CHAPITRE HT
La duchesse de Berry jusqu'à la mort de Louis XIV. — Nou-velles intrigues.— Mort de la Dauphine. — Morts du Dauphin et de son fils. — Satisfaction de la princesse. — Folles toilettes. — Le roi se rapproche d'elle. — M"* de Forcadel. — Son mariage avec M. de Mouchy. — Naissance d'un fils qui meurt aussitôt, — Nouvelles folies. — Amours du duc de Berry. — Sa mort. — Scène de Rambouillet. — M. de La Haye. — Exagération du deuil. — La princesse obtient des gardes. — Le prince de Saxe. — Elle a des dames. — M""^ de Parabère. — Réforme de la toilette. — Mort du roi.
La duchesse de Berry ne pouvait se résig-ner au renvoi de sa femme dé chambre favorite (1), renvoi absolument exig-é par le roi : elle dissimulait, mais souffrait intérieurement toutes les douleurs de l'org*ueil froissé, et elle ne devait jamais pardonner à son mari ce qu'elle appelait sa faiblesse honteuse en cette circonstance. Il fallait cependant céder : elle venait de faire bon visag-e à sa mère, et la crainte d'une nouvelle et plus vive « romancine » de la part du roi, devant lequel tremblait toute sa famille.
(1) Mademoiselle de Vienne était d'une conduite plus que légère, grâce à laquelle elle affichait un luxe déplacé.
la décida à tâcher de faire contre fortune bon cœur. Mais l'effort fut au-dessus de ses forces; nous allons laisser Madame raconter encore cette scène :
« Dieu! que les enfants opiniâtres sont une chose « déplaisante ! écrit-elle le 14 janvier. Mardi der- (( nier, j'avois passé toute la matinée à faire la le- « çon à la duchesse de Berry, et à lui dire comment (( elle devoit demander pardon au roi. Elle finit par « me dire : — Il faudroit que j'eusse bien peu de « mémoire si je ne pouvois retenir ce que vous me (' dites, madame. — Mon fîls^ contrairement à son (( habitude, l'exhorta aussi de son mieux, de sorte (( qu'il étoit à espérer que tout se passeroit bien et « que le roi seroit content d'elle. Lundi, sa mère « avoit déjà prié le roi de vouloir bien lui permettre « de la revoir, car il lui avoit fait défendre par moi « de se présenter devant lui jusqu'à nouvel ordre. « Mon fils intercéda aussi pour elle, mais le roi leur « répondit qu'il ne vouloit rien faire à ce sujet sans « m'avoir consultée. Le soir, comme je suivois le « roi dans son cabinet, je vis qu'il étoit tout embar- « rassé, et je lui dis en riant : — Que Y. M. ne (( s'embarrasse pas de me voir dans ce cabinet malce g-ré vous , et j'en sortires dais que j'ores eue « l'honneur de vous parler, et ce que j'ay à dire « sera court. Mais je vous prie de ne vous jamais « embarrasser de moy , je n'entreprendres jamais « rien qui vous puisse être désagTéable. La raison « (|ui m'amène ici sans que V. M. m'ait ordones de « la suivre dans son cabinet, c'est que mon lils et
« madame d'Orléans m'ont dit tout deuz que vous (( ne veuillez permettre à madame la duchesse de « Berry de paroistre devant vous, Monsieur, et de (( demander pardon à V. M. de luy avoir desplue « que je ne joig-ne ma prière à la leurs: et voillà « seullement ce que je vients faire. — Le roi ne (1 répondit rien sur les premiers points, mais sur « le dernier il dit : Quoy, madame ! vous me con- (( seillez de revoir déjà madame de Berry? — Je ré- « pondis en riant : De conseil il ne m'appartient « jamais de vous en donner, mais bien de supplier (( V. M. de donner cette consolation à madame la « duchesse de Berry, car je vous assure qu'elle est (( très-mortifîée. La tape qu'on lui a donnée est « bonne et rude, car elle avoit une gTande passion « pour cette fille. — Le roi me dit avec une « gTande politesse : Vos conseils sont bons, ayant « bon esprit comme vous aves, et je reverrai dece main au soir madame de Berry : vous luy pouves « dire ou mander. — Je fis une g'rande révérence, « pris la porte à la main et je dis : — Je ne respond « pas comme je devroit afin de ne retenir plus « long-temps V. M. de la compag-nie qui l'attant. — u Sur quoy je me retirai. Le mardi soir, la duce chesse de Berry alla chez madame de Maintenon, « à laquelle elle ne dit pas un seul mot, bien que « je lui eusse expressément ordonné de commen- « cer par elle et de lui dire qu'elle avoit désiré v^oir « le roi dans sa chambre , parce qu'elle espéroit « que madame de Maintenon seroit assez bonne
« pour l'aider à apaiser Je roi. Au lieu de parler « ainsi, elle ne desserra les dents ni à elle ni au roi, « et elle ne fît que pleurer du commencement à la « fin ; de sorte que le roi dut lui dire : — Je vois cf bien qu'il faut que ce soit moi qui rompe la g*lace. « — Tout s'est passé très-froidement, comme le « roi a eu la bonté de me le raconter ensuite (i). » Saint-Simon ajoute que Louis XIV parla très-sévèrement à sa petite-fille, « en père, mais en roi « et en maître, en sorte qu'il ne manqua rien à son « bumiliation que de pouvoir être intérieurement « humiliée. » La duchesse de Berry dut cependant encore dissimuler : quelques jours après, elle reprit sa place aux soupers du roi, mais sans cacher assez son ressentiment. Sa mère avait fait tout ce qui était réellement possible pour la calmer et la ramener à elle, jusqu'à lui abandonner le collier, cause véritable de ce malheureux incident; mais l'impérieuse princesse souffrait bien autrement de la contrainte où elle avait été de se séparer malg-ré elle de sa femme de chambre favorite, d'une véritable confidente, au courant de toutes ses intrig-ues et déjà de ses faiblesses (2). Très-peu de temps après, la duchesse de Berry put se rendre compte de la diminution de situation à la cour que lui avait inflig'ée cet éclat. Le marquis de Bazilly, son premier écuyer (3),
(d) Lettres médites, édit. Rolland.
(2) Le duc d'Orléans donna iino pension ,-i retto femme et la maria peu (le Icinjts après en pi'ovinoe.
(3) La duchesse s'était opposée de toutes ses forces à la nomination de
étant venu à mourir subitement, cette chargée fut demandée par les personnag'es les plus considérables, et la princesse commit l'imprudence, après avoir promis cette place à la fois au clievalier de la Rochefoucault-Roye et au marquis de Lévis, de céder aux instances du marquis d'Antin et de la donner à M. de Sainte-Maure. Les deux candidats évincés firent gTand bruit de cet afTront, et mesdames de Roucy et de Lévis s'oublièrent jusqu'à témoig'ner à la duchesse de Berry leur mécontentement de la manière la moins respectueuse. Elle se plaig-nit à son tour ; mais, comme on savait que ni le roi, ni madame de Maintenon ne la soutenaient^ que le Dauphin même ne la défendait que par charité, la cour applaudit à ces attaques que Louis XIV voulut toujours ig-norer. Depuis, la duchesse de Berry voulut se réconcilier avec M™' de Lévis, mais ses avances furent mal reçues; elle menaça : M""" de Lévis redoubla ses railleries et finit même , dit Saint-Simon, par ne plus g'arder assez de mesure, ni en parole ni en contenance, lorsqu'elle se trouvait en présence de la princesse.
D'après ce que nous avons vu, la mort de la Dauphine ne devait causer aucun reg-ret à sa bellesœur, qui aurait dû comprendre cependant qu'elle
M. de Razilly, dont elle ne trouvait pas le nom assez connu^ quoiqu'il fût de très-bonne maison. Mais son mari tint à donner cette récompense à son sous-gouverneur, qui avait montré poui' lui et pour son frère un louchant et constant dévouement : la princesse pleura beaucoup, mais elle dut encore céder.
no LES FILLES DU RÉGENT.
perdait la seule personne qui à la cour lui portât un sincère intérêt. La duchesse de Bourg-og-ne l'avait sincèrement aimée et n'avait eu qu'un souhait, en faire comme sa fille. Mais au contraire, la duchesse de Berry se crut délivrée d'une surveillante importune : elle espéra remplacer celle qui disparaissait si soudainement, et ne dissimula même pas sa joie, en se voyant délivrée « d'une plus g-rande et plus aimée qu'elle (i) » . La mort du Dauphin, celle du petit Dauphin, qui se succédèrent avec une si foudroyante rapidité, ne lui causèrent pas d'autres impressions. On sait comme la perte de ce jeune prince émut profondément le roi : il le dit à plusieurs reprises au duc de Berry, en l'embrassant avec une tendresse qui lui était peu ordinaire et en lui répétant : « Je n'ai donc plus que vous. » La duchesse de Berry jouissait sans pudeur de ce spectacle navrant : « Elle tint assez honnête contenance ; au « fond sa joie était extrême de se voir, elle et « son époux, les premiers (2). » (8 mars 1712.)
