‹ Les filles du régentChapitre 22 sur 43 · IL · texte numérisé non relu

IL

VOUS envoyé ci-joint une lettre de M. le Prince qu'il m'a charg-é de mettre dans mon paquet, et si vous vouliez ]:)ien vous charg'er de rendre notre lettre à M. le Duc, cela seroit bien mieux; mais si vous ne le jug'ez pas à propos, aiez la bonté d'expédier le courrier en grande dilig'ence, parce qu'il nous est important qu'il n'apprenne pas par la voie publique notre cbang'ementde route. Ledit courrier aura ordre de vous remettre la lettre, si vous luy demandez, mais je vous supplie que cela n'en retarde pas la réception par aucune considération, parce qu'il n'y en peut avoir qui nous fasse chang'cr. »

Lettre de M. l'abbé CoUbeaux.

2 avril.

« Monsieur,

a Je suis persuadé que vous serés aussy surpris quejel'ay été de la résolution de Monsieur et Madame la Princesse de Modène, qu'elle me fît l'honneur de m'apprendre hier au soir. J'ay pris la liberté de l'en détourner autant qu'il m'a été possible, et de luy en représenter les inconvénients; mais la partie se trouve si bien liée entre LL. AA. SS., qu'il seroit inutile de tenter davantag'o. Le séjour de Modène leur paroît si ennuïeux qu'ils veulent en aller chercher un plus g'ratieux. Je serois fort éloig'né de suivre Madame la Princesse de Modène dans une entreprise comme celle-là, si M. la Pi'iiicesse

n'étoit pas de la pai'tie; mais je crois no pouvoir rabandonner dans une circonstance si délicate. Je n^en remets cependant à vos bons conseils que J'ay l'honneur de vous demander, et pour L. A. S'. et p(our moy ; elles s'assurent que vous ne les leur refuserés pas, et que vous voudrés bien porter M. le Due de Modène à leur accorder sort consentement ; elles vous demandent encore une entrevue sur le chemin de Vérone ou à Vérone même. Je crois, Monsieur, que vous puissiés le leur accorder : l'alTaire est assez importante pour ne la leur pas refuser.

« Uon m'a si fort caché le secret là-dessus, que j'ay laissé toutes mes hardes à Modène, et que je n'ay avec moy qu'un misérable porte-manteau. Il faudroit bien desvoyag'es comme celuy-ci pour m'enrichir. Je suis au désespoir. »

Le même jour , la princesse s'adressait ég'alement à son père :

« Je ne vous écris qu'en tremblant , dans la crainte que la première démarche que nous avons été obligées de faire ne Vous déplût... M. le Prince de Modène et hioi n'avons pu trouver d'autre moyen de remédier à notre situation présente, que de vous supplier de vouloir bien nous permettre de vous en aller rendre compte, étant bien résolus l'un et l'autre, quand vous saurez au juste l'état où nous nous trouvons, de vous obéir aveug'lement.

«... Nous avons dû nous servir du prétexte d'un voyag-e à Lorette poui* nous tirer de la situation...

Ghavigniy accourut dès que nous l'eùnies prévenu : nous n'avons pu faire plus pour lui que d'attendre à Vérone et à Venise le retour de son courrier, porteur de nos prières., j^ . uinhin «uiq Lyliii j. ., iiitiu.

« Permettez-moi en mon particulier de vous faire souvenir des bontés dont vous m'avez toujours flattée, et du respectueux et tendre attachement que j'ay toujours eu pour vous. Le honlieur ou le malheur de ma vie sont entre vos mains f^»?\*r Le malheur qui me toucheroit le plus seroit devoir que vous auriez déjà oublié la promesse que vous avez eu la bonté de me faire en. partant, du plaisir que vous auriez de me revoir et de m'aimer toujours, et de voir que je serois précipitée dans des malheurs innombrables par vous, pour qui j'ay une tendresse qui ne trouve point de terme assez fort pour l'exprimer. ».|'foqqB

Cliavig'ny écrivit en toute hâte à Dubois, et décida en effet les fug'itifsàvenir attendre à Vérone la réponse du Kég'ent, en faisant comprendre à madame Masselot jusqu'où pourrait aller contre elle la colère de ce prince, si eUe.ii'iob tenait pas ce répit de Charlotte d'Orléans sur laquelle, par ses complaisances, elle exerçait une puissante et fàcbeuae inlluence. Le duc d'Orléans répondit sui' Iheurelà sa fille, pour lui représenter le péril qu'il y avait ià brouiller François d'Esté avec son père, en lui demandant presque timidement de « suspendre le voyag'e jusqu'à plus anq:»le informé (Ij ». En même

;i) Du 10 avril.

MA'DEMOISELT.E ISÈ' VAÈdiS. 37

tomps, il s'exprimait auprès do son g^endre plus vivoment, le blâmant nettement de ce'^'^oyag'e entrepris sans l'avoir eonsulté, et lui défendant expressément « d'aller plus avant » . Et il dépéchait en tonte hTiteFaibbé Philibert. Cette escapade avait vivement contrarié le Rég-ent qui nég-ociait alors les mariag*es de ses deux antres filles en Espag-ne, et qui craig-nait avec raison l'effet de ce scandale sur la cour sévère del'Escurial. vSans attendre la réponse paternelle , la princesse reprit la plume dès le 13 avril, et, répétant à peu près sa première lettre , elle redoubla ses instances , en faisant savoir à son père que le duc de Modène venait de lui renvoyer iine lettre « très-respectueuse » sans l'ouvrir, en donnant l'ordre d'arrêter les courriers qui en apporteraient d'autres. Elle se montra très-fermement résolue cette fois à ne point céder : « Nous avons des raisons si fortes de ne pas retourner présentement à Modène que, quand même nous nous y pourrions résoudre, ce qui est impossible, devant que devons avoir parlé, qu'il est très-certain que les suites qu il y a g*rande apparence que cela auroit, ne pourroient que vous déplaire beaucoup, etferoient le malheur de notre vie pour jamais. » La lettre du Régnent arriva cependant, et sa fille de lui répondre aussitôt (1) : ■'■^ ^^'

« Je ne puis vous exprimer, mon cher papa, la douleur que je ressens en apprenant par M. de Gba-

(I) Du 21 avril.

