‹ Les filles du régentChapitre 23 sur 43 · II · texte numérisé non relu

II

lument inutile (1). » C'est alors que l'abbé Philibert intervint de nouveau pour prouver une fois de plus à mademoiselle de Valois l'inanité de sa plainte, lui démontrant la difficulté du procès, même eng'ag'é du consentement des deux parties, la menaçant des démarches de son père auprès du pape pour en obtenir un refus. La princesse pleura beaucoup sans song'er à cacher son vif désir de voir son beau-père persévérer dans ses rig*ueurs : elle suppliait qu'on la laissât venir habiter en France une ville quelconque avec son mari. Mais Chavig*ny combattait encore ce projet, en faisant remarquer à Dubois que très-certainement alors le prince la quitterait sous un prétexte ou un autre, soutenu en cela par sa femme qui trouverait le moyen de reconquérir une quasiliberté. Il demandait en même temps que le Régnent écrivît à son g-endre « une lettre agTéable pour lui faire envisag-er des utilités du côté de la France, et uneprotection particulière (2). » Il insistait sur l'attitude du duc, qui ne consentait pas à accorder à ses enfants la résidence deReg-gno, dont il ne voulait même aucunement entendre parler (3). Il dénonçait aussi la fâcheuse influence exercée par les fenmies de la princesse sur ses résolutions : ses 'deux dames se jalousaient avec une incroyable ardeur, et il de-

(1) Chii\if,aiy, 17 juillet.

('2) Ibid.

(3) Ihid. \\ paraît (juc le tluc n'élail pas ^aiis iii(|uiétiule (jue son ,se- «•ond lils ne lût aussi « timide » (lue ruiné.

mandait le rappel de tous les Français demeurés à la cour, à l'exception du chirurg*ien et de l'apothicaire, qui observaient ime conduite très-prudente. GhavigMiy terminait enfin la long^ue dépêche, à la- (pielle nous faisons ces nombreux emprunts, en priant le Régnent de tenir un lang-ag'e ferme, surtout de dire au ministre de Modène à Paris que la princesse pouvait avoir eu des torts, mais que sa conduite était irréprochable présentement, et qu'il était vivement blessé de la manière inconvenante dont il la vovait traitée. "' ^'^^^'f '^' '^ *^^^ '^^ '^5^'

Le même jour, l'abbé Philibert racontait à Dubois la nouvelle audience qu'il avait eue du duc. Le voyant résolu à ne rien dire, il parla plus fermement, « car Monseig'neur n'a pas compté de donner sa fille pour qu'on la rendît malheureuse. — Ah ! il n'y a rien que je ne fasse pour son contentement, et je ne crois manquer à rien.» —Et il ajouta plus brusquement que chacun pensoit à sa manière, qu'il n'avoit rien à se reprocher, que le prince et la princesse faisoient leurs volontés, mais qu'il étoit juste qu'il fit la sienne. — Après avoir encore long-uement discuté sans rien g'ag^ner, l'abbé lui dit : « Comme je sais que vous êtes un prince relig-ieux, permettez-moi de vous siq^plier d'examiner devant Dieu les inconvéniens qui peuv^ent arriver de l'éloig'nement du prince et de la princesse. — Il me répondit que je lui parlois en honnête homme, qu'il savoit que j'avois les intentions bonnes, mais que pour lui il avoit ses manières. » Deux jours après,

l'abbé décidait avec beaucoup de peine le prince à aller voir son père, qu'il trouva « dans le même silence. » On recourut alors au confesseur pour obtenir la permission de se rendre aux eaux de Lucques, ce que le duc autorisa, ■( mais sans vouloir s'en mêler. » Ce consentement fut probablement discuté par Salvatico, car quelques jours après, la princesse fît elle-même une démarcbe en ce sens auprès de son beau- père, lequel demanda l'avis de la faculté : on appela le médecin de la cour, qui se trouva subitement malade, <( crut-on, par ordre de M. le duc (1). » Le voyag-e fut cependant décidé, et la princesse fit des préparatifs indi([uant clairement l'espoir de ne plus revenir. Goli beaux le remarqua et s'en expliqua nettement avec elle, jusqu'à lui dire « ({ue ni la France ni sa famille ne pouvoient quant à présent se charg'er d'elle. » Elle parut se fésig'ner, « mais d'une manière qui ne me désabusa point (2). » 11 demandait au Rég-ent d'écrire sévèrement à sa fille à ce sujet. Elle prévint ce coup en adressant cette lettre l\ son père, le même jour, avant de quitter Sassol, :

^ ■,. « Nous partons pour Luc le 2 du moy, mon cher , papa ; comme il est fort à craindre (jue M. le duc de

{\) Philibert, 24 juillet. Ce pauvre ahW- (lenmndait instamment sou rappel: « Je suis malade, fatigué : ou le duc cédera, et il n'y aura phi> rien à faire; ou il résistera : je serai réduit à courir le monde, errant cl vagabond, avec une jeune princesse el nu jeune prince, et je me trouverai un résident sans résidence. » (21 juillcL) iViini;

(2) Du 31 juillet.