Elle reprit sa vie accoutumée : la chasse tenait toujours le premier rang* dans ses divertissements. A Marly, à Fontainebleau, nous la voyons, suivie de mesdames de Hochepot et de Saint-Germain-Beaupré, ses favorites du moment, courir le cerf avec une ardeur nouvelle, quoiqu'il semjjlàt que, eng'raissée comme elle l'était, cet exercice dût être un peu vio-
(i) Saint-Simon.
(2) Ilid.
LA DUCHESSE DE BERUY. lH
lent pour elle. Un jour, à Marly, comme le roi était venu au jeu du g-rand Mail, il s'excusa, en remontant en voiture , de ne pas la prendre avec lui : « Nous sommes un peu trop g-ros pour être ence semble dans la même calèche (1). » Son humeur alors était plus facile : la mort de sa belle-sœur lui avait procuré une place meilleure à la cour : elle ne voyait plus personne au-dessus d'elle; le roi forcément la traitait mieux qu'auparavant. Elle faisait meilleure mine à sa mère, à laquelle Dang-eau constate qu'elle offrit un souper dans le cabinet de l'étang* de Fontainebleau, après une chasse, le 4 avril, ajoutant : « Que tout est fort bien raccommodé « présentement. » Elle n'était cependant pas plus raisonnable : tout au contraire , nous en avons la triste preuve dans une nouvelle lettre de Madame, datée de Versailles, le 1" octobre 1712, que nous reproduisons en entier (1). « Notre duchesse de « Berry est plus folle et plus impertinente que ja- (( mais. Hier elle vouloit me rabrouer, mais je lui ai (t dit ma façon de penser. Elle venoit, très-parée, a en g*rand habit, avec quatorze poinçons des plus c( beaux diamants du monde : tout étoit bien, rt sauf qu'elle avoit sur la fig-ure douze mouches « qui lui alloient horriblement mal. Quand elle (( arriva devant moi, je lui dis : — Madame, vous (( voilà à merveille, mais il me semble que vous
(1) Danp;eau, lojuin 1712.
(2) Lettres inédites, édit, Rolland,
« avez trop de mouches, cela n'a pas l'air assez (( haut. Vous estes la première personne de ce pays- « ci : cela demande un peu plus de g-ravité que (( d'être mouchetée comme les comédiens sur le (( théâtre. — Elle fît la moue et dit : Je sçais que '( vous n'aimez pas les mouches et que vous les « trouvez mal, mais comme je les trouve fort bien « et que je neveux plaire qu'à moy... — Je lui dis : « C'est une erreur de votre gTande jeunesse, car, « plus tost que de plaire à vous-mesme, vous devez « song'er à plaire au roy. — Oh ! dit-elle, le roy (( s'accoutume à tout, et moy j'ay pris mon party « de ne me mettre en peine de rien et ne me soucier (( de rien. — Je ris et lui dis : Avec ces sentiments, « on va loin. Escoutés, quand je vous dis mon « sentiment, c'est pour votre bien, parce que j'y (( suis oblig-ée comme votre g-rande mère, et parce « que le roy me l'a ordonné, sans cela je n'en di- « rois mot. Se taire est un bon parti. — Oui, fît- (( elle, car cela ne sert à rien, et on ne m'empô- (( cliera pas de faire ce que je veux. — Je lui dis : « Tant pis pour vous, mais comme tout ce que je « vous entends dire sont des abus et erreurs de « jeunesse, j'espère que cela chang-era : ne vous a souvenez-vous pas avoir ouy dire à madame la « Dauphine qu'on ne pensoit pas toujours de mesme « et qu'elle estoit fâchée de n'avoir pas esté plus « tost raisonnable? — Pour moy, dit-elle, je me « trouve bien et je ne chang^rés pas. — Je dis : Gela « ne suffit pas que vous soyez contente de vous, il
« iaul que tout Je inonde le puisse estre. — Là-cles- « sus elle se leva. — Voilà, dis-je, une petite teste (( qui vous donnera bien de la peine. — Qu'est-ce « que cela veut dire? me demanda-t-elle. — Vous « m'entendes, respondis-je, cela suffit; mais si « vous ne m'entendiés pas, l'expérience vous rcn- « dra bientôt sçavante sur cela; et elle partit avec « cette leçon. — Vous voyez, remarque la Palatine (( en Unissant, à quelle extravag-ante nous avons « affaire. Le soir j'ai raconté à son père tout ce qui <( s'étoit passé, en ajoutant qu'il feroit bien d'apte prendre à sa fîUe de quelle manière elle devoit (( me parler ; que j'avois eu cette fois de la patience, « mais que je n'étois pas sûre d'en avoir toujours « autant, et que je pourrois bien me plaindre au (( roi de la façon dont elle reçoit mes avis. Mon fils « eut peur, il me pria de ne rien dire et me promit <( de la tancer vertement. » S'il se décida réellement à parler, il nele fit bien sûr ni long'uement ni vivement. Une nouvelle g-rossesse d'ailleurs vint rendre la princesse trop intéressante pour qu'on osât rien faire qui pût altérer sa santé. Comme elle n'avait pas su prendre du repos à temps, il lui fallut se résigner à interrompre complètement ses fatig'ants divertissements. La duchesse de Berry s'installa alors à Versailles d'une façon définitive. Le roi, ravi des espérances qu'elle lui donnait, vint souvent la voir dans sa chambre, quand à la fin d'octobre il lui fallut g-arder le lit, et encore au mois de novembre, après une chute qui n'amena heu-
reusemeiit aucun mauvais résultat. L'iiiver se passa sans incident. Le roi semblait de plus en plus se rapprocher de sa petite-fdle , dont il appréciait le chang-ement moral : il décida qu'à partir du 1" janvier 1713 sa musique jouerait à la messe de la princesse. Le jour de Noël elle communia avec plus de dévotion qu'elle n'en avait jamais montré, puis elle se coucha par ordre de la Faculté pour attendre le jour de sa délivrance', c'est-à-dire trois mois. Le roi dès lors vint rég'ulièrement la visiter : le duc de Berry y passait sans manquer toutes ses soirées; elle avait habituellement auprès d'elle la maréchale de Villars, la duchesse de Lauzun, mesdames de la Vrillière, de Polignac, de Gourcillon : elle attira aussi quelques lettrés et nomma le poëte Longepierre secrétaire de ses commandements (1). Chaque soir on jouait au brelan auprès de son lit jusqu'à neuf heures et demie : rien ne venait rompre l'uniformité de cette existence. Dang'eau constate deux infractions seulement à cette monotonie. Un jour la princesse eut chez elle un médianoche avec spectacle de marionnettes; une autre fois, quoique souffrant d'un mal de g-orge assez violent pour nécessiter une saignée, elle reçut le duc de Shrevv^sbury, ambassadeur d'Angleterre, et la duchesse.
Nous ne pouvons passer cependant sous silence deux faits qui datent de cette époque, et qui mon-
(1) Le 26 février 1713. Cette charge valait 40,000 écus.
LA DUCUESSE DE BEKUY. 115
trent qiie la duchesse de Berry n'étail nullement iiang'ée au l'ond : l'un d'eux exerça notamment sur elle une g-rande et malheureusement trèsfacheuse influence.
Quand il s'agùt de clioisir une g'ouvernante pour l'enfant qu'elle portait dans son sein, la duchesse d» Berry se laissa encore entraîner par son amour de Fin trig-ue. Le maréchal de Besons, — particulièrement attaché au duc d'Orléans, sur lequel il avait exercé une action décisive avec Saint-Simon pour décider la rupture de ce prince et de madame d'Arg^enton, — demanda cette place pour sa femme : pauvre et âg-é, il désirait assurer aux siens une situation dont ils pussent profiter. La princesse, qui avait un org'ueil excessif pour tout ce qui touchait à sa maison, accueillit avec empressement cette ouverture, ravie d'avoir auprès d'elle la femme d'un officier de la couronne. En même temps, cependant, elle était « tonnellée » par d'Antin et par Sainte-Maure en faveur de madame de Pompadour, vieille précieuse, « affolée » du désir de faire fig'ure à la cour, et belle-mère du fils de Dang-eau. Le pauvre Besons, sans revoir la princesse , alla demander l'assentiment du roi, qui, tout en lui disant qu'il le lui aurait accordé volontiers, ne lui cacha pas son reg*ret de l'avoir déjà donné à madame de Pompadour (1).