viguiy que vous ne nous aceorfiez pas la grâce que nous vous avions demandée, d'où dépendoifiiôtfe bonheur : elle ne peut être ég*ialée que prtr le désespoir où je suis de penser que la première démarche i que notre malheureuse situation nous oblig'e de faire vous a déplu : je voudrois pouvoir donner ma vie pour faire quelque chose qui vous fut ag^réable, et je suis assez malheureuse pour pouvoir craindi^e que vous ne soyez fâché contre moi. Si vous pouviez savoir la raison qui nous a fait ag'ir , j'espère- ' rois que vous ne nous sauriez plus mauvais g'rédénous estre adressés à vous comme à noire seul rë-' fug-e. >> 'l'J ^^' '

L'abbé Philibert cependant faisait dilig'encë ;■' c'était un homme d'expédients et en même temps*' de bon sens, et d^une g^rande fermeté ; il jouissait'en outre de la confiance de mademoiselle de Valois,' qui montrait en ce moment une certaine irritation'^ f contre l'abbé Golibeaux, Taccusant de Tavoir cm*'' pêchée d'aller directement en France en la d^èi-^ dant à consulter au préalable M. de Ghaviguiy. hé- 15 avril, il arrivait à Strasbourg* , où il craig'naif ' de rencontrer les fug'itifs, car il iëti écrit : «J'es^père que nous n'aurons que la peur de l'aventure qui a été annoncée. » Il voyag-eait avec M. Masselot, muni d'im ordre pour arrêter tous' les courriers (ju'il rencontrerait. A Aug'sbourg' ils se séparèrent, pour suivre chacun l'une des deux routes que l'on |)Ouvai( prendre en venant de l'Italie. De là il manda au llég^ent : « Je suis parti bien

l)rusr|ucaient comme nos chovaliors errants qui chercliont les aventures et à redresser des torts. Je sais bien qiu! dire à madame de Modène, mais n'aije rien à dii'c au duc de Modène? Je vous avoue que l'arg-ent fond cruellement en Allemag-ne, et que les gTandes sommes de France y deviennent bien pe-, tites (1). »

En attendant, les deux époux, qui paraissaient a fort unis, » vivaient incogniito, tout en se laissant volontiers surprendre par tles honneurs. Ils passaient leurs soirées à la conversxîtion et à l'Académie, etsoupaientavec cinf[ ou six dames de la ville : ils firent même une excursion au lac de Garde (2). Ils affichaient une g*rande résolution à ne pas retourner à Modène, où le duc se montrait très-irrité, empêchant les Français de sortir de sa capitale, et ayant pour plus de sûreté suspendu le service de la poste entre cette ville et Vérone (3). La princesse parlait d'entrer dans un couvent, si le Rég*ent n'accueillait pas sa prière : son mari laissait percer une grande inquiétude de l'attitude de son père. Golibeaux déclarait qu'il était plus effrayé qu'elle, dont il cherchait à combattre l'espoir exag'éré. Elle recevait alors de nombreuses lettres de mesdames de Bacqueville et de Beauvau, qui entretenaient son illusion, et la laissaient tantôt joyeuse et confiante, li^fn

(1) Du 21 avril.

(2) Colilu.'aux, 19, 2i mai.

(3) Ibid., 12 avril.

tantôt désespérée : aussi l'aljbé suppliait le Régnent de supprimer ces correspondances.

j3,^^ L'al^bé Piiilibert arriva lei^d^anai: al n'eut pas de peine à démêler la vérité ; moins crédule que Golibeaux, il partag^eait l'opinion de la Palatine et croyait avec raison à une certaine mauvaise volonté delà princesse, ce qui était à la décbarg'e de la faiblesse de son timide époux. Celle-ci ne voulut d'abord rien entendre. Elle déclara à l'envoyé du Piég^ent qu'elle était résolue à recourir au procès pour impuissance, de façon à faire rompre un mariag'C qui lui apparaissait « comme une ;prison perpétuelle (1) )) . L'abbé parvint, sinon à la calmer et à la convaincre, du moins à lui faire comprendre l'inutilité de cet éclat, et elle se laissa aller alors à un désespoir qui se traduisit par une long^ue lettre adressée le 11 mai à son père. Elle débute par ces lig-nes hnrr ?--rrr.'

« J'avoue, Monsieur, que je n'aurois jamais cru être assez malbeureuse pour mériter que vous souhaitassiez ma mort. La lettre que l'abbé Philibert m'a rendue ce matin m'a autant afflig^ée que surprise, en voyant que vous me soupçonniez d'avoir voulu faire quelque chose contre ma réputation et la dig'nité de M. le Prince. » Elle insistait sur l'urg-ence de pouvoir s'expliquer de vlivîô voix, employant les termes les plus tendres, faisant valoir sa prudence à ne pas être arrivée sans prévenir en

(1) l'hilihcit, n mai.

MADEMOISELLE 'de' VAL'OIS. Ai

France et offrant d'aller à Venise et d'y attendre de nouveaux ordres, (|uitte enfin à retourner à Modènei si le duc se soumettait aux conditions admises par de Régnent. Elle déclarait que son mari continuerait encore <àvoyag'er, ne se sentant nulle envie d'affronter la mauvaise humeur de son père sans pçarantie préalable, et elle insistait sur ses dispositions à écouter des conseils hostiles à la France : elle exprimait un vif désir d'assister au sacre du roi, tout en déplorant que les sentiments que le Rég'cnt lui témoig'nait ne lui permissent de g-arder aucun espoir à ce sujet; enfin elle terminait ainsi :

« Par tout ce qui vous est le plus cher, je vous conjure, mon cher papa, de ne me pas abandonner à ma triste situation. Je suis la plus malheureuse créature qu'il y ait dans ce monde; de quelque coté que je me tourne, je n'envisag*e que douleur et désespoir; mon unique ressource est dans vos bontés; je les mérite, par ma façon de penser sur toutes sortes de chapitres ; il en est un seul sur lequel je ne me rendrai jamais. Je ne renoncerai point à l'espérance de vous revoir; vous ne le voudriez pas vous-même, mon cher papa. Je reviendrai en Italie, non sans douleur, mais avec une douleur raisonnable. »

