CHAPITRE V
Mariage de la duchesse de Berrv avec M. de Rious. — -Maladie. — Fêtes pour la duchesse de Lorraine. — Scandale de M. de Magny. — La princesse rentre eu grâce auprès de Madame. — Partialité des auteurs. — Le duc de Lauzun. — M. de Rions veut un mariage secret. — La princesse a peur «du diable». — Son retour à la religion. — Massillon la convertit. — Fêtes de Chantilly. — Rions et le tigre. — M. de Lassai. — L'ambassadeur de Venise. — Affaire du maréchal de Villars. — Grossesse de la princesse. — Sa maladie. — Le curé de Saint- Sulpice et l'archevêque. — Sa guérisou. —Elle se voue au blanc.
La santé de la duchesse de Berry inspira à ce moment quelques inquiétudes : le 15 décembre, elle se trouva mal, on la saig-na abondamment sans tarder et de nombreuses roug-eurs parurent sur son visag'e et sur ses épaules. On craig-nit la petite vérole, et la princesse fit prier ses parents de ne pas venir auprès d'elle : ils s'empressèrent au contraire d'arriver, et cette indisposition n'eut aucune suite; dès le 23, elle reprit ses habitudes et reparut au spectacle, au Palais-Royal et à l'Opéra.
L'année 1718 commença pour la duchesse de Berry par un bal qu'elle offrit à la duchesse de
Lorraine, sœur du Régnent, et par un scandale, car il semble qu'elle n'ait rien pu faire sans en provoquer. La magniifîcence de cette fête surpassa tout ce qui avait été fait jusqu'alors, et le Nouveau Mercure consacra une partie considérable de ses volumes de février et de mars à décrire ces splendeurs. Dang-eau remarque qu'il y eut un ordre admirable. Il y avait une table de 123 couverts pour les dames avec lesquelles les princes du sang' maugréaient, et plusieurs pour les hommes. Le rédacteur du Nouveau Mercure a mis en vers le menu de ces pantagruéliques festins :
Des filets minces d'aloyau, Des gendarmes aujiisdeveau, Petits dindons aux ciboulettes, Et des anchois en allumettes, Poulets de grains, mets excellent, Cuits derrière le pot cassant, Pigeon au soleil, chose exquise, Des côtelettes in surprise, etc.
11 y avait au premier service trente et un potag'es, soixante moyennes entrées, cent trente-deux horsd'œuvre ; aux deux services suivants, cent trentedeux entremets chauds, soixante plats d'entremets froids, soixante-douze plats ronds. Le dessert comprenait cent corbeilles de fruits crus, quatre-ving-tquatorze de fruits secs, cinquante soucoupes de fruits glacés et cent six compotes. Deux cents Suisses portaient les plats et cent trente-deux valets versaient à boire. Le détail du menu est vraiment curieux par la recherche de certains plats et la vul-
g'arité de quelques autres. On y remarque six g^endarmes, — espèce d'oille à l'espag'nole composée d'un carré de moulon, de deux perdrix et de deux poulets g'ras; — des terrines aux lentilles de toutes sortes de viandes, c'est-à-dire avec des poitrines de veau, des queues de bœuf, du petit lard. On servit 327 volailles, 382 pi gréons, 370 perdrix ou faisans, 126 ris de veau; peu de poissons. La table des liommes fut pourvue de même.
Le palais était splendidement illuminé extérieurement et intérieurement. Il v eut un concert avant le souper et un bal masqué après. Les dames qui avaient pris place à la table de la duchesse de Berry étaient mag-nifiquement pai^ées, et elle avait prié celles qui étaient en deuil de le quitter pour ce soir-là. Le bon ordre cessa seulement quand la princesse le voulut pour que la fête devînt réellement amusante. M'" de Valois entra masquée (1), et après elle, « tout Paris y vint en masques, » nous dit Saint-Simon. C'est alors qu'il se produisit un assez violent scandale. 11 paraît que quelques personnes non invitées « et non faites pour l'être » s'installèrent hardiment à la table des hommes. La duchesse de Berry, l'ayant su, leur fît donner l'ordre de se retirer par Saumery, son premier maître-d'hôtel. Trois des intrus obéirent et s'éloigMièrent sans bruit, mais le quatrième répondit si insolemment que
(1) Saint-Simon dit qu'il no put savoir pourquoi elle n'assista pas au souper et parut seulement au bal.
M. de Saumery le prit par la cravate pour le mener aux pieds de la princesse : il se démena si bien qu'il parvint à se dég-ag-er et à g-ag'ner la porte. Ce personnag'e était Foucault de Mag*ny, fils d'un conseiller d'Etat, justement considéré, mais qui, loin de suivre les traces honorables de son père, commit force folies, et même, au dire de Saint-Simon, des friponneries : il avait fini par acheter la charg-e d'introducteur des ambassadeurs, vendue par le baron de Breteuil, et c'est à ce titre qu'il avait prétendu avoir le droit d'entrée au Luxembourg'. Le lendemain il s'exprima en termes tellement violents sur la duchesse de Berry, qu'avant la fin de la journée il fut conduit à la Bastille; elle avait eu soin d'en demander l'ag^rément à Madame, qui aimait beaucoup M. Foucault, le père, son chancelier. M. de Mag-ny resta peu de temps en prison (1) ; mais, en sortant, il reçut l'ordre de se défaire de sa charg*e, et de colère il passa en Espag-ne, où, après une fortune vraiment inespérée, il se fit honteusement chasser (2). Le bal du Luxembourg- avait duré jusqu'au jour et Dang^eau évalue qu'il coûta plus de 20,000 écus. Le séjour de la duchesse de Lorraine fut un prétexte de mouvement et de divertissement pour la duchesse de Berry.
(1) Dangeau nous aijprend qu'il en sortit le 12, à la demande de la diicheï^se de Berry.
(2) 11 rentra en Fj'ance api'ès la Régence, mais ne put trouver aucun emploi. Ayant achevé de manger ce qu'il avait, il repassa en Espagne, où nous le retrouverons, et mourut misérablement.
Elle alla se reposer pendant quelques jours à la Muette, où sa tante vint la voir : le 4 mars, elle lui donna à dîner avec son père ; le 6, elle l'eut à souper au Luxembourg" ég'alement avec le Régnent, puis encore le 8 ; elle l'emmena le 11 à l'Opéra ; le 15, elle lui donna « ce qu'on appelle un retour de chasse », à Saint-Cloud dans la petite maison de M"^ de Marey, et Dang^eau constate que l'on resta à table depuis cinq j usqu'à dix heures : le duc d'Orléans y était, bien entendu. La duchesse de Berry s'était appliquée à plaire à sa tante : à son arrivée, elle avait fait placer dans sa chambre une commode mag*nifîque remplie d'écharpes, de tabliers, de mouchoirs, de palatines, de fichus, de rubans, de crevés « avec un déshabillé et tout autre sorte de g-alanteries de pareille espèce » (1). Elle savait, en agissant ainsi, être très-ag*réable à Madame, qui aimait excessivement sa fille de Lorraine, et elle avait réussi dans ses efforts, car à cette date la Palatine écrivait : « Je suis satisfaite de ma petite-fille « de Berry; elle s'est bien conduite envers mes « enfants de Lorraine : elle a du jug-ement, et elle « manifesta un retour vers la religMon et du dé- '( g'oùt pour le vice. J'espère que Dieu aura pitié a d'elle et qu'il lui fera la g-râce d'une conversion « sincère (2). »
On voit que la princesse avait bien joué son rôle,
(1) Nouveau Mercure, tome XVII, p. 218.