(1) Daugeiiu raconte qu'il alla remcrcier-la duchesse de Berry comme elle allait se mettre au lit. <i Elle me fit entrer, et quand je lui eus fait mon remerciement, elle me répondit que je ne devois k remercier que des souhaits qu'elle avoit faits, et qu'elle étoit fort aise du choix du loi.
Le vieux maréchal fut outré de se voir joué de la sorte, et il en parla à la duchesse de Berry en termes amers, sans lui laisser ig-norer à quel point son choix était fâcheux. Madame de Saint-Simon revint à la charg-e, et y g*agMia au moins de faire nommer sous-g^ouvernante madame de ^audreuil, femme du g-ouverneur du Canada, douée de qualités sérieuses, et qui était, par le nombre de ses enfants, oblig-ée de chercher une position qui la mît à même de les pousser dans le monde. C'est aussi à ce moment que la duchesse de Berry se décida à marier unejeune fille qu'elle avait auprès d'elle, et qui avait succédé comme favorite à mademoiselle de Vienne. J'en parlerai avec quelques détails, parce que cette union exerça une influence déplorable et continue sur la princesse, en fixant auprès d'elle une femme intellig'ente et sans scrupule.
M"* de Forcadel était fille d'un commis aux parties casuelles et de la première femme de chambre de la duchesse de Berry, fille elle-même du premier chirurg'ien de Monsieur (1) : elle était très-jeune alors, bien faite, jolie, remplie d'esprit, et avait été élevée auprès de la princesse qui la dota larg'cment
et que la joie que je lui en témoignois augmentoit encore la joie qu'elle ea avoit. » (22 décembre).
(1) Saint-Siuion. — Voici ce que Madame en dit : « Son grand-pcrc du côté maternel étoit contrôleur général de la maison de mou mari, ce qui est une charge fort médiocre.' Sa mère n'étoit non plus rien de bon; de- \enue veuve, elle a longtemps tenu ménage avec un liouune marié. On peut dire de tout cola que c'est du beurre puant et des œufs pourris., » ! Lettre du 8 septembre il\',L) i
et décida le maître de sa g-arde-robc, le marquis de Mouchy, homme de bonne maison el déjà âg-é, à l'épouser ; il y fut vivement eng'ag^é par ses parents d'Estrées qui, loin de se formaliser d'une pareille alliance, y virent une source de faveurs. Le mariag'e fut célébré à Versailles, le 15 décembre, à minuit, dans la chapelle du château, la princesse ayant tout hâté pour pouvoir encore y assister, et ce fut la duchesse de Saint-Simon qui dut présider le dhieret céder son appartement aux nouveaux époux. « Cette Mouchy, ajoute Saint-Simon, fut une étrang-e poulette. » Nous n'aurons que trop à le constater et sans attendre long'temps. La princesse Tavait comblée des plus riches cadeaux, que Dang*eau énumère complaisamment, et elle fît tous les frais du mariag'e(l).
MalgTé toutes les précautions recommandées, malg'ré les soins de Dionis, chirurg-ien de la princesse, celle-ci n'était pas d'un caractère à éviter les imprudences, et souvent elle compromettait en un moment le fruit de plusieurs semaines de repos et d'ennui. Elle fut prise des premières atteintes le 25 mars 1713, au soir, à son jeu. Le roi se rendit à minuit auprès d'elle, et à quatre heures elle donna le jour à un prince; les douleurs furent courtes, mais trèsviolentes. L'enfant, qui reçut le nom de duc d'Alençon, était des plus chétifs; mais, comme le re-
(1) D.ingeau, XIV. — M. de Moucliy appartenait à une famille de bonne noblesse : c'était unofficier estimable; il de\'int lieutenant-général.
marque finement Saint-Simon, « la flatterie fut telle, que presque toute la cour se trouva née ou avoir des enfants à ce terme. » On Tentoura des soins les plus minutieux, mais la joie du duc de Berry dura peu. Le roi vint chaque jour voir la princesse , et nous devons dire, à sa louang'e, que le 8 avril, comme l'enfant semblait dans un état désespéré par suite de convulsions, elle se leva, malg'ré son état, pour aller près de lui. Son mari se montrait vivement ému, mais pas assez toutefois pour renoncer à ses chasses. Le lendemain, il se produisit un mieux presque complet. Peu d'heures après les crises reparurent, et le pauvre enfant expira le 10, à une heure du matin, laissant ses parents dans un véritable désespoir. Le duc y allait quatre ou cinq fois par jour, et il avait fallu l'intervention de Louis XIV pour empêcher la duchesse de quitter encore son lit (1). Elle en fut même assez malade pour que son mari se contraig-nît à paraître moins frappé et à recommencer, dès le 19, son jeu habituel chez elle. Elle-même ne demeura pas long'temps dans la retraite : dès le 24, quoique la quantité de lait qui l'incommodait l'empêchât de s'habiller, elle descendit en robe de chambre dans le g*rand cabinet du roi,
(1) Lo corps fui conduit le 17 à Saint-Denis par l'évèque de Sens, ]yiines ,|g Ponipadourct dcVaudreuil; MM. le duc d*^ Sain t-Aiçnan, représentant le roi, et de Pompadour. De Saint-Denis, on porta le cœur au Yal-de-Gràoe. La princesse fit d2,000 livres de pension à M™" de Pompadour et continua les gages à tous les domestiques choisis pour son lils.
après le souper, et dès lors elle s'y rendit assidûment. Elle suivit la cour le mois suivant à Marly, et parut aux jeux donnés par le roi en l'honneur de l'électeur de Bavière. Au mois de juin nous la trouvons à Rambouillet, ayant repris toutes ses habitudes et chassant le sang-lier dès quatre heures du matin par tous les temps, avec ses fidèles du moment, mesdames de Châtillon, de Rochepot, sa sœur, de Parabère et de Maillebois qu'elle avait fait inviter; elle continua au mois d'août à Marly avec le même entourag'e et de plus M""* de Ghampig^nolles, femme du premier maître d'hôtel de son mari, pour laquelle elle avait obtenu une invitation, faveur fort recherchée, comme on sait, et difficilement accordée. En ce moment, elle jouissait de toute la bienveillance du roi, qui la traitait aussi affectueusement qu'il en avait usé avec la dauphine, lui prêtait, pour se parer, tous les diamants de la couronne (1), et partout, ce qui suffisait pour contenter la princesse, lui assig-nait la première place. La duchesse de Berry voyait se réaliser le rêve qu'elle avait formé à la mort de sa belle-sœur et elle jouissait de sa fortune. Elle était en réalité, M'"" de Main-
(1) Le 8 juillet 1713^ eurent lieu les fiançailles du duc de Bourbon et du prince de Conti a-vec Mesdemoiselles de Conti et de Bourbon. Ce jour-là, le roi portait un habit « pluie d'or »^ le duc de Berry un habit « pluie d'argent ». M"'' la duchesse de Berry avait a uu habit d'une étoffe d'or, tout parsemé de perles et de diamants, et sa coiffure en étoit toute remplie, S. M. lui ayant envoyé toutes les pierreries de la couronne pour s'en parer, et l'on assure qu'elle en portoit pour plus de 18 millions. » (Dangeau, XIV, 439.)
tenon ne prenant officiellement aucun rang", la première à la cour, et elle commençait à n'écouter que ses caprices, trouvant moins de résistance auprès de Louis XIV, qu'avec un peu d'habileté, du reste, elle avait su apprivoiser. Elle avait son cercle, ses favorites : les courtisans la flattaient, les politiques laménag*eaient en song-eant au frêle enfant qui seul s'interposait entre le duc de Berry et le trône. Mais aussi elle donnait déjà libre carrière à ses g^oûts fantasques, qui font presque involontairement penser aux excentricités de certaines gTandes dames de notre temps. Le 22 août, raconte le fidèle Dang'eau, a Monseigneur le duc de Berry et madame « la duchesse allèrent à Paris, à l'Opéra, à la foire « Saint-Laurent. M""" la duchesse donna la foire à <( dix-sept dames qui étoient avec elle, donna beauce coup à l'Opéra et à tous les spectacles qui sont « dans la foire, et jeta de l'arg'ent au peuple dans « les rues. On leur avoit porté à souper dans leurs (( logées avant que l'opéra finît : ils ne revinrent à « Marly qu'à cinq heures du matin (i). » Le roi ne trouvait rien à redire à ces fantaisies : il se plaisait au contraire à cette g'aieté qu'il recherchait d'autant plus qu'elle s'éloigMiait davantag"e de lui : chaque fois qu'on joua pendant l'automne la comédie à Fontainebleau, il eut sa petite- fille avec lui; dans les chasses où il se trouvait, il avait toujours auprès de sa voiture la ])etite calèche de la princesse, que
, (1) T. XIV, p. 400.