L'abbé Philibert écrivait par le même courrier pour donner à Chavig-ny tout le mérite de la rupture du voyag'c auquel, au fond, la princesse n'avait pas encore cependant renoncé : « Si on pou voit lui ôter cet entêtement de la France, elle pourroit

pourtant être heureuse, à en jug-er par ce qu'elle m'a dit elle-même. » A Dubois il mandait : « Ce sont d^a, jeunes g'ens qu'il faut soutenir au moins par des discussions, et il n'est pas impossible de leur faire entendre raison, ])our peu que Monsei gêneur le Régnent leur marque d'amitié et leur laisse entrevoir des protections dans les affaires de leur maison (1).» Enfin M. Masselot adressait en même temps au Régent une lettre, dans laquelle il disait que le prince adorait de bonne foi sa femme, « et de la façon dont il m'a parlé, je ne doute plus que, Madame y mettant un peu du sien, tout ne s'arrange. » Du côté de Modêne il y avait de bien plus gTandes difficultés (2). On y avait vu avec regTct sans^i; doute cette escapade, mais sans le savoir la prini-^/'t cesse rencontrait un puissant allié dans le vieux duc, qui, parfaitement au courant des projets du jeune ménage, loin de les contrecarrer, avait feint de tout ignorer. La princesse en effet servait ses secrets desseins. Leduc, ég*oïste, défiant, étroit d'intelligence et de religion, livré à des favoris étrangers qui exploitaient le peuple en le ruinant, excité par Salvatico qui poursuivait son idée de vengeance, détestait son fils aîné; Il accueillait donc avec satisfaction le secours que lui offrait involontairement sa belle-fille, et il aurait applaudi à

(i) Même diitft,

(2) Salvatico, ;iotiJie par une tlépùcUe , officielle au sénat dq Venise Triât (le la piincesse, en ajoutant qu'elle avait exifré son renvoi, soutenue en cela pai' Chavigny, ce qui froissait vivèhient le duc. (20 mai.)

un procAs scandaleux qui lui aurai! donné beau jeu pour marier son cadet et lui assurer la couronne. Une autre cause bien plus g'rave de dissentiinenL se greffait par-dessus toutes ces intrig-ues. Déjà, dans une lettre du 31 octobre 4720, Colibeaux écrivait au Régnent ce passag'e sig'nifîcatif : '( Il n'est permis au prince Frédéric de voir la princesse que dans les circonstances extraordinaires et inévitables. Toute la ville le sait. Cette précaution me paraît assez inutile et même injurieuse. » Buvat consacre un article assez long' de son journal, sous la date du 3 février 1720, à un bruit déjà très-répandu à Paris, dont Madame parle sans aucun mystère : « On assure que la princesse a déjà causé une jalousie extraordinaire entre le prince héréditaire, son époux, etle prince Jean-Frédéric-Glément, son frère, qui a deux ans de moins que l'aîné, et que l'on attribuoit à la vue du portrait de cette princesse, des beautés de laquelle les deux frères avoient été charmés, aussi bien que toutes les personnes de la cour de Modène qui eurent le plaisir de voir ce tableau quila représentoitau naturel. On vouloit même que le cadet ne pût s'empêcher d'en témoigner ses sentiments et de publier partout que la princesse d'Orléans étoit la plus belle personne qui eut jamais paru en Italie et qui fut au monde, et qu elle ne devoit pas manquer d'enlever tous les cœurs de ceux qui la voyoient ou la verroient, et qu'il ne pouvoit pas lui refuser le sien, quoiqu'il ne l'eût encore vue qu'en peinture, ce qui ayant été rapporté au prince

François, cela n'avoit pas manqué de lui faire naî^ tre une jalousie si grande, qu'il avoit persuadé le duc de Modène que, pour le bien delà paix, il ialloit éloig'ner le prince P>édéric et l'oblig^er de se retirer à Rome, où il étoit depuis deux mois pour se désennuyer (1). » Nous avons vu que le duc amena cependant ses deux fils au-devant de mademoiselle de Valois; mais l'impression qu'elle fit sur Je prince Frédéric fut réelle: le passag'o de Goli- Leaux le prouve, et déjà, le 16 juillet 1720, Madame écrivait : «Tout va bien encore à Modène, mais il n'est plus permis au joli beau-frère de faire des petits soupers avec sa belle-sœur. Son mari est trèsamoureux d'elle. Elle lui a cependant déclaré qu'iJ nefalloit pas qu'un mari fut amoureux de sa femme, que cela donneroit un ridicule en France. '»Jl^ sû •/ Mais à Versailles on ne voulait pas admettre un instant la pensée du retour de mademoiselle de Valois. Le chroniqueur Marais écrit positivement : KfiMadame la duchesse d'Orléans ne veut pas revoir saillie dont elle se croyoit défaite (2) ; » et Buvat assiua:^e qpe.((.le& fqg'itifs ne soirtiroieaiitjpas d'itali©(3)..»

~(l(i:i "'.'^ ')U)i )ii)iiUJ',.Mj; . r^'.il(-- ' " ~ ' '

(J) Madame ne parler pas cependant aussi favoiuhlement de la lioaiilt'' de sa' petite-fdle. « Elle est moins Lien que sa sœur de Chclles. Elle est helle'sans agiTinents; n'a pas rairjcinic non plus. Elle est lirune;, a de très-|4eaux jeux;, jiiais le utjz est im peu gmud, » ((i octobre 1 71 9.) ,« Notre duchesse de IlanoYic ni'rcrit (pic le prince de !\ludrne est cxtrèmcnicnf amoureux du poitrait deM"''de Valois. Je la trouve plus belle qu'agréabli!. Elle a de très-beaux yeux, une belle peau; elle est grande et bien faite; niais cUi' iu;iivlii' mal. » (.'> décembi'c.)

(2) T. Il, 122.

(3) T. Il, SiKi.

Le Rég-ent envoya de nouveau Gliavig-ny pour arrang'er les choses à Modènejnet faire connaître vivement sa;volonté, pendant que l'abbé Pliilibert ne nég'lig'eait rien de son côté à Venise, où, depuis le 15 mai, les fug-itifs étaient réfug-iés (1)'.' H f- "^^"^^^-^'^ )>'Lamission de Ghavig-ny était sing'ulièrement délicate:: sa correspondance avec le Rég*ent en fait foi, tout en nous montrant à quel point le duc de Modène était coupable dans ces intrig'ues. « Il n'y avoit qu'une conduite aussi mal entendue que celle de M. le prince et de Madame la princesse qui put encore mettre une fois la raison du côté de M. le due de Modène, écrit-il de cette ville le 8 mai 1721 . Il ne perd ni tenîips ni occasion pour se remettre dans son tort : un caractère aussi bizarre que celui-là veut être traité avec quelque rig^ueur, dès qu'on est dans la malheureuse nécessité d'y avoir à faire. » Chavig-ny vit le duc, et, mécontent de son attitude, il parla de tout abandonner , ce qui ne produisit aucun effet : il le menaça alors du ressentiment du Hég'cnt, ce qui amena une vive émotion, aug^mentée encore par l'annonce du diplomate qu'il allait s'installer à Bolog'ne, en attendant que ses conseils portassent fruit : « Dès lors il riïè montra plus de docilité, mais nous ne conclûmes rien. » Gliavig'ny exécuta sa menace et partit pour Bolog'ne, mais

olb ;iji (i) Pendant le séjour du pi'ince à Venise, Law vint plusieurs fois pour le voir; mais Philibert s'arrangea toujours pour reconduire poliment. (Lettre du 3 juillet.)