(2) Lettre du 31 mars 1718.
et qu'elle ne perdit point ses peines. Elle continua jusqu'à la fin les mêmes soins pour sa tante de Lorraine, qui ne partit seulement que le 8 avril. Il y eut encore un souper dans la petite maison de M"^*^ de Marey et plusieurs dîners. La princesse depuis quelque temps cherchait à se montrer plus attentive pour sa mère, afin de mettre les critiques de son côté : (( Elle remplit tous ses devoirs envers samère, a écrit Madame, le 28 septembre 1717, mais plus « elles se témoig^nent d'amitié plus elles se brouil- « lent. » Une fois dans cette voie, elle n'eut g'arde de ne pas profiter d'une indisposition assez sérieuse de sa mère pour se donner l'avantag'e de paraître une fille dévouée : elle décommanda son jeu, et s'installa au Palais- Royal , — ce qui ne l'empêchait pas, le jour même où la maladie inspira quelque inquiétude, de faire médianoclie avec son père et la duchesse de Lorraine au Luxembourg*. Elle n'en passa pas moins une nuit auprès d'elle, et Dang-eau, presque ému, en constatant la convalescence de la duchesse d'Orléans, dès le 22 mars, ajoute : « On ne peut pas témoig-ner plus d'amitié (( et d'attachement que M""" la duchesse de Berry « en témoig'ne à madame sa mère dans cette (( maladie-ci. » Jusqu'au dernier moment elle soig-na ses aug'ustes visiteurs. La duchesse de Lorraine alla lui faire ses adieux la veille de son départ, et le soir la duchesse de Berry courut à dix heures au Palais -Royal l'embrasser encore. Pour qui connaît le caractère personnel et ég^oïste de la
princesse, cette conduite est facile à apprécier. Elle tenait à se rapprocher de sa gTand'mère, et elle avait saisi avec empressement une occasion aussi favorable. Le succès répondit à ses désirs et d'une façon durable, car, jusqu'à sa mort, la vieille princesse ne cessa plus de lui montrer une sincère sympathie (1). « Elle se conduit fort bien avec moi, a écrit-elle le 29 mai ; elle n'oublie rien pour me « témoig^ner son affection, aussi je l'aime sincèrece ment, « Le 21 juin elle dit : « Elle a g^ardé sa mère « pendant sa maladie avec tout le zèle d'une « sœur g-rise. Je serois bien ingTate si je n'avois (' pas d'attachement pour elle, car elle me té- « moig'ne toute l'amitié possible, et me montre <f souvent une politesse telle que je me sens tout a attendrie. »
La jeune princesse continuait cependant sa vie habituelle et même avec moins de réserve que les années précédentes. Pendant le carnaval elle ne manqua pas un bal masqué de l'Opéra et elle y parut toujours avec son père; d'ordinaire elle était elle-
(1) Il y eut cependant un moment de doute, car, le 24 avril, Madame écrivait: « La personne que j'espère voir se corriger a du jugement et « un bon cœur : on pourroit se flatter de son retour au bien si elle n'étoit « pas au milieu de la mauvaise compagnie; sa tante et ses cousines du « côté maternel lui donnent aussi de mauvais exemples. La mère n'agit « que par caprice; un jour elle hait sa ûlle sans savoir pourquoi, un « autre jour elle approuve tout ce qu'elle fait, que ce soit bien ou mal. « Cela me fait craindre que les bonnes résolutions que l'on a prises à P;i- « ques n'aient pas de résultat et que le démon ne rentre dans la maison, « accompagné de sept autres malins esprits encore plus méchants que c( lui, comme dit la sainte Écriture. •»
môme masquée. Sa liaison avec M. de Rions devenait de plus en plus scandaleuse, comme aussi la déplorable influence de M'"" de Mouchy avec laquelle elle eut cependant quelques discussions qui firent courir des bruits de brouille, enreg-istrés avec complaisance par Dang-eau, mais qui n'eurent malheureusement pas de suite. Elle affichait d'ailleurs un luxe de plus en plus exag*éré, toujours très-excentrique. Le soir du jour où elle se réconcilia avec M'"" de Glermont, elle quitta le Carmel et vint se promener au Cours avec sept de ses dames, toutes vêtues de même étoffe qu'elle, avec des écharpes pareilles (1). Elle continuait à recevoir les ambassadeurs pendant sa toilette (2), multipliait ses soupers avec son père, s'ing-érait dans les affaires d'étiquette, et fît notamment décider que les princes étrang-ers ou assimilés ne pourraient plus se fiancer dans le cabinet du roi, privilég-e réservé aux princes français (3).
Mais il est temps d'étudier un côté vraiment orig'inal du caractère de la princesse, le côté religieux. Nous venons de voir Madame se féliciter de son « retour vers la relig*ion » et de son « dég'oùt pour le vice ». Il nous faut un moment quitter la cour et suivre la duchesse de Berry au couvent des Carmélites du faubourg' Saint-Germain,
(1) Elle leur av.iit donné ces costumes (Dangcau, 3 juin).
(2) Les 7, 12, 26 juin, i 4 noiît.
(3) Dange.au.
OÙ nous savons déjà qu'elle avait un appartement.
Nous avons dit combien la duchesse de Berry était, dans sa première jeunesse, opposée aux pratiques relig'ie'uses. Mariée à un prince très-pieux, elle se plaisait à l'empêcher de se rendre aux offices; elle cherchait à le faire manquer à ses pratiques, à le tromper les jours maig-res en lui offrant des mets exclusivement g*ras ; elle le persécutait à rég*ard du jeûne. « Elle s'en moquoit jusqu'à le « lui faire rompre, quoique rarement, à force d'ace mour, de complaisance et d'embarras de ses ai- « grès plaisanteries, et comme cela n'arrivoit « point sans combat et sans qu'on ne vît pas avec « quelle peine et quel scrupule il se laissoit aller, « c'étoit encore sur cela même un redoublement « de railleries qui le désoloient, » dit Saint-Simon, qui ajoute : « Elle fît tout ce qu'elle put pour ôter " toute religùon à M. le duc de Berry. » La mort de son mari ne parut nullement l'impressionner ; sa rapidité même ne semble point l'avoir affectée. Elle nechang-easavie, comme nous Tavonsvu, que pour en accroître le scandale : elle tournait en ridicule les choses les plus sérieuses en faisant du jésuite Rig^let son prétendu confesseur et son compag'non de table. Le «rare », comme dit judicieusement Saint-Simon, est qu'au milieu de ces écarts, elle s'avisa de prendre un appartement chez les Carmélites, et qu'elle s'y rendit souvent. C'est en effet au commencement de son intrig"ue avec Rions,
comme elle venait de le nommer lieutenant de ses g-ardes, qu'elle s'avisa de supprimer la chargée de confesseur de sa personne dont était revêtu le P. du Trévoux, et que Dan g'eau constate pour la première fois « qu'elle alla coucher aux Carmélites du faute bourg" Saint-Germain après s'être confessée dans « une ég-lise» où elle s'était rendue dans le carrosse d'une de ses dames, accompag^née seulement de M'" de la Vaise, sa femme de chambre (31 octobre 1715) : elle y resta jusqu'au lendemain à quatre heures, que ses dames vinrent la chercher pour la ramener au Luxembourg\ Le jour de Noël, elle assista, à Saint-Sulpice, à la messe de minuit, vint de sa paroisse pour assister à la g'rand'messe du jour, et passa toute l'après-dînée chez les Petites Carmélites. Tous les dimanches, en dépit du souper et du bal de l'Opéra, pendant l'hiver suivant, elle se rendit aux saluts du couvent. Elle y fit alors meubler deux chambres pour elle et deux de ses dames, et elle annonça l'intention d'y demeurer tout à fait pendant la semaine sainte. Elle vint en effet y coucher le vendredi saint (10 avril) : le dimanche précédent elle avait suivi les offices à Saint-Sulpice, son curé lui ayant permis de faire ses dévotions hors de sa paroisse(l). Dang-eau mentionne, — est-ce naïveté ou malice? — qu'elle et son père « passèrent la
(I) « La \ic de M""' la duchesse de Berry, dit Saint-Simon dans ses « Additions au journal de Dangeau, ne ronvenoit pas à des Pâques; elle « étoit aussi tenue à escroquer les grandes fêtes où la bienséance de son
journée du jour de Pâques en dévotion » () ); mais le soir cependant elle alla se promener en nombreuse compag-nie aux Champs-Elysées et elle dut avoir bien du mal à ne pas souper un peu en rentrant au Luxembourg*.