LA DUCHESSE DE DEIlRY, l"2l
celle-ci conduisait elle-même. Cette calèche était complètement dorée, ainsi que les harnais. La duchesse ne se retenait plus aucunement dans sa toilette, surprise même sans doute de ne pas recevoir d'observation : ses habits étaient toujours faits des étoffes les plus riches, couverts d'émeraudes, de rubis et de diamants : un contemporain ajoute « que (( sa coiffure en étoit si remplie qu'on peut dire « sans exag'ération que la vue en pouvoit à « peine supporter l'éclat (1). » Le roi lui avait donné à Fontainebleau un appartement complet ; il lui laissait tenir un gTand jeu, et semblait satisfait de voir les courtisans s'empresser autour "d'elle. A la fin de l'année, à Versailles, son salon fut le véritable centre de la cour : on jouait chez elle le soir, à l'exception des trois jours par semaine où il y avait comédie au château, et où elle aurait eu g-arde de ne pas trôner.
o -A deux reprises, durant cet automne, on la crut i gTosse sans qu'elle eût la raison de cesser ses chascses à cheval et de comprendre que l'affection du roi avait surtout pour mobile de voir son second - petit- fds lui donner des descendants mâles qui le ; rassurassent sur la succession de sa couronne et dont le nombre le délivrât des obsessions auxquelles il était en butte de la part des princes lég-itimés soutenus par M'"^ de Maintenon (2). La du-
(i) Mercure, octobre 1713, p. 219, 222.
(2) Elle était si peu raisonnable que, le 5 octobre, ayant fait une chute
chesse de Berry en était assez rapidement venue à ses fins, et comme elle l'avait dit à sa grand'mère, Tannée précédente : « le roi s'accoutume à tout;, et « moi j'ai pris mon parti de ne me mettre en « peine de rien. » Elle avait amené Louis XIV à être presque aussi accommodant pour elle qu'il l'avait été pour la Dauphine : il la laissait ag^ir à sa fantaisie, et Madame ne semble plus avoir continué ses tentatives de surveillance. Le lundi 23 janvier 1714, elle donna une gTande fête dans ses appartements de Versailles : comédie, souper, puis gTand bal masqué. « Le bal fut fortmag*nifique et fort bien a ordonné ; on n'en sortit qu'à buit heures du ma- « tin et les masques de Paris s'en retournèrent fort « contents (1). » Il paraît cependant que la g-aieté y fut assez bruyante pour étonner au moins quelques-uns des courtisans de l'ancienne cour. « Il y « eut, ajoute timidement Dang-eau, une présidente « à qui des jeunes g*ens considérables firent une « insulte; mais M^' le duc de Berry en fît des répri- « mandes si à propos qu'il en fut loué de tout le « monde (2). » Le lundi suivant cette joyeuse fête recommença avec le même progn^amme; mais cette Pois Dang*eau se borne à l'enregistrer sans aucun commentaire. Elle eut encore une nouvelle édition le il février, sans comédie. Dans l'intervalle, le
tle cheval, elle n'y remonta pas moins le lendemain, l>ien que toute sa maison la crût grosse. (Dangcau, XIV.)
(1) Ibid.,XN,12.
(2) Ibid.
duc de Berry eut une violente fluxion, et sa femme, refusant les bals et les comédies (1), se consacra entièrement à lui, trouvant probablement assez de distraction au gnmnd jeu qui se tint alors chaque soir chez le prince.
A la fin de l'hiver, la duchesse de Berry ordonna à la marquise de Vieuville de se démettre de sa chargée de dame d'atours ; elle lui remboursa une partie de ses avances, et aug-menta ses appointements en lui laissant le titre de la fonction, dont elle assig"na l'exercice à la marquise de Mouchy. Un g'rand événement allait chang"er la destinée de la princesse en lui enlevant presque subitement encore le duc de Berrv. Mais, avant de raconter ces tristes détails, nous allons nous arrêter un moment au seuil de l'intérieur de ce ménag-e et examiner un peu la nature des relations qui unissaient alors les deux époux.
Nous avons vu que le duc de Berry éprouva un vif sentiment pour sa femme, qui ne le partag-ea jamais, s'étant toujours contentée de voir dans son mariag'e un affranchissement et un rang-. Le duc de Berry, dominé par l'intellig-ence de sa femme, par la rég-ularité de ses mœurs qui lui faisaient d'autant plus g-oûter les charmes de l'hymen, doué d'ailleurs d'un sens assez étroit, d'une volonté toujours défaillante, subit long'temps le joug*, et conti-
(1) Dangeau dit naïvement ou malignement :« M'"« la duchesse de Berry , qui n'aime pas à aller à la comédie sans son mari, manda aux comédiens de Paris de ne pas venir. » (XV, 77.)
nua à aimer la duchesse, sans se laisser troubler par son humeur violente , ses caprices fantasques et ses allures d'une liberté réellement inconnue à cette époque. Madame constate souvent dans sa correspondance la durée de cette passion, et, le 21 mai 1712, elle écrivait à ce sujet un passag^e curieux à noter : « Quant à M. le duc de Berry, il ne seroit a pas si niais, si on ne l'avoit pas élevé dans une u telle ig^norance; mais il ne sait rien de rien, à «peine sait-il ce qu'il est et avec cela il est très- <i opiniâtre. Mais il est très-amoureux de sa femme, « qui malheureusement ne l'est pas de lui, et, bien « qu'elle se conduise mieux qu'auparavant, je crains « bien qu'elle ne devienne coquette : elle y a une c( g'rande propension (1). » Le duc de Berry, comme nous l'avons vu, ne put cependant s'empêcher de se plaindre des assiduités de son beau-père auprès de sa femme, et Saint-Simon nous a dit comme il les supportait avec chagTin , comment lui-même il crut de son devoir d'en parler au duc d'Orléans en lui faisant connaître les bruits déplorables qui circulaient à ce sujet.
Ces bruits existaient et se répandaient avec une persistance terrible, habilement entretenue par la coterie de la duchesse de Bourbon, qui ne laissait échapper aucune occasion de poursuivre son œuvre de veng'eance. Madame constatait elle-même la g'ravité de ces accusations : « Mon fils et sa fille
(I) Lettres inédites^ édition Rolland.
« s'aiment tant, écrit-elle de Marly, le 24 novcni- « bre 1713, comme vous savez, que malheureuse- « ment cela a fait dire de vilaines choses sur leur « compte ; mais maintenant ils commencent à se « haïr, ils se font chaque jour des disputes du dia- (' ble, et, ce qui est le pire de tout, la fille brouille « le père avec son mari ; le père est parti désesc< péré pour Paris. Il me cache tout, mais je l'ap- « prends par sa femme, et je fais comme si je ne (f savois rien. ». La Palatine se trompait : le duc d'Orléans et sa fille ne se haïssaient pas : la duchesse, parfaitement ég*oïste, se plaisait à torturer son père, qui, dans son aveug'le affection, cédait toujours, n'avait jamais le courag'e de briser, après les odieuses scènes qui lui étaient inflig'ées, sentait sa faiblesse, ses torts, ceux de sa fille, mais ne pouvait^se résig-ner à rompre avec elle, et partait en effet désespéré, quand, ayant tenté de la rappeler à la raison, il se voyait traité par elle comme un « nèg-re», pour employer l'énerg-ique expression de Saint- Simon. Ces luttes se répétèrent sans cesse, et elles étaient connues de toute la cour. A la fin le duc de Berry se lassa du rôle qu'on lui faisait jouer : lui qui voulait aimer sa femme pour tout de bon , qui souhaitait l'avoir pour lui, ne la voyait jamais : les chasses dès l'aube, les toilettes, les promenades, le jeu absorbaient tout son temps, ou, quand elle avait quelques heures à elle^ elle les donnait à son père. Le duc de Berry dans un de ses moments de dépit, s'oublia avec une des femmes de chambre de sa
femme, et se prit à l'aimer sérieusement (1). La duchesse s'en aperçut, et, loin de s'en formaliser, elle y vit un moyen de se débarrasser d'un époux trop passionné à son g^oût et de recouvrer sa pleine liberté . Elle s'arrang'ea pour mettre son mari dans l'impossibilité de nier , et sans se fâcher, sans lui faire de scène, elle lui sig'nifîa (c que s'il vouloit continuer à vivre avec elle en « bonne amitié et comme ils avoient fait d'abord, « elle le laisseroit se conduire à sa g-uise et qu'elle « feroit comme si elle ne se doutoit de rien; au- (c trement, elle iroit se plaindre au roi, et la périt sonne seroit chassée si loin que de sa vie il ne la « reverroit ni n'en entendroit parler (2) » . Le duc de Berry se le tint pour dit (3) : il laissa désormais ^a femme tranquille, et c'est de ce moment que la duchesse se mit à donner plus libre cours à ses fantaisies et à ses exag'érations de toilette, sans que le duc de Berry pût lui adresser d'importunes représentations. Celui-ci demeura, jusqu'à la fin de ses jours, l'amant de la femme de chambre, qu'il maria au commencement de l'année 1713. Cet incident
(1) « Au bout de trois mois de mariage, écrit Madame, le duc de Berry s'éprend d'une petite femme de chambre, bien noire, bien laide. »
(2) Lettre de Madame, du 31 mars 1717.