il revint dès le mardi suivant : il trouva le duc animé des mêmes intentions, dominé soit par une jalousie personnelle, soit plutôt par l'influence de Salvatico, et ne redoutant rien plus que le retouf de ses enfants, à ce point qu'il autorisa le surintendant à notifier à Chavig^ny que, si ceux-ci voulaient se fixer à Venise, il porterait leur pension de neuf à treize et même quatorze mille louis. Ghavig'ny repoussa vivement cette ouverture, sur laquelle le duc s'empressa de battre en retraite, en s'apercevanL qu'il avait fait fausse route : il céda « de mauvaise g-râce» sur la permission pour sa belle-fille de g-arder la marquise liang-oni auprès d'elle, promit de plus mauvaise g-râce encore de l'arg-ent, et de répondre à son fils en termes convenus d'avance avec noire envoyé. En sortant de cette audience, Ghavig-ny ne cachait pas dans sa long'ue dépêche, du 8 mai, la crainte de voir le duc de Modène revenir sur ces eng'ag'ements, sous la pression de Salvatico et de Sainte-Ag'athe, secrétaire ducal: <> celui-ci, plus dang^creux que l'autre, parce qu'il est plus méchant et plus déterminé. L'ascendant qu'ils ont sur leur maître est absolu, et ils ne trouvent leur intérêt ou leur sûreté (jue dans le désordre de cette maison. » Ils rendaient intolérable la situation du prince Frédéric et de ses sœurs, et tous les Modénais, à ce que Ghavig'ny «flirUie, invoquaient ouvertement l'intervention du Hég-ent pour se Voir délivrer de cette odieuse tyrannie. Aussi notre envoyé j)riait vivement ce prince d'ag'ir, en représentant la retraite de

Salvatico comme la seule chance de salul clans ces fâcheuses complications, et aussi comme la seule manière de donner une honnc justification à l'équipée de mademoiselle de Valois. Dans cette pensée, Chavigny s'adressa directement au surintendant, en lui faisant de telles menaces, que celui-ci se montra déterminé à retourner à Venise dont il était sujet : Ghavig-ny laissait voir une gTande défiance au sujet de cette résolution.

Salvatico l'affirma de nouveau sous serment. Notre envoyé continuait à douter : cependant, en terminant sa dépêche , il prévient le Rég'cnt que sa fille rappelle à Vérone, et c'est de là qu'il expédie son courrier le 11 mai seulement, presque en même temps que l'abbé Philibert qu'il mit promptement au courant : il annonça en même temps que le prince et la princesse acceptaient le retour à Modène , en posant des conditions « assez raisonnables pour mériter l'appui de V. A. R. » Le lendemain Philibert prenait la route de Venise avec la petite cour, tandis que Ghavig^ny roulait de nouveau sur celle de Modène, « pour préparer le che^ min. » 11 y arriva le 15 mai et vit aussitôt le duc auquel il annonça l'arrivée de l'abbé Philibert en le représentant comme charg-é de protég-er spéciale-^ ment la princesse. Le vieux duc se montra dès l'abord très-animé; il formula des propositions peu admissibles, et déclara vouloir éloig^ner absolument ses filles de la princesse^ au moins pour les soirées. Quand Ghavigniy lui présenta les nouvelles

lettres de ses enfants, il fît mille fanons pour les recevoir. On se sépara là-dessus, et peu après le duc envoya à Chavig-ny une lettre que son confesseur avait reçue du prince pour lui être communiquée. «Vous y verrez, dit Ghavig-ny, la foiblesse du prince, le peu de fond qu'on peut faire sur lui, et surtout l'infidélité dont il est capable. » Le lendemain, Ghavig'ny vit Salvatico, et lui sig'nifia qu'il fallait sans plus tarder exécuter son eng'ag'ement sous ving't-quatre heures, « parce que, ajouta-t-il, je n'en ai aucune à perdre.» Salvatico chercha à éluder la difficulté. « Je lui promets tout pour qu'il s'exécute; tout ce qu'il peut espérer d'un g'alant homme, mais en lui montrant que je ne veux pas être amusé. Nous nous séparons, lui fort troublé, sans rien décider. Le lendemain, je n'entends plus parler de lui, qui avoit été tout confier à son maître : tous deux étoient consternés, mais s'encourag'coient mutuellement à résister. J'eus une nouvelle conversation (la dernière) avec le duc : lui rappelai que Salvatico étoitla pierre de scandale. Je ne m'at- ' tendois à aucun effet de ce discours, mais je me le devois à moi-même. Il ne me répond qu'avec confusion, mais dit qu'il aimeroit mieux répandre jusqu'à la dernière g'outte de son sang' que d'avoir une complaisance (pii inléresseroit trop son autorité, et même sa vie : ce sont ses termes. Il voulut continuer, mais je lui distpi'il ne répondoit pas assez à mes bonnes intentions pour me permettre de traiter avec lui ; f[ue c'étoit la réponse ([ue j'avois à lui

faire comme son serviteur et comme ministre du roi. » Chavig*ny continua cependant très-durement sur ce ton, en parlant de la colère du Régnent, ce qui produisit un gTand effet : il ajouta encore que la princesse voulait s'adresser directement à lui, ce qui fît jeter les hauts cris au duc, qui ne redoutait rien davantag'e, et pria Ghavig-ny de l'en dissuader. Celui-ci refusa de se mêler plus long-temps de ces affaires, et annonça son départ pour le lendemain, mettant en demeure le prince de choisir ce qui devait décider le bonheur ou le malheur de sa maison et peut-être du sien, « Nous n'avons plus de ménag'ements à g^arder avec lui. Il faut s'en prévaloir pour justifier la conduite de la princesse : c'est un beau rôle pour elle que celui de venir elle seule chercher à rétablir la paix dans sa maison. J'avoue que l'honneur qui lui en reviendra ne rejaillira pas beaucoup sur son mari : aussi faut-il bien prendre g'arde qu'il ne s'en aperçoive, car il nous devient l'instrumentle plus nécessaire atout ce qu'on devra dorénavant entreprendre. Si le duc étoit un homme plus éclairé, il pourroit nous embarrasser beaucoup, en traitant secrètement avec son fils; mais nous pouvons nous reposer sur l'aveug-lement du père et surrimbécillité du fils : la princesse ne doit pas être moins attentive la dernière, et à conserver tout l'ascendant qu'elle a sur lui. J'ai rompu avant de partir avec Salvatico, en lui mandant que l'épreuve que je venois de .faire de sa mauvaise foit justifioit la répug'nance que j'avois eue à lui accorder mon 11. 4

amitié (1). » Onvoitque Ghavig'iiy jug'eait avec une rare perspicacité la vérité de la situation, et qu'il ne marchandait pas les duretés au vieux duc. On le soutenait bien médiocrement de Paris cependant : on n'osait pas le blâmer, mais, le 5 juillet, le Régnent lui faisait écrire qu'il le trouvait « un peu chaud ».

