puisqu'il est capable de préférer la richesse à l'amour. On oublie facilement, crois-moi, celui qu'on n'estime plus.
Judith se dégagea des bras de son père, en étendant les mains devant elle comme pour repousser un spectre.
— Assez... assez... dit-elle; mon père, sachezle bien, M. de Poitevy n'existe plus pour moi !
La jeune fille posa ses lèvres froides sur le front de l'excellent homme, et s'élança hors du cabinet.
Il voulut la retenir. Elle avait franchi les escaliers et se rejetait déjà dans la calèche, qui, sur un signe, repartit au grand trot.
Elle avait oublié sa couturière, sa toilette à sensation, ses courses dans les magasins/ Que lui importait aujourd'hui !
Blottie contre les coussins, sa voilette abaissée, son ombrelle abritant son visage* elle inclinait la tête pour ne pas reconnaître les passants, et de grosses larmes, chaudes et lourdes* tombaient de ses yeux clos.
Elle pleurait, Faîtière fille, son ambition déçue, ses espérances détruites, sa beauté dédaignée.
Peut-être pleurait-elle aussi le seul rayon d'amour qui eût jamais, non pas écbauffé, mais caressé son cœur sec.
A mesure qu'on approchait de la Bouletière, ses larmes se tarirent. La faiblesse naturelle, un instant surprise, disparaissait déjà, et l'orgueil de la femme reprenait le dessus.
Madame de Glarande, Hortense et Marcelle travaillaient sous les platanes, lorsque le bruit bien connu de la calèche, enlrant dans la cour, les fit sursauter.
Qu'était-il arrivé ? Et comment Judith revenait-elle si vite? On courut à sa rencontre, mais elle-même venait à la hâte pour les rassurer. Elle était pâle, mais sa voix ne tremblait plus.
— Ce n'est rien, dit-elle ; mon père va trèsbien.
— Mais tu n'as rien fait à Vienne ?
— Non. J'ai modifié mes projets en apprenant, dès mon entrée dans le cabinet du colonel, une nouvelle intéressante.
■ — Ah!... Quelle nouvelle?
— Le mariage du commandant de Poitevy.
— Le mariage !.. .
— Avec madame veuve Myonnet.
Madame de Glarande se leva tout empourprée.
— Que dis-tu? balbutia-t-elle.
Marcelle joignit les mains. Hortense eut un sourire navré.
— Alors, continua Judith, dont les dents serrées rendaient la voix stridente, j'ai jugé que le costume que j'allais commander ne serait pas de circonstance, et je suis revenue prendre vos conseils.
Madame de Glarande n'écoutait pas. Retombée sur son fauteuil, elle semblait frappée de stupeur.
Ce ne fut qu'au bout de quelques secondes qu'elle retrouva la parole, faculté dont elle se servit aussitôt pour maltraiter la résolution de M. de Poitevy avec une aigreur doublée de ressentiment maternel.
Judith, impassible en apparence, arrêta cette philippique violente , en faisant observer qu'il ne serait pas digne de se répandre en reproches
contre un homme sur le compte de qui on s'était grossièrement trompé.
— M. de Poitevy, dit-elle, est habile, puisqu'il ne s'est jamais imprudemment avancé avec nous au point de ne pouvoir reculer; il est à double visage, puisqu'il partageait ses soins entre deux femmes; il est intéressé, puisque l'amour de l'or l'emporte chez lui sur toute autre considération. Il ne me paraît mériter aucun regret.
— Ah! Judith!...
— Et si vous m'aimez, ma mère, épargnez-moi les vôtres.
Elle serra les mains de madame de Glarande, avec une effusion qui lui était peu ordinaire, et, d'un pas de reine, rentra dans la maison.
Sa mère la suivit pour essayer de la consoler ; mais l'orgueilleuse fille était de celles qui ne veulent pas de consolation et savent souffrir seules.
Ce fut alors qu'elle apprécia sa retraite, qui lui permettait d'abriter son humiliation loin des indiscrets et des impertinents.
Elle se prit de passion pour les ombreuses solitudes de la Boulelière > où elle s'enfonçait, peu-
dant de longues heures , sans jamais accepter l'aumône d'une commisération qui la blessait.
Dieu seul voyait les pleurs de rage et de vanité ulcérée qu'elle répandait dans ses heures de tristesse.
Cependant le mariage de M. de Poitevy, dont le bruit commençait à se répandre, défrayait les ébahissements sans fin et les commentaires sans trêve de la ville de Vienne.
De malins sourires s'échangeaient , entre femmes , au nom seul de mademoiselle Judith de Glarande.
Et beaucoup d'hommes se disaient, avec une teinte de dépit, que le commandant faisait preuve d'intelligence plus qu'eux tous en dorant son uniforme avec les millions du défunt marchand de draps.
La demande en autorisation de mariage, présentée par le colonel de Glarande au ministre de la guerre, rencontra d'autant moins de difficultés dans les bureaux que la future épouse apportait une dot peu commune dans les ménages en général, et particulièrement dans les ménages militaires.
186 LES MENAGES MILITAIRES.
La réponse favorable fut donc aussi prompte que le permettaient les exigences de la hiérarchie, dont elle dut subir la filière.
Que dire du bonheur de madame Apolline Myonnet? Le lyrisme le plus exalté ne suffirait certainement pas à célébrer en termes convenables la joie radieuse dont elle rayonnait.
Depuis qu'elle avait eu l'art d'amener à ses pieds , humble et reconnaissant , la perle du 17e hussards, la veuve avait passé par une suite non interrompue d'émotions, de craintes, de désirs, d'espérances.
D'un œil passionné, elle avait suivi les progrès rapides que faisait, dans cette nature calculatrice, la perspective d'une belle fortune.
Car elle avait assez d'esprit pour se contenter des moyens d'influence , si peu poétiques qu'ils fussent, qu'elle possédait, sans regretter trop amèrement les dons plus délicats dont elle était privée.
Elle savait bien, — et s'en réjouissait, — que l'intendant qu'elle s'était laissé donner détaillerait naïvement à son protecteur toutes les ressources de cette richesse territoriale , si facile à augmenter.
Aussi Rulmann était-il investi de pleins pouvoirs et d'une confiance dont il était justement fier.
Madame Myonnet ne précipitait rien, ne donnait rien au hasard ; elle attendait qu'une transformation , lente mais positive , eût changé définitivement en rêves dorés les rêves de beauté et de position si longtemps caressés par M. de Poitevy.
Peu à peu elle le voyait venir à elle , — à elle qui n'avait plus de jeunesse et n'avait jamais eu de beauté ! — elle le voyait délaisser sa dangereuse rivale, et son cœur éprouvait, de ce succès colossal, une ivresse sans seconde.
Le jour où , décidé enfin à être riche d'abord et avant tout, le commandant Adalbert de Poitevy lui demanda le don de sa grosse main vulgaire , elle la laissa tomber dans les siennes , en éteignant, par prudence, sous ses paupières à demi fermées, le regard noyé d'extase qui l'aurait trahie.