(3) « Il mourut l'aimant, dit Madame; un an avant sa mort, il l'avoit mariée, mais a\'ec la condition que son mari u'auroit aucun lappoi't avec elle. U l'a laissée enceinte ainsi que sa l'emme; toutes deux sont accouchées après sa mort. M'"*^ de Berry, qui u'étoit pus du tout jalouse, a pris soin de la mère et de l'enfant. » [Ibid.)
explique le redoublement de folie qui se maniCesta dans la conduite de la duchesse de Cerry. Sans surveillance désormais possible de la part de son mari, bi'ouillée avec sa mère, ayant son père à ses pieds, aucun frein n^existait pour elle. Madame s'élail lassée en voyant l'inutilité de son rôle de mentor, et le roi , auquel nul ne parlait plus des frasques de la duchesse, trouvait en elle de la g'aieté, de l'entrain, et lui savait g'ré de réveiller la cour et de lui rendre, comme avait fait la duchesse de Bourg^og'ne, de la vie et de l'animation.
Nous avons vu comme l'hiver de 1714 s'était passé g^aiement pour la duchesse de Berry, quelles fêtes brillantes elle avait données, et comme elle avait tout d'un coup fait preuve en public d'affection pour le duc de Berry, jusqu'à ne plus v^ouloir sortir parce qu'il était un peu indisposé. Le 26 avril, le duc de Berry chassa à Marly avec le roi et l'électeur de Bavière; le 30, quoique se sentant fatig'ué, il se leva de très-bonne heure pour aller voir Louis XIV qui venait de prendre médecine, et il allait monter à cheval pour chasser quand il se sentit pris d'un frisson violent qui le força de se remettre au lit. Une fièvre ardente s'empara de lui, et le soir même on crut devoir le saig'ner au pied en présence du roi. La nuit fut mauvaise ; le lendemain, l'accès redoubla, et dès ce moment les médecins se montrèrent inquiets; le roi, visiblement affecté, ne quittait presque pas le chevet du malade. Le mal empira rapidement, et Saint-Simon constate que dès le début l'apothicaire
BoLilduc lui dit qu'il n'y avait aucun espoir à conserver, et que le prince était atteint comme son frère et sa belle-sœur ; il paraît même que les médecins ne dissimulèrent pas un instant leurs alarmes (1). Le malade sembla s'être ég'alement fait peu d'illusion sur son sort; dès le 2 juillet, il voulut réguler ses affaires de conscience, et la communion ne fut différée qu'à cause de ses fréquents vomissements. Le 3, la Faculté s'avisa de décider que le prince s'était rompu une veine dans l'estomac à la chasse à courre du 26, où en effet il avait eu à faire un violent effort pour retenir son cheval qui avait fait une gTande g-lissade et il s'était heurté la poitrine contre le pommeau de la selle. Dans la journée les étouffements et les vomissements recommencèrent avec une excessive et douloureuse fréquence. Vers les six heures du soir, le duc de Berry dut se lever, ne pouvant plus respirer en demeurant couché. Il se crut mieux pendant quelque temps, et dit même à Madame qu'il espérait n'en pas mourir; mais le mal empira presque aussitôt, quoique les vomissements eussent subitement cessé ; il s'empressa alors de recevoir le viatique et l'extrôme-onction, ce qui eut lieu en présence du roi à dix heures. C'est alors que le prince avoua au Père de la Rue, son confesseur, l'accident de la chasse. Peu d'instants après, il perdit la parole: il prit alors le crucifix que tenait le Père de la
(1 ) « Les médecins, contre leur coutume, ne rassurèrent jamais le roi,» (Saint-Simon.)
Rue, le baisa à plusieurs reprises et le mit sur son cœur. A la fin la tête s'embarrassa; le duc manifesta alors plusieurs fois le désir de ce lever et d'aller trouver le roi (1). A quatre heures du matin, le 4 mai, il rendit sans souffrance apparente le dernier soupir. Le jour même, pendant que Louis XIV se promenait, après dîner, dans la forêt, le corps du défunt était emporté dans un de ses carrosses, aux Tuileries , accompag'né de ses officiers et de ses g-ardes. Les obsèques furent célébrées d'une façon un peu «cavalière» (2); l'enterrement eut lieu le 16 mai avec un cérémonial médiocre, et Saint- Simon, dans ses additions au 'Journal de Dang-eau, a g-randement raison en écrivant : « On remarquera (( en passant, sur le roi, que dans une mafson parce ticulière on auroit honte de faire emporter le « corps d'un domestique si précipitamment après « si peu d'heures depuis sa mort. »
Le lecteur se demande sans doute quelle fut l'attitude de la duchesse de Berry pendant la maladie de son mari. Dang'eau la montre très-émue, voulant à toute force accourir de Versailles auprès de lui. Le 2, au matin, elle envoya son chevalier d'honneur, M. de Goëtenfao, prier le roi de laisser venir Chirac, le célèbre médecin du Palais-Royal ; le roi refusa en faisant observer que, comme tous les docteurs étaient d'un avis uniforme, un nouveau venu
(1 ) Note du duc de Luyues.
(2) Saiut-Simon.
ne pourrait que créer des embarras. Le soir elle charg-ea ^1"^^^ de Pompadour et de la Vieuville de demander l'autorisation de se rendre à Marly, malg-résa gTossesse, «ne pouvant demeurer dans Tétat « d'inquiétude où elle étoit, et résolue de venir plu- « tôt à pied que de venir pas. » Ces dames insistèrent très-vivement, à ce qu'il paraît. Le roi se souciait peu, ce semble, de la présence de sa belle-fille, car, après leur avoir dit qu'il ne lui fermerait « pas a la porte si elle venoit, mais que cela seroit fort « imprudent à elle de venir, » il se hâta de prier Madame et la duchesse d'Orléans d'aller immédiatement à Versailles pour dissuader la duchesse de Berry de son projet. Il y tenait, car, pendant qu'il chang'eait d'habit en rentrant de la revue des g'ardes du corps, il reçut avec plaisir le duc d'Orléans accouru pour Tinformer du chang'ement de résolution de sa fille ; il l'eng'ag'ea alors à aller la consoler. Le lendemain cependant elle renouv^ela ses instances avec le môme insuccès. Saint-Simon est plus franc ( 1 ) . La vérité est que le duc de Berry ne voulut pas voir sa femme, et Dang^eau lui-môme l'avoue implicitement en racontant que, le 2, après les vives instances du roi pour prévenir le voyag'e de la princesse, dès qu'il fut sûr qu'elle ne viendrait pas, il s'empressa d'en informer son petit-fils, preuve évidente que c'étail un moyen de calmer les appréhensions du mourant. C'est qu'en effet le duc de Berry
(1) XV, i3G.
n'aimait plus sa femme, et il était malgTé lui choqué, Lien que n'y croyant certainement pas, des bruits que provoquaient les assiduités maladroites de son Leau-père. Les scènes les plus pénibles se multipliaient à ce sujet, et Saint-Simon nous dit que vers cette époque il y en avait eu une des plus violentes à Rambouillet « qui attira un coup « de pied m mK . . à ^1""^ la duchesse de Berry et « la menace de l'enfermer dans un couvent pour le « reste de sa vie ; et il en étoit, quand il tomba « malade , à tourner son chapeau autour du roi « comme un enfant pour lui déclarer toutes ses « peines et lui demander de le délivrer de M'"" la « duchesse de Berry (1). » Les choses en étaient même à ce point que l'on alla jusqu'à prétendre que la princesse se défît de son mari par le poison pour échapper à son ressentiment et recouvrer son indépendance.