Le duc d'Orléans avait écrit à son g^endre une lettre qui le mit « un peu de mauvaise humeur (2) : » mais, commençant à comprendre l'impossibilité de pousser jusqu'en France, et désirant ne pas affronter la colère paternelle, ce dernier se montra disposé à voyag'cr pendant quelque temps, en laissant sa femme retourner à Modène. Celle-ci dut s'exécuter en présence de la volonté exprimée par le Régnent, en termes qui ne permettaient plus la moindre résistance (3). Elle quitta Venise le 24 mai, et arriva le 28 à Modène. Ghavigniy vint au-devant d'elle pour la ramener au palais, et elle se conduisit en cette circonstance de manière à mériter tous les élog^es de l'envoyé de son père; mais l'accueil de son beaupère fut, paraît-il, « absolument fâcheux. La réception fut sévère et mortifiante : personne ne vint

(1) Toute cette lonp:ue lettre que je viens d'analyser était adressée de Purme, le ii) mai 1721, à l'aLbé. Philibert,

(2) Colibeaux, 4 mai.

(3) « C'est un tour de jeunesse dont ils se souvicndi'ont de longtemps: ce qui pouri'a bien lui coûter bon dans un pays oîi on ne se venpe pas apiès la moit comme en France, » dit Marais qui ajoute : « Voilà bien de quoi regretter la cour de France, ce riche lieu. C'est une équivoque sur le nom de ce duc qu'elle croyoit de ses amis. »

au-devant d'elle ; elle ne trouva personne, ni dans les cours ni dans les escaliers ; elle arriva jusque dans la chambre du duc, où il la reçut avec bien des compliments, et la mena à l'instant dans ses appartements. Quand elle y fut, il envoya chercher les trois princesses, et se retira quand elles furent arrivées. Une demi-heure après, il envoya chercher ses filles, et la princesse resta seule (1). » Salvatico, maître absolu de la situation, continua son œuvre de veng'eance : il obtint du duc la défense pour les dames de la cour de voir la fille du Kég-ent, et étendit cette interdiction aux Français de sa maison et même à l'abbé Philibert; il fit murer la porte de communication entre son appartement et celui de ses belles-sœurs, qui montrèrent toujours les meilleurs sentiments pour elle. L'abbé adressa immédiatement ses plaintes au duc sans en rien obtenir, sous prétexte qu'il n'avait encoreaucun caractère officiel ; il en remporta l'impression du plaisir que ce prince avait à être séparé de son fils, et du désir qu'il avait qu'il en fût de même pour sa bru. « Elle est aimée et plainte à Modène au-delà de tout ce que je puis dire. Le prince Frédéric m'a dit qu'il ne reconnaissoit plus son père depuis qu'il étoit sous la coupe de Salvatico (2). » Ce môme courrier emporta une lettre vraiment afflig^eante de la malheureuse princesse, qui avait déjà rendu

(1) Du 2o mai.

(2) Jbid.

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compte a son man de sa réception : « Je deviendray ce que je pourray, mais lorsque je r'éhiplis tous mes devoirs du contentement de toute l'Italie, je île souffViray pas des traitements pleins d'indigniité que vous ne devriez pas plus souffrir que moi-même et que l'on prétend cependant que vous autorisez. Je vous écris tout ceci les larmes aux yeux et plus touchée encore de votre indifférence que de mon état malheureux. Il faut espérer que Dieu m'inspirera le moyen d'y mettre ordre. » En ce moment la princesse avait pleineiîïent i"âisHn,'et l'on ne peut

(j-que s'étonner de la froideur de son père en présence de l'avis unanime de ses correspondants.

« Le séjour de la princesse à Modène n'est plus possihlenisoutenahle, écrit Philihertdès le 12 juin ; le parti de rester à Modène m'avoit toujours paru le plus naturel et le plus séant, aussi j'y ai entraîné la princesse le plus tôt quë'j%i ^o^lîtl' et quoiqu'elle ait essuyé un accueil fort désag'réable, je Fai ex-

Hjhortée à la patience et à se comporter de manière à ramener le duc. Elle a suivi bien exactement les conseils de M. de Ghavig-ny et les miens, et s'ils n'ont pas réussi, ce n'est pas sa faute ni la nôtre, car tout le inonde a non-seulement approuvé la conduite de la princesse, mais elle s'est attiré la pitié de toute la famille du duc, de là noblesse et ^énéraletuent de tous, aupoint que je n'oserai dire jusqu'où vont leurs murmures. La conduite de la princesse a été irréprochable depuis qu'elle est dans ce pays. » Chavig'ny avait demandé au duc le ren-

voi de Salvalieo, mais sans sucpès. Ce triste personnap-e, profilant de rabsenc'e prolong'eé du prince François, (|ui poursuivait son voyag^e de Venise à Munich, tout en écrivant des lettres fort tendres à sa femme, clierchait à rendre le séjour impossible à celle-ci, pour la pousser à un nouvel éclat. Parfois ,,J^ duc se rendant aux sag;es conseils de Gliavig-ny f^abondait dans son sens; mais il voyait un moment -.après son ministre et revenait aussitôt à ses fâcheuj, ses dispositions (1), laissant voir son intention de rejfjég'uer le jeune ménagée dans une ville de laYénétie, pour ne plus s'occuper que du mariag-e du prince Frédéric. Nous ne croyons d'ailleurs mieux peindre la ,, situation qu'en reproduisant ici la dépêche de Chavii^nv des M et 12 juin; c'est un tableau aussi curieux que veridique : ,. ,.- .

i.ij iipiujjj. « Monseig-neur,

!j J^ot lieir ., ^ p ^ .

,: .Vf'." QLielque répug^nance que j aye a trequenter

^,,pqt|:^,cour, quelque pressé que je 'soie d'ailleurs de

;.|jretourner à Gènes, je n'ay point cru devoir m'é-

,,,,carter de Modène jusques à ce que l'on pût jug-er

].> de ce que l'on avoit à espérer d'une résolution aussi

g'énéreuse que celle de Madame \û Princesse.

