II
306 LES FILLES DU KELlKiNT.
ne s'éloit^'iierait de la France, et qu'il venait de répondre en ce sens à des ouvei'tures tentées par l'Empereur : « Il me dit tout cela avec une fermeté de termes dont je suis encore étonné. » Du reste notre ambassadeur n'avait pas à se louer davantag"e de ses rapports avec le duc de Bourbon, car il manda à quelques jours de là au comte de Morville, secrétaire d'État des affaires étranu-ères : « Comme M. le Duc ne répond rien, je m'abstiendray de lui rompi'e la teste (1). » 11 avait cependant parlé en termes si vifs du mauvais cfFrt causé par la nouvelle arrivée de Cambrai, et du dang'er que causaient les menées du g'ouvernemeid autrichien qui exploitait déjà certains bruits circulant à Paris au sujet de la situation médiocre faite à l'Infante, que le duc de Bourbon se décida à expédier une dépêche très-amicale qui produisit le résultat attendu. Tessé la porta en toute hâte au roi (6 juillet), qu'il vit sans témoins, et qui, après avoir exprimé sa vive satisfaction, donna la mesure de son rôle effacé dans le g-ouvernement, en priant le maréchal de lui en laisser' une copie pour son père. Notre ambassadeur y consentit, et prollla de l'occasion pour pousser un peu le roi Louis sur les diverses questions politiques. C'est en sortant de là qu'il adressa à M. de Morville le portrait suivant du fils de Philippe V :
« Je crois devoir ajouter à tout ce que dessus, que
J) Ku '2Vi juiiii
la sorte dont il a été élevé , une timidité natui'elie, une paresse à parler, des serupules sur les partis qu'il doit prendre, une justice religieuse dont on lui a donné l'austérité des principes, un usag'e d'être renfermé sans se communiquer à qui que ce soit, un fonds de relig'ion qui n'a encore été attaqué par nul désir ni passion, une volonté qui le porte à désirer que tout aille bien, sans avoir encore la force d'en rapprocher les moyens, une défiance naturelle de (|uasi tous ceux qui l'approchent, tout cela forme dans ce prince un nuag-e d'indécision que le temps, l'esprit f[u il a bon et les conjonctures pourront dissiper ; mais nous n'en sommes pas encore là (1)! »
Tandis que le roi Louis se rapprochait de plus en plus de ses parents et ne prenait aucune décision sans avoir l'avis de Philippe V, son ménag-e se brouillait de plus en plus, et les choses marchaient rapidement à un scandaleux éclat. « Tout cela vit comme chien et chat, » dit énerg-iquementTessé (2), en annonçant que le roi pailaii avec sa femme pour San-lldefonso. « Dans cette entrevue avec les parents, il ne se traitera que de quelques corrections paternelles sur le dérég'lement domestique. » Philippe V, en effet, vit deux fois sa belle-fîlle seule dans son cabinet, et, surmontant son excessive timidité pour
(Ij 0 juillet 1724. Eu même temps Tessé constate « l'excessif iittafhemeiit du roi pour ses p;lreiits »; i2) Du 2(i Juin.
obéir aux injonctions formelles de son conl'esseiir, il lui parla le plus fermement du monde, » en la menarant de la faire enfermer dans un couvent, si elle ne se rang'eait pas, et en l'assurant que son fils approuvait ces sévères éventualités (1). » Tessé ajouta seulement qu'elle « pleura fort ». Mais, même dans le palais de son beau-père, elle ne song-ea jamais à s'astreindre à la plus lég'ère réserve : les larmes n indiquaient aucun amendement dans lesprit de la princesse : l'org'ueil blessé, le chag'rin de se voir g'ènée, les lui faisaient verser ; mais elle revint à Madrid résolue à persévérer dans la déplorable voie qu'elle avait adoptée. C'est alors que l'éclat se produisit. Les excentricités de la reine étaient devenues telles, que Sainte-Croix, premier majordome, donna sa démission à la ducliesse d'Altamira. Ayant épuisé toute sa patience, tout le trésor de ses remontrances, Pliilippe se décida à tout découvrir au roi Louis. « En voilà bien d'une autre, » écrit Tessé le 6 juillet. Le roi avait appelé Valero, majordome, et la ducliesse d'Altamira, camarera mayor de la reine, et causé une heure avec eux sans que rien transpirât au dehors. Quand les carrosses de la reine arrivèrent pour la promenade du joui', madame d'Altamira exhiba l'ordre du roi de l'accompag^ner, service dont elle était depuis long'temps dispensée à cause de son âg'e. Elle monta seule avec la reine, tandis que les dames suivaient dans un autre
(I) Du -J jiiillcl.