Ce pauvre prince était bon et dig'ne d'êlre aimé. C'était, d'après Saint-Simon, le meilleur homme du monde, aimant le mieux son plaisir et celui des autres. 11 avait un esprit médiocre et ne le prouva que trop par sa faiblesse envers sa femme, nulle vue , mais du bon sens et de la rectitude dans le jug'ement. Il aimait la vérité, la justice, la raison ; il avait de la fermeté, ne savait pas assez se con-
(l)Mauropas raconte que le duc de Berry, exaspéré des bruits qui circulaieutj forçale duc d'Orléans à dégainer sur l;i terrasse de Marh ; on les sépara et l'affaire fut étouffée. {Mànoiics, I, u2.)
traindre: c'était en résumé un prince d'une certaine valeur et fait pour être apprécié dans sa famille et à la cour. Sa mort cependant passa presque inaperçue. Madame fut encore la personne qui le reg-retta probablement le plus, et elle a écrit un récit des plus naturels et des plus touchants de ses derniers moments (1). Le roi ne cacha point son ressentiment contre la duchesse de Berry, car il n'alla la voir que le 6 mai; elle était au Palais-Royal avec son père et sa « mère : Gomme cette visite les attendrissoit tous, le « roi n'y demeura qu'un quart d'heure (2). » On avouera que la sensibilité du g-rand roi était au moins sing'ulière. Madame se montra plus maternelle : « Le jour même j'ai été à Versailles trouver « la pauvre duchesse de Berry. Elle est bien à plain- « dre, car elle a assez d'esprit pour comprendre toute « l'étendue de son malheur et de la perte qu'elle « vient de faire. Elle m'a fait pleurer à chaudes « larmes, car j'ai g-randement pitié d'elle. De la « femme la plus heureuse du monde, elle va devenir « la plus malheureuse si elle n'a pas un fils. Elle « croit fermement qu'elle n'aura qu'une fille (3). »
(1) Lettres inédites, édit, Rolland : 6 mailTl'i. Dans une autre lettre, datée du 27, elle écrit : « C'est un grand bonheur i)our moi que le duc de Berry eût cessé depuis hien des années de ni'aiuier, auti-ement je n'aurois pu me consoler de sa perte. J'avoue qu'au premier moment, et même quelques jours après, j'en ai été fort émue; mais, ayant fait réllcxioii que, si j'étois morte, il n'eût fait (ju'en rire, je me suis consolée promptuiueiit. »
(2) Uangcau.
<3) Lettre du 6 mai, déjà citée.
La diicliesse de Berry pleurait sa situai ion, mais à eo moment son cœur n'avait depuis long^temps aucun sentiment pour le mari qu'elle venait de perdre si soudainement. Après avoir eu ostensiblement pour amant M. de Salvert, écuyer de la gTande-écurie (1), elle jeta son dévolu sur M. de la Haye, l'un des écuyers de son mari et son premier veneur lors de la formation de sa maison, bientôt après son premier écuyer, et auquel elle fît plus tard acheter la cli.arg-e de premier chambellan, parce qu'elle lui donnait place dans le carrosse du prince et à sa table (2). « Il s'en redressa, dit Saint-Simon, et s'en reg-arda « au miroir avec plus de complaisance. Il étoit bien « fait, mais avec une taille haute de planche court trainte et un visag^e écorché qui d'ailleurs n'avoit « rien de beau, du reste l'air sot et fat, peu d'esprit « et bon homme à cheval. » La duchesse de Berry éprouva cependant pour lui un sentiment tellement vif, qu'elle conçut le projet de se faire enlever par lui et de partir pour les Pays-Bas. Des lettres pleines de passion ou plutôt de folie furent saisies et mirent le roi et son petit-fils au courant; c'est même probablement ce qui amena les scènes de Bambouillet (3) . La Haye (( pensa mourir d'effroi » de cette proposition et ne savait comment se défendre; les lettres ne suffisant
(1) Soula\ie.
(2) « Sa double qualité de premier chambellan, qui lui assignoit un logement voisin de celui du prince, et d'amant, lui avoit fait donner à la corn* le surnom de « M. Tout-Prêt ». {Ibid.)
(3) Saint-Simon : u D'un tel projet , le roi son père et son mari pleins de vie, on peut juger de la tète qui l'avoit enfanté. »
pas, elle pria, elle pleura, elle menaea, elle accabla la Haye d'injures. C'étaient tous les jours des scènes nouvelles, tantôt tendres, tantôt terribles. La cour suivait avec curiosité ces incidents ; les « lorg-neries M dans les salons de Marly étaient vues de tous, car la princesse ne s'en g*ênait devant personne ; le malheureux chambellan cherchait à se dissimuler, mais sans oser disparaître à cause du duc de Berry et du monde. La princesse cependant dut de g*uerre lasse se résig'ner, soit qu'elle eût reconnu l'impossibilité de réussir, soit que la menace de son mari l'eût impressionnée; mais elle n'en persévéra pas moins dans sa passion , et pendant quelque temps encore elle accorda ses faveurs à la Haye. Le duc d'Orléans était au courant de cette affaire et il était le confident des reg'rets de sa fille; il connaissait ses folles aspirations, ses désirs, son projet d'enlèvement, tremblait de la possibilité d'un pareil éclat, mais il n'osait la g*ronder, sachant trop bien que c'est lui qui en souffrirait et qui à la fin serait plus rudement malmené (1). ^^ ,
La duchesse de Berry prit cependant le deuil avec une affectation ridicule ; elle ferma hermétiquement sa chambre et fit tendre tout son appartement. Quand le roi y vint, on entrouvrit lég'èrement une fenêtre, afln qu'il vît assez pour se conduire. Mais
(1 )Saiiit-Simuu. Il paraît cepeiulaiit que la Haye, à bout de forces, confia son tourment au duc d'Orléans, qui lui aurait répondu, suivant l'auteur de la Vie privée de Richelieu : « Que diable ma tille veut-elle faire en Hollande? il nii' semble qu'elle passe fort joliment sa vie dans ce pays. »
F. A nilCIIESSE DE BERRY. 135
on ne fit cotte concession que ponr lui, et le reste du temps, pendant que Ja princesse était dans son Jit, on demeurait chez elle dans une obscurité com- |)lète, « ce qui causa force scènes ridicules et des « rires assez indécents (1). » Les personnes qui venaient du dehors en effet trébuchaient et se trompaient : le Père du Trévoux adressa ses compliments à la muraille, se croyant en face de la duchesse; le Père Tellier, au pied du lit. Ce fut un véritable amusement : les dames et les officiers en étaient affligées et embarrassés, mais sans pouvoir parfois s'empêcher de prendre part aiix ores excités par maints incidents bouffons. , ,.,
La duchesse de Berry passa assez péniblement le mois d'avril : la fièvre la privait rég^ulièrement de sommeil et ne céda qu'à l'emploi du quinquina. Le 29, le roi vint la revoir, cette fois en plein jour, et la trouva g^uérie. 11 aug-menta sa pension de 200,000 livres (2), et décida que la maison de son petit-fils serait conservée jusqu'à la naissance de l'enfant, au service duquel, si c'était un fils, elle demeurerait définitivement attachée. Le roi avait en même temps charg-é Desmarets et Pontchartrain de dresser l'inventaire des bijoux laissés par le duc de Berry ; il décida que la veuve g'arderait ceux qu'elle avait reçus en se mariant; qu'elle partag-erait avec
(1) Saint-Simon.
(2) c< Le roi avoit ordonné à M. Desmarets de n'aller dire cette bonne nouTelle à M™'' la duchesse de Berry qu'après qu'il en seroit sorti pour éviter les remerciements en présence. » (Dangeau.)
son enfant ceux acquis dans la durée de l'hymen, et que l'enfant aurait tous ceux provenant du Dauphin son aïeul. Avec le g-oût de dépense et de luxe de la princesse, Louis XIV avait reconnu la nécessité d'aug"menter ses ressources. Au lendemain de la mort de son mari, elle se trouvait avec 40,000 livres de rente de sa dot, autant de son douaire et 580,000 Hvres de pension.