Avec plus de bon goût qu'on ne pouvait en attendre de cette vaniteuse organisation, madame Myonnet exprima le désir de se marier sans aucune pompe.
Le commandant , quelque peu embarrassé de son personnage aux yeux de ses camarades, malgré son incomparable aplomb , y consentit volontiers.
M. de Clarande, chez qui la courtoisie du chef de corps l'emporta sur les ressentiments du père, assista, seul de sa famille, à la cérémonie nuptiale.
Le nombre des invités avait été, du reste, extrêmement restreint : le 17e hussards et quelques intimes seulement.
Immédiatement en sortant de l'église, M. et madame de Poitevy partirent pour les bords du Rhin.
Le paisible et complet bonheur de Marcelle et d'Alain Duval était, à cette époque, la grande consolation de la famille de Glarande, que les derniers événements avaient tristement troublée.
Ce simple petit ménage réjouissait le cœur et imposait le regard par son accord, sa sérénité, sa joie visible. On n'y était pas riche, certes! mais qui donc s'en apercevait? A l'extérieur, tout était digne, convenable et régulier. A l'in-
térieur, les jeunes époux, heureux de se réunir à leur petite table, sainement servie, n'avaient garde de regretter le superflu qui en était absent.
Ravis de s'occuper ensemble de l'organisation journalière de leur cher chez-eux , il ne leur venait pas en pensée que plus de confort intérieur fût nécessaire au bien-être. Sortant ensemble toujours, elle admirait naïvement l'uniforme éclatant de son mari; lui, trouvait invariablement à son goût la gracieuse toilette de sa petite femme.
Elles étaient bien peu coûteuses les toilettes de madame Alain Duval. Cet été -là, surtout, la mousseline en faisait tous les frais. Mais le public indifférent ne se doutait guère que le costume si coquet avait, le matin même, passé tout entier sous le fer habile de la laborieuse jeune femme. Elle avait pour couturière ses petits doigts de fée ; le mignon chapeau que l'on supposait arrivé de Lyon avait été chiffonné par elle avec un bout de ruban , une rose, un brin de tulle et un souffle de femme distinguée.
190 LES MENAGES MILITAIRES.
Les leçons de Nestor n'avaient pas été perdues; l'ordre régnait dans le budget du jeune ménage ; pas une emplette n'était faife sans pouvoir être soldée comptant... suprême prudence des petites bourses !
Si la fin du mois s'annonçait lourde ou compliquée de dépenses inattendues, Alain et Marcelle échangeaient un sourire, un baiser, et attendaient sans regret une époque plus favorable.
Ils réalisaient ainsi l'idéal du ménage militaire peu fortuné, honnête, économe et prévoyant, que l'annonce d'un départ ne prend jamais au dépourvu, parce qu'il se précautionne contre cette éventualité, et que la vie de garnison trouve toujours digne de son grade et de son arme.
Marcelle ne connaissait le superflu que de nom, mais elle entrevoyait déjà l'époque où, jeune mère , elle devrait songer à de nouvelles obligations.
— Bah ! disait le lieutenant Duval avec un bon rire, je n'allais pas au café... maintenant, je me passerai de cigares , voilà tout.
La jeune femme, de son côté, se promettait de renoncer, l'été suivant, à ses fraîches robes de
mousseline, qui demandent des repassages perpétuels.
— Je n'aurai plus le temps, disait-elle.
— Mais alors, ma chérie?...
— Sois tranquille, je porterai de l'alpaga et tu ne m'en trouveras pas plus mal.
On s'embrassait encore, on faisait des projets, et la petite layette, pour le cher attendu, se confectionnait avec amour.
Hortense se réjouissait fort de la perspective d'avoir à aimer un petit ange qui serait presque à elle. En attendant, elle avait obtenu, non sans prières, du capitaine Aubépin , l'autorisation de garder deux ou trois jours, à la Bouletière, Marie et le petit garçon.
Les chers orphelins , comme elle les appelait dans son cœur, n'avaient pas revu la campagne, la vraie campagne, depuis leur séjour au camp de Ghâlons, qui s'était terminé d'une façon si tragique pour leur pauvre mère.
Aussi , ce fut une joie complète et bruyante quand Hortense les lança en toute liberté dans les grandes allées du clos. Ils se roulaient sur le gazon, ils se cachaient dans les hautes herbes,
ils picotaient les framboisiers rougissants, ils jetaient des miettes aux poissons du grand bassin. Le capitaine Aubépin, qui les avait amenés à la Bouletière , les quitta avec moins de regret, en les sentant sous l'œil vigilant d'Hortense.
Elle se fit, en effet, leur gardienne, leur procura ut, avec une ingéniosité presque maternelle, mille plaisirs nouveaux, mille surprises charmantes , dont les pauvres enfants étaient depuis trois ans privés.
Il n'y a que les femmes pour savoir rendre les enfants complètement heureux.
Le troisième jour de leurs vacances devait en être aussi le dernier. Leur père, accompagné du couple Fontille, allait venir réclamer son bien.
Quelques officiers avaient annoncé leur visite, et le colonel se proposait de ne les laisser repartir qu'à la nuit close.
Nestor, un peu affairée par les apprêts du dîner, — chose toujours grave à la campagne, — organisait son dessert , aidée de Marie , dont les petits doigts tournaient et retournaient les beaux fruits.
Bébé, dont les services, — sur lesquels il
fallait faire peu de fond, — avaient été refusés par sa grande amie , jouait dans le clos avec un gros chien de la ferme.
La chaleur était tombée : une petite brise berçait les peupliers sveltes et les trembles argentés.
Judith, un livre à la main, suivait l'allée où l'enfant courait avec Médor.
— Tu veilleras bien sur lui, n'est-ce pas? lui cria Hortenseen les accompagnant du regard.
Judith aimait peu les enfants en général, et ne se sentait, en particulier, aucune sympathie pour le petit garçon sans mère dont le corps se développait aux dépens de ses facultés somnolentes.
En toute autre circonstance , elle eut décliné la responsabilité; mais, voyant Bébé tout occupé de Médor, elle jugea la charge peu embarrassante et répondit machinalement :
— Sois tranquille.
Cette allée de platanes, dont la jeune fille faisait sa promenade de prédilection , conduisait au petit bois de chênes verts qui bornait la propriété du côté du nord.
Il avait été primitivement enserré dans un
194 LES MENAGES MILITAIRES.
mur : le mur était tombé et n'avait pas été relevé.
Une palissade lui avait succédé ; les petits bergers du voisinage avaient brisé la palissade pour venir dénicher des oiseaux ou ramasser des glands. Ces dévastations réitérées avaient amené le propriétaire à renoncer à sa clôture, et aucune barrière ne séparait plus le petit bois de la route de Beaurepaire. C'était un coin privilégié en cette saison ; l'ombre y était épaisse, la mousse fraîche, l'herbe drue , et parfois le silence y régnait si profond, qu'on n'y entendait que le bruit sec du gland mûr se détachant de sa capsule.
