SCENE PREMIERE
CLÉLIA et JULIERS, en costumes de voyage.
clélia, entrant du fond, la première.
Comment, Monsieur, encore vous!., me suivre jusqu'en Suisse... jusqu'à Zurich... dans la maison d'un ami.
JULIERS
Ne vous fâchez pas... je vous en prie.
CLÉLIA.
Si, Monsieur... je me fâcherai! Lorsque je quitte Florence incognito et à l'improviste , c'est, apparemment parce que je veux que mon départ soit ignoré de tous!..
JULIERS
Excepté de moi, qui m'arrange pour être heure par heure informé de toutes vos démarches... Je paie pour cela!
CLÉLIA.
Vous osez me faire un aveu pareil?
JULIERS
Pourquoi pas... je suis banquier, je suis jeune,
plan, un canapé. Portes latérales au deuxième plan; au
maître d'une fortune dont je ne sais que faire et dont vous ne voulez pas; à quoi puis-je l'employer... si ce n'est à acheter du bonheur!... Le mien est d'avoir de vos nouvelles... de m'occuper de vous jour et nuit... et l'idée seule de ce voyage à Zurich m'avait fait trembler... Je craignais d'abord... qu'en parlant... vous ne fussiez pas seule...
CLÉLIA.
Monsieur...
JULSERS.
Pardon!., jamais, avec tant de renommée et d'adorateurs, artiste ne fut plus noble... plus digne... plus irréprochable... Oui, seule... vous étiez seule... et alors une autre frayeur m'a pris... j'ai redouté pour vous les dangers ou les embarras d'une si longue route... alors, et sans vous en demander la permission, car vous me l'auriez refusée...
CLÉLIA.
Vous m'avez suivie?
JULIERS
Au contraire! précédée !.. faisant préparer pour
vous des relais sur toute la route, et stimulant le zèle des postillons.
Air de Oui et non.
Voila donc d'où venait l'ardeur, Dont leur âme était embrasée !
Je n'oublierai jamais la peur, Monsieur, que vous m'avez causée !
J'entendais crier les essieux, Et je croyais voir dans la plaine Briser ma voiture!...
Tant mieux !
Vous auriez accepté la mienne !
CLÉLIA.
Et maintenant que me voilà arrivée... pourquoi êtes-vous encore sur mes pas?., que venez-vous faire ici?
JULIRItS.
Vous adresser une demande... ce congé d'un mois que vous avez obtenu , et dont vous avez déjà passé plus de la moitié...
CLÉLIA.
A Venise !
JULIERS
Ce congé expire dans quelques jours... et je venais au nom de tous vos adorateurs... sans me compter... eh bien ! non... en me comptant, vous demander si vous serez réellement de retour à Florence pour l'ouverture du théâtre.
CLÉLIA.
Le seigneur imprésario a ma signature... et je n'ai pas l'habitude de manquer à mes engagements.
juliehs.
Très bien ! je peux louer alors ma loge d'avantscène pour toute l'année... afin d'être là chaque soir depuis l'ouverture jusqu'au chœur final. clélia, avec impatience.
Vous aimez donc bien la musique?
Je ne peux pas la souffrir! elle me donne sur les nerfs, surtout la musique italienne !.. Quand c'est vous qui la chantez... c'est différent!
CLÉLIA.
C'est bien heureux !
JULIERS
Je la supporte!., c'est tout ce que je puis faire... Mais on s'habitue à tout... et peut-être qu'avec le temps...
CLÉLIA.
Alors, Monsieur, que venez-vous faire à l'Opéra de Florence?
JULIERS
Vous voir!., puisqu'on ne peut pas se présenter chez vous, puisque votre concierge et vos principes me ferment l'entrée de voire hôtel... Je sais
que d'autres ne sont pas plus heureux que moi, que vous êtes l'honneur et la vertu même... Je suis bien informé , vous le voyez ; je paie assez généreusement pour cela. (Clélia remonte sans l'écouter et passe à gauche, où elle vient s'asseoir près de la table.) (A lui-même.) Aussi ce n'est pas en aveugle que je lui ai voué mon affection et ma vie! Nous autres banquiers prenons nos sûretés avant de faire un placement... (A Clélia.) Et si cela ne vous impatiente pas trop... je ne vous demande que deux minutes d'audience.
clélia, s' asseyant'.
Soit!., mais dépêchez-vous?
JULIERS
Quelle bonté :
Eh bien?...
JULIERS
Mon père, qui était banquier du grand-duc et de la cour de Toscane, s'était chargé de mon éducation ; c'est-à-dire qu'il ne m'a rien appris que son état, mais je l'entends très bien ! Quant à mes qualités personnelles, vous voyez... je ne suis ni beau ni élégant , et j'aurais grand tort de vouloir jouer le rôle de séducteur!
Air : J'en guette.
Pour des talents, je n'en ai pas, Madame! Pour de l'esprit, j'en ai fort peu !
Je veux alors en trouver dans ma femme ; Voulez-vous l'être?
CLÉLIA.
0 ciel! un tel aveu!...
JULIERS
Tout mon bien deviendra le vôtre !
J'offre ma fortune et ma main, Etje les offre ensemble, afin Que l'une fasse passer l'autre !
clélia, se levant, avec émotion.
Monsieur Juliers. . . vous êtes u n honnête homme !
JULIERS
Je m'en vante!
clélia.
Vous avez un bon cœur !
JULIERS
Sans cela , je ne me serais pas permis do vous l'offrir.
Vosoffresm'honorent... et vous aussi peut-être!
JULIERS
Quel bonheur!.. Vous les acceptez?
CLÉLIA.
Non!., je ne le puis!., mais vous méritez" du moins que je vous confie... que je vous explique mes raisons...
* Cl. J.