Malg*ré des précautions sérieuses cette fois, car la princesse savait quelle importance la naissance d'un fils exercerait sur son avenir, bien qu'elle eût dépassé le temps ordinaire des accidents précédents, elle accoucha avant terme, le 16 juin. Le reg'ret fut diminué parce que l'enfant était une fîUe ; elle ne vécut que douze heures, et Saint-Simon mentionne avec mauvaise humeur que ce fut à sa femme qu'échut l'ennuyeuse corvée de conduire ce petit corps à Saint-Denis. Quant à Madame, elle prit parfaitement son parti de ce double malheur : « Je serois « facile à consoler, écrit-elle le 22 juillet, si je n'a- « vois pas d'autres peines que celle que me cause a l'accouchement prématuré de M"'^ de Berry ; « l'enfant n'est pas à plaindre, car il est sûrement (( auprès de Dieu. Sa mère est fraîche et bien por- « tante, je ne la trouve pas malheureuse d'être sans « enfant et sans mari ; elle a un rang' plus élevé « que celui qu'elle eût pu ambitionner. Elle est la « première en France ; elle a 250,000 livres de re- « venu de plus que moi ; elle est donc fort riche, et « son train de maison n'est pas plus considérable
« que le mien, ce qui lui donne du superflu. Elle « est jeune, en bonne santé, tellement aimée de ses « père et mère (1) qu'ils font tout ce qu'elle veut; « elle a en fait de bijoux tout ce qu'on peut avoir de « plus beau. Je ne devine pas en quoi elle pourroit « être malheureuse. Si elle étoit reine, elle n'auroit « que plus de sujétion. » Les chansonniers n'eurent g-arde de manquer cette occasion de tourner quelques virulents couplets. J'en choisis un entre ving-t :
Si pourtant, comme on I« présume, Au monde elle a mis un posthume, 11 faut bien lui donner uu nom ; Ainsi, sans être téméraire.
C'est la Rochefoucault, de Pont, Gontaut, la Haye, Rions, Salvaire.
La princesse fut cependant un moment assez g-ravement malade ; mais Louis XIV, en allant la voir le 20, la trouva bien, et six semaines après elle était au g-rand souper à Marly avec M^es Je Saint- Simon, de la Vieuville, de Parabère et de Mouchy, qu'elle avait amenées. Le roi lui fît le meilleur accueil : « il l'accabla de g*râces et de présents (2). » En effet il lui paya 400,000 livres de dettes contractées pendant le mariag-e et lui donna tous les meubles et bijoux qui avaient pu appartenir à son mari. Il lui accorda en outre une faveur à laquelle elle tenait
(1) Madame ne pensait certainement pas cela en écrivant ce mot; elle ne se faisait aucune illusion sur les rapports de la mère et de la fille.
(2) Saint-Simon.
excessivement, celle d'avoir une compagMiie de douze g'ardes; au bout de quelques jours elle en demanda dix-huit autres pour pouvoir faire le service des appartements, celui de l'escorte, et leur permettre de se reposer; mais cette fois elle essuya un refus. L'automne se passa à. Fontainebleau et à Marly, comme si aucun chang'ement n'était survenu dans sa vie. La princesse ne manquait pas une chasse, et à dater du 15 novembre elle recommença à les sui^ vre à cheval. Elle n'oublia pas les soupers paternels, et c'est à cette époque que le duc d'Orléans y eut une attaque, « pour avoir mangue comme un « loup chez sa fdle, écrit Madame le 2 décembre « 1714, bien encore davantag^e, comme cela se pra- « tique toujours là. » L'hiver fut plus sévère forcément, au moins en apparence; car, avec le jeu, sa coterie et ses amours, la duchesse de Berrv savait occuper son temps. Le roi, qui n'avait plus qu'eUe à la cour pour lui donner un peu de jeunesse et d'entrain, supportait non moins impatiemment ce deuil importun; malg^ré son omnipotence, il n'osa pas cependant ne pas attendre le bout de Tan de son petit-fîls (1 ) ; mais dès le lendemain il le fît quitter à la princesse, quoiqu'elle eût dû encore rég^lementairement le porter six semaines. 11 la mena alors lui-même dans le g-rand salon de Marly et lui fît tenir le jeu (2).
(1) il fut réléliré lo 3 mai 1715, par l'évoque de Séez. (2) Sniut-Sinion, l)an{:c;ui.
LA DUCnESSK DE BFinRV. 139
»\iSoit faiblesse, soit besoin de distraction, soit toute antre cause, à partir de ce moment le roi témoig'na à la ducbesse de Berry une faveur presque aussi g^rande que celle dont la ducbesse de Bourg'og'ne avait joui auprès de lui. Madame de Maintenon paraît avoir alors partagée le même eng-ouement: « Elle a eu depuis quelques jours une assez long'ue '<■ conversation avec madame de Maintenon, et l'on « est persuadé qu'elles ont été contentes l'une de a l'autre , et que madame de Maintenon a trouvé « beaucoup d'esprit à cette princesse (1). » La marquise, voyant le roi s'éteindre, cbercbait évidemment un appui pour l'avenir, et elle pensait trouver le meilleur moyen de se concilier le duc d'Orléans en caressant sa fille favorite. Celle-ci profita de cet eng^ouement avec liabileté : elle trônait véritablement à Marly (2), et, avec le caractère que nous lui connaissons, on peut croire si elle en était heureuse. Ses volontés étaient toujours exécutées, et, pour qui sait avec quelle exactitude Louis XIV aimait voir suivre ses prescriptions, ce passag'e de Dang'cau sera sig'nificatif : «Madame la duchesse de « Berry devoit aller à la roulette, et les ordres « étoient donnés pour cela; mais elle a mieux « aimé se promener dans les jardins, où elle a été « suivie de beaucoup de dames (3). » La princesse
(1) Dangeau.
(2) l'nd., 10 mai.
(3) \jne assez plaisante anecdote trouve ici sa place : elle nous est contée par Madame. « Le roi, ayant reçu le jeune prince de Saxe, chargea la
avait donc fait modifier le programme arrêté par le roi : certes les vieux courtisans avaient dû en être profondément surpris. Elle présidait à toutes les fêtes ; elle avait la première place auprès du roi ; elle le suivait dans le parc, au mail, ayant jusqu'à douze calé' ches remplies de dames derrière elle. Ces dames lui formaient une véritable cour, et, tandis qu'elle demeurait toujours à Marly, elle y voyait venir successivement les diverses princesses en simple visite. Elle profita de sa faveur pour obtenir une nouvelle concession, non moins ardemment désirée que celle de ses g-ardes du corps.
Depuis long*temps, la princesse voulait avoir des dames attachées à sa personne, et depuis la mort de la Dauphine elle avait poursuivi ce but. Déjà elle avait fait autoriser madame de Goëtenfao à l'accompag-ner en cas d'empêchement de la duchesse de Saint-Simon ou de madame de la Vieuville. Elle saisit à ce moment une occasion qui la servait heureusement : la santé de madame de la Vieuville était irrémédiablement atteinte, et madame de Saint- Simon exag-érait la délicatesse de la sienne pour
duchesse de Berry de lui faire les honneurs de Marly. Ils y furent, sans que le prince lui dît un mot. Comme ils gravissoient une colline, le gouverneur de celui-ci dut lui crier de présenter sa main à la princesse, ce qu'il se fit répéter et exécuta sans mot dire. En haut, la duchesse lui dit eu plaisantant : « Voilà une belle place pour jouer au culiu-niaillard ! » Alors sa bouche s'ouvrit et il dit : « Oui, j'y jouerois volontiers. » M'"" de Berry était si fatiguée qu'elle n'y put jouer, mais le prince joua toute la journée sans faii-e la moindre honnêteté à M™'' de Berry qui s'étoit fatiguée pour lui. »
réduire autant que possible son service auprès d'une princesse aussi compromettante. La duchesse de Berry fît valoir habilement ces raisons, après avoir obtenu l'assentiment de madame de Maintenon, ce qui avait sans nul doute été le motif de l'amicale entrevue enreg'istrée par Dang-eau. Le roi consentit sans difficulté à cette nouveauté, et décida qu'il y aurait quatre dames, chacune avec quatre mille livres de traitement payées par lui. De plus, il approuva sans discussion les choix qui lui furent soumis : la comtesse de Brancas (1), mère de l'ancien ambassadeur en Espag'ne ; madame de Goëtenfao (2), femme du chevalier d'honneur de la princesse ; madame deClermont-d'Amboise, femme de l'un des capitaines des g'ardes du duc de Berry (3); madame de Pons (4), femme de l'un des maîtres de la g^arde-robe du môme prince. Mais il se produisit presque aussitôt des chang'ements : dès le mois de juin suivant, madame de Goëtenfao mourut, et sa charg-e fut donnée à madame d'Armentières (5).