M. l.'abbé Phihbertvous en a mandé les premières

productions, elles, ne se démentent point; le déré-

1 û'iement du Duc ne fait qufe^s^'rriier;, bien loin de se

(1) ChaTigny. 12 juin.

modérer; cette situation ne m'a pas permis de me refuser aux sollicitations de Madame la Princesse, et aux conseils de M. l'abbé Philibert qui m'ont ég*alement invité à faire une nouvelle course icy ; fjxielque inutile qu'elle dût être, elle pouvoit au moins servir à encourag"er Madame la Princesse, et à la rassurer sur la crainte où elle est qu'on ne l'abandonne, dans un temps où sa conduite et sa persévérance ne luy méritent pas seulement les soins de S. A. Pi., mais toute la protection du Roy. •

« C'est dans cet esprit, Monseig-neur, que je n'ay pas laissé pénétrer à M. le Duc de Modène d'autre dessein dans mon voyag'e, que celuy d'être venu pour les convenances de Madame la Princesse et de rendre compte au Roy directement de tout ce qui se passe icy, bien convaincu que nous ne le réduirons que par les partys qui vous sont réservés ; j'ai cru que celui que jeprenois, en ne me commettant point,'! pourroitpeut-êtreluy donner à penser, et faire plus d'impression sur luy que des exhortations ou des considérations épuisées dans tous les sens ; ainsy ma première audience n'aboutit qu'à des compli-' ments assez froids de part et d'autre; elle fut publia' que, parce que c'étoitle seul moyen d'éviter Salva-? tico, que M. le Duc prétendoit encore admettre à mes conversations avec luy, malg'ré lout ce f(ui s'est passé.

« Quelques jours après, M. Lel)lond me Ht sçavoir les menées de M. le Duc de Modène auprès du <^ouverneur de Milan, et me communiqua le même

détail qu'il vous on a flojcà fait, Il mo porniit (Von faire usag-e, s'il pouvoit m'ôtrc de quolquo utilité; j'en fis part à M. l'abbé Pliilibert; nous crûmes que si quelque cbose étoit capable d'intimider, de détromper, ou plus tost de dérouter M. le Duc de Modène, ce seroit de luy faire voir dans la découverte que nous faisions de ses démarches, toute la fausseté et toute l'irrég'ularité de sa conduite. Ce fut h ce sujet que je luy fis demander une seconde audience. Il n'en fallut pas davantag'e pour l'effrayer et pour luy inspirer tous les prétextes qui pouvoient l'en dispenser, quelque misérable ou quelques lion-., teux qu'ils fussent pour luy. Il m'envoya Saint- Ag-hate, dignie associé de Salvatico, pour me prierde luy faire passer par son canal ce que j'avois à luy proposer dans l'audience que je lui demandois. Il y eut plusieurs allées et venues pour me séduire, mais je ne me laissay point entamer, sur un point aussi essentiel à la dig*nité de mon caractère, qu'il étoit important au mérite de la démarche que j'avois à faire, si elle étoit capable d'en produire. M. le, Duc de Modène ne put différer plus longtemps l'au-. dience que je luy avois demandée. Elle fut dans la même forme que la précédente : je luy dis que, m'intéressant autant que je faisois à sa prospérité, je ne voulois pas porter au Roy les plaintes que j'a-, vois à faire, sans les luy confier auparavant, et sans les éclaircir avec lui ; qu'elles m'avoient paru assés g-raves et malheureusement trop bien fondées pour ne pas exig'cr une audience particulière ; que, quoy-.

,-que j'eusse vu avec douleur dans les lettres qui avoient été écrites à Venise par M. de Salvatico en forme de manifeste, son autorité commise dans le compte qu'il faisoit rendre de sa conduite à quatre Sénateurs, la dig'nité de ses enfans offensée sans aucun ménag*ement, la vérité blessée dans tous les points; la déclaration que Salvatico avoit faite à M. l'abbé Philibert que S. A. avoit elle-même dicté ces lettres et l'avoit presque contraint à les sig-ner, me les auroit fait passer sous silence, si elles n'avoient été le prélude de quelques démarches plus fortes, et par conséquent moins soutenables; qu'il merevenoit de tous les côtés que S. A. se plaig-noit à Milan et ailleurs de l'atteinte que l'on portoit à sa

. souveraineté dans les insinuations que Madame la Princesse de Modène luy avoit fait faire sur l'éloigMiement de Salvatico, et que j'avois cru pouvoir et devoir recommander; qu'il imploroit les bons offices du Gouverneur de Milan auprès de l'Empereur pour le protég*er contre la violence des François, qu'il nous présentoit comme ennemys communs ou g*ens incompatibles. Je lui ajoutay qu'on lui faisoit dire quelque chose de plus : qu'il renonçoit à tous les avantag-es qu'il pou voit espérer de l'allianqp qu'il a faite avec la couronne de France; qu'il n'auroit considéré dans un mariag'e si g-rand et si aug'uste pour luy que des vues domestiques ; qu'il s'ap}>liqu(»it enfin à faire entendre sur toutes choses, que rien n'étoit (capable de l'aliéner de la maison d'Autriche, comme si l'alliance qu'il a faite avec la

France n'étoit pas un nouveau lion qui dût l'y attacher davantag'O, par l'intellig^ence qui règ^no si heureusement entre le Roy et l'Empereur, .le conclus par luy dire que je ne reconnoissois point dans son expérience eldanssasag-esse des pratiques aussi démesurées que celles-là, mais que j'espérois trouver dans ses réflexions et dans sa confiance de quoy adoucir et peut-être justifier le compte que je deivois en rendre au Roy.

0 !« Je donnois heau jeu à M. le Duc de Modène, s'il avoit été susceptihle de quelque retour, mais il ne me répondit que pour me découvrir plus que jamais toute la foihlesse et tout le désordre de son esprit. Emharrassé des reproches que je luy avois faits, ou plus tostdu fondement qu'ils ont, il ne put me dire autre chose sinon que, s'il ne me répondoit pas sur-le-champ, ce n'étoit ny faute d'esprit, ny faute de courag^e, qu'il se picquoit d'avoir autant de l'un et de l'autre que moy^ ffi^ioy qu'il n'eût pas les mêmes talents pour s'expliquer, mais qu'il vouloit avoir le temps de faire ses considérations pour me les faire scavoir ; ne sachant plus où il en étoit, il voulut passer à des invectives, en disant que si j 'avois à me plaindre de lui, il avoit aussi à se plaindre de moy; que l'Empereur, le Roy et S. A. R. jug*eroient entre luy et moy. Je lui répliquay que j "avois toujours passionnément désiré son estime, que je la désirois encore, mais que je ne craig^nois pas ses reproches, parce que mes intentions et mes actions étoient d'assés puissants témoins pour les

o8 LES FILLES DU REGENT.

contredire et pour les démentir. Je ne voulus pas aller plus loin pour ne pas trop abuser de sa confusion et de son ég-arement.