Depuis cette époque la duchesse de Berry vint fidèlement chez les Carmélites aux approches des gTandes fêtes (2). Elle y menait, comme nous venons de le dire, deux dames, fort peu de domestiques ; elle mang-eait avec les relig-ieuses et de leur ordinaire ; elle assistait, au chœur ou dans une tribune, à tous les offices du jour et fréquemment à ceux de la nuit : souvent elle demeurait long-temps en prières après les offices et elle se soumettait exactement aux rig^ueurs du jeune. Deux carmélites , choisies parmi les plus intellig^entes et celles qui avaient la plus complète connaissance du monde, étaient charg-ées de la recevoir et de demeurer avec elle. Toutes d'eux étaient jeunes encore, et l'une d'elles, d'une remarquable beauté ; toutes deux excessivement pieuses et remplissant ce devoir par pure obéissance. Peu à peu, les visites se multipliant, ces dames devinrent de plus en plus familières et elles
« état fait approcher des sacrements : elle en usa de même cette auuée: « on le vit bien, et ce fut uu scandale. »
(1) La veilie^i le duc d'Orléans avait eu la coupable faiblesse de faire ses Pâques à Saint-Sulpice. (Dangeau),
(2) « Qui sait si nous ne verrons pas dansM^o de Berry une sainte? » écrit M""" de Mainteuou à M. deCaylus. (Cité par M. Lacretelle, Hist. du iviji^ siècle.)
en vinrent à parler à la princesse très-frandiement et très-sévèrement de sa vie scandaleuse, ajoutant qu'elles ne pouvaient comprendre ce qu'elle venait faire dans leur maison (1). Elles entraient dans tous les détails pour lui prouver qu'elles n'ig-noraient rien, la sermonnaient, la pressaient, sans cependant la fatig-uer ni oublier de s'arrêter à propos (2). ce M°" la duchesse de Berry rioit et ne s'en fàchoit pas. » Elle vint coucher au couvent la veille delà Pentecôte (30 mai), assista le lendemain trèsdévotement aux offices, et le soir elle parut en g'rande toilette aux cours et aux Tuileries. Elle recommença pour FAssomption. Pour la Toussaint, elle passa deux journées chez les relig'ieuses, ayant avec elle JVP"'' de Mouchy et d'Aydie, sœur de Rions, qui venait de la faire venir de sa province pour lui donner la place laissée vacante par la mort de M™^ de Brancas. Depuis lors elle continua toujours de même, « ne cessant, écrit Saint-Simon, de vivre « comme elle faisoit au Luxembourg* et aux Garce méîites, et de laisser admirer un contraste aussi ce surprenant, et qui, du côté de la débauche, aug"- (i menta toujours ».En 1718 cependant, ces manifestations extérieures de piété s'accentuèrent davantag'e, et elles sont en outre corroborées par la
(1) Saint-Simon.
(2) ce Nos carmélites, où M'"'= ele Berry et moi avons été si souxciil, ne ec sont pas des bigotes, mais des peisonnes loit raisonnables. Si l'on ne ec voyoit leur habit, on les prendroit pour des personnes du monde. » (Lettre de Madame, i-'fjuiilet 1718.)
LA nUCIlESSE DK BERRY. 207
correspondance de Madame. Elle passa la Semaine sainte chez ses relig-ieuses : « Pendant tout ce temps, écrit Dang'eau, elle les a beaucoup édifiées: elle iit ses Pâques, le jeudi et le vendredi, elle jeûna au pain et à l'eau. « Elle vint delà Muette à Paris, au mois de juin, pour les solennités de la Fête-Dieu : « elle édifia tout le public à la procession, » remarque Dang-eau, qui ajoute qu'elle dîna au Carrousel et soupa avec son père , fin de journée assurément moins orthodoxe (23 juin). Le journal de Dang^eau renferme des indications curieuses : le dimanche 26 juin, la princesse dîna au Garmel; encore le 9 juillet, et elle soupa avec le duc d'Orléans ; encore le 26, et il dit : (f La dévotion de cette princesse continue et augnnente. » Le 31 , elle dîna au Garmel et alla ensuite à l'Opéra ; de même le 7 août, et elle soupa au Palais-Royal; le 14, elle passa l'après-dînéecliez ses relig-ieuses et elle alla souper à Asnières : « M. le duc d'Orléans y alla aussi. » Le 4 septembre elle entra pour huit jours au Garmel, et le soir de sa sortie, elle « fît un tour à l'Opéra » avant de retourner à la Muette. Le 15 octobre encore, elle revint extraordinairement au couvent, pour la fête de sainte Thérèse ; et il est à remarquer qu'à mesure qu'elle aug-mentait ses pratiques religieuses, elle multipliait ses soupers avec le Rég-ent.
Nous nous sommes arrêtés assez long-uement sur ces détails, parce qu'ils nous semblent très-importants pour l'appréciation équitable de la vie de la duchesse de Rerry. Nous n'avons pas l'intention
de la blanchir complètement, mais nous croyons pouvoir, sans aveug-lement ni exag'ération, diminuer la somme d'attaques dirig'ées contre elle, trouvant que la part qui restera sera encore lourde à porter. Nous croyons avoir tout à fait démenti la fausseté des infâmes accusations soulevées au sujet de l'affection du Régnent pour sa fille. Nous pensons qu'il faut porter aussi la lumière dans l'intérieur du Luxembourg". Et d'abord nous n'avons à consulter, au sujet de la duchesse de Berry, que des ennemis : le duc de Saint-Simon la déteste violemment, ne lui pardonnant pas d'avoir trompé ses prévisions et de ne pas lui avoir prêté l'appui sur lequel il comptait en nég-ociant son mariag-e. Ses mémoires sont remplis des pag-es les plus sévères contre la princesse, qu'il représente comme une Messaline, et l'on ne peut dès lors s'empêcher de remarquer avec une profonde surprise qu'il ait laissé sa femme occuper la première charg'e auprès de la princesse pendant toute sa vie. Dang-eau enreg^istre sulement les événements de la cour, sans entrer dans des appréciations, et cependant il y introduit quelques autres réflexions, plutôt à la décharg"e de la fdle chérie duRég-ent. Les chroniqueurs, les g^azetiers, les chansonniers, les rédacteurs de mémoires apocryphes, sont tous d'accord pour envelopper la princesse au plus épais des immondes tableaux qu'avec raison, (juoique avec exag'ération, ils tracent de la période de la Règ'cnce. Mais ce sont là des documents par-
LA DUCIIKSSE UK BDRHY. 209
tiaux et contestables, d'autant que le plus grand nombre plaident la culpabilité du duc d'Orléans envers la duchesse de Berry, et que, d'après la fausseté de cette assertion, on peut tout naturellement incriminer la véracité des auteurs. Nous restons donc en présence d'une série de documents hostiles , le plus g^rand nombre peu recommandables , puisqu'ils émanent d'auteurs anonymes et des bas-fonds d'une littérature amie du scandale, tandis que nul ne défend la cause de la princesse. J'avoue que cette situation m'a vivement intéressé en me donnant un vif désir d'essayer d'arriver à la vérité par le- seul moyen malheureureusement demeuré à la disposition d'un curieux comme moi : la comparaison de diverses narrations publiées, et l'étude du caractère de la duchesse de Berrv.
Kl
La duchesse de Berry avait épousé sans amour son mari, trouvant uniquement dans cette union un moyen d'assurer son indépendance et de satisfaire son org-ueil. Les événements se charg-èrent de détruire des illusions qui se ravivèrent au moment où la rég-ence échut à un père qui l'aimait trop ég'oïstement. Elle donna alors libre cours à ses caprices, à ses passions, à son amour du scandale, du bruit, à sa vanité, à son org-ueil intraitable. Tout d'un coup elle trouve un maître : ce fut le chevalier de Rions, qui exerça sur elle une souveraine et incroyable influence.