(1) Dorothée de Cheilus, veuve eu 1700 du marquis de Céreste, morte le 20 décembre 1714.
(2) Marie Bertault, fille d'un conseiller au parlement de Paris, mariée en 1696 à M. de Kerhoent, sieur de Goëtenfao, lieutenant- général.
(3) Gabrielle-Françoise d'O, fille du marquis de Franconville , gouverneur du comte de Toulouse, mariée en 1706 au marquis de Gallerande.
(4) Guyonne de Rochefort-Théobon, petite-fille du duc de la Force, mariée en 1704 au marquis de Pons-Saint-Maurice.
(o) Diane-Gabrielle de Jussac, fille du premier gentilhomme du duc du Maine, mariée en 1705 à M. deCoufiaus, marquis d'Armentières.
Le roi parut très-satisfait des choix faits par la duchesse de Berry (i), et il l'en félicita publique^ ment, en ajoutant qu'elle en avait absolument eu l'initiative. Il parut dès lors redoubler d'alfection pour elle, et vouloir g'randir ainsi chaque jour sa situation. Elle avait une véritable cour, et le nombre des dames au milieu desquelles elle trônait croissait sing-ulièrement. Dang'cau se mit alors à enreg'istrer ses faits et g*estes. Elle accompagnait toujours le roi, et elle nommait elle-même les dames qui devaient, dans ce cas, la suivre (2). Parmi cellesci fig-urait d'habitude la comtesse de Parabère, fille de madame de la Vieuviile, l'ancienne dame d'atoure de la princesse. Le 15 juin, Dang-eau mentionne discrètement que (( madame la duchesse de Berry « étoit à la chasse à cheval avec beaucoup de da- « mes; mais on remarqua que madame de Para- « hère, qui y monte très-bien et qui se porte à « merveille, ne fut pas choisie de cette princesse (( pour la suivre, elle pour qui elle paraissoit avoir « une g'rande amitié il y a quelques mois (3). » Il est probable que la duchesse de Berry venait d'apprendre que son amie était devenue la maîtresse de son père. Madame place en effet, à la fin de l'hiver de 1715, le commencement des amours du duc d'Or-
(1) M""*-" de Biancasj à peine nommée/ demanda, pour sa santé plus que compromise, d'aller aux eaux, et elle ne j'evint plus de Pro\euce à la cour. Kiie eut [luur iciuplaranteM""*^ de Beuu\au.
(2) Diingcau.
(3) Ihid. . . .) ...i ;
léans, et elle le raconte d'une façon tout à fait piquante : « Une dame qui est jeune et jolie vint « voir mon fils dans son cabinet. Il lui fit cadeau (( d'un diamant de deux mille louis d'or et d'une « ])oîte de deux cents. La dame avoit un mari ja- « loux; mais elle étoit si efTrontée qu'elle vint à « lui, et lui dit que des g'ens qui avoient besoin « d'arg'ent lui offroient ces bijoux pour une bag^a- « telle; elle le pria de ne pas laisser échapper une « si belle occasion. Le mari crut tout cela, il donna « à sa femme l'arguent qu'elle demandoit. Elle le « remercia cordialement et prit l'arguent : elle mit « la boîte dans son sac et le diamant au doig't, et « se rendit dans une société disting^uée. On lui dece manda d'où provenaient la bag-ue et la boîte. « Elle répondit : — M. de Parabère me les a don- « nés. — Le mari étoit présent, et il dit : — Oui, !« c'est moi qui les ai donnés. Peut-on moins faire a quand on a une femme de qualité qui n'aime uni- « quement et exclusivement que son mari? — Gela ■(( fît rire (1). »
Mais la duchesse de Berry song^eait alors à une réforme bien importante. Au moment où elle voyait le vieux' roi s'affaiblir chaque jour, où la couronne devait revenir à un enfant presque au berceau, où les complications les plus g'raves étaient à redouter
(i) Dangeau dit encore, le 28 juin, que ce jour-là la duchesse de Berry était à cheval avec M"*' de Charolais et beaucoup de dames : « Mais M""*-" de Parabère, qui tous les autres voyages étoit de ces chasses, n'en a point été encore de celui-ci. »
tant de la part des princes lég-itimés que du parlement, elle ne song-eait qu'à opérer une révolution dans la toilette des femmes. Involontairement la pensée franchit un siècle^ et l'on ne peut s'empêcher de penser au temps si voisin de nous où la toilette féminine occupait une si gTande place dans, les préoccupations des femmes les plus considérables de notre société officielle.
« On annonce , écrit Dang^eau , à la date du « 24 juillet, un chang*ement d'habit et de coiffure (( pour les dames , et on doit s'assembler demain « après dîner chez madame la duchesse de Berry (( pour cela, où l'on fait venir les habiles tailleurs « et les fameuses couturières, et Berain, le dessina- « leur de l'Opéra. » Le lendemain, « les princesses » se réunirent chez la duchesse de Berry : ces g-raves conseillères étaient la duchesse d'Orléans, qu'on est assez surpris de voir si bien d'accord avec sa fille, la princesse de Conti, mademoiselle de Gharolais. L'assemblée eut lieu après dîner, et après une vive et long-ue discussion, sans rien décider définitivement, on ordonna aux ouvriers de se hâter d'apporter les modèles d'habillement qu'ils croyaient devoir proposer. Dang'eau ajoute que les opinions furent très-différentes : il y en eut probablement autant que de personnes présentes, et son avis est qu'on ne chang'erait rien aux habits du moment. La pensée de la duchesse de Berry était, comme nous allons le voir, d'introduire dans la toilette des femmes l'écharpe et les nœuds d'épaule portés comme
ceux des officiers. Le 27 juin, elle inaugaira celte mode à la revue que le roi passa de son r(3g'inient. La princesse y vint à cheval avec une nombreuse escorte de dames ayant toutes des écharpes « portées « comme les hommes » , et des nœuds d'épaules couleur de feu (1). Mais le g-rand jour arriva. Le 31 juillet, on apporta à la duchesse de Berry, chez laquelle « les princesses » s'étaient de nouveau réunies, trois costumes, chacun de forme différente : la duchesse d'Orléans en prit un, la princesse de Gonti un autre, la duchesse de Berry le dernier, et le lendemain, toutes trois se rendirent après souper dans le cabinet du roi. Louis XIV se montra bon prince et ne leur témoig*na pas trop vivement le ridicule qui le frappait dans cette \isite. « Le roi dit à ces princesses qu'elles pouvoient « s'habiller comme il leur plairoit, qu'elles prissent (( l'habillement qui leur seroit le plus commode et « le plus ag*réable ; que pour lui cela lui étoit in- « différent; qu'il leur avouoit qu'il n'aimoit ni leurs « tabliers ni leurs écharpes (2). » Ces paroles du roi nous révèlent seules la . principale innovation imag-inée dans le cénacle des « princesses » . Cette tentative fut, paraît-il, peu g'oùtée. «Beaucoup de « dames, dit Dang'eau, n'approuvent pas ces habille- « ments nouveaux, ce qui fait croire que cela n'aura « pas de suite. (3). » La mort du roi allait en effet
(1) C'était la couleur distiuctive du régiment. — Dangeau.
(2) Dangeau.
(3) La toilette alors absorbait toutes les pensées de la princesse. Le
arrêter ces importantes affaires, et relég-uer à l'arrière-plan les tailleurs et les couturières. La duchesse deBerry ne voulut pas croire à l'accélération du déclin de Louis XIV, ou peut-être cet événement était-il désiré secrètement par elle. Nous la voyons continuer ses parties de roulette à Marly, de mail, de jeu, de promenades; aucun obstacle ne l'arrêtait. Un jour, les chevaux commandés pour elle et sa suite, ayant manqué, elle en prit à l'escadron du rég-iment du Roi, qui servait d'escorte (1). Dès que le roi devint sérieusement malade, elle ne parut plus chez lui, et elle ne le revit qu'avec toutes les autres princesses, le 26, après qu'il eut été administré.
5 cioùt, qumze mois après la mort de son mari^ elle reparut couverte de diamants. (Daugeau).
i) Dangeau, 9 août.
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