« J'ay cru devoir vous présenter M. le Duc de Modène tel que je l'ay vu dans cette occasion, pour que vous jug'iés par là de ce que l'on peut attendre d'un pareil caractère, au milieu des mauvais conseils qui l'obsèdent et qui dominent, si l'on ne fait pas ce qu'il faut pour les écarter, et pour en substituer d'autres qui nous répondent d'un g-ouvernement plus rég*lé et plus raisonnable : mais, comme nous ne parviendrons à Tun que par la force, nous ne pouvons espérer de parvenir à l'autre que par l'adresse que l'on poura y employer: ce sera l'effet du temps et des circonstances. Je croy avoir sugi^'' g'éré tous les moyens qui peuvent conduire à une fin si nécessaire au bon ordre et à la tranquillité que nous devons mettre dans cette cour, l'application de ces mômes moyens est en vos mains. Quand la démarche que je viens de faire ne produiroit aucun effet, elle aura toujours celuy de nous autoriser à recourir aux partys les plus forts, parce qu'il n'y a que ceux-là qui puissent être efficaces. M. le Duc de Modène croit les prévenir, en prévenant l'Emi-t-! pereur, qui est tout ce qu'iJ redoute le plus en ce monde : il ne seroit pas difficile de luy ôter cette ressource, et de luy attirer de la part do la coui' île Vienne des insinuations qui lui imposent; mais il y auroit un g-rand inconvénient, et par le mauvais exemple (|ue nous donnerions aux Princes

d'Italie, et par l'abus que l'Empereur pourroit on l'aire.

« La situation où se trouve cette cour a besoin de temps pour pouvoir se débrouiller. Madame la Princesse nous en donneroit volontiers, pour peu ([u'elle vît du côté de S. A. R. les soins qu'elle doit espérer de sa tendresse et de sa justice pour contribuer à sa satisfaction. Elle est aujourd'hui dans un état décent, et la démarche qu'elle a faite ne pouvoit être plus glorieuse ny mieux receùe qu'elle est dans le public. Si M. le Duc de Modène étoit capable de sentiments, il devroit mourir des remords qui doivent le déchirer, et des reproclies que sa famille, ses sujets et toute l'Italie luy font, quoy que Salvatico fasse pour combattre les uns et pour luy dérober les autresm-j/iidq lur

.•la M. le Prince de Modène est parti de Venize pour Munich; le Prince Electoral de Bavière l'y invitoit depuis Ion g'temps. Ce voyag^e doit être court, à ce qu'il a mandé à Madame la Princesse. Il n'y auroitpas à présent beaucoup de dang^er qu'il le prolong'eât, car, s'il revient sitost en Italie, il pourroit bien se résoudre à rappeler la Princesse dans le lieu que l'un et l'autre estimeront le plus propre pour se retirer. Les excès où se porte M. le Duc de Modène nous réduiront bientost à cette extrémité; on auroit de la peine à les croire, si l'on ne voyoit clairement la fin qu'il se propose en dég^oùtant ses enfans de les éloig*ner de luy. Ses persécutions ne se bornent pas à Madame la Princesse, il les étend sur ses pro-

près filles, sur son second fils, enfin sur tous ses sujets, et fait de sa famille et de son Élat une inallieureuse association de désespérés qui, excitent la pitié des honnêtes g^ens, et qui devroient répoi|-

vanter. i ano iiiniH ocidr. l sop aion

« Je vous laisse à jug^er de l'effet que tout cecy peut faire sur M. l'abbé Philibert; il attend avec impatience quelques instructions ou quelques secours de votre part, qui, en l'éclairant davantag-e, le fassent marcher avec plus d'assurance qu'il ne peut faire. J'ai assés tenté et assés fait de mon coté pour n'avoir plus de scrupule à retourner à Gône^, et pour donner enfin quelque temps à la nécessité çfe mes affaires, qui me soUicitent si fort ày.filler^^.^ttre quelque ordre et quelque arrang-ement. »

Rien ne devait être plus désag^réable au,, Régnent

i que ces nouvelles, qui pouvaient lui faire craindre d'être obligée de prendre à la fin parti pour sa fille, et peut-être de consentir à son retour. Il soupçonnait déjà Colibeaux de trop de complaisance pour elle, car nous voyons Ghavig-ny appuyer yiyenient sur les services du bon abbé. Mais Ghavig'ny mécontenta le duc d'Orléans en parlant le même lang-ag^e que l'abbé miilibert , et, ce prince se contenta <le ne plus répondre. Ge silence causait à nos représentants à Modêne une situation toile, qu'à la fin Ghavig^ny perdit patience, et, oubliant tout calme, presciue toute prudence, il dépêcha le 3, juillet, au cardinal Dubois, cette lettre :'

,,n « JiMnadresse à vous pour sa^voi^si ,M. le duc

d'Orléans a résolu de m'abandonncr absolument, afin que je ne m'attende plus à lui et prenne mes mesurés d'ailleurs. Je ne vous feray pas le récit des dég-oûts et désagréments que je reçois ici, parce que je crois que l'abbé Philibert vous le mande, mais de ce que pense M. le Prince de Modène de la façon dont M. d'Orléans en use avec luy et avec moy ; mais je vous avouray que j'en suis d'autant plus touché que je ne m'y attendois pas , surtout voïant ma conduite approuvée de toute l'Italie. Je vous prie, monsieur, de me faire un mot de réponse; je l'attand avec gTande impatience , et vous prie d'être bien persuadé que personne ne vous honore plus parfaitement que moy. » '""î'"^'' ,,;.. j r .,,