Le duc de Lauzun, voyant son petit-neveu devenu
l'amant de la princesse, trouva piquant de revivre en quelque sorte dans cet heureux cadet de Gascog-ne (1), et résolut de le g'uider de ses conseils poin^ l'empêcher de commettre les mêmes fautes que lui dans ses aventures avec Mademoiselle. Il voulait faire réussir le mariag^e qu'il avait si mal nég-ocié pour lui-même. « Cette pensée délectoit l'oncle, » dit plaisamment Saint-Simon; c'est lui qui dressa le plan de conduite, qui força Rions à se montrer exig'eant , jaloux , capricieux , taquin , pour établir plus souverainement son pouvoir et réduire complètement la princesse à sa merci. 11 lui fît comprendre que, tant qu'un mariag-e secret ne l'unirait pas à la fîUe du Rég-ent, sa situation serait précaire; que chaque jour pouvait surg-ir un rival qui le ferait oublier. Et en effet, les envieux et les prétendants ne manquaient pas. Madame de Mouchy , que les méchantes lang-ues représentaient comme étant toujours la maîtresse de Rions, le tenait soig-neusement au courant et le mettait à même de déjouer les coups qui le menaçaient. Rions cependant vit dès les premiers mois sa faveur s'asseoir solidement. La princesse diminua considérablement le temps accordé précédemment à sa cour; elle dîna phis souvent dans son parliculicr ; elle eut même nég'lig'é le Palais-Royal si Rions, prévenu
(1) « Cen'est point d'ailleurs un mauvais geutilliomme, écrit Madame^ « comme pour se consoler elle-même ; il est allié aux meilleures mais: « sons; mais, avec tout cela, il u'étoit pas digue des honneuis qui lui « sont venus. » (8 sept, 1715.)
LA UUCIIESSE DE BEllRY. 211
par son oncle, ne l'eût oblig-ée à demeurer la môme pour son père. Avec l'hiver revinrent des idées de mouvement et de plaisirs, et la duchesse de Berry, en 1717, se montra très-assidue à l'Opéra et aux bals. C'est alors que Lauzun prévint le dang'cr et décida son neveu à arborer ce caractère brutal et quinteux qui devait assurer la victoire et la lui donna en effet. Il manqua l'heure des rendez-vous plusieurs fois; il reçut rudement les envoyés que lui dépêcha la pauvre princesse; comme nous l'avons dit, il la força à décommander au dernier moment un bal et à venir, pour le voir, à une représentation d'un ballet à l'Opéra; il affecta de lorg-ner une danseuse fort à la mode ; il critiqua la toilette de la princesse, blâma ses bijoux, ses dentelles : bref il se montra despote, et feig'nit de vouloir la forcer à se vêtir à sa g^uise. La duchesse de Berry s'effraya de ces exigences et s'y soumit cependant avec une résigniation absolument étrang'ère à son caractère. Cent fois pendant sa toilette, elle envoyait à M. de Rions des messag-ers, pour demander ses instructions sur la couleur des rubans, le choix des dentelles et des pierreries. Si ses g-ens venaient prendre ses ordres pour le service du lendemain, elle n'osait Hen décider en l'absence du maître, car il l'avait promptement habituée à chang^er les heures même pour les affaires de devoir. Saint-Simon accentue, plutôt qu'il ne les diminue, les traits du tableau que nous venons de tracer, en parlant de « l'empire (( absolu qu'il avoit usurpé sur cette impérieuse
« princesse, à qui, de propos délibéré, il faisoit « chaque jour essuyer des caprices qui lui ôtoient « jusqu'à la moindre liberté, et des humeurs bru- « taies qui la faisoient pleurer tous les jours, et cf plus d'une fois » . En acceptant ce joug% la duchesse de Berry semble avoir eu conscience de l'eng-ag-ement qu'elle concluait, et nous sommes tout naturellement amené à traiter à fond la question du mariag-e de la duchesse de Berry. C'est évidemment à cette époque qu'il faut reporter l'influence de cette a peur du diable » dont parle Saint- Simon, en rappelant la terreur ([ue le bruit seul du tonnerre inspirait à la princesse. C'est cette situation nouvelle qui donna à la duchesse de Berry le besoin de se rapprocher de Dieu, tout en continuant à le scandaliser, qui explique cette assiduité à suivre aux gTandes fêtes les exercices du Garmel, et cette renaissance de piété constatée irréfrag-ablement par la correspondance de la Palatine. Elle niait cependant cette union. Nous trouvons à ce sujet des détails très-précis dans une lettre de Madame, du 25 octobre 1719 : «Je lui fis un jour (( des représentations de son mariag*e ; elle répon- (( dit en riant: Ah! Madame, n'ai-je point l'hon- « neur d'être assez connue de vous pour que vous « puissiez croire une pareille sottise de moi, à qui (( on reproche tant d'org-ueil ? Elle m'endormit « ainsi, de sorte que je ne voulois pas croire la (( chose : son père et sa mère n'y ont consenti de « leur vie ; moi, je ne consentirai de l'éternité à une
« pareille impertinence. Rions lui fit croire qu'il « étoit de la maison d'Arag'on , que le roi d'Espa- « g'ne lui retenoit son royaume, et que, mariés, ils f( pourroient le revendiquer. La Mouchy Ten en- (( tretenoit jour et nuit. » Mais cette dénég'ation ne sig'nifiait rien, car la princesse savait qu'elle devait à tout prix dissimuler la vérité à sa gTand'mère. Saint-Simon reconnaît l'existence du mariag-e et tous les contemporains sérieux partag^ent cet avis. Buvat, à la date du 17 avril, nomme pour la première fois Rions dans son journal, et ajoute : « On a disoitque ce g'entilhomme avoit eu le bonheur de 'i plaire à la duchesse et qu'elle l'avoit épousé secrè- « tement. » Comme on le voit ce bruit était public au lendemain de sa maladie : Buvat est un chroniqueur qui ne fait que recueillir les bruits répandus dans le populaire, et il enregistre celui-là comme ne soulevant aucun doute. Ce passag-e de l'obscur employé du cabinet des médailles nous semble précisément donner la preuve que le mariag-e secret de la princesse remontait aux premiers mois de son retour aux pratiques relig-ieuses, et en môme temps fournir l'explication de la scène racontée par Saint-Simon qui n'a pas voulu évidemment dire tout ce qu'il savait. Il est hors de doute à notre sens que le mariag'e existait dès la fin de l'année 1716, car autrement comment expliquer ces fréquentes visites au Garmel, ces confessions, ces retraites, #es manifestations constatées par Madame elle-même? Nous avons d'ailleurs été assez heureux pour dé-
couvrir, au cours de ce travail, un document incontestable, qui prouve l'exactitude de ces faits. On avait ignioré jusque dans ces derniers temps quel avait été Fauteur de cette quasi-conversion, et un passag-e d'une lettre du marquis d'Arg^enson à la marquise de la Cour de Balleroy, dont la précieuse correspondance est conservée à la ])il)]iothèque Mazarine, nous apprend que c'est Massillon, ce qui explique les bons rapports de ce gn^and orateur avec le Régnent : « On parle d'une « g-rande conversion au Luxembourg^ écrit-il le « 9 janvier 1717 : le Père Massillon en a été Tins- « trument. Véritablement jamais prêtre ou moine « n'a mieux mené une affaire. Il a persuadé, « au bout de plusieurs retraites qui ont été faites « aux Carmélites, qu'il falloit se marier pour ôter « le péché. Elle a épousé Rions. Je vous en parle « pour avoir vu l'habit do noces, qui est fort beau. » Cette déclaration formulée par un témoin oculaire aussi considérable ne peut laisser aucun doute et me donne pleinement raison.