LA REINE r'ESPAGNE, 309
carrosse. Au retour, au lieu de revenir au Retire, Altamira montra un second ordre, prescrivant de conduire la reine au palais. L'exempt de g^arde exhiba le même écrit. Valero y avait fait tout disposer : des caméristes y attendaient. Tessé n'apprit ce coup d'État d'intérieur que dans la soirée, et il dépêcha sur l'heure un courrier extraordinaire à Versailles, ce qu'il annonça au roi le lendemain en se présentant à son lever. « C'est, me dit-il, une mortification que j'ai voulu donner à la reine pour la corrig*er de sa conduite; je lui en ai parlé plusieurs fois; mon père lui en a parlé de même ; elle n'en a fait ni plus ni moins. — Je l'excuse de mon mieux : ce sont petites enfances de son àg-e ; la pénitence sera courte et efficace. — Oui : nous verrons si cette mortification la corrig'era; vous pouvez en rendre compte en France. » Mais en même temps que Tessé adressait à Versailles ces nouvelles en affectant presque le ton plaisant, il rédig'eait une dépêche chiffrée qui est des plus importantes (1): a J'ajoute à la lettre ostensible ce qui suit : Le jour du départ de
(1) Voici eu quels termes Laulès, ambassadeur à Paris, annonce ce fait à M. de Morville, le 16 jnillet: « S. M. a dû prendre le parti de la faire passer au palais où, quoiqu'elle soit traitée en reine a\'ec toute la mag-nificence, grandeur et dig-nité qui lépond à sou rang, elle ne paroîtra pas au dehors, et n'aura qu'un nombre choisi de ses dames auprès d'elle, au lieu de cette nudtitude de femmes de toutes espèces qui l'environnoient, et qui lui plaisoient parce qu'elles flattoient sesdéréglemens. C'est un remède de précaution dont le roi a été obligé de se servir afin qu'elle soit moins livrée à ses vivacités, auxquelles ni S. M. ni les mœurs de ce pays ne s'accoutumoicnt point. »
:M0 les filles du HÉftENT.
]^L. ALM. (le San lldefonso, le confesseur delà reine mère me fît écrire par Monteleone (1), mot pour mot : La correction que le roi a faite à la jeune reine n'a produit aucun effet; la chose devient plus sérieuse qu'elle ne devroit l'estre : necesse est id ercniani scandala. — M. Hig-g-ens, premier médecin du roi, me vint voir il y a deux jours, et me dit qu'il restoit persuadé rpi'il ne s'étoit encore rien passé entre le roi et la reine ; que depuis quatre mois qu'il la voit tous les jours à dîner et à souper, il n'a pas vu mang'er à la reine une once de pain ; qu'elle arrive toujours disant avoir mangue auparavant, ou pressée de retourner chez elle avec ses caméristes, tout ce qu'il y a de plus pernicieux pour sa santé. Quand le matin chacun sort de son lit, depuis plus de six mois, le roi et la reine ne se sont pas dit un mot. En se mettant à table pour dîner, et en sortant de table, chacun es! allé de son côté, et jamais la reine n"a paru au roi complaisante, ni avoir envie de lui plaire : au contraire, une antipathie visible. Entre vous et moi, ceux qui rapprochent la croient folle, quoique avec beaucoup d'esprit. Par exemple, quand le loi jière lui fil lacorrection, elle lui dit : — Mais, Sire, il uc l'nul pas se fâcher : il n'y a qu'à me dire ce que vous voulez que je fasse, et je le ferai aveug"lément. — Je sais
(1) «Le manjiiis de Moiitulcoue avoit im lils niiii' (pii avuit rpuiisr la lille de la noiiri'ice de la reine : cette nomriee étoit la confidente attitrée de IMiilippe V, (lui n'avoil ((nirnucr (|ireii elle.» (1. étire de Tessé du 17 iivril 17-2V.)