Depuis ses récentes déceptions, Judith, saisie d'un farouche accès de sauvagerie, recherchait cette attrayante solitude.
Ce n'était pas, cependant, que son esprit positif éprouvât d'une façon bien pénétrante la poésie ineffable de la nature ; mais, dans la calme fraîcheur de la campagne muette, elle se sentait plus reposée, plus apaisée, moins malheureuse.
C'est qu'elle avait beaucoup souffert depuis quelques mois.
Il lui restait de cette épreuve, non de la rési-
gnation et de la miséricorde, mais de la colère et du découragement. Elle avait perdu l'intégrité de sa foi dans le prestige de sa beauté , Elle était humiliée... jalouse, non pas certes de l'amour de M. de Poitevy, dont elle avait apprécié la valeur, jalouse des séductions que la fortune, dont elle était dépourvue, prêtait à sa ridicule rivale.
Ces pensées, qui flottaient incessamment dans son cœur malade, amenaient dans ses yeux des larmes de dépit.
Après avoir erré machinalement à travers les méandres du petit bois, elle se laissa tomber, lassée, sur la mousse, au pied d'un chêne centenaire, dont les ramures géantes allaient projeter leur ombre jusque sur la grande route.
Le front dans les mains , les yeux perdus dans les lointains vaporeux que le soleil piquait çà et là de paillettes dorées, la jeune fille se demandait quel prince Charmant surgirait maintenant pour elle, et quel philtre devait être employé pour faire de la réalité tangible avec la féerie insaisissable.
Elle avait sondé le 17e hussards : des ambitieux comme M. de Poitevy, ou des officiers sans ave-
nir, comme Alain Duval. Elle avait jaugé les négociants positifs de la ville manufacturière : beaucoup d'admirateurs, mais d'épouseurs pas un. Elle n'espérait plus guère, pour conquérir ce mari modèle qu'elle rêvait, qu'un changement de garnison, et le régiment ne paraissait pas devoir quitter Vienne de si tôt.
Comme elle songeait ainsi, un bruit de pas entre les ronces sèches éveilla son attention. Le bruit venait de la route.
— Ne vous éloignez donc pas ainsi, Bébé , ditelle en se retournant.
Elle resta pétrifiée de surprise en apercevant debout à quelques pas d'elle, au lieu de l'enfant qu'elle s'attendait à voir, M. Ernest Samson, aussi grave et aussi cravaté de blanc qu'au temps jadis.
Etait-ce possible?... M. Ernest Samson qu'elle
n'avait pas revu depuis quelques mois!
M. Ernest Samson qu'elle savait absent de Vienne!
Le jeune substitut, en rencontrant son regard, s'inclina avec plus de trouble encore que de joie.
— Vous ici! monsieur?... fit-elle avec hauteur. Il tressaillit et balbutia :
— Votre étonnement, mademoiselle, me fait craindre que la faute que je commets...
— Je m'étonne seulement, monsieur, de la porte que vous choisissez pour pénétrer à la Bouletière.
— C'est la seule qui soit pratiquable pour un infortuné à qui on ferme impitoyablement celle à laquelle il avait osé frapper.
11 eut en parlant ainsi un sourire triste qui n'émut pas Judith.
— Monsieur, reprit-elle avec l'accent de la raillerie, craignez qu'on ne vous prenne, et moi toute la première, pour un autre Fra-Diavolo.
— Je n'ai pas l'air d'un brigand bien terrible, mademoiselle.
— Hum ! vos allures mystérieuses permettent de tout supposer... et notre rencontre en plein bois, car nous sommes en plein bois, monsieur,., ne me rassure que médiocrement.
Il écoutait, ravi, cette voix moqueuse, que depuis cinq longs mois il n'entendait plus et qui exerçait sur son cœur mal guéri la séduction la plus enivrante.
198 LES MENAGES MILITAIRES.
Lorsqu'elle se tut, il murmura en la regardant avec extase :
— Parlez encore !
Judith eut un rire aigu qui, sous une gaieté contrainte, cachait son malaise.
— Serait-ce, par hasard, la rançon que vous exigez, seigneur Fra-Diavolo ?
Elle riait toujours du bout des dents, et son regard restait sévère. Lui, tremblait.
— Oh ! fit-il d'un ton doux et bas , que vous dirai-je que vous n'ayez compris?... J'étais absent depuis bien des jours... je ne savais rien de vous... et quelle tristesse j'avais laissée là-bas!
— La santé de madame votre mère?...
— - Ne se rétablit pas... nous la conserverons peut-être... nous ne la guérirons jamais. Judith crut devoir cesser de sourire.
— Je suis revenu... et... j'avoue ma faiblesse. Le premier site que j'ai voulu parcourir, c'est celui que vous habitez... le seul air doux à respirer pour moi a été celui qui vous fait vivre...
— Monsieur!...
— - Hier, avant-hier, aujourd'hui, je suis venu
comme un voleur, dérober à cette solitude la part de vous-même que vous y laissez en la traversant. . . la brise qui effleure vos cheveux,., l'ombre qui vous abrite., la mousse que foulent vos pieds.
— Miséricorde !... monsieur !... si ce sont les voyages qui poétisent ainsi vos impressions, permettez-moi de croire que la locomotion est dangereuse pour la magistrature.
Il ne releva pas le sarcasme; peut-être ne T entendit-il pas.
— Ah ! continua-t-il avec une chaleur sincère, si c'est de la folie, pardonnez à un cœur qui a beaucoup souffert pour vous. Si c'estdu bonheur, ne me le reprochez pas.
Judith arrêta sur le jeune substitut ses yeux de pervenche qui avaient repris toute leur limpidité froide.
— Je ne puis vous accorder cela, dit-elle. Ce que vous faites depuis trois jours, paraît-il, n'est pas très-exemplaire pour un magistrat ; mais risquer, par des imprudences, de compromettre une femme est, pour un homme d'honneur, positivement d'un goût douteux.
Et, saluant d'un air hautain, la cruelle fille,
200 LES MENAGES MILITAIRES.
que sa propre humiliation n'avait pas corrigée, fit quelques pas en avant.
Le pauvre amoureux n'osa pas la retenir, quoiqu'il y eût assez de douleur et de passion dans ses yeux pour faire pardonner le romanesque de sa démarche et le lyrisme de son explication.
Elle s'était déjà éloignée de toute la longueur d'une allée, lorsqu'un cri d'enfant, un cri de souffrance à n'en pouvoir douter, parvint à ses oreilles.
Pour la première fois depuis une heure, elle se ressouvint de Bébé et jeta un regard inquiet dans les massifs.
Elle ne vit rien. La plainte se répéta pourtant à sa gauche et, suivant cette indication , elle tourna brusquement dans un autre sentier.
Au pied d'un arbre, l'enfant était étendu et gémissait.
— Qu'as-tu? demanda-t-elle en courant à lui, plus mécontente encore qu'effrayée.