Mais le duc d'Orléans ne se souciait nullement de laisser déclarer ce mariag'e. Tous les efforts de M. de Rions, conseillé par son oncle, portèrent vers ce but auquel la princesse tendait ég^alement avec ardeur, soit par passion, soitplulôt par le désir de satisfaire son amant et d'obtenir de la sorte plus de douceur et moins de quinteuses exig'ences. 11 est évident encore que la question se présenta brûlante pendant la maladie à laquelle nous allons
assister et que le malheureux duc d'Orléans se trouvait serré entre le cardinal de Noailles réclamant avec raison l'expulsion du chevalier de Rions qui n'était pour lui que l'amant de la duchesse de Berry, jusqu'à la déclaration d'une union dont le secret était un scandale puhlic, et celle-ci qui ne demandait probablement pas mieux que de recevoir les sacrements, mais en exig-eant de son père un consentement qui fît cesser immédiatement les bruits calomnieux, et enlevât même à la naissance d'un enfant tout caractère fâcheux. Peut-être même le duc d'Orléans ne put-il conférer dans les courts instants qu'il parut parler à travers une porte entrebâillée qu'avec M'^e de Mouchy à laquelle Rions soufflait ce qu'il fallait dire sans que la malheureuse princesse gûsante et presque morte sût ce qui se passait et y prît la moindre part. La scène que suppose Saint-Simon, en montrant la princesse en furie, doit n'avoir existé que dans son imag-ination. Il nous a dit à plusieurs reprises qu'elle redoutait excessivement la mort, que la foudre même lui causait les plus pénibles appréhensions, et ce serait au moment où la mort semblait se saisir d'elle, comme elle venait spontanément de se confesser, qu'elle aurait cédé à un emportement peu probable dans un pareil état de faiblesse et d'accablement! Je crois que les deux seuls acteurs de ce drame furent Rions et M'^^ de Mouchy, que la princesse à ce moment était presque sans connaissance, et que toute la lutte reposa sur la question
de déclaration d'un mariag'e, dont nous sommes heureux d'avoir trouvé la preuve matérielle, car cela diminue au moins jusqu'à un certain point le scandale de la conduite de la duchesse de Berry.
Nous ne quitterons pas ce sujet sans parler de la g-rave accusation récemment relevée avec une reg-rettable lég-èreté à propos de cette affaire contre Massillon. Le marquis d'Arg-enson écrivait encore à la marquise de la Cour dans sa lettre du 9 janvier 4717: « Le directeur qui est, dit-on, aussi « amusant dans la ruelle que dans la chaire, est .( devenu le g*alant (1) ; » et le 16 mars, il ajoutait: « On a dit que M'n^ de Berry payoit le prix des « bulles qui est de 40,000 livres, mais elle ne fit a qu'y contribuer. Crozat fournit le reste. »
Nous avons vu que l'honneur de la conversion relative de la duchesse de Berry revenait à Massillon qui diminua au moins le scandale en déterminant le mariag'e des deux amants. Il est triste de penser que de nos jours il ait pu se trouver un écrivain pour se faire l'écho d'une calomnie si gTatuite, basée sur une très-vag*ue médisance, et dont M. Tamizey de la Boque a fait trop bien justice pour que nous prétendions dire mieux que lui (2). « Quidoncaurait jamais pensé qu'atteig^nant à peine (( sa vingt et unième année et entourée de tant de a séduisants jeunes gens avides de lui plaire, on nous
(i) Manuscrit (le la bihl. Mazarinc.
(2) hcvnc desf/uestion$ltistoriqMS,XXl'^ liv.. p. \'
« représentât la duchesse de Berry sensible à l'amour a d'un homme, d'un prêtre, dont l'àg-e était presque « triple du sien (1)? L'impossibilité, non-seulement (( morale, mais matérielle, de cette réciproque pas- 0 sion est telle, que je suis bien tenté de prendre « pour une mauvaise plaisanterie la phrase du mar- « quis d'Arg'enson. En s'exprimant ainsi, le mar- « quis, alors âg-é de ving*t ans, ne voulait que « raconter quelque piquante aventure à la femme a qui, comme trop de femmes de ce temps-là, trou- « vait une correspondance d'autant plus attrayante « qu'elle était plus scandaleuse. Le futur homme « d'Etat se souciait bien de la vérité ! Intéresser, « ég'ayer la belle dame à qui ses lettres étaient « adressées, voilà ce que cherchait par-dessus tout M et à tout prix le jeune nouvelHste. »
Avant d'aller plus loin, nous devons parler d'une fête splendide qui eut lieu en l'honneur de la duchesse de Berry à Chantilly, pendant l'automne de cette même année 1718.
Le duc de Bourbon, désirant être ag-réable au Régnent qui lui avait procuré une g^rande satisfaction en tenant le lit de justice où furent cassés tous les monstrueux privilég-es attribués par Louis XIV à ses bâtards, ne crut pouvoir mieux faire qu'en offrant une fête à sa fille. Il la pria donc de lui donner une semaine, pendant laquelle se succédèrent
(1) Massillon était né le 24 juin lG<i3 : il avait donc 52 ans à ce moment.
d'incessants divertissements et de véritables splendeurs. La duchesse de Berry arriva, le dimanche 25 septembre au soir, à Chantilly, et elle y fut reçue avec les honneurs souverains. Il y eut immédiatement g'rand jeu et souper : la princesse prit place à une table de vingi-quatre couverts, à laquelle M. le Duc fut le seul homme admis à s'asseoir; quatre autres tables étaient dressées pour les seig-neurs de la cour. Le vicomte de Saulx-Tavannes, premier g'entilhomme du duc de Bourbon, fut détaché pendant tout le séjour auprès de la princesse pour son service d'honneur. Le lendemain fut consacré à la promenade dans les jardins, et le duc de Bourbon causa une ag-réable surprise en distribuant des g*roupes de musiciens dans les divers cabinets du labyrinthe. On passa la journée à chercher vainement à lesjoindre, les Suisses deg^arde ayant reçu l'ordre formel de ne répondre qu'en allemand aux questions qui leur seraient posées. Enfin, on parvint au centre où était préparé une mag-nifique collation, pendant laquelle on exécuta une cantatille du musicien Gochereau :
De quels nouveaux attraits sont embellis ces lieux ? C'est l'auguste présence D'une princesse que la France Voit au-dessus de tous ces demi-dieux.
Fille du héros glorieux Par (jui la paix et l'al^ondance Rendent nos champs délicieux.
Son port, son air gracieux Surpassent sa magnificence :
L'amour triomphe dans ses yeux.
LA DUCnESSE DE BERRY. 21î)
Rendez vos Iionimagcs A ses brillants appas :
Venez tous sur ses pas.
Quittez vos bocages, Dieux des eaux et des bois.
Accourez à ma voix.
Que la terre et l'onde Conspirent à ses plaisirs.
Qu'ici tout seconde De Condé les désirs.
Chantilly, rassemble pour plaire Toutes les grâces en ce jour;
Rends jalouse Cythère De la beauté de ton séjour :
Comme l'est la mère de l'Amour De celle que tu vois régner dans cette cour.
La princesse ne devait pas être habituée à entendre réciter des vers à sa louang^e, elle qui excitait si tristement la verve des chansonniers. Le soir on joua et on fît de la musique de chambre sous la direction de Valette, maître de la chapelle de la cathédrale de Sentis. Le mardi, chasse à courre, que la princesse suivit à cheval avec la Duchesse douairière : il y eut curée aux flambeaux et feu d'artifice. Le mercredi fut consacré à la visite de la ménag^erie du prince , fantaisie très-coûteuse , mais assurément originale, qu'il entretenait. La duchesse de Berry y vit avec étonnement un g^rand lion jouer avec une chienne qui l'avait allaité. Il y eut ensuite représentation d'un opéra italien avec intermèdes de danses, puis gu^and souper dans la g'alerie des Cerfs, illuminée splendidement. Les deux jours suivants, le temps fut occupé par le jeu, les soupers et
un bal masqué. Le samedi, une chasse au cerf dans la foret de Halatte dura cinq heures (1). Enfin, la duchesse de Berry partit le dimanche (2). La princesse était venue avec toute sa cour à Chantilly : ving't-trois dames furent « nommées » par elle pour l'y accompag'ner. Rions était ég-alement présent, et certains chroniqueurs racontent même qu'un tig're de la ménag'erie du duc de Bourbon s'étant échappé de sa cag'C, il y eut un moment de g-rand effroi parmi l'assistance répandue dans les jardins, et que M. de Rions se lança résolument au-devant de l'animal , qui , surpris du bruit qu'il entendit, se laissa tranquillement reprendre par son g^ardien ; ce bel acte de dévouement public aurait encore aug-menté la passion de la princesse pour son favori (3). MalgTé la splendeur de ces fêtes que Saint-Simon assure ne pouvoir être dépassée, mal-
(1) Nouveau Momus, octobre 1718.
(2) Buvat raconte qu'une de ces chasses se prolongea la nuit, et que le duc de Bourbon, qui avait préparé cette fête exceptionnelle, fit attacher des torches de cire, de 6 livres pièce, à trente mille chênes de la forêt.