LA REINP: !)'KSl'AG^E. 311
(|n«^ dans Ir-s voya^'PS, f|Uoif(iH' rt';li<|iieUo veuille qu'ils se fassent teste à teste, chacun se tourne le dos, et ils font bien ving-t lieues sans se parler. 11 n'y a que Dieu qui sache ce que peut devenir ceci. Ce qui détermina le roi père à lui parler un peu fortement, c'est que la jeune reine, suivant son usagée, n'ayant ni bas ni jupons, mais simplement sa chemise et sa robe de chambre, se promenoit ainsi dans les jardins de San Tldefonso. Le roi père vit de sa fenêtre que le vent faisoit voltig'er la robe el la chemise, et certainement au gTand scandale du roi pèî'e, qui ne put s'empêcher de voir ce qn'il n'étoit pas curieux de voir. »
Après une semaine écoulée, Tessé crut devoir parler au roi, en lui faisant remarquer la prolong-ation de la pénitence, et en ajoutant que la reine était une princesse française (1) : il offrit d'aller lui parler. Louis le pria d'attendre encore, en lui prometlant de lui dii'e quand il jug'erait utile cette démarche, dont il reconnaissait la convenance. La l'cine prenait frès-péniblement sa situation : elle pleurait beaucoup et écrivait inutilement à son mari ; elle était d'ailleurs très-étroitement l'enfermée, car elle ne put même au début obtenir de se
(I) On se souciait assez peu à Versailles de cet incident. M. de .Morville se contentait dVriin' au maréchal, le 10 juillet : « Que tous diraije de révénement du 4 de ce mois? C'est un éclat bien étonnant qui v.a donner belle inatirre aux gazetiers. et qui doit avoir un étrange effet en Espagne. Je ne puis que diri' comme vous, que Dieu seul sait ce quicela peut advenir. »
promener dans les jardins du palais. Elle n'avait avec elle que la duchesse d'Altamira, deux caméristes et un maître d'hôtel. La duchesse de Liria la voyait une fois par jour, mais cette faveur fut refusée au duc de Juvenasco, son premier écuyer (1). Quant au roi, « jamais je ne Fai vu si aise et si g^ai que depuis cette séparation de corps (2). »
N'obtenant aucune réponse du roi Louis, Elisabetli d'Orléans s'adressa alors à Philippe V et à la reine mère, en leur faisant les plus humbles protestations, ce qui ne l'empêchait pas de dire : « Belle merveille, qu'à treize ans je fasse des sottises et des enfances. La reine mère avait ving^t-deux ans c[uand elle est venue en Espagnie : elle en a fait de plus g^randes que moi (3). » Le 10 juillet, cependant, on n'avait rien diminué de la rig-ueur de la séquestration, quoique le P. de Laubrussel se portât g^arant d'une excessive amélioration depuis deux jours. Le lendemain seulement, on lui permit de descendre au jardin, mais Tessé n'eut pas encore le droit de se présenter chez elle; et quand il vint pour voir au moins la camarera mayor, celle-ci lui fît répondre qu'elle ne pouvait le recevoir, ayant ordre de ne pas quitter un seul instant la captive. Le 24 juillet cependant, Tessé adressa à M. de Morville une dépèche détaillée, expliquant tous les
(1) Dépèclie «lu 8 juilliît.