Le Rég'cnt s'était cependant décidé à" ée' laisser un peu émouvoir. Il écrivit à Philibert le 30 juin, pour lui demander de nouveaux détails, en parlant amèrement contre Salvatico, etendonnantcarteblanche à l'abbé. « Vous avez de l'amitié pour ma fille ëtime amitié qui n'est pas frivole, et tout l'attachement pour moi que je désire. Employez tout votre bon esprit à nous tracer un bon chemin que je suivray. Vous ne pouvez pas me reiadre un plus g'rand service. » En même temps, il prévenait sa fille du pouvoir absolu qu'il donnait à son représentant : « Vous m'avez donné plus d'inquiétude que vous ne pouvez imaginer. Si je n'avois écouté que ma tendresse pour vous, loin de m'opposer à la satisfaction que vous désiriez de venir ici, j'en aurois moimême trouvé plus que vous à vous y voir, et je me

suis fait plus de violence que je ne vous en ai fait en m'y opposant (1). » Ces paroles mettaient un peu de baume sur les blessures de la princesse de Modène, et elle reprenait quelque espérance, en voyant l'abbé Philibert l'arbitre de sa situation , parce qu'elle savait qu'il l'appréciait avec équité. Au Palais-Royal on était excessivement embarrassé : on ne voulait pas entendre parler du retour de la princesse, et on comprenait cependant l'inconvénient qu'il y avait à laisser humilier à ce deg^ré une princesse de la maison de France. Le Rég-ent trouvait commode de se déclmrg^er de tout le tracas sur l'abbé Philibert;, et Dubois ne montrait pas plus d'habileté. « L'affaire qui vous est confiée, lui écritil à la même date, est si complif[uée, qu'il n'est pas étonnant que nous n'y comprenions rien, et que vous-même, outre toutes les connoissances que vous pouvez en avoir, n'y trouviez pas de remède final. Il faut faire bonne contenance, mais prudemment attendre; que s'il y avoit aigreur entre le duc d'Orléans et le duc de Modène, on ne pourroitrien faire, celui-ci étant sûr de trouver un concours solide à la cour de Vienne, rspvde de favoriser son mécontentement et où il a déjà parlé avec amertume. »

A^oilà enlin l'explication des atermoiemenls indéfiniment prolong-és du Régnent. La rraint(î d'un conflit, où l'Empereur interviendrait, lui liait les mains et Tempêchait de parler le langage qu'il

{\) Du l"^'' juillet.

devait lui en couler cruellement de ne pas tenir, en présence de véritables injures inflig'ées à sa famille.

L'abbé Philibert détermina, non sans peine, le prince François à revenir le 2 juillet, jour anniversaire de sa naissance. Son père le reçut « avec modération et peu de paroles » : il permit cependant aux courtisans de le saluer, moyennant qu'ils seraient amenés par Salvatico : le prince refusa, à cause de la condition. (( La question est maintenant de les faire rester, écrit Philibert le 8 juillet, et cela ne sera jamais, si le duc ne changée pas de manière, ce qui ne me paraît pas devoir être tant que Salvatico sera le maître. » Il ajoutait que « la vie est insupportable pour la princesse, que le peuple aime et estime. » Nul n'osait venir à elle à cause de la disgTàce que l'on aurait encourue, mais on jug'cait sévèrement tout haut l'apparent abandon auquel le Réffent la condamnait. François d'Esté se montrait très-froissé de n'avoir eu de réponses ni de ce prince ni de Dubois à aucune de ses lettresr. nîfn

Le 9 juillet, Charlotte d'Orléans reçut enfin la lettre affectueuse de son père que nous venons de citer. Elle y répondit immédiatement, de Sassol où elle était, pour lui dire qu'elle « lui avoit fait oublier pour un moment ses malheurs » . Elle lui fait remarquer avec raison qu'elle ne peut subir les humiliations qu'on lui inqjosait continuellement, et elle proposait comme moyen d'attendre quelque chan-

(1) Du 3 juillet. S

g^ement une saison aux eaux de Lucques «jusqu'à ce que vous nous marquiez votre amitié d'une manière ou d'une autre (1) ». Le duc avait cependant donné un grand bal pour célébrer l'anniversaire de la naissance et le retour de son fils : la princesse y avait paru en grande parure ; mais Salvatico ayant affecté de se placer « comme en fac--^' tion auprès d'elle », elle prétexta une violente mi~ ' g'raine et se retira, reconduite par son beau-père jusqu'à la porte de son appartement (2). C'est sur ces entrefaites que l'abbé Philibert reçut les pleins pouvoirs du duc d'Orléans, et aussitôt il se présenta chez le duc de Modènepour l'en informer. Ce prince déclara professer un profond respect pour le Ré^'! gent « qu'il dit admirer, presque en se prosternant ». L'abbé aborda vivement alors la question'?"' (( Le duc se mit à rire, me dit (pi'il les aimoit beaucoup, mais surtout la princesse, pour laquelle il se' sentoit une tendresse égale à celle que Monseigneur le Régnent pouvoit avoir pour elle; qu'elle étoit la plus aimable personne du monde, autant par ses manières que par sa fig^ure, et que son fils ne pourroit jamais assez reconnoître l'obligation qu'il lui avoit' ' de lui avoir procuré un tel mariag^e et une telle femme ; qu'il ne pouvoit plus désirer que des successeurs, qu'il ne pensoitqu'à cela, (|ue tout le reste étoit bagatelle. — Mais cesbag^atelles, Monseigneur,

(Ij Du 10 juillet.

(2) Lettre de Philibert, 10 juillet.

font le malheur de votre flls, de votre belle-fille, et rien ne fait faire des enfants comme le contentement. — Ah! je veux qu'ils soient heureux, qu'ils fassent toute leur volonté : je ne prétends point les g-êner en rien. — Voilà trop de courtoisie. — Ce n'est point cela qu'il nous faut. — Il se remit à rire, se leva et m'embrassa, me disant qu'il alloit au salut et qu'il répondroit au Rég-ent. Il éluda une demande d'audience pour parler à cœur ouvert du prince et de la princesse (1). »

Le jeune ménag'e demeura alors à Sassol, « la sévérité du duc contiimant; » mais François d'Esté ne revint pas moins timide : « l'état équivoque du prince est la véritable cause de tous nos maux (2) », et cette fois Ghavig'ny lui donne tous les torts, en reconnaissant labonne volonté complète de sa femme. Le vieux duc n'avait qu'une idée: assurer la succession de sa couronne ; « il seroit depuis le matin jusqu'au soir aux g-enoux de la princesse, s'il la voyoit g-rosse. » xMais en présence d'une impossibilité presque démontrée, il continuait à désirer voir sa bellefille persister dans son projet de procès pour impuissance : elle y pensait en effet toujours. « C'est le but et la cause de ses complaisances ; le duc de son côté désire autant y amener son fils, et qu'une aventure, un dépit le décide à se défaire d'une femme qui coûte peine, arg-ent, soins, et est abso-

(1) Lettre de Philibert, 10 juillet.

(2) Chavigny, 17 juillet.

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