(3) « Il pensa y arriver une aventure tragique. M. le Duc avoit de l'autre côté du canal une très-belle ménagerie, remplie en grande quantité des oiseaux et des bêtes les plus rares. Un grand et fort beau ligi'e s'échappa et courut les jai'dins de ce même côté de la ménagerie, tandis que les comédiens, honunes et femmes s'y promenoient. On peut juger de l'effroi et de l'inquiétude de toute cette cour rassemblée. Le maître du tigre accourut, le rapprocha adroitement et le ramena dans sa loge, sans qu'il eût pu faire aucun mal à personne que la plus grande peur.» (Saint-Simon). On voit que, si Rions eut un beau mouvement , il n'y eut pas probablement prnnil mérite.
gré les honneurs qui lui lurent rendus, les politesses exceptionnelles de M. le Duc et de madame la Duchesse douairière, la fille du Rég-ent se montra parfaitement maussade : « elle ne fit pas g*râce d'une lig'ne de toute sa g-randeur » ; elle n'adressa pas une fois en huit jours la parole à la femme du prince qui la recevait, sous prétexte de la brouille qui existait entre elles, depuis que celle-ci avait fait manquer le mariag^e de mademoiselle de Valois avec le prince de Gonti. « Il ne se peut rien (( ajouter à la hauteup et à la sécheresse avec les- « quelles elle reçut les honneurs dont elle fut (( l'objet, à la contrainte, à l'ennui qu'elle sut y (( répandre, et à ce qu'on peut appeler les mauvais (( traitements les plus marqués, les plus outrés et « les plus continués qu'elle s'attacha de faire à la « jeune duchesse, à qui elle ne parla jamais (1). » Un incident piquant sig'nala ce séjour. Le célèbre marquis de Lassai était depuis long^ues années l'amant ou le mari secret de madame la Duchesse douairière, et ce fut lui qui eut la mission de s'occuper de M. de Rions; il eut une table spéciale pour lui ; une calèche avec des relais particuliers leur furent destinés. « Cette attention » fut marquée a jusqu'au plus plaisant ridicule (2). »
A son retour, la duchesse se fit donner le château de Meudon en échang-e de celui d'Amboise, que son
(1) Saiut-Simon.
(2) Ibid.
contrat de mariag'e lui attribuait pour habitation (30 octobre), et dès le lendemain, en rentrant de la station qu'elle avait été faire au Carmel pour célébrer la fête de la Toussaint, elle s'empressa de nommer Rions g'ouverneur de Meudon, à la place de du Mont, vieux serviteur de son beau-père, et de renvoyer sur l'heure tous ceux qui logeaient au château, pour y faire commencer sans retard les travaux d'appropriation. Elle se réinstalla aussitôt au Luxembourg^ et y affecta des allures encore plus souveraines qu'auparavant, secondée d'ailleurs par la bassesse des courtisans et même de tous les ambassadeurs qui s'empressaient à sa toilette. Le 10 novembre, elle parut au bal masqué de rOpéra, et, après deux ou trois soirées de g-rand jeu, rétablit son jeu ordinaire : le lansquenet avant le souper, et cette fois le biribi après (17 novembre). C'est quelques jours après qu'elle assista à la première représentation d'Œdipe, comme nous l'avons déjà raconté, et le 7 décembre qu'à celle de Sémiramis (1), à l'Opéra, elle fît de nouveau cette fameuse entreprise qui scandalisa tout Paris. Dang-eau se contente prudemment de relater que a ma- « dame la duchesse de Berry étoit sur l'amphithéà- (( tre, où l'on avoit fait mettre un fauteuil, et il y (( avoit trente places pour les dames qui étoient avec tt elle; il y avoit une estrade sous le fauteuil de « madame de Berry, et l'on avoit mis une barrière
(1) Pttroleé de Rby, musique de Destouches.
(( à la moitié de ramphilhéâtre, afin que le reste « des places ne fût point mêlé à celles qu'elle avoit « retenues.» Maison comprendtouterinconvenance de cette tentative atténuée sous la plume modérée du chroniqueur officiel. Saint-Simon n'en dit que quelques mots, mais en constatant le mauvais effet produit et ag'gTavé par cette double circonstance, que le roi était encore à Paris, et que le Rég-ent et sa mère étaient présents dans leur log-e, et semblaient de la sorte autoriser cette ridicule entreprise. La duchesse de Berry n'osa plus recommencer, mais elle fit pire dans une autre circonstance, et dut cette fois encore renopcer à ses prétentions, après avoir soulevé une réprobation plus g-rave.
Les ambassadeurs nouveaux allaient en cérémonie présenter leurs hommag*es à la duchesse de Berry, comme les ambassadrices venaient chez elle prendre le tabouret. Un jour, ayant à recevoir l'ambassadeur de Venise, la duchesse de Berry s'imag-ina de faire placer son fauteuil sur une estrade de trois marches, — ce que ne fit jamais reine de France (1). Les dames venues pour assister à l'audience ne dissimulèrent pas leur surprise, et M""" de Saint-Simon eut g'rand' peine à les empêcher de se retirer avec éclat. « L'ambassadeur étonné s'arrêta à « cette vue étrangle, et demeura quelques moments « incertain. Il approcha néanmoins, comme pre-
(1 ) Dauâ cette réception la reine n'ayait même pas de tapis sous les pieds;
« nant son audience pour éviter un scandale; mais « après sa dernière révérence et quelques moments « de silence, il tourna le dos et s'en alla, sans (( avoir fait son compliment. » Il convoqua immédiatement tous ses collèg-ues, et le soir même ils déposèrent une protestation unanime, en déclarant au Régnent qu'à l'avenir aucun ministre étrang-er ne se présenterait plus chez la duchesse de Berry, sans avoir acquis au préalable la certitude qu'une entreprise de ce g'enre ne se renouvellerait plus. Ils s'abstinrent tous pendant assez longiemps de paraître au Luxembourg-, et ne se montrèrent satisfaits qu'après avoir reçu les assurances les plus formelles que pareille chose n'arriverait jamais.
Toutes ces mésaventures causaient beaucoup de bruit dans le public et ne ramenaient pas l'opinion en faveur de la princesse qui se complaisait si maladroitement au contraire à l'exciter contre elle (1). Caricatures et couplets foisonnaient à son plus g-rand dam. On vit notamment alors une estampe au crayon assez curieuse (2). Elle représentait l'hôtel des Quinze-ving-ts au bas duquel était écrit : Palais de la Régence. Dans un compartiment une
(1) C'est aussi à cette époque qu'excitée par les roués avec lesquels elle vivait intinienieut, grAce aux soupers paternels, elle fit chez elle une vive algarade au maréchal de Villars au sujet d'une mesure qu'il venait de faire prendre par rapport aux colonels : le maréchal montra en celte triste circonstance une rare modéi'ation.
(2) Déccml)re 1718. — Ikivat, I, :ii:;.
table était charg'ée de pièces d'or, aux deux bouts le duc d'Orléans et la duchesse de Berry, au milieu plusieurs personnes qui prenaient un louis; la princesse criait : « Mon père, au voleur ! ils emportent tout, » à quoi le Rég-ent répondait : « Je n'y vois g'outte. » Dans un second tableau des évêques et des jésuites semblaient bombarder une ég-lise; la duchesse : a Mon père, au secours ! » le Rég-ent : « Je n'y reconnais rien ! » Dans un autre, on voyait un bureau couvert de papiers; d'un côté s'élevait le temple de Bacchus, de l'autre celui de Gythère et de Vénus; la foule des courtisans courait de l'un à l'autre , tandis qu'au bas du bureau était écrit : « Personne ne s'arrête ici. » Les chansons allaient leur train. Le recueil de Maurepas renferme à la date de 1718 plusieurs couplets des plus sang'lants. Nous n*e citerons que ceux qui peuvent trouver à peu près leur place ici :
(Jue la peste soit en Pi'ovence, Ce n'est pas notre plus grand mal ; Ceseroitunbieu pour la France Qu'elle fût «u Palais-Royal.