Bébé montra sa tête; elle vit du sang et eut peur.
11 portait au front une blessure assez large, qui semblait peu profonde, d'où le sang s'échap-
dait abondamment et qui avait été évidemment produite par une chute,
Kn effet, l'enfant, libre de toute surveillance, avait essayé de grimper sur un gros chêne, et en était tombé lourdement sur les racines saillantes de l'arbre.
M. Ernest Samson, demeuré seul dans la clairière, avait entendu le cri, s'était orienté et accourait.
Lorsque Judith se pencha pour relever l'enfant, elle rencontra les mains du jeune homme prêtes à s'emparer du fardeau.
Un pli sombre rayait le front de la jeune fille.
— Donnez-le moi, dit-elle; c'est le favori de Nestor... Je suis cruellement punie de ma complaisance.
M. Samson venait d'apercevoir une source qui gazouillait au bord du sentier; il courut y tremper son mouchoir et lava le front du blessé avec une sollicitude touchante.
Puis, il y appliqua en compresse le mouchoir de Judith et prit l'enfant avec précaution.
— Ce ne sera pas grave, dit-il, mademoiselle ;
202 LES MENAGES MILITAIRES.
je vais le porter quelques instants pour vous en épargner la fatigue.
Judith ne répondit pas el marcha, farouche, à côté de lui, dans l'ombre du bois.
Bientôt ils prirent la grande allée de platanes et la parcoururent dans la moitié de sa longueur sans rencontrer personne , sans échanger un mot.
Quand la maison fut en vue, Judith s'arrêta, et prenant à son tour Bébé dans ses bras :
— - Merci, monsieur, dit-elle, regagnez le bois : il ne faut pas qu'on vous voie ici..» Et rentrez à la ville que vous ne quitterez plus. Le roman champêtre, veuillez vous en souvenir, n'est plus dans nos mœurs.
Elle le salua aussi sèchement que la première fois ; mais il ne chancela pas sous la dureté de cet adieu implacable; car, en lui remettant l'enfant, il avait effleuré de ses doigts brûlants les doigts glacés de la jeune fille.
Et quand même, il emportait du bonheur!
Gomme Judith atteignait la maison, Hortense en sortait en appelant Bébé. Ce qu'elle vit la rendit muette de saisissement.
— Seigneur! exelama-t-elle, en devenant plus livide que le petit blessé.
— Ma chère, dit Judith , ne t'émotionne pas de la sorte ; ces petites têtes-là sont fort dures, et celle-ci est à peine entamée.
— Entamée!... lu dis entamée!... 0 Dieu!... laisse-moi voir bien vite.
La pauvre fille étendit l'enfant sur le canapé du salon, souleva la compresse et la laissant reposer avec un geste douleureux :
— Gomment ce malheur est-il arrivé?
— Comme il arrive à tous les gamins qui grimpent aux arbres.
-— Mais je t'avais tant recommandé...
— Ah ! Nestor, grâce, s'il te plaît, dit Judith d'un ton sec; il n'est pas dans ma nature de garder des enfants, et moins encore celui-là, qui paraissait se soucier très-peu de ma surveillance.
Hortense, sans insister, se chargea de Bébé avec mille précautions et le porta dans un grand cabinet de toilette, dont elle avait fait la chambre du petit garçon .
Il se laissa faire, pleurant tout bas, et comme
204 LES MENAGES MILITAIRES.
rassuré de se sentir dans les bras caressants de sa grande amie.
Elle le coucha, le pansa, le consola, l'endormit— puis, avec des tressaillements d'effroi, elle attendit, à son chevet, l'arrivée prévue du capitaine Aubépin.
Madame de Glarande, — en protestant que les enfants étrangers, dont on a la faiblesse de se charger, n'attirent jamais que des désagréments, — fut chargée de le prévenir.
Le père, en apercevant son fils avec un bandeau sanglant sur le front , ne fit qu'un bond jusqu'au petit lit et contempla, avec des yeux navrés, ce visage bleui.
Le souvenir de la perte qu'il avait faite autrefois lui revint peut-être à l'esprit, car on l'entendit murmurer :
— Du sang !... encore du sang!
Madame Fontille, qui le suivait, le calma d'un seul geste mieux que tous les raisonnements.
Elle lui montra Hortense silencieuse, accablée, dont les yeux pleins de larmes semblaient demander grâce.
— Ah! papa! s'écria la petite Marie avec
chaleur... ce n'est pas la faute de mon amieHor-
tense. /'iJUS^
Le père en était déjà convaincu. / 4L y*-*- Réprimant son inquiétude devant cvtt|^dou*T-^V >^
leur muette, il rassura, d'un regard plein cNSofc- ys\Dts
ceur, la triste jeune fille.
Madame Fontille, une fois encore, sauva la
situation.
— M. Joubert, notre aide -major, est en bas, s'écria-t-elle ; quel bonheur qu'il ait eu le désir poli de rendre visite à la Camille de son colonel ! Auguste, allez vite le chercher.
M. Aubépin sortit en courant et rencontra dans l'escalier le jeune aide-major du 17e hussards, qui, prévenu, montait en toute hâte.
— Voilà un convive qui est joliment le bienvenu aujourd'hui! grommela le colonel avec un soupir de soulagement.
Le docteur examina la blessure, observa que
la chair seule avait été déchirée , que l'os frontal
n'était pas atteint, que le premier pansement de
cérat fait parHortense avait été excellent, et que,
si le malade voulait être bien sage, il pourrait,
dans peu de jours, courir encore avec Médor. n 12
206 LES MENAGES MILITAIRES.
Cette assurance, positivement donnée par M. Joubert, répandit un peu de calme dans les cœurs troublés.
— Ah! ces hommes du monde ! s'écria madame Fontille, ils sont en tout et partout précieux !
Et, ravie, elle serra dans ses mains potelées les mains sèches du jeune docteur, qui avait eu l'esprit d'à-propos de venir dîner à la campagne avec une trousse dans la poche.
L'enfant s'assoupissait de nouveau, madame de Glarande proposa d'une voix timide de se mettre à table.
La société partageait mentalement l'avis que, le repos étant avant tout nécessaire au petit blessé, son entourage trop nombreux pouvait légitimement aller réparer ses forces.
Le dîner ne se ressentit donc pas trop des émotions qui l'avaient précédé, et Judith, quoique doublement atteinte par les incidents de la journée, ne fut ni moins belle, ni moins causante, ni de moins bon appétit qu'à l'ordinaire.
Inspirés par le même dévouement, Hortense et le capitaine Aubépin se relayèrent pour monter une garde attentive au chevet de l'enfant .
Bien souvent dans cette soirée, ils se rencontrèrent, penchés sur lui, le cœur rempli par une préoccupation semblable et les yeux se parlant le même consolant langage.
La soirée était belle, l'air embaumé de bonnes senteurs rustiques qui s'exhalaient des prés voisins, et sous les platanes, où la lune glissait quelques rayons discrets, la conversation continuait, animée et spirituelle.