(2) Ibid.
(3) ]bi(L
LA REINE d'esPACtNE. 31. 'i
motifs de cette sévère « pénitence ». Nous la reproduisons en entier :
«Voici le récit de l'affaire de Leurs Majestés, car elles ne mentent pas : il y a plus de quatre mois que le roi Louis leur avoit avoué qu'il aimeroit mieux être aux g*alères que de vivre avec une créature qui n'observoit nulle bienséance, nulle complaisance pour lui, (jui ne song-eoit qu'à mang^er, à se montrer toute nue, au g'rand scandale au moins de ses domestiques : enfin qu'il ne convenoit pas à une reine d'Espag'ne de mener le train de vie dont il ne pouvoit la corrig-er; qu'il lui en avoit parlé trois fois en particulier, et qu'elle n'avoitfait que se moquer de ses remontrances ; qu'enfin, dans le dernier voyag-e de San Iidefonso,le roi Philippe prit le parti de lui parler, et il lui parla fortement. C'est luimême qui m'en a dit les termes que je ne répète point. La reine lui parut toucliée de repentir, et dès le soir même elle alla courir les jardins, et dès le matin du lendemain le roi Philippe la vit de sa fenêtre, le vent ayant élevé, non pas son jupon, car elle n'en avoit point, mais sa robe de chambre et sa chemise, et il lui vitaussi bien que tous les ouvriers les jambes, et peut être autre chose. Les remontrances recommencèrent , et les deux rois convinrent que^ si dans deux fois ving't-quatre heures, étant retournée à Madrid, sa conduite continuoit, le roi lui donneroit la mortification de la tenir dans sa chambre au Retiro, et de la laisser ainsi quelque temps en pénitence. Dès qu'elle fut
31 î LES FILLES ]»U RÉGENT.
f^n carrosse avec le roi, elle lui tourna le dos, bouda, et ne lui dit pas un mot le long* du cliemin. Quand ils furent arrivés en un lieu nommé Campillo, dans le parc de l'Escurial, où ils dévoient dîner et laisser passer la g*rande chaleur, la reine recommença sa vie ordinaire, et tout de même et encore pis quand elle fut à Madrid^, de sorte que le roi Louis prit le parti, sans la participation du roi son père, de l'envoyer, comme je vous l'ai dit, au palais, atin de l'éloig^ner de lui. Comme le bru il «•ouiN»it à Madrid que leur mariag*e nétoit pas encore consommé, je pris la liberté de demander au Roi ce qu'il en croyoit : il me dit qu'il savoit bien (pi'il y a six mois il ne r«''loit pas, mais que depuis, sur les questions qu'il avoit faites au i^oi son (ils, et sur ses réponses, il avoit lieu de croire le inariao'e consommé: que cependant il n'en voudroit point répondre, et que, dans la réplique du roi, il pouvoit y avoir autant d'ig-norance que de réalité, La reine convint de la même cbose. Et liez-vous à moi (pie c'esl beaucoup d'avoir tiré ce peu de connoissauce dini roi et d'une reine tels que Pliili|)pe et sa lennne. .!<' dois ciicorc a jduici' (pie le roi m'a dit (pie ce (piil craig'iioit le plus, c'éloit une sorte danlipalliie entre le l'oi et la reine ; qu'ils alloieni pointant se remettre ensemble, à de certaines conditions et règ'Ies auxquelles on travaille en ce mouKMit. Dans toute noire conversation, la reine mère parle avec une modération, une i-etenuc, adoiii'issaiit toutes cboses et mettant on [(lisrnit aemhhrnt <If
LA UEINK D'ESPAGNE. ^Mo
metire aux pieds du mioilix toutes les marques d'iiulig'nalion, el, si j'ose dire, de mépris, que certainement elle a essuyées de la jeune reine, »