Le Régent fuira la crapule, Les chimistes et les devins, De sa fille aura des scrupules, Quand je cesserai d'aimer le vin.
A ses appétits la pi'incesse Mettra sagement quelque frein ; Elle aura la délicatesse.
Quand je cesserai d'aimer le vin !
lo
Ou encore :
On dit que le Luxembourg Sert de réduit à l'Amour, Ce n'est qu'une médisance; On dit qu'à l'Intempérance
Un autel est dressé.
Que nuit et jour on encense.
C'est la pure véi'ité.
L'hiver de 1719 vit la duchesse de Berry continuer sa vie mondaine et relig'ieuse. Après avoir été passer deux jours chez les Carmélites pour fêter la solennité de Noël, elle se montra souvent au théâtre , à la Comédie-Française où elle se rendait toujours avec un nombreux cortég-e de dames ; mais désormais elle n'alla plus à l'Opéra qu'en log-e avec son père, et une fois elle y essaya encore une entreprise qui ne paraît pas avoir eu de succès : elle s'y fît donner un fauteuil à l'amphithéâtre , ayant le Rég'cnt et sa sœur de Valois assis à ses côtés sur des siég-es bas (1). A cette époque elle chang-eait ses jours de dévotion, et, au lieu de se rendre tous les dimanches chez les Carmélites, elle fixait son choix au mardi de chaque semaine (2), ce qui ne l'empêchait pas de reprendre ses « g'randes toilettes » où avaient reparu les ambassadeurs avec tous les courtisans; elle continuait ses soirées de jeu d'où elle dut cependant par ordre de son père proscrire le bi-
(1) Dangeau, 20 mars;
(2) Ibid., 7 féviicr
ribi(l); elle ne manquait pas un bal de l'Opéra et restait jusqu'à quatre heures du matin à celui du mardi g-ras (2). Pendant ce même hiver elle assista à la représentation (ï Œdipe qui fut donné chez le roi (3). Dang-eau constate qu'il y avait une assistance nombreuse et brillante ; la princesse avec les dames amenées par elle étaient en g^rande toilette derrière le fauteuil de Louis XV (4); il ajoute que la pièce fut « fort applaudie » et rapporte un détail intéressant à recueillir. « Quoique le lieu soit assez « petit et qu'il y eût assez de monde, l'ordre y fut <( très-g-rand. M™e la duchesse de Berry s'y trouva « incommodée un moment par la g-rande chaleur (( on fît ouvrir une fenêtre; on lui donna quelques « petites bouteilles d'eau forte à sentir, qui dissipé- « rent cette petite vapeur-là, qui ne dura pas plus « de deux minutes. » Il est permis de croire que la princesse succomba à l'émotion de quelques applaudissements sig^nifîcatifs et paya de la sorte la maladroite audace qu'il y avait à venir inutilement s'afficher dans un moment où le déchaînement de l'opinion était peut-être plus violent encore par suite de son état avancé de g-rossesse qui n'était un secret pour personne.
(d) Dangeau, 14 janvier.
(2) Ibid., 2i février.
(3) Ibid., {\ février.
(4) Il y avait les ambassadeurs d'Autriche de Portugal et de Sardaigue.
Nous remarquerons, avant d'aller plus loin, que c'est à cette époque qu'eut lieu la découverte de la conspiration de Gellamare qui conduisit le duc et la duchesse du Maine en prison et qui causa de si violents chag'rins et même quelques inquiétudes à la duchesse d'Orléans : mais sa fille ne paraît pas s'en être même préoccupée. C'est alors ég-alement que le Régnent eut cet accident qui faillit le priver de rusag*e d'un œil et sur lequel les chroniqueurs varient quant au récit, bien qu'il ait toujours pour théâtre l'intérieur de la duchesse de Berry. Suivant les uns, le duc d'Orléans ayant un jour serré trop vivement la belle marquise de La Rochefoucauld, l'une des dames de sa fille et cependant de mœurs sévères, elle aurait été oblig'ée de se défendre et aurait brisé son éventail sur l'œil du trop entreprenant prince. Suivant d'autres, c'aurait été une des femmes de chambre de la duchesse de Berry qui aurait plu au Rég-ent, et dont il avait cru avoir facilement raison : elle fit au contraire, — vertu ou intérêt, — une héroïque défense jusqu'à presque crever dans la lutte l'œil du duc d'Orléans.
Nous avons dit que la princesse était, à la fin de l'hiver, dans un état de g-rossesse des plus avancés. Le public on parlait vivement et les chansonniers redoublaient leurs couplets, en faisant revivre toutes les accusations précédentes. Le recueil de Maurepas en contient plusieurs qui abordent sans pudeur ce triste sujet :
Que notre régent et sa fille Conimettont mainte perradille.
C'est un fait qui semble constant; Mais que par lui elle soit mère.
Se peut-il que d'un même enfant 11 soit le grand-père et le père ?
Voici ce qu'on distribuait dans les rues de Paris au commencement du mois d'av^^l :
Or, écoutez petits et grands.
Un très-funeste événement.
0 reguingui, ô Ion Ion la.
A l'endroit d'une jeune dame Qui en a regret dans l'àme.
0 reguingui, etc.
Dans le Luxembourg, ce dit-on.
Elle va faire un joli poupon.
0 reguingui, etc.
Et quoique tout le monde en glose.
Tous les jours fait la même chose.
G reguingui, etc.
La nuit du dimanche au lundi.
Les douleurs elle ressentit, 0 reguingui, etc.
Mais en moins d'une demi-heure Elle est accouchée ou je meure !
Dans les derniers jours, la princesse dut cependant s'arrêter et g-arder le lit : la vie ag"itée sans ménag-ements, les soupers, les parties plus nombreuses que jamais auxquelles elle s'était livrée pendant l'hiver de 1719, avaient mal disposé la duchesse de Berry à la crise qu'elle allait avoir à subir.