On oubliait l'heure certainement, et pourtant il se faisait tard. M. et madame Fontille se levèrent ; Paide-major les imita ; les autres convives, un capitaine et un sous-lieutenant, les suivirent aussitôt.
Où donc était le capitaine Aubépin?
Il était en grande conférence avec Nestor, qui lui démontrait de la façon la plus persuasive que ce serait imprudence et folie que de vouloir emmener le petit malade, tandis qu'elle promettait d'être sa sœur de charité.
Le capitaine hésitait ; car dans son cœur aux tendresses subtiles, il se reprochait déjà de s'être départi quelques jours de sa surveillance habituelle.
208 LES MENAGES MILITAIRES.
— Mais papa, insistait Marie, puisque mon amie Hortense te dit qu'elle le gardera !... Va, n'aie pas peur, on ne le laissera plus jamais avec mademoiselle Judith.
Hortense mit sa main sur la bouche delà petite fille, mais le mot était lancé. Le père, du reste, allait une fois encore abdiquer ses droits en faveur de l'amie.
— Eh bien , oui ! gardez-le, dit-il avec émotion , je ne sais que vous au monde, mademoiselle, à qui je puisse le laisser ce soir sans remords.
— A demain ! dit doucement Hortense.
— A demain ! répéta le capitaine, en rejoignant la caravane, prête à s'ébranler.
Madame Fontille s'était installée dans la calèche du colonel avec son mari , dont elle ne se séparait jamais, et le capitaine Aubépin, à qui elle fit un signe, L'aide-major et les autres officiers avaient leurs chevaux, et, sur la route toute blanche, les invités disparurent bientôt.
Hortense, rentrant dans la chambrettede Bébé, traîna un fauteuil près du lit, s'y plaça avec une lampe et un livre, et mnrmura avec un bon sourire satisfait :
— Soyez sans inquiétude, mon cher capitaine, pour un soir du moins, votre enfant aimé a une petite mère à son chevet.
Elle lut une heure, s'arrêlant parfois pour écouter le souffle régulier de l'enfant; la respiration paisible de Marie venait jusqu'à elle par la porte entr'ouverte. La nuit, le silence, une douceur intime pénétrèrent la jeune fille ; elle songea, elle pria, ellepencha la tête et s'endormit à son tour.
La journée du lendemain fut assez bonne pour l'enfant malade. Un peu de fièvre n'effraya pas le docteur Joubert, revenu de bonne heure avec le capitaine Aubépin. Il en fut de même le jour suivant; le troisième fut meilleur encore; le quatrième, excellent. Bébé, le front bandé, put bientôt faire un tour de promenade dans le clos, entre son père et sa grande amie, en riant des prouesses de Médor. Au bout de la semaine, il était suffisamment remis pour se passer des soins si affectueux d'Hortense.
Cette séparation fut pénible à la jeune fille; elle s'était attachée à cet être mal doué, si bien qu'il lui sembla qu'on emportait une partie d'ellemême quand le capitaine le lui reprit.
210 LES MENAGES MILITAIRES.
Madame Fontille, qui assistait à la petite scène des adieux, étudiait les physionomies et souriait d'un fin sourire rempli d'intentions malicieuses.
Le capitaine ne fit guère de phrases pour témoigner une gratitude très-sincère. 11 prit la main d'Hortense avec plus d'aisance qu'on ne pouvait attendre de sa sauvage nature, et, se tournant vers madame de Glarande :
— Voulez-vous me permettre, madame, demanda-t-il, de baiser la main qui a prodigué tant de soins à mon fils?
— Oh ! certes, monsieur... fit gracieusement la mère.
Il baisa donc pieusement cette petite main qui tremblait... et ce fut tout.
Madame Fontille trouva que c'était bien peu.
Dans la voiture qui les ramenait à Vienne, Bébé dormait, et Marie, bravement assise sur le siège, causait avec le cocher.
L'instant parut propice à l'excellente femme pour adresser quelques reproches à son cousin, sur ce qu'elle appelait son incompréhensible roideur.
— Mon cher Auguste, lui dit-elle, votre carac-
tère concentré vous joue parfois de mauvais tours.
— En quoi donc, ma cousine?
Il vous fait passer, vous dont je connais l'excellent cœur, pour un homme de médiocre reconnaissance.
— Ah ! par exemple !
— Tenez, tout à l'heure, à peine quelques remerciements à cette chère Hortense et une petite embrassade sur le bout des doigts...
Le capitaine la regarda avec surprise.
— Mon Dieu ! que vous fallait-il donc?
— A moi... rien. A elle, un peu d'expansion, quelques mots bien sentis... l'expansion plus vive de votre gratitude.
— Je suis certain que mademoiselle Hortense m'a compris.
— C'est de la fatuité.
— Pas le moins du monde... Avec un cœur comme le sien, les banalités sont pesantes à dire et à entendre. Elle sait bien que je suis très -touché... et cela me suffit.
— Vous n'êtes pas exigeant ; elle aurait peutêtre le droit de l'être davantage. C'est une sainte
que cette fille-là! s'oubliant sans cesse, se donnant sans compter, n'étant heureuse que lorsqu'elle peut être utile à quelqu'un.
— Elle est admirable !
— Ah ! vous dites cela un peu mieux. Mon cher ami, si vous connaissiez les prodiges de dévouement d'Hortense, vous seriez ébahi. Ce qu'elle dirige de sages entreprises, ce qu'elle économise sur un maigre capital, ce qu'elle enraye de folies, ce qu'elle répare de soltises et de faiblesses dans le ménage paternel, est réellement inimaginable.
— Je l'avais remarqué.
— Vraiment ! . . . seriez-vous observateur du fond de votre peau d'ours?
— Je le crois.
— Je vous en félicite. Vous avez du voir alors des merveilles d'intelligence et d'abnégation. Elle a vu marier Marcelle, elle se sait sacrifiée à Judith , elle se sent utile à sa mère très-bonne et à son père très-faible, quoique bourru... et voilà sa vocation tracée : se sacrifier en. tout et toujours.
— Mademoiselle Hortense mérite le plus grand respect, la plus profonde estime.
— Dites de la vénération !... Et de votre pari, mon cousin, quelque chose de plus.
Le capitaine détourna les yeux et ne répondit pas.
— Quelle fille respectueuse et soumise ! continua madame Fontille avec feu ; quelle sœur sans pareille!... quelle épouse ce serait et surtout quelle mère !
M. Aubépin, très-pâle, se pencha à la portière et regarda sans les voir les arbres étiques de la route.
— La façon dont elle chérit vos enfants en peut donner quelque idée. N'avez-vous jamais pensé, Auguste, qu'Hortense aimait étrangement vos enfants?
— Jamais, répondit-il brusquement.
— Et que cette tendresse prenait par instant un cachet presque maternel?
— Jamais, dit-il encore avec la même dureté. Madame Fontille se pinça les lèvres , mais ne
se rebuta pas.