C'est le 10 juillet seulement que le roi, se rendant enfin aux pressantes instances de Tessé, se décida à écrire à la duchesse d'Oi-léans; le maréchal se hâta d'en prévenir Morville, mais en ajoutant : « C'est entre Monsei^'ueur le Duc, vous et moi. car au nom de Dieu ne me fourrez par aucun coin dans ce qui peutrevenir aux d'Orléans. » Ces nouvelles ne causèrent aucun mécontentement à Versailles : elles plaisaient au contraire au due de Bourbon en humiliant la maison d'Orléans. « Je suis charmé que la jeune reine n'ait point de crédit sur le jeune roi, écrivaitil : la raison en est facile l\ deviner. Selon ce que vous me mandez, elle ne song'e qu'à son plaisir : Dieu veuille que cela dure.» En voyant avec quel luxe de détails le maréchal tenait son g'ouvernement au courant de ce qui se passait, ou recionnaît sans peine qu'il savait être ag-réable au successeur du RéoTrit. C'est ainsi qu'il le rassure sur l'intimité cpii aurait pu naître de la réunion des deux époux. C'était pure affaire de convenance, cai% en Espag*ne, l'inquisition excommuniait bel et l)ien alors les conjoints f|ui ne cohabitaient pas (1), et Tessé se hâta d'ajouter qu'on remarquait que le jeune roi, depuis qu'il était seul, se levait une heure plus tard (2). Le duc
(i) Lettre du S Juillet.
(2) îbid.
de Bourbon ne voulut aucunement se mêler de cette affaire, et il charg-ea Morville de le sig'nifîer expressément à notre ambassadeur. « Vous n'aurez rien de moi sur la situation de la jeune reine au-delà de ce que je vous ai marqué dans le billet particulier (1) que vous avez reçu. M. le Duc tient seulement excessivement à être informé très-exactement de la suite de cet événement (2). » Mais ce prince profita évidemment de la circonstance pour diminuer la situation officielle d'Elisabeth d'Orléans, Louis XV avait toujours traité de tantes les filles du Rég'ent : le duc de Bourbon fit substituer à ce titre celui de cousine dans les correspondances. « Le titre de tante, écrit Morville au maréchal, est un effet de l'imag'ination du cardinal Dubois, qui s'est obstiné de tout temps à faire des oncles et des tantes du roi de tous les enfants du feu duc d'Orléans (3). »
Il ne paraît pas,que cet éclat ait produit un gTand effet à Paris, ni même que les chansonniers aient pensé à s'en emparer. Mathieu Marais, si amateur de scandale, se contente de mentionner l'arrestation de la reine, en ajoutant : .< La raison en est encore secrète. Les uns disent que la tête lui a tourné; d'autres que c'est une représaillepour l'Infante, qu'on parle de renvoyer de France. Affaire
(1) Nous n'avons |tii ictrouvcr ce billrt diiiis l,i ('(ii'i'es]ionil;nic(' du niareichal.
(2) De l'ai'is, ISjiiill.'t 17-24.
Ci) Du :{1 juillet.
de polilique espag-nole, f|ui ne se découvrira qu'avec le temps et qui nous donnera peut-être la gnierre. Le mariag^e du roi d'Espag'ne est consommé : ils ne peuvent nous renvoyer cette reine qu'on dit même grosse. Le maréchal de Tessé a fait là une vilaine ambassade(l). » Le lendemain, Marais complète ses renseig-nements : « La nouvelle d'Espag-ne s'éclaircit un peu. La jeune reine est vive et aime le plaisir : elle se plaît à aller pieds nus, ce qui est un g-rand crime à une Espag'nole, qui doit cacher ses pieds comme la partie la plus secrète de son corps. Le roi Pliilippe l'a avertie, a voulu la corrig-er, et elle n'en a tenu compte : pourquoi ordre a été donné de l'arrêter dans sa chambre et de l'empêcher de sortir. Elle pleure, se désespère et est toujours aux fenêtres à attendre un contre -ordre qui ne vient pas (2). » On était, comme on voit, très-mal renseig-né à Paris, mais au moins les choses y étaient connues sous un jour moins défavorable à la reine, tandis qu'à Tétrang-er les bruits les plus fâcheux circulaient et étaient accueillis. A Bruxelles, le comte deBonneval eut à relever des assertions qui ne tendaient pas à moins qu'à accréditer l'opinion qu'un g'entilhomme français aurait été assassiné à Madrid pour avoir été trouvé chez la reine (3). Il
(1) Tuiur 111. |i. m.
