ACTE I, SCÈNE III
et comme vous me regardez.,, mon père...
HOLBEIN
C'est que bientôt... il n'y aura plus que toi... qui m'adressera ee nom.., bientôt ma fille n'existera plus!
CLÉLIA.
Ge n'est pas possible !
HOLBEIN
Dans quelques heures, Clélia... je n'aurai plus d'enfant. (Désignant la pendule.) Ces heures fatales, je ne veux pas les entendre sonner!
CLÉLIA.
La douleur vous égare... courage!., me voici... je viens souffrir et veiller avec vous! on ne meurt pas à dix-huit ans, si fraîche, si jolie, quand on est tant aimée, quand on a pour père le savant docteur Holbein!..
holbein, se levant.
Ma science est impuissante !
Mon amitié ne le sera pas! et quoi qu'il faille tenter ou entreprendre... voyons!., diles-moi tout! qu'est-il arrivé?
HOLBEIN
Il y a deux mois... oui, c'est vers cette époque, à peu près, Lady Athol, une grande dame anglaise qui voyageait... était tombée malade à Zurich... je l'avais soignée... ici, chez moi; guérie par mes soins, elle ne savait comment me témoigner sa reconnaissance... elle avait pris Margueritte en affection.
CLÉLIA.
Comme tous ceux qui la voient.
HOLBEIN
Elle me proposa de l'emmener avec elle dans une excursion qu'elle allait faire au lac de Côme et aux îles Borromées... l'idée de ce petit voyage enchantait Margueritte... un pays ravissant à parcourir, et puis... c'était l'Italie, et quoique le lac de Côme soit bien loin de Florence... c'était se rapprocher de Clélia... Au bout d'un mois, lady Athol me ramenait mon enfant.
CLÉLIA.
En bonne santé.
HOLBEIN
Oui... mais ce voyage qui devait lui faire du bien... l'avait un peu changée.
CLÉLIA.
La fatigue... de la route.
Probablement... et puis un incident qu'on ne m'avait pas écrit de peur de m'alarmer, et oui du reste n'avait, eu aucune suite... Ces dames on se baignant dans le lac, avaient couru quelques dangers, mais le saisissement, la révolution causés parla frayeur s'étaient promptement dissipés
' Cl. H.
et ne pouvaient en tous cas expliquer l'élat de marasme et d'accablement où je vis tomber ma pauvre fille. Ce qui m'effrayait surtout, c'était la rapidité du mal; de jour en jour et presque d'heure en heure, je voyais Margueritte s'affaiblir, s'éteindre sans douleurs apparentes, sans proférer une seule plainte, sans avoir l'air de se douter de son état... car le sourire est sur ses lèvres... elle sourit... mais elle se meurt! Et moi, je demande en vain à notre art, à mon expérience, à mes livres, sa guérison ou la cause de ses souffrances! Avoir étudié quarante ans... et ne pouvoir sauver sa fille! ne pouvoir rien pour elle que calculer à coup sûr les progrès du mal... ou prévoir, avant les autres, le terme fatal et nous y voici!
CLÉLIA.
Vous avez beau me l'attester, vous vous trompez... oui, vous devez vous tromper.
HOLBEIN
Air : Quand l'amour naquit à Cythère.
Me refusant à l'évidence, Des plus savants j'implorais le secours ! Tu peux m'en croire, il n'est plus d'espérance !
CLÉLIA.
Qu'importe! on espère toujours!
Interrogeant sa destinée D'eux j'attendais ou la vie ou la mort... Et c'en est fait ! oui, tous l'ont condamnée...
CLÉLIA.
Excepté Dieu, qui peut absoudre encor !
HOLBEIN
Et Dieu lui-môme confirme leur arrêt, car depuis quelques heures, Marguerite n'existe plus que par artifice.
CLÉLIA.
Qu'entends-je?
HOLBEIN
Cette nuit, le ciel allait, ma la reprendre, je la lui ai disputée! J'ai ranimé mon enfant, glacé déjà, à l'aide d'un cordial, dont l'effet, hélas, ne peut plus se renouveler.
CLÉLIA.
Eh quoi! c'est impossible!
HOLBEIN
Ah! s'il y avait un moyen de la conserver seulement quelques minutes de plus, ce moyen fûtil caché dans les entrailles de la terre, j'irais l'y chercher... fallût-il l'acheter de mon sang!
CLÉLIA.
Ainsi donc plus d'espoir!
HOLBEIN
Quand elle se réveillera du sommeil où elle est maintenant plongée, sa tête sera calme, son cœur battra doucement, il lui semblera qu'elle renaît! elle se sentira des forces, elle croira à l'avenir et puis tout sera fini... ce réveil... c'est l'éclat de l>i lampe qui jette ses dernières lueurs.
CLELIA
Conduisez-moi près d'elle, c'est ma place! holbein, remontant vers la porte de droite. Je vais m'assurer qu'elle a rouvert les yeux... Je la préviendrai doucement et peu à peu de ton arrivée... il faut tant déménagement... attendsmoi là et surtout. (Revenant à délia.) Garde-toi bien de pleurer, ne lui laisse pas soupçonner la vérité! je veux qu'elle s'endorme confiante... heureuse même... tu m'aideras, Clélia.
Air : Enfants , n'y touchez pas.
Non, dans tes yeux Ne lui laisse rien lire !
Pour qu'elle espère encor, songe qu'il faut sourire ; Non, dans tes yeux, Ne lui laisse rien lire!
Le cœur brisé, garde un aspect joyeux ! Si, devant ses alarmes, La force manque en toi !
Pour apprendre comment on peut cacher ses larmes, Clélia, regarde-moi !
Mon enfant... regarde-moi!...
(Il sort par la droite.)