— Eh bien ! moi, je m'en suis aperçue et même étonnée, dit-elle; mais j'ai bientôt compris que c'était là un nouveau dérivatif pour ce cœur
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affamé de dévouement. Elle a pris en grande pitié et en grand amour vos chers orphelins... et parfois, s'illusionnant volontairement, elle se croyait leur mère.
M. Aubépin était devenu livide ; il se retourna vivement vers sa cousine, et, d'une voix altérée :
— Pourquoi me dites-vous ces choses? Mademoiselle de Glarande est bonne, dévouée, aimante, je lui garde beaucoup de reconnaissance, vous n'en doutez pas, j'espère?... N'est-ce pas assez parler d'elle?
— Oui, faites étalage de votre reconnaissance. . . elle est touchante vraiment! on ne peut, cinq minutes durant , faire devant vous l'éloge de cet ange sans que vos nerfs en soient agacés.
— Ma cousine, je ne mérite pas... je vous jure...
— Ne jurez pas!... ou plutôt, si, tenez, jurezmoi là, les yeux dans les yeux, que vous n'aimez pas Hortense de Glarande.
Le capitaine tressaillit de tout son corps, et, sous le regard inquisiteur de son impitoyable parente, le sang remonta à ses joues blêmes.
— Ma cousine, balbutia-t-il avec un sourire
forcé, cet entretien, commencé en interrogatoire, ressemble fort maintenant à de l'inquisition.
— Vous l'aimez! reprit madame Fontille d'une voix plus douce, vous l'aimez et vous avez mille fois raison. Qui ne l'aimerait?... mais, vous surtout, Auguste, vous lui devez l'hommage de ce sentiment, car elle vous a déjà donné dans vos enfants des trésors de virginale tendresse.
— Au nom du ciel ! . . .
— Elle vous aimera pour vos enfants, si elle ne vous aime déjà pour vous-même.
— Mais, c'est de la cruauté! s'écria-t-il avec explosion.
— De la cruauté!... et pourquoi?
— Me parler d'aimer et d'être aimé !
— N'en êtes- vous donc pas à ta fois capable et digne?
— Aimer !... moi ! ! ! ce serait impossible.
— Eh ! c'est fait, mon cousin.
Ce serait un blasphème.
•- Oh ! l'horrible mot!.,, et pourrait-on savoir? Je ne dois aimer aucune femme après Herthe.
— - Mon ami, ces sentiments ont une délicatesse que je respecte, mais qu'il ne faut pas exagérer. Vous ne pouvez prétendre enfermer dans un deuil éternel ce qui vous reste de jeunesse.
— Je n'en ai plus.
— Allons donc !... j'en appelle au trouble qui vous fait palpiter.
— Vous évoquez des souvenirs bien douloureux !...
— Ou je remue en vous des sensations bien puissantes.
— Enfin, je vous en conjure, où voulez-vous en venir?
— À vous faire avouer, pauvre fanatique d'une mémoire trop chère, que le temps des larmes est passé et que vous seriez le plus heureux des hommes si Hortense vous acceptait pour mari.
A ce mot, le capitaine couvrit son visage de ses mains tremblantes et ne les retira que quelques minutes après.
— - Ma cousine, dit-il, vous venez d'aborder des questions brûlantes avec une hardiesse que j'attribue à votre affection. Mais cette affection, dont
le zèle est cruel, fait fausse route. Si, par impossible, mademoiselle de Glarande était disposée à m'accorder sa main, j'aurais le regret de ne pouvoir lui tendre la mienne.
— Votre déraison est décidément plus complète que je ne le pensais.
— Non, non, reprit-il en s'animant, je ne saurais me reprendre aux douceurs de la vie, avec l'incessant souvenir de ma pauvre chère Berthe, malheureuse, torturée par ma faute!... par ma faute ! . . .
— • Par jalousie, sans doute?
— Par du* été... elle était si douce! — par autocratie... elle ne savait pas résister! — par jalousie surtout ! j'ai connu toutes les angoisses de cette passion aveuglante et les ai fait partager injustement à son innocence !
— Vous vous calomniez, Auguste ; je ne croirai jamais que vous ayez pu faire souffrir une femme.
— C'est une triste histoire, allez, que je n'ai
jamais dite et que je voudrais ensevelir à jamais.
Si vous saviez quelles souffrances morales m'ont
été infligées ! quelles paroles perfides ont été dites ti. 13
autour de moi! quelles trompeuses apparences ontpu me faire, pendant quelques jours maudits, douter de Berthe! si vous saviez!...
— Je sais surtout que , si vous avez eu des torts, vous devez les avoir réparés.
— La Providence ne l'a pas permis. La mort a pris la pauvre femme sans lui laisser le temps de me pardonner, . . . sans lui donner la consolation de me voir pleurer à ses pieds !
— C'est fort triste, et je comprends votre douleur; mais enfin, mon ami, comment voulez-vous réparer le mal (jue vous avez pu faire?
— En consacrant à mes enfants ce que je me sens encore de jeunesse et de chaleur de cœur.
— C'est de la folie...
- — C'est de l'expiation.
— Mais, mon cher Auguste...
— Mais, ma cousine, ne touchez plus, je vous en prie, à cette plaie toujours saignante que vous avez inutilement rouverte.
Madame Fontille, quelque résolue qu'elle fût, n'osa porter plus loin le scalpel de ses investigations physiologiques. Elle se trouvait en face
d'un phénomène positif et rare : le remords vivant, persistant, ne trouvant quelque repos que dans le devoir austère et le sacrifice éternel. On arrivait à la ville, et l'enfant s'éveillait.
L'automne fut exceptionnellement beau cette année, ce qui permit à la famille de Glarande de prolonger son séjour à la Bouletière jusqu'à la semaine de Noël. Aucun incident nouveau ne troubla les derniers mois de cette solitude, chère aux cœurs tristes et aux amours-propres froissés.
Judith éprouvait un sentiment d'horreur à la seule pensée de retrouver dans le monde le commandant Adalbert de Poitevy et la femme qu'il lui avait préférée; mais, trop fière pour laisser soupçonner un sentiment si peu digne de son orgueilleuse nature, la blonde fille du colonel décréta que la maison de son père se rouvrirait dès leur retour à Vienne.
Elle en fit les honneurs avec un redoublement de grâce hautaine et de condescendance aristocratique, qui acheva de lui captiver tous les cœurs du 17e hussards.
Tous les cœurs!... la belle affaire!... pas un
220 LES MENAGES MILITAIRES.
des lieutenants imberbes ou des capitaines ventrus n'était doublé d'un épouseur sérieux. La jeune fille le savait, en enrageait et n'en faisait rien paraître : il y avait trop de regards intéressés curieusement fixés sur elle.
D'abord, ceux de M. Ernest Samson, qui, dans les rares salons où il se montra, se donnait la joie mélancolique de suspendre son âme amoureuse au regard bleu de Judith.