(2) Ihid., p. 11d (18 juillet). Marais ajoute: « Un certain M. Mag-nv ne lui déplaisoit pas, et elle avait fait \l\ un mauvais choix, pai' enfantillage, comme ils disent à la cour. »
(3) Pièces intéressantes et peu cunnucs, île la IMace, 1, p. j }.
:i\H LES FILLES DU RÉGENT.
faut avouer que la sévérité déployée en cette malheureuse circonstance et la durée insolite de la pénitence étaient bien propres à accréditer les rumeurs les plus fâcheuses.
En revenant d'une visite à San lldetbnso, cependant, le 23 juillet, Tessé vit le roi et obtint la permission de se rendre chez la prisonnière, à condition de ne kii parler aucunement du projet qu'on avait de la mettre le soir en liberté, ni de la réforme descaméristes, « plus difficiles à tenir que n'étoient des puces (1). » Le maréchal s'empressa de se rendre au palais, où la reine avait été prévenue de sa visite : il la trouva « le teint rafraiclii, deshallée, et mieux qu'avant sa détention ». 11 chercha à lui l'aire une douce morale, en lui représentant f|ue le bonheur de sa vie dépendait d'elle seule. La reme reconnut que la moitié des accusations portées contre elle était exacte, mais qu'il y en avait aussi une moitié de fausses. — « Eh, bien ! madame, reprit alors le maréchal, mettez du côté du bien un peu de complaisance et d'attention à ce que vous êtes et à ce ({ue vous vous devez et aux autres, et vous verrez que la balance penchera du bon côté. « 11 revint aussitôt rendre compte de sa visite au roi Louis, qui ordonna immédiatement à Cellamare d'aller demander à la reine à quelle heure elle voulait son carrosse, tandis ([u'il partait pour la chasse.
(I) Du :i4 jiiilli'l. Le iiumbi'e des faiiiriisli's l'iiL iriUiit Jcl'l ;i 1, don tiiileva iiii\ iiiicitMiucs k-ms eutn'es iiu pillais.
LA UEINK d'eSI'AGNE. Jlf)
Sur les liLiil heures, iJs se l'eiicontrèrenl au PoiU- Vert : Je roi mit pied à terre, monta auprès d'elle, et ils revinrent souper ensembleauRetiro. « Je jette mon bonnet par-dessus les moulins, et je ne saisplus ce que le reste devint (1), » ajoute Tessé. Et cependan il ne faisait pas g'rand compte de cette réconciliation : «Tout semble bien, écrit-il le 28, mais je ne voudrois pas répondre (ju'il n'arrive pas de prochaines bourrasques; le caractère des reines est toujours respectable, mais leur tête, leur cœur, leur conduite et leur tempérament sont quatre choses qui souvent peuvent mettre le feu aux poudres (2). » Le jeune roi en effet parut ressentir à nouveau le g'oùt très-prononcé que la reine lui avait inspiré au début, mais elle au contraire montra une antipathie de plus en plus accentuée (3). » Je ne sais pas ce qui se passe la nuit, raconte plaisamment Tessé; je soupçonne que c'est peu de chose ou rien, mais pour le jour, ils ne se voient qu'à dîner et à souper, et il ne paroît pas que ce soit à eux qu'il faille prêcher de s'abstenir (4). » 11 faut reconnaître que Elisabeth d'Orléans était faite pour décourag'er le plus
(1) Dépêche du 24 juillet. Le roi lui offrit eu eutraut au Retire une magnifique parure de diumants. (Voir aussi Lemontey et uue lettre de Voltaire à M-^^ de Beraière, tome 31, de l'édit. de 1830, p. 1 12.)