Elle avait essayé de dissimuler autant que'possible sa grossesse , et c' est dans ce dessein qu' elle avait affecté de mener une existence encore plus bruyante ; mais sa santé s'en était g-ravement ressentie. A la fin elle s'installa dans unepetite chambre reculée au fond de ses appartements, au Luxembourg*, qui avait des dégagements commodes pour les visites secrètes ; elle n'y admit que Rions, madame de Mouchy et une des deux de ses femmes dont elle était parfaitement sûre. Le duc et la duchesse d'Orléans n'y entraient pas toujours ; rarement aussi la duchesse de Saint-Simon, les dames de service, la première femme de chambre, même le médecin. La princesse s'excusait sur une fatig'ue, une migraine, et l'on n'insistait pas. Gomme chacun savait ce qu'il en était, on acceptait volontiers ces défaites et on finit par venir seulement à la porte que madame de Mouchy entre-bâillait pour donner de brèves nouvelles. La duchesse de Berry montra une grande énerg'ie : elle avait lutté jusqu'au dernier jour. Le 23 mars, elle eut encore sa réception ordinaire : « Il y eut le soir, dit Dang*eau, plus de monde que « jamais au Luxembourg, parce que c'est le der- (( nier jour que madame de Berry tient sa cour, « et qu'il y aura jeu chez elle. » Le lendemain elle décommanda son dîner ciiez les Carmélites, — elle y allait chaque vendredi de carême, — pour passer la journée à Meudon avec son père, mais elle s'y rendit le 26. Deux jours après la crise éclata. Dang^eau dit : « Madame la duchesse de
(( Berry fut saig'iiée du pied le soir et a eu de gran- « des convulsions aux pieds et aux mains. » Le lendemain il fallut recommencer, ce qui amena un lég-er soulag'ement ; mais le danger était réel, et le duc d'Oi^éans en conçut une si g-rande émotion qu'il fallut, le 30, le saignier lui-même. Le 31, un redoublement se prononça, qui se reproduisit le I" avril au soir : dans la nuit on crut la princesse perdue. Dangeau remarque que, pendant quatre heures, elle fut dans le plus grand danger, etBuvat, qui appelle cette maladie une apoplexie, dit qu'elle fut (( pendant trois heures comme morte » . Au matin, une réaction inespérée se produisit, et dès le lendemain tout danger avait disparu. Dangeau nous apprend que, le 31, «madame la duchesse de Berry se confessa, se trouvant assez mal » . Ceci nous ramène tout naturellement au récit détaillé de Saint- Simon. Le dang'er était menaçant, en effet, et les médecins considéraient la princesse comme perdue. Le Rég'cnt lui-même, n'ayant probablement pas la force d'assister à ce navrant spectacle, après avoir été à la messe , et avoir reçu assez longuement le cardinal de Noailles, était allé passer la fin de la matinée à Ghelles, auprès de sa fille la religieuse. On avait cependant mandé au Luxembourg le curé de Saint-Sulpice, l'abbé Languet, qui avait exposé au Régnent, à son retour, Furg^ence de s'occuper du salut spirituel de la malade. Ce prince hésitait à en parler à sa fille, d'autant plus que le curé déclara publiquement qu'il n'entendait la laisser adminis-
trer qu'autant que Rions et M"'*" de Mouchy seraient expulsés du palais. Le Rég-entle prit à part, essaya de le ramener et n'en put rien obtenir, sinon qu'il s'en remettait à la décision du cardinal de Noailles. Celui-ci fut mandé, et la conférence recommença entre eux trois. Le prélat approuva pleinement la conduite du curé, le proclama à haute voix devant toutes les personnes présentes, en ajoutant qu'il défendait absolument, et sous les peines canoniques, à n'importe quel prêtre, d'administrer les sacrements à la duchesse de Berry, tant que Rions et madame de Mouchy seraient dans le Luxembourg\ « On peut jug-er, ajoute Saint-Simon, de l'éclat « d'un si indispensable scandale, de l'effet qu'il fît (( dans cette pièce si remplie, de l'embarras de « M. le duc d'Orléans, du bruit que cela fît incon- « tinent partout. » Le conciliabule recommença entre les trois personnag-es, pour décider lequel irait porter cette nouvelle à la malade, qui, pendant ce temps, s'était confessée à un cordelier, son directeur au Carmel. Le dang-er sans cesse croissant, l'inquiétude de la princesse à laquelle la pensée de la mort inspirait une terreur effroyable, tout pressait une démarche dont le duc d'Orléans enfin se charg'ea, tandis que le cardinal et le curé s'éloig-naient un peu de la porte de la chambre, — car toute cette scène s'était passée de manière que la malade n'en put pas perdre un mot. Le Régnent entr'ouvrit la porte et appela madame de Mouchy; il lui annonça la résolution à laquelle il fallait
obéir: celle-ci s'emporta, « le prit sur un haut ton, « dit ce qu'il lui plut sur son mérite et sur l'affront « que des cag*ots entreprenoient de lui faire, et à (( madame la duchesse de Berry qui ne le soufPriroit a et n'y consentiroit jamais. » Elle parut se résigMier cependant à tout lui reporter, mais évidemment en arrang"eant les choses à sa façon. « La réponse né- « g'ative ne tarda pas à être rendue par la même (( à M. leduc d'Orléans, en entre-bâillantla porte. » Le cardinal persista dans sa décision, pendant que le curé, en entendant le récit piteusement fait par le Rég'ent, se contentait de hausser les épaules. Le prélat reprocha à ce prince d'avoir charg-é un pareil intermédiaire de cette commission si g'rave et le pressa, par toutes les considérations instantes et les plus élevées, à intervenir lui-même et à remplir son rôle de père auprès d'une fille si près de paraître devant son Dieu. Le Rég'ent ne se sentit pas le courag-e nécessaire pour une pareille scène, et il refusa à deux reprises. Le cardinal voulut alors s'en charg-er lui-même. Nouveau tourment pour le duc d'Orléans, qui craig-nit une crise subite pour sa fille , et demanda encore à nég'ocier. « Il alla « donc faire un autre colloque dans cette porte qu'il (« se fît entre-bâiller, dont le succès fut pareil au « précédent. Madame la duchesse de Berry se mit en (( furie, se répandit dans des emportements contre « ces cafards qui abusoient de son état et de leur ca- (( ractère pour la déshonorer par un éclat inouï, et f( n'éparg-na pas M. son père de sa sottise et de sa
(( foiblesse de le souffrir... M. le rluc d'Orléans re- « vint au cardinal fort petit et tout en peine. » Il lui montra sa fîUe trop faible pour le moment, et lui demanda d'attendre. Au bout de deux heures de vains efforts, le prélat trouva qu'ime plus long-ue insistance serait indécente pour son caractère et il se retira, en renouvelant encore à haute voix au curé sa défense de donner les sacrements avant d'avoir obtenu pleinement satisfaction. Le duc d'Orléans se précipita alors dans la chambre de sa fille pour lui annoncer le départ du cardinal. Mais en rentrant dans le salon il fut désag-réablement surpris , en trouvant « collé contre la porte » l'abbé Lang'uet, qui lui déclara que c'était là son poste, et que rien ne l'en ferait partir, parce qu'il ne voulait pas qu'on pût le tromper au sujet des sacrements. Il y passa quatre jours et quatre nuits, ne s'éloig-nant que peu de temps pour aller prendre ses repas et se reposer un peu, mais en laissant alors à sa place deux prêtres dont il était parfaitement sûr.
La duchesse de Berry ne céda pas. Au bout de peu de jours, comme nous l'avons dit, elle entra en convalescence (1). Cette crise ne servit qu'à l'animer violemment contre le cardinal de Noailles, qui n'avait cependant fait que remplir son devoir con-
(1) La princesse avait donné le jour à une fille : Duclos nous apprend (ju'il vit cette enfant dans sa jeunesse, et qu'au moment où il écrivait ses mémoires elle était religieuse à Ponloisc, avec 400 livres de pension.
sciencieusement ot de l'açon à mériter Tapprobation unanime d'une cour où il comptait beaucoup d'ennemis, et à resserrer encore les liens qui unissaient la princesse aux deux personnag'es sig^nalés par le prélat à la vindicte publique. Elle ne voulut presque voir qu'eux pendant sa convalescence; elle reçut à peine et très-brièvement ses parents et Madame ; elle manda quelquefois M"" de Saint- Simon, qui y venait à contre-cœur, comme on peut le penser, « prenoit pour bon ce que ma- (f dame la duchesse de Berry lui disoit de sa santé, a et se retiroit au plus vite. » Madame ne parle qu'une seule fois dans ses lettres de cette maladie de sa petite-fdle et sans laisser place à la moindre allusion : « La duchesse de Berri est malade, écrit- « elle le 2 avril, elle a la fièvre et des vapeurs ; c'est (( l'effet des parfums horriblement forts qu'elle a « toujours dans son appartement, et qui font beauce coup de mal. J'en ai prévenu, mais on ne m'a « pas écoutée ; il est d'ailleurs impossible de se « bien porter avec son affreuse g*loutonnerie ; cha- « que soir elle se met à table à huit ou neuf heures « et elle mangue jusqu'à trois heures du matin. S'il « lui arrivoit quelque chose de fâcheux, mon fds « en seroit inconsolable , car c'est au monde la (c personne qu'il aime le mieux. » Quelques jours après la vieille princesse insiste comme pour bien montrer qu'elle ne croyait à rien d'autre qu'à une maladie causée par l'intempérance : « La maladie « de la duchesse vient d'avoir bu trop d'eau-de-vie
a et d'avoir énormément mang-é ; dès qu'elle est « un peu mieux, elle se remet à boire et à faire de « nouveaux excès et elle éprouve une rechute (4). » La duchesse de Berry voulut se montrer un peu populaire pour tâcher de diminuer les bruits que ce scandale venait de provoquer dans la foule : elle fît dans ce but rouvrir les portes du jardin du Luxembourg", dont la fermeture avait causé tant de plaintes; puis elle imaguna de se vouer au blanc elle et toute sa maison pour six mois, et de passer ce temps à Meudon (2). Ses officiers de leur côté firent chanter un J'e Deum chez les Carmes déchaussés, et , après dîner, un second chez les Jacobins de la rue Saint-Honoré (3).
(1) Lettre du d5 avril.
(2) Dangeau. — Buvat ajoute qu'elle se lit faire un carrosse blanc avec les harnais d'argent.
(3) Buyat.