Ensuite, ceux du commandant Adalbert de Poitevy, qui n'eût pas été fâché, dans son intime fatuité d'homme irrésistible, de constater qu'on le regrettait toujours ; satisfaction , du reste , qui ne lui fut pas accordée.
Enfin les yeux venimeux de madame Apolline de Poitevy, la très-heureuse, très-enviée, trèsrayonnante épouse du brillant chef d'escadrons. Le bonheur ne l'avait pas embellie, ce qui prouve surabondamment que nulle chose au monde n'en était capable; mais le triomphe la gonflait de telle sorte qu'il menaçait de rompre les solides enveloppes de ses formes opulentes.
Elle était littéralement oppressée de l'inattendu de son bonheur, et l' étalait avec une sorte d'im-
pudeur naïve que toute sa légitimité ne parvenait pas à rendre acceptable. Il va sans dire que le luxe du nouveau couple éblouissait la ville et exaspérait les rivalités de régiment. Du reste , le commandant ne se gênait guère pour laisser entendre qu'il n'attendait que la réalisation de la fortune territoriale de sa femme pour donner sa démission et habiter Paris.
Paris était en effet le seul théâtre où il pût vivre suivant ses goûts, ses anciennes habitudes et ses nouveaux désirs.
Rulmann, l'ancien maréchal des logis, suivant les ordres reçus, travaillait avec intelligence à mettre les propriétés en état d'être avantageusement vendues et les baux à même d'être résiliés sans trop de perte. Il était devenu un personnage important. On lui donnait du Monsieur l'intendant à travers le visage, ce qu'il acceptait sans sourciller, avec l'entière conviction de son mérite.
Madame Rulmann — jadis vulgairement appelée Gretchen tout court — remplissait dans la maison les fonctions de femme de charge. Le premier acte de son autorité, doublée de jalousie, fut de desservir Justine, la femme de chambre
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de confiance , de façon à rendre son renvoi nécessaire. Madame Apolline de Poitevy, qui paraissait souffrir de la présence de son ancienne confidente , saisit avec empressement la première occasion qui lui fut offerte de se priver de ses services. Elle se délivrait ainsi des fréquentes visites que lui faisaient les deux frères et le cousin delà soubrette, visites qui ne se terminaient jamais sans une demande de secours, ni sans l'évocation désagréable ou menaçante de certains souvenirs deguet-apens noclurne grassement porté, cependant, au budget del'ex-veuve Myonnet.
Cette séparation de la maltresse et de la servante, qui entraîna la disparition des frères et du cousin, ne s'effectua pas du reste sans une dernière et abondante saignée à la bourse de la nouvelle mariée. Moyennant quoi elle put espérer ne plus jamais entendre parler des trois mystérieux complices, des chapeaux rabattus, des fameux gourdins et du coin obscur entre le quai et la vieille église Saint-André-le-Bas. L'oiseau pris, elle entendait détruire le piège.
Au printemps, une vraie tristesse attendait Hortense ; ce fut le départ du capitaine Aubépin,
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dont le bataillon rejoignait le 204e de ligne à Saint-Étienne. Ne plus voir, ne plus gâter les chers orphelins!... La pauvre fille n'osa s'avouer qu'elle regretterait peut-être aussi le visage triste, le langage concis du père reconnaissant. Il est certaines femmes d'élite que le malheur attire plus que l'amour.
La veille du départ, le capitaine et ses enfants firent leurs adieux officiels au colonel de Glarande, qui les retint à dîner. Ce fut une douce et navrante soirée pour Hortense, qui se demandait tristement qui donc la remplacerait un jour dans la naïve tendresse des enfants et dans le souvenir du père.
Le lendemain à l'aurore, le capitaine Aubépin quitta Vienne à la tête de sa compagnie. Il traversa le quai désert et tourna les yeux vers cette maison du colonel qui lui avait été si hospitalière. Il savait bien qu'aucun visage ne guettait cet adieu, et son regard, après avoir longuement caressé les fenêtres closes, se reporta, tout chargé d'infini découragement , vers l'horizon brumeux du Rhône.
Que lui gardait l'avenir? Et quelle sympathie
future lui rendrait jamais la précieuse sympathie qu'il laissait derrière lui?
Pourtant, son départ était suivi d'un regard affectueux. Hortense, au premier roulement des tambours du 204e, s'était glissée dans l'atelier abandonné de Marcelle, bien cachée derrière les rideaux tombants , retenant son souffle pour ne pas agiter la mousseline qui l'eût trahie; elle recueillit ainsi au passage cet adieu muet et lui renvoya, sans en avoir conscience, la plus chaude palpitation de son cœur.
Le mois de mai 1866 apporta un peu de joie dans la famille de Glarande par la venue au monde du premier-né de Marcelle , Alphonse- Alain-Marcel Duval; un superbe poupon qui promettait une grande énergie de caractère , à en juger par ses cris , et autant de charmes physiques que peut en faire espérer un petit être rougeaud et bouffi de cet âge. Ce qu'on pouvait affirmer par exemple, c'est qu'il possédait déjà le nez magistral de son grand-père, ce dont le colonel n'était pas médiocrement flatté.
Nous n'oserions affirmer qu' Hortense, affa-
mée de maternité et de dévouement, ne fût un peu jalouse du bonheur et des fatigues de Marcelle.
Une autre surprise , infiniment moins agréable, malgré sa flatteuse apparence , était réservée à M. de Glarande. Le 15 août, il reçut la croix de commandeur de la Légion d'honneur, récompense enviable, certes, mais avant-coureur certain de la retraite.
Il était impossible , en effet , de lui faire entendre plus catégoriquement et avec plus de formes qu'il ne devait conserver aucun espoir d'arriver au grade de général. Ce fut une amère déconvenue pour le vieux militaire dont la graine d'épinards, si raillée des uns, si désirée de tous, était l'incessant objectif.
Son orgueil le sauva de toute faiblesse apparente. Ce fut d'un front suffisamment radieux qu'il arbora, pour la revue officielle de la fête de l'empereur, le large ruban rouge indice de la dernière distinction qu'il pût atteindre.
Madame de Glarande, moins maîtresse d'ellemême , en fit une sérieuse maladie.
Judith tomba dans un découragement profond.
Son espérance suprême - — les futurs aides de
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camp de son père, le général — venait de sombrer à jamais !
Hortense espéra que cette perspective attristante apporterait quelque réduction dans le budget de la maison, et par le fait, cet hiver, qui était le prélude d'hivers plus sévères encore, s'écoula sans bruit et sans fêtes pour la famille déçue.
Vienne le regretta, car elle avait pris goût, la vieille ville commerçante, à ces plaisirs de bonne compagnie que la beauté des filles du colonel illuminait. On se consola toutefois. Le 17e hussards était à la veille de son départ présumé; certainement on le déplorait , mais on se demandait déjà quel régiment allait le remplacer, et de nouvelles espérances se fondaient sur les futurs arrivants.
Le changement de garnison du 17e hussards, qui reçut l'ordre d'aller à Saint-Mihiel , et la retraite du colonel de Clarande , concordèrent de telle sorte, que celui-ci, grincheux comme tout officier contraint de quitter son arme, put se soustraire à la route réglementaire et remettre ses pouvoirs à son lieutenant-colonel.
La veille du de'part , le commandant Adalbert de Poitevy se présenta au bureau du colonel pour le prier de transmettre sa démission au ministre de la guerre. M. de Glarande le regarda d'un œil féroce et lui répondit sèchement:
— Adressez-vous au lieutenant-colonel , Monsieur; je n'ai plus l'honneur, à partir de ce matin, de commander votre régiment.
Et il lui tourna le dos pour cacher l'émotion qui le gagnait.
Ce même jour, madame Fontille, brisée, rouée, rendue — elle avait surveillé la confection des malles faites par son mari — reposait dans un grand fauteuil sa rotondité surmenée, lorsque sa porte, brusquement ouverte, donna passage à la petite Marie, que suivait le capitaine Aubépin.
— Quel bonheur ! comment êtes-vous ici ? exclama madame Fontille.
— Nous venons de Saint-Etienne pour vous voir, ma cousine, avant votre départ, dit le capitaine.
— Et aussi pour voir mon amie Hortense, ajouta la fillette.
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— Marie! dit le père d'un ton fâché.
— Eh bien ! intervint l'excellente femme, allezvous gronder cette enfant parce qu'elle dit tout haut ce que vous pensez tout bas?
— Non, ma cousine, mais en vérité...
— Elle a mille fois plus de raison que vous; ne vous en déplaise, mon beau cousin, elle sait aimer, elle !
— Oh ! croyez bien...
— Oui, oui, j'entends, il n'y a pas qu'elle, mais du moins elle ose le dire; tandis que je sais des cœurs timides ou aveuglés qui préfèrent souffrir... n'en parlons plus.
— Si, parlons-en! dit tout à coup le capitaine avec explosion ; aussi bien , je ne puis rester davantage sans nouvelles de celle qui a tant aimé mes enfants.
— Et qui les aime toujours, la chère âme.
— Ainsi, elle va bien?
— Gomme vous l'avez laissée, dévouée, calme, d'un sérieux qui, depuis quelque temps, frise la tristesse.
— Quoi ! vous avez remarqué?...
— Ga se voit.
— Et vous avez vu?...
— Fi !... le curieux !
Madame Fontille regarda le capitaine; il était pâle, anxieux ; je ne sais quel feu contenu brillait sous ses paupières. Marie était allée renouveler connaissance avec l'ordonnance ; la digne marieuse eut un pressentiment joyeux.
— Ah ! dit-elle en se penchant doucement vers le capitaine, non-seulement vous l'aimez, mais maintenant j'en jurerais, vous voulez qu'elle le sache.
— Oui, ma cousine, dit-il d'un ton grave; le souvenir de cette angélique nature l'a emporté sur mes remords et mes résolutions; je suis vaincu.
— Que Dieu vous bénisse ! Vous avez eu du mal pour en arriver là !...
— Que Berthe me pardonne tout le bonheur que je rêve de donner à celle qui consentira peutêtre à devenir la mère de mes enfants !
— Nous y tâcherons, mon pauvre ami; savez vous que vous arrivez bien à temps? Elle va partir aussi, mais pas avec nous.
— Le colonel a sa retraite?
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— Et il se retire à Paris. Hortense prêchait pour la campagne ; mais mademoiselle Judith ayant déclaré qu'elle ne saurait y demeurer, la famille réduira ses dépenses et vivra bien modestement dans la grande ville.
— Ma cousine, je voudrais... je ne sais comment vous dire cela...
— Gela ne m'étonne pas, un rien vous embarrasse; voyons, essayez quand même.
— J'ai hérité d'une vieille tante, j'ai de l'aisance maintenant, je suis las de la vie militaire... Si mademoiselle de Glarande voulait me faire l'honneur de m'accorder sa main... sans dot... je serais mille fois trop heureux.
— C'est cela que vous n'osiez pas articuler?
— Je quitterais volontiers le service pour la campagne et la vie de famille.
— Eh bien ! nous allons le lui demander à elle-même.
On entendait en effet, dans l'antichambre, les cris de joie de Marie, qui acclamait Hortense, sa chère Hortense, sa grande amie.
La fille du colonel apparut sur le seuil du salon, portant Marie suspendue à son cou, tout émue,
toute rouge d'une adorable confusion, et belle de bonbeur inavoué.
Madame Fontille, qui aimait les situations claires, et n'était pas pour rien la femme d'un hussard , saisit l'occasion avec une intrépidité qui avait son excuse dans son extrême désir de faire des heureux.
— Ma chère Hortense, dît-elle en allant mettre un baiser maternel au front de la jeune fille , on parlait de vous ici; ne le devinez-vous pas?
Elle sourit, sans répondre, et sa rougeur augmenta.
— On en parlait même si chaudement et avec tant d'insistance que j'osais presque me porter garant de vous arracher le consentement que l'on implorait.
— Oh ! vous allez bien vite!... mais enfin, que vous demandait-on?
— Une mère pour les chers orphelins.
— Je ne m'appartiens pas, dit-elle d'une voix tremblante en détournant son visage subitement pâli.
Madame Fontille lui prit tendrement les mains.
— Votre dévouement n'est plus indispensable désormais; la vie sédentaire permettra à vos parents de se passer de vos soins. Mon cousin aussi rêve le repos; il est riche ; il ne veut que votre personne, il vous aime!... et les enfants donc!... Marie, dis-lui donc qu'il faut qu'elle soit ta petite mère.
Marie se pelotonna calmement dans les bras d'Hortense en disant :
— Ma petite mère !... mais elle l'est déjà.
— Vous l'entendez ! s'écria le capitaine d'une voix oppressée ; oh ! je vous en supplie, ne la démentez pas.
La jeune fille cacha ses yeux troublés dans les cheveux de l'enfant en murmurant :
— Laissez-moi d'abord installer dans leur nouvelle demeure mes grands enfants à moi, et je vous permettrai de leur demander alors de me donner aux vôtres.
Madame Fontille fit un geste triomphal, embrassa son cousin, et sortit en emportant Marie, laissant quelques minutes de liberté à ces deux êtres, si diversement et si profondément dévoués, pour s'avouer enGn qu'ils s'aimaient.
Lorsqu'on apprit à Vienne que la famille de Glarande allait habiter Paris , madame Apolline de Poitevy, qui devait également y fixer sa résidence, en éprouva un certain dépit. La beauté rayonnante de Judith apparut comme une menace à ses conjugales appréhensions.
— Pourvu que nous ne la rencontrions pas ! sedit-elle avec inquiétude.
M. Ernest Samson serra les mains du juge Belormel , qui lui apportait cette nouvelle.
— A Paris! répéta-t-il, à Paris!... Dieu soit loué 1 je saurai bien l'y retrouver.
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