(2) Dans cette dépèche, Tessé constate que toute la dureté de cette détention \enait du jeune roi, tandis qu'à Saji lldefonso on conseillait la douceur. Il accuse aussi réception d'un billet de M. de Mor\ille qu'il a brûlé suivant l'oi'dre qui v était pivscril.
Ç.i) Dépèche du ;{1 juillet, (i) thiff.
consLanl des amants : elle était toujours « pJus nég'iig'ée et plus malpropre fpi'une servante de cabaret (1) ». Assez ag'réable de sa personne, elle ne cherchait nullement à faire valoir ses charmes, et le maréchal de Tessé a résumé dans un mot très-piquant son opinion : « La jeune reine, dit-il, est un papier blanc mal plié (2). »
Pendantcetemps, d'activés intrig'ues senouaientà la cour de San Ildefonso et à celle de Buen Retiro. Le parti espagnol antifrançais exploitait les bruits qui circulaient au sujet du duc de Bourbon contre rinlante fiancée à Louis XV, et dépeiguiait sous les plus sombres couleurs les traitements déjà au moins très-froids dont elle était l'objet à Versailles. Grimaldo, plus puissantque jamais, entièrement vendu à rAng'leterre, brouillait tout ce que Tessé pouvait obtenir à San Ildefonso, « feig-nant l'igmorance et faisant le patelin auprès du jeune roi (3). » Le maréchal, soutenu par Orendayn, successeur officiel de (jirimaklo, avait préparé l'avènement d'un ministère très -favorable à nos intérêts, et composé du marquis Gaslelar , de Patino et d'Orendayn, (pii promettait que « ce seraient trois testes dans un bonnet (4). » Mais Grimaldo, qui avait suivi Philippe V dans sa retraite, combattait un pareil pro-
(1) Tessé, 2 novembre i'i2'3.
(2) Ibid.
(3) Toss(', C.juillcl 17:ii.
(4) Ibid.
LA REINE d'eSI'AGNE. 321
jet qui aurait ruiné son crédit, et il avait pour alliés les confesseurs des deux souverains. Ceux-ci prévinrent le président de Gastille, qui se servit alors du P. Ramos, « lequel g*ouverne toute la cabale espag^nole dont il est le confesseur etle maître (l).» Tessé travaillait activement, se confiant avec raison à la bonne foi d'Orendayn ; mais le terrain n'était pas assez sur pour lui : il ne se sentait pas encore « assez ferme sur ses étriers pour rompre certaines g-laces (2) » . Grimaldo se tourna alors du côté de l'Allemagnie, et alla même jusqu'à rechercher l'appui de la cour de Russie (3), et « tout se passoit par et avec le roi Philippe (4)» . Un moment cependant notre influence parut devoir l'emporter. Le maréchal avait si bien manœuvré auprès du jeune roi, qu'il avait décidé ce prince à partir pour San-Ildefonso, « ayant presque promis le renvoi du président de Castille (o) », avec celui de Grimaldo, qu'Elisabeth Farnèse aimait médiocrement. Mais comme l'affaire prit une sérieuse consistance, elle fut naturellement ébruitée, et parvint aux oreilles du P. Bermudez, lequel « a dit qu'il se retireroit, que le roi étoit damné, que le P. Marin ne pourroit donner l'absolution au jeune roi. Que vousdirai-jeàcela, sinon que les deux confesseurs, de concert avec Grimaldo, fe-
(i) Aff. étr.
(2) Ibid.
(3) Ihicl, -il juillet.
(4) Ibid.
(.')) Ibid., 24 août.