Aloclène ne persiste dans la résolution qu'il semble avoir prise de ne me donner aucune satisfaction tant desafïronts présents que des passés, je crains fortf|ue vous ne soyez oblig-é de prendre le parti de no,us en séparer tout à fait, n'étant pas possible de le souffrir plus long-temps sans s'attirer le mépris de toute ritalie. Comme dans quelque situation que je me trouve je ne désire que de faire ce qui vous peut le mieux convenir et estre le plus ag-réable, je vous supplie de mêle mander, afin que dans une si fâcheuse et embarassante conjoncture je n'aye point encore la crainte et la douleur de vous déplaire. Toutes les villes d'Italie ont tant d'inconvénients, que l'on ne peut vous en proposer aucune, encore n'étant pas assez informés de celles qui en ont le moins, tant par rapport au prince que par rapport à moy ; nous reg-arderions l'un et l'autre comme un g-rand bonheur s'il vous étoit possible de nous donner un asile dans une ville de France, si éloig-née même de Paris qu'il vous plairoit; mais je ne vous fais cette demande qu'en cas que cela ne vous dérang-e en rien, car quoique je sois bien persuadée que ce seroit le moïen le plus sur de prévenir tous les inconvénients qui peuvent arriver dans la situation où nous sommes, j'aimerois bien mieux estre encore cent fois plus malheureuse que je ne le suis, que de pouvoir penser que vos bontés pour moy vous ont attiré les moindres chagTins, car rien n'a jamais ég-alé mon respect et ma tendresse pour vous, et vous pouvez compter, quelque chose (|ue vous en-

(enfliez dire, que je ne ferai jamais rien cfue sous votre bon plaisir. ^>

'Cette lettre Put montrée par la princesse à l'abbé Pliilibert, qui y ajouta un billet au Rég-ent, pour lui dire qu'il venait encore de voir le duc de Modène, lequel lui avait parlé de sa belle-fîlle en excellents termes, et qu'il serait toujours heureux de la recevoir. « Tout cela, lui répliqua-t-il, est le plus beau du monde, Monseig'neur, mais personne ne croit que vous vous souciez de l'avoir à Modène:' -î— Il détourna la conversation. » Le prince emmena, malg-ré l'abbé, M'""Marselot, qui devait après les bains reg'ag'ner la France : M"'" Piché venait de partir. On se rendit par Bolog-ne et Florence à Lucques, où l'on arriva le 14 avril; la noblesse de la ville fit au jeune ménagée une brillante réception. J^a princesse écrivit presque aussitôt à son père une nouvelle lettre dans le même sens que celle que nous venons de lire. Elle se plaint de la manière dont le gTand-duc de Toscane les a reçus, « moins bien que de simples g'entilshommes (1). Ce sera partout de même, si vous ne voulez pas donner des marques bien fortes et bien publiques de votre amitié pour moi. H y a assez long-temps f[ue ma patience est à l'épreuve pour devoir vous toucher (2). » Elle annonçait l'intention d'attendre

-f"^'- .'f>'i()l rr.M')» '^^j n'tri' ■ . • ■• .

(1) L'abbé Philibert raconta quo le graud-duc les envoya compliiuentcr sans se déranger : le prince, froissé, quitta Florence à cinq heures du matin sans rien accepter.

(2) Du 10 août.

aux eaux jusqu'à la fin de l'automne les intentions du Kég'ont, montrant clairement ainsi qu'elle espérait bien ne pas retourner dans sa « prison. » Elle recevait en effet alors de Paris des lettres (jui faisaient renaître ses illusions : « Ne pourroit-on pas faire entendre à celui ou à celle qui les écrit qu'ils font le malheur d'une pauvre personne? observe l'abbé Philibert; sans ces crueiles lettres elle seroit tranquille (1). » Le prince cependant paraissait profiter des eaux: «Il est possible, dit l'abbé, que dans peu de temps on n'ait aucun reproche à lui faire sur son humanité (2). »

La princesse de Modène saisit l'occasion de la fin heureuse de la maladie du roi, pour lui écrire une lettre des plus amères : « Oubliés de vous, l'abbé Philibert et moi ne savons plus que répondre aux justes plaintes, si l'on ose dire, que le prince fait de la façon dont vous en usez avec nous. 11 n'y a que lui et moi qui vous donnons cette preuve de notre attachement, qui tâchons de nous conduire selon ce qu'il peut vous plaire, et nous sommes seuls abandonnés. » Elle protestait de son immuable attachement, mais en insinuant habilement que « le prince, n'ayant pas les mêmes raisons, pourroit aller dans les cours où on veut bien le recevoir. L'Empereur en use bien différemment de vous, et si le Régnent continue à g-arder le silence, je serai forcée d'accep-

(1) Philibert, 19 août.

(2) Ibid.

ter ee que mon mari me propose (1). » La démarche était habile et d'ailleurs très-fondée : lahbé Philibert en prévient directement Dubois (2), en lui annonçant que François d'Esté était allé prendre les ordres de son père, qui n'avait pas même .-voulu le recevoir, et en demandant instamment que le Rég'ent rendît à sa fdle toute son affection, à condition qu'elle se séparerait de ses domestiques français (3). Le duc se contenta de faire répondre au prince qu'il pouvait demeurer à Lucques, et aller avec sa femme à Venise et à Reg'g'io. La princesse, humiliée et décourag^ée, se montrait disposée à consentir à tout ce qu'on exig^erait d'elle, même de ne plus écrire à ses amis de Paris : « Elle me dit, il y a quelques jours, en pleurant , qu'il falloit que le Rég'ent fût sorcier pour avoir deviné la route de ses lettres; qu'elle voyoit bien qu'il falloit renoncer à tout et ne song-er ([u'à vivre en patience (4). » C'est peu de temps après que la princesse reçut enfin de son père une lettre peu propre à lui laisser la moindre espérance, comme on pourra en jug'er : a II ne tient qu'à vous de trouver de ma part toute la consolation que vous pouvez désirer, et de

[i] Du i e»" septembre. V -Jij o.JiJJ.U'iOUiil i ^c.UiOo i-.jiii ii-'i

(2) A ce moment le prince écrivait souvent à Dubois. 11 se plaignait amèrement de la façon « méprisante » dont sa femme le recevait qiuuul il venait la trouver le soir. (Lettre de M'"" Piché au régeiit, du 15 septembre.)

(3) Du 27 septembre 1722.

(4) Ibid. Deux jours après, l'abbé Philibert parlait pour Paris, mal i,n-é les instances les plus vives de la princ»sse.

me donner de la vostre lapins grande satisfaction quejepuisse jamais avoir, .l'étois content du relonr à Modène, du séjour à Lucques; or j'aurois voulu que vous revinssiez bravement à Modène, tout en reg-rettant l'altiludo du duc; mais dès qu'il n'a pu prendre cela sur lui, c'est à son fils et à vous à vous soumettre à ses volontés. Votre patience peut seule arriver à le désabuser. Approuvé Reg-gno au pire : vous ne pouvez résider avec bienséance que dans les États de Modène. Vous devez refuser toute autre résidence : quand je serois capable de me relàcber sur l'article de la France, ce que vous ne devez pas espérer, la nouvelle alliance que ma famille contracte par le mariag-e de votre sœur avec le prince des Asturies, ne me laisseroitpas la liberté de laisser faire aucune démarche qui put être désapprouvée par le roi d'Espag-ne. Ne cultivez point une fantaisie qui ne mérite plus que votre indig-nation, et ne placez votre bonheur que dans des choses qui soient possibles et qui puissent vous le procurer. Rendez- vous^ je vous en conjure, à mes conseils et à ce qui peut vous faire le plus d'honneur. Quelque sujet de joie que je doive avoir des grandes alliances qui viennent d'être contractées par mes soins, l'incertitude de vos démarches empoisonne ma satisfaction (1) » ...

Le Régnent était en effet profondément irrité : l'abbé Philibert en informa deux jours après Goli-

(1) Du 4 novembre.

beaux. On craig'nail au Palais-Royal « un éclat qui plong'era le poig-nard dans le cœur de Monseig'neur (1). » Le Régnent, se référant aux renseig'nements qu'il recevait, s'était décidé à parler sévèrement à Rang^oni, ministre de ModèneàParis. Mais quand il fut bien convaincu que sa fille n'avait d'autre idée que de rentrer en France, il déclara nettement que jamais il n'y consentirait, et que tout l'adoucissement réclamé par la princesse était soiunis à une renonciation préalable à ce projet. L'abbé écrivait cette lettre évidemment pour qu'elle fût montrée à Cliarlotte d'Orléans : « Elle devroit être désabusée de sa fantaisie, ajoute-t-il^ par l'ing^'atitude terrible dont on la paye, et par l'indigène usagée que l'on fait des marques de sa bonté.... Pourquoi ne veut-elle pas faire un personnag-e g*lorieux et respectable, plutôt que de devenir la fable du public?. Je suis afflig-é de la douleur de Monseig-neur (2). »

(1) Du (i novoniliro.

'''(2